[19] Afin de donner un aperçu de l'odieuse iniquité de la répartition des impôts qui pèsent exclusivement sur le peuple, les petits propriétaires et le modeste commerce, tandis que les gros capitalistes en sont exempts, nous empruntons les chiffres et les réflexions suivantes à un excellent travail de la Démocratie pacifique (de la Richesse et des Impôts en France, 15 septembre 1849).

L'auteur, après avoir posé en principe cette incontestable vérité que tous doivent payer l'impôt suivant un mode proportionnel et progressif, en vient à démontrer les iniquités suivantes:

Banques de France.

Par exemple, en 1844, les banques de France ont escompté la somme colossale de 1 milliard 922 millions en effets de commerce.

809 millions par la banque de France en province.

319 — par ses dix-neuf comptoirs à Paris.

594 — par les banques départementales, constituées en sociétés anonymes, indépendantes de la banque de France.

Eh bien! si nous ouvrons le rapport des censeurs de la banque de France, rédigé par M. Odier, nous trouvons, parmi les frais généraux de cette administration, qu'elle n'a payé qu'un droit de patente de 12,500 francs. Douze mille cinq cents francs pour exploiter une masse d'effets de 809 millions! Est-ce là de la justice distributive en matière d'impôts? Si toutes les exploitations agricoles et autres étaient taxées à ce taux, le budget des recettes courrait grand risque de ne pas atteindre 200,000 à 300,000 francs, et il monte pourtant à près de deux milliards.

Aussi la valeur des actions des principales banques de France, en 1846, était monté aux taux suivants:

Banques Valeur de création des actions. Valeurs en 1846.
de France 1,000 fr 3,346 fr.
Lyon 1,000 3,260
Rouen 1,000 2,600
Bordeaux 1,000 2,285
Marseille 1,000 1,750
Lille 1,000 1,600
Orléans 1,000 1,550
Hâvre 1,000 1,250
Toulouse 500 1,150

Industries métallurgiques.

Autre exemple: Parmi les entreprises de la grande industrie, celle des mines figure au premier rang. Voici le relevé de cette production envahie en argent pour 1842:

Houille 33,497,779 fr.
Tourbe 5,326,184
Cuivre et minerai 257,500
Plomb, litharge, alquifoux, argent fin 844,583
Antimoine et préparations 100,645
Manganèse 116,150
Bitume 459,413
Alun et sulfate de fer 1,413,263
Sel marin 14,889,425
Fer, fonte, acier et minerai en fer 148,074,900
Carrière de matériaux de constructions de pierres à chaux,
d'argiles communes 41,047,519
Industries d'origines minérales, telles que verreries, poteries,
porcelaines, briques, produits chimiques 151,690,008
Produits divers en cuivre, zinc, plomb, etc. 6,689,269
 ————
Total général 404,406,638 fr.

On connaît les bénéfices énormes que l'industrie des mines procure à une grande partie de leurs propriétaires; on connaît l'abondance, par exemple, de la production des fers de Saint-Dizier, et l'étendue de leurs débouchés, celle des houilles dans le riche bassin de la Lière, etc. Eh bien! toutes ces richesses industrielles ne participent à l'impôt que des sommes insignifiantes.


Nous avons analysé plus haut les richesses produites par l'industrie minérale. Le nombre des ouvriers occupés par ces diverses industries est d'environ 500,000.

Quel est le sort de ces ouvriers? Allez, demandez-le aux catacombes des carrières et des mines, aux forges, aux fonderies brûlantes du fer, des verreries, etc. Visitez les hôpitaux et les chenils de ces misérables travailleurs, vous les verrez mourir avant l'âge, et souvent, hélas! expirer sous les tortures d'affreuses maladies, produites par les émanations de substances délétères. Voilà le hideux spectacle qui se présentera à vos yeux.

Aussi des rumeurs sinistres et des cris de vengeance sortent de temps en temps de ces profondeurs. C'est le rugissement d'Encelade qui se sent écrasé sous le poids de l'Etna; c'est la voix des esclaves d'un industrialisme sans entrailles qui lutte contre le poids non moins lourd d'un capital égoïste.

—Pauvres chers aveugles!—reprit en souriant M. Lebrenn,—le prodigieux mouvement industriel qui s'opère dans les différentes classes de travailleurs et de bourgeois ne frappe donc pas vos yeux? Songez donc à ces innombrables associations ouvrières qui se fondent de toutes parts, à ces excellents essais de banque d'échange, de comptoirs communaux, de crédit foncier, etc., etc. Ces tentatives, les unes couronnées de succès, les autres incertaines encore, mais toutes entreprises avec intelligence, courage, probité, persévérance et foi dans l'avenir démocratique et social, ne prouvent-elles pas que le peuple et la bourgeoisie, ne comptant plus, et bien ils font, sur le concours et l'aide de l'État, cette impuissante chimère, cherchent leur force et leurs ressources en eux-mêmes, afin de se délivrer de l'exploitation capitaliste et usuraire, comme ils se sont délivrés de la tyrannie monarchique et jésuitique?... Croyez-moi, mes enfants, lorsque tout un peuple comme le nôtre se met à chercher la solution d'un problème, d'où descend sa vraie liberté, son travail, son bien-être et celui de la famille... ce problème, il le trouve... et, le socialisme aidant, il le trouvera[20].

[20] Pour donner une idée du prodigieux mouvement industriel dont nous parlons, et qui éclôt pacifiquement sous la féconde influence du socialisme, nous donnerons sans commentaire la pièce suivante:

ASSOCIATIONS OUVRIÈRES FRATERNELLES. commission centrale des associations fraternelles.

Les associations sont enfin unies.

La Mutualité du travail commence sérieusement, et de cette mutualité va naître la gratuité du crédit, basée sur la solidarité proportionnelle que les associations établissent entre elles.

La commission centrale s'occupe activement de former des centres de production et de consommation, afin de rendre très-facile la circulation des bons d'échange, qui seront émis prochainement.

Cette publication des associations adhérentes s'accroîtra chaque semaine des adhésions reçues et des associations nouvelles qui auront été formées.

La commission centrale de l'Union invite les associations qui n'ont pas encore envoyé leurs statuts à les envoyer le plus promptement possible, afin qu'elle puisse les faire jouir du bénéfice de la publicité des journaux démocratiques. Il a été bien compris que l'envoi des statuts et l'adhésion aux rectifications n'impose pas l'obligation d'adhérer au Contrat d'union.

Le siége de la Commission centrale est rue Saint-André-des-Arts, 27, ancien 35. Ouvert tous les jours, de dix heures du matin à quatre heures, et de six à dix heures du soir.

Union des associations fraternelles.

Mutualité du travail et du crédit.—Solidarité des associations.

BLANCHISSEUSES. Rue Michel-Lecomte, 27.

BONNETIERS. Rue de la Vannerie, 47.

BOULANGERS. Bureau central, rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois, 7.—Succursales: Rue de la Glacière, 32, et rue Vincent, à Belleville.—Rue Mogador, 13, à la Villette.

CASQUETTES (Ouvrières en). Rue Saint-Germain-l'Auxerrois, 45.

CHARBONS DE TERRE ET DE BOIS. Rue de Châtillon, 3.

CHAUSSONNIERS. Rue Jean-de-l'Épine, 11.

CHEMISIÈRES ET COUTURIÈRES. Rue de la Corderie Saint-Honoré, 7.

CLOUTIERS. Rue Château-Landon, 6.

COIFFEURS. Associations solidaires. Rue Saint-Honoré, 87.—Rue Jean-Robert, 22.—Cloître Saint-Benoît.—Rue Saint-Denis, 278.—Chaussée du Maine, 56.—Rue Michel-le-Comte, 50.—À Saint-Denis (banlieue), rue Compoise, 57.—Rue Saint-Nicolas-Saint-Antoine, 26.

CORDONNIERS. Rue du Cadran, 15.—Rue Rambuteau, 57.—Place du Louvre, 26.

CUISINIERS. Jardin de la Liberté, rue des Poissonniers, 38 et 40, à la Chapelle-Saint-Denis, et rue Saint Sauveur, 53.

—Réunis, barrière Pigale et barrière des Amandiers, et rue Aubry-le-Boucher, 32.

—Français, barrière des Trois-Couronnes.

—Rue Notre-Dame-des-Victoires, 7.

—Rue de la Grande-Truanderie, 40.

DAGUERRÉOTYPES (Fabricants d'appareils de). Rue Galande, 47.

ÉCRIVAINS RÉDACTEURS. Rue du Petit-Reposoir, 3.

GRAVEURS. Rue des Vieux-Augustins, 58.

LIMONADIERS. Rue du Roule, 3.

LINGÈRES. Rue du Faubourg-Saint-Denis, 23.

LITHOGRAPHES. Passage du Caire, 64-65.

MAÇONS ET TAILLEURS DE PIERRE. Rue Geoffroy-Lasnier, 11.

MÉDECINS ET PHARMACIENS. Rue Montmartre, 20.

ŒUFS, BEURRE, FROMAGE (pour la vente). Rue Saint-Honoré, 49.

PEINTRES EN BATIMENTS. Fusion des trois associations, ayant leurs siéges respectifs rue des Arcis, 8; rue de Paradis-Poissonnière, 40, et rue du Faubourg-Saint-Denis, 123.

PHARMACIENS. Pharmacie humanitaire, rue Constantine, 26, et rue du Temple, 55.

SAGES FEMMES. Rue du Cherche-Midi, 12.

SERRURIERS EN TOUS GENRES. Faubourg Saint-Denis, 135.

TRAVAILLEURS de toutes professions et de tous pays, à Châtillon, près Montrouge (département de la Seine).

Associations dont les statuts ont été vérifiés, mais qui n'ont pas adhéré à l'Union.

APPAREILLEURS DE GAZ. Rue Saint-Denis, 257, passage du Renard, et rue du Renard-Saint-Sauveur, 4.

CHAPELIERS. Boulevard Saint-Denis, 4, et rue Dauphine, 11.

CHARPENTIERS. Rue Vieille-du-Temple, 79.

COIFFEURS. Rue Lamartine, 1.—Succursale: rue Saint-Honoré, 139.

CORDONNIERS. Rue Saint-Honoré, 22.

CORPORATIONS RÉUNIES. Impasse des Couronnes, 6 et 8, à la Chapelle-Saint-Denis.

CORROYEURS. Rue de la Terrasse, 4, aux Batignolles. Dépôt à Paris, rue du Renard-Saint-Sauveur, 7.

CUISINIERS. Rue du Faubourg-du-Temple, 58.—Rue du Four Saint-Germain, 46.—Rue Dauphine.

FACTEURS DE PIANOS. Rue de Chabrol, 24.

GRAINETIERS. Rue des Fourreurs, 12.

GRAVEURS SUR BOIS pour illustrations typographiques. Quai Bourbon, 39, île Saint-Louis.

INSTITUTEURS, INSTITUTRICES et PROFESSEURS socialistes. Rue de Bréda, 21.

LIMES (Ouvriers en). Rue Phélippeaux, 27.

LUNETTIERS EN ACIER. Rue Saint-Martin, 180, entrée rue Jean-Robert, 28.

MARBRIERS ET TAILLEURS DE PIERRES réunis, pour monuments funèbres. Rue Fontaine-Saint-Georges, 52.

MÉGISSIERS. Rue Saint-Hippolyte, 13.

MENUISIERS EN BATIMENTS. Rue de Jessaint, à la Chapelle Saint-Denis.

PHARMACIENS. Pharmacie médicale, rue Zacharie, 5.

SERRURIERS MÉCANICIENS. Rue du Grand-Hurleur, 5.

Pour la Commission,
Le secrétaire, JEANNE.

—Mais où sont nos forces, mon père? Notre parti est décimé!... Les républicains-socialistes sont traqués, calomniés, dénoncés, emprisonnés, proscrits!... Enfin, que dirai-je? Comment ne pas se décourager, se désespérer, lorsque l'on pense que toi... toi... tu dois la tardive justice qu'on t'a rendue... à qui?... au comte de Plouernel... à un royaliste tout-puissant aujourd'hui!...

—Hélas! mon père!—ajouta Georges,—n'est-ce pas le déplorable symbole de cette situation dont la pensée nous écrase?... Les royalistes tout-puissants, les républicains persécutés!

—Et quelle est, mes enfants, la conclusion de votre découragement?

—Hélas!—reprit tristement Sacrovir,—ce que nous redoutons, c'est la ruine de la république, c'est le retour au passé; c'est de rétrograder au lieu d'avancer, c'est la négation du progrès... c'est d'en arriver à cette désolante conviction: que l'humanité, au lieu de marcher toujours, est fatalement condamnée à tourner incessamment sur elle-même, dans un cercle de fer, dont elle ne peut jamais sortir... Ainsi, que la République succombe, peut-être allons-nous retourner sur nos pas... revenir au delà même du point dont nos pères sont partis en 89!

—C'est absolument ce que disent et ce qu'espèrent les royalistes, mes enfants...

—Il n'est que trop vrai, mon père...

—Que les royalistes commettent cette erreur de logique, soit, je le conçois; rien n'aveugle comme la passion, l'intérêt, ou les préjugés de caste; mais que nous... mes enfants, nous fermions les yeux à l'évidence du progrès... plus éclatant que le soleil, pour nous plonger de gaieté de cœur dans les ténèbres du doute... mais que nous, mes enfants, nous fassions à la sainteté de notre cause l'injure de douter de sa puissance, de son triomphe souverain... lorsqu'il se manifeste de toutes parts...

—Que dites-vous, mon père?

—Je dis: lorsque notre triomphe se manifeste de toutes parts; je dis que, en de telles circonstances, se laisser abattre, se décourager, ce serait compromettre notre cause!... si le progrès de l'humanité ne poursuivait pas sa marche éternelle, malgré l'incrédulité, l'aveuglement, les faiblesses, les trahisons ou les crimes des hommes!...

—Comment!... l'humanité sans cesse en progrès?...

—Sans cesse, mes enfants.

—Mais il y a bien des siècles... nos pères les Gaulois vivaient libres, heureux! et pourtant ils ont été dépouillés, asservis, par la conquête romaine, puis par celle de rois franks: était-ce donc un progrès cela?

—Je n'ai pas dit, mes amis, que nos pères n'ont pas souffert, mais que l'humanité avait marché... Derniers fils d'un ancien monde qui s'écroulait de toutes parts pour faire place au monde chrétien, progrès immense!... nos pères ont été meurtris, mutilés, sous les débris de la société antique... Mais en même temps une grande transformation sociale s'opérait; car, je vous le répète, l'humanité marche toujours... parfois lentement, jamais elle n'a fait un pas en arrière.

—Mon père, je vous crois... cependant...

—Malgré toi tu doutes encore, Sacrovir? Je comprends cela; heureusement les enseignements, les preuves, les dates, les faits, les noms, que tu trouveras tout à l'heure dans la chambre mystérieuse, te convaincront mieux que mes paroles... Et lorsque vous verrez, mes amis, qu'aux temps les plus affreux de notre histoire, tels que les ont presque toujours faits à notre pays les rois, les seigneurs et le haut clergé catholique; lorsque vous verrez que nous autres conquis, nous sommes partis de l'esclavage pour arriver progressivement, à travers les siècles, à la souveraineté du peuple, vous vous demanderez si à cette heure, où nous sommes investis de cette souveraineté si laborieusement gagnée, nous ne serions pas criminels de douter de l'avenir... En douter, grand Dieu! ah! nos pères, malgré leur martyre, n'en ont jamais douté, eux! Aussi, n'est-il presque pas de siècle où ils n'aient fait un pas vers l'affranchissement... Hélas! ce pas était presque toujours ensanglanté. Car si nos maîtres les conquérants se sont montrés implacables, vous le verrez, il n'est pas de siècle où de terribles représailles n'aient éclaté contre eux pour satisfaire la justice de Dieu... Oui, vous le verrez, pas de siècle où le bonnet de laine ne se soit insurgé contre le casque d'or! où la faux du paysan ne se soit croisée avec la lance du chevalier! ou la main calleuse du vassal n'ait brisé la main douillette de quelque tyranneau d'évêque! Vous le verrez, mes enfants... pas de siècle où les infâmes débauches, les voleries, les férocités des rois et de la plupart des seigneurs et des membres du haut clergé catholique, n'aient soulevé les populations, et où elles n'aient protesté par les armes contre la tyrannie du trône, de la noblesse et des papes!... Vous le verrez, pas de siècle où les affamés, se dressant inexorables comme la faim, n'aient jeté les repus dans la terreur... pas de siècle qui n'ait eu son festin de Balthazar, enseveli avec ses coupes d'or, ses fleurs, ses chants et ses magnificences, sous le flot vengeur de quelque torrent populaire... Sans doute, hélas! à ces terribles, mais légitimes représailles de l'opprimé, succédaient contre lui de féroces vengeances; mais de formidables exemples étaient faits; et toujours l'insurrection ou l'épouvante a arraché aux éternels oppresseurs de nos pères quelque durable concession écrite dans la loi et forcément observée.

—Je vous crois,—dit Sacrovir;—si l'on juge du passé par le présent, car dans ces derniers temps l'insurrection a conquis nos libertés de 89 et 92, l'insurrection, en 1830, nous a rendu une partie de nos droits; enfin, en 1848, l'insurrection a proclamé la souveraineté du peuple, et le suffrage universel, qui met un terme à ces luttes fratricides.

—Et il en a été toujours ainsi, mon enfant; car tu le verras, il n'est pas une réforme sociale, politique, civile ou religieuse, que nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en siècle au prix de leur sang!... Hélas! cela est cruel... cela est déplorable; mais que faire? qui invoquer? que résoudre? Il fallait bien recourir aux armes, lorsque des privilégiés opiniâtres, inexorables, incorrigibles, répondaient aux larmes, aux douleurs, aux prières des opprimés: Rien, rien, rien!!... Alors d'effroyables colères surgissaient et le désespoir rendait les faibles forts... alors des torrents de sang coulaient des deux côtés... Mais sur qui ce sang doit-il retomber?... Ah! qu'il retombe tout entier sur ceux-là qui, par la force, réduisaient leurs frères à un abominable esclavage, sous lequel l'homme, parfois ravalé au niveau de la brute, n'en différait que par ces divins instincts de justice et de liberté que l'oppression la plus affreuse n'étouffe jamais en nous! Aussi ces instincts se réveillaient-ils formidables lorsque sonnait, d'âge en âge, l'heure de l'affranchissement progressif de l'humanité... C'est ainsi qu'à force de vaillance, d'opiniâtreté, de batailles, de martyres, nos pères ont brisé d'abord les fers de l'esclavage antique où les Franks les avaient maintenus lors de la conquête; puis ils sont arrivés au servage, condition un peu moins horrible. Puis, de serfs, ils sont devenus vassaux, puis main-mortables, nouveaux progrès; et toujours ainsi, de pas en pas, se frayant, à force de patience et d'énergie, une route à travers les siècles et les obstacles, ils sont enfin arrivés à reconquérir leur droit divin, à eux et à nous; c'est-à-dire la souveraineté du peuple. Et n'est-ce pas à la fois un droit et une récompense? car enfin, à cette heure, tout ce qui constitue la richesse de la France que nos pères avaient reçue des mains de Dieu, nue, inculte et sauvage, ces terres cultivées, ces industries, ces monuments, ces routes, ces canaux, que sais-je? enfin toutes les merveilles de civilisation dont la France est aujourd'hui couverte, ne sont-elles pas le fruit de l'accumulation du travail de nos aïeux, prolétaires et bourgeois durant des siècles? Ah! eux seuls ne sont jamais restés oisifs! et tandis que les rois, les seigneurs de la conquête franque, et le haut clergé catholique, leur éternel et indigne complice, jouissaient dans l'indolence; chacune de nos laborieuses générations, à nous autres Gaulois conquis, asservis et dépouillés, augmentait les incalculables richesses du pays! Et pour prix de ces labeurs séculaires, le prolétariat aujourd'hui émancipé n'interviendrait pas légalement, pacifiquement, de par son droit souverain, dans une plus équitable exploitation de ces trésors, créés, fécondés, par la sueur et par le sang de ses pères! Quoi! pauvres enfants! le prolétariat risquerait d'être demain replongé dans le servage, parce que, selon la nature des choses, à l'action succède une réaction passagère; parce que des traîtres ont escaladé le pouvoir; parce que les rois d'Europe, sentant leur fin venue, redoublent de férocité comme la bête sauvage aux abois?... Vous désespérez de l'avenir? lorsque, grâce au suffrage universel, leur dernière et impérissable conquête, les déshérités d'hier, aujourd'hui majorité immense, peuvent demain imposer à la minorité privilégiée de la veille leur volonté, souveraine comme l'équité? Quoi! vous désespérez? lorsque le pouvoir est révocable à la voix de nos représentants, nommés commis par nous juges suprêmes de ce pouvoir?... dans le cas où il aurait l'audace de violer la constitution, cette arche sainte de la république, que nous défendrions au prix de notre sang! Quoi! vous désespérez, parce que, depuis dix-huit mois, nous avons lutté, quelque peu souffert?... Ah! ce n'est pas pendant dix-huit mois que nos pères ont souffert, ont lutté; c'est pendant plus de dix-huit siècles... Et si chaque génération a eu ses martyrs, elle a eu ses conquêtes!... et de ces martyrs, de ces conquêtes, vous allez voir les pieuses reliques, les glorieux trophées... Venez, mes enfants, suivez-moi.

Et ce disant, M. Lebrenn se dirigea, suivi de sa famille, dans la chambre aux volets fermés, où le fils, la fille et le gendre du marchand entraient pour la première fois.


CHAPITRE XIV.

Comment la famille Lebrenn vit de nombreuses curiosités historiques dans la chambre mystérieuse.—Quelles étaient ces curiosités, et pourquoi elles se trouvaient là, ainsi que plusieurs manuscrits singuliers.—De l'engagement sacré que prit Sacrovir entre les mains de son père avant de commencer la lecture de ces manuscrits qui doit chaque soir se faire en famille.

La chambre mystérieuse où M. Lebrenn introduisait pour la première fois son fils, sa fille et Georges Duchêne, n'avait, quant à ses dispositions intérieures, rien d'extraordinaire, sinon qu'elle était toujours éclairée par une lampe de forme antique, de même que le sont certains sanctuaires sacrés; et ce lieu n'était-il pas le sanctuaire des pieux souvenirs, des traditions souvent héroïques de cette famille plébéienne? Au-dessous de la lampe, les enfants du marchand virent une grande table recouverte d'un tapis, sur cette table un coffret de bronze. Autour de ce coffret, verdi par les siècles, étaient rangés différents objets, dont quelques-uns remontaient à l'antiquité la plus reculée, et dont les plus modernes étaient le casque du comte de Plouernel et l'anneau de fer que le marchand avait rapporté du bagne de Rochefort.

—Mes enfants,—dit M. Lebrenn d'une voix pénétrée en leur désignant du geste les curiosités historiques rassemblées sur la table,—voici les reliques de notre famille... À chacun de ces objets se rattache, pour nous, un souvenir, un nom, un fait, une date; de même que lorsque notre descendance possédera le récit de ma vie écrite par moi, le casque de monsieur de Plouernel et l'anneau de fer que j'ai porté au bagne auront leur signification historique. C'est ainsi que presque toutes les générations qui nous ont succédé, ont, depuis près de deux mille ans, fourni leur tribut à cette collection.

—Depuis tant de siècles, mon père!—dit Sacrovir avec un profond étonnement, en regardant sa sœur et son beau-frère.

—Vous saurez plus tard, mes enfants, comment sont parvenues jusqu'à nous ces reliques, peu volumineuses, vous le voyez; car, sauf le casque de monsieur de Plouernel et un sabre d'honneur donné à mon père à la fin du dernier siècle, ces objets peuvent être renfermés, ainsi qu'ils l'ont été souvent, dans ce coffret de bronze... tabernacle de nos souvenirs, enfoui parfois dans quelque solitude, et y restant de longues années jusqu'à des temps plus calmes.

M. Lebrenn prit alors sur la table le premier de ces débris du passé, rangés par ordre chronologique. C'était un bijou d'or noirci par les siècles, ayant la forme d'une faucille; un anneau mobile fixé au manche indiquait que ce bijou avait dû se porter suspendu à une chaîne ou à une ceinture.

—Cette petite faucille d'or, mes enfants,—poursuivit M. Lebrenn,—est un emblème druidique; c'est le plus ancien souvenir que nous possédions de notre famille; son origine remonte à l'année 57 avant Jésus-Christ; c'est-à-dire qu'il y a de cela aujourd'hui dix-neuf cent six ans.

—Et ce bijou... l'un des nôtres l'a porté, mon père?—demanda Velléda.

—Oui, mon enfant,—répondit M. Lebrenn avec émotion.—Celle qui l'a porté était jeune comme toi, belle comme toi... et le cœur le plus angélique!... le courage le plus fier! Mais à quoi bon?... vous lirez cette admirable légende de notre famille dans ce manuscrit,—ajouta M. Lebrenn en indiquant à ses enfants un livret auprès duquel était placée la faucille d'or. Ce livret, ainsi que les plus anciens de ceux que l'on voyait sur la table, se composait d'un grand nombre de feuillets oblongs de peau tannée (sorte de parchemin), jadis cousus à la suite les uns des autres en manière de bande longue et étroite[21]; mais, pour plus de commodité, ils avaient été décousus les uns des autres et reliés en un petit volume, recouvert de chagrin noir, sur le plat duquel on lisait en lettres argentées:

An 57 av. J.-C.

[21] L'emploi de peaux tannées pour écrire remonte à une antiquité très-reculée, et fut répandu chez les peuples de l'Asie, ainsi que chez les Grecs, les Romains et les Gaulois. On conserve à la bibliothèque de Bruxelles un manuscrit du Pentateuque que l'on croit antérieur au neuvième siècle; il est écrit en cinquante-sept peaux cousues ensemble, formant un rouleau de trente-six mètres de long. (Ludovic Lalanne, Cur. bibl., p. 11.)

—Mais, mon père,—dit Sacrovir,—je vois sur cette table un livret à peu près pareil à celui-ci, à côté de chacun des objets dont vous nous avez parlé?...

—C'est qu'en effet, mes enfants, chaque relique provenant d'un des membres de notre famille est accompagnée d'un manuscrit de sa main, racontant sa vie et souvent celle des siens.

—Comment, mon père?—dit Sacrovir de plus en plus étonné;—ces manuscrits?...

—Ont tous été écrits par quelqu'un de nos aïeux... Cela vous surprend, mes enfants? Vous avez peine à comprendre qu'une famille inconnue possède sa chronique, comme si elle était d'antique race royale? puis vous vous demandez comment cette chronique a pu se succéder, sans interruption, de siècle en siècle, depuis près de deux mille ans jusqu'à nos jours?

—En effet, mon père,—dit le jeune homme,—cela me semble si extraordinaire...

—... Que cela touche à l'invraisemblance, n'est-ce pas?—reprit le marchand.

—Non, mon père,—dit Velléda,—puisque vous affirmez que cela est; mais cela nous étonne beaucoup!

—Sachez d'abord, mes enfants, que cet usage de se transmettre, de génération en génération, soit oralement, soit par écrit, les traditions de famille, a toujours été l'une des coutumes les plus caractéristiques de nos pères les Gaulois, et encore plus religieusement observée chez les Gaulois de Bretagne que partout ailleurs. Chaque famille, si obscure qu'elle fût, avait sa tradition, tandis que dans les autres pays d'Europe cette coutume se pratiquait même rarement parmi les princes et les rois. Pour vous en convaincre,—ajouta le marchand en prenant sur la table un vieux petit livre qui semblait dater des premiers temps de l'imprimerie,—je vais vous citer un passage traduit d'un des plus anciens ouvrages sur la Bretagne, et dont l'autorité fait foi dans le monde savant.

Et M. Lebrenn lut ce qui suit:

«Chez les Bretons, les gens de la moindre condition connaissent leurs aïeux et retiennent de mémoire toute la ligne de leur ascendance jusqu'aux générations les plus reculées, et l'expriment ainsi, par exemple: Érès, fils de Théodrik,—fils d'Enn,—fils d'Aecle,—fils de Cadel,—fils de Roderik le Grand, ou le chef. Et ainsi de reste. Leurs ancêtres sont pour eux l'objet d'un vrai culte, et les injures qu'ils punissent le plus sont celles faites à leur race. Leurs vengeances sont cruelles et sanguinaires, et ils punissent non-seulement les insultes nouvelles, mais aussi les plus anciennes, faites à leur race, et qu'ils ont toujours présentes tant qu'elles ne sont pas vengées[22].»

[22] M. Augustin Thierry, l'illustre historien, au témoignage duquel nous en appellerons plus d'une fois, car nul plus que lui n'a envisagé l'histoire sous un jour plus national et plus démocratique, a cité (1º v. page 11 de son Histoire de la Conquête de l'Angleterre par les Normands) trois lignes seulement de ce document curieux qu'il indique sommairement ainsi: Geraldi Cambrensis Itenerari Walliæ. Nous sommes allés aux sources, et nous avons trouvé tout le passage ci-dessus. L'époque de la publication de ce livre écrit en latin est ainsi désignée: Londini apud Edmonidum Bollifantum impress. Henrici dembani et Radulfi nuberii.—1585.

—Vous le voyez, mes enfants,—ajouta M. Lebrenn en reposant le livre sur la table,—notre chronique de famille s'explique ainsi; et malheureusement vous verrez que quelques-uns de nos aïeux n'ont été que trop fidèles à cette coutume de poursuivre une vengeance de génération en génération... Car plus d'une fois, dans le cours des âges, les Plouernel...

—Que dites-vous, mon père?—s'écria Georges.—Les ancêtres du comte de Plouernel ont été parfois les ennemis de notre race?...

—Oui, mes enfants... vous le verrez... Mais n'anticipons pas... Vous comprendrez donc que si nos pères se transmettaient une vengeance de génération en génération, depuis les temps les plus reculés, ils se transmettaient nécessairement aussi les causes de cette vengeance, et en outre les faits les plus importants de chaque génération; c'est ainsi que nos archives se sont trouvées écrites d'âge en âge jusqu'à aujourd'hui.

—Vous avez raison, mon père,—dit Sacrovir;—cette coutume explique ce qui nous avait d'abord semblé si extraordinaire.

—Tout à l'heure, mes enfants,—reprit le marchand,—je vous donnerai d'autres éclaircissements sur la langue employée dans ces manuscrits; laissez-moi d'abord appeler vos regards sur ces pieuses reliques, qui vous diront tant de choses après la lecture de ces manuscrits... Cette faucille d'or,—ajouta M. Lebrenn en replaçant le bijou sur la table,—est donc le symbole du manuscrit numéro 1, portant la date de l'an 57 avant Jésus-Christ. Vous le verrez, ce temps a été pour notre famille, libre alors, une époque de joyeuse prospérité, de mâles vertus, de fiers enseignements. C'était, hélas! la fin d'un beau jour... de terribles maux l'ont suivi, l'esclavage, les supplices, la mort...—Et après un moment de silence pensif, le marchand reprit:—En un mot, chacun de ces manuscrits vous dira presque siècle par siècle la vie de nos aïeux.

Pendant quelques instants, les enfants de M. Lebrenn, non moins silencieux et émus que leur père, parcoururent d'un regard avide ces débris du passé, dont nous donnerons une sorte de nomenclature chronologique, comme s'il s'agissait de l'inventaire du cabinet d'un antiquaire.

Nous l'avons dit, à la petite faucille d'or[23] était joint un manuscrit portant la date de l'an 57 avant Jésus-Christ.

[23] Rien de moins invraisemblable que la conservation séculaire d'un pareil bijou; on peut voir au Cabinet des antiques de la Bibliothèque nationale, un bracelet d'or d'un délicieux travail et de fabrication gauloise; ce bracelet a été reproduit dans l'excellent et curieux Livre d'or des métiers, p. 3, 1re liv., par le bibliophile Jacob et Ferdinand Serré.

Au manuscrit nº 2, portant la date de l'an 56 avant Jésus-Christ, était jointe une clochette d'airain, pareille à celle dont on garnit aujourd'hui en Bretagne les colliers des bœufs.

Cette clochette datait donc au moins de dix-neuf cent six ans.....

Au manuscrit nº 3, portant la date de l'année 50 après Jésus-Christ, était joint un fragment de collier de fer, ou carcan, rongé de rouille, sur lequel on reconnaissait les vestiges de ces lettres romaines burinées dans le fer:

SERVUS SUM...

Je suis esclave de...

Nécessairement le nom du possesseur de l'esclave se devait trouver sur le débris du collier qui manquait.

Ce carcan datait donc au moins de dix-sept cent quatre-vingt-dix-neuf ans.

Au manuscrit nº 4, portant la date de l'an 290 de notre histoire, était jointe une petite croix d'argent attachée à une chaînette du même métal, qui semblaient avoir été noircies par le feu.

Cette petite croix datait donc au moins de quinze cent cinquante-neuf ans.

Au manuscrit nº 5, portant la date de l'an 393 de notre histoire, était joint un ornement de cuivre massif, ayant appartenu au cimier d'un casque, et représentant une alouette les ailes à demi étendues.

Ce débris de casque datait donc au moins de quatorze cent cinquante-six ans.

Au manuscrit nº 6, portant la date de l'année 497 de notre histoire, était jointe la garde d'un poignard de fer, noir de vétusté; sur la coquille on lisait d'un côté ce mot:

GHILDE;

Et de l'autre, ces deux mots en langue celtique ou gauloise (le breton de nos jours ou peu s'en faut):

AMINTIAICH (Amitié).

COUMUNITEZ (Communauté).

Ce manche de poignard datait donc au moins de treize cent cinquante-deux ans.

Au manuscrit nº 7, portant la date de l'an 675 de notre histoire, était jointe une crosse abbatiale en argent repoussé, autrefois doré. On remarquait parmi les ornements de cette crosse le nom de Méroflède.

Cette crosse datait donc au moins de onze cent soixante-quatorze ans.

Au manuscrit nº 8, portant la date de l'an 787 de notre histoire, étaient jointes deux petites pièces de monnaie dites carlovingiennes, l'une de cuivre, l'autre d'argent, réunies entre elles par un fil de fer.

Ces deux pièces de monnaie dataient donc au moins de mille soixante-deux ans.

Au manuscrit nº 9, portant la date de l'an 885 de notre histoire, était joint le fer d'une sagette (ou flèche) barbelée.

Cette flèche datait donc au moins de neuf cent soixante-quatre ans.

Au manuscrit nº 10, et portant la date de l'an 999 de notre histoire, était joint un crâne d'enfant de huit à dix ans (à en juger par sa structure et son volume). On lisait sur les parois extérieures de ce crâne ces mots, gravés en langue gauloise:

FIN—AL—BÈD (Fin du monde).

Ce crâne datait donc au moins de huit cent cinquante ans.

Au manuscrit nº 11, portant la date de l'an 1010 de notre histoire, était jointe une coquille blanche côtelée, pareille à celles que l'on voit sur les manteaux des pèlerins.

Cette coquille datait au moins de huit cent trente-neuf ans.

Au manuscrit nº 12, portant la date de l'an 1137 de notre histoire, était joint un anneau pastoral en or, tel que les ont portés les évêques. Sur l'un des chatons dont il était orné, on voyait gravées les armes des Plouernel (leur blason était de trois serres d'aigle de sable (d'or) sur champ de gueule (fond rouge).

Cet anneau datait donc au moins de sept cent douze ans.

Au manuscrit nº 13, portant la date de l'an 1208 de notre histoire, était jointe une paire de tenailles de fer, instrument de torture, découpée en lame de scie, de sorte que les dents s'emboîtaient les unes dans les autres.

Cet instrument de torture datait donc au moins de six cent quarante-un ans.

Au manuscrit nº 14, portant la date de l'an 1358 de notre histoire, étaient joints deux objets:

1º Un petit trépied de fer de six pouces de diamètre, qui semblait à moitié rougi par le feu;

2º La poignée d'une dague richement damasquinée, et dont le pommeau était orné des armes des comtes de Plouernel.

Ce trépied de fer et cette poignée de dague dataient donc au moins de quatre cent quatre-vingt-onze ans.

Au manuscrit nº 15, portant la date de l'an 1413 de notre histoire, était joint un couteau de boucher à manche de corne, et dont la lame était à demi brisée.

Ce couteau datait donc au moins de quatre cent trente-six ans.

Au manuscrit nº 16, portant la date de l'an 1515 de notre histoire, était jointe une petite Bible de poche, appartenant aux premiers temps de l'imprimerie: la couverture de ce livre était presque entièrement brûlée, ainsi que les angles des pages, comme si cette Bible était restée quelque temps exposée au feu; on remarquait aussi sur plusieurs de ses pages quelques taches de sang.

Cette Bible datait donc au moins de trois cent trente-quatre ans.

Au manuscrit nº 17, portant la date de l'an 1648 de notre histoire, était joint le fer d'un lourd marteau de forgeron sur lequel on voyait ces mots incrustés dans le métal en langue bretonne:

EZ—LIBR (Être libre).

Ce marteau datait donc au moins de deux cent un ans.

Au manuscrit nº 18, et portant la date de l'an 1794 de notre histoire, était joint un sabre d'honneur à garde de cuivre doré, avec ces inscriptions gravées des deux côtés de la lame:

République française. Liberté—Égalité—Fraternité. Jean Lebrenn a bien mérité de la patrie.

Enfin l'on voyait, mais sans être accompagnés de manuscrit, et seulement portant la date de 1848 et 1849, les deux derniers objets dont se composait cette collection:

Le casque de dragon donné par le comte de Plouernel à M. Lebrenn.

La manille ou l'anneau de fer que le marchand avait porté au bagne de Rochefort.

On comprendra sans doute avec quel pieux respect, avec quelle ardente curiosité, ces débris du passé furent examinés par la famille du marchand. Il interrompit le silence pensif que gardaient ses enfants pendant cet examen, et reprit:

—Ainsi, vous le voyez, mes enfants, ces manuscrits racontent l'histoire de notre famille plébéienne depuis près de deux mille ans; aussi cette histoire pourrait-elle s'appeler l'histoire du peuple, de ses vicissitudes, de ses coutumes, de ses mœurs, de ses douleurs, de ses fautes, de ses excès, parfois même de ses crimes; car l'esclavage, l'ignorance et la misère dépravent souvent l'homme en le dégradant. Mais, grâce à Dieu, dans notre famille les mauvaises actions ont été rares, tandis que nombreux ont été les traits de patriotisme et d'héroïsme de nos aïeux, gaulois et gauloises, pendant leur longue lutte contre la conquête des Romains et des Franks! Oui, hommes et femmes... car vous le verrez dans bien des pages de ces récits, les femmes, en dignes filles de la Gaule, ont rivalisé de dévouement, de vaillance! Aussi plusieurs de ces figures touchantes ou héroïques resteront chéries et glorifiées dans votre mémoire comme les saints de notre légende domestique... Un dernier mot sur la langue employée dans ces manuscrits... Vous le savez, mes enfants, votre mère et moi, nous vous avons toujours donné, dès votre plus bas âge, une bonne de notre pays, afin que vous apprissiez à parler le breton en même temps que le français; aussi, votre mère et moi, nous vous avons toujours entretenus dans l'habitude de cette langue en nous en servant souvent avec vous?...

—Oui, mon père...

—Eh bien, mon enfant,—dit M. Lebrenn à son fils,—en t'apprenant le breton, j'avais surtout en vue, suivant d'ailleurs une tradition de notre famille, qui n'a jamais abandonné sa langue maternelle, de te mettre à même de lire ces manuscrits.

—Ils sont donc écrits en langue bretonne, père?—demanda Velléda.

—Oui, enfants; car la langue bretonne n'est autre que la langue celtique ou gauloise, qui se parlait dans toute la Gaule avant les conquêtes des Romains et des Franks. Sauf quelques altérations causées par les siècles, elle s'est à peu près conservée dans notre Bretagne jusqu'à nos jours[24]; car, de toutes les provinces de la Gaule, la Bretagne est la dernière qui se soit soumise aux rois francks, issus de la conquête... Oui... et ne l'oublions jamais, cette fière et héroïque devise de nos pères asservis, dépouillés par l'étranger: «Il nous reste notre nom, notre langue, notre foi...» Or, mes enfants, depuis deux mille ans de lutte et d'épreuves, notre famille a conservé son nom, sa langue et sa foi; car nous nous appelons Lebrenn, nous parlons gaulois, et je vous ai élevés dans la foi de nos pères, dans cette foi à l'immortalité de l'âme et à la continuité de l'existence, qui nous fait regarder la mort comme un changement d'habitation, rien de plus[25]... foi sublime, dont la moralité, enseignée par les druides, se résumait par des préceptes tels que ceux-ci: «Adorer Dieu. Ne point faire le mal. Exercer la générosité. Celui-là est pur et saint qui fait des œuvres célestes et pures.»... Ainsi donc, mes amis, conservons, comme nos aïeux, notre nom, notre langue, notre foi.

[24] L'un des plus illustres historiens de nos jours, dont l'autorité ne saurait être contestée, M. Amédée Thierry, dit dans son introduction à l'Histoire des Gaulois, page xcvi: «On trouve encore aujourd'hui dans quelques cantons de France et d'Angleterre le reste des langues originales; la France en possède deux: le basque, parlé dans les Pyrénées-Orientales; le bas-breton (ou gaulois-armoricain), plus étendu naguère, resserré maintenant à l'extrémité de la Bretagne;—l'Angleterre le gallois, parlé dans le pays de Galles.» Voir aussi la préface du Dictionnaire français-celtique, de Grégoire de Rostrenen (édit. de Guingaud, 1834).