Le plus heureux en toutes choses
Est celui qui vient le premier.
Le premier venu prend les roses,
Et l'épine reste au dernier.

Il en est ainsi chez Thalie,
Trop tard, hélas! nous sommes nés;
Il nous faut glaner pour la vie,
La moisson fut pour nos aînés.

L'Hymen de l'Amour est le frère,
Mais l'Amour naquit le premier;
Et dans les jardins de Cythère
L'Hymen ne vint que le dernier.
Tous deux ont part à l'héritage,
Mais l'Hymen, souvent chagriné,
N'a que les fruits pour son partage,
Les fleurs sont toujours pour l'aîné.

On sait assez que la nature
Donne encore un frère à l'Amour:
C'est l'Amour-propre; et l'on assure
Qu'avant l'autre il reçut le jour.
A perdre, en naissant, la lumière,
Le jeune Amour fut condamné;
Aussi le voit-on sur la terre,
Souvent conduit par son aîné.

Dupaty.

LE TOMBEAU DE CÉCILE.

Air: C'est à mon maître en l'art de plaire.

Tout reposait dans la nature,
Phœbée seule éclairait les cieux,
Et sa lumière douce et pure
Répandait le calme en tous lieux;
Le berger, près de sa compagne,
Du sommeil goûtait la douceur;
Victor, parcourant la campagne,
Veillait seul avec sa douleur.

Victor, au printemps de son âge,
Avait connu les coups du sort;
Le tendre objet de son hommage
Dormait dans les bras de la mort.
Prêt à fixer sa destinée,
Victor voyait combler ses vœux;
Et le flambeau de l'hyménée
S'allume et s'éteint à ses yeux.

Chaque nuit, cet amant fidèle,
Le cœur navré, versant des pleurs,
Au pied du tombeau de sa belle,
A veiller trouvait des douceurs.
Placé dans un champêtre asile,
Et loin des regards curieux,
Ce tombeau renfermait Cécile,
Où Victor eût-il été mieux?

C'est là, disait-il, que repose
Celle que m'accordait l'amour;
Semblable à la naissante rose,
Son éclat n'a duré qu'un jour!
Cécile était faite pour plaire,
L'amour la forma de ses traits;
Hélas! faut-il donc que la terre
Ensevelisse tant d'attraits?

Son front, trône de l'innocence,
Brillait d'une aimable pudeur;
Les vains plaisirs de l'inconstance
N'avaient point corrompu son cœur;
Ses yeux, où se peignait son ame,
Ne s'ouvraient que pour mon bonheur;
Ses yeux, où j'allumais ma flamme,
Sont fermés même à ma douleur.

Ombre chère, tendre victime,
Accours, vient recevoir ma foi;
Sors du froid cercueil qui t'opprime
Pour voltiger autour de moi.
Que de l'hymen la chaîne heureuse,
Malgré la mort, double nos feux;
Et que la tombe moins affreuse
Se ferme ensuite sur tous deux.

Peut-être tu me dis, Cécile:
Faible ami, pourquoi, quand la mort
Ouvrit pour moi ce triste asile
N'as-tu pas partagé mon sort?
Oui, ton amant voit la lumière,
Au trépas il n'eut pas recours;
Mais sa peine est bien plus amère,
Il vit pour mourir tous les jours.

Adieu, tombeau de ma maîtresse,
Toi que j'arrose de mes pleurs!
Puissent ces marques de tristesse
Sur toi faire éclore des fleurs!
Alors Victor, d'un pas tranquille,
Mais le désespoir dans le sein,
Quittait la tombe de Cécile,
Pour la revoir le lendemain.

Grétry neveu.

LA BOUCHE.

Air: Du vaudeville de Cassandre Agamemnon.

Il faut convenir que les cieux
Ont fait pour nous bien des merveilles;
Les cieux nous ont donné des yeux,
Des mains, des pieds et des oreilles....
Sans doute, ici, vous devinez
Pourquoi je tousse et je me mouche?
C'est qu'avant de parler du nez,
Je veux commencer par la bouche.

On a vu des aveugles nés,
Chantant gaîment leurs chansonnettes;
On peut bien se passer d'un nez,
Lorsqu'on sait lire sans lunette.
On brave les bruits les plus fous
Lorsqu'on est sourd comme une souche....
Mais, ventrebleu! que diriez-vous
Si vous n'aviez pas une bouche?

De comestibles succulents
Quand notre hôte garnit sa table,
Ortolans, merlans, éperlans
Composent un groupe admirable:
Mes yeux convoitent chaque mets;
Avec plaisir ma main les touche;
Et mon nez les respire.... mais
Je n'en mange qu'avec ma bouche!

L'Amour, cet espiègle marmot,
A, je le sais, plus d'un langage.
Par un geste, il remplace un mot;
Souvent c'est un grand avantage:
Sans rien dire, l'on dit beaucoup
A la beauté la plus farouche;
Mais le mot j'aime, qui dit tout,
On ne le dit qu'avec la bouche.

Ce vin dont vous vous enivrez,
Qui vous échauffe et vous réveille,
Peut-être vous me soutiendrez
Que vous l'avalez par l'oreille?
Qu'on apporte ce jus divin;
Eh vite! qu'on le débouche!....
Je suis sûr qu'en parlant du vin,
L'eau déjà vous vient à la bouche.

Sur ma bouche faut-il rester?
Non, non; dans mon transport bachique,
J'aime mieux vingt fois mériter
D'être mordu par la critique.
Jamais, messieurs, je ne m'en plains;
Et loin que sa fureur me touche,
C'est à coup de verres bien pleins
Que je veux lui fermer la bouche.

Mesdames, vous qui m'inspirez,
En voyant ma bouche paraître,
Dans ma bouche vous trouverez
Mille et mille défauts peut-être.
Combien je ferais de jaloux
Si vous ne preniez pas la mouche,
Et si ma bouche, parmi vous,
Volait gaîment de bouche en bouche.

Armand-Gouffé.

LA VEILLE.

Air: Vous qui de l'amoureuse ivresse.

N'en puis douter, ô mon Estelle!
C'est donc demain,
Que pastoureau tendre et fidèle
Reçoit ta main?
Nuit semblera bien longue encore,
Vais soupirer:
Serai surpris par douce aurore
A désirer.

Tendres parents, vous que tant j'aime!
Vous dis adieu;
De fleurs, demain, viendrai moi-même
Parer ce lieu:
Mettrai par-tout rose nouvelle;
Car, pour se voir,
Ne puis donner à mon Estelle
Plus doux miroir.

Chacun s'éloigne, ô mon amie!
Un seul baiser:
Bouche d'Estelle est trop jolie
Pour refuser.
Premier bon soir ne peut suffire,
Quand par amour
Le temps approche où l'on peut dire
Premier bon jour.

Pourquoi ce trouble, mon Estelle?
N'aime que toi;
Toujours amant, époux fidèle
Vivrai pour toi.
Nuit est déjà bien avancée,
Repose-toi,
Et crois que suis par la pensée
Bien près de toi.

Grétry neveu.

L'AIR.

CHANSON LÉGÈRE.

Air: Du ballet des Pierrots.

A l'exemple du bon Horace,
Si je veux faire une chanson,
Ce n'est pas l'air qui m'embarrasse,
Bacchus vient me donner le ton.
Presque toujours ma voix ingrate
Le prend trop bas, ou bien trop clair;
Mais, pour cette fois, je me flatte
De chanter des couplets sur l'air.

Travailler est notre habitude;
Sans le travail, adieu nos jours;
Le besoin et l'inquiétude
Viendront en abréger le cours.
Aussi, j'ai la preuve certaine
Que l'on jouirait plus long-temps,
Et que l'on prendrait moins de peine
Si l'on vivait de l'air du temps.

Jugeant du ton par la dépense,
Dans un repas de cent couverts,
Voyez avec quelle insolence
Mondor se donne de grands airs:
Oui; mais dans sa métamorphose,
Quand Mondor, avec tout son bien,
Veut avoir l'air de quelque chose,
Hélas! il n'a plus l'air de rien.

Lise a seize ans, Lise est jolie
Avec son air embarrassé;
Jusqu'à présent, par modestie,
Elle marcha le nez baissé.
Depuis que sa mère lui nomme
L'époux qui viendra cet hiver,
Dès qu'elle voit le nez d'un homme,
La friponne a le nez en l'air.

De mes couplets sans conséquence
Jamais je ne me montre fier;
Mais je suis, dans cette occurrence,
Tout gonflé d'avoir chanté l'air.
Vous dont je brigue la conquête,
Belles, convenez sans façon,
Que désormais si j'ai l'air bête,
J'en aurai l'air et la chanson.

Brazier fils.

LES YEUX.

Air: J'étais bon chasseur autrefois.

Que les yeux sont bien inventés!
Comme ils parent bien un visage!
Qu'ils procurent de voluptés
Lorsque l'on en peut faire usage!
Des yeux j'admire le pouvoir;
Mais je crois qu'il est nécessaire,
Quand on fait tant que d'en avoir,
D'en avoir au moins une paire.

C'est sur-tout dans un bon repas
Qu'avec les yeux on fait merveille,
Un gourmand qui n'y verrait pas,
Pourrait mettre dans son oreille.
Le convive laborieux
Doit savoir, quand il n'est pas louche,
Dévorer tout avec ses yeux,
S'il ne met pas tout dans sa bouche.

Au théâtre, où l'on va souvent
Pour voir avec un œil sévère,
On a presque l'air d'un savant
Quand on porte des yeux de verre;
Mais en dépit de ce moyen,
Soit par erreur ou maladresse,
Dans mainte salle on ne voit rien,
Et quelquefois rien dans la pièce.

Les yeux sur la terre fixés
Sont ceux de l'homme qui médite;
Les yeux toujours embarrassés,
Le fripon lorgne et tous évite;
La coquette a les yeux malins,
Avec la tournure agaçante;
Mais il faut des yeux un peu fins
Pour trouver ceux d'une innocente.

Sans les yeux, verrait-on le jour?
Sans les yeux, verrait-on les femmes?
Sans les yeux, ferait-on l'amour?
Pourrait-on lire dans les ames?
Sans les yeux, verrait-on les cieux,
Les fleurs, la lune, les planettes?
Si l'homme n'avait pas des yeux,
A quoi serviraient les lunettes?

Quand on n'a des yeux que pour soi,
La vue est un faible avantage;
Avec les yeux purs de la foi
On est heureux en mariage.
Sur les yeux j'ai fait ma chanson
Avec les yeux de l'espérance,
Et peut-être la lira-t-on
Avec les yeux de l'indulgence.

Antignac.

ÉPITAPHE.

Air: Nous sommes précepteurs d'amour.

Exact plus qu'on ne peut penser,
Ci-gît le docteur la Balue:
Il est mort exprès pour passer
Tous ses malades en revue.

Grétry neveu.

UNE CARESSE.

Air: Avez-vous sous le même toit.

Pour animer le sentiment,
Rien n'est plus sur qu'une caresse:
Douce caresse est un aimant
Pour l'amitié, pour la tendresse.
Dans l'enfance et dans l'âge mûr,
Même jusque dans la vieillesse,
Si le cœur goûte un plaisir pur,
Il est l'effet d'une caresse.

Les frères caressent leurs sœurs,
La fille caresse sa mère,
Le zéphir caresse les fleurs,
Dorilas caresse Glicère.
Voyez les ramiers dans les bois
S'aimer, se caresser sans cesse:
Par-tout l'amour dicte ses lois;
Dans l'univers tout se caresse.

Quelquefois des soupçons jaloux
Troublent la paix d'un bon ménage,
Et l'on voit entre deux époux
S'élever un sombre nuage:
L'orage, avant la fin du jour,
Est dissipé par la tendresse;
Et la colère de l'amour
S'apaise par une caresse.

Dans nos plaisirs, dans nos amours,
D'Anacréon suivons les traces;
Comme lui, caressons toujours
Bacchus, les Muses et les Graces:
Du temps qui fuit sachons jouir;
Bonheur d'aimer passe richesse:
Jusqu'à notre dernier soupir,
Rendons caresse pour caresse.

Favart.

A AGLAURE.

Air: Un soir dans la forêt prochaine.

Sous la fenêtre de sa belle
Un jeune amant contait ses maux;
Sa plainte attendrit les échos,
Mais n'attendrit point l'infidelle.
Le désespoir au fond du cœur,
Sur un luth dont sa main craintive
Fait gémir la corde plaintive,
Il soupire ainsi sa douleur:

«Beauté, de mon cœur souveraine,
«Apporte un terme à mes tourments;
«Est-ce à mon âge, est-ce à vingt ans
«Qu'on devrait connaître la peine?
«Eh quoi! me faut-il sans retour
«Fermer mon cœur à l'espérance?
«Et sans qu'il s'ouvre à la souffrance,
«Ne peut-il s'ouvrir à l'amour?

«Objet de ma constante flamme,
«Je t'ai dû mon premier désir;
«Je t'ai dû le premier soupir
«Qui soit échappé de mon ame;
«Par un sentiment de plaisir,
«Quand j'ai commencé ma carrière,
«Faut-il qu'un sentiment contraire
«Vienne si vite la finir?

«Tu reposes, et moi je veille!
«Si du moins un songe amoureux,
«Interprète de tous mes vœux,
«Les murmurait à ton oreille!
«Il te dirait qu'un même jour
«Je vis, j'adorais mon Aglaure,
«Et qu'un même jour doit encore
«Finir ma vie et mon amour.»

C'était ainsi que sur sa lyre
Il contait sa peine aux échos,
Quand le confident de ses maux,
L'écho cessa de les redire.
Soit qu'il fit des vœux superflus,
Soit qu'il eût touché l'infidelle,
Sous la fenêtre de sa belle
Le jeune amant ne chanta plus.

M. A. M.

LE JE NE SAIS QUOI.

Air: Avec les jeux dans le village.

Un jour je rêvais qu'à Cythère
Le dieu du goût donnait un thé;
Il voulait fêter l'art de plaire,
Qu'il chérit plus que la beauté.
Il dit: «Ceux qui voudront des places,
«Montreront, pour entrer chez moi,
«De l'esprit, du goût et des graces,
«Le séduisant je ne sais quoi!»

N'osant pénétrer dans le temple,
A la porte je cherche un coin;
Comme un amant, là, je contemple
Toutes les nymphes avec soin.
Minois charmants, tailles divines,
Que d'aimables choses je voi!
Des pieds mignons, des jambes fines,
M'inspirent le je ne sais quoi!

Je vis monter au péristyle
Boufflers, Ovide, Anacréon,
Delille, et son ami Virgile,
Bernis, Pannard, Chaulieu, Piron;
Et ce dieu, les voyant paraître,
Leur dit: «Amis, entrez chez moi;
«Vos vers charmants ont fait connaître
«De l'esprit le je ne sais quoi!»

En ce moment entre une file
D'acteurs que Molière conduit;
Le dieu du goût voyant Préville,
En lui serrant la main, lui dit:
«Imitateur inimitable,
«Quel plaisir j'ai quand je vous voi!
«Vous avez, du talent aimable,
«Trouvé le vrai je ne sais quoi!»

Entre l'Amour et la Folie,
J'aperçois un objet charmant,
Je reconnais mon Aspasie;
Le plaisir m'éveille à l'instant.
Que n'a-t-il duré ce mensonge!
J'éprouvais un si doux émoi,
Que j'aurais vu, peut-être en songe,
De la belle je ne sais quoi!

P. B.

LA RÉSISTANCE,

OU LE SECRET DES FEMMES.

Air: Ah! quelle gêne et quel tourment. (Opéra de Pierre-le-Grand.)

Oui, je me livre au désespoir,
Disait certain amant novice,
«Églé, je ne veux plus te voir;
«Car tes charmes font mon supplice!—
«Si je te refuse un baiser,»
Répond elle avec innocence,
«Mes yeux toujours t'ont dit d'oser
«Triompher de ma résistance.—(bis.)

«Pour me rendre plus amoureux,
«Tu m'agaces par un sourire:
«Si nous ne sommes que tous deux,
«Tu n'as jamais rien à me dire.—
«Des femmes voilà le secret,
«Dit-elle, contre l'inconstance;
«Mais nous n'employons qu'à regret
«L'appareil de la résistance. (bis.)

«La nature, égale pour tous,
«Nous partagea bien ses données;
«Les femmes, plus faibles que vous,
«Doivent être les plus rusées.
«Si chacune garde pour soi
«Les ruses de la résistance,
«C'est pour mieux enfreindre la loi
«Qui la réduit à l'abstinence.(bis.)

«Lorsque sous des verrous dorés
«Un turc élève notre enfance,
«Nos cœurs alors sont dispensés
«Des charmes de la résistance.
«Du tyran de notre bonheur,
«Comme des bons maris de France,
«L'amour faisant brèche à l'honneur,
«Nous guérit de la continence.(bis.)

«Moins esclaves dans ce climat,
«Il faut que la pudeur nous guide;
«Pour bien garder le célibat,
«La résistance est notre égide.
«Car par-tout les hommes sont rois,
«Et nous sommes sous leur puissance;
«En l'enfreignant, ils ont des droits
«De nous réduire à l'abstinence.»(bis.)

Avant, tout comme après l'hymen,
Le plus doux charme de la vie,
C'est quand l'amour donne la main
A quelque tour de tricherie:
L'homme doit être l'agresseur;
La femme, toujours par prudence,
En cédant doit couvrir l'honneur
Du voile de la résistance.(bis.)

LA SUITE DU SECRET,

OU DE L'HYMEN.

Air: Femmes, voulez-vous éprouver.

Victimes d'une douce erreur,
Si nous en faisons un mystère;
Quand vous attaquez notre cœur,
Alors nous avons l'art de plaire.
Avons-nous comblé vos désirs,
Le dégoût suit la jouissance:
Quand vous variez vos plaisirs,
Nous imitons votre inconstance.(bis.)

Notre amant, avant d'être époux,
Était un mortel adorable!
Mais l'hymen l'a rendu jaloux,
Avare, ivrogne, impitoyable.
Nous étions l'objet le plus beau;
Les dieux auraient voulu nous plaire:
L'amour a changé son flambeau
Pour une torche funéraire.(bis.)

Pour bien juger ce différent,
Il faut être célibataire;
Il faut être Français galant,
Et sentir le besoin de plaire.
Pendant l'absence de l'époux,
On se dit, sans lui faire injure:
Vos femmes valent mieux vous,
Et je rends grace à la nature.(bis.)

RONDES

FAITES A MONTLUÇON,

CHARMANTE VILLE DU BOURBONNAIS. (EN 1807)

Une cause assez célèbre, que je me propose de publier bientôt, me força d'aller à Montluçon plaider moi-même contre une femme riche, que sa famille, ses alliés et ses gendres faisaient passer pour folle, à l'époque où elle fit des billets d'un tiers de moins que la somme qu'elle devait. Le tribunal et les habitants de Montluçon m'accueillirent avec bonté: ma réputation de chanteur, à Paris, m'avait devancé dans cette ville, qui mérite un rang distingué dans les fastes de l'empire français. Pendant la terreur, Montluçon ne fut troublé par aucune sédition; on n'y versa jamais une goutte de sang; personne n'y fut dénoncé, malgré que cette petite cité renfermât plus de nobles qu'aucune autre ville. Elle se chargea elle seule du maintien de sa police, et répondit avec fermeté de ses concitoyens aux autres communes qui voulaient s'immiscer dans son gouvernement.

Ces prérogatives m'inspirèrent autant de vénération pour les Montluçonnais, que de confiance dans les lumières et l'intégrité des magistrats de leur ville. Pendant que j'attendais l'issue de mon procès, des comédiens de village, qui n'avaient ni bas ni souliers, arrivent à Montluçon, et annoncent une représentation pour restaurer leur caisse et leur estomac. Le théâtre, le plaisir, la table, le jeu et les vierges, sont fêtés dans ce pays, peuplé de riches propriétaires qui mangent leur fortune sans souci, sans ambition, et sans rixe. La troupe ambulante était aussi pitoyable que comique par son nombre et son équipée: elle était composée d'un secrétaire avec ses deux enfants, d'une amoureuse de coulisse, et de trois personnages pour jouer la comédie: cependant la première représentation de la Jeune Hôtesse remonta les finances, et l'aubergiste de l'Écu, où je logeais, leur fit crédit et bonne mine. Nous soupâmes à la même table d'hôte.... Au dessert on parla de donner pour la clôture une seconde représentation; chacun des convives calcula la recette: le directeur, inquiet, répondit que s'il faisait deux cents livres dimanche il aurait ville gagnée....

Je lui en fis bon, et, d'un commun accord, je devins directeur, plaideur, et chanteur. Le lendemain dimanche, car nous étions au samedi, je fis annoncer la Banqueroute du Savetier, le Ventriloque, et un vaudeville sur les habitants de Montluçon; le succès répondit à l'attente: puisse cet impromptu avoir le même avantage à vos yeux!

Air: Du vaudeville du Chaudronnier de St.-Flour.

Au milieu d'un riant vallon,
Près d'un coteau fertile,
On voit un joli petit mont,
D'où s'élève une ville.
Vos bons aïeux, sans façon,
La nommèrent Montluçon.
Dans ce charmant asile,
Caton, Ovide, Anacréon,
Contents d'un sort tranquille,
Trinquent à l'unisson.(bis.)

(Ritournelle générale, en chœur.)

Des beaux jours de la France,
Veut-on retrouver l'horizon?
Le plaisir en cadence
Ramène à Montluçon.(bis.)

Qu'on nomme bien cette cité
Vrai pays de Cocagne.
Car on y sable en liberté
Le Pouilly, le Champagne.
Momus, Bacchus et l'Amour
Y président tour à tour.
Dans ce charmant asile,
Caton, Ovide, Anacréon,
Contents d'un sort tranquille,
Trinquent à l'unisson.(bis.)

(Refrain général, en chœur.)

Des beaux jours de la France,
Veut-on retrouver l'horizon, etc.

On ne trouve à Montluçon ni libraire, ni bibliothèque, ni cabinet de lecture: tous les habitants lisent la gazette, fêtent la table; les dames vont à l'église et à la comédie, et tous ont un esprit naturel et une amabilité sociable et aussi usagée que celle des érudits; le bon cœur fait dans ce pays le meilleur et le plus savant livre d'éducation.

L'encyclopédie en ces lieux,
Sans charger la mémoire,
Vient de Beaune ou de Condrieux,
Adressée à Grégoire;
Momus, Bacchus et l'Amour,
La rédigent tour à tour.
Dans ce charmant asile, etc.
Des beaux jours de la France, etc.

On voit peu de pays plus galant et plus dévot que cette petite ville; une douzaine de jolies quêteuses parcourent les rues tous les dimanches, et vont rendre visite à tous les hôtels, tenant la bourse paroissiale des pauvres de l'Église, de la chapelle ardente de la Vierge, etc. Tous les dimanches, chaque fille offre une bougie à la Sainte Vierge; et toute l'année, l'Église du lieu est illuminée, comme les nôtres, le jour de la Chandeleur.

C'est ici qu'on voit défiler
Un bataillon de vierge,
Puisque chacune y fait brûler
Chaque dimanche un cierge;
Voilà l'innocent détour,
Pour sanctifier l'amour.
Dans ce charmant asile, etc.
Des beaux jours de la France, etc.

Dans le long siècle de terreur
Où régnait la discorde,
C'est ici qu'on eut le bonheur
De fixer la concorde;
Vos actes de probité
Valent l'immortalité.
Dans ce charmant asile,
Caton, Ovide, Anacréon,
Contents d'un sort tranquille,
Trinquent à l'unisson.
Des beaux jours de la France,
Veut-on retrouver l'horizon,
Le plaisir en cadence
Ramène à Montluçon.(bis.)

Huit jours après, mes débiteurs vinrent à l'audience; la cause fut remise jusqu'au mois d'août. Ce vaudeville fut répété, et le soir nous dansâmes ensemble au refrain en attendant le revoir.

Je retournai à Montluçon au mois d'août suivant. On me demanda des couplets pour le 15, jour de la fête de Napoléon. Pendant que je les faisais, mes débiteurs vinrent consigner des fonds et me forcer de prendre une somme que deux mois auparavant ils ne voulaient pas me payer pour un empire.

Air: Vive Henri Quatre.

Vive la gloire,
Vive Napoléon!
Paix et victoire
Ont couronné son nom:
Vive la gloire,
Vive Napoléon!

A coups de verre
Cognons une chanson;
Pour la mieux faire,
Cognez, de son flacon,
Remplit mon verre,
Et chante à l'unisson,

Vive la gloire, etc.

A coups de verre,
On fait à Montluçon
La paix, la guerre,
L'amour et l'oraison.
Les dieux sur terre
Choisiraient ce vallon.

Vive la gloire, etc.

O paix chérie!
Ce lieu fut ton berceau,
Quand l'anarchie
Mit la France au tombeau:
O paix chérie!
Ce lieu fut ton berceau.

Vive la gloire,
Vive Napoléon!
Paix et victoire
Ont couronné son nom:
Vive la gloire,
Vive Napoléon!

NOTES:

[1]Voyage à Cayenne, 2 volumes in-8., avec figures; chez L. A. Pitou, libraire, rue Croix-des-Petits-Champs, n. 21. Prix, 7 fr. 50 cent.

[2]Si on crie à l'invraisemblance sur ce goût dépravé, on se souviendra qu'Horace est mon garant. Il dit que l'amour est si bizarre qu'il a vu un galant baiser avec transport le polype de sa maîtresse.

[3]Disette du pain, depuis le mois de décembre 1791, jusqu'en avril 1796.

[4]Le mariage à l'église fut défendu à l'époque de leur fermeture, en octobre 1793, jusqu'au mois de septembre 1795.

[5]M. d'Orv...., après la mort de sa fille, offrit sa dot à son amant. On devine ses motifs.

TABLE

DU CHANTEUR PARISIEN,

DE L. A. PITOU,

Le Préjugé vaincu. page 1
Les Mandats de Cythère. 2
Les Patentes. 5
Les Contradictions. 8
Les Collets noirs. 10
Le Père Hilarion. 13
La Charente. 16
Les Lunettes et la nouvelle Béquille. 18
Le Coup du Loup. 20
Les Incroyables, les Inconcevables et les Merveilleuses. 22
Regrets de David à la mort de Bethsabé. (Anonyme.) 28
Le Déporté dans la Guyane. (L. A. Pitou.) 29
Le Tombeau d'Ismène. (Idem.) 32
Mes Loisirs durant mon exil. (Idem.) 34

Des Auteurs anciens

La Toilette trop recherchée, Conte. 38
Sur un Rendez-vous. 39
Mes quatre Ages. 40
La bonne Amitié née de l'Amour. 41
La Lanterne magique. 42
L'Ami de tout le monde. 46
Que deviendrait le Monde? 47
L'Empire. 49
L'Amant présomptueux. 51
Romance de madame de la Vallière. (L. A. P.) 52
Le Trictrac. 54
Voilà comme ils sont tous. 56
Le Vieillard Jeune-Homme. 57
Le Jeune-Homme Vieillard, par un Avocat de Moulins en Bourbonnais. 58
Chanson Créole. 59
Destinée de la Femme coquette. (Anonyme.) 61
Les Gants. (Grétry neveu.) 64
Le Mot et la Chose. (F. D.) 66
Couplet, joint à une Rose. (Armand-Gouffé.) 67
Le Devin. (Grétry neveu.) 68
Les Aînés et les Cadets. (Dupaty.) 70
Le Tombeau de Cécile. (Grétry neveu.) 71
La Bouche. (Armand-Gouffé.) 73
La Veille. (Grétry neveu.) 76
L'air. (Brazier fils.) 77
Les Yeux. (Antignac.) 79
Épitaphe. (Grétry neveu.) 81
Une Caresse. (Favart.) ibid.
A Aglaure. (M. A. M.) 83
Le Je ne sais quoi! (P. B.) 84
La Résistance, ou le Secret des Femmes. (L. A. Pitou.) 86
La suite du Secret. (L. A. Pitou.) 88
Notice sur le caractère des Habitants de Montluçon. Le Chanteur devenu Directeur de comédie, etc. (L. A. Pitou.) 89
Rondes faites à Montluçon. (L.A. Pitou.) 91

Fin de la Table du Chansonnier Parisien.


ALMANACH-TABLETTES

OU

CALENDRIER ÉPHÉMÉRIDE

POUR L'ANNÉE 1808;

Contenant les grands Évènements qui se sont succédés depuis 1787 jusqu'à 1808, chaque fait classé par ordre de date et de jour.

PAR LOUIS-ANGE PITOU,
dit le Chanteur, auteur du Voyage à Cayenne.

Jadis j'ai vendu des chansons
et d'excellentes aventures.


PRIX

L'Almanach, ou le Chansonnier. 1 fr. chacun.
Les deux réunis. 1 fr. 80 c.

PARIS,

Chez L. A. PITOU, libraire, rue Croix-des-Petits-Champs
no. 21, près celle du Bouloy.


DE L'IMPRIMERIE DES FRÈRES MAME,
rue du Pot-de-Fer, no. 14.

1808.