Roland, qui la cherchait de tous côtés, la trouve dans cette posture: elle y est si belle, que toutes les belles de la terre seraient auprès d'elle ce que les étoiles sont auprès de Diane, ce que Diane est auprès du soleil. Est-il là en effet, ou n'est-il pas dans le paradis? Il la voit, mais rien de ce qu'il voit n'est réel; il rêve, il dort véritablement 489. Tandis qu'il se parle ainsi à voix basse, transporté d'admiration et d'amour, et regardant Angélique de fort près, Ferragus survient et lui signifie brusquement que cette Dame est la sienne, qu'il ait donc à la quitter sur-le-champ, ou à se préparer au combat. Roland accepte le défi, et le terrible duel commence. Le bruit des coups réveille Angélique; elle prend de nouveau la fuite. Les deux chevaliers continuent de se battre avec acharnement; mais ils sont interrompus par une jeune et belle dame, parente de Ferragus. Elle le cherchait partout pour lui apprendre des nouvelles qui le rappellent en Espagne à l'instant même. Les deux chevaliers se quittent, et Roland se remet de plus belle à la poursuite d'Angélique.
On ne peut nier que cette intrigue romanesque ne soit ingénieusement tissue, qu'elle ne donne lieu à des développements, et surtout à des descriptions très-poétiques; mais, à la valeur près, que devient dans toutes ces poursuites le beau caractère de Roland? Et malgré ce que Gravina en a pu dire, quel rapport pouvait-il y avoir entre cette manière de concevoir et de conduire un poëme épique, à la manière grande, sage et toujours héroïque des anciens?
Le caractère d'Astolphe, déjà bien annoncé, est mis à une épreuve piquante et singulière. Demeuré seul dans la tente d'où Angélique et son frère étaient partis, il se croit dispensé d'y rester. Sa lance avait été rompue: l'Argail avait laissé la sienne appuyée contre un arbre, pour se battre l'épée à la main avec Ferragus. Astolphe s'en empare sans en connaître la vertu, et reprend le chemin de Paris. Cette lance d'or était enchantée. Pour peu qu'elle touchât le chevalier le plus ferme sur les arçons, il était renversé du premier coup. Astolphe arrive à Paris. Le grand tournoi était ouvert, et la fortune y était contraire aux chevaliers français. Après des succès variés entre les deux partis, le terrible géant Grandonio est entré dans l'arène, et tout tremble à son aspect. Il renverse Oger le Danois, et ensuite le vieux Turpin. Ganelon et tous les chevaliers de la maison de Mayence ont fait retraite: Griffon seul ose combattre; Grandonio l'abat de même. Gui de Bourgogne, Angelier, Auvin, Avolio, Otton, Berlinguier éprouvent le même sort. Grandonio tue de sa lance Hugues de Marseille: il abat Alard, Richardet, et le fameux Olivier. Il insulte à toute la chevalerie de Charlemagne. L'empereur, honteux et furieux à la fois, s'emporte contre les paladins qui ne sont pas à leur poste ou qui en sont sortis, surtout contre Ganelon, contre Renaud et contre ce traître de Roland; il l'appelle renégat, fils de p.... en toutes lettres, et jure qu'il le pendra de sa main 490. En supposant que le Bojardo voulût imiter ici les héros d'Homère, qui se disent quelquefois de grosses injures, on conviendra que c'était outrer l'imitation, et que cela est aussi par trop homérique.
Pendant tout ce temps, Astolphe était arrivé près de l'enceinte; il avait tout vu, tout entendu; piqué de la défaite de tant de chevaliers chrétiens et de la colère de Charlemagne, il va demander à l'empereur la permission de combattre, s'arme, monte à cheval, et se présente la lance haute. Les spectateurs, malgré sa bonne mine, attendent peu de lui. Charlemagne dit à part: «Il ne manquait plus que cela à notre honte 491.» Astolphe lui-même ne se flatte pas de vaincre; mais il remplit avec courage ce qu'il regarde comme un devoir 492. Grandonio et lui prennent du champ; le premier, fier de tant de succès, le second un peu pâle de crainte, mais décidé à braver la mort, pour effacer la honte de nos armes. Les deux chevaliers se rencontrent, et dès que la lance a touché Grandonio, il tombe rudement et reste étendu sur le sable 493. Tout le monde jette un cri d'admiration et de surprise; mais le plus surpris de tous était Astolphe, qui ne concevait rien à sa victoire. Il ne restait plus que deux guerriers païens qui n'eussent pas combattu: ils entrent dans la carrière et sont renversés avec une facilité que ni eux, ni les spectateurs, ni l'empereur, ni surtout Astolphe, ne peuvent comprendre.
Ganelon et toute sa race mayençaise entendent parler de ce brillant succès: ils ne doutent pas que les forces d'Astolphe ne soient épuisées, et qu'ils n'aient bon marché de lui; ils rentrent dans la lice et sont tous abattus l'un après l'autre. Le dernier qui reste prend Astolphe en traître par derrière; il renverse le paladin, qui se relève furieux, tire son épée, prodigue aux Mayençais les noms de lâches et de traîtres, et les défie tous à la fois. Ils fondent en effet sur lui. Astolphe se défend en brave, et blesse quelques-uns des assaillants. Le duc Naismes, Richard, Turpin, prennent sa défense, Charlemagne veut mettre le holà. Astolphe n'entend plus rien, il se moque de l'empereur, lui dit même des injures, et continue de battre les Mayençais. Charles est enfin obligé de le faire arrêter et conduire en prison 494.
Cette scène chevaleresque est pleine de chaleur et d'originalité. Si les miracles de la lance enchantée et la manière dont elle est ici mise en scène ont quelque chose de comique, c'est du comique de situation, et Astolphe, tout avantageux qu'il est, ne pouvant concevoir ce qui le rend si terrible, est une idée neuve et très-heureuse Si quelque chose y descend à un comique trop bas, c'est le rôle que joue Charlemagne. Il sort de son trône, se jette dans la mêlée, fond sur les combattants à grands coups de bâton, casse la tête à plus de trente. Quel est, dit-il, le traître, quel est le rebelle assez hardi pour troubler ma fête?... Il disait à Ganelon: qu'est-ce que cela? Il disait à Astolphe: Est-ce là ce qu'il faut faire 495? etc. Cela ressemble un peu trop à la colère de Sganarelle ou de Mr. Cassandre, et blesse trop la dignité du caractère et du rang.
Note 495: (retour)Dando gran bastonate a questo e quello,
Ch' a più di trenta ne ruppe la testa.
Chi fu quel traditor, chi fu il ribello
C'havut' ha ardir a sturbar la mia festa?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Egli diceva a Gan: Che cosa è questa?
Diceva ad Astolfo: Hor si dee così fare? etc.
(St. 24 et 25.)
Telle est l'exposition du poëme, ou si l'on veut le premier fil d'une action extrêmement complexe. Voici comment est tissu le second. Pendant que Charlemagne ne songe qu'à donner des fêtes, un roi d'Afrique, Gradasse s'est mis en tête d'avoir le bon cheval Bayard et la terrible épée Durandal. La difficulté est que l'un appartient à Renaud et l'autre à Roland; mais cela n'arrête point Gradasse dans ses projets. Il lève une armée de 150,000 hommes. Il se rendra d'abord en Espagne, en fera la conquête, et passera ensuite en France: il vaincra Charlemagne, tuera Renaud et Roland, et prendra l'épée de l'un et le cheval de l'autre. Il réussit dans la première partie de son plan; il remporte de tels avantages sur les Sarrazins d'Espagne, qu'il force le roi Marsile, qui était en paix avec les chrétiens, de leur déclarer la guerre et de joindre une armée formidable à celle qu'il conduit lui-même en France. C'étaient là les tristes nouvelles que Ferragus avait reçues de sa patrie, tandis qu'il se battait avec Roland, et qui l'avaient fait partir sur-le-champ pour l'Espagne 496.
Pour accroître les dangers de Charlemagne, il s'agit d'écarter de lui les deux paladins invincibles, Roland et Renaud, ce dernier surtout qui n'avait nulle raison pour quitter l'empereur, et que Charles venait de nommer commandant-général de ses armées. Le poëte n'y est pas embarrassé. Angélique était retournée dans les états de son père: au moyen du livre de grimoire de Maugis, elle s'y était fait transporter par les démons aux ordres de cet enchanteur. Il serait trop long de dire comment elle avait eu ce livre, et comment Maugis, pour sa peine d'avoir voulu en France s'émanciper avec elle, se trouvait alors au Catay dans une prison 497; il y était, voilà le fait. Cependant, Angélique était plus occupée que jamais de son amour pour Renaud. Elle rend la liberté à Maugis, à condition qu'il lui amènera son cousin, par la force de ses enchantements 498. Rien de plus facile; mais ce qui ne l'était pas autant, c'était de détruire dans Renaud l'effet de la fontaine de la Haine.
Note 497: (retour) Dès le commencement de l'action, Maugis avait surpris Angélique endormie. Armé de son livre de grimoire, il croyait la retenir dans le sommeil, et se permettre avec elle tout ce qu'il voudrait; mais elle avait au doigt un anneau magique qui la préservait de tous les enchantements. Elle s'éveille, jette un cri, éveille son frère Argail qui dormait peu éloigné d'elle; et tandis qu'elle tient Maugis fortement embrassé dans la posture où elle l'avait surpris, l'Argail le lie de la tête aux pieds avec une forte chaîne. Angélique lui prend son livre, lit une évocation; les démons accourent; elle leur ordonne de transporter Maugis enchaîné jusque dans les états de son père; et le triste magicien ayant perdu tout son pouvoir avec son livre, est porté à travers les airs, et remis à Galafron par ses propres diables. (L. I, c. I.)
Avant d'arriver au Catay, dans une barque où Maugis l'a fait entrer par surprise 499, il est jeté dans une île où tout respire le plaisir. Femmes jolies, bonne chère, concerts, tout l'enchante; mais on lui annonce que la reine de ces beaux lieux, la charmante Angélique y va paraître; aussitôt tout lui déplaît, l'effraie, l'irrite: il remonte dans sa barque et s'enfuit 500. Sur un autre rivage, il court le danger le plus terrible. Il tombe dans les piéges d'un géant monstrueux, est enchaîné, jeté dans une caverne affreuse, livré à une horrible vieille, et se voit près d'être dévoré par un dragon plus monstrueux encore que le géant. Angélique vient à son secours et tâche de le fléchir, au moins par la reconnaissance; mais c'est en vain, il lui déclare qu'il aime mieux mourir que d'être à elle. Angélique, aussi généreuse que tendre, renonce à le poursuivre, mais ne peut renoncer à l'aimer, proteste que s'il ne fallait que mourir pour lui plaire, elle se tuerait à l'instant de sa propre main 501; retourne tristement dans son palais, et charge Maugis de sauver cet insensible. Devenu libre, Renaud erre dans l'Orient, trouvant et mettant à fin les plus merveilleuses aventures, fuyant toujours Angélique, et ne pouvant retourner en France.
Roland en était sorti pour chercher celle que son cousin prenait tant de peine à éviter, et qu'il savait être de retour dans ses états. Le chemin qu'il fait par terre est long, ses aventures sont nombreuses, et comme on peut le penser, admirables; telle est, par exemple, celle du pont de la Mort, qui est sur le fleuve du Tanaïs. Roland se bat sur ce pont avec un géant énorme; le géant, blessé à mort, frappe du pied sur le pont: un filet à mailles de fer enveloppe Roland, qui ne peut s'échapper et serait mort de faim auprès du corps de son ennemi, si un autre géant, plus énorme et plus difforme que le premier, voulant tuer Roland d'un coup de sa propre épée Durandal, n'eût coupé les mailles et délivré le paladin, qui le combat aussitôt pour ravoir son épée, et le tue 502. Il était enfin arrivé en Circassie, lorsqu'il tombe dans un piége plus dangereux que les géants, les dragons et le pont de la Mort. Une belle dame se présente à lui sur un autre pont 503, et l'invite à boire dans une coupe, dont la liqueur magique lui fait perdre tout souvenir et l'idée même d'Angélique. Il entre dans l'île enchantée de la fée Dragontine, d'où il ne songe plus à sortir. Plusieurs autres paladins et chevaliers y arrivent, et restent enchantés comme lui.
Pendant ce temps, Angélique était assiégée dans Albraque 504, capitale de son empire, aussi connue des géographes, et aussi réelle que son empire même. Agrican, roi de Tartarie, en était éperdûment épris, et n'ayant pu l'obtenir de Galafron, son père, il était entré dans leurs états, à la tête d'une formidable armée, qui, selon l'expression de l'auteur, montait à vingt-deux centaines de mille cavaliers 505, chose qu'il avoue ne s'être jamais vue, ou être du moins très-rare. Malgré les secours et la valeur de Sacripant, roi de Circassie, amoureux d'Angélique et qui a juré de la défendre jusqu'à la mort, Albraque est prise et saccagée par les Tartares. Angélique, renfermée dans la citadelle, s'échappe en mettant dans sa bouche l'anneau qui a la propriété de rompre tous les enchantements, et qui de plus la rend invisible 506. Elle sait où est détenu Roland avec un grand nombre d'autres chevaliers. Elle veut s'en faire des défenseurs et les ramener au secours de la forteresse d'Albraque. Elle va droit aux jardins de Dragontine, touche de son anneau Roland et les autres chevaliers, parmi lesquels était Brandimart, amant de la belle Fleur-de-Lys, leur rend le bon sens, les délivre et marche à leur tête. Leur arrivée devant Albraque fait changer la fortune 507. Roland, à qui Angélique donne des espérances pour enflammer son courage, fait des exploits prodigieux; Agrican voit périr une partie de son armée. Il est enfin vaincu lui-même et tué par Roland, après un long et terrible combat 508.
Dans cette guerre paraît pour la première fois une héroïne d'un grand caractère et qui joue dans la suite un grand rôle: c'est la belle et intrépide Marfise, reine d'une partie de l'Inde; elle commande une des armées venues au secours de Galafron et de sa fille 509. La guerre finie, les aventures ne le sont pas. Roland sort avec gloire de toutes celles qu'il entreprend. Une combinaison singulière de circonstances l'oblige, comme dans le Morgante, à combattre contre son cousin Renaud, qui, ayant appris de quelle gloire il se couvrait devant Albraque, était venu de très-loin pour la partager, sans renoncer à sa haine contre Angélique. Ce combat, plus terrible encore que celui de Roland et d'Agrican, dure deux jours 510. Le second jour, Angélique en est témoin. Elle a fait dès le matin à Roland beaucoup de coquetteries. Effrayée de sa supériorité dans le combat et du danger que court son cher Renaud, elle s'avance, retient le bras de Roland, au moment où il va frapper un coup qui peut être mortel 511, lui renouvelle toutes les promesses qu'elle lui a faites, à condition qu'il partira sur-le-champ, pour aller détruire une île enchantée, gardée par un dragon qui a dévoré tous les habitants du pays, et qui dévore encore tous les chevaliers et toutes les dames qui passent aux environs. Roland part comme un trait pour courir cette aventure. Renaud se fait panser de ses blessures; mais quoiqu'il sache bien qu'il doit la vie à Angélique, il semble qu'il ne l'en hait que davantage 512.
A cette seconde branche de l'action, qui n'est pas moins fortement conçue que la première, est attachée une partie épisodique où brille surtout le talent descriptif et l'imagination vraiment romanesque de l'auteur. Roland n'est pas long-temps sans trouver l'île enchantée de Falerine, qu'Angélique lui avait ordonné de chercher. Heureusement pour lui, il rencontre auparavant une femme à qui il rend un service; elle lui donne un livre où est tracée la description des jardins, des merveilles qu'il doit trouver dans cette île, des dangers aimables et terribles qui l'y attendent, des moyens d'y échapper et de détruire tous les enchantements 513. Sans ce secours, il courait à une mort certaine; instruit par ce livre, il tue d'abord le dragon qui gardait l'entrée, ensuite un taureau furieux, un âne couvert d'écailles, un géant, deux autres géants qui naissent du sang du premier, enfin tous les monstres qu'il trouve dans les jardins: il se dérobe aux piéges séduisants qui lui sont tendus, et finit par couper à grands coups d'épée un bel arbre qui s'élevait au milieu d'une grande plaine 514. Aussitôt l'air s'obscurcit, la terre tremble, des feux brillent, une fumée épaisse couvre tout le jardin. Le calme et le jour renaissent; mais les jardins ont disparu. Il ne reste que Falerine attachée au tronc de l'arbre. Elle demande la vie à Roland et l'obtient. Elle lui apprend qu'elle n'est qu'une fée secondaire, qu'elle a tout fait par les ordres de la grande et méchante fée Morgane. Elle le conduit vers un pont où est le fort de l'enchantement, gardé par un scélérat qui a attiré dans les piéges de Morgane un grand nombre de dames et de chevaliers 515.
Roland entre sur le pont, combat le brigand qui le prend dans ses bras, et tombe avec lui jusqu'au fond du lac 516. Là, se trouvait la grotte enchantée de Morgane, et tout alentour, des paysages et des prairies, comme celles qui sont sur notre terre, et éclairées du même soleil 517. Le combat y recommence entre le chevalier et le brigand. L'intrépide Roland tue son adversaire, trouve une porte qu'il passe et pénètre dans la grotte. Les merveilles qu'il y voit seraient trop longues à raconter. La plus étonnante est la fée elle-même. Sous les formes allégoriques dont le poëte l'a revêtue, on voit que c'est la fortune. Roland l'a vue endormie et brillante de tout l'éclat de la beauté; il l'a négligée; revenant ensuite pour la saisir, il la cherche et la poursuit long-temps en vain 518. Le Repentir, ou plutôt la Repentance 519, car c'est une femme, s'offre à lui, et lui déclare qu'elle le tourmentera jusqu'à ce qu'il soit parvenu à rejoindre la fée. Elle lui tient parole, et tandis qu'il court de toute sa force, elle le flagelle sans pitié.
Note 518: (retour) Elle danse devant lui, et chante les paroles, qui ont été imitées ou plutôt copiées par le Marini, dans son Adone:Qualunque cerca al mondo haver tesoro
Over diletto, e segue honore e stato,
Ponga la mono a questa chioma d'oro
Ch'io porto in fronte, e lo farò beato, etc.
(St. 58.)
Voyez le premier chant de l'Adone, intitulé la Fortuna; st. 50.
Enfin il saisit Morgane, qui, du moment qu'elle est prise, se trouve sans défense contre lui 520. Il lui demande la clef de ses prisons, qu'elle lui donne, après avoir obtenu pour toute grâce qu'en délivrant les chevaliers ses captifs, il lui laissera le beau Ziliant dont elle est éprise et qui est nécessaire à sa vie. Roland se défiant toujours d'elle, la mène avec lui jusqu'à la porte de la prison, la tenant par où il faut, dit-on, prendre l'Occasion et la Fortune, par le toupet 521. Il ouvre la porte et remet en liberté les dames et les chevaliers. Parmi eux se trouvaient Brandimart, Dudon, les deux fils d'Olivier, et enfin Renaud lui-même, que des aventures extraordinaires avaient conduit dans les piéges de la fée. Chacun retrouve son cheval et ses armes. Ils partent tous pour la France. Roland seul est forcé par son amour pour Angélique à retourner vers le Catay 522.
Ici l'on peut dire que toutes les richesses de la féerie sont déployées pour la première fois. Ce sont enfin les fictions orientales dans toute leur brillante déraison, et il ne paraît pas douteux que le Bojardo, très-savant dans les langues anciennes, ne connût aussi, ou la langue arabe, ou quelques traductions des contes ingénieux du peuple le plus conteur de la terre. Cette île de Falerine et de Morgane est le véritable modèle des îles enchantées d'Alcine et d'Armide, et il faut en convenir, ni l'Arioste, ni le Tasse n'ont eu, à beaucoup d'égards, dans leurs riches descriptions, d'autre avantage sur le Bojardo, que celui du style.
Le troisième fil de cette trame si compliquée et si étendue est attaché à Biserte en Afrique. Le jeune et puissant roi Agramant, qui prétend descendre d'Alexandre en droite ligne, et qui tient trente-deux rois sous son obéissance, les assemble dans un conseil et leur annonce qu'il a résolu de déclarer la guerre à Charlemagne et à ses paladins, pour venger la mort de Trojan son père, tué dans une des guerres précédentes en France par le comte d'Angers 523. Ce projet déplaît aux vieux rois et plaît extrêmement aux jeunes. Parmi les premiers, on distingue le sage Sobrin, et parmi les autres, l'indomptable Rodomont. Mais enfin le parti est pris; les ordres pour le départ sont donnés. Alors le roi des Garamantes, vieillard versé dans la nécromancie, affirme qu'Agramant ne peut avoir aucun succès dans son entreprise, s'il n'emmène avec lui le jeune Roger, fils de Galacielle, sœur de son père Trojan. Cette tante d'Agramant était morte en mettant au jour, en même temps que Roger, une fille qui n'est pas moins belle. Ces deux enfants furent confiés au sage magicien Atlant, qui habite sur la montagne de Carène. Il y a nourri son pupille de moëlle et de nerfs de lions, et l'a élevé dans tous les exercices qui développent la force et le courage des héros 524. Mais il ne veut point qu'il sorte de son asyle. Il sera difficile de trouver cette montagne, de pénétrer dans le château d'Atlant, et encore plus d'en tirer le jeune Roger, sans lequel cependant il ne faut absolument rien entreprendre.
Agramant qui connaît ce vieillard pour un nécromancien savant et pour un prophète, croit facilement à ses paroles, et se décide à chercher avant tout, le mont de Carène et la retraite de Roger. Un des rois de son armée va chercher partout cette montagne et ne la trouve pas 525. On se moque alors, dans le conseil, du vieux roi des Garamantes et de ses oracles. Il répond qu'on ne connaît pas le mont de Carène, mais qu'il n'en existe pas moins, qu'il est inabordable, qu'on n'y peut monter, en un mot, si l'on ne se procure l'anneau que possède la belle Angélique. Pour convaincre enfin les incrédules, il prédit que sa mort approche, qu'il va mourir; et il meurt 526. Alors, il faut bien le croire; mais comment aller au Catay dérober cet anneau à la fille du puissant Galafron? Agramant promet de créer roi d'un grand état quiconque lui apportera l'anneau. L'un des rois présents au conseil propose pour ce coup-de-main une espèce de nain qui est à son service, le plus hardi et le plus adroit voleur qu'il y ait au monde. On fait venir le petit Brunel, qui ne trouve rien de si facile que cette commission, et qui part sur-le-champ pour la faire 527. Il ne perd pas de temps, et revient avec l'anneau d'Angélique, et de plus avec le cheval de Sacripant, l'épée de Marfise, l'épée et le cor de Roland, qu'il leur a volés de même à mesure qu'il les a trouvés en route 528. Agramant tient parole à celui qui a si bien fait ses preuves, et il couronne de sa main Brunel roi de Tingitane, avec plein pouvoir sur les peuples, le territoire et toutes les dépendances 529.
Note 526: (retour) Le poëte a mis ici un trait de sentiment qui fait voie que s'il avait conçu autrement son sujet, il pouvait y répandre des beautés d'un autre genre. «Ayant ainsi parlé, le vieux roi baissa la tête en répandant beaucoup de larmes: Je suis, dit-il, plus malheureux que les autres, car je connais avant le temps ma destinée; pour preuve de tout ce que je vous ai annoncé, je vous dis que l'heure de ma mort est arrivée, etc. (St. 31.)
On se met aussitôt à chercher le mont de Carène: on le trouve à l'aide de l'anneau; mais il est d'une hauteur inaccessible. Le nouveau petit roi que rien n'embarrasse conseille de faire un grand tournoi au pied de la montagne, certain que le jeune Roger ne tiendra point à ce spectacle et voudra descendre dans la plaine. Tout arrive comme il l'avait prévu. Roger descend, malgré les avis et les prières d'Atlant 530. Brunel fait si bien qu'il l'engage à courir lui-même dans le tournoi, où il goûte les premiers fruits de son amour inné pour la gloire 531. Agramant l'arme chevalier 532. Atlant obligé de céder à la fatalité qui entraîne son élève, prédit les victoires qui l'attendent en France; mais il s'y fera chrétien, et périra par les trahisons de la maison de Mayence. Les héros ses descendants surpasseront sa gloire. Ce sont les princes de la maison d'Este; et l'on trouve ici, dans six octaves seulement 533, la première ébauche des flatteries poétiques prodiguées bientôt après par l'Arioste à cette illustre maison. L'on reconnaît en général dans toute cette partie de la fable les principaux fondements de celle du Roland furieux, plusieurs des caractères qui doivent y figurer, et des événements dont le fil y doit être repris.
L'orage qui se préparait depuis long-temps contre la France éclate enfin. Marsile et Gradasse d'un côté 534, Agramant et Rodomont de l'autre 535, avec d'innombrables armées, attaquent à la fois Charlemagne. Il fait tête de tous côtés avec ce qui lui reste de ses paladins. Les absents reviennent l'un après l'autre, et après des aventures diverses que l'imagination du poëte sait varier autant qu'elle les multiplie. Renaud était de retour l'un des premiers. Angélique en est instruite à Albraque où Roland était allé la rejoindre. Toujours éprise de Renaud, elle persuade à Roland qu'il doit retourner en France, et lui propose de l'accompagner 536. Roland, qui ne sait qu'obéir et espérer, se met en route avec elle, Brandimart et sa fidèle Fleur-de-Lys; et les voilà aussi livrés aux rencontres et aux aventures. Roland, dans un si long voyage, sauve Angélique de plusieurs dangers, et content de s'entretenir avec elle, i! n'ose ni la toucher, ni rien faire qui puisse lui causer le moindre déplaisir. Le Bojardo témoigne assez que dans les mêmes circonstances, tout chevalier qu'il était, il n'en aurait pas fait autant, et fait voir d'un seul mot combien l'esprit de chevalerie était déchu au quinzième siècle. «Turpin, dit-il, qui ne ment jamais, racontant ce trait de son héros, dit avec raison qu'il fut un sot 537.»
Note 536: (retour) C. XIX. Nous remontons ici vers une partie de l'action que nous avions laissée en arrière pour mettre de suite des faits dépendants l'un de l'autre, et que le poëte a séparés. Notre marche doit être différente de la sienne, tâchons seulement que le lecteur suive l'une et l'autre à la fois.
Enfin ils rentrent en France par la forêt des Ardennes. Ils s'arrêtent auprès de la fontaine de Merlin: c'était, comme on l'a vu, celle de la Haine. Angélique boit de son eau, et à l'instant l'ingrat Renaud lui paraît odieux; elle ne sait plus pourquoi elle est venue le chercher de si loin. De son côté Renaud, peu de jours auparavant, ayant donné rendez-vous à Rodomont pour se battre dans cette forêt, avait bu de l'autre fontaine, et lui qui haïssait tant Angélique, l'aime maintenant avec fureur. Il la rencontre avec Roland. Les deux cousins se défient au combat, et commencent à s'en livrer un des plus terribles 538. Angélique effrayée s'enfuit selon sa coutume. C'est alors que Charlemagne, qui se trouve dans ces cantons, instruit par elle du duel de ses deux paladins, va les séparer lui-même, accompagné d'Olivier, de Naismes, de Salomon et de Turpin. Il remet Angélique entre les mains du vieux Naismes, et promet aux deux rivaux qu'il trouvera le moyen de les accorder, sans qu'aucun des deux puisse avoir à se plaindre de sa justice 539.
Note 539: (retour) L'extrait du Roland amoureux, dans la Bibliothèque des Romans, porte que Charlemagne promit alors Angélique à celui des deux paladins qui ferait les plus grands exploits dans la bataille qu'il allait livrer aux Sarrazins. L'Arioste le dit positivement ainsi au commencement de son Roland furieux, c. I, st. 9; et, ce qu'il y a de plus singulier, la table des matières placée en tête du Roland amoureux, le dit aussi; cependant il n'y a pas autre chose que ce que je mets ici, soit dans le texte du Bojardo, soit même dans l'Orlando rifatto du Berni. Le Bojardo dit, c. XXI, st. 21:Promettendo a ciascun di terminare
La cosa con tal fine e tal effetto
Che ogn' huom giudicarebbe veramente
Lui esser giusto ed huom saggio e prudente;
Le Berni, ibid., st. 24:
Promette a tutti due Carlo fare
La cosa riuscire a tale effetto
Che vedran quanto porta loro amore,
E come è soggio e giusto partitore.
Nous voilà au point d'où l'Arioste est parti pour commencer son poëme; mais ce n'est pas à beaucoup près celui où le Bojardo termine le sien. C'est ici au contraire que commence en quelque sorte le fort de son action. Les batailles succèdent aux batailles, entre les chrétiens et les Sarrazins. Les dangers sont grands, les exploits admirables, les aventures extraordinaires. Il est vrai que le sujet principal devient alors comme dans les poëmes précédents, la France attaquée par les Sarrazins, et défendue par Charlemagne et par ses preux. Roland et Renaud n'y paraissent plus que pour être la terreur des infidèles; et l'on perd absolument de vue Angélique, leur rivalité, leur amour. Ils ne sont plus rivaux que de gloire. Parmi les Sarrazins, le jeune Roger, à qui de grandes destinées sont promises, s'en montre digne par la valeur la plus brillante. Il ose combattre Roland lui-même, mais son âge encore faible trahissant son courage, il aurait succombé si le sage Atlant n'eût attiré Roland hors du combat, en lui présentant de loin le fantôme de Charlemagne attaqué à la fois par un grand nombre d'ennemis, et l'appelant à son secours 540. Du côté des Français, Bradamante ne se montre pas moins intrépide que ses frères. Elle tient tête aux plus redoutables Sarrazins et même à Rodomont, le plus redoutable de tous 541.
Mais elle était réservée à des dangers d'une autre espèce. Elle rencontre l'aimable Roger, qui, tout Sarrazin qu'il est, s'offre, sans la connaître, à suivre, selon les lois de la chevalerie, son combat avec Rodomont, dans un moment où elle se croit obligée de le quitter pour voler au secours de Charlemagne 542. Elle revient sur ses pas, ayant changé de dessein, et décidée à terminer son combat 543. Elle arrive au moment où Roger ayant porté à Rodomont un coup qui l'étourdit et qui lui fait tomber de la main son épée, attend qu'il ait repris ses sens pour recommencer à se battre 544. Rodomont revenu à lui, se reconnaît vaincu en courtoisie, quitte le champ de bataille et va chercher d'autres exploits. Bradamante témoin de cette scène, est curieuse de savoir quel est le jeune brave qui joint tant de générosité à tant de valeur. Roger lui raconte toute sa généalogie, qui remonte jusqu'à Hector, fils de Priam. Il en descend comme Charlemagne. Suivant la tradition romanesque 545, cet empereur venait en directe ligne du grand Constantin, qui eut pour aïeul Constant. Or, Constant avait pour frère Clodoaque, et c'est de ce Clodoaque, de père en fils, que Roger est descendu. Il termine en racontant les malheurs de sa famille, leur ville de Risa, près Reggio, détruite et livrée aux flammes, son père assassiné, sa mère Galacielle accouchant de lui et d'une fille, dans sa fuite, au bord de la mer, et mourant aussitôt après 546; c'est alors que le magicien Atlant le prit, lui et sa sœur, les emporta sur sa montagne, où, tout en voulant l'écarter des dangers de la guerre, il lui a donné l'éducation des héros.
Pendant tout ce récit, l'amour agit dans le cœur de Bradamante. Roger veut à son tour connaître le chevalier qui lui montre tant d'intérêt. La fille d'Aymon lui déclare sa famille, son nom et son sexe. Elle ôte son casque; ses blonds cheveux tombent sur ses épaules; sa beauté paraît avec un éclat qui éblouit le jeune guerrier, et fait naître dans son cœur des mouvements qui lui étaient inconnus 547. Bradamante lui demande en grâce et au nom de l'amour, s'il en a jamais senti pour aucune dame, de lui faire voir les traits de son visage. En ce moment, ils sont interrompus par une troupe de Sarrazins qui les attaquent tous à la fois. Pour les combattre et les poursuivre, il faut que Bradamante et Roger se séparent; et dans ce qui reste du poëme, ils ne se rejoignent plus; mais on voit clairement quelle était l'intention du poëte; il semble avoir légué à l'Arioste le soin de la remplir.
Bradamante attaquée à l'improviste et lorsqu'elle était sans casque, est blessée grièvement à la tête. Surprise et non effrayée, elle défie au combat tous ces lâches; elle en tue ou disperse une partie, tandis que Roger tue et disperse le reste. La guerrière n'est satisfaite que lorsqu'elle a fendu en deux jusqu'à la ceinture le Sarrazin qui l'a blessée 548. Elle s'obstine à en poursuivre un autre qui fuit long-temps devant elle à travers les bois. Elle l'atteint enfin et le tue; mais elle est surprise par la nuit. Elle était blessée, accablée de fatigue et perdait beaucoup de sang; elle trouve heureusement un ermitage 549, où un vieil ermite la reçoit, la panse et la guérit, après avoir, selon le privilége du poëme romanesque de mêler le comique au sérieux, avoué que n'ayant pas vu d'homme le venir visiter depuis soixante ans, il l'a d'abord prise pour le diable.
Cette idée lui revient et le frappe bien plus encore, lorsque, voulant panser la blessure du jeune chevalier, il lui découvre la tête et voit flotter une chevelure de femme; il croit que c'est le diable en personne qui a pris cette forme pour le tenter 550; mais enfin revenu de ses terreurs, il commence la cure en coupant les beaux cheveux de Bradamante comme ceux d'un jeune garçon 551; et ces cheveux courts sont la source de l'erreur où tombe un moment après la tendre Fleur-d'Epine, qui la prend pour un jeune et beau guerrier, et sent pour elle tous les feux de l'amour. C'est le commencement d'une aventure fort vive, dont l'Arioste a fait un de ses épisodes les plus piquants, mais aussi l'un des plus libres 552.
Là, furent interrompus les chants du Bojardo, et l'on ne peut savoir, ni s'il avait réservé pour dénoûment à cette douce erreur de Fleur-d'Epine l'espiéglerie de Richardet, jeune frère de Bradamante, ni ce qu'il comptait faire de Roland et de son amour pour Angélique, ni ce que seraient devenues plusieurs des autres aventures qu'il avait préparées et conduites jusqu'alors avec tant d'imagination et tant d'art. Ce qui n'est pas douteux, ce sont les desseins qu'il avait sur Roger et sur Bradamante, destinés tous deux à s'unir pour être la tige glorieuse des princes de la maison d'Este. Il est fâcheux pour sa gloire qu'il n'ait pu achever ce qu'il avait si heureusement commencé, mais l'art y a gagné sans doute; car l'Arioste ne fût pas revenu sur un sujet déjà complètement traité; et le Roland furieux n'existerait pas.
Le poëme du Bojardo, tel qu'il a été laissé par son auteur, a contre lui la grande supériorité du poëme de l'Arioste, la supériorité non moins marquée de la manière dont l'ingénieux Berni le refit, après que l'Arioste eut montré la véritable façon de traiter ces romans épiques, et enfin l'insipidité du continuateur Agostini, qui ajouta trente-trois chants aux soixante-dix-neuf du Bojardo, les remplit d'inventions si pauvres, et les écrivit d'un style si plat, qu'ils sont tout-à-fait illisibles, et qu'ils détournent de lire l'ouvrage imparfait, mais beaucoup meilleur du Bojardo, avec lequel ils paraissent toujours. Ce Niccolo degli Agostini était un Vénitien établi à Ferrare, auteur de quelques poésies médiocres 553, et d'une traduction des Métamorphoses d'Ovide, entièrement effacée par celle de l'Anguillara. Après la mort du Bojardo, et lorsqu'il existait déjà quatre ou cinq éditions de son poëme 554, il se crut en état de l'achever. On dit que ce fut un duc de Milan qui l'y engagea 555; dans ce cas, ce serait François-Marie Sforce, qui ne fut rétabli qu'en 1525, et qui n'est connu que par ce seul trait dans l'histoire des lettres; mais il est singulier que l'idée en soit venue à ce duc, et plus singulier encore qu'elle ait pu être adoptée et exécutée par ce poëte, lorsqu'il avait déjà paru deux éditions du Roland furieux 556. Il y a un degré de médiocrité que rien ne décourage.
Note 554: (retour) 1. In Scandiano, per Pellegrino Pasquali, (sans date; mais elle doit avoir été faite vers 1495, par les soins du comte Camillo, son fils aîné, qui avait alors établi une imprimerie dans son fief de Scandiano. Tiraboschi, Bibliothèque Modanesse, t. I, p. 300.) 2. Venezia (aussi sans date, mais antérieure à 1500, id. ibid.) 3. Venezia, 1506, in-4º. 4, ibidem, 1511. 5. Mediolani, 1513, in-4º., etc.
Les trois ou quatre différentes parties de l'action poétique que le Bojardo avait entrepris de mener de front ne se trouvent pas de suite dans son poëme comme je viens de les exposer. L'une est interrompue vingt fois par des incidents qui appartiennent à l'autre, et l'interrompt ensuite à son tour; quelquefois elles se croisent et s'entrelacent toutes de cette manière. C'est une des formes particulières du roman épique qui y fut introduite dès l'origine. Elle est très-commode pour le poëte, mais souvent elle devient fatigante pour le lecteur. Les anciens romanciers qui manquaient d'art, voulant embrasser un grand nombre d'événements et promener leurs héros dans toutes les parties du monde, trouvèrent cet expédient pour ne se pas occuper long-temps du même objet, et pour mener ensemble autant qu'ils voudraient d'actions diverses. Ils en commencent une, et la laissent pour s'occuper d'une seconde, qu'ils abandonnent pour une troisième. Renaud est-il en scène? Ne parlons plus de Renaud, disent-ils, et voyons ce que fait Roland. Est-ce Roland dont ils vous parlent? Ils le quittent, et courent à Balugan ou à Gradasse. Bradamante est-elle en péril? Elle saura bien s'en tirer; mais courons sur les pas d'Astolphe ou du magicien Maugis. D'un repas ils vous transportent à une bataille, de la description d'un jardin à celle d'un naufrage, et d'un bout de la terre à l'autre.
Depuis les premiers et informes essais de l'épopée romanesque, cela est ainsi. Beuves d'Antone, la reine Ancroja, la Spagna, le Morgante même, et à plus forte raison le Membriano, sont tous morcelés de cette manière. Nous avons déjà vu en quoi le Bojardo crut devoir imiter ses devanciers et en quoi il s'écarta d'eux. Apparemment il trouva cette méthode trop favorable pour ne la pas suivre; et comme l'intrigue de son Roland est plus compliquée que celle d'aucun des autres poëmes, il a plus souvent recours à cette formule. Ce n'est pas seulement d'un chant à l'autre qu'il change et le lieu de la scène et les acteurs, c'est très-souvent quatre ou cinq fois dans le même chant. On peut ouvrir presque au hasard celui qu'on voudra, on n'aura pas lu une vingtaine d'octaves qu'on se trouvera interrompu de cette sorte, pour l'être encore quelques octaves plus loin, et passer ainsi de secousse en secousse, sans repos et en apparence sans ordre; mais il y a dans cette marche décousue un ordre caché qui fait que le poëte se retrouve toujours où il veut être, et qu'il fait aller d'un mouvement égal toutes ses intrigues à la fois.
Pour varier ses transitions, il y en a qu'il ne prend pas sur son compte, et qu'il attribue à Turpin. «Turpin nous quitte ici, dit-il, pour aller retrouver Renaud, ou Roland, ou Rodomont, ou tout autre; allons le chercher avec lui.» Cette manière plaisante de faire intervenir le vieux chroniqueur Turpin pour des choses dont il n'est pas du tout question dans sa chronique est, comme nous l'avons déjà observé, une des tournures anciennes dont hérita le Bojardo, et qu'il transmit à ses successeurs. Par exemple, il finit le portrait de la belle Marfise en disant qu'elle était un peu brune et très-grande. Turpin l'a vue, ajoute-t-il, et c'est ainsi qu'il en parle 557.»
Cette même Marfise donne à Renaud un coup de gantelet si terrible que le sang lui jaillit par le nez, par la bouche et par les oreilles. «Je m'étonne très-fort de ce coup, dit le poëte; mais Turpin l'écrit comme je vous le dis 558.» C'est presque mot pour mot le joli trait de l'Arioste: