La jeune fille est semblable à la rose,
Au beau matin sur l'épine naïve, etc. 802
Il faut avouer qu'un poëme qui, dès le début, offre de telles peintures, où ces peintures sont presque innombrables, et qui, lorsque le sujet l'exige, en présente d'aussi fortes et d'aussi terribles que celles-ci est douce et gracieuse, n'a, quant aux descriptions, aucune rivalité, ni aucun parallèle à craindre.
C'est surtout dans les fréquentes descriptions de combats que sont employées ces fortes et terribles couleurs. L'un des moyens dont le poëte se sert pour ajouter encore à la représentation effrayante de ces grandes scènes de destruction, ce sont les comparaisons; et il en prend alors le plus souvent les objets parmi les animaux féroces, dont l'homme semble vouloir imiter les fureurs. Quelquefois, à l'exemple d'Homère, il accumule ces comparaisons pour augmenter la terreur, et paraît encore moins occupé de frapper l'imagination du lecteur que de soulager la sienne.
Voyez Rodomont dans Paris, lorsqu'à la voix de l'empereur marchant contre lui en personne, le peuple qui fuyait se rassure, lorsque de tous les remparts, de toutes les rues, accourant sur la place où le redoutable Sarrazin est entouré de morts, on reprend à la fois, et les armes, et le courage. «De même que, pour les plaisirs du peuple, si l'on a renfermé dans sa loge, loin du taureau indompté, une vieille lionne exercée aux combats 803, ses lionceaux qui voient comment le fier et courageux animal erre en mugissant dans l'arène, et qui n'ont jamais vu de cornes si hautes 804, se tiennent à part, timides et confus; mais si leur intrépide mère s'élance sur lui, si elle lui enfonce dans l'oreille sa dent cruelle, ils veulent aussi se baigner dans le sang, et s'avancent hardiment à son secours: l'un mord le dos du taureau, l'autre son ventre; autant en fait tout ce peuple contre la fier Sarrazin; des toits, des fenêtres et de plus près, une nuée épaisse de traits pleut sur lui de toutes parts.».... Il est enfin accablé par le nombre. Il se lasse de tuer des ennemis qui semblent renaître; son haleine devient fréquente et pénible; il sent que s'il ne sort pas tandis qu'il a encore toute sa force, il le voudra trop tard. Il se voit entouré, resserré, pressé par la foule, mais il saura se faire jour avec son épée. «Celui qui a vu sur la place rompre des barrières entourées des flots d'un peuple immense, un taureau sauvage poursuivi par les chiens, excité, blessé pendant tout le jour 805; le peuple fuir épouvanté devant lui; l'animal furieux les atteindre tour à tour et les enlever avec ses cornes; celui-là doit penser que tel et plus terrible encore parut le cruel Africain quand il commença sa retraite.» Chaque fois qu'il se retourne, il jonche la terre de morts. Il sort enfin sans donner aucun signe de crainte, et marche vers la pointe de l'île d'où il veut se jeter dans la Seine. «Tel que dans les forêts des Massyliens ou des Numides, l'animal généreux, poursuivi par des chasseurs 806, montre encore, même en fuyant, son noble courage; c'est en menaçant et à pas lents qu'il se renfonce dans les bois; tel Rodomont environné d'une épaisse forêt de lances, d'épées et de traits lancés dans les airs, sans se laisser avilir par la crainte, se retire vers le fleuve, lentement et à grands pas.»
Non-seulement cette comparaison, mais cette grande scène tout entière est imitée de Virgile 807; et si dans quelques parties la supériorité appartient au chantre d'Enée, dans d'autres aussi, et surtout dans les vastes proportions de ce tableau terrible, on oserait dire que l'avantage paraît rester au chantre de Roland.
Dans les comparaisons en général, soit que l'Arioste invente, soit qu'il imite, il va de pair avec les plus grands poëtes. Voyez encore dans l'assaut de Biserte, cet autre tableau si fortement conçu et si vigoureusement tracé 808, lorsque Brandimart s'étant élancé de l'échelle sur le rempart, l'échelle se rompt, les guerriers qui le suivaient retombent, et il se trouve exposé seul, comme Turnus et comme Rodomont, à une foule d'ennemis. Roland, Olivier, Astolphe, d'autres encore dressent d'autres échelles et montent pour le secourir. Alors la ville assiégée perd tout espoir de se défendre. «Comme sur la mer où frémit la tempête 809, un vaisseau téméraire est assailli par les flots. A la proue, à la poupe, ils y cherchent une entrée, et l'attaquent avec rage et avec fureur. Le pâle nocher soupire et gémit; c'est de lui qu'on attend du secours, et il n'a plus ni cœur ni génie; une vague survient enfin qui couvre tout le navire, et dès qu'elle entre, elle est suivie de tous les flots; ainsi, dès que ces trois paladins se sont emparés des murs, ils y font un si large passage, que tous les autres peuvent les suivre en sûreté: mille échelles sont dressées, et l'on s'avance à la fois par toutes les brèches au secours de l'intrépide Brandimart. Avec la même fureur que le superbe roi des fleuves 810, quand il renverse quelquefois ses digues et ses rivages, s'ouvre un chemin dans les champs de Mantoue 811, emporte avec ses ondes, et les sillons fertiles, et les abondantes moissons, et les troupeaux entiers avec les cabanes, et les chiens avec les bergers 812; avec la même fureur la troupe impétueuse entre par tous les endroits où la muraille est ouverte, le fer et la torche à la main, pour détruire ce peuple réduit aux derniers abois.»
Note 812: (retour) Je passe à dessein les deux derniers vers, où l'Arioste, après s'être si heureusement rappelé Virgile, s'est moins heureusement souvenu d'Horace:Guizzano i pesci a gli olmi in su la cima,
Ove solean volar qli augelli in prima;
ces deux vers rendent librement et poétiquement les deux vers latins:
Piscium et summa genus hœsit ulmo
Nota quœ sedes fuerat columbis.
Mais cette petite image ôte à sa comparaison une partie de son effet, et ralentit pour ainsi dire le mouvement de la terreur.
Mais de toutes les belles comparaisons qui s'offrent presque à chaque page dans le Roland furieux, la plus sublime peut-être est celle dans laquelle l'Arioste compare Médor entouré d'ennemis auprès du corps de son roi, et ne pouvant ni l'abandonner ni le défendre, à l'ourse surprise par des chasseurs dans son antre avec ses petits. C'est ainsi que le génie poétique rapproche les objets les plus éloignés, et trouve des rapports là où la nature n'avait mis que des différences. «Comme une ourse que le chasseur des montagnes vient attaquer dans sa tanière rocailleuse 813, se tient debout sur ses petits, le cœur incertain, et frémit avec l'accent de la tendresse et de la rage, la colère et sa cruauté naturelle la poussent à étendre ses griffes, à baigner ses lèvres dans le sang; l'amour l'attendrit et la ramène vers ses petits, qu'elle regarde encore au milieu de sa fureur.» Cette admirable octave, que je suis loin d'avoir pu rendre, avec la triple infériorité de la langue, de la prose et du talent, est imitée et même presque littéralement traduite de Stace; mais traduire aussi poétiquement un poëte, c'est l'égaler et presque le vaincre; copier ainsi, c'est créer 814.
Note 814: (retour) Voici la comparaison de Stace (Théb., l, X):Ut Lea quam sævo fœtam pressere cubili
Venantes numidæ, natos erecta superstat
Mente sub incertâ, torvum ac miserabile frendens,
Illa quidem turbare globos et frangere morsu
Tela queat, sed prolis amor crudelia vincit
Pectora, et in mediâ catulos circumspicit irâ.
Et voici la traduction de l'Arioste:
Come Orsa che l'alpestre cacciatore
Ne la pietrosa tana assalita abbia,
Sta sopra i figli con incerto core
E freme in suono di pietà e di rabbia;
Ira la invita e natural furore
A spiegar l'ugne e a insanguinar le labbia;
Amor la intenerisce, e la ritira
A riguardare ai figli in mezzo all'ira.
Cette traduction est si exacte, que le traducteur de la Thébaïde, Cornelio Bentivoglio, cardinal, sous le nom de Selvaggio Forpora, en a conservé trois vers, qu'il ne pouvait rendre autrement:
Qual Leonessa in cavernoso monte
Cui cinse intorno il cacciator numida,
«Stà sopra i figli con incerto cors
E freme in suono di pietà e di rabbia.»
A saltar nello stuolo, a franger dardi
Furor la spinge; amor l'arresta e sforza
«A riguardare i figli in mezzo all'ira.»
J'ai rapproché précédemment (t. III, p. 523) cette belle comparaison de l'Arioste d'une comparaison semblable, tirée des Stances du Polotien, et qui sans doute fut puisée à la même source.
Je m'aperçois, peut-être un peu tard, que je me laisse entraîner au plaisir de citer de si beaux traits. Ils ne font que m'en rappeler d'autres que je voudrais citer encore, et si je m'arrêtais à ces derniers, ils me laisseraient le même désir. Au reste, le Roland furieux, sans être encore véritablement traduit dans notre langue, y a cependant plusieurs traductions que l'on peut lire, et qui sont entre les mains de tout le monde; au lieu de multiplier les citations, je dirai donc même à ceux qui n'entendent pas l'italien: Lisez le Roland furieux; ou plutôt je leur répéterai: Apprenez l'italien pour le lire dans sa langue originale, et ne dussiez-vous jamais y lire autre chose que le Roland furieux, apprenez toujours l'italien.
Il me reste à donner une nouvelle preuve de cette avidité d'inventions dont l'imagination de l'Arioste était tourmentée, et qui semblait réellement aller jusqu'à l'insatiabilité. On a conservé de lui un grand fragment épisodique si dépendant de l'action générale de son poëme, qu'on ne lui peut assigner aucune destination différente, et si étranger cependant à toutes les parties de cette action, comprises dans le Roland furieux, que personne n'a pu deviner quelle en pouvait être la place. Ce fragment divisé en cinq chants, que l'on trouve dans la plupart des bonnes éditions, mis à la suite du poëme, n'est point connu sous un autre titre que celui même des cinq chants, I cinque canti. Le premier de ces cinq chants commence sans exposition et paraît lui-même une suite de quelque autre chant. Le dernier ne va pas jusqu'à un point de l'action qui puisse en annoncer le terme. On n'a donc pu former que des conjectures sur le poëme, ou le projet de poëme, dont ils faisaient partie.
On voit à la simple lecture que c'est une suite du Roland furieux. Les mêmes personnages y pariassent, l'action commence où finit celle du Roland; le même merveilleux y est employé; les mêmes formes y sont suivies; les débuts de chant, les interruptions, les adieux à l'auditoire ou aux lecteurs à la fin de chacun des chants, tout annonce, ou une partie du Roland qui en a été retranchée, ou un second roman épique qui aurait fait suite au premier. Charlemagne et ses pairs conduits à leur perte par les intrigues de Ganelon de Mayence en sont visiblement le sujet. On voit du moins une grande trahison ourdie contre eux par ce paladin perfide. Il est a remarquer que lui, qui joue un rôle si odieux dans tous les poëmes dont Charlemagne et les chevaliers de la maison de Clairmont sont les héros, ne paraît point dans le Roland furieux. Le comte Anselme et son fils Pinabel sont les seuls de cette odieuse race que l'on voie tendre des piéges et y tomber. Ici, c'est Ganelon même qui revient sur la scène; mais il n'agit pas de son propre mouvement; il est l'instrument de la vengeance des fées, et surtout d'Alcine, furieuse de la perte de Roger. Charles, après de premiers avantages contre les ennemis que Ganelon lui suscite, éprouve déjà une défaite; précipité d'un pont, qu'il défendait en personne, il tombe dans la rivière; son cheval a de la peine à le ramener au bord. C'est là que finit le fragment, et l'Arioste n'a laissé aucune note ni aucune esquisse du reste.
Aussi les avis ont-ils été partagés en Italie sur ce que c'était que ces cinq chants et sur leur destination. Les uns, choqués des imperfections et des fautes dont ils sont remplis, ont soutenu qu'ils ne sont point de l'Arioste; les autres, que c'est le commencement d'un second poëme romanesque qu'il avait projeté; d'autres, mais sans aucune vraisemblance, que ce sont des fragments que l'Arioste comptait répandre çà et là dans son poëme. Il suffit de les lire, de voir à quel moment commence l'action, et quelle en est la nature, pour reconnaître qu'ils ne pouvaient, comme je l'ai dit, que faire suite au Roland furieux. En effet, le Ruscelli 815 rapporte un fait si positif, et qui donne une explication si satisfaisante, qu'il ne semble devoir laisser dans l'esprit aucun doute. Il tenait ce fait d'anciens amis de l'Arioste, et entre autres de Galasso Ariosto, l'un de ses frères. Le premier dessein du poëte avait été que son Roland furieux eût cinquante chants. Il voulait y faire entrer la mort de Roger et la défaite des paladins à Roncevaux. Il avait rempli ce nombre de chants, et il s'en fallait beaucoup qu'il fût à la fin. Il consulta le Bembo et d'autres amis qui le détournèrent de ce dessein. Outre que le poëme serait devenu excessivement long, le dénouement en eût été triste et funeste, ce qu'Homère et Virgile avaient soigneusement évité.
L'Arioste se rendit judicieusement à ces raisons. Il retrancha tout ce qui venait après la victoire de Roger sur Rodomont, et laissa le lecteur satisfait de voir la France délivrée des Sarrazins, et Bradamante unie à son cher Roger. Ayant ainsi réduit son action à la juste étendue qu'elle devait avoir, il donna tous ses soins à perfectionner et à polir les chants qu'il avait conservés, il oublia entièrement les cinq dont il avait fait le sacrifice.
Cela explique parfaitement et leur composition et les défauts que l'on y trouve. Ce ne sont pas seulement des lacunes et des négligences, mais des fautes de versification et même de langue. Elles sont si graves et en si grand nombre que le Ruscelli ne semble pas trop dire quand il assure que si l'auteur était rendu à la vie, il serait très-affligé de voir qu'on eût publié sous son nom, après sa mort, ce qu'il n'avait jamais eu l'intention de rendre public.
Mais quoique ce ne soient que des ébauches, on y trouve des morceaux qui ne seraient pas déplacés dans un ouvrage complet et achevé. Telle est, au premier chant, l'assemblée générale des fées dans le magnifique palais de leur roi Démogorgon; telle est encore la description de l'Envie et de l'antre où ce monstre habite; telle est surtout dans le second chant la peinture du Soupçon personnifié, dont Alcine fait choix pour l'envoyer troubler le cœur de Didier, roi des Lombards, et pour exciter ce roi à se soulever contre Charlemagne. Cet ingénieux épisode mérite d'être connu.
Dans l'exorde de ce chant, le poëte commence par faire un bel éloge des bons rois, et par féliciter les nations qui vivent sous leur empire 816. Il s'élève ensuite contre les mauvais rois et les tyrans; mais, dit-il, s'ils font horriblement souffrir les peuples, ils ont eux-mêmes dans le cœur une peine plus horrible encore 817. Cette peine, c'est le Soupçon, le plus cruel des supplices et le plus grand de tous les maux. «Heureux celui qui, loin de pareils tourments, ne nuit à personne, et que personne ne hait! Plus malheureux encore les tyrans à qui, ni la nuit ni le jour, cette peste cruelle ne laisse de repos! Elle leur rappelle leurs injustices et des meurtres ou publies ou cachés; elle leur fait sentir que tous les autres n'ont qu'un seul homme à craindre, et qu'eux ils craignent tout le monde 818.»
«Ne vous ennuyez pas de m'entendre, ajoute-t-il à sa manière accoutumée; je ne suis pas si loin de mon sujet que vous pensez. J'ai même à vous raconter quelque chose qui vous fera voir que tout ceci vient fort à propos. Un de ceux dont je vous parlais, celui qui le premier se laissa croître la barbe pour écarter de lui des gens qui pouvaient d'un seul coup lui ôter la vie, fit bâtir dans son palais une tour environnée de fossés profonds et de gros murs; elle n'avait qu'un pont-levis; point d'autre ouverture qu'on balcon étroit par où le jour et l'air pouvaient à peine entrer. C'était là qu'il dormait la nuit. Sa femme, qu'il y tenait renfermée, lui jetait une échelle par laquelle il montait. Un dogue énorme gardait cette entrée.... Mais tant de précautions furent inutiles; sa femme finit par l'assassiner avec sa propre épée. Son ame alla droit aux enfers, et Rhadamante l'envoya dans les lieux où sont les plus cruels supplices. Au grand étonnement de son juge, il s'y trouva fort à son aise. Le Soupçon, disait-il, lui avait fait souffrir dans sa vie de si cruelles tortures, que la seule pensée d'en être délivré le rendait insensible à toutes les douleurs.
Les sages des enfers s'assemblèrent. Ils ne voulurent pas qu'un tel scélérat pût rester impuni; ils décrétèrent donc qu'il retournerait sur la terre; que le Soupçon rentrerait en lui pour ne le plus quitter. Alors le Soupçon s'en empara si bien qu'il se changea en sa propre substance. De soupçonneux que ce tyran était d'abord, dit énergiquement le poëte, il était devenu le Soupçon même 819. Sa demeure est sur un rocher élevé de cent brasses au-dessus de la mer, ceint tout alentour de précipices escarpés. On n'y monte que par un sentier tortueux, étroit et presque imperceptible. Avant de parvenir au sommet, on trouve sept ponts et sept portes. Chaque porte a sa forteresse et ses gardes; la septième est la plus forte de toutes. C'est là que, dans de grandes souffrances et dans une profonde tristesse, habite le malheureux. Il croit toujours avoir la mort à ses côtés; il ne veut personne auprès de lui, et ne se fie à personne. Il crie du haut de ses créneaux, et tient ses gardes toujours éveillées. Jamais il ne repose, ni le jour ni la nuit. Il est vêtu de fer mis par dessus du fer, et par dessus du fer encore; et plus il s'arme, moins il est en sûreté 820. Il change et ajoute sans cesse quelque chose aux portes, aux serrures, aux fossés, aux murs. Il a des munitions plus qu'il n'en faudrait pour en céder à plusieurs autres, et ne croit jamais en avoir assez.» Certainement cette peinture est aussi énergique et aussi vive qu'ingénieuse; et il n'y a point, à la perfection du style près, dans tout le Roland furieux, de fiction plus poétique et plus philosophique à la fois.
Le quatrième chant en contient une moins heureuse. Son extravagance paraît passer toutes les bornes de ce merveilleux même de la féerie, dont cependant la latitude semble presque impossible à fixer. Roger embarqué sur un vaisseau qui prend feu, se jette dans la mer tout armé. Il est englouti par une énorme baleine qui suivait le vaisseau depuis long-temps 821. Le ventre du monstre est un abîme où il descend comme dans une grotte obscure. A peine y est-il arrivé qu'il voit paraître de loin, à l'extrémité de cette caverne, un vieillard vénérable qui tient à la main une lumière. Ce vieillard vient à lui, et lui apprend qu'il est retombé dans les fers d'Alcine.
C'est ainsi que cette détestable fée reprend et punit le peu de ses anciens amants qui ont pu s'enfuir de son île. Elle fait si bien qu'elle leur inspire le désir de voyager sur mer; elle envoie à la suite de leur vaisseau sa baleine, qui tôt ou tard parvient à les engloutir. Ils y vieillissent, et ils y meurent. Leurs tombeaux remplissent les lieux les plus bas de ce séjour. A mesure qu'ils se succèdent, ils se rendent les uns aux autres les derniers devoirs. Lui qui parle, et qui est parvenu à la plus extrême vieillesse, y arriva très-jeune; il y trouva deux vieillards qui étaient là depuis le temps de leur adolescence, et y avaient rencontré d'autres vieillards, descendus dès leur premier printemps dans ce gouffre, d'où l'on ne peut jamais sortir. Deux chevaliers y sont arrivés depuis peu; ils étaient trois; Roger fera le quatrième. Le vieillard l'exhorte à prendre son parti sur un mal sans remède, et à jouir, en attendant, du peu de douceurs qu'ils peuvent encore se procurer.
Ils vivent de poisson, qu'ils pèchent dans un réservoir formé par les eaux que la baleine absorbe en respirant. Il y a au bord de cette espèce d'étang un petit temple en façon de mosquée, un appartement tout auprès, où l'on se repose sur des lits commodes; une cuisine 822, un moulin pour moudre du blé; enfin tant de folies qu'on en reste comme étourdi. Roger, en entrant dans ce lieu, trouve que l'un des deux nouveaux venus est Astolphe, qui lui raconte par quelle suite d'aventures il a été repris comme lui 823. Les quatre reclus se mettent à table, et le poëte les laisse là, sans que l'on devine comment il comptait les en tirer 824. Quelque folle que soit cette imagination, nous verrons dans la suite que l'auteur de Richardet ne l'a pas trouvée indigne de figurer dans son poëme, et l'y a transportée tout entière, avec un couvent de plus, des cloches, des moines et un réfectoire 825.
Nous avons vu éclore et croître par degrés en Italie le roman épique proprement dit. Quand l'Arioste préféra ce genre à celui de l'épopée héroïque, il s'en était formé dans son esprit un modèle idéal, supérieur à ce qu'on avait fait jusqu'alors; et ce modèle, il l'exécuta si bien que l'on a pu tracer, d'après son poëme, les règles de l'épopée romanesque, de même qu'on a tracé, d'après l'Iliade, l'Odyssée et l'Énéide, les règles du poëme héroïque. Plusieurs auteurs italiens, tels que le Pigna, le Giraldi et d'autres encore ont fait des livres sur cette matière. Il serait facile, mais superflu de tirer de ces livres la poétique particulière à ce genre d'épopée. Ce qui précède suffit pour faire voir qu'avec plusieurs règles communes, le poëme romanesque et le poëme héroïque ont entre eux des différence constitutives.
De toutes ces différences, il est vrai, aux yeux de critiques austères, tels que le Muzio dans son Art poétique en vers, le Minturno dans sa Poétique en prose, le Castelvetro dans son commentaire sur la Poétique d'Aristote, et le Quadrio lui-même, il ne résulte dans l'épopée romanesque que des vices, qui en font un genre inférieur au poëme héroïque; ces vices sont même si graves que le poëme romanesque le plus parfait est encore nécessairement un mauvais poëme. Quand même cet arrêt serait rigoureusement juste, ce serait peut-être l'un de ces cas où la justice excessive est une excessive injustice. Et que peut-on opposer au plaisir et à l'approbation de toute une nation éclairée et sensible, à la constance et à l'universalité de son admiration depuis trois siècles? La multiplicité d'actions et de personnages principaux, l'étendue illimitée des lieux, les effets prodigieux des puissances magiques, tout cela dirigé par le goût, comme il faut sans doute qu'il le soit, n'ouvre-t-il pas un champ plus vaste aux créations du génie et aux jouissances du lecteur?
La nature entière est à la disposition du poëte romancier: il se crée une seconde nature, où il puise de nouveaux trésors. Il les dispose, les ordonne et les met en œuvre à son gré. Tout ce que la raison la plus saine et l'imagination la plus libre ont jamais dicté aux hommes lui appartient. Il en use comme de son bien propre; et s'il est véritablement poëte, s'il l'est surtout par le style, lors même qu'il ne fera qu'employer les inventions des autres, il passera pour inventeur.
Singulier et bien remarquable privilége du génie de style, ou du talent d'exécution! Nous ignorons ce qu'inventa réellement Homère; des faits héroïques dont la mémoire était récente, des fictions mythologiques qui formaient la croyance commune; en un mot des traditions de toute espèce, qu'il employa comme il les avait reçues, mais mieux sans doute que d'autres poëtes ne les avaient employées jusqu'alors, forment évidemment la plus grande partie de ses deux poëmes. Des traditions historiques, des fables déjà surannées, mais encore en quelque crédit, et les fictions mêmes d'Homère, font presque toute la matière du poëme de Virgile. Enfin l'Arioste, celui de tous les poëtes qui ont existé depuis Homère, qui ait eu peut-être plus de rapports avec lui, n'a fait que continuer une action commencée par un autre poëte, faire mouvoir des caractères déjà créés et déterminés, employer un merveilleux universellement convenu, se servir de formes inventées avant lui, prendre presque à toutes mains des événements, des aventures, des contes même de toute espèce, et les encadrer dans son plan; et cependant il passe pour celui de tous les poêles modernes dont l'imagination a été la plus féconde et le génie le plus inventif. C'est qu'il invente beaucoup dans les détails, beaucoup dans le style, et que toutes ses imitations sont parfaites; en un mot, pour ne pas répéter ce que j'ai dit de lui, c'est qu'il possède au degré le plus éminent deux talents, qui sont peut-être les premiers de tous dans un poëte, le talent d'écrire et celui de peindre, ou si l'on veut, le dessin et le coloris.
Au reste, quelque jugement définitif que l'on porte, ce genre d'épopée est un genre à part; il a ses chefs-d'œuvre et ses modèles, comme l'épopée des anciens. Il appartient en propre à l'Italie moderne. Il se vante d'avoir produit un de ces grands poëmes qui font époque dans l'histoire de l'esprit humain, qui éternellement critiqués peut-être, mais aussi éternellement loués, ne risquent jamais de tomber dans ce gouffre de l'oubli qui en engloutit tant d'autres, et seront à jamais un objet d'intérêt et de discussion parmi les hommes; où tous les arts puisent, toutes les imaginations s'alimentent, tous les esprits des générations qui se succèdent vont chercher d'agréables délassements.
Voilà ce qui est certain, ce qui suffit pour autoriser l'admiration, même l'enthousiasme, ce qui doit porter les étrangers à faire de l'Arioste, non pas une lecture superficielle, mais une étude attentive, je dirais même approfondie, si cette idée d'une étude profonde n'était pas propre à effrayer; si elle ne faisait pas craindre quelque chose de fatigant et de pénible qu'on ne risque jamais de trouver dans le Roland furieux, de quelque façon qu'on l'étudie.
Ce n'est pas qu'on ne pût aussi relever dans cet admirable ouvrage quelques défauts, dont aucune production humaine n'est exempte; mais ces sortes de défauts, et le Roland furieux en est la preuve, n'empêchent point de vivre un grand poëme, quand le nombre des beautés les surpasse et demande grâce pour eux. Gravina, critique philosophe, dont j'aime toujours à citer les décisions, quoique j'aie quelquefois pris la liberté de les combattre, attribue la plus grande partie de ces défauts de l'Arioste à l'imitation de Bojardo. «Telles sont, dit-il, l'interruption ennuyeuse et importune des narrations, les bouffonneries répandues quelquefois au milieu des choses les plus sérieuses, l'inconvenance des paroles, et de temps en temps même celle des sentiments, les exagérations trop excessives et trop fréquentes, les formes populaires et abjectes, les digressions oiseuses, ajoutées pour complaire aux nobles assemblées de la cour de Ferrare, où l'Arioste chercha plutôt à se rendre agréable aux dames qu'il ne songea aux jugements sévères de la poésie et du goût. Et pourtant, ajoute cet austère critique, et pourtant, à mon avis, avec tous ces défauts, il est infiniment supérieur à ceux qui n'ont pas, il est vrai, les mêmes vices, mais à qui manquent aussi ses grandes qualités. Ils ne ravissent point le lecteur par cette grâce native, dont l'Arioste sait assaisonner même ses fautes, qui obtiennent ainsi le pardon avant d'avoir pu offenser. Ses négligences plaisent mieux que tous les artifices des autres. Il a enfin un génie si libre et un style si agréable, que le critiquer paraîtrait une sévérité pédantesque et une incivilité.» 826
Ne le critiquons donc pas, et arrêtons-nous ici, non dans la crainte de paraître incivils, car on peut bien reprendre ce qu'il y a de répréhensible dans un grand poëte, sans cesser d'être poli, mais dans la crainte d'être ennuyeux, accident plus fâcheux, et qui, dans l'exercice de la critique, est peut-être, et c'est beaucoup dire, encore plus commun que l'impolitesse.
Roland amoureux, refait par le Berni; Premières entreprises de Roland, poëme du Dolce; Angélique amoureuse, poëme du Brusantini, suite et fin des poëmes romanesques sur Charlemagne, Roland, Renaud et les autres paladins de France.
Le Bojardo était tombé dans la très-grande erreur de traiter trop sérieusement les jeux de son imagination chevaleresque, et de vouloir presque toujours parler du ton de la raison, dans des sujets qui y sont aussi naturellement étrangers que toutes ces fables de la chevalerie errante et de la féerie; cette même faute fut commise par le plus grand nombre de ses imitateurs. L'Arioste, avec une finesse de goût égale à l'étendue de son génie, avait aperçu le premier quelle liberté de ton, quelle variété de style y était nécessaire. Il avait donné le vrai modèle de cette sorte de poëmes. Plusieurs poëtes tâchaient de l'imiter; mais ce n'était pas assez, pour y réussir, de sentir que la route qu'il avait frayée était la meilleure; il fallait avoir, pour la suivre, un talent aussi flexible que le sien, et de plus, un esprit original qui garantît l'imitateur de ne paraître qu'un copiste.
Il existait alors un poëte qui poussait l'originalité jusqu'à la bizarrerie, dont le principal talent était celui de la satyre, et qui, secondé de quelques esprits fantasques et capricieux comme lui, avait introduit dans ce genre, essentiellement ami de la raison, le langage de la folie et une liberté presque sans frein. C'était Francesco Berni. Sa Vie appartient à la classe des poëtes satyriques, et je dois en rejeter la notice jusqu'au moment où je m'occuperai d'eux; mais c'est ici le lieu de parler, plus particulièrement que je ne l'ai fait, de son travail sur le Roland amoureux du Bojardo.
On avait beaucoup lu ce poëme avant que l'Arioste eût publié le sien. Mais le Roland furieux fit totalement oublier l'autre; on eut beau y faire une suite, comme degli Agostini; on eut beau le réformer, comme le Domenichi, la seule réforme à y faire était de le refondre tout entier, de le dégager des formes trop sérieuses que le Bojardo lui avait données, et d'emprunter, pour le repeindre, des couleurs à la palette de l'Arioste. Le Berni osa l'entreprendre; et ce qu'il y a de plus étonnant, ce n'est pas qu'il y ait réussi, c'est qu'avec un génie si libre et si indépendant, il se soit assujéti à suivre l'auteur original, chant par chant, et presque octave par octave. C'est donc presque uniquement le style qu'il a refait; mais encore une fois, c'est surtout le style qui fait vivre les poëmes; et comme le Roland amoureux, refait par le Berni, et celui de tous les romans épiques italiens qui s'approche le plus du Roland furieux, quant au style, c'est aussi, après le Roland furieux, le roman épique qu'on lit le plus.
Ce n'est pas que le Berni s'élève jamais aussi haut que l'Arioste le fait quelquefois, ni qu'il ait cette vigueur poétique que l'Homère de Ferrare sait presque toujours mêler aux grâces habituelles de son style. Il ne manque cependant pas, quand il le faut, d'une certaine force; mais c'est la facilité, l'abandon qui surtout le caractérisent. Il se joue plus souvent encore que l'Arioste de son art, du lecteur, de lui-même 827; et il descend plus bas que lui. Tiraboschi lui a reproché d'avoir défiguré son ouvrage par les plaisanteries et les récits trop libres, et même impies qu'il y a insérés 828. Cependant les circonstances sont presque toujours les mêmes, rendues le plus souvent dans le même nombre de vers; le coloris seul est changé. Il n'est pas, il faut le dire, beaucoup plus libre que celui de l'Arioste; et il est plus brillant, plus poétique que celui du Bojardo. Les locutions prosaïques, populaires, contraires à l'harmonie ont disparu; une expression vive, nombreuse, singulièrement facile et qui paraît toujours couler de source, en a pris la place. Tout est refait, mais à neuf, et sans que l'on reconnaisse nulle part la première main.
Cette façon de s'emparer du bien d'autrui et de se le rendre propre ne manqua pas de censeurs. L'Arétin dans le prologue de sa comédie de l'Hypocrite, le Doni dans sa Librairie et dans ses Mondes, blâmèrent durement le Berni. Il les laissa dire: les éditions de son Roland amoureux se multiplièrent. On avait cessé, dès auparavant, d'en faire de celui du Bojardo, et ce qu'il y a de très-vrai, quoique cela paraisse contradictoire, c'est qu'en l'effaçant par la manière dont il refit son ouvrage, il lui conserva sa renommée. Elle eût péri si le Bojardo n'eût été que l'auteur d'un poëme qu'on eût cessé de lire; mais en relisant ce poëme refait par le Berni, on se rappelle toujours, on revoit même toujours au titre du livre qu'il fut d'abord fait par le Bojardo, et c'est grâce au style du second de ces deux poëtes que l'on jouit des inventions du premier.
D'autres critiques ont pensé que le Berni avait voulu faire du Roland amoureux un poëme burlesque et une pure facétie. Le Gravina lui-même est de cet avis 829; mais le Quadrio n'en est pas. Il penche plutôt à croire qu'en refaisant ainsi ce poëme, il avait prétendu l'élever jusqu'à pouvoir lutter avec le Roland furieux, qui entraînait alors comme un torrent la faveur publique et l'applaudissement universel. «S'il n'a pu réussir, ajoute le même critique, à procurer au Bojardo une gloire égale à celle de l'Arioste, au moins lui en a-t-il acquis une qui n'est pas beaucoup au-dessous, puisqu'aujourd'hui même on ne le lit et on ne l'aime pas beaucoup moins que l'Arioste 830.»
Ce que le Berni a le plus heureusement imité de l'Arioste, ce sont ses exordes ou débuts de chant. Il y en a de tous les tons et de tous les genres. Le genre satyrique, qui était habituellement le sien, domine souvent, il est vrai, dans ces petits prologues, et le sel en est quelquefois assez âcre, tandis que l'Arioste dans quelques-uns des siens, non plus que dans ses satyres, ne va jamais au-delà d'une censure sans aigreur et d'une malignité riante. Mais il y en a dans le poëme du Berni où l'on croit entendre plaisanter l'Arioste lui-même. En voici, je crois, un exemple, dans le début du quatrième chant: «Je ne suis ni assez ignorant ni assez savant pour pouvoir parler de l'amour ni en bien ni en mal; pour dire s'il est au-dessus ou au-dessous du jugement et du langage que nous tenons de la nature; si l'homme est porté de lui-même à être tantôt humain et tantôt féroce, ou s'il y est porté par l'amour; s'il y a de la fatalité ou du choix, si c'est une chose que l'homme prenne et quitte quand il veut. Quand on voit dans un pâturage deux taureaux combattre pour une génisse, ou deux chiens pour une chienne, il paraît alors que c'est la nature qui les force à se traiter de cette étrange façon. Quand on voit ensuite que la vigilance, le soin, l'occupation, l'absence nous garantissent de cette peste, ou si vous voulez de cette galanterie, alors il semble qu'elle ne vient que de notre choix. Tant d'hommes de bien en ont parlé, en ont écrit, en grec, en latin, en hébreu, à Rome, à Athènes, en Égypte! L'un tient que c'est chose excellente; un autre, chose détestable. Je ne sais qui a tort ou raison: je ne veux prendre les armes ni pour ni contre: tant y a que l'amour est un mal étrange et dangereux, et Dieu garde chacun de nous de tomber en sa puissance!»
Voici qui me paraît encore aimable et gracieux comme les plaisanteries de l'Arioste. Roland et Renaud se battaient pour Angélique; c'est elle-même qui les sépare, et qui trompe le comte d'Angers pour l'éloigner du champ de bataille.
«J'ai envie aussi moi, dit le Berni 831, d'être amoureux d'Angélique, puisque tant d'autres le sont; car elle m'a fait un plaisir plus grand qu'elle ne leur en fit jamais à tous tant qu'ils peuvent être: elle m'a délivré de ce dégoût que j'éprouvais tout à l'heure à raconter cette querelle maudite de Roland et du fils d'Aymon. Quoique ni l'un ni l'autre n'eût besoin de secours, je suis cependant le très-humble esclave de celle qui est ainsi venue se jeter entre eux. Je suis d'une nature telle que je ne voudrais jamais qu'on se querellât, ni qu'on se battît, à plus forte raison quand la querelle est entre des gens que j'aime. Il n'y a personne qui haïsse le bruit autant que moi; mais pour l'amour de Dieu, parlons d'autre chose.»
Quelquefois, comme au cinquième chant, l'Arioste n'aurait pas mieux philosophé sur l'amitié; quelquefois, comme au dix-huitième, ou ne serait pas étonné que ce fût lui qui raisonnât ainsi sur les vertus et sur les imperfections des femmes. Mais on reconnaît peut-être une pointe satyrique plus acérée que la sienne dans ce prologue du septième chant: «Malheur à vous qui ne dormez jamais, à vous qui désirez de devenir de grands personnages, qui, avec tant de fatigues et tant de peines, courez après les dignités et les honneurs! On doit avoir grande pitié de vous puisque vous êtes toujours hors de vous-mêmes; et vous ne connaissez pas bien ce que vous cherchez, car vous ne feriez pas les folies que vous faites. Cette grandeur, cet empire, cet état, cette couronne, il faut l'avoir justement ou injustement; il faut que celui qui l'obtient en soit digne ou ne le soit pas. Dans le premier cas, c'est un vrai métier d'homme de peine 832; dans le second, l'on est le but, l'objet, le point de mire de la haine, de l'envie; on est livré soi-même à la crainte jalouse, et il n'y a point d'ennemi, de maladie, de souffrance d'enfer comparable à la vie d'un tyran. J'ai comparé l'un de ces rois à un homme qui est, en-dessous, dévoré de maladies honteuses, et couvert, en-dessus, d'un beau vêtement d'or, qui empêche de voir sa misère. Encore ont-ils de plus toutes ces galanteries que je vous ai dites, la haine, l'envie, et les complots que l'on fait chaque jour contre eux. Ce pauvre homme de Charlemagne 833 avait toujours quelque triste fusée à débrouiller. Tout le monde avait les yeux sur lui, etc.»
Dans le poëme du Bojardo, parmi quelques débuts de chant qui s'écartent un peu de la manière sèche, ou des formules légendaires des premiers romanciers, et qui donnèrent sans doute à l'Arioste l'idée de ses charmants prologues, j'ai cité celui du seizième chant, où le Bojardo fait des réflexions philosophiques sur l'inconstance de la fortune et sur la fragilité des grandeurs et des trônes, en considérant la chute d'Agrican, qui du sommet de la puissance est précipité en un jour par la main de Roland, lui et tout le faste qui l'entourait, et les sept rois qu'il avait sous ses ordres 834. Le Berni n'a pas manqué, au même endroit, de s'emparer de ce cadre satyrique; mais il l'a rempli d'une autre manière, et surtout il a traité plus rudement les rois et les grands de ce monde 835.
Il paraît même qu'il ne craignait pas de se faire des querelles dans l'autre, et qu'il en traitait fort cavalièrement les puissances. On le voit par ce début d'un de ses chants, dont le premier vers rappelle qu'il était ecclésiastique et chanoine 836: «Si l'on ne risquait pas de devenir irrégulier, (c'est-à-dire, en termes du métier, d'être déclaré incapable de remplir toutes fonctions), je dirais que je désirerais ardemment d'avoir vu ce combat magique dans lequel Maugis fut vaincu, pour savoir si le diable est réellement tel qu'on le dit, s'il est aussi laid qu'on le représente; car je ne vois pas qu'il soit partout le même; là, il a plus de cornes, et ici un peu plus de queue. Mais qu'il soit ce qu'il voudra, je ne le crains guère; il ne peut faire de mal qu'aux méchants et aux désespérés; et j'ai d'ailleurs un remède qui me rassure, car je sais faire le signe de la croix 837.» Peut-être est ce làun de ces traits que le sévère Gravina regardait comme impies; mais les juges les plus compétents dans cette matière, n'en jugèrent apparemment pas ainsi, puisqu'ils ne mirent jamais à l'index le Roland amoureux du Berni.
Je n'en dirai pas davantage sur cette production, heureuse sous plus d'un rapport, puisqu'elle dut, au fond, coûter peu de peine à l'auteur, qu'elle est pourtant le fondement le plus solide de sa réputation, qu'elle a mis au nombre des lectures les plus agréables un roman épique plein d'invention, mais qui, privé de style, serait peut-être depuis long-temps dans l'oubli, et qu'elle a ainsi, comme je l'ai dit, conservé la renommée du premier auteur au lieu de l'éteindre.
Une renommée moins brillante que celle du Bojardo et du Berni est celle de Louis Dolce; et cependant il fut loin d'être un écrivain et un poëte sans mérite; ce fut surtout un des auteurs les plus laborieux et les plus féconds qui aient jamais écrit. Grammairien, rhéteur, orateur, historien, philosophe, poëte tragique, comique, épique, lyrique, satyrique, éditeur, traducteur, commentateur infatigable, il s'essaya dans tous les genres, mais il n'excella dans aucun 838. Il naquit à Venise vers l'an 1508. Sa famille était une des plus anciennes de cette république 839, mais à ce qu'il paraît, peu favorisé de la fortune. Il passa toute sa vie dans sa ville natale, enseveli dans des travaux littéraires qui lui procurèrent quelque estime, peu de réputation et encore moins de richesses. Il présida pendant plusieurs années à la correction des éditions du célèbre imprimeur Gabriel Giolito, éditions justement recherchées pour la beauté des caractères et du papier, mais qui, en dépit d'un si habile correcteur, sont le plus souvent incorrectes 840. Cette vie si occupée du Dolce ne fut troublée que par quelques querelles littéraires, surtout avec le Ruscelli, qui corrigeait comme lui les éditions de Giolito 841. On n'en connaît point d'autres circonstances. Il mourut d'hydropisie en 1569, selon Apostolo Zeno 842, et selon Tiraboschi[ 843, dès 1566.
Parmi ses nombreux ouvrages, on ne compte pas moins de six romans épiques, plus remarquables par leur nombre et par leur longueur, que par leur mérite. Le premier fut une production de sa jeunesse. Un des rois sarrazins, amants d'Angélique, qui figurent dans les romans du Bojardo et de l'Arioste, Sacripant, roi de Circassie, en est le héros 844. Ses entreprises et ses aventures sont extravagantes. Le Dolce, dont l'esprit était naturellement sage, se dégoûta lui-même de ses folies; il n'eut pas le courage d'aller jusqu'à la fin; mais il n'eut pas non plus celui de supprimer le commencement, et il publia en 1536 les dix chants qu'il en avait faits. Ce ne fut que vingt-cinq ans après qu'il revint à la poésie romanesque; et l'on dirait que, depuis ce temps, il ne fit plus rien que conter. Quatre des cinq longs poëmes qu'il écrivit alors sont étrangers à cette famille de Charlemagne et de ses preux; nous verrons dans le chapitre suivant le peu qu'il est bon d'en savoir. L'auteur fut plus heureux dans le cinquième. Il prit pour son héros ce même Roland qui avait été celui de tant d'autres; mais il choisit une époque qui était encore, à peu de chose près, reléguée dans les romans en prose, et que la poésie burlesque, comme nous le verrons dans la suite, avait seule jusqu'alors essayé de traiter; c'est l'époque de la naissance, de l'enfance de Roland et de ses premiers exploits. Le Prime imprese d'Orlando 845, tel est son titre; mais il prend les choses de haut, et commence les premières entreprises, ou les premiers exploits de Roland par les amours de Milon son père avec Berthe, sœur de Charlemagne.
Il faut nous rappeler ici des faits déjà séparés de nous par bien des fictions poétiques et des aventures romanesques 846; le brave chevalier Milon d'Anglante, aimé de la jeune Berthe, l'enlevant d'une tour où l'empereur son frère l'avait enfermée, fuyant avec elle en Italie jusqu'à Sutri; les deux époux réfugiés dans une caverne, où Berthe accouche de Roland; cet enfant, destiné à tant de gloire, donnant au sein de la misère où il est plongé, des preuves d'un courage et d'une force extraordinaires, osant, quand la faim le presse, enlever de quoi la satisfaire à la table même de l'empereur, reconnu enfin par Charlemagne, qui se réconcilie avec Berthe sa sœur, et ramène en France la mère et le fils. Cette action qui est le sujet du dernier livre des Reali di Francia 847, forme en quelque sorte l'avant-scène de celle du poëme de Louis Dolce. Il est en vingt-cinq chants, et elle en remplit les quatre premiers.
Dans les suivants, l'auteur a réuni avec assez d'adresse aux aventures de Milon, père de Roland, celles de Roger, père de ce jeune héros qui paraît avec tant d'éclat dans le poëme de l'Arioste. Garnier, frère d'Agolant roi d'Afrique, dont Charlemagne a tué le père dans une de ses guerres d'Espagne, vient attaquer l'Italie. Charles envoie contre lui des troupes commandées par Milon, qu'il a rappelé de son exil. Garnier est vaincu et tué. Agolant rassemble une armée formidable pour venger à la fois son frère et son père. Il se fait précéder par son fils Almont, qui vient assiéger dans Risa le brave Roger. Il le défie en combat singulier. Roger l'abat, dédaigne de le tuer, et refuse même de le faire prisonnier. Galacielle, sœur guerrière d'Almont, veut prendre la revanche de son frère. Roger l'abat de même; et comme elle était aussi belle que brave, au lieu de la refuser pour prisonnière, il l'emmène dans sa ville, en devient amoureux; elle de lui; elle se fait chrétienne, il l'épouse.
Cependant le siége continue. Roger avait un frère nommé Bertrand, aussi lâche et aussi traître qu'il était brave et loyal. Ce Bertrand devient éperduement épris de Galacielle sa belle-sœur. Il cherche à la séduire, tandis que Roger est sorti de Risa pour une partie de chasse. Repoussé par elle, il livre, pour se venger, la ville aux assiégants. Roger et Galacielle surpris pendant la nuit, tentent vainement de se défendre. Roger est tué par Almont, et Galacielle enceinte est mise dans les fers. Almont veut renvoyer sa sœur en Afrique: il la fait embarquer; mais lorsqu'elle est en pleine mer, elle saisit des armes, attaque à l'improviste les matelots, tue les uns, jette les autres à la mer, et restée seule, aborde sur une plage inconnue: elle y est à peine qu'elle met au jour un garçon et une fille, et meurt dans les douleurs de l'enfantement. C'est là que le magicien Atlan trouva et recueillit le frère et la sœur, qui furent Roger et Marfise, comme on l'a vu dans le Roland furieux 848.
Agolant passe enfin en Italie avec son armée. Charlemagne y envoie contre lui de nouvelles troupes. Milon rétablit les affaires, et remporte plusieurs victoires sur les Africains. L'empereur se rend lui-même à Rome. La guerre devient plus terrible. Almont tue dans un combat le brave Milon.
Charlemagne en veut tirer vengeance; il cherche Almont, le rencontre, l'attaque. Le jeune Roland survient sans armes. Il avait quitté la France, où Charles le croyait encore. Il cherchait partout son père: il apprend sa mort, il trouve l'empereur aux mains avec son meurtrier; c'est à lui de venger un père; il saisit une moitié de lance armée de fer, et avec cette arme seule attaque intrépidement Almont et le tue. Charlemagne, enchanté de cet exploit, arme Roland chevalier, et lui donne l'épée Durandal, le casque magique et les autres armes que portait Almont. Roland ainsi armé continue de faire des choses admirables. Agolant est tué dans une bataille, mais par un autre guerrier que Roland. Trojan, fils d'Agolant, part d'Afrique avec une nouvelle armée, pour venger son père, comme Agolant en était parti pour venger le sien; et il a le même succès. Roland est envoyé contre lui et le tue de sa main.
Ce coup finit la guerre. Dans les fêtes qui se donnent alors à la cour de Charlemagne, Roland devient amoureux d'Alde-la-Belle, sœur du marquis Olivier. Les exploits qu'il fait pour lui plaire, les obstacles qui traversent son amour, les victoires qu'il remporte sur ses rivaux, remplissent les derniers chants du poëme, et l'union des deux amants le termine 849.
L'action, comme on voit, en est triple, ou plutôt divisée en trois parties qui se succèdent, et qui embrassent au moins l'espace de vingt-cinq ans. Mais un des priviléges du roman épique est de n'être soumis à aucune limite, ni de temps, ni de lieu; et ici le poëte en a usé librement. Du reste, le bonheur de cette fable de Charlemagne et de Roland ne s'est point démenti entre ses mains. Sa narration est claire et assez vive, son style médiocre mais naturel, ses caractères passablement soutenus. Les formes sont à peu près les mêmes que dans les autres romans épiques. A la fin de tous les chants, le poëte renvoie le lecteur au chant suivant pour la suite de l'aventure; il les commence tous par une maxime, qu'il tire le mieux qu'il peut de son sujet; mais on voit qu'il manque d'essor et d'haleine pour se livrer à des digressions aimables, il est pressé de reprendre son récit, et une demi-octave, ou tout au plus une octave entière lui suffit pour y revenir. De temps en temps, selon la coutume constante de ses devanciers, il invoque l'autorité plus que suspecte du bon archevêque Turpin, qui est à la fois un de ses personnages et le prétendu auteur de son histoire 850; mais tout cela comme pour obéir à un usage établi, et d'un ton si peu plaisant qu'il vaudrait peut-être mieux qu'il y eût été moins docile. Quelques épisodes répandus dans l'action du poëme ne manquent pas d'intérêt et y mettent de la variété; il y en a dans les événements; et la lecture de cet ouvrage, nécessaire pour compléter les aventures et la vie du fameux comte d'Angers, n'est pas dépourvue d'agrément. Peut-être le Dolce l'écrivit-il moins précipitamment que ses autres poëmes et le soigna-t-il davantage. Ce fut l'occupation de ses dernières années, peut-être la consolation de ses souffrances; et les Prime imprese d'Orlando ne furent publiées que quelques années après sa mort 851.