C'étaient des joueurs de harpe, des chanteurs ambulants, et quelquefois les poëtes eux-mêmes, qui étaient entre les différentes nations les intermédiaires de ces échanges. Deux tribus voulaient-elles troquer leurs poëmes, elles troquaient leurs chanteurs. Nous pouvons lire encore dans le recueil de Cassiodore une lettre par laquelle Théodoric, qui devait être bientôt lui-même un personnage traditionnel si célèbre, envoyait au roi des Franks Clovis un joueur de harpe que celui-ci lui avait demandé. «Nous avons choisi pour vous l'envoyer, lui écrivait-il, un musicien consommé dans son art, qui, chantant à l'unisson de la bouche et des mains, réjouira la gloire de votre puissance469.» Le roi des Franks voulait se tenir au courant de ce qu'on chantait à la cour du roi des Goths, et lui-même sans doute dépêchait à ses voisins, par une semblable politesse, ses poëtes ou ses musiciens, car les Franks avaient aussi leurs chanteurs et leurs chansons. Fortunat nous parle des chants qui divertissaient les leudes barbares, et, comme pour bien préciser qu'il ne s'agissait pas de poésie latine, il retourne sa proposition, et parle des chants barbares qui divertissaient les leudes470. Les Anglo-Saxons, passionnés pour ce passe-temps patriotique, en emportèrent avec eux l'habitude lors de leur immigration dans l'île de Bretagne: leur roi Alfred était, comme on sait, à la fois récitateur et poëte. Je ne dis rien des Scandinaves, chez qui le scalde était inséparable du guerrier, et bien souvent chantre et héros des mêmes aventures. En France, Charlemagne, sans être poëte comme Alfred, poussa aussi loin que lui le goût des chants traditionnels. «Il écrivit, dit Eginhard, et recueillit, pour en perpétuer le souvenir, de très-anciens poëmes barbares, dans lesquels étaient célébrées les actions et les guerres des hommes d'autrefois471.» Louis le Débonnaire, élevé sur ses genoux, savait tous ces poëmes par cœur; mais plus tard, et par scrupule de dévotion, il ne voulut plus ni les réciter, ni les entendre, ni les laisser apprendre à ses fils472, attendu que ces monuments des ancêtres étaient, comme les ancêtres eux-mêmes, fortement entachés de paganisme. Par bonheur, de pareils scrupules furent rares chez ses contemporains, et c'est aux ixe et xe siècles, que la poésie germanique traditionnelle ayant pris son plus grand développement, les plus importants des chants qui la composent reçurent leur forme définitive, celle sous laquelle ils sont parvenus jusqu'à nous.
Poet. Sax., v, v. 543.
Le plus ancien monument connu de poésie germanique a été trouvé dans la France austrasienne, à Fulde, sur une page d'un manuscrit du viiie siècle, et il est écrit en dialecte frank: on ne peut guère douter, d'après celas qu'il n'ait fait partie des collections de Charlemagne. Il y est question de Théodoric et d'Attila. Théodoric, chassé de Vérone par Hermanaric à l'instigation d'Odoacre, a trouvé l'hospitalité à la cour du roi des Huns, et, quand des circonstances favorables lui permettent de rentrer dans son royaume, Attila l'y ramène à la tête d'une puissante armée, et défait Odoacre à la bataille de Ravenne. Voilà les faits d'histoire fabuleuse qui composent le fond de la tradition orientale, et qui sont sous-entendus ici, où il ne s'agit que d'un épisode de cette guerre. L'exil de Théodoric a été long: ses compagnons, partis dans la force de l'âge, reviennent blancs et vieux; leurs femmes sont mortes, leurs jeunes enfants sont devenus des hommes qui ne les connaissent plus; c'est ce qui est arrivé à Hildebrand, le maître, le sage conseiller, l'inséparable ami de Théodoric. Son fils Hadebrand, qu'il avait laissé encore au berceau, est maintenant un guerrier fort et vaillant. Hadebrand croit qu'Hildebrand a péri dans un combat aux extrémités du Nord, et que son corps a été reconnu sur le champ de bataille: des hommes qui avaient navigué dans la mer des Vendes le lui ont affirmé. Ils se rencontrent donc et se provoquent tous deux, le père, le fils473. A l'aspect de ce bouclier dont il ne connaît pas les couleurs, lui qui connaît, comme il dit, toute génération humaine, Hildebrand demande au jeune homme qui il est. Celui-ci se nomme, et raconte comme quoi son père l'a quitté enfant pour suivre Théodoric, et comme quoi ce père est mort depuis longues années, guerroyant vers la mer des Vendes. Pendant qu'il parle, le vieil Hildebrand détache silencieusement un bracelet précieux qu'il a reçu du roi Attila pour prix de sa vaillance474, et il le tend à Hadebrand en l'appelant son fils; mais celui-ci le repousse avec insulte. «De tels présents, lui dit-il, ne se reçoivent que la lance en main, pointe contre pointe. Tu veux me tromper, vieux Hun475, espion rusé et mauvais compagnon; tu veux me tromper, pour me frapper traîtreusement: mon père est mort!»--«Hélas! hélas! s'écrie le malheureux père dans son angoisse, quelle destinée est la mienne! J'errai hors de mon pays trente hivers et trente étés, et maintenant il faut que mon propre enfant m'étende mort avec sa hache, ou que je sois son meurtrier!» Le combat commence; les haches de pierre résonnent sur les armures, les épées fendent les boucliers; mais ici le fragment est interrompu, et ne nous donne ni la fin du combat ni le dénoûment de l'histoire. Quant à la question qui nous occupe, ce morceau d'une beauté simple et mâle, qui fait déplorer sa brièveté, nous montre l'épopée germanique orientale circulant en Gaule à l'époque mérovingienne et accommodée au dialecte frank.
Elle circulait pareillement en Angleterre dans la société des hommes lettrés et des hommes de cour; de nombreuses allusions et citations que renferment les poëmes anglo-saxons du temps ne peuvent laisser aucun doute à cet égard. Trois de ces poëmes, qui ne sont guère postérieurs au viiie siècle, mentionnent Hermanaric, Théodoric et leurs compagnons476. L'un d'eux nous apprend que le lieu où Théodoric, réfugié près d'Attila, passa trente hivers, s'appelait Maringaburg. Hermanaric, dont la tradition gothique fait toujours un roi astucieux et cruel, qui dans ses fureurs n'épargne pas sa propre famille, qui tue son fils sur un vague soupçon et fait pendre les deux fils de son frère, Hermanaric présente le même caractère dans les compositions saxonnes. «Il avait l'âme d'un loup477, y est-il dit; mais il avait étendu bien loin la puissance des Goths: oh! c'était un terrible roi!» Le plus curieux des trois poëmes, au moins quant à notre sujet, est sans contredit celui qu'on a intitulé le Chant du Voyageur. C'est le pèlerinage d'un barde qui parcourt l'Europe en prenant pour guides les traditions poétiques alors en vogue. Qu'on se figure un Grec courant le monde l'Odyssée à la main, ou quelque provincial romain allant visiter l'Italie sur les traces d'Énée: c'est ce que fait sur le continent de l'Europe notre poëte anglo-saxon; il ne connaît d'histoire et de géographie que celles des fables germaniques qu'il a lues. «A l'est de l'Angleterre, dit-il, je trouvai le pays d'Hermanaric le furieux, le félon; Attila régnait sur les Huns, Hermanaric sur les Goths, Ghibic sur les Burgondes. Gunther, son fils, me donna un bracelet pour prix de mes chants478. J'en reçus un autre d'Hermanaric qui voulut me garder longtemps près de lui. Je profitai de mon séjour chez ce puissant roi, maître de tant de châteaux, pour visiter toute la terre des Goths et faire connaissance avec les braves. Je connus Hethca et Badeca, les Harlings, Embrica et Friedla, Ostgotha et Sifeca...479» Embrica et Friedla sont précisément les deux cousins qu'Hermanaric fit pendre, d'après la tradition; les autres noms sont ceux des champions du roi. On voit de quelle autorité jouissaient aux extrémités du monde occidental ces fictions venues d'Orient; elles formaient, dans tous les pays de langue teutonique, une sorte d'histoire merveilleuse qu'un voyageur tant soit peu lettré était tenu de savoir. Il fallait, pour plaire à la société des châteaux, que le pèlerin eût visité sur sa route ces royaumes de la fantaisie, qu'il en rapportât des nouvelles, qu'il eût touché la main de ces héros, dont les uns étaient purement imaginaires, les autres n'avaient point existé dans les conditions qu'on leur attribuait. Une chose est pourtant à remarquer, c'est que la tradition ostrogothique, consacrée aux événements de l'Italie et à la glorification de la maison royale des Amales, ne conserve pas ici toute sa pureté, et qu'elle se trouve mélangée d'éléments occidentaux sans liaison apparente avec ceux-ci. Ainsi le poëme de Béowulf nous parle du roi burgonde Ghibic et de son fils Gunther, qui demeuraient sur le Rhin, et d'un trésor magique gardé par un dragon au fond d'une caverne. Or Ghibic et Gunther ne sont pas des personnages inventés. Ghibic est cité par la loi des Burgondes comme un des anciens rois de cette nation, et quant à Gunther, que la même loi appelle Gundaharius, on reconnaît aisément en lui le Gunthacaire ou Gondicaire des écrivains romains, ce roi de Burgondie qui essaya d'arrêter les bandes d'Attila au passage du Rhin, près de Constance, en 451480. Les poëmes anglo-saxons nous fournissent donc le premier indice d'une tradition occidentale qui, se soudant à la tradition des Germains de l'est, adoptait aussi Attila.
Mais, qui le croirait? c'est au milieu des frimas du pôle, en Islande et en Scandinavie, que les traditions sur le grand roi des Huns furent recueillies avec le plus d'empressement peut-être et de curiosité; ce sont des scaldes du Groënland norvégien qui nous en ont transmis les souvenirs les plus fidèles dans deux poëmes intitulés Atla-Mâl et Atla-Quida, Récit et Chant d'Attila, que d'autres morceaux poétiques non moins précieux développent et complètent. Les chants scandinaves où il est question d'Attila forment plus du tiers de l'Edda de Saemund, et nous savons qu'ils existaient déjà sous leur forme actuelle dans la première moitié du ixe et probablement à la fin du viiie siècle. Le souvenir des Huns, qui ne firent pourtant qu'une courte apparition au bord de la Baltique, était vivace en Scandinavie. On y appela longtemps Hûnalant, terre des Huns, les contrées situées à l'est de cette mer, et aujourd'hui encore les paysans allemands donnent le nom de Hunnenbette, lit des Huns, aux tumuli que l'on trouve en assez grand nombre dans les plaines de la Pologne et de la Lithuanie. Toutefois les scaldes du Nord, à en juger par les pièces qui nous sont restées, choisirent, de préférence à la tradition ostrogothique, cette autre tradition dont je signalais la trace, il n'y a qu'un instant, dans les poëmes anglo-saxons de Béowulf et du Chant du Voyageur. Reléguant au second rang Théodoric et les héros de l'Italie, ils s'attachèrent à mettre en relief ceux du Rhin qu'ils connaissaient moins imparfaitement ou qui les intéressaient davantage. Nous classerons pour cette raison les chants de l'Edda et les Sagas qui s'y rapportent parmi les matériaux de la tradition occidentale.
Les poëmes de Théodoric atteignirent, au ixe siècle, le plus haut degré possible de popularité, soit dans les pays d'idiome teutonique, soit dans ceux où, comme en France, s'opérait une révolution de langue en même temps qu'une transformation sociale. Grands et petits, clercs et laïques, tout le monde était censé les connaître, et les hommes les plus graves ne craignaient pas d'y faire allusion dans les plus graves circonstances. Foulques, archevêque de Reims, voulant dissuader le roi de Germanie Arnulf de rien entreprendre contre Charles le Simple, son parent, lui citait l'exemple d'Hermanaric, qui, «trompé par un mauvais conseiller, ainsi qu'on le lit dans les livres des Allemands, se fit le meurtrier de sa propre race.--Vous ne l'imiterez point, ajoutait-il; vous fermerez l'oreille à des conseils de perversité, et, généreux envers une famille qui est la vôtre, vous étaierez de votre épée la maison royale qui tombe481.» L'histoire elle-même se laissa pénétrer, comme tout le reste, par l'erreur populaire. En vain quelques moines érudits, quelques savants évêques protestèrent courageusement au nom de la vérité dans des chroniques peu ou point lues; quiconque voulait avoir des lecteurs pactisait avec la fiction. Ces faits controuvés étaient glissés parmi les faits réels extraits de Jornandès, de Prosper ou d'Idace; on assignait une date à la fuite de Théodoric chez les Huns, à sa lutte imaginaire contre Hermanaric, à ses campagnes contre les géants du Rhin. On vit l'Italie elle-même, entraînée par le courant traditionnel qui lui venait du Nord, admettre quelques-unes de ces fables: ainsi les habitants de Vérone appelaient, au xiie siècle, maison de Théodoric l'amphithéâtre romain situé dans leurs murs, et le qualifiaient lui-même de roi des Huns482. Je ne tarirais pas, si je voulais citer toutes les preuves de la popularité de ces traditions au moyen âge.
Un exemple montrera avec quelle foi robuste le peuple allemand les avait acceptées. J'expliquerai d'abord que, par une idée pleine de poésie, l'imagination populaire ne pouvant admettre que le roi Théodoric, s'il était damné à cause de ses opinions ariennes et des cruautés qui déshonorèrent la fin de sa vie, eût pu l'être comme tout le monde, l'avait fait descendre en enfer vivant, à cheval, et par le cratère de l'Etna483. Or, ceci admis comme croyance vulgaire, nous lisons les lignes suivantes, à l'année 1197, dans la chronique du moine Godefroid de Cologne, qui écrivait vers le milieu du xiiie siècle: «En cette année 1197, quelques personnes, qui se promenaient le long de la Moselle, aperçurent dans le lointain un fantôme de forme humaine d'une grandeur effrayante et monté sur un destrier noir484. Lesdites personnes étant restées immobiles de frayeur, l'objet s'avança vers elles en leur criant de n'avoir pas peur, qu'il était Théodoric, autrefois roi de Vérone485. S'étant alors approché, il leur annonça diverses calamités et misères qui allaient fondre bientôt sur l'empire romain germanique, après quoi, tournant bride, il lança son cheval dans la Moselle, traversa le fleuve et disparut sur l'autre bord.»
Les relations des Germains occidentaux avec Attila et les Huns nous sont beaucoup moins connues que celles des Germains orientaux. L'histoire pourtant nous en apprend trois choses, à savoir qu'Attila, pour colorer son expédition en Gaule, prétextait de vieilles rancunes contre les Visigoths, que chez les Franks transrhénans il se constitua arbitre entre deux prétendants qui se disputaient le trône du dernier roi, et qu'enfin, s'il trouva en face de lui sur les bords du Rhin et de la Marne les Burgondes, hôtes et fédérés de l'empire romain, il comptait sous ses drapeaux les tribus de ce peuple qui habitaient encore la Germanie autour de la forêt Hercynienne. Ce peu de jour jeté dans l'obscurité des faits laisse beau jeu à la tradition, que nous ne pouvons guère contrôler que dans ses plus grossières invraisemblances, mais qui devient en retour d'autant plus curieuse qu'elle répond à une lacune historique plus considérable.
On entrevoit d'abord dans le supplément de la chronique d'Idace, écrite au viie siècle, en Espagne, sous le gouvernement des Visigoths, l'indice d'un travail traditionnel qui se faisait alors chez ce peuple, et dont la bataille de Châlons était l'objet. On se rappelle que le lendemain de cette grande journée, et lorsqu'Attila, retranché dans son camp de chariots, effrayait encore ses vainqueurs, Thorismond, élu roi par les Visigoths à la place de son père, mort dans le combat, voulut partir à l'instant, afin d'empêcher ses frères, restés à Toulouse, de former des entreprises contre sa nouvelle royauté, et qu'Aëtius, qu'il consulta pour la forme, ne le retint pas. Cette désertion en face de l'ennemi avait été sans doute reprochée plus d'une fois aux Visigoths: la tradition dont je parle eut pour but de les en laver. Elle raconte qu'Aëtius, dont la politique consistait à se défaire des Huns par les Visigoths et des Visigoths par les Huns, s'étant rendu en cachette près d'Attila, le prévint amicalement qu'une nouvelle armée de Visigoths devait arriver la nuit même. «Si tu l'attends, lui dit-il, tu es perdu: pars donc à l'instant, et je protégerai ta retraite.» Attila lui fait compter dix mille pièces d'or en témoignage de sa reconnaissance, et le Romain court en toute hâte au camp des Visigoths jouer la même comédie avec Thorismond, et il y gagne encore dix mille pièces d'or486. Au point du jour, Huns et Visigoths avaient vidé le champ de bataille, et Aëtius restait seul maître de tout le butin. La tradition ajoute que, pour calmer Thorismond, qui, voyant qu'on l'avait abusé, se répandait en menaces, Aëtius lui fit cadeau d'un bassin d'or garni de pierreries et décoré des plus belles ciselures. Il est certain qu'un pareil bassin était déposé au trésor des rois visigoths, d'où il passa, après bien des aventures, dans les mains du roi frank Dagobert487. Les Visigoths montraient ce bassin comme preuve de la vérité de leur tradition, qui n'était pourtant qu'un mensonge inventé par la vanité.
Nous avons un second indice plus éclatant et plus assuré qu'un travail traditionnel s'accomplit chez ce peuple aux viie et viiie siècles: c'est la conception poétique de Walter d'Aquitaine, héros destiné à jouer vis-à-vis d'Attila un rôle égal en importance à celui de Théodoric, avec cette différence pourtant que Théodoric est un ami du roi des Huns, et Walter un ennemi. Ce Walter nous est donné comme fils d'Alfer, roi d'Aquitaine ou roi d'Espagne488, et cette double qualification, jointe aux noms germaniques des deux princes, nous reporte naturellement aux Visigoths, jadis maîtres de l'Aquitaine entière et refoulés par Clovis en Septimanie et en Espagne. Cette circonstance et d'autres dont je parlerai bientôt ne permettent point de douter que l'invention primitive de Walter n'appartienne à la nation visigothe, qui voulait se faire aussi sa part dans la grande tradition sur Attila.
Il nous est resté de cette conception épique, qui devait être considérable, un épisode complet et des indications éparses au moyen desquels nous pouvons nous former une idée de l'ensemble. L'épisode complet nous raconte une aventure de la jeunesse de Walter, aventure célèbre dans toute la tradition occidentale, et à laquelle il est fait fréquemment allusion dans les poëmes et sagas du cycle des Niebelungs: retenu en ôtage chez les Huns, le héros y enlève une jeune fille, qui le suit en Aquitaine, où il l'épouse. Nous ne possédons point ce fragment épique en langage teuton, mais en latin, dans un poëme écrit au xe siècle, et qui n'est évidemment qu'une imitation ou plutôt une traduction d'un original germanique. D'ailleurs, le versificateur latin, religieux du monastère de Fleury-sur-Loire, appelé Gérald, loin de revendiquer l'invention poétique de l'œuvre, ne se donne que pour un translateur qui a détaché des aventures de Walter, que tout le monde connaissait, dit-il, cet épisode galant, pour récréer ses frères conventuels et honorer son digne parent, l'évêque Erkhimbald ou Archambauld, auquel il dédie son livre. Cet Archambauld paraît avoir été le même que celui qui administrait l'église de Strasbourg en 960. Devant m'occuper plus tard en détail et de cet épisode et de tout ce qui concerne Walter d'Aquitaine ou d'Espagne, je n'ai qu'un mot à dire pour le moment: c'est que nous retrouvons parmi les personnages importants qui figurent ici, le roi Ghibic et son fils Gunther, dont les poëmes anglo-saxons nous parlaient tout à l'heure; ils règnent également à Worms, sur le Rhin, et à côté d'eux vit le farouche Hagan ou Hagen, l'Ajax des traditions germaniques; seulement, tandis que Ghibic et Gunther sont des rois burgondes dans les poëmes anglo-saxons, le poëme de Walter en fait des rois franks. Du reste il ne les ménage pas: les Franks y sont représentés comme un peuple de voleurs sans foi et sans courage489, qui détroussent les voyageurs que le sort amène sur leurs terres, et qui se réunissent bravement douze contre un seul guerrier; mais ce guerrier est Aquitain, c'est-à-dire Visigoth, et sa supériorité n'est pas un seul instant douteuse. Un tel poëme évidemment n'a pu naître que chez les Visigoths, à une époque assez rapprochée de leur expulsion de la Gaule pour que le ressentiment, les préjugés haineux, les prétentions orgueilleuses fussent encore vivantes dans tous les cœurs contre le peuple et la lignée de Clovis.
Transportons-nous dans l'extrême Nord, au milieu des Scaldes du viiie et du ixe siècles, et lisons ces poëmes de l'Edda dont je parlais tout à l'heure: nous y retrouverons les noms de Ghibic, de Gunther et de Hagen490 rattachés à ceux d'Attila et de Théodoric, tandis qu'il n'y est point question de Walter; ce n'est donc point par les Visigoths que la tradition d'Attila a pénétré en Scandinavie, c'est plutôt par les Burgondes et par les Franks. Mais les Scandinaves, tout en admettant les personnages traditionnels des nations du Rhin, y mêlèrent des figures qui n'appartiennent qu'à eux, des êtres d'une nature bizarre et fantastique qu'il est indispensable de connaître, pour bien apprécier l'Attila traditionnel dans le cadre où l'a jeté l'imagination des poëtes de la Norvége et de l'Islande. Voici le sommaire des aventures dont ils font précéder celles du roi des Huns, et qui leur servent d'introduction obligée.
Le grand héros de cette introduction est Sigurd, que les poëmes allemands appellent Siegfried. Issu de la race Scandinave des Volsungs, il court les aventures lointaines pour montrer sa vaillance et arrive sur les bords du Rhin. Il apprend là qu'un trésor merveilleux est caché dans le flanc d'une montagne, sous la garde du dragon Fafnir, serpent doué de la parole et de la prescience de l'avenir. Entrer hardiment dans la caverne, tuer le monstre et ravir son trésor, c'est pour Sigurd une entreprise facile; puis, d'après une recette qu'on lui a donnée, il arrache le cœur du monstre, le fait griller et le mange: aussitôt une métamorphose s'opère en lui; il entend le langage des oiseaux, c'est-à-dire qu'il connaît tous les secrets de la nature, ces mystérieuses confidences que les oiseaux gazouillent entre eux au printemps, sous l'ombrage. Une variante germanique porte que le héros se baigne dans le sang du dragon, et qu'à l'instant sa peau se couvre d'une couche de corne ou d'écaille qui rend son corps invulnérable, un seul point excepté, une étroite place entre les deux épaules, où une feuille de tilleul s'est arrêtée pendant son bain. Le langage des oiseaux enseigne au vainqueur de Fafnir des choses plus précieuses mille fois que toutes les richesses de la terre et de l'onde, à savoir le moyen de se rendre invisible et celui de plaire à toutes les femmes. Pour éprouver sa science, Sigurd se fait d'abord aimer de la valkyrie Brunehilde, qui, par une singulière confusion d'idées, toute fille d'Odin qu'elle est, se trouve sœur d'Attila491; mais bientôt il la délaisse pour la belle Gudruna, fille de Ghibic et de Crimhilde, sœur des deux princes niebelungs Gunther et Hagen. Il épouse Gudruna, et la valkyrie, trompée par ses artifices, s'unit à Gunther. Brunehilde, mieux instruite, jure de se venger de Sigurd. Elle excite contre lui Gunther et Hagen par la soif de l'or: les deux beaux-frères l'attirent dans un piége, lui enfoncent un poignard dans l'endroit vulnérable, et enlèvent son trésor. Toutefois la valkyrie, qui n'a point cessé de l'aimer, ne le fait tuer que pour mourir avec lui et le posséder éternellement dans le Valhalla; elle se tue elle-même et ordonne qu'on la place sur le bûcher qui doit consumer son amant. C'est cette même Gudruna, veuve de Sigurd, qu'Attila recherche en mariage et obtient, et dont la présence au milieu des Huns, par une fatalité que rien ne peut conjurer, attire sur son mari, sur ses frères et sur elle-même des catastrophes épouvantables.
Ce récit est évidemment mythologique: les Volsungs, race divine qui remonte à Odin et possède, au milieu des hommes, la richesse, la science et l'amour, ont pour dernier représentant Sigurd; le mot volsung signifie enfant de la lumière. A Sigurd sont opposés les hommes du Rhin, qui l'accueillent d'abord, puis le tuent pour avoir son trésor. Ces hommes forment la race des Niflungs (Niebelungs en teuton méridional), et ce mot veut dire enfants des ténèbres. Nous avons donc ici en présence les enfants du jour et ceux de la nuit, et nous sommes reportés par la pensée à cette lutte éternelle de la lumière et des ténèbres, du bien et du mal, du savoir et de l'ignorance, qui fait le fonds des dogmes religieux de l'odinisme comme de ceux de tant d'autres cultes. Le Volsung mêlé à l'humanité est aimé de deux femmes, l'une d'origine divine, l'autre d'origine terrestre, Brunehilde et Gudruna. La seconde révèle imprudemment l'endroit par lequel on peut tuer celui qu'elle aime, et les Niebelungs se hâtent de le frapper. Alors la femme divine s'enfuit avec lui de la terre, et ils retournent ensemble au paradis d'Odin. On ne verrait pas ce que cette fable mythologique, qui peut être fort belle en soi, aurait de commun avec la tradition d'Attila, si les poëtes scandinaves, confondant le roi des Huns parmi les demi-dieux de l'odinisme, ne l'avaient rendu doublement amoureux de la veuve de Sigurd et de son trésor.
Il paraît que cette invention moitié symbolique et moitié réelle, formulée d'ailleurs dans des chants d'une mâle beauté, eut un grand succès chez les races germaniques, puisqu'elle revint de la Scandinavie dans l'Allemagne méridionale avec son cadre mythique et tout son cortége de fantômes. Toutefois, dans ce retour qui eut lieu au xe siècle et donna naissance à tout un cycle de poëmes germaniques sur les Niebelungs, poëmes dont le plus développé et le plus parfait est le Niebelungenlied, rédigé, à ce qu'on croit, au xiie siècle, la conception scandinave reçut de grandes altérations qui affectèrent, non-seulement le caractère des deux principaux personnages, Attila et sa femme Crimhilde (la Gudruna des poëmes germaniques), mais encore le dénoûment de la fable. Sous cette nouvelle formule, la tradition occidentale alla se développant du xe siècle au xiiie, en rattachant à elle par des emprunts la tradition visigothe de Walter d'Espagne, ainsi que les données de la tradition orientale. Il en résulta un nombre considérable de poëmes épisodiques tels que la Cour d'Attila, le Jardin des Roses, la Colère de Crimhilde, le Chant de Siegfried, la Lamentation des Niebelungs, Bitérolf d'Espagne, etc., et nombre d'autres pièces contenues dans le Livre des Héros (Helden-Buch). La tradition occidentale, dans son épanouissement, dépassa de beaucoup la tradition orientale sur laquelle elle s'était primitivement greffée.
Son succès parmi le peuple fut au moins égal à la vogue de celle-là, car les nouveaux champions avaient de plus que Théodoric et ses braves l'avantage d'être des Germains de l'ouest. On marqua de leur nom les sites les plus pittoresques de la vallée du Rhin. Entre Worms et Spire, on montra une prairie qui avait été jadis, disait-on, le jardin des roses que la belle Crimhilde avait planté de ses mains et que les héros arrosèrent du plus pur de leur sang. C'était là que Théodoric s'était battu contre Siegfried, et qu'Attila lui-même était venu jouter. Ailleurs, on plaça le merveilleux jardin dans une île du fleuve entourée d'âpres rochers, comme le jardin d'Armide. Worms possédait dans ses murs le palais des géants. Siegfried le Corné avait sa tombe dans le cimetière de Sainte-Cécile, où l'on conservait soigneusement sa lance, formée d'un énorme sapin. Pour plus de ressemblance avec Théodoric de Vérone, on prétendit qu'il n'était point mort, et qu'il résidait vivant sous la dalle gigantesque de son sépulcre. Un grand concours de paysans visitait annuellement ce tombeau, qui devint un lieu de pèlerinage. En 1488, l'empereur Frédéric III, passant à Worms les fêtes de Pâques, ne manqua pas de s'y rendre comme tout le monde, et l'idée lui vint d'expérimenter par lui-même si le géant Siegfried avait réellement existé. Appelant à lui son intendant, il lui remit 4 ou 5 florins. «Va trouver le bourgmestre, lui dit-il, et ordonne-lui de faire ouvrir cette fosse, pour que je voie ce qu'il y a dedans.» Le bourgmestre prit l'argent, loua des ouvriers et fit creuser la terre sans rien trouver jusqu'à ce que des sources profondes, jaillissant à gros bouillons, eussent interrompu l'ouvrage et dispersé les travailleurs. L'empereur, si nous en croyons la chronique de Worms, s'en retourna bien convaincu que le géant Siegfried n'était qu'un mensonge; mais le peuple n'en continua que plus fort à chanter sur tous les tons la Thuringienne Crimhilde et ses deux maris Siegfried et Attila. En dépit des beaux esprits du xvie siècle et de leurs anathèmes contre les ignorants et les rustres qui écoutaient ces sottises et ne manquaient pas d'y croire, Siegfried et Théodoric, Crimhilde et Attila, descendus de la poésie à la prose, mais toujours populaires, défraient encore aujourd'hui les récits de la bibliothèque bleue d'outre-Rhin.
II. Caractère d'Attila dans les divers poëmes germaniques.--sa fin tragique de la main d'une femme.--traditions sue ildico.--hilldr la danoise, hildegonde, gudruna, crimhilde.--poeme de walter d'aquitaine; hildegonde chez attila; son enlèvement par walter.--chants scandinaves sur gudruna et atli; leur mariage.--atli tue les frères de gudruna pour avoir leurs trésors.--vengeance de gudruna.
Atli chez les Scandinaves, Atla chez les Anglo-Saxons, Athil, Athel, Hettel, Etzel chez les Allemands, sont les différents noms que la tradition donne au roi des Huns. Atli au pâle visage habite une citadelle bâtie près du Danube, où nuit et jour veillent des hommes d'armes: c'est là qu'il boit le vin à pleine coupe dans la grande salle de son Valhalla492. Beaucoup moins rude et moins sauvage, l'Etzel des Allemands a fait d'Etzelburg, sa ville, un théâtre perpétuel de festins et de joutes, et le rendez-vous favori des guerriers et des dames. Si le roi des Huns gagnait au contact des héros de l'Edda une sorte de férocité norvégienne, en revanche il s'est grandement adouci dans les chants des Minnesingers; il a pris en vivant près des chevaliers des idées et des vertus toutes chrétiennes. Cependant, si débonnaire qu'on le représente dans le dernier état de la tradition, où il se rapproche beaucoup du Charlemagne des poëmes romans, il plane toujours autour de lui on ne sait quelle sombre fatalité et comme une atmosphère chargée de catastrophes. Par une vague réminiscence des préjugés gothiques qui faisaient les Huns fils des sorcières et des mauvais génies, l'Atli des Scandinaves a pour mère une magicienne et pour sœur une valkyrie. L'une et l'autre tradition nous le peignent comme un conquérant rassasié de victoires et ne songeant plus qu'à la paix; dans les poëmes allemands, il est franc, ouvert, loyal; les poëmes scandinaves lui donnent plus de finesse et de ruse. «Oh! dit l'Edda, Atli était un roi prudent493!»
Edda. Atla-Mâl.
Arrivé au comble de la puissance, le roi des Huns a donc déposé les armes; il ne les reprend plus que par caprice ou pour servir ses amis. Que lui manque-t-il en effet? Le Hunalant, son empire, renferme douze royaumes puissants: «de la mer à la mer tout est à lui». Il n'a plus qu'à dépenser gaiement ses trésors dans une cour brillante où se passent les aventures les plus variées de combats et de galanterie. La reine Kerka, que les Scandinaves appellent Erkia, et les Allemands Herkhé ou Helkhé, fait les honneurs du palais, aidée par Théodoric494, le miroir des héros, l'hôte et le fidèle ami du roi. Un poëme particulier, intitulé la Cour d'Etzel, est consacré à chanter ces magnificences et ces plaisirs.
«Il y avait en Hongrie, dit le poëme, un roi bien connu qui se nommait Attila: on ne trouvera jamais son pareil. En richesse et en libéralité, nul ne l'égala jamais. Douze rois le servaient couronne en tête; douze royaumes lui obéissaient, douze ducs, trente comtes, des chevaliers, des écuyers, des hommes d'armes sans nombre. Ce roi était humain et juste: on ne trouvera jamais son pareil495!
Heldenbuch, Etzels Hofhaltung, Str. i.
«Le roi Artus aussi fut puissant, mais non pas comme Attila..... Arrivait qui voulait chez lui, car aucune porte n'était fermée. «Qu'on laisse mon palais ouvert, disait le roi plein de bonté; aussi loin que s'étend le monde, je ne me connais aucun ennemi. A quoi me servent des portes où aucun soldat ne fait le guet?»
Le poëme de la Cour d'Etzel compare Attila au roi Artus; le poëme de Bitérolf d'Espagne le compare au roi Salomon, qui sut si bien, dit-il, accommoder sa vie et ses désirs; «mais Salomon, dans tout son éclat, n'eut jamais autant de chevaliers, ajoute Bitérolf, que j'en ai vu une fois chez Attila le riche496». Quand le roi des Huns avait fait annoncer une fête, les chemins se couvraient de gens de toute sorte qui accouraient à Etzelburg. Les guerriers chevauchaient avec leurs dames. On voyait arriver pêle-mêle des chrétiens et des païens, des Russes et des Grecs, des Polonais et des Valaques, des Thuringiens et des Danois; on s'y rendait à travers les montagnes et les fleuves, des contrées de l'Italie, de la France et de l'Espagne497. Le tableau de ces fêtes est commun aux traditions du cycle de Théodoric et à celles du cycle des Niebelungs.