Note 496: (retour) Biterolf und Dietlieb., v. 284.
Note 497: (retour) Nibelungenlied., v. 5365, seqq.
Hoc melius fore quam vitam simul ac regionem
Perdiderint, natosque suos, pariterque maritas.

Walt. Aquit., v. 22 et seqq.

Le poëme de Walter d'Aquitaine, plus sobre de détails, nous donne, en quelques traits simples et énergiques, une idée de la force irrésistible dont le souvenir traditionnel entourait le roi des Huns.

Un jour qu'il se sentait en humeur de guerroyer, Attila, dit le poëme, fait plier ses tentes et marche du côté du Rhin. Ghibic, roi des Franks, célébrait alors dans Worms, sa capitale, la naissance de son fils aîné Gunther; tout le pays était en liesse, quand le bruit se répand subitement qu'une armée «nombreuse comme les étoiles du ciel, serrée comme les grains de sable du Rhin», approche en remontant le Danube. Les chefs des Franks courent au conseil. «Que faut-il faire? demande le roi.--Proposer la paix, répondent ceux-ci d'une commune voix. Si l'ennemi nous tend la main, nous la lui tendrons aussi; nous lui donnerons des otages et nous lui paierons tribut. Mieux vaut céder au roi des Huns que de risquer d'un seul coup nos vies, notre patrie, nos enfants et nos femmes.» Ghibic va donc au-devant d'Attila avec de riches cadeaux et un otage de noble sang; comme il ne peut offrir son propre fils Gunther, «qui a besoin de sa mère», dit le poëte, son choix s'est porté sur Hagen, adolescent de haute lignée, sorti de la vraie race des Troyens. Le roi des Huns accepte les présents et l'otage, accorde la paix et se dirige à l'est des Gaules vers le pays des Burgondes.

C'était Herric le riche et le vaillant qui gouvernait cette contrée, et près de lui grandissait sa fille unique, son plus cher amour et l'héritière de tous ses trésors, Hildegonde, la perle de Burgondie498. Herric se trouvait par hasard à Châlons quand l'armée des Huns déboucha sur les rives de la Saône. La terre, foulée sous les pieds de tant de chevaux, rendait un sourd gémissement; le son des boucliers, répercuté dans l'air, retentissait comme un tonnerre lointain, et la campagne, couverte d'une forêt d'acier, semblait lancer des éclairs. «Tel, ajoute le poëte que nous ne faisons que suivre en le raccourcissant, tel le soleil, aux extrémités de l'Orient, éclate en jets lumineux, lorsqu'à l'aube du jour son globe ardent repousse et fend l'Océan soulevé.» Or voici que la sentinelle qui fait le guet sur les murs de Châlons, levant les yeux au ciel, s'écrie avec terreur: «J'aperçois là-bas un nuage de poussière; c'est l'ennemi qui vient: fermez les portes499!» Le conseil des Burgondes s'assemble. «Je sais, dit le roi, ce qui s'est passé chez les Franks. Si ce vaillant peuple a cédé, pourquoi ne céderions-nous pas500? Mes trésors seront à Attila; j'ai encore une fille unique que j'aime plus que mes yeux, mais je la donnerai volontiers en otage pour sauver le pays des Burgondes.» Aussitôt des envoyés partent; Attila le grand chef les accueille bien, suivant son usage, et leur dit: «J'aime mieux alliance que bataille; les Huns veulent régner plutôt par la paix que par les armes; mais, si on leur résiste, ils tirent l'épée et frappent, quoi qu'ils en aient501. Si donc votre roi vient à moi, et s'il me donne la paix, je la lui rendrai.» Herric sortit de Châlons emmenant sa fille et se faisant suivre de ses trésors; il offrit les uns et laissa l'autre en otage. C'est ainsi que la perle de Burgondie partit pour un lointain exil.

Note 498: (retour)
..... Pulcherrima gemma parentum.

Walt. Aquit., v. 74.

Note 499: (retour)
Forte Cavillonis Herricus sedit, et ecce
Attollens oculos speculator vociferatur:
Quænam condenso consurgunt pulvere nubes?
Vis inimica venit: portas jam claudite cunctas.

Ibid., v. 53 et seqq.

Note 500: (retour)
Si gens tam fortis, cui nos simulare nequimus,
Cessit.....

Walt. Aquit., v. 58.

Note 501: (retour)
Pace quidem Hunni malunt regnare, sed armis
Inviti feriant, quos cernunt esse rebelles.

Ibid., v. 69-70.

Restaient en Gaule les Aquitains, c'est-à-dire les Visigoths. Attila ne voulut pas retourner chez lui sans les avoir aussi visités. Il marche donc à grandes journées dans la direction de l'ouest, mais les Aquitains ne l'attendent pas; leur roi Alfer, qui ne croit point se déshonorer en suivant l'exemple des Burgondes et des Franks, s'avance au-devant de lui avec son fils Walter, qu'il lui présente comme otage. Walter, dans la première fleur de la jeunesse, porte au fond de son cœur le germe du héros. Il trouve sous les tentes des Huns Hildegonde, qui est sa fiancée, car Alfer et Herric se sont fait serment jadis d'unir leurs enfants sitôt que l'âge du mariage serait venu. Vainqueur par sa seule présence, Attila n'a plus qu'à regagner les bords du Danube: il donne le signal du départ, et l'armée des Huns s'achemine joyeuse, emportant dans ses bagages d'immenses richesses et trois jeunes otages de royale lignée, Walter, Hagen et Hildegonde.

Ce morceau, qui forme l'introduction des aventures de Walter, et qui met en scène les quatre personnages principaux du poëme, est peu historique assurément, en ce sens que les actes qu'il prête au roi des Huns ne peuvent point avoir été accomplis comme il les raconte; toutefois il est historique en tant que reflet des impressions contemporaines. Rien n'empêche même que les relations qu'il suppose entre les Huns d'un côté, les Franks et les Burgondes de l'autre, ces soumissions volontaires, ces offres empressées d'otages, n'aient eu lieu au delà du Rhin de la part des Franks et des Burgondes de la Germanie; l'invraisemblance est de les attribuer aux Germains établis en Gaule. Il faut faire aussi la part de la donnée poétique et des nécessités qu'elle entraînait à sa suite. Sans une expédition des Huns en Aquitaine, on ne comprenait plus ni la captivité de Walter près d'Attila, ni l'enlèvement d'Hildegonde: la fiction était imposée au poëte par le sujet même.

Je ne suivrai pas le roi des Huns dans toutes les guerres fabuleuses que lui prête la tradition, ses expéditions en Russie, où il enlève sa favorite Herkhé502 sa marche en Italie pour rétablir Théodoric sur le trône de Vérone, enfin la bataille de Ravenne, dans laquelle Hermanaric et Odoacre sont vaincus par son concours503: ces inventions romanesques ne nous apprendraient rien, car elles sont trop loin de l'histoire. Mon but principal est de chercher dans la tradition quelque application aux faits historiques. Or il n'en est pas de plus obscur que la mort d'Attila et le rôle que put jouer dans cette catastrophe la jeune fille qu'il venait d'épouser, et que son nom d'Ildico nous fait reconnaître pour une Germaine. La tradition des peuples germains fournirait-elle quelque éclaircissement sur ce point spécial? Voilà ce que je me suis demandé. J'ai vu plus qu'un intérêt de curiosité à une recherche pareille, et c'est ce qui me l'a fait entreprendre.

Note 502: (retour) Wilkinasaga, c. 272, 273, seqq.
Note 503: (retour) Heldenbuch, die Ravenschlacht.--Hadhubrant u. Hildebrant.--Wilkinasaga.

Résumons d'abord ce que l'histoire nous apprend sur les causes de cette mort fameuse. Pendant l'hiver de 453, à son retour de l'expédition d'Italie, et au moment où il se préparait à envahir l'empire d'Orient, le conquérant eut la fantaisie de se marier, d'ajouter une nouvelle femme à cette légion d'épouses et de concubines dont nous parlent les historiens. Séduit par la beauté d'Ildico, il la mit dans son lit; mais le lendemain, comme il tardait à paraître, et qu'un morne silence régnait dans la chambre nuptiale, les gardes enfoncèrent la porte et ne trouvèrent à la place de leur maître qu'un cadavre étendu dans une mare de sang: auprès du lit se tenait assise la nouvelle épouse, enveloppée dans son voile504. Cette mort était-elle naturelle? La rupture d'un vaisseau avait-elle étouffé le roi hun pendant son sommeil? Avait-il été assassiné, et sa jeune femme se trouvait-elle l'unique auteur du meurtre ou la complice d'une conspiration? Ces conjectures diverses coururent en même temps le monde barbare et le monde romain. L'hypothèse que le crime d'Ildico n'aurait pas été un acte isolé, mais l'effet d'un complot dans lequel auraient trempé quelques officiers d'Attila505, semble corroborée par les précautions mêmes que les fils du roi et les principaux chefs des Huns prennent pour expliquer sa mort. L'hymne chanté aux funérailles et destiné à donner, pour ainsi dire, la version officielle de l'événement, insiste avec une affectation visible sur le fait d'une mort naturelle arrivée au milieu des joies d'un mariage et des triomphes d'une victoire, mort qui ne réclame point de vengeance, comme si on avait besoin de rassurer une partie des vassaux des Huns sur quelque accusation mystérieuse, comme si enfin la politique avait commandé une déclaration d'oubli et de concorde, au nom de la conservation de l'empire, sur le cercueil de celui qui l'avait fondé. Les révoltes qui éclatèrent au bout de quelques mois, à l'instigation des Gépides, donneraient quelque consistance à cette supposition. Les enfants d'Attila voulaient probablement retarder l'époque d'une dissolution dont les signes s'étaient manifestés du vivant même du conquérant.

Note 504: (retour) Voir ci-dessus, t. i. Histoire d'Attila, c. 8, p. 228 et suiv.
Note 505: (retour) Joann. Malall. Chron., ad. ann. 453.--Cf. Hist. d'Attila, l. c.

Aucun écrivain contemporain ne s'explique sur ce sujet si controversé plus tard. Dans le siècle suivant, on voit se produire collatéralement les deux versions principales avec leurs variantes. Cassiodore nous dit, dans sa chronique, que le roi des Huns fut emporté par une hémorragie nasale; le comte Marcellin, homme lettré et homme d'État ordinairement bien informé, le fait mourir d'un coup de couteau que lui porte une femme; il ajoute que cependant quelques-uns avaient parlé d'un vomissement de sang. Cette version d'un assassinat, que le comte Marcellin donne comme la plus accréditée, la chronique d'Alexandrie la répète. «Il dormait, dit-il, à côté d'une jeune fille des Huns quand il expira, et cette fille fut soupçonnée de sa mort506.» Jornandès reproduit l'opinion de Cassiodore sur la mort naturelle; mais, en même temps, il cite ce chant funèbre où l'on proclame avec satisfaction que la mort d'Attila ne demande point de vengeance507. Aux viie, viiie et ixe siècles, l'autre version prévaut, et on la trouve commentée et grossie de détails qui tendent à l'expliquer. Agnellus, l'historien des pontifes de Ravenne, écrit qu'Attila périt poignardé par une misérable femme, a vilissima muliere cultro defossus. Le poëte saxon de Charlemagne, qui vivait à la fin du ixe siècle, ajoute que cet assassinat fut la punition d'un crime. «C'est la main d'une femme, s'écrie-t-il, qui a précipité le roi des Huns au fond du Tartare. La nuit avancée soufflait sur tout ce qui respire une torpeur profonde, et Attila, chargé de vin, s'était endormi; mais sa cruelle épouse ne dormait pas. L'aiguillon de la haine la tint en éveil durant cette nuit terrible, et reine elle trancha les jours du roi par un odieux attentat. Pourtant ce crime n'était qu'une vengeance: elle faisait payer à son mari la mort de son père assassiné508.» Enfin nous trouvons une dernière circonstance du fait chez un chroniqueur du xiie siècle: «Cette jeune fille, dit-il, avait été enlevée de force après le meurtre de son père509.» C'était donc une opinion répandue et accréditée dans le monde entier, dès le lendemain de la mort d'Attila, que cette mort avait été violente et qu'elle avait été le fruit de la vengeance d'une femme.

Note 506: (retour) Noctu cum pellice Hunna, quæ puella de nece suspecta fuit, dormiens... Chron. Pasch.--Marcellin. comit. Chron. ad. ann. 453.
Note 507: (retour) Quis ergo hunc dicat exitum, quem nullus existimat vindicandum? Jorn., R. Get., 49.
Note 508: (retour) V. la citation ci-dessus, p. 160.
Note 509: (retour) A puella quam, patre occiso, vi rapuit. Chronogr. Sax. ap. Leibnitz., Script. rer., Brunsvic.

Tels sont les témoignages qui nous viennent de l'antiquité; voyons si la tradition les confirme, et si, dans le nombre des femmes qu'elle prête à Attila, il s'en trouve quelqu'une dont les traits rappellent de près ou de loin ceux d'Ildico. Disons d'abord que ce nom, altéré par l'orthographe grecque, se compose de deux mots, dont le premier est infailliblement Hilde, et le second peut être interprété par Wighe ou par Gunde, de sorte que le véritable nom de la dernière épouse d'Attila serait Hildewighe ou Hildegunde, mots qui signifient tous deux guerrière, héroïne. Ce mot Hilde, toutes les fois qu'il se rencontre dans la composition d'un nom de femme, indique que cette femme est inspirée par Hilda, la Bellone des Germains, ou placée sous sa protection510. Or, des quatre femmes que la tradition nous mentionne comme ayant exercé une action tragique sur la destinée d'Attila, trois portent dans leur nom la syllabe Hilde: ce sont Hilde ou Hilldr la Danoise, Hildegonde (Gunde ou Gude est une autre désignation de la déesse de la guerre) et Crimhilde, ou plus correctement Grimhilde, l'héroïne cruelle. Le nom de la quatrième, Gudruna, réunit les deux idées de guerre et de magie: Gudruna, c'est une femme vaillante et qui sait les runes.

Note 510: (retour) Wachter Glossar., col. 247.

Nous nous occuperons d'abord de la Danoise Hilldr, fille d'un roi que les uns appellent Hagen et les autres Hartmut (âme dure). Hettel ou Attila en est aimé et l'aime. Hilldr se laisse séduire et s'enfuit avec lui; mais Hagen qui les poursuit, atteint le ravisseur et lui livre un furieux combat, à la suite duquel le gendre et le beau-père font la paix et s'embrassent. Hilldr est fragile, et son amour pour Attila a bientôt passé. Tout son souci depuis lors est de ranimer la guerre entre son père et son mari, et, comme elle est magicienne, elle leur jette un sort. Chaque nuit elle chante, et à sa chanson les deux guerriers, quittant leur couche, se cherchent dans les ténèbres l'épée au poing, et se battent jusqu'au jour511. Une variante de cette fable nous donne le nom de Gudruna au lieu de celui de Hilldr. Nous retrouvons ici les éléments principaux des faits que nous cherchons, mais Hilldr n'est encore qu'un vague profil d'Ildico.

Note 511: (retour) Edda Snorr., 163, 164.--Grimm., p. 327.

De Hilldr la Danoise, nous passerons à Hildegonde, dont j'essaierai de reconstruire l'histoire à l'aide des monuments de toute sorte que la tradition me fournit, et je commencerai mon récit au moment où la fille du roi Herric, la blanche perle de Burgondie, remise comme otage aux mains d'Attila, arrive sur les bords du Danube avec son jeune fiancé Walter d'Aquitaine et le Frank Hagen, descendant direct de Francus, fils d'Hector512. Rien n'est plus noble et plus généreux que l'hospitalité que reçoivent ces trois enfants. Ospiru, la reine des Huns, traite Hildegonde comme sa propre fille; elle lui confie l'intendance de son palais et les clefs du trésor royal. «Hildegonde, dit le poëte, est plus reine que la reine elle-même513.» Hagen, et surtout Walter, rencontrent dans Attila une affection non moins grande: c'est lui qui préside à leurs jeux guerriers, et qui leur apprend à manier l'arc et la lance; il fait plus, il veut qu'ils étudient les sciences, et que, «croissant à la fois en intelligence et en vigueur, ils surpassent les braves par la force du corps et les sophistes par l'esprit514.» En un mot, ils eussent été ses héritiers propres, qu'il ne les eût pas mieux élevés. Ils grandissaient donc en vaillance comme Hildegonde en beauté. Sur ces entrefaites, le roi Ghibic meurt à Worms, laissant le trône des Franks à Gunther, son fils, et Hagen, que cette mort semble dégager de ses obligations d'otage, s'enfuit du pays des Huns. Le roi et la reine, craignant pour Walter l'effet de ce mauvais exemple, conviennent ensemble de le marier, afin de l'attacher à leur service par des liens plus forts, et ils lui offrent la fille d'un des satrapes de la cour avec de vastes domaines à la campagne et une maison à la ville; Walter refuse tout. «Que ferais-je d'un domaine? répond-il au roi. Je serais obligé d'y construire des cabanes et d'y surveiller des laboureurs. Que ferais-je d'une femme? Je songerais à elle et à mes enfants515. O roi, mon très-bon père, ne me donne pas de pareilles chaînes; je ne veux que guerroyer et te servir.» Walter mentait: il aimait Hildegonde, et n'avait point oublié que leurs pères les avaient fiancés autrefois.

Note 512: (retour)
... Veniens de germine Trojæ.

Walt. Aquit., v. 28.

Note 513: (retour)
... Modicumque deest quin regnet et ipsa.

Ibid., v. 113.

Note 514: (retour)
Robore vincebant fortes, animoque sophistas.

Ibid., v. 103.

Note 515: (retour) Walt. Aquit., v. 124.--166.

Cependant une guerre éclate: c'est Walter qui conduit l'armée des Huns, et, «dans le jeu du frêne et du cornouiller516 qui se mêlent en tourbillons, percent les poitrines ou se brisent sur les boucliers,» Walter, passé maître, reste immobile comme un roc. Grâce à lui, la victoire appartient aux soldats d'Attila, qui rentrent dans leur ville au son joyeux des cors, ombragés de rameaux verts en signe de triomphe, et pliant tous sous le poids du butin. Walter, souillé de poussière et de sang, met pied à terre devant le palais, où ne se trouvent ni le roi, ni la reine, mais Hildegonde seule qui le reçoit. Après l'avoir embrassée et s'être assis, l'Aquitain lui demande à boire; la jeune Burgonde, avec empressement, remplit de vin une coupe d'or et la présente au guerrier; mais je laisserai parler ici le poëte, en bornant pour l'instant mon rôle à celui de traducteur:

Note 516: (retour)
Fraxinus et cornus ludum miscebat in unum.

Ibid., v. 185.

«Il vida la coupe et la lui rendit. La jeune fille avait senti la main de Walter presser la sienne: interdite, étonnée, elle restait muette, les yeux fixés sur ce visage belliqueux. Après un moment de silence, l'Aquitain lui dit: «Il y a bien assez longtemps que nous supportons l'exil, tout en sachant ce que nos pères ont voulu faire de nous. Pourquoi tarderions-nous à nous expliquer?» Hildegonde crut qu'il voulait rire517; elle se tut encore un instant, puis elle lui répondit: «Et vous, pourquoi feindre en paroles ce que vous n'éprouvez pas dans le cœur? Pourquoi me rappeler des choses que vous avez vous-même oubliées? Vous rougiriez assurément de reconnaître votre fiancée dans une pauvre captive.--Hildegonde, repart vivement le jeune homme, rappelle ton bon sens. Loin de moi l'idée de me jouer de toi; je ne t'ai rien dit que la pure vérité, sans déguisement et sans nuages. Nous sommes seuls ici, et, si ta pensée répondait à la mienne, si je pouvais croire que tu m'as gardé la foi que tu me promis dans l'enfance, je t'ouvrirais ici le mystère de mon cœur.» S'inclinant alors jusqu'aux genoux du guerrier, la jeune fille s'écrie toute tremblante: «Parle, ô mon seigneur, et j'obéirai; appelle-moi, je te suivrai; ta volonté sera désormais la mienne.--Eh bien donc! dit Walter, notre exil m'ennuie; je rêve sans cesse à mon pays, et mon dessein bien arrêté est de fuir, comme Hagen, la terre des Huns; je serais déjà parti depuis plusieurs jours sans le chagrin que je ressens de laisser Hildegonde après moi.--Que mon seigneur commande donc, repart la jeune fille; bonheur ou malheur, tout me sera doux pour son amour.»

Note 517: (retour)
Virgo per hironiam meditans hæc dicere sponsum,
Paulum conticuit...

Walt. Aquit., v. 233.

Là-dessus, Walter se penchant vers son oreille, lui dit tout bas:

«Toi qui as les clefs du trésor royal, retiens bien ce que je vais te dire. Tu y prendras un casque du roi, une cotte de mailles et une cuirasse portant la marque de l'ouvrier; ne manque pas d'y ajouter deux coffrets que tu rempliras de bracelets et de bijoux, tant que tu en pourras porter. Prépare quatre paires de chaussures pour moi, autant pour toi, et place-les dans les coffres pour les remplir518. Procure-toi aussi secrètement près des ouvriers une provision de hameçons de pêche, car poissons et oiseaux seront toute notre nourriture pendant la route. C'est moi qui serai le pêcheur et l'oiseleur aussi, si je peux. Je te donne huit jours pour achever ces préparatifs. Maintenant, comment fuirons-nous? Écoute-moi bien. Sitôt que le soleil aura sept fois accompli son tour, j'offrirai un grand festin au roi, à la reine, aux satrapes, aux ducs, aux servants; je les ferai boire tellement que pas un ne sache plus ce qu'il fait: ceci sera mon affaire. Toi, ménage-toi bien, et ne bois de vin que ce qu'il faudra pour étancher ta soif519. Dès que les gens de service se lèveront, cours à ton office d'échanson; puis, quand mes convives seront tous ensevelis dans l'ivresse, nous nous dirigerons vers les contrées de l'Occident.»

Note 518: (retour)
Inde quater binum mihi fac de more cothurnum;
Tantumdemque tibi patrans imponito...

Walt. Aquit., v. 265.

Note 519: (retour)
Tu tamen interea mediocriter utere vino,
Atque sitim vix ad mensam restinguere cura.

Walt. Aquit., v. 279.

La semaine s'écoule, et le jour marqué arrive. Tout est joie et magnificence dans la maison de Walter; des voiles peints décorent la salle du banquet et un trône de soie brochée d'or est préparé pour le roi. Attila paraît. Il place à ses côtés les deux plus hauts personnages, et le commun des convives va se ranger par ordre autour des tables: chaque table en reçoit cent. Les nappes de pourpre chargées d'ornements d'or et de plats se couvrent et se découvrent par intervalles; les mets exquis succèdent aux mets, le vin épicé écume dans les larges coupes. Walter, par ses paroles, encourage les convives et aiguillonne le zèle des serviteurs. Le repas fini, on dessert, et l'Aquitain, se tournant vers son maître, lui dit gaiement: «Il vous reste à nous faire une grâce, ô roi! c'est de permettre que nous portions votre santé.» A ces mots, des officiers posent sous la main d'Attila un énorme vase richement ciselé dont les figures en bosse représentent les hauts faits des Huns: le roi le soulève, le vide d'une seule haleine et commande à tous de l'imiter. Les échansons passent, repassent, se croisent sur tous les points; on ne voit que coupes pleines qu'on apporte, que coupes vides qu'on remporte, et l'hôte ne cesse de joindre ses exhortations à celles du roi; c'est à qui boira le plus vite et le mieux: une ivresse ardente règne bientôt dans la salle. «Toute tête se trouble, nous dit le poëte, toute langue balbutie, et les plus fermes héros ont peine à se tenir sur leurs pieds520». L'orgie bachique, par les soins de Walter, se prolonge fort avant dans la nuit; un convive fait-il mine de quitter la salle, il l'arrête et le force à se rasseoir jusqu'à ce que tous, chargés de sommeil et de boisson, aient roulé çà et là sur la terre. L'Aquitain, profitant alors du moment, se lève et s'esquive à pas de loup; Hildegonde était absente depuis longtemps. «On eût mis le feu à la maison, que nul de ceux qui s'y trouvaient ne l'aurait senti, pas un n'aurait pu dire ce qui s'était passé.» J'espère qu'on me pardonnera d'avoir donné in extenso cette peinture d'une belle fête telle qu'on les rêvait au moyen âge; d'ailleurs celle-ci ne manque point de vérité historique, c'est la poétisation du dîner de Priscus chez Attila.

Note 520: (retour)
Balbutiit madido facundia fusa palato,
Heroas validos plantis titubare videres.

Walt. Aquit., v. 312 et seqq.

Hildegonde était prête à partir, les coffrets et les armes étaient là. Walter prend lui-même dans l'écurie son cheval, le roi des chevaux, Lion521, qu'il avait nommé ainsi à cause de sa force et de son audace; il le selle et le bride, attache à ses flancs les coffrets pleins d'or, place sur la croupe de légères provisions, et remet aux mains de la jeune fille les rênes flottantes.

Note 521: (retour)
De stabulis victorem duxit equorum,
Quem ob virtutem vocitaverat ille Leonem.

Ibid., v. 323.

Lui-même, cuirassé, le casque ombragé d'une aigrette rouge, les jambes munies de grands jambards d'or, semblait un géant, nous dit le poëte522. Deux épées pendent à ses côtés, suivant l'usage des Huns: celle de gauche est double et celle de droite n'a qu'un tranchant. Dans cet équipage, ils quittent la terre d'exil; Hildegonde conduit le cheval; Walter tient dans sa main droite, avec sa lance, la ligne qui doit tromper le poisson et le saisir au sein de l'onde. Ils marchent toute la nuit gagnant de l'avance, et, quand l'aube paraît à l'horizon, ils se jettent dans les bois, cherchant les lieux déserts et l'ombre; mais la jeune fille ne sait pas surmonter ses frayeurs, le moindre bruit la fait tressaillir; un souffle l'inquiète, un oiseau qui vole, une branche froissée, font battre son cœur avec violence523.

Note 522: (retour)
... Lorica vestitus more gigantis.

Walt. Aquit., v. 330.

Note 523: (retour)
... In tantumque muliebria pectora pulsat,
Horreat ut cunctos auræ ventique susurros,
Formidans volucres, collisos sive racemos.

Ibid., v. 347 et seqq.

Que devenaient pendant cette fuite le roi et sa cour, ensevelis dans le vin? Il était midi qu'aucun ne s'était réveillé: ils dormaient encore pêle-mêle, jonchant le dessous des tables et le pavé des portiques. Enfin cette fourmilière se secoue; chacun cherche l'hôte du lieu pour lui rendre grâce et le saluer. Attila, soutenant à deux mains sa tête appesantie, descend lentement de son siége et appelle Walter; mais Walter n'est point là. On le cherche sous les portiques, on le cherche dans tous les coins de sa maison; nul ne l'aperçoit, ni donnant ni debout. Ospiru non plus ne voit point venir Hildegonde, toujours si exacte à lui apporter son vêtement: alors elle devine tout. «Festin maudit! s'écrie-t-elle; Walter, l'honneur de la Pannonie, s'est enfui, et il a emmené avec lui Hildegonde, ma chère élève524». Ainsi la reine exprimait sa douleur; mais la colère du roi ne connaît pas de bornes: il déchire sa tunique du haut en bas et reste comme frappé d'éblouissement. «Ses idées, dit le poëte, errent çà et là au gré d'un orage intérieur, comme les tourbillons de sable au gré des tempêtes de la mer525». Il ne prononce que des mots sans ordre et sans liaison. Un jour entier il refuse toute nourriture, et, la nuit venue, il ne peut fermer l'œil; il se tourne et retourne sur sa couche comme s'il avait un javelot dans le sein. Sa tête bat à droite et à gauche sur ses épaules. Tout à coup il se lève, court la ville comme un forcené, puis regagne son lit sans le trouver plus paisible. Telle fut la nuit d'Attila. Au point du jour, il mande à lui ses officiers: «Que l'on parte, leur dit-il, qu'on les poursuive; qu'on me ramène Walter en lesse comme un chien méchant. Celui qui me le livrera, je le couvrirai d'or de la tête aux pieds, je l'enterrerai dans l'or526!....»

Note 524: (retour)
O destestandas quas heri sumpsimus escas!
........................................
Hiltgundem quoque mi caram deduxit alumnam.

Walt. Aquit., v. 375 et seqq.

Note 525: (retour)
Ac uti Æolicis turbatur arena procellis,
Sic intestinis rex fluctuat undique curis.

Ibid., v. 382.

Note 526: (retour)
... O si quis mihi Waltarium fugientem
Afferat evinctum, cen nequam forte lyciscam!
Hunc ego mox auro vestirem sæpe recocto,
Et tellure quidem stante hinc atque inde onerarem,
Atque viam penitus clausissem vivo talentis.

Ibid., v. 401 et seqq.

Le poëte nous dit que nul n'osa partir, ni ducs, ni comtes, ni chevaliers, tant le nom de Walter inspirait de frayeur; mais un autre récit traditionnel fait foi qu'il se trouva douze guerriers déterminés qui se mirent en route au grand galop de leurs chevaux.

Arrêtons-nous un instant à cette peinture de la douleur d'Attila, sur laquelle le poëte insiste comme à plaisir. Dans ce désespoir qu'éprouve le Hun à la fuite d'Hildegonde et de Walter, désespoir dont toutes les angoisses nous sont détaillées avec une sorte d'affectation, faut-il ne voir que de la colère? Au contraire, la rage aveugle et insensée qui lui fait perdre un temps précieux pour la poursuite des fugitifs n'a-t-elle pas tous les caractères de la passion? Évidemment Attila aime Hildegonde, et c'est au moment où il voit qu'elle lui est ravie et qu'elle en aime un autre, c'est en ce moment où tout semble perdu, que sa passion se révèle à lui, et éclate au dehors avec une violence frénétique. Si le poëte ne nous le dit pas expressément, il nous le fait entendre assez, et il n'avait pas besoin d'une explication plus formelle avec des lecteurs qui connaissaient d'avance toute l'histoire comme on connaît un conte populaire. Il s'agissait ici particulièrement de la fuite de Walter et d'Hildegonde et de leur rencontre avec les Franks, et tout porte à croire que d'autres poëmes du même cycle étaient consacrés à la peinture d'Attila amoureux. Pour suivre le fil de notre histoire, nous dirons qu'Hildegonde et Walter passèrent en route quatorze jours, suivant la nuit les chemins battus, évitant le jour les villages et les champs en culture. Ils dormaient dans des cavernes ou sous des bois épais, côte à côte, mais comme frère et sœur, nous dit le poëte. Souvent, quand Walter dormait, Hildegonde faisait le guet. Rencontraient-ils un ruisseau, Walter y jetait sa ligne; traversaient-ils un bois, il tendait ses gluaux, ou il abattait les oiseaux à coups de flèches. C'est ainsi qu'ils vécurent tout le long du voyage, car leurs faibles provisions avaient été bientôt épuisées; mais, ajoute le poëte, ils allaient revoir leur doux pays, et cette pensée leur donnait des forces.

Des récits traditionnels différant du poëme affirment positivement qu'ils furent atteints par les hommes d'Attila, que Walter mit tous les douze hors de combat. Le poëme les fait arriver sans encombre jusqu'aux bords du Rhin, où ils tombent sous la main de brigands plus redoutables cent fois que les Huns, sous la main de Gunther et des guerriers franks. Un poisson du Danube donné par Walter à un batelier du Rhin pour prix de son passage527, et que celui-ci court vendre à Worms dans le palais du roi, met Gunther sur la piste. Il accourt avec ses braves pour enlever au fugitif ses coffrets et sa femme528; mais Walter, après avoir déposé son double trésor dans une caverne dont il défend l'entrée, les tue ou les met en fuite. Hagen lui-même ne rougit pas de se mêler à ce combat inégal contre un frère d'armes et un compagnon de captivité. Cette lutte, dans laquelle l'Aquitain montre sa supériorité sur tous les guerriers franks, est longuement détaillée dans le poëme; c'est même là, à vrai dire, la partie qui y est traitée avec le plus de complaisance, et j'en ai dit la raison probable. Le combat terminé ainsi à son honneur, Walter enfourche un cheval des Franks, replace Hildegonde sur son palefroi, et tous deux regagnent paisiblement l'Aquitaine, où ils se marient. Le moine de Fleury-sur-Loire finit ici son odyssée, tout en nous prévenant que son héros a traversé bien d'autres aventures qui ne sont pas de son sujet529: force à nous est donc de recourir aux autres poëmes et sagas sur Attila pour y suivre la trace d'Hildegonde.

Note 527: (retour)
Illi pro naulo pisces dedit antea captos...

Walt. Aquit., v. 432.

Note 528: (retour)
Ut cum scriniolis equitem des atque puellam...

Ibid., v. 600.

Note 529: (retour)
Qualia bella dehinc, vel quantos sæpe triumphos
Cœperit, ecce stylus renuit signare retusus.

Walt. Aquit., v. 1446.

Nous la trouvons d'abord avec son mari, devenu roi, dans une fête que donne Gunther au margrave Rudiger de Pechlarn, envoyé d'Attila. Franks et Visigoths se sont, à ce qu'il paraît, réconciliés, et Hildegonde brille au premier rang des beautés qui éblouissent Rudiger. Le galant margrave, qui se souvient de l'avoir vue près de la reine des Huns, demande à Walter la permission de l'embrasser, et, ajoute l'auteur du Poëme de Bitérolf, qui nous donne ces détails, «il pose un baiser sur ces douces lèvres fraîches comme la rose530.» Cependant la paix est de courte durée entre Attila et Gunther, et Walter vient au secours de Franks avec les guerriers d'Espagne et de France. Hildebrand, plein des colères d'Attila, s'emporte contre Walter, le ravisseur et le félon, et charge Rudiger de le provoquer au combat; Rudiger, qui estime le courage de Walter, n'obéit qu'à regret. Partout où il faut tenir tête aux Huns et à leurs alliés, Walter d'Espagne paraît au premier rang: c'est lui qui porte la bannière d'Hermanaric dans les guerres d'Italie531, il s'y mesure avec Dietlieb, le compagnon chéri de Théodoric, et, dans la rage qui les anime, les deux champions, transpercés mutuellement de leurs lances, restent pour morts sur le champ de bataille532. Hildegonde sans doute, à l'exemple de beaucoup d'autres héroïnes, avait suivi à la guerre Walter, dont elle semble avoir été inséparable. Faite prisonnière, fut-elle ramenée au roi des Huns comme otage en rupture de ban? Attila retrouva-t-il, à la vue de la jeune femme, la passion qu'il avait eue pour la jeune fille. La força-t-il à entrer dans son lit, et celle-ci vengea-t-elle, en le tuant, sa pudeur outragée et la mort de son mari? voilà ce que nous dirait peut-être la tradition, si nous la possédions complète, mais ce qu'à son défaut il est permis de supposer: Hildegonde de Burgondie serait dans ce cas une Ildico un peu plus complète qu'Hilldr la Danoise.