Biterolf., v. 6854.
Je ne saurais quitter Walter d'Aquitaine sans rapporter une anecdote passablement étrange, que nous lisons dans la chronique du monastère de la Novalèse, rédigée vers le xe siècle, partie d'après des documents écrits, partie d'après la tradition du couvent. Le monastère de la Novalèse, situé au pied du Mont Cenis, avait été une des premières fondations de l'ordre de Saint-Benoît, et, dans le cours des vie et viie siècles, il avait donné asile à beaucoup de personnages importants qui venaient y chercher un port contre les agitations du monde: ruiné au viiie pendant les guerres de Pépin, il se releva au xe, et c'est alors que, pour renouer la chaîne des souvenirs, quelques religieux zélés compilèrent la chronique de leur abbaye. Or voici un passage qu'on y rencontre.
«Autrefois vécut dans ce couvent un religieux d'une haute taille, d'une grande force et d'une figure martiale, malgré ses cheveux blancs. Il avait parcouru le monde entier, un bâton de pèlerin à la main, cherchant un monastère d'une discipline rude, où l'on pût se préparer convenablement au voyage qui suit cette vie mortelle533. Après avoir couru et cherché vainement bien des années, il lui arriva de visiter ce lieu, et il résolut de s'y fixer; mais, dans son humilité extrême, il ne voulut que l'emploi de frère jardinier, qu'il sollicita et qu'il obtint. Ce moine était sombre et bizarre; il ne se séparait jamais de son bâton, qui pendait comme une arme au mur de sa cellule. Des bandes ennemies ravageaient-elles la campagne, des brigands menaçaient-ils l'abbaye, il le détachait de son clou, s'absentait avec la permission de l'abbé, et alors le bâton jouait dans sa main d'une manière terrible. On se souvient qu'une fois il mit en fuite à lui seul toute une armée de bandits, et les habitants de la Novalèse parlent encore avec admiration de l'assommoir de Walter et de ses bons coups534. Près de lui vivait un jeune religieux d'une douce figure que l'on disait être son petit-fils. Tous deux ne songeaient qu'aux choses d'en haut, et leur plus chère occupation fut de se creuser dans le roc un sépulcre où ils devaient reposer l'un près de l'autre535. Ils y reposèrent en effet, et le moine qui traçait ces lignes avait maintes fois manié leurs ossements. Les habitants des environs visitaient cette tombe comme celle de deux saints, et un jour, pendant une épidémie, une dame d'un château voisin déroba la tête du plus jeune, qu'elle emporta en la cachant sous son manteau.»
On devine bien qu'il est question ici de Walter d'Aquitaine, et en effet le moine insère à ce sujet dans sa chronique un récit tout à fait conforme au poëme que nous analysions tout à l'heure, et qui n'en est même souvent que la reproduction textuelle. Le jeune compagnon de Walter était l'enfant du fils qu'il avait eu de sa femme Hildegonde au temps de leur jeunesse536. Ce fils n'était plus. La chronique se tait sur la catastrophe qui avait enlevé Hildegonde. Walter, laissé pour mort dans son combat avec Dietlieb, avait été rappelé à la vie et s'était guéri de ses blessures. Après d'autres traverses que nous ne savons pas, ayant perdu ce qui lui était cher, il était venu chercher le repos sous une règle qui pût dompter les violences de son âme; le vieux récit nous dit le reste.
Des scènes parfois gracieuses et riantes de la poésie du Midi, Gudruna nous transporte dans la poésie du Nord, aussi âpre et aussi sombre que son climat. La fille de Crimhilde et de Ghibic, l'inconsolable veuve de Sigurd, pleure jour et nuit la mort de son époux, et maudit ses frères Gunther et Hagen, qui l'ont assassiné. Elle repousse avec obstination le roi des Huns, qui demande sa main; mais Crimhilde lui fait boire le breuvage d'oubli, «breuvage amer et froid,» dit le poëte, et alors, le passé s'effaçant de sa mémoire, Gudruna oublie Siegfried et ses frères, et part joyeusement pour le royaume des Huns. Des guerriers franks l'accompagnent à cheval, des femmes gauloises la suivent en char. «Pendant sept jours elle gravit de fraîches montagnes, pendant sept jours elle fend l'onde sinueuse des fleuves, pendant sept jours encore elle traverse la terre sèche des campagnes;» elle arrive de cette façon à la citadelle élevée où le roi des Huns faisait sa demeure537.
La première nuit de leurs noces fut assombrie par des pressentiments et des rêves prophétiques: les Nornes (ce sont les Parques scandinaves) répandirent leurs enchantements sur Attila. Assailli d'images de meurtre, il se réveille épouvanté et dit à sa nouvelle épouse: «Oh! j'aime mieux l'insomnie que le sommeil avec de pareils rêves; j'aime mieux me rouler tout meurtri sur ma couche comme un malade que d'y rencontrer un pareil repos!» Elle aussi se trouva bientôt malheureuse. Les fumées du breuvage d'oubli, en se dissipant, lui ramenèrent l'image de Sigurd, mais elle ne ressentit plus son ancienne haine contre ses frères: elle avait pardonné.
Les chants de l'Edda nous montrent la jeune reine triste dans ce palais où le souvenir de son premier mari la poursuit jusque dans les bras du second. Elle y avait rencontré Théodoric, qui pleurait son royaume perdu; la communauté de tristesse les rapproche. D'un autre côté, Herkia, la reine Kerka de Priscus, qui ne figure ici que comme une concubine, épie Gudruna avec jalousie et remplit de soupçons le cœur de son maître538. Lui cependant ne cesse de réclamer le trésor de Sigurd, que Gunther et Hagen retiennent déloyalement, quoiqu'il soit la propriété de leur sœur; mais ni prières ni menaces n'ont d'effet sur eux. Cette partie de la fable est fort obscure, et on ne sait pas comment le roi des Huns parvient à s'emparer de la reine Crimhilde, l'enferme dans une caverne et l'y laisse mourir de faim. Beaucoup de chants épisodiques devaient se rattacher aux chants principaux et peindre les diverses péripéties de ce mariage mal assorti; la plupart sont perdus, mais un de ceux qui nous restent fera suffisamment apprécier leur caractère général.
«Gudruna.--Pourquoi donc, ô Attila, te montres-tu sombre et soucieux? Le sourire n'effleure plus tes lèvres: tes hommes se demandent pourquoi tu ne leur parles plus, et moi, je me demande pourquoi tu me fuis?
«Attila.--C'est qu'Herkia m'a tout révélé, ô fille de Ghibic! Elle m'a dit qu'elle t'avait surprise avec Théodoric, dormant sous la même couverture de lin, l'un à côté de l'autre.
«Gudruna.--Je suis prête à te jurer, par la pierre blanche qui repose au fond du chaudron bouillant, qu'il ne s'est rien passé entre Théodoric et moi dont le gardien le plus sévère ou un mari puisse s'offenser.
«Une seule fois, vraiment, j'ai embrassé le roi honoré, le chef des peuples; mais nos pensées n'étaient point à l'amour. Tous deux rongés de tristesse, nous nous racontions nos chagrins539.
«Qui m'assistera dans ma cause? qui m'accompagnera à l'épreuve du feu? Théodoric est seul. Des trente guerriers qui le suivirent dans son exil, pas un ne lui reste! Entoure-moi de mes frères en armes, entoure-moi de toute ma famille.
«Fais venir ici Saxo, le prince des hommes du Midi, lui qui sait par quels rites il faut consacrer le chaudron d'eau bouillante.--Sept cents hommes entrèrent dans la cour avant que la royale épouse eût plongé sa main dans le chaudron.
«A ce moment, elle s'écria avec angoisse:--Gunther n'est pas ici, je ne puis invoquer Hagen; mes doux frères, je ne les vois pas! Je pense bien que l'épée d'Hagen aurait pu venger une si grande injure, mais je n'ai que moi pour me justifier de la calomnie.
«Aussitôt, plongeant au fond de la chaudière la blanche paume de sa main, elle saisit et rapporta les verts cailloux540.--Voyez maintenant, hommes, voyez que je suis innocente; ma main est sans brûlure, et le chaudron bout à gros bouillons.
«Attila sourit dans son âme quand il vit intacte la main de Gudruna.--Qu'on m'amène maintenant Herkia; je veux qu'elle subisse aussi l'épreuve du feu, elle qui a médité une si noire vengeance.
«Celui-là n'a vu de sa vie chose misérable qui n'a pas vu comment les mains d'Herkia furent brûlées. On entraîna la jeune fille pour la jeter dans un marais infect, et ainsi Gudruna eut satisfaction de son injure541.»
Plusieurs années s'écoulent, et Attila voit avec bonheur grandir sous ses yeux deux fils, Erp et Eitille, qu'il a eus de Gudruna, et sur lesquels il reporte toute sa tendresse; d'un autre côté, sa passion pour l'or s'est réveillée: il veut recouvrer à tout prix l'héritage de Sigurd que lui ont volé les Niebelungs. Le plus complet des poëmes scandinaves, l'Atla-Mâl, nous introduit dans un conseil où le roi des Huns et ses principaux chefs délibèrent sur les moyens à employer pour reconquérir ce trésor, leur bien légitime. On décide qu'Attila attirera Gunther et Hagen dans sa ville sous le prétexte d'une brillante fête qu'il veut donner; puis, quand les hommes de l'ouest seront sous sa main, il faudra bien qu'ils rendent le trésor, ou qu'ils déclarent dans quel lieu ils l'ont enfoui. Gudruna, l'oreille au guet, a tout entendu, et, résolue à tout déjouer, elle charge l'envoyé d'Attila d'une lettre pour Gunther et d'un anneau d'or pour Hagen. La lettre, écrite en runes, avertit ses frères de ne point venir; mais l'envoyé d'Attila, qui connaît les runes, falsifie les caractères, et rend la lettre en partie illisible. L'anneau était entrelacé de poils de loup; mais l'envoyé d'Attila ne les a point remarqués, ou n'a pas deviné ce qu'ils signifiaient. A son arrivée au palais des Niebelungs, lorsqu'il a remis la lettre et l'anneau, Glomvara, femme de Gunther, observe le message avec défiance. «Pourquoi, s'écrie-t-elle, Gudruna ma sœur, si habile dans l'art des runes, a-t-elle tracé des caractères que je ne puis lire?» En même temps, Costbéra, la femme d'Hagen, disait en examinant l'anneau: «Voici des poils de loup qui veulent dire: Garde-toi des piéges542.» Elles parlaient en vain: de riches armures, présents d'Attila, suspendues au poteau de la salle, à la lueur d'un feu pétillant, éblouissaient les yeux des Niebelungs, et l'image de cette course lointaine, de ces fêtes et de ces combats absorbait toutes leurs pensées.
La nuit qui suit le message et qui précède le départ des princes est remplie de sombres pressentiments. Costbéra, couchée à côté d'Hagen, se réveille en sursaut toute pâle de frayeur.
«--Hagen, lui dit-elle, j'ai rêvé qu'un ours entrait dans cette chambre et grimpait sur notre lit, qu'il secouait violemment avec ses ongles; là, il nous saisit dans sa gueule, et nous ne pouvions nous défendre, car nous étions comme pétrifiés.--Laisse là tes visions, répondit Hagen; un ours blanc vu en songe, c'est une tempête qui doit éclater vers le soleil levant.
«J'ai rêvé aussi qu'un aigle voltigeait au-dessus de nous dans la grande salle, et que le battement de ses ailes faisait égoutter sur nos têtes une pluie de sang. Je fixai mon regard sur cet oiseau: il avait la figure d'Attila543.--Préparons-nous donc à chasser le buffle, car rêver d'aigle, c'est signe qu'on rencontrera des buffles. Rêve tout ce que tu voudras, ma femme chérie; tes rêves n'importent guère au roi des Huns.» Leur bavardage finit là, dit le poëte, car tout bavardage finit544.
«La même scène se passait dans le lit de Gunther, où Glomvara, en proie à des visions funestes, cherchait à empêcher son départ:--Gunther, lui disait-elle, j'ai cru voir en rêve un gibet où l'on te menait pendre545; les vers sortaient déjà de ton corps, et pourtant je te sentais vivant. Devines-tu ce que cela veut dire?
«Je rêvais aussi qu'on retirait de ton vêtement un poignard ensanglanté (quel rêve à raconter à un homme qu'on aime!); puis je vis une lance qui te perçait de part en part, et un loup hurlait à chaque extrémité.--Loups et chiens vus en rêve, répondit Gunther, c'est le présage d'un cruel massacre.
«Je rêvais, reprit Glomvara, qu'un fleuve débordé arrivait dans ce palais; il avançait en bouillonnant, et la voix de ses cataractes nous faisait frémir; il entra dans la salle en soulevant les bancs, et vous saisissant, Hagen et toi, dans un tourbillon, il vous brisa contre les murs; assurément cela n'annonce rien de gai.
«Je rêvais aussi que les filles de la mort, les cruelles Nornes, étaient venues ici la nuit dernière, dans leurs plus beaux atours, pour chercher un mari; elles étaient hideuses à voir! C'est toi, Gunther, qu'elles avaient choisi, et elles t'invitèrent à les suivre au banquet des trépassés546.--C'est trop me retarder par des discours, s'écria enfin Gunther; ce qui est arrêté est arrêté, nous partirons malgré tous les présages!»
Les présages n'étaient que trop véridiques, ainsi que la suite le prouva. Lorsque les hommes du Rhin, avec leur cortége de guerriers, arrivèrent à la demeure d'Attila, ils trouvèrent la ville barricadée comme pour un siége, et la porte rendit un bruit de verrous quand Hagen vint la heurter. «On n'entre pas aisément ici, lui dit en ricanant le messager qui les amenait: je vous conseille de retourner chez vous, ou plutôt attendez-moi un peu, afin que j'aille vous tailler une potence.» Les Niebelungs, pour toute réponse, lui fendirent la tête à coups de hache. La porte s'ouvrit et Attila parut: «Soyez les bienvenus parmi nous, leur dit-il, à la condition de me livrer le trésor qui appartient à Sigurd et qui est le douaire de Gudruna.--Tu ne l'auras jamais, répondit Gunther; et si nous devons mourir, vois par celui-ci, qui était un des tiens, que nous ne tomberons pas les premiers.» Et ils lui montrèrent le cadavre de son envoyé. Alors la bataille commença: les Huns saisirent leurs arcs, les Niebelungs leurs boucliers; les flèches et les javelots se croisaient et se heurtaient dans l'air. Tout à coup une femme se précipite entre les combattants: c'était la reine Gudruna, que le bruit avait attirée hors de son palais; sa chevelure était en désordre; elle avait arraché les colliers qui chargeaient son cou, et les anneaux d'argent roulaient brisés sur la poussière. Elle embrassa tendrement ses frères et essaya de les réconcilier avec son mari; mais elle n'y réussit pas.
Pendant la moitié du jour, la bataille dura sans se ralentir; le sang ruisselait sur la terre comme une rivière; enfin Gunther et Hagen, accablés par le nombre, sont faits prisonniers et enfermés tous les deux dans un cachot. Attila allait de l'un à l'autre, les menaçant de la mort s'ils ne lui déclaraient pas l'endroit où ils avaient caché son trésor; mais ni l'un ni l'autre ne voulait parler. «Hagen et moi, disait Gunther, nous nous sommes juré entre nous de ne jamais révéler notre secret; je ne puis te le dire, tant que Hagen sera vivant.» Alors on lui apporta un cœur sanglant placé sur un plateau: «Oh! ce n'est pas là le cœur d'Hagen l'intrépide, s'écria Gunther, c'est le cœur du lâche Hialla; il tremble sur ce plat, il tremblait deux fois plus fort dans la poitrine de son maître.547» On tua alors Hagen, et on lui arracha le cœur. «Je reconnais celui-là, s'écria Gunther en le voyant; il ne tremble pas du moins, c'est le cœur de Hagen. Et maintenant, Attila, maintenant que je reste seul, écoute; cherche au fond du Rhin, le trésor y est tout entier: les anneaux et les bracelets d'or étincellent avec plus d'éclat sous les vagues du fleuve qu'ils ne feraient aux bras des Huns.» Attila, au comble de la colère, fait jeter le Niebelung dans une fosse remplie de serpents. Gunther avait sa lyre avec lui, il en frappe les cordes de son pied, et tous les hommes tressaillent, toutes les femmes pleurent, les serpents s'apaisent et les aspics s'engourdissent; mais la mère d'Attila, changée en vipère, s'élance sur lui et lui ronge le foie. Gunther expire en riant et va boire la cervoise avec les Ases à la table d'Odin.
Maintenant c'est le tour de Gudruna: à chacun sa vengeance, à chacun son jour de triomphe. Elle regrette surtout Hagen, son jeune frère, son frère préféré. «Nous avions été élevés ensemble, dit-elle, deux sous un seul toit; nos jeux étaient les mêmes, nous grandissions côte à côte comme deux jeunes arbres dans le verger de mon père; c'était toujours de colliers semblables que ma mère Brunehilde aimait à nous parer. Oh! je ne te pardonnerai jamais le meurtre de mes frères! et quoi que tu puisses faire désormais pour moi, rien de toi ne me plaira plus.» Elle semble ensuite se résigner à la fatalité de son sort. «Que peut une faible femme contre la puissance des hommes? La cime de l'arbre se sèche quand les rameaux lui sont enlevés, et la plante s'inclinera jusqu'à terre, si vous lui retranchez son tuteur. Règne donc tout à ton aise, Attila, et fais ici tout ce qu'il te plaît.» Attila crut l'avoir calmée: «il eut tort, ce roi prudent, dit le vieux poëme scandinave; en se montrant oublieuse et gaie, Gudruna jouait un double jeu548.» En effet, les plus noirs projets roulaient dans son cerveau. Elle exige enfin une dernière concession à son chagrin: qu'elle puisse offrir un repas funèbre à la mémoire de ses frères et qu'Attila y assiste avec elle, elle se montrera satisfaite. Un banquet somptueux est préparé par ses soins... et Attila mange le cœur de ses deux fils accommodé avec du miel.
Dans le tableau de cette scène horrible que les scaldes groënlandais, auteurs de l'Atla-Mâl et de l'Atla-Quida, traitent tous deux avec complaisance, et dans laquelle ils accumulent tout ce que la poésie scandinave possède d'images féroces et de détails hideux, et elle est, comme on sait, très-riche en ce genre, il éclate par-ci par-là quelques traits vrais et touchants. Ainsi, dans l'Atla-Mâl, Gudruna attire vers elle ses enfants par des paroles caressantes; puis, quand elle les tient, elle les attache à un billot. «Ces lionceaux, dit le poëte, furent frappés de surprise, mais ils ne pleurèrent point549; se collant au sein de leur mère, ils lui demandaient ce qu'elle leur voulait.--Je veux vous tuer tous deux; c'est une fantaisie que je nourris depuis longtemps.--Mère, tue tes enfants si tu veux, tu en as le droit550, et personne ici ne t'en empêche; mais songe que c'est un grand crime et que tu devras t'en repentir. Tes enfants auraient grandi joyeusement, et mon frère serait devenu un guerrier.» Dans l'Atla-Quida, elle adresse ces paroles à son mari: «Tu ne les appelleras plus sur tes genoux pendant le repas, ton cher Erp et ton cher Eitill, si gais tous deux et animant encore la gaieté du festin. Tu ne les verras plus assis sur ce siége en face de toi, distribuant des cadeaux à tes hommes, ou là-bas, au milieu des guerriers, maniant la poignée des lances, caressant la crinière des chevaux et excitant par leurs cris l'ardeur des coursiers551.»
«A ces mots, reprend le poëte, un bruit confus s'éleva sur tous les bancs: c'était une orageuse clameur d'hommes dont les sifflements firent trembler les voûtes de la salle. Tous les yeux versaient des larmes sur la mort des fils du Hun, mais les yeux de Gudruna étaient secs. Cette femme ne connut jamais les larmes, pas plus pour ses frères au cœur d'ours que pour les doux enfants sans malice qui étaient les fruits de son sein.»
Je me hâte d'arriver au dénoûment. On ne comprend pas bien, dans les poëmes qui nous restent, comment, après une preuve si peu douteuse de son mauvais vouloir pour lui, Attila put garder encore Gudruna, et non-seulement la garder, mais l'aimer et désirer son amour. Les scaldes, il est vrai, ont soin de nous la peindre comme étant d'une beauté merveilleuse: «Elle avait, dit l'auteur de l'Atla-Quida, la blancheur du cygne, et quand elle circulait autour des tables du festin, faisant l'office d'échanson, on l'eût prise pour une déesse.» Enfin, il était dit, dans la donnée épique, qu'Attila serait aveugle dans son affection, afin que Gudruna pût couronner sa vengeance par un suprême attentat. En effet, elle le flatte, elle l'enivre de fausses caresses. «Souvent, dit le poëme déjà cité, on les vit s'embrasser comme deux amants sous les yeux des chefs.» Enfin, une nuit qu'il dormait profondément dans ses bras, appesanti par le vin qu'elle lui avait versé, elle se lève furtivement, introduit dans la chambre Aldrian, fils de Hagen qu'elle gardait près d'elle comme un instrument de meurtre, et à eux deux ils plongent une épée dans le cœur du roi. Au froid de l'acier, Attila se réveille, et, apercevant sa femme et le jeune neveu de sa femme:
«Qui de vous m'a frappé? dit-il. Avouez-le-moi en toute franchise. Qui m'a tué? car je sens que ma blessure est mortelle et que ma vie s'échappe avec mon sang.
«Gudrona.--La fille de Crimhilde ne te mentira pas. C'est elle qui t'a tué, et celui-ci l'a aidée à te faire une blessure dont tu ne dois pas guérir.
«Attila.--Qui t'a inspiré cette fureur, ô Gudruna? Il est mal de tromper un ami qui se fie à vous552. Pourtant je t'aimais! C'est avec l'espoir du bonheur que je briguai ta main, lorsque tu devins veuve et que je t'amenai régner avec moi dans mon royaume. On te disait altière, impérieuse, et je ne l'ai que trop éprouvé. Tu vins donc ici avec tout l'attirail d'une reine. Les plus illustres Huns te faisaient cortége. Des bœufs étaient échelonnés en abondance sur la route, et des moutons aussi; les peuples s'empressaient de fournir toutes les provisions nécessaires à ton voyage.
«Je te donnai pour cadeau de noces trente cavaliers équipés et vingt belles vierges destinées à te servir; ce que je te donnai en or et en argent, personne ne pourrait le compter. Et comme si tout cela n'était que néant, tu ne te montras point satisfaite; c'était mon royaume que tu voulais, et c'est pour cela sans doute que tu m'as tendu ce piége. Rien de ce qui venait de moi ne semblait te plaire; tu faisais sécher ta belle-mère de douleur. Ah! depuis ce fatal mariage, aucun de nous n'a connu la paix!
«Gudruna.--Tu mens, Attila553! Quoique je me soucie peu de récriminer sur le passé, je te dirai que c'est toi qui as troublé la paix. Ta maison était une maison de discorde: les frères s'y battaient contre les frères, les amis contre les amis, et la moitié de ta famille appartient déjà aux filles de l'enfer...
«Il n'en fut pas ainsi du temps de mon premier mari: quand celui-là mourut, un amer chagrin s'empara de moi. Il était triste assurément de porter à mon âge le nom de veuve; mais ce fut pour Gudruna un affreux supplice d'entrer vivante dans la maison d'Attila. Un héros l'avait possédée, elle le pleure encore, et ses larmes ne tariront point...
«Attila.--Cesse, ô Gudruna, et écoute-moi. Si tu eus jamais quelque pitié dans l'âme, prends soin de mes funérailles, fais que mon cadavre ne reste pas sans honneurs.
«Gudruna.--J'achèterai un navire avec un cercueil peint, j'enduirai un linceul de cire afin d'y envelopper ton corps, et je te rendrai les derniers devoirs comme si nous nous étions aimés554.
«Le corps d'Attila resta sans mouvement. Un deuil immense s'empara de ses proches, et l'illustre femme exécuta ce qu'elle avait promis.»
La tragédie dans l'Atla-Quida ne finit pas encore là. Gudruna, lorsqu'elle voit Attila mort, descend dans la cour, lâche les chiens de garde, et, prenant un tison allumé, met le feu au palais. Bientôt la flamme consume tous les nobles huns, grands et petits, hommes et femmes, auprès du cadavre de leur roi: c'est l'holocauste expiatoire qu'elle envoie aux mânes de ses frères. «Heureux, s'écrie avec un enthousiasme digne de la férocité de son héroïne l'auteur de l'Atla-Mâl, heureux le père qui a pu engendrer une telle fille, car il vivra dans la postérité, et Gudruna sera chantée sur toute la terre, partout où les hommes entendront raconter l'histoire de ces discordes acharnées555!»
Si je ne me trompe, nous voici plus près d'Ildico que nous n'avons encore été; elle nous apparaît ici sous une image beaucoup plus nette, sous une forme bien mieux arrêtée que dans Hilldr la Danoise ou dans Hildegonde de Burgondie. Ce qui différencie surtout les deux figures historique et traditionnelle, ce sont les nécessités du cadre dans lequel celle-ci est emprisonnée. La liaison de la fable de Sigurd avec la tradition d'Attila voulait qu'une veuve remplaçât la jeune fille de l'histoire, et qu'une mort lente, préparée par des péripéties nombreuses, amenée fatalement par l'héritage du trésor maudit de Fafnir, remplaçât pour Attila la mort précipitée qui l'avait frappé dans la nuit même de ses noces. Il faut se dire aussi qu'un simple meurtre, si atroce qu'il fût, n'était pas de nature à contenter les poëtes scandinaves, qui avaient besoin de tableaux un peu plus émouvants, tels, par exemple, que celui d'un père qui mange le cœur de ses enfants égorgés par leur mère. Malgré ces altérations, que le mélange du fabuleux et du réel peut expliquer, on ne saurait méconnaître, à mon avis, dans les poëmes de l'Edda, un souvenir direct d'Attila, une impression contemporaine poétisée, comme elle pouvait l'être, dans la patrie des Berserkers. Quoi qu'il en soit, cette poésie avait une grandeur qui saisissait l'imagination et qui assura sa vogue dans toute l'Europe germanique. Elle revint donc de la Scandinavie dans l'Allemagne du midi, rapportant sur les bords du Rhin et du Danube, avec les personnages réels qu'elle y avait empruntés, ses propres fictions et son cadre mythologique; mais de nouvelles destinées l'y attendaient, et la tradition scandinave, bien qu'adoptée dans sa forme, reçut au fond des changements qui la rendirent méconnaissable. Cette espèce de révolution s'opéra au xe siècle, époque où commencent les poëmes germaniques du cycle des Niebelungs. Quel fut le caractère de cette révolution, et quelle cause historique peut-on lui assigner? C'est ce qu'il me reste à examiner.
III. Dernier état de la tradition.--poëme allemand des niebelungs.--altération du mythe de sigurd.--férocité des niebelungs et de leur soeur crimhilde.--attila ami des chrétiens; il fait baptiser son fils ortlieb.--pilegrin évêque de passau, auteur du poeme des niebelungs.--pilegrin fut l'apôtre des hongrois.--son rôle politique.--caractère et objet de son poëme.
Quand on compare les chants de l'Edda aux poëmes germaniques du cycle des Niebelungs, et surtout au beau et grand poëme de ce nom, le Niebelungenlied, astre de cette pléiade, on est frappé des différences qu'ils présentent; mais l'étonnement s'accroît quand on approfondit la nature de ces différences. Ainsi, dans les uns et dans les autres, le cadre est le même, les personnages sont les mêmes, le fil conducteur de l'action est le même; seulement l'intention poétique, les caractères sont tout autres, et le dénoûment est changé: la tradition scandinave se réfléchit bien dans la tradition germanique, mais elle s'y dessine à rebours. Ce n'est plus le meurtre du roi des Huns qui fait la catastrophe, c'est la mort de sa femme, que les poëmes allemands appellent Crimhilde, mais qui est évidemment le même personnage que Gudruna; ce n'est pas Attila qui attire les princes du Rhin dans un piége pour leur arracher le trésor de Fafnir, c'est Crimhilde elle-même qui les enlace dans ses ruses et les immole ensuite à sa vengeance. Dès l'entrée en matière du Niebelungenlied, on s'aperçoit que la fiction odinique de l'Edda n'est plus comprise. Ces êtres symboliques, qui, dans l'épopée scandinave, dominent toute l'action se rapetissent ici aux proportions de personnages humains ridiculement invraisemblables. La valkyrie Brunehilde est remplacée par une femme de notre monde, douée d'une force prodigieuse on ne sait pourquoi, et le Volsung Sigurd, ce fils de la lumière jeté dans les aventures de la vie mortelle pour y tomber victime des enfants de la nuit, est remplacé par un géant. Cet amour mystique qui liait le Volsung à deux femmes, l'une d'origine terrestre et l'autre d'origine divine, se transforme, dans la copie allemande, en galanteries mondaines assez étranges. L'allégorie a fait place au conte: le vent du christianisme, qui a soufflé sur ces symboles vivants, les a glacés du froid de la mort.
Le contraste se continue dans la portion du drame consacrée aux aventures réelles. Gudruna avait oublié le crime de ses frères: Crimhilde n'a point bu et ne boira jamais le breuvage d'oubli; ce qui la fait vivre, c'est le désir de la vengeance et la haine, une haine incommensurable et patiente, parce qu'elle ne connaît point de fin. Si elle consent à épouser Attila, dont elle se soucie peu d'ailleurs, c'est que le margrave Rudiger de Pechlarn, envoyé du roi des Huns, lui a dit que ce mariage mettrait ses ennemis sous ses pieds, et que lui-même s'engageait à la soutenir contre tous: ce mot la décide, et elle part. Le trésor que lui avait légué Siegfried est presque tout entier aux mains de ses frères: elle veut du moins emporter ce qui lui reste; mais Hagen s'y oppose insolemment et arrête les mulets déjà chargés. «Laissez-leur cet or, noble dame, dit Rudiger; Attila n'en veut point et n'en a pas besoin; il désire vous doter lui-même, et il vous couvrira de plus de bijoux que vous n'en pouvez porter.» Ni le désintéressement d'Attila, ni la tendre affection qu'il lui montre ne calment cette âme cruelle; en vain elle met au monde un fils qu'elle fait baptiser556 (car il y a dans Etzelburg une église où l'on dit régulièrement la messe): aucun sentiment n'a prise sur elle, si ce n'est la vengeance. Elle arrête enfin son plan. Une nuit qu'Attila reposait dans ses bras, elle se lamente sur la longue absence de ses proches, comme si son cœur souffrait de ne les point voir. «J'ai d'illustres parents, disait-elle, mais nul ne les connaît dans ce royaume, et, quand je passe sur les chemins, on m'appelle, pour m'offenser, l'orpheline étrangère!--O femme bien-aimée, s'écrie Attila, que toute ta parenté vienne nous visiter, je l'y inviterai cordialement, et ma joie égalera la tienne quand nous recevrons ces nobles hôtes.» C'était, on le devine bien, un piége que Crimhilde tendait à ses frères, à l'insu de son mari. Dès le lendemain, deux messagers partaient pour Worms, et une grande fête d'armes se préparait à Etzelburg.
Niebelungenlied, v. 5558.
Les frères de Crimhilde, Gunther, Ghiselher et Ghernot, n'acceptent pas sans hésiter l'invitation qui leur arrive d'Etzelburg; mais la loyauté d'Attila les rassure, car nul roi n'est plus fidèle à sa parole, nul roi n'exerce plus saintement l'hospitalité. Ils ont soin néanmoins de s'informer près des messagers s'ils ont vu la reine, leur sœur, et de quelle humeur elle était à leur départ. «D'humeur calme et joyeuse, répondent ceux-ci, et elle vous envoie le baiser de paix557». Les hommes du Rhin se mettent en route, non pas seuls toutefois, leur suite se compose de soixante chefs ou héros, de mille guerriers d'élite et de neuf mille soldats. En tête se trouve Hagen, qui n'est plus ici leur frère, mais leur parent et leur compagnon inséparable. Dans le guet-apens tendu à Siegfried par les Niebelungs, c'est lui qui a frappé le héros, et après l'avoir tué, il lui a enlevé son épée, qu'il porte arrogamment à sa ceinture comme un trophée de sa victoire. L'épée de Siegfried est la meilleure qui ait jamais été trempée; elle se nomme Balmung, et on la reconnaît à son pommeau de jaspe, vert comme l'herbe des prés. Les hommes du Rhin sont assaillis tout le long de leur route par des prédictions sinistres, et quand ils arrivent à la porte d'Etzelburg, Théodoric, qui vient au-devant d'eux, leur dit que la reine gémit toujours et regrette Siegfried: c'était un avertissement qu'ils se tinssent sur leurs gardes. Il n'était plus temps de reculer, ils entrent.
L'accueil que leur fait Attila, aussi cordial que magnifique, ne trouve chez eux que froideur et dureté; tout entiers à la pensée des piéges que peut leur tendre Crimhilde, ils refusent de quitter leurs armes, et leur sombre préoccupation éclate par des propos insolents ou des menaces qui indignent leur hôte. Les Niebelungs sont représentés comme de dignes frères de Crimhilde, sur lesquels le poëte accumule tout ce qu'il peut imaginer d'énergie guerrière et de passion féroce: leur violence naturelle conspire avec la furie de leur sœur à transformer cette fête joyeuse en un champ de carnage. Voici la scène par laquelle ils forcent Attila à tirer l'épée malgré lui. Ils sont à la table du roi, les trois princes du Rhin et Hagen, lorsqu'une querelle excitée par Crimhilde met aux mains dans la rue les soldats burgondes et les Huns. Attila leur présentait avec affection le petit Ortlieb, son fils, que quatre vassaux portaient autour de la table et faisaient passer de main en main parmi les convives. «--Mes amis, disait le roi aux Niebelungs, vous voyez mon bien et ma vie, mon unique enfant et celui de votre sœur. Je veux le confier à vos soins pour que vous l'emmeniez à Worms, et qu'à votre exemple il devienne un jour un homme.--Faire un homme d'un pareil avorton! reprit brutalement Hagen, ce n'est pas moi qui m'en chargerai, et j'espère qu'Ortlieb et moi nous ne nous rencontrerons pas souvent dans la ville de Worms».558 En cet instant un guerrier burgonde entrant dans la salle crie qu'on égorge tous leurs amis. A ces mots, le féroce Hagen se lève, tire son épée, et fait sauter la tête d'Ortlieb sur le sein de sa mère.
Alors commence entre les Huns et les Niebelungs une lutte implacable; Attila, couvert du sang de son fils, leur a déclaré guerre pour guerre. Les Burgondes, retranchés dans une salle du palais, soutiennent l'assaut des Huns; les morts succèdent aux morts, les blessés aux blessés; on se bat avec du sang jusqu'aux genoux. Au plus fort de la mêlée, Crimhilde met le feu à la salle pour brûler ses frères. Épuisés de fatigue et cernés par les flammes, ils ont soif, et l'un d'eux demande à boire: «Bois du sang!559» s'écrie Hagen. Le Burgonde se baisse, entr'ouvre la poitrine d'un ennemi blessé et y trempe ses lèvres: tous font de même. Cette galerie de portraits sauvages en présente quelques-uns d'un effet grandiose, tels que ce barde Folker, dont l'archet est en même temps un glaive qui reluit tout ensanglanté sur les têtes des Huns.