L'année suivante, 600 de notre ère, la guerre reprit, non pas précisément sur l'initiative du kha-kan, mais parce qu'il vit que Priscus, s'emparant de la rive gauche du Danube, le traquait peu à peu dans ses frontières, et pourrait pénétrer quelque jour jusqu'au cœur de la Hunnie. Il sentit qu'il y allait de sa vie et de l'existence de son peuple, et qu'il devait tout épuiser pour reconquérir sa position au nord du fleuve. Priscus, posté dans Viminacium et dans l'île du Danube située en face, paraissait vouloir opérer le débarquement d'une forte armée destinée à agir au printemps: Baïan envoya quatre de ses fils défendre le passage76, tandis qu'avec une partie de ses troupes, il irait prendre les Romains à dos; mais ses fils furent battus, le passage livré, et lui-même fut obligé de revenir au nord du Danube pour y défendre son propre territoire. Cinq batailles terribles se donnèrent coup sur coup, où Baïan combattit avec désespoir, mais où Priscus, formant son infanterie en carrés impénétrables et variant à propos ses manœuvres, déploya toutes les ressources de la tactique la plus savante. Les quatre fils de Baïan périrent dans un marais, culbutés et noyés avec leurs corps d'armée77; Baïan lui-même n'eut que le temps de traverser la Theisse, sur le point d'être tué ou pris78.
Enfin les Romains passèrent cette rivière fameuse, interdite à leurs aigles depuis deux cents ans, non loin de laquelle s'était élevée la demeure d'Attila et où s'élevait encore celle de Baïan; mais ils ne la passèrent qu'en petit nombre et pour observer l'ennemi. Ce détachement tomba au milieu de trois bourgades habitées par des Gépides, et dans lesquelles ces serfs des Avars célébraient par des festins une de leurs fêtes nationales79. Chose incroyable, ils ignoraient qu'il se fût livré la veille une grande bataille dans leur voisinage, tant leurs maîtres les tenaient isolés et étrangers à tout intérêt public! Les Romains tombèrent sur cette tourbe de serfs désarmés et endormis pour la plupart, comme ils étaient tombés sur la peuplade du roi Musok, et la traitèrent de même. Baïan n'avait fui que pour revenir, avec le dernier débris de sa puissance, livrer une dernière bataille, qu'il perdit. Pourtant les Romains n'allèrent pas plus avant, ils évacuèrent même bientôt la rive septentrionale du Danube pour rentrer dans leurs quartiers.
Baïan ne mourut pas dans cette bataille, mais il y survécut peu, car son nom disparaît presque aussitôt de l'histoire. Élevé au commandement de son peuple vers 565 et fort jeune encore, il l'avait gouverné pendant trente-six ans. La fortune, qui se retire des vieillards, lui fit payer cher dans ses dernières années les faveurs trop éclatantes dont elle l'avait comblé à son début. Ce fondateur du second empire hunnique, qui de prime-saut l'avait égalé presque au premier, le laissa en mourant humilié et compromis. Cet amer retour du sort lui remit peut-être en mémoire les roues du char de Sésostris, et les autres moralités dont le médecin Théodore l'amusait autrefois: la perte de ses onze fils, tombés sous ses yeux victimes de son insatiable ambition, l'avait atteint d'une blessure qui ne se ferma plus. Comme s'il eût toujours senti sur sa tête la main du Dieu des chrétiens, dont il s'était joué par ses parjures, il répéta plus d'une fois, comme à Drizipère, «que Dieu jugerait entre Maurice et lui.» Maurice périt la même année ou l'année suivante, 602, décapité par les ordres du centurion Phocas, à la suite d'une révolte de soldats venue à propos de la dernière guerre contre les Avars. Le kha-kan put aller rendre ses comptes en face de son adversaire, devant le juge qu'il avait choisi.
Avénement d'Héraclius au trône des Romains.--Épuisement de l'empire sous Phocas; corruption de l'armée; guerre civile.--Phocas veut faire baptiser tous les Juifs; ceux-ci appellent les Perses à leur secours.--Tentative d'Héraclius pour rétablir la paix avec Chosroès; insolence du roi de Perse; invasion de la Galilée.--Les Juifs rachètent les captifs chrétiens pour les égorger.--Prise de Jérusalem par les Perses; enlèvement de la sainte croix, qui est emmenée d'abord en Arménie, puis au fond de la Perse.--La sainte lance et l'éponge sont apportées à Constantinople.--Deuil général des chrétiens; Héraclius jure d'aller reconquérir la croix en Perse ou de mourir; enthousiasme du peuple et du sénat.--Situation de l'empire du côté de l'Europe.--Résumé des affaires de la Hunnie jusqu'en l'année 610; les Avars envahissent le Frioul.--Le duc Ghisulf est tué; sa veuve Romhilde livre au kha-kan la ville de Forum-Julii.--Halte de l'armée hunnique au Champ-Sacré; les fils de Ghisulf s'enfuient; aventure du jeune Grimoald; massacre des prisonniers; châtiment de Romhilde.--Bonnes dispositions apparentes du kha-kan envers l'empire; il propose de venir trouver l'empereur dans Héraclée.--Héraclius prépare une grande fête pour le recevoir.--Trahison du kha-kan; il veut enlever l'empereur, qui s'échappe en laissant à terre son manteau impérial.--Course des Huns jusqu'au mur de Constantinople.--Explications du kha-kan.--Reprise des négociations; la paix est jurée.--L'empereur se prépare par la retraite et le jeûne à sa campagne contre les Perses; il règle le gouvernement de l'empire pendant son absence; sa noble conduite vis-à-vis du kha-kan des Avars.--La flotte impériale met à la voile.
602--622
Après le féroce et grossier Phocas, devenu empereur par un assassinat, on voit apparaître sur le trône des Romains d'Orient la noble et mélancolique figure d'Héraclius. Il s'attache à ce nom je ne sais quoi de mystérieux et de fatal qui trouble l'historien dans ses jugements, et le fait hésiter incertain entre l'admiration et la pitié. Héraclius destructeur de l'empire des Perses, Alexandre chrétien, libérateur des saintes reliques du Calvaire avant Godefroy de Bouillon, aurait été réputé grand entre les plus grands des Césars; Héraclius aux prises avec le mahométisme naissant, emporté par lui comme par une tempête, perdant tout dans ce naufrage, sa gloire de chrétien et de Romain, la moitié de ses provinces, son génie et presque sa raison, peut être proclamé sans contredit le plus malheureux de tous. Cette seconde partie de sa vie n'offre plus à l'historien qu'un douloureux spectacle, celui de l'héroïsme humain sous le poids de la fatalité, se débattant vainement contre des puissances qui ne semblent point de ce monde. La postérité, oublieuse d'une gloire effacée, ne connut plus d'Héraclius que les revers, et l'homme que ses contemporains crurent un instant ne pouvoir comparer qu'à Dieu80, le vengeur de Crassus et de Valérien, mieux encore le vengeur de Jésus-Christ, tombé du haut de tant de renommée au rang des empereurs néfastes, alla servir de pendant à l'imbécile Honorius dans l'histoire des démembrements de l'empire romain.
Je ne le suivrai point au début de ses aventures, quand, délégué par l'armée d'Afrique pour tuer le tyran Phocas, il faisait voile de Carthage à Constantinople, avec une petite flotte, sous les images de la vierge Marie, pieusement clouées au haut de ses mâts81. Les peuples qui le voyaient passer le saluaient du rivage comme un sauveur, les prêtres accouraient le bénir, et l'évêque de Cyzique vint le couronner sur son navire, d'un diadème emprunté aux autels de la mère de Dieu82. C'était comme une conspiration publique où tout le monde était dans le secret, excepté la victime qu'on allait immoler avec la solennité d'un sacrifice. Sa terrible mission accomplie, Héraclius se trouva empereur, mais empereur sans argent, sans armée et presque sans empire. Phocas avait épuisé le trésor public en folles ou honteuses prodigalités; l'armée, corrompue, avilie, sans discipline ni orgueil militaire, se dissolvait dans la licence des camps, tandis que l'Asie-Mineure et la Syrie, occupées chaque printemps par les généraux de Chosroès II, ressemblaient moins à des provinces romaines qu'à des satrapies persanes. Les villes fermées du littoral, faciles à défendre par mer, obéissaient seules en réalité à l'empereur de Byzance; encore étaient-elles perpétuellement assiégées, et Constantinople eut l'humiliation d'avoir en face de ses murs Chalcédoine bloquée et presque prise. On eût dit qu'une providence vengeresse s'était appesantie sur ces belles légions de Mésie que Maurice avait formées, et qui trempèrent leurs mains dans son sang: lorsque Héraclius voulut les voir, il n'en restait plus que deux soldats83.
Ce n'était pas tout: comme si la guerre étrangère n'eût pas suffi pour ruiner l'empire, Phocas avait encore déchaîné sur lui le fléau des guerres civiles. Ce soldat grossier ressentait parfois des remords, et le sang qu'il versait le jour venait l'effrayer dans les insomnies de la nuit: il éprouvait alors des accès d'une dévotion grossière comme sa nature. Dans un de ces courts moments de repentir, il eut l'idée de faire baptiser tous les Juifs en expiation de ses crimes84. Les Juifs, on le sait, nombreux dans toute l'Asie romaine, occupaient de vastes quartiers au sein des cités commerçantes, et peuplaient seuls des contrées entières sur le continent et quelques îles sur la mer Egée. Phocas les convoqua tous à Jérusalem pour l'accomplissement de son dessein secret, et à mesure qu'ils arrivaient, des soldats, préfet en tête, les conduisaient à l'évêque, qui les baptisait85. Ils eussent plutôt noyé les néophytes dans la piscine que de les laisser partir sans baptême. Ces apôtres d'une nouvelle espèce parcoururent ainsi, pour le salut de l'âme de Phocas, tous les lieux de l'Égypte et de la Syrie habités par des Juifs, pourchassant et ressaisissant l'un après l'autre ceux qui leur avaient d'abord échappé. L'Asie romaine fut en combustion: les Juifs, répondant à la violence par des trahisons, s'entendirent pour surprendre la ville de Tyr pendant la fête de Pâques et y égorger les chrétiens86; le complot découvert fit tomber sur eux de dures représailles qui n'amenèrent que de nouveaux complots. Ils s'adressèrent à Chosroès, lui promettant de livrer à ses troupes toutes les villes romaines de la Palestine, s'il voulait les assister et les venger. Ainsi guerre étrangère, guerre civile et religieuse, trahisons, violences, Héraclius avait tout à conjurer au début de son règne.
Il essaya de le faire, et tout lui manqua à la fois. La guerre lui réussit mal avec des soldats indisciplinés et lâches; quand il parla de paix, Chosroès, avant toute négociation, lui proposa de renier Jésus-Christ et d'adorer le dieu Soleil87. Ses efforts pour apaiser les Juifs par des traitements meilleurs et des promesses tournèrent contre lui: les Juifs n'en devinrent que plus insolents et plus hardis dans leurs menées, pensant qu'il avait peur. Le mauvais succès de toutes ces tentatives porta le découragement dans le cœur des Romains; les provinces asiatiques cessèrent de résister à une destinée qui semblait irrévocable, tandis que les provinces européennes, que rien de pareil ne menaçait, détournaient les yeux et s'endormaient dans un égoïsme cruel. L'empire romain glissait avec rapidité vers sa ruine, lorsqu'une secousse heureuse l'arrêta sur la pente et lui rendit l'énergie qu'il ne possédait plus: ce fut la religion qui opéra ce miracle.
L'année 615 avait été marquée par les Perses et les Juifs pour être la dernière des chrétiens sur toute la surface de la Palestine. En effet, vers la fin du mois de mai, une armée formidable, que commandait Roumizan, surnommé Schaharbarz, c'est-à-dire le sanglier royal, général habile, mais cruel, et l'allié du roi Chosroès88, vint fondre sur la Galilée et parcourut les deux rives du Jourdain, depuis sa source jusqu'à son embouchure, en n'y laissant que des ruines. Une nombreuse population chrétienne se pressait dans ces lieux sanctifiés par la prédication de l'Évangile. Le Sanglier royal la traita comme les généraux de Salmanazar et de Nabuchodonosor traitaient jadis le peuple d'Israël. Après le sac et l'incendie des maisons, les habitants, enchaînés les uns aux autres, étaient traînés en esclavage pour aller coloniser sous le fouet des Perses les marécages de l'Euphrate ou du Tigre. Des marchands juifs, munis de bourses pleines d'or, marchaient en troupe derrière l'armée, rachetant le plus qu'ils pouvaient de captifs chrétiens, non pour les sauver, mais pour les égorger eux-mêmes, et leur préférence s'adressait aux personnages d'importance, aux magistrats des villes, à des femmes belles et riches, à des religieuses, à des prêtres89. L'argent qu'ils payaient aux soldats persans pour avoir des chrétiens à mutiler provenait de cotisations auxquelles tous les Juifs s'étaient imposés, chacun en proportion de sa fortune90, dans l'intention de cette œuvre abominable qu'ils croyaient méritoire devant Dieu. L'histoire affirme qu'il périt ainsi quatre-vingt-dix mille chrétiens sous le couteau de ces fanatiques91. Non moins féroces que les Juifs, les mages de l'armée de Schaharbarz leur prêtaient la main et poussaient à l'extermination de ceux qu'ils appelaient dans leurs blasphèmes les adorateurs du bois. Si grandes que fussent pour les chrétiens ces tribulations, Dieu leur en réservait de plus amères: Jérusalem prise, le saint sépulcre brûlé, les églises livrées au pillage et aux profanations, les reliques de la passion dispersées. Schaharbarz força l'église de la Résurrection, bâtie par l'empereur Constantin sur le Calvaire, où l'on conservait, comme le plus précieux de tous les trésors, la croix qui avait servi au supplice du Christ92.
La vraie croix, suivant la description que nous en donnent les historiens, était renfermée dans un étui d'argent ciselé, garni d'une serrure dont le patriarche de Jérusalem avait seul la clef, et qui, pour surcroît de précaution, était scellé de son sceau épiscopal93. Soit réserve respectueuse vis-à-vis de son maître, à qui il voulait envoyer le bois que les Perses supposaient être l'objet du culte des chrétiens, soit plutôt sentiment de frayeur involontaire, Schaharbarz s'abstint de toucher à la croix; il ne brisa point les sceaux, il ne demanda pas même la clef, qui resta en la possession de l'évêque. La sainte croix, portée à Chosroès en l'état où on l'avait prise, fut déposée d'abord en Arménie, dans un château voisin de Gandzac, la ville actuelle de Tauris, château ruiné aujourd'hui, mais que la tradition montrait encore debout pendant le moyen âge94. Lorsque Gandzac se trouva menacé par les armes d'Héraclius, comme nous le dirons plus tard, la croix, transportée de place en place suivant le caprice de Chosroès, fut enfin reléguée au fond de la Perse. Deux autres reliques de la passion, l'éponge où le Christ avait bu le fiel et le vinaigre, et la lance qui lui avait ouvert le flanc, étaient tombées dans les mains d'un officier perse, qui consentit à les vendre, mais au poids de l'or95. Un chrétien les racheta. Transportées à Constantinople, elles y furent exposées pendant quatre jours à la pieuse curiosité des fidèles, et pendant ces quatre jours, le lieu où on les avait placées ne désemplit pas: chacun voulait contempler ces instruments vénérables du salut du monde, les toucher avec respect et les baigner de ses larmes96.
L'émotion fut générale et le deuil profond97, non-seulement dans l'empire, mais encore dans tout le monde chrétien. La chrétienté ne pouvait-elle pas demander compte aux Romains de la profanation des saints lieux dont ils avaient la garde et de la perte de la croix qu'ils n'avaient pas su protéger? Ce malheur, le plus poignant qui pût atteindre des âmes chrétiennes, n'était-il pas un châtiment d'en haut attiré par leur lâcheté? Les Romains s'avouèrent tout cela et commencèrent à rougir d'eux-mêmes. Profitant de ce réveil de son peuple, troublé d'ailleurs jusque dans sa conscience, Héraclius jura qu'il irait chercher la sainte croix en Perse, confondre dans une même vengeance les injures de l'empire romain et celles du Christ, ou mourir sous les murs de Ctésiphon avec tout ce qui conservait encore un cœur chrétien et romain. Un tel dessein, qu'on eût taxé d'absurdité quelques semaines auparavant, parut, dans les circonstances présentes, simple et naturel: on y applaudit, et l'on voulut s'y associer. Les vides de l'armée se comblèrent rapidement par des enrôlements spontanés, ceux du fisc impérial par les trésors des églises, que le clergé s'empressa d'offrir. Les évêques apportaient l'argenterie de leur métropole et vendaient même leurs meubles précieux pour en verser le produit dans les caisses de l'État, et quand ils tardèrent trop, l'empereur put mettre la main sur leurs biens sans exciter ni étonnement ni murmure98. Ces ressources permirent de réorganiser l'armée et d'équiper une flotte. Des prédications répandues en tous lieux entretenaient la ferveur dans le peuple; les églises et les monastères, ouverts jour et nuit comme dans les temps de grandes calamités, retentissaient incessamment du chant des litanies et des psaumes. Malheur à qui se serait avisé de combattre l'entraînement public, auquel cédaient les plus hauts personnages, les magistrats, le sénat lui-même! Il eût payé cher son scepticisme et ses moqueries. Un homme d'un rang élevé, jaloux d'Héraclius, ayant traité l'empereur d'aventurier et son idée de folie, fut dégradé par le sénat, et le châtiment eût été plus loin sans l'intervention du prince. On se contenta de faire tonsurer le critique malencontreux99, puis on l'envoya au fond d'un cloître méditer sur le danger des oppositions impopulaires, et devenir meilleur chrétien, s'il pouvait.
Tels étaient les symptômes d'une résurrection morale du monde romain; toutefois, avant de se jeter dans une entreprise si lointaine, si longue, et qui présentait tant d'imprévu, il fallait pourvoir à la sûreté de Constantinople et au maintien de la paix dans les provinces européennes. On savait bien que dès qu'une attaque directe s'effectuerait sur la Perse, on verrait l'Asie-Mineure et la Syrie évacuées aussitôt par les armées de Chosroès, qui courraient à la défense de leur propre territoire, et qu'ainsi l'orient de l'empire se trouverait dégagé; mais qu'adviendrait-il des provinces d'Europe? C'est ce qui occupa mûrement l'empereur et son conseil. En jetant les yeux du côté de l'Italie, Héraclius se rassurait: les exarques de Ravenne entretenaient depuis longtemps déjà des rapports presque amicaux avec les rois lombards; ils pouvaient les maintenir encore aux mêmes conditions, c'est-à-dire à prix d'or. Il ne fallait rien changer à cette situation pour l'instant. Quant aux Franks qui avoisinaient l'empire romain du côté de la Bavière, leur roi Clotaire II, qui venait de réunir dans sa main toutes les portions de cette vaste monarchie, n'était rien moins qu'hostile à Héraclius; et les évêques, si puissants à sa cour, favoriseraient sans doute de tout leur pouvoir une expédition qui avait pour but de recouvrer la croix de Jésus-Christ.
Voilà ce que pouvaient se dire avec raison l'empereur et son conseil; mais quand leurs regards se portaient du côté du Danube sur ces Avars dont la cupidité, la turbulence et la mauvaise foi étaient proverbiales, leur sécurité diminuait. Rien, il est vrai, n'annonçait un mouvement prochain ni dans les plaines pontiques, ni dans les steppes de l'Asie occidentale, et la trêve qui existait entre les Avars et l'empire romain durait déjà depuis quatorze ans; pourtant on n'osait compter sur une paix sincère, tant le souvenir de Baïan était présent à tous les esprits! Le caractère du kha-kan nouveau n'était guère fait non plus pour inspirer confiance. Afin d'observer les choses de plus près et d'amener ce kha-kan, s'il était possible, à des engagements solides et durables, Héraclius envoya en Hunnie deux personnages de haut rang, chargés de négocier avec lui un traité d'alliance sur de nouvelles bases: c'étaient deux hommes qui passaient pour clairvoyants et expérimentés, le patrice Athanase, honoré souvent de ces sortes de missions, et Cosmas, questeur du palais impérial100. Avant de les suivre dans leur ambassade, je ferai une halte de quelques moments, et je reprendrai le fil de l'histoire des Avars où je l'ai quittée, c'est-à-dire à l'année 602, époque de la mort du kha-kan Baïan et de l'empereur Maurice.
On se rappelle l'état de détresse auquel le second empire hunnique était réduit au moment de cette double mort: Baïan vaincu cinq fois au delà du Danube, ses quatre fils tués, et la Theïsse franchie par les armées romaines. Une ou deux campagnes pareilles à celles-là auraient suffi pour expulser les Avars d'Europe ou du moins pour les cantonner dans quelque coin où il ne leur eût plus été permis de remuer: le meurtre de l'empereur Maurice les sauva. Parmi les accusations que les séditieux, et le centenier Phocas à leur tête, débitaient aux légions de Mésie pour les exciter contre ce prince et les entraîner à la rébellion, avaient figuré au premier rang les dangers, les fatigues, les privations de toute espèce qui accompagnaient les guerres faites au nord du Danube, et qu'on transformait en crimes contre les soldats. Quand la révolte eut réussi et que son chef eut revêtu la pourpre impériale, Phocas césar ne voulut point démentir Phocas centenier. Il retira les troupes de la Dacie pour les rendre à leurs cantonnements de Mésie et de Thrace, et offrit la paix aux Avars. La pension énorme dont Baïan jouissait autrefois, et que Maurice lui avait retirée à cause de ses méfaits, fut promise au nouveau kha-kan, avec une augmentation notable101. Les Avars, qui se croyaient perdus, s'empressèrent d'accepter une pareille paix, qui leur permettait de réparer leurs désastres et ne leur enlevait que la faculté de nuire, dont ils étaient incapables d'user. Ils se relevèrent donc de leur ruine, mais lentement; il fallut qu'une nouvelle génération fût arrivée à l'âge d'homme pour qu'ils osassent se risquer encore contre les Romains, tant la blessure qu'ils avaient reçue était profonde! Évitant donc toute collision avec l'empire, du moins toute collision grave, ils prirent pour but de leurs courses les pays qui les avoisinaient au nord et à l'ouest. Leurs anciens amis les Lombards poursuivaient alors assez péniblement la conquête de la Haute-Italie, et eurent besoin de leur secours: ce fut un débouché ouvert à leur activité turbulente. Le kha-kan leur envoya à plusieurs reprises des auxiliaires de race hunnique ou slave. Ainsi l'on voit figurer en 609 dans l'armée du roi lombard Aghilulf dix mille Slovènes tributaires des Avars, qui prirent part au siége de Crémone et se signalèrent par leur férocité lors du sac de cette ville tant de fois désolée102.
En 610, la scène change: ce n'est plus pour assister les Lombards que le kha-kan des Avars descend en Italie, mais pour les surprendre et les piller. A la tête d'une armée formidable, il se jette sur le Frioul, qui faisait partie du royaume lombard sous des ducs héréditaires de la famille d'Alboïn. L'irruption avait été si vive, que le duc régnant, nommé Ghisulf, se trouva hors d'état d'y résister; les troupes qu'il avait rassemblées à la hâte furent battues; lui-même fut tué, et ses capitaines coururent se renfermer dans les châteaux voisins avec les soldats qui survivaient103. L'ancienne ville romaine de Forum-Julii, forte d'assiette et ceinte de bonnes murailles, était la citadelle du duché en même temps que sa métropole: la veuve et les enfants de Ghisulf s'y réfugièrent ainsi que les plus qualifiés des seigneurs lombards et la meilleure partie des troupes. Cette veuve de Ghisulf, nommée Romhilde, était une femme d'un caractère viril et résolu, mais impudique et livrée à des passions sans frein. Il lui restait de son mari huit enfants, savoir quatre filles et quatre fils, dont le plus jeune était encore en bas âge, tandis que l'aîné entrait dans la puberté. Sa double qualité de veuve et de mère de ducs lui donnant part au gouvernement des affaires suivant la coutume germanique, Romhilde s'occupait avec sollicitude de tout ce qui regardait la défense de la place, dont les Avars n'avaient pas tardé à faire le siége. Leurs attaques furent d'abord sans aucun succès, grâce à la bonne contenance des Lombards: repoussés dans leurs escalades, déjoués dans leurs surprises et peu faits pour les travaux patients qu'exigent les siéges, ils se découragèrent, et songeaient déjà à partir quand une aventure romanesque les retint.
Un matin que le kha-kan, voulant examiner par lui-même l'état des murs, en faisait le tour avec une escorte de cavaliers, Romhilde, embusquée sur le rempart, l'aperçut et le suivit longtemps des yeux104. Il paraît que le successeur de Baïan était jeune et beau et que sa tournure martiale se dessinait bien sous le costume éclatant de sa nation, car Romhilde fut séduite105. Tant qu'il fut là, son regard ne put le quitter, et quand il eut disparu, elle le voyait encore; enfin il laissa dans l'âme de la Germaine un désir indomptable qu'elle résolut de satisfaire à tout prix. Dès le lendemain, elle lui faisait offrir par un message de lui livrer Forum-Julii, s'il s'engageait à la prendre pour femme. Aux yeux d'un kha-kan des Avars, l'engagement n'avait rien de bien grave, et celui-ci n'était pas homme à refuser une ville pour si peu. Il fit donc bon accueil au messager, s'entretint avec lui des moyens d'exécution, et après quelques allées et venues le marché fut conclu. Une porte laissée ouverte pendant la nuit par les soins de Romhilde donna passage aux assiégeants, qui se précipitèrent dans les rues le fer et la flamme à la main106. La veuve de Ghisulf était là ivre d'amour; elle aborde le kha-kan, l'entraîne avec elle dans son palais, et l'incendie qui dévorait déjà la ville fut le flambeau de leur hyménée. La nuit finie, le kha-kan, qui put se croire loyalement dégagé de sa parole, puisqu'il avait mis Romhilde au nombre de ses femmes, la chassa de son lit, et après l'avoir livrée aux outrages de douze de ses gardes107, il la relégua dans les derniers rangs de ses esclaves.
La ville fut pillée de fond en comble, et quand il n'y resta plus rien à emporter, le kha-kan fit ranger le butin dans ses chariots et partit pour regagner la Pannonie, satisfait du fruit de sa campagne. Outre un butin immense, il emmenait avec lui tous les habitants qui n'avaient pas été tués, des hommes, des femmes, des enfants en nombre considérable, à qui il avait promis de bonnes terres au delà des Alpes, sur les bords de la Drave et du Danube108, mais qu'au fond du cœur il destinait à figurer dans les marchés à esclaves de la Mésie et de la Thrace. Chemin faisant, il s'aperçut que cette multitude confuse embarrassait sa marche, qu'elle n'était pas même sans danger, vu le grand nombre d'hommes valides qui s'y trouvaient, et il fit halte à quelque distance de Forum-Julii, dans un lieu appelé Champ Sacré109, pour réunir en conseil les chefs de l'armée et délibérer avec eux sur le parti à prendre à l'égard des captifs. Le conseil, à l'unanimité, décida qu'il fallait sans plus de retard se défaire des hommes et partager les femmes et les enfants par lots entre les soldats.
Pendant cette délibération, dont les malheureux captifs ne devinaient que trop bien l'issue, les fils de Ghisulf, qui jouissaient d'un peu plus de liberté que les autres à cause de leur jeunesse, échappant à l'œil de leurs gardiens, s'approchèrent de quelques chevaux qui paissaient sur la lisière du camp, à l'aventure et sans maître. Enfourcher chacun une monture et s'éloigner à toute vitesse n'était qu'un jeu pour les trois aînés, déjà grands et cavaliers experts; mais le plus jeune, appelé Grimoald, n'était encore capable ni de monter seul à cheval, ni de s'y tenir solidement. C'était pour ses frères une inquiétude poignante, la seule qui les troublât dans leur projet de fuite; désespérant même de pouvoir emmener cet enfant avec eux, ils résolurent de le tuer, afin de le soustraire du moins à l'humiliation de la servitude. Déjà l'un d'eux, mettant sa lance en arrêt, se préparait à le percer, quand Grimoald lui dit en sanglotant: «Ne me tue pas, frère! mais aide-moi à me placer sur ce cheval, et je m'y tiendrai bien110.» Ému de compassion, le fils de Ghisulf souleva son frère dans ses bras, le plaça à cru sur la monture111, et, après lui avoir donné quelques conseils, il s'élança lui-même sur la sienne et partit au grand galop. Malheureusement ils avaient été vus, et un gros de cavaliers ennemis se mit à leur poursuite sans perdre mi moment. Les trois aînés, inébranlables sur leurs bêtes et profitant de l'avance qu'ils avaient, gagnèrent les bois voisins, où ils disparurent à tous les regards; mais Grimoald fut atteint par celui des Avars qui chevauchait en tête de la troupe.