Note 110: (retour) Cum igitur ut eum percuteret lanceam elevasset, puer lacrymans exclamavit dicens: Noli me pungere, quia possum me tenere. Paul. Diac., iv, 38.
Note 111: (retour) Qui, injecta manu, eum per brachium apprehendens, super nudum equi dorsum posuit, eumdemque ut se contineret, hortatus est... Puer vero frenum equi arripiens... Id., ub. sup.

Le pauvre enfant, au dire des historiens, était gracieux et beau; sa chevelure, d'un blond pâle, tombait en boucles épaisses sur ses épaules, et son œil bleu était plein de flammes112. Le Barbare en eut pitié; baissant sa lance déjà dressée pour le frapper, il résolut d'en faire plutôt son esclave. S'approchant donc de l'enfant avec douceur, il lui prit la bride des mains et retourna sur ses pas, ramenant en laisse derrière lui le captif et le cheval, et tout fier de sa conquête, car il avait pour lot le fils d'un prince113. Grimoald suivait, honteux et pensif, jetant des regards à la dérobée vers les bois où ses frères avaient fui. «Il était petit, nous dit le vieil auteur, Lombard de naissance, où nous avons puisé notre récit; mais dans ce petit corps s'agitait une grande âme114. Tout en cheminant, il tira du fourreau avec précaution la courte épée qui pendait à son côté suivant l'usage des enfants germains de noble origine, et la levant à deux mains, il l'abattit de toute sa force sur le crâne de l'Avar qui n'avait point de casque115. Quoique parti d'un faible bras, le coup fut assez rude pour que le Barbare en restât étourdi: il lâcha les rênes du cheval et alla lui-même rouler par terre. Grimoald alors, ressaisissant le frein de sa monture, fit volte-face, prit le galop, et, se cramponnant comme il put, parvint à rejoindre ses frères116. Les cavaliers avars, déjà rentrés dans leur camp, ne songèrent pas même à le poursuivre.

Note 112: (retour) Erat ipse puerulus eleganti forma, micantibus oculis, lacteo crine perfusus. Paul. Diac. l. cit.
Note 113: (retour) Cumque eum, ad castra revertens, apprehenso ejusdem equi freno reduceret, deque tam nobili præda exultaret... Id., ibid.
Note 114: (retour) Ingentes animos angusto in pectore versans... Paul. Diac., iv, 38.
Note 115: (retour) Cum se captivum train doleret, ensem qualem in illa ætate habere poterat, vagina exemit, seque trahentem Avarum quantulo annisu valuit, capitis in vertice percussit... Paul. Diac. Ibid.
Note 116: (retour) Moxque ad cerebrum ictus perveniens, hostis ab equo dejectus est... Puer vero Grimoaldus, verso equo, fugam lætabundus arripiens... Id., loc. cit.

Cette aventure hâta probablement le massacre des prisonniers, car on put craindre que, les enfants de Ghisulf donnant l'éveil aux Lombards, il n'en résultât quelque attaque de vive force ou quelque embuscade dans la montagne: tous les hommes furent passés par les armes. En si bon train d'exécutions, le kha-kan ne voulut point quitter le Champ-Sacré sans avoir accompli un grand acte de justice barbare. Il fit dresser au milieu de la plaine un pieu aiguisé par le bout, puis il ordonna qu'on lui amenât Romhilde: «Misérable femme, lui dit-il, voilà le seul mari dont tu sois digne117!» Quatre vigoureux soldats la saisissent à ces mots, la placent sur le pal malgré ses pleurs, et l'armée avare décampe, la laissant se débattre dans les convulsions de l'agonie.

Note 117: (retour) Post modum quoque palum in medio campo configi præcipiens, eumdem in ejus acumine inseri mandavit, hæc insuper exprobrando inquiens: Solum te dignum est maritum habere. Paul. Diac., iv, 38.

De pareilles prouesses ne donnaient, il faut l'avouer, une idée bien rassurante ni de la bonne foi des Avars ni du caractère particulier de leur kha-kan, et pouvaient justifier les appréhensions d'Héraclius. Toutefois l'ambassade romaine reçut en Hunnie un accueil si empressé, les protestations d'amitié du kha-kan furent si vives, et son air de franchise si parfait, que le patrice Athanase et son compagnon sentirent leurs soupçons se dissiper. Le kha-kan se plaignait amicalement qu'on eût pu le mal juger, lui qui ne respectait rien tant au monde que l'empereur Héraclius, et n'avait pas d'autre d'ambition que d'être un serviteur fidèle des Romains. «Il voulait, disait-il, aller discuter en personne avec leur prince les bases de l'alliance nouvelle dont on lui parlait, et que pour son compte il désirait rendre éternelle118.» Cette proposition remplit de joie les ambassadeurs, et sur leur rapport la cour de Constantinople; on s'occupa de fixer un lieu convenable pour les conférences; le kha-kan poussa les bons procédés jusqu'à proposer lui-même Héraclée119, qui, n'étant qu'à quatre lieues de la longue muraille et à dix-sept de Constantinople, n'exigerait pas de l'empereur un grand déplacement.

Note 118: (retour) Romanorum se amicum esse persuasit, et ad imperatorem, ineundi fœderis gratia, venturum esse promisit. Niceph., p. 9.--Cf. Theophan., p. 252.--Anast., p. 89.--Cedren., t. i, p. 408.--Zonar., t. ii, p. 82.
Note 119: (retour) Quibus plurimum delectatus (Heraclius) ad Heracleam urbem, quemadmodum inter eos convenerat, regi Avarorum occurrere decrevit. Niceph., p. 10.

L'attention du Barbare à venir ainsi au-devant de tous les vœux des Romains parut d'un excellent augure, et on s'habitua à considérer l'alliance, une alliance ferme et durable, comme déjà conclue. Aussi l'empereur s'ingénia-t-il à recevoir dignement son hôte et à faire du temps des négociations un temps de plaisirs; il ordonna en conséquence la préparation de courses de chars et de jeux scéniques extraordinaires qui seraient célébrés dans Héraclée120. Lui-même, voulant rendre au kha-kan tous les honneurs dus à un roi ami, alla attendre à Sélymbrie, quelques milles en deçà de la longue muraille, la nouvelle de son approche, pour se porter à sa rencontre entre cette ville et Héraclée. Peu de soldats l'accompagnaient dans ce voyage, qui promettait d'être tout pacifique; mais le cortége abondait en hauts personnages et fonctionnaires de tout grade vêtus de leur costume officiel. A la queue marchaient des voitures pleines de riches présents destinés aux chefs avars, puis l'attirail complet d'un théâtre, ainsi que les chars, les chevaux, les cochers de l'hippodrome, qui voyageaient parmi les bagages sous la protection de l'escorte. Pendant trois jours que l'empereur demeura à Sélymbrie, les routes furent incessamment couvertes de curieux accourus de tous côtés, mais surtout de Constantinople, pour assister aux réjouissances. «C'était, nous dit un vieux récit, une foule innombrable, compacte, mélangée de toute sorte de gens: le clerc y coudoyait le laïque, l'ouvrier le magistrat, et le campagnard y cheminait à côté du citadin121.» Il n'y eut pas jusqu'aux factions du cirque122 qui ne tinssent à honneur de venir représenter devant les hôtes sauvages d'Héraclée leur rivalité turbulente, comme le couronnement obligé de tout divertissement romain.

Note 120: (retour) Equestre certamen ad eum suscipiendum paratum. Id. ibid.--Quod Heracleæ ludi circenses celebrandi essent. Chron. Pasch.
Note 121: (retour) Multis proceribus et civibus, clericis atque opificibus ac plebe infinita... Chron. Pasch.
Note 122: (retour) Plurimis etiam ex utraque factione... Id., ibid.

Le kha-kan s'était mis en marche de son côté non avec des histrions et des cochers du cirque, mais avec de braves soldats, l'élite de son armée, car il méditait la trahison la plus noire dont on eût jamais entendu parler dans les annales des nations; il n'avait même proposé la ville d'Héraclée que pour la commodité de son projet. Déjà, depuis qu'il était question de la conférence, il avait fait filer sur le territoire romain, en petits détachements et par des routes différentes, une troupe beaucoup plus nombreuse que celle qu'il emmenait à sa suite, lui recommandant de traverser de préférence les cantons déserts ou peu fréquentés, et de se rallier dans la chaîne de collines boisées qui couvrait la longue muraille à l'occident123, et se prolongeait entre Héraclée et Sélymbrie. Malheureusement les cantons déserts n'étaient pas rares dans la Haute-Mésie et la Thrace, si cruellement dévastées par la guerre: on pouvait parcourir de grandes étendues de pays presque sans être aperçu, et d'ailleurs dans la circonstance présente, quand les populations romaines encombraient les chemins pour arriver à Héraclée, des détachements d'Avars marchant dans la même direction ne pouvaient exciter ni étonnement ni alarme. Ces troupes, qui servaient d'avant-garde au kha-kan, avaient pour mission d'occuper la longue muraille dès que l'empereur l'aurait dépassée, et de lui couper la retraite sur Constantinople, tandis que l'escorte du kha-kan l'attaquerait de front, le ferait prisonnier et s'emparerait de ses bagages124. Une fois l'empereur enlevé et le désarroi jeté parmi les Romains, les deux fractions de la petite armée avare devaient se réunir au long mur et pousser sur Constantinople, dont elles comptaient avoir bon marché au milieu de la consternation qu'y causerait la mort ou la captivité d'Héraclius. «C'était là un coup infaillible, dit un contemporain, si le ciel lui-même ne se fût chargé de le déjouer125

Note 123: (retour) Parte suorum delecta, quidquid roboris erat, per saltus ac sylvas quæ longis muris imminent, clam dissipari, et per condensa montium pergere jubet... Niceph., p. 10.
Note 124: (retour) Ut, Imperatore a tergo circumvento, medium ipsum ejusque comitatum omnem, in potestatem haberent. Niceph., p. 10.
Note 125: (retour) Quod sane accidisset, nisi illud prohibuisset Deus. Chron. Pasch.

Le kha-kan avait ainsi tendu ses rets, lorsque Héraclius, sur la nouvelle de son approche, quitta Sélymbrie, passa la longue muraille et s'avança à sa rencontre. Il marchait sans défiance, monté sur un cheval de parade, avec la couronne impériale au front et le manteau de pourpre sur les épaules126, quand des paysans, à qui les mouvements des Avars du côté du long mur n'avaient point échappé, se firent jour à travers son entourage de gardes et de fonctionnaires, et lui racontant ce qu'ils avaient vu, l'avertirent de songer à lui. Il était temps, car déjà la troupe du kha-kan paraissait à l'horizon dans une attitude qui n'était rien moins que pacifique. Sauter de cheval aussitôt, jeter bas le manteau qui l'eût fait reconnaître, ôter de sa tête la couronne, qu'il passa à son bras gauche, et s'enfuir à toute vitesse sur la monture et sous la casaque d'un paysan, ce fut une affaire aisée pour un homme habitué comme Héraclius à la prompte décision et à l'action rapide du soldat127. Tandis qu'il s'éloignait à bride abattue, la troupe du kha-kan arrivait de même, et il put entendre les premiers cris de son escorte, sur laquelle les Barbares fondaient à grands coups de lances. Ce fut bientôt du côté des Romains un sauve-qui-peut général. L'empereur, qui avait de l'avance, parvint à gagner la longue muraille, qu'il franchit sans beaucoup de peine à la faveur de son déguisement et par des sentiers qu'il connaissait; mais ses bagages furent pillés, l'attirail scénique enlevé, les fonctionnaires dépouillés et mis aux fers128. Le kha-kan demandait instamment qu'on lui amenât l'empereur: on ne put lui livrer que le manteau de pourpre129 ramassé à terre et tout souillé de boue; il vit alors que son coup était manqué. Une chance lui restait, celle d'arriver assez promptement à Constantinople pour en trouver l'entrée sans défense, et quoique l'évasion de l'empereur lui laissât bien des doutes à ce sujet, il commanda à ses cavaliers, qui pillaient, de se rallier et de le suivre vers ce grand rempart, où ils devaient rejoindre leurs compagnons. Cet événement se passa le samedi 16 juillet de l'année 616.

Note 126: (retour) Cum regia magnificentia et comitatu... Zonar., t. II, p. 82.
Note 127: (retour) Inopinata re nec mediocriter perculsus, purpuram exuit, ac vili detritoque habitu, quo privatus esse videretur, indutus, et coronam regiam cubito alligans... Niceph., p. 10, et seqq.
Note 128: (retour) Universo imperatoris apparatu capto... Theophan., Chronogr., p. 251.
Note 129: (retour) Imperatoria vestis in potestatem hostium redacta... Niceph., p. 10.

Le lendemain dimanche, au point du jour, le kha-kan arriva sinon tout à fait seul, du moins peu accompagné, une grande partie de ses gens, entraînés par l'ardeur du pillage ou attardés sur la route, manquant au rendez-vous. Malgré ce contre-temps, il se montra confiant et gai. «Sitôt que je paraîtrai, disait-il, Constantinople sera à moi130.» Il déclara pourtant qu'il ne partirait point de sa personne sans avoir rallié les traînards. Au fond, il ne se souciait point de franchir la longue muraille et de figurer dans une expédition de plus en plus incertaine à mesure que le temps s'écoulait. En restant en deçà, il se réservait le droit de désavouer ses soldats, de transformer au besoin son infâme guet-apens en un acte d'indiscipline qu'il n'avait pu maîtriser, et d'invoquer son abstention comme une preuve d'innocence. Ces ruses grossières étaient dans le caractère du kha-kan. Vers la cinquième heure du jour, qui répondrait chez nous à dix heures du matin, il donna le signal du départ en agitant le fouet qu'il tenait à la main, et la légère cavalerie avare s'élança à toute bride sur la route de Constantinople131: au coucher du soleil, elle atteignait le bourg de Mélanthiade, distant de quatre lieues de la ville. Elle y fit halte, tandis que ses éclaireurs allèrent rôder dans la campagne et observer l'état des lieux. Ayant poussé jusqu'à Constantinople, ils la trouvèrent sur ses gardes, les portes fermées, les créneaux garnis de soldats, en un mot, dans l'attitude d'une place décidée à se bien défendre. Les Avars reconnurent là l'ouvrage d'Héraclius, qui en effet était rentré assez à temps pour garantir sa capitale d'un coup de main. Ils ne se hasardèrent point à l'attaquer, mais, tournant à gauche l'enceinte murée et le golfe de Céras, ils se jetèrent sur les riches faubourgs de Sykes, de Blakhernes et de Promotus qui flanquaient la grande cité au nord, et les traitèrent sans miséricorde. La chapelle des saints Côme et Damien, dans le faubourg de Blakhernes, fut réduite en cendres, et dans celui de Promotus la basilique de l'Archange eut sa sainte table brisée et ces ciboires enlevés132. Quelques sorties firent cesser ces ravages, puis les pillards reprirent le chemin de la Thrace, non sans piller encore, tuer, brûler sur leur passage, et traîner avec eux les habitants captifs133. Le kha-kan les ayant rejoints au delà du long mur, ils regagnèrent ensemble les bords de la Save.

Note 130: (retour) Dixisse fertur simul atque murum ingressus esset, urbem se facile occupaturum... Chron. Pasch.
Note 131: (retour) Circa horam V ipsius Dominicæ, Avarum Chaganus flagello suo signum dedit, statimque omnes, qui cum illo erant, longum murum impetu facto ingressi sunt, ipso extra murum cum aliquot familiaribus manente. Chron. Pasch.
Note 132: (retour) In iis non ciboria duntaxat et alia vasa, sed ipsam etiam sacram mensam ecclesiæ Archangeli confregerunt... Id., ub. sup.--Cf. Theophan, Chronogr., p. 253.
Note 133: (retour) Omnes cum præda captivos secum trans Danubium, abduxerunt... Chron. Pasch.

Cet acte de brigand, si odieusement prémédité, eût exigé le plus rude et le plus prompt châtiment; mais ce châtiment, c'était la guerre, la guerre en Europe, c'est-à-dire, l'abandon du grand projet qui passionnait l'empereur et l'empire. Le sentiment chrétien frémissait au fond des âmes à une pareille pensée. Les excuses du kha-kan et ses protestations d'innocence vinrent fort à propos tirer les Romains d'embarras. Son absence, calculée avec tant d'astuce, lui servit de justification; il n'épargna pas à ses soldats les reproches d'indiscipline et de cupidité, offrit de restituer le butin et les prisonniers, et accumula serment sur serment pour rendre le ciel garant de sa bonne foi134. Que faire, si l'on ne voulait pas la guerre? Agréer des excuses auxquelles on ne demandait pas mieux que de croire, se montrer convaincu de l'innocence du kha-kan, et reprendre les négociations interrompues. C'est ce qu'on fit en effet par l'intermédiaire du patrice Athanase et du questeur impérial Cosmas, rendus moins confiants par l'expérience. Au reste, le traité d'alliance fut aisé à conclure, tant le kha-kan se montra doux et facile sur les conditions; il semblait n'avoir plus qu'un désir, celui d'effacer de la mémoire des Romains l'impression laissée par les derniers événements. La paix fut donc jurée de part et d'autre135. L'esprit des Romains se rassérénant peu à peu, on reprit les armements de la guerre d'Asie, avec moins de précipitation toutefois; puis, quand toute crainte à l'égard du kha-kan se fut à peu près dissipée, on fixa aux fêtes de Pâques de l'année 622 le départ de l'expédition.

Note 134: (retour) Chaganus... pristina se reparaturum, et cultorem se pacis futurum, promisit... Theophan. Chronogr., p. 253.
Note 135: (retour) Renovatis iterum pactis et probe firmatis fœderibus... Pace ex voto cum Avaribus composita... Theophan., Chronogr., p. 253-254.

On touchait donc au moment tant désiré: l'empereur s'y prépara comme on se prépare à un acte solennel de religion, par la retraite, la prière et le jeûne. Il alla passer l'hiver de 621 à 622 hors de la ville, dans une solitude toute monacale, ne s'occupant que d'affaires, de pratiques dévotes et des derniers soins à donner à sa famille, qu'il aimait tendrement. Là, quand il réfléchissait, dans la méditation et le silence, aux chances de cette grande aventure où il jetait sa vie et la fortune du monde romain, et que la prescience de Dieu pouvait seule calculer, des doutes venaient parfois l'assaillir; mais il les repoussait comme des tentations du démon. Parfois aussi les critiques du dehors, les moqueries des esprits sceptiques, arrivant jusqu'à lui, passaient sur son âme comme un fer chaud136; il se réfugiait alors à l'église, et, prosterné au pied de l'autel le front dans la poussière, il récitait avec larmes ces paroles du psalmiste: «Ne nous livre pas, ô mon Dieu, en risée à nos ennemis, et que l'infidèle n'insulte pas ton héritage!» Il régla tout ce qui concernait le gouvernement de l'État pendant son absence; son fils aîné, Héraclius-Constantin, fut établi régent sous la tutelle d'un conseil formé des hommes les plus éminents de Constantinople, et dont les principaux étaient le patrice Bonus, grand-maître des milices, et le patriarche Sergius, connus tous deux pour leur énergie et leur prudence. Avant de partir, il n'oublia point le kha-kan des Avars. Essayant d'élever ce barbare aux sentiments d'honneur dont lui-même était plein, il lui adressa une lettre touchante par laquelle il lui recommandait le jeune Héraclius-Constantin, le priant de se considérer comme le tuteur de ce cher fils, de le conseiller, de l'aider, de le protéger au besoin137. «Les services que recevraient de lui à cette occasion la famille impériale et l'empire ne resteraient point sans récompense», lui disait-il. Héraclius s'engageait à lui payer, lors de son retour, deux cent mille pièces d'or, et il appuya cet engagement par l'envoi d'otages choisis dans sa famille et dans celle du patrice Bonus138. L'armée et la flotte étant prêtes, l'embarquement fut arrêté pour le 4 avril. Après avoir communié en grande pompe à l'église de Sainte-Sophie, l'empereur se rendit au port directement, tenant avec respect dans ses bras une image de Jésus-Christ que l'on croyait avoir été apportée du ciel par les anges, et qui, disait-on, reproduisait les traits véritables du Dieu fait homme; cette image miraculeuse139 devait être le labarum de la guerre sainte. Lorsque Héraclius, franchissant le pont mobile jeté sur la rive, toucha du pied le navire qui allait l'emporter, une immense acclamation, sortie de la foule qui couvrait les quais, les rues et le toit des maisons, fit trembler la ville et le port; puis la flotte, au lieu de cingler, comme beaucoup s'y attendaient, par la Propontide vers les côtes de la Cilicie, entra à pleines voiles dans la mer Noire, se dirigeant vers les embouchures du Phase140.

Note 136: (retour) Nonnulli... sophistice dicebant oportere et domi manere, et consilio in certamina accurrere... Alii contra insurgebant, dimicantes sermonibus. Georg. Pisid. Exc., i, p. 115 et seqq.
Note 137: (retour) Ad Chaganum quoque Avarum principem, cui procuratoris in filium nomen et dignitatem indidit, quique secum amicitiam ex pactis firmaverat, ut afflictis rebus romanis opem ferret, litteras cum precibus misit. Theophan., Chronogr., p. 254.
Note 138: (retour) Atque insuper ducenta nummorum millia promiserat obsidesque dederat. Niceph., p. 12.
Note 139: (retour) On montrait pendant le moyen âge, soit en Grèce, soit en Italie, plusieurs de ces portraits de Jésus-Christ que l'on prétendait n'avoir point été faits de main d'homme. C'était, croyait-on, la représentation réelle et directe du Sauveur qui s'était imprimée d'elle-même sur une étoffe ou sur un panneau de bois sans le secours du pinceau, ni des couleurs, ni d'un artiste même céleste. Les poëtes théologiens de Byzance avaient trouvé la théorie de cette étrange peinture: «De même que le Verbe fait chair est devenu homme en dehors des conditions des naissances humaines et par son énergie propre, ainsi, disaient-ils, son image s'est reflétée sur un objet matériel avec sa forme et sa couleur par une puissance particulière, étrangère aux conditions mécaniques des arts.» Cette explication, que nous lisons dans George Pisidès, contemporain d'Héraclius et le chantre de sa gloire, parut alors si convaincante, que les historiens, même les plus graves, se sont empressés de la reproduire.
Note 140: (retour) Hinc Euxino mari navigans per Lazorum provinciam... Niceph., p. 11.

CHAPITRE TROISIÈME

Expédition d'Héraclius contre les Perses; il débarque en Colchide; les tribus du Caucase se joignent à lui.--Invasion de l'Atropatène; Héraclius détruit les Pyrées des mages et éteint le feu consacré.--La guerre se porte dans les hautes chaînes du Caucase et du Taurus; héroïsme d'Héraclius et de son armée.--Schaharbarz se concerte avec le kha-kan des Avars pour assiéger Constantinople par terre et par mer.--Le patrice Athanase député au kha-kan pour sonder ses intentions est retenu prisonnier.--Plan hardi d'Héraclius pour déjouer la coalition formée contre lui; il partage son armée en trois corps, fortifie la garnison de Constantinople, et marche lui-même près de Tiflis au-devant des Khazars.--Entrevue du chef khazar Zihébil et de l'empereur romain; leur alliance; quarante mille Khazars auxiliaires entrent au service d'Héraclius.--Siége de Constantinople par les Perses et les Avars; Schaharbaz occupe la rive orientale du Bosphore, l'avant-garde avare arrive à Mélanthiade.--Le kha-kan renvoie Athanase à Constantinople pour la sommer de se rendre; Athanase mal accueilli par le sénat justifie sa démarche.--Arrivée du kha-kan devant la ville.--Ses troupes; son matériel; sa flotte.--Description de Constantinople.--Belle défense des assiégés; machine inventée par un matelot.--Ambassadeurs perses à l'armée du kha-kan; celui-ci demande à conférer avec quelques députés romains; singularités de cette conférence.--La flotte avare veut traverser le Bosphore à Chelæ; elle est dispersée par des galères romaines.--Colère du kha-kan; attaque nocturne de la ville par terre et par mer; sages dispositions du patrice Bonus.--Bataille navale gagnée par les Romains.--Déroute de l'armée avare.--Retraite du kha-kan.--Constantinople fête sa délivrance.

622--626

Le plan de campagne d'Héraclius, tenu secret jusqu'alors, fut révélé par la direction que suivit la flotte en quittant le Bosphore. Il consistait à prendre la Perse à revers par le Caucase et la mer Caspienne, tandis que les armées de Chosroès s'échelonnaient entre la mer Égée et l'Euphrate, dans la prévision d'un débarquement sur la côte de Cilicie ou de Syrie. La présence des légions romaines dans les contrées du Caucase devait entraîner à leur suite les peuplades demi-barbares de ces montagnes, Lasges, Abasges, Ibères, Albaniens, et décider l'Arménie, incertaine entre l'empire romain et la Perse. Héraclius voulait plus encore: il entrevoyait la possibilité de faire appel aux tribus hunniques et turkes de la mer Caspienne et du Volga, toujours disposées à piller, ennemies naturelles de la Perse, dont elles étaient limitrophes. C'était assurément le plus hardi projet qu'eût imaginé aucun des généraux de Rome et de Byzance pendant leurs guerres de sept cents ans contre le grand-roi, et nul d'entre eux peut-être n'aurait possédé au même degré que celui-ci les conditions nécessaires du succès, savoir: la foi en son œuvre, l'esprit de ressource et d'aventure, et le parti désespéré de mourir ou de vaincre.

Les premiers mois qui suivirent le débarquement de l'année romaine en Colchide furent employés utilement à l'acclimater, à l'exercer, à lui donner l'unité qui lui manquait, à lui inspirer enfin l'esprit d'exaltation religieuse où son chef puisait confiance en lui-même et autorité sur les autres141. L'enrôlement des tribus du Caucase, opéré pendant ce temps-là, vint doubler la force numérique des légions. Aux approches de l'hiver, Héraclius entra dans l'Arménie, qui se déclara tout entière pour lui: sûr alors de sa retraite, il descendit dans l'Atropatène (l'Aderbaïdjan des modernes), dont les habitants, pris au dépourvu, n'essayèrent pas même de résister. On les voyait, disent les historiens, déserter leurs maisons et s'enfuir dans leurs rochers comme des troupeaux de chèvres sauvages142. Chosroès, surpris lui-même, répondit à sa manière aux succès de son ennemi, en faisant assommer des ambassadeurs romains qu'il tenait en prison depuis six ans. Une pareille indignité mit l'armée romaine hors d'elle-même, et l'Atropatène fut traitée comme une terre vouée à la destruction. Cette province, patrie de Zoroastre et berceau du culte institué par ce premier des mages, en était toujours le siége le plus vénéré; c'est là que s'élevaient les Pyrées les plus magnifiques et les plus nombreux, là que le culte du feu se célébrait avec le plus de pompe et de dévotion. Héraclius ruina les temples, chassa ou massacra les prêtres, et supprima partout le feu perpétuel: le dieu fut éteint dans le sang de ses adorateurs143. Ainsi les profanations de Jérusalem furent vengées; mais la croix n'était plus ni là, ni en Arménie, les Perses, à l'approche des Romains, l'ayant enlevée pour la mettre en sûreté dans les parties centrales de leur empire.

Note 141: (retour) Theophan., Chronogr., p. 253-256.--Cedren., t. I, p. 409, 410.--Niceph., p. 12.
Note 142: (retour) Per asperas etiam illas et salebrosas rupes, caprarum sylvestrium more, desilientes Persas venantur et capiunt vivos. Theophan., Chronogr., p. 256.
Note 143: (retour) Oppida subvertit atque igne delubra prosternit. Niceph., p. 12.--Ignis templum cum universa civitate igne consumpsit... Theophan., p. 258.

Chosroès enfin accourut défendre le sanctuaire de sa religion, et l'année 623 se passa en combats, toujours gagnés par les Romains: trois armées perses furent défaites, et Chosroès deux fois vaincu prit la fuite. Des froids excessifs, qui faillirent les emporter, forcèrent les Romains à évacuer cette année l'Aderbaïdjan pour aller hiverner sous le climat plus doux de l'Albanie; mais en 624 la guerre recommença, et se continua en 625 dans les hautes chaînes du Caucase et du Taurus. La manœuvre hardie d'Héraclius avait eu pour effet de dégager les provinces romaines d'Asie en attirant les armées persanes après lui: elles arrivaient toutes successivement, et cherchaient à l'enfermer dans les défilés des montagnes où la lutte s'était transportée; mais Héraclius déjouait toutes les combinaisons de leurs généraux: il les devançait dans les passages, les coupait par des marches rapides, les battait l'un après l'autre. On croyait le traquer dans le Taurus, il parcourait déjà les plaines du Tigre, et quand on le cherchait de ce côté, il surprenait et mettait en cendres les villes de l'Atropatène ou de l'Assyrie. Son armée, infatigable comme lui, ne laissait pas échapper un signe de mécontentement: presque gelée dans les neiges du Caucase, elle faillit mourir de soif dans les déserts de sable qui entourent l'Euphrate144.

Note 144: (retour) Theophan., p. 256, 257, 258, 259.--Niceph., p. 12.--Cedren., t. i, p. 411, 412, 413, 414.--Epist. Heracl., ap. Chron. Pasch., p. 400.--Zonar., l. 14, t. ii, p. 84.

La vie d'Héraclius, pendant ces rudes campagnes, n'était pas seulement celle d'un général, mais d'un soldat toujours occupé ou à frapper le premier coup dans la bataille, ou à soutenir l'assaut d'une masse d'ennemis acharnés sur sa personne. Il livra nombre de combats singuliers, força tout seul le passage d'un pont à travers les cavaliers qui le gardaient, fut blessé bien des fois et eut plusieurs chevaux tués sous lui. On le reconnaissait dans la mêlée à ses bottines de pourpre145, devenues pour l'ennemi un objet d'effroi: «Vois là-bas ton empereur, disait Schaharbarz à un transfuge romain; c'est devant lui que nous fuyons146!» Les alliés de l'empereur ne lui donnaient guère moins d'embarras que ses ennemis: c'étaient toujours de la part des tribus du Caucase, que lassait une guerre fatigante et sans profit, des murmures qu'il fallait apaiser, ou des menaces d'abandon qu'il fallait prévenir. Un jour enfin vingt mille de ces amis incertains voulurent partir à la veille d'une bataille. Héraclius les congédia en présence des légions romaines sous les armes, sans que son visage en fût altéré: «Frères, dit-il à ses soldats, car c'est ainsi qu'il les appelait dans ses harangues, Dieu réserve le triomphe pour nous seuls147

Note 145: (retour) Ex propriis ejus ocreis dignosci poterat. Theophan., Chronogr., p. 262.
Note 146: (retour) Vides Cæsarem, quanta audacia pugnam conserat, solusque adversus tantam multitudinem decertet? Id., loc. cit.
Note 147: (retour) Videte, fratres, ut nullus, belli societatem init nobiscum, quam Deus solus... Theophan., Chronogr., p. 265.

Cependant le kha-kan des Avars, attentif aux péripéties de la guerre de Perse, tramait sur les bords du Danube de nouvelles perfidies; il n'avait pas tardé à se mettre d'intelligence avec Chosroès par l'intermédiaire du Sanglier royal. Les propositions de Chosroès furent celles-ci: le roi de Perse offrait au kha-kan le pillage de Constantinople, s'il voulait assiéger cette ville de concert avec lui; une forte division de l'armée persane, conduite par Schaharbarz, se rendrait alors sur le Bosphore, près de Chalcédoine; et comme les Perses manquaient de vaisseaux, les Avars amèneraient avec eux la flottille de barques qu'ils entretenaient sur le Danube, au moyen de quoi les troupes combinées pourraient, soit attaquer Constantinople par terre et par mer, soit opérer leur jonction sur la côte d'Europe. Quand on fut d'accord des principales conditions, on fixa le rendez-vous sur l'une et l'autre rive du détroit au mois de juin de l'année 626. Du reste, ces négociations furent entourées d'un grand mystère, le kha-kan ne voulant pas démasquer ses plans avant d'être prêt à agir, et les préparatifs nécessaires pour une telle entreprise exigeant de très-longs délais; mais quelque profond que fût le mystère, le gouvernement de Constantinople conçut des soupçons, et députa au kha-kan le patrice Athanase pour le raffermir dans l'alliance romaine, soit par le sentiment de la foi jurée, soit par la crainte de l'avenir. Athanase n'eut pas occasion de déployer son éloquence, car à peine eut-il touché le sol de la Hunnie qu'il fut pris, placé sous bonne garde, et sevré de toute communication avec le territoire romain. C'était de la part du kha-kan une réponse assez claire pour que le conseil de régence pourvût en toute hâte à la sûreté de la ville et informât Héraclius de ce qui se passait. Les relations de la métropole avec l'empereur étaient régulièrement établies au moyen de la flotte qui stationnait dans un des ports de la mer Noire, à Héraclée, Sinope ou Trébizonde, suivant la position de l'armée et les nécessités de la campagne. Probablement Héraclius, de son côté, avait eu vent des intelligences qui se pratiquaient entre les Avars et les Perses; en tout cas, les dispositions stratégiques adoptées par ces derniers au commencement de l'année 626 lui disaient assez clairement qu'un grand coup était machiné contre son empire, et principalement contre sa capitale.

L'armée romaine, victorieuse en toute rencontre, se trouvait alors campée dans les plaines de l'Euphrate, en face des troupes persanes, réunies et bien plus considérables en nombre. Comme si Chosroès eût renoncé à combattre, il divisa ses forces en trois corps, dont le premier, sous le commandement de Schaharbarz, se dirigea vers l'Asie-Mineure, les deux autres restant en observation dans la Mésopotamie. De ces derniers, l'un devait manœuvrer sur les flancs de l'armée romaine pour l'inquiéter et la retenir, tandis que l'autre, s'échelonnant à l'intérieur, couvrirait les abords de Ctésiphon. Le corps chargé de la garde de l'intérieur se composait de l'élite des troupes persanes, des bataillons d'or148, comme on les appelait parce que la pointe de leurs lances était dorée. Héraclius d'un coup d'œil saisit l'intention de ces mesures, et avec sa hardiesse accoutumée il leur en opposa d'autres pour les déjouer. Divisant aussi sa petite armée en trois corps, il laissa le plus nombreux sur l'Euphrate, dans une position fortifiée, et sous le commandement de son frère Théodore, dont il connaissait l'énergie. Il envoya le second par l'Arménie gagner la côte du Pont-Euxin, où la flotte devait le transporter à Constantinople, et partit avec le troisième pour les contrées du Caucase, où l'appelaient un nouvel intérêt, de nouvelles aventures à courir. Il avait appris en effet qu'une horde de Khazars avait fait irruption par les portes caspiennes dans l'Aderbaïdjan, qu'elle pillait; et l'idée lui était venue de l'enrôler sous son drapeau pour opérer, de concert avec elle, une diversion terrible contre la capitale de la Perse149. Le projet fut exécuté aussitôt que conçu, et il accourait avec quelques légions, sur le passage de cette horde, lui porter des paroles d'amitié et offrir des présents à son chef.

Note 148: (retour) Milites auri hastatos... adversus imperatorem misit... Theophan., Chronogr., p. 263.