Note 307: (retour) Partem Theuderico comiti et Megenfrido cubilario suo committens, eos per aquilonarem ripam agere jussit. Ibid.
Note 308: (retour) Bajoariis cum commeatibus exercitus, qui navibus devehebantur, per Danubium, secunda aqua, descendere jussit. Ub. sup.

De leur côté les Avars ne s'endormaient point; ils avaient profité du répit que leur laissait Charlemagne pour réparer ou compléter leur système de défense, système étrange qui ne ressemble à aucun autre, et qui paraît avoir été imaginé plutôt pour arrêter des courses de brigands, telles que celles des Bulgares et des Slaves, que pour soutenir l'effort de grandes armées organisées, telles que celles des Franks. Nous en avons une description curieuse, quoique un peu obscure, dans les récits du moine de Saint-Gall, qui la tenait, nous dit-il, de son maître Adalbert, vieux guerrier qui avait accompagné le comte Gérold et ses Souabes dans la campagne de Hunnie. Qu'on se figure neuf grands remparts ou enceintes de forme à peu près circulaire, et rentrant les uns dans les autres de manière à partager le pays en zones concentriques depuis sa circonférence jusqu'à son milieu: c'étaient les fortifications des Avars. Ces enceintes, appropriées aux difficultés du terrain, se composaient d'une large haie, établie d'après le procédé suivant: on enfonçait, à la distance de vingt pieds l'un de l'autre, deux rangées parallèles de pieux dont la hauteur était aussi de vingt pieds309, et l'on remplissait l'intervalle par une pierre très-dure ou une sorte de craie qui, en se liant, ne formait qu'une masse; le tout était revêtu de terre, semé de gazon et planté d'arbustes serrés qui par leur entrelacement présentaient une haie impénétrable. La zone laissée entre deux remparts contenait les villes et les villages, disposés de façon que la voix humaine pût se faire entendre de l'un à l'autre pour la transmission des signaux310. Les enceintes, qui longeaient d'ordinaire le lit des fleuves et les pentes des montagnes, étaient percées de loin en loin par des portes servant de passage aux habitants. Une enceinte prise, ils pouvaient se réfugier dans la suivante avec leurs meubles et leurs troupeaux, sauf à se retirer dans la troisième, si la seconde était forcée. D'une enceinte à l'autre, on pouvait correspondre au moyen de la trompette, dont les airs variaient selon des règles convenues311. Le nom avar de ces vastes clôtures concentriques nous est inconnu; les Germains les appelaient hrings ou rings, c'est-à-dire cercles. Adalbert affirmait à son élève que d'un ring à l'autre la distance était à peu près celle du château de Zurich à la ville de Constance312, ce qui faisait de trente à quarante milles germaniques. Le diamètre de ces cercles allait en se rétrécissant à mesure qu'on approchait du centre, et là se trouvait le ring royal, que les Lombards et les Franks appelaient aussi campus, camp, et qui renfermait le trésor avec la demeure des souverains de la Hunnie. Il était situé non loin de la Theïsse, et au lieu où l'on suppose que s'élevait le palais d'Attila. Aussi, et sans trop s'arrêter aux obscurités que contiennent la description du moine de Saint-Gall et surtout ses mesures, on s'aperçoit que Charlemagne n'avait pas de minces difficultés à vaincre pour arriver au cœur du pays des Huns. Ces haies couvertes par des rivières et flanquées de montagnes, sans offrir l'obstacle de bonnes murailles crénelées, arrêtaient une armée envahissante à chaque pas et pouvaient la décourager, et le Danube, qui les coupait presque toutes par le milieu, permettait à leurs défenseurs d'accourir ou de faire retraite d'une rive à l'autre.

Note 309: (retour) Stipitibus quercinis, faginis et abiegnis extructus, ut de margine ad marginem XX pedes tenderetur in latum, et totidem erigeretur in altum. Monach. S. Gall, Vit. Carol. Mag., ii, 2.
Note 310: (retour) Inter hos aggeres ita vici et villæ erant locatæ, ut de aliis ad alias vox humana posset audiri. Monach. S. Gall., ii, 2.
Note 311: (retour) Ut clangor tubaram posset cujusque rei significativus audiri. Id., loc. cit.
Note 312: (retour) Quantum spatium est de castro Turonico ad Constantiam. Id., ub. sup.

Cette guerre avec le peuple d'Attila prenait aux yeux de Charlemagne un caractère essentiellement religieux, où dominait le souvenir du passé, et comme une idée de revanche contre le fléau de Dieu. Il voulut y préparer son armée par des mortifications et des prières propres à appeler sur elle la protection spéciale du ciel. Des litanies, accompagnées d'un jeûne général, furent célébrées dans le camp des Franks, qui présenta pendant trois jours le spectacle anticipé d'un camp de croisés sous les murs de Jérusalem ou d'Antioche. Charles lui-même nous donne la description de la pieuse solennité dans une lettre qu'il adresse des bords de l'Ens à Fastrade, et dont voici quelques passages:

«Charles, par la grâce de Dieu, roi des Franks et des Lombards et patrice romain, à notre chère et très-aimable épouse Fastrade reine.

«Nous t'envoyons par cette missive un salut affectueux dans le Seigneur, et par ta bouche nous adressons le même salut à nos très-douces filles et à nos fidèles résidant près de toi. Nous avons voulu t'informer que, le Dieu miséricordieux aidant, nous sommes sain et sauf, et que nous avons reçu par un envoyé de notre cher fils Pépin des nouvelles, qui nous ont réjoui, de sa santé, de celle du seigneur l'Apostolique, et de nos frontières situées de ce côté, qui sont paisibles et sûres313... Quant à nous, nous avons célébré les litanies pendant trois jours, à partir des nones de septembre qui étaient le lundi, continuant le mardi et le mercredi314, afin de prier la miséricorde de Dieu qu'elle nous concède paix, santé, victoire et heureux voyage, assistance, conseil et protection dans nos angoisses. Nos évêques ont ordonné une abstinence générale de chair et de vin, excepté pour ceux qui ne la pourraient supporter pour causes d'infirmité, âge avancé ou trop grande jeunesse; toutefois il a été établi qu'on pourrait se racheter de l'abstinence de vin pendant ces trois jours, les riches en payant un sou par jour, les autres au moyen d'une aumône proportionnée à leurs facultés, ne serait-elle que d'un denier. Chaque évêque a dû dire sa messe particulière, à moins d'empêchement de santé; les clercs sachant la psalmodie avaient à chanter cinquante psaumes chacun, et pendant la procession des litanies ils devaient marcher sans chaussure315. Telle fut la règle dressée par nos évêques, ratifiée par nous et exécutée avec l'assistance de Dieu. Délibère avec nos fidèles comment vous célébrerez aussi ces mêmes litanies. Tu feras, quant au jeûne, ce que ta faiblesse te permettra. Nous nous étonnons d'ailleurs de n'avoir reçu de toi, depuis notre départ de Ratisbonne, ni message ni lettre; fasse donc que nous soyons mieux informé à l'avenir de ta santé et de tout ce qu'il te plaira de nous apprendre. Salut encore une fois dans le Seigneur.»

Note 313: (retour) Missus dilecti nostri Pipini nobis nuntiavit de ejus sanitate ac domni Apostolici, vel de salvatione confinium nostrorum illis partibus positorum. Epist. Carol. Mag. ad. Fastrad., ann. 791.
Note 314: (retour) Tribus diebus litaniam fecimus, id est nonis septembris, quod fuit Lunis die, incipientes, et Martis, et Mercoris... Ub. sup.
Note 315: (retour) Et sacerdos unusquisque missam specialem fecisset, nisi infirmitas impedisset, et clerici, qui psalmos sciebant, unusquisque quinquaginta cantasset, et interim quod ipsas litanias faciebant, discalceati ambulassent. Loc. laud.

Charlemagne passa l'Ens, et traversa sans trouver d'ennemis la contrée avoisinante: c'était le malheureux pays que les Huns et les Bavarois s'étaient disputé si longtemps, et dont ils avaient fait un désert. La rivière d'Ips n'arrêta pas sa marche, quoique sans doute le pont construit jadis par les Romains eût été coupé; la forte position de Lemare, aujourd'hui le Moelk, ne lui opposa point de résistance; ce n'est qu'à l'approche du mont Comagène qu'il aperçut du mouvement, des bandes armées et tous les signes d'une défense énergique. Un bras des Alpes de Styrie, projeté vers le Danube, ne laisse entre ses escarpements et le fleuve qu'un étroit défilé, fameux dans l'histoire des guerres danubiennes, le défilé du mont Kalenberg, alors mont Cettius. Il couvre à l'est Vindobona, Vienne, ville obscure jadis, devenue importante dans les derniers temps de la domination romaine, où on la voit remplacer l'antique Carnuntum comme métropole de la Pannonie supérieure. En avant et du côté de l'ouest, le défilé est couvert lui-même par une montagne qui en protége les approches; c'est le mont Comagène dont nous avons déjà parlé. Un château établi sur cette montagne et un rempart ou haie fortifiée interceptaient la route, reliant au Danube la chaîne du Cettius, embarrassée d'épaisses forêts et ravinée par des torrents. Charlemagne dut faire halte pour assiéger régulièrement le rempart et la forteresse. A l'opposite du mont Comagène, de l'autre côté du Danube, descend des hauts plateaux de la Moravie la rivière de Kamp, sinueuse et profonde, qui se jette dans le fleuve par sa rive gauche: les Huns en avaient fait le fossé d'un second rempart, qui formait à travers le Danube la continuation du premier et complétait le barrage de la vallée316. Le rempart de la Kamp arrêta le corps d'armée du comte Theuderic, comme celui de Comagène avait arrêté Charlemagne; mais il fut plus promptement enlevé, soit force naturelle moindre, soit moindre résistance, les Avars ayant porté leurs principaux moyens d'action sur la rive droite. Plusieurs assauts tentés par Charlemagne contre le château et la haie de Comagène avaient échoué, et les assiégés, munis d'une énorme quantité de machines de jet, lui faisaient éprouver de grandes pertes par leur artillerie, quand les troupes de Theuderic, maîtresses des lignes de la Kamp, parurent sur la rive gauche, et que la flotte, arrivée à propos, se déploya en bon ordre sur le fleuve. Cette vue ranima le courage des Franks, en même temps qu'elle remplit les Huns de terreur. Craignant d'avoir la retraite coupée, ces barbares s'enfuirent avec leurs troupeaux ou dans les bois épais que recélait la montagne, ou derrière la plus prochaine enceinte, laissant le château de Comagène, puis la ville de Vienne, à la merci du vainqueur317. Le château fut rasé, les machines de guerre détruites, la haie brûlée et nivelée, et Charlemagne dépêcha le jeune roi d'Aquitaine, son fils, pour annoncer à la reine Fastrade le double succès qui inaugurait si bien la campagne.

Note 316: (retour) Dicti Avari habebant munitiones paratas, de australi parte ad Chunberg, de aquilonari vero ripa in loco qui dicitur Camp... Regino, ad ann. 791.--Quarum (munitionum) una super Cambum fluvium, altera juxta Comagenos civitatem, in monte Cumeoberg vallo firmissimo, structa erat. Annal. Reuber., ad eumd. ann.
Note 317: (retour) Avari cum vidissent utrumque exercitum ripas continentes, et navigia per medium flumen venientes, a Domino terrore concutiuntur, derelinquentes loca munita, firmitatesque eorum, vel machinationes dimiserunt fuga lapsi... Annal. Bertin., ad. ann. 791.--Ubicumque aut ad fossas, aut aliquam firmitatem, sive montes, seu ad flumina vel sylvas confugerunt. Annal. Franc., eod. ann.

Un second cercle, placé à quelque distance au-dessous de Vienne, ne fut emporté qu'après une grande bataille, et les Franks ne trouvèrent plus de résistance jusqu'au Raab318. Cette rivière et les marais du lac Neusiedel servaient de fossé à un troisième rempart bien garni de tours et défendu près du confluent de la rivière par la forte place de Bregetium. Charlemagne, n'osant l'attaquer de front, franchit la rivière dans un lieu où elle était guéable, força la haie et tourna la place, qui se rendit à son approche. Pendant ce temps-là, le comte Theuderic enlevait de l'autre côté du Danube un rempart construit le long du Vaag et reliant le fleuve aux Carpathes. Les deux corps de l'armée de terre avaient glorieusement rempli leur tâche; ce fut le tour de la flotte. Entre les embouchures du Vaag et du Raab, situées presqu'en face l'une de l'autre, le Danube, gêné par les atterrissements que ces deux rivières roulent incessamment dans son lit, se divise en plusieurs bras et forme sept îles, dont la plus grande319 et la plus septentrionale n'a pas moins de vingt lieues de long sur six de large. Ces îles, couvertes de joncs et de saules, entrecoupées de marécages et de fondrières et sans routes certaines, avaient servi d'asile aux habitants accourus des deux rives avec leurs propriétés et leur bétail. Les Huns s'étaient même retranchés assez solidement dans la plus grande, qui présentait des bords élevés et un accès difficile; mais ils avaient compté sans la flotte, qui commença par les bloquer, et les attaqua ensuite de vive force. Le siége dura trois jours. Après beaucoup de sang versé, les Huns se rendirent, et l'on trouva dans leur enclos un amas considérable de grains et des troupeaux sans nombre; les habitants, hommes, femmes, enfants, furent réduits en servitude. Ce dernier fait d'armes ne se lit pas dans les historiens contemporains, d'ailleurs très-laconiques, mais il est attesté par une tradition constante, que sa vraisemblance nous permet d'accepter, et que j'ai reproduite telle qu'elle se racontait au xve siècle320.

Note 318: (retour) Habuit conflictum magnum cum Hunnis et vastavit Hunniam plaga magna usque flumen Rapha. Chron. Moissiac., ad. ann. 791.--Usque Arrabonis fluenta. Annal. Laurisham.
Note 319: (retour) Celle de Csallokozi.
Note 320: (retour) Bonfin. Rerum Hungar. Dec., 1, 9.--Belius, Notit. nov., Hung., t. i.

De son côté, le jeune roi d'Italie n'était pas resté oisif. Son armée, composée en majeure partie de Lombards et de Frioulois, et qui comptait un évêque parmi ses généraux, s'était portée, suivant ses instructions, directement sur la Pannonie inférieure pour prendre la Hunnie en flanc et se rejoindre au corps d'armée de Charlemagne. Arrivée au sommet des Alpes le 28 août, elle en était descendue probablement par la vallée de la Drave pour pénétrer, entre cette rivière et la Save, dans ce qu'on appelait la presqu'île sirmienne. Là elle s'était trouvée en face d'un des rings intérieurs, qui contenait d'autant plus de richesses que les Huns l'avaient cru plus à l'abri des attaques. Ils le défendirent vigoureusement, mais le ring fut enlevé, et le butin qu'on y trouva dédommagea amplement le soldat de ses fatigues. La tradition rapporte que Pépin, emporté par son ardeur, fut blessé d'une flèche à l'assaut du rempart et renversé de cheval321: l'histoire n'en dit rien, et nous ne trouvons non plus aucune allusion à ce fait dans la lettre par laquelle le père, tout enorgueilli des succès de son fils, en mande le récit à Fastrade. Il se borne à ces mots: «Pépin a tué tant d'Avars, qu'on n'avait jamais vu pareil massacre; l'enceinte a été prise et pillée, et on y a passé la nuit et la matinée du lendemain jusqu'à la troisième heure322

Note 321: (retour) Bonfin., Rer. Hungar. Dec., i, 9.
Note 322: (retour) Et multitudinem de ipsis Avaris interfecerunt in tantum, quod in multis diebus major strages de ipsis Avaris facta non fuit. Et exspoliaverunt ipsum vallum, et sederunt ibi ipsa nocte vel in crastina usque hora diei tertia. Epist. Carol. Mag., ad Fastrad., ap. D. Bouq., t. v.

Ainsi la Pannonie avait été parcourue dans toutes ses directions par les armées de la France, et la Hunnie transdanubienne avait été occupée jusqu'au Vaag; il ne restait plus que la grande plaine que traverse la Theisse et les cantons situés dans les Carpathes ou à l'est de ces montagnes jusqu'à la mer Noire. La saison avançait, et la prudence conseillait à Charlemagne de ne point engager ses troupes au commencement de l'hiver dans un pays de marécages et de rochers où elles auraient à souffrir de la disette et des inondations plus encore que des hommes. Une épizootie, qui s'était mise sur les chevaux de l'armée et en avait déjà fait périr la plus grande partie323, eût été à elle seule une raison suffisante de ne pas pousser plus loin. Charlemagne termina donc là la campagne; il renvoya l'armée d'Italie dans ses cantonnements du Pô, plaça le corps du comte Theuderic et le sien en observation sur la frontière hunnique, et emmena son fils Pépin pour aller célébrer avec lui les fêtes de Noël à Ratisbonne.

Note 323: (retour) Tanta equorum lues exorta est, ut vix decima pars e tot millibus equorum remansisse dicatur. Annal. Laurisham., ann. 791.

CHAPITRE SIXIÈME

Politique de Charlemagne à l'égard de la Hunnie; effroi de la cour de Constantinople.--Charlemagne veut joindre le Rhin au Danube par un canal; il commence l'entreprise sans pouvoir l'achever.--Les Saxons sollicitent les Avars de reprendre les armes; parti de la paix et parti de la guerre parmi les Huns; le parti de la paix l'emporte; le kha-kan et le ouïgour sont massacrés.--Nouvelle campagne des Franks en Hunnie; Héric, duc de Frioul, prend et pille un des rings intérieurs en Pannonie; le ring royal situé aux bords de la Theïsse tombe au pouvoir du roi Pépin.--Entrée triomphale de Pépin à Aix-la-Chapelle.--Charlemagne distribue le butin fait sur les Avars au pape, aux autres souverains, aux métropoles, aux églises des Gaules et à ses fidèles.--Le kha-kan Tudun et plusieurs nobles avars reçoivent le baptême à Aix-la-Chapelle; fête donnée à cette occasion; vers de l'évêque Théodulfe.--Construction de la grande cité d'Aix; chasse dans les forêts voisines; tableau de la cour du roi des Franks.--Retour de Tudun dans ses États; les Pannonies sont incorporées à l'empire frank ainsi que la Hunnie septentrionale jusqu'au Vaag, le reste forme un royaume soumis aux Franks.--Franco-Chorion.--Colonies bavaroises et carinthiennes établies en Pannonie.--Révolte parmi les Avars, Tudun abjure le christianisme.--Attaque de la frontière bavaroise; le comte Gérold est tué.--Nouvelle campagne des Franks; mort de Tudun; conquête définitive de la Hunnie.--Organisation administrative des Pannonies.--Kha-kans devenus chrétiens; procédé du comte Ingo pour gagner les nobles huns au christianisme.--Fanfaronnade d'un soldat gaulois; conséquences nombreuses de la guerre de Hunnie.--Les Slaves et les Bulgares attaquent les Huns qui demandent à quitter leur pays; Charlemagne les cantonne au midi du Danube.--Puissance des Slaves-Moraves.--Lettre du pape Eugène II au kha-kan et au peuple des Avars.

792--826

L'expédition de Hunnie avait permis à Charlemagne d'observer par lui-même, en même temps que la faiblesse des Huns, la beauté et l'importante situation de ce pays, qui dominait l'Italie au midi, les nations slaves à l'ouest et au nord, et confinait à l'empire romain d'Orient. Ce conquérant avait plus d'une raison pour ne point vouloir perdre le fruit de cette guerre, et il jeta son dévolu sur la Hunnie, dont une portion lui convenait pour agrandir le territoire de la France, l'autre pour étendre sa suprématie, et comme il savait toujours entremêler la modération à l'emploi de la force, il lui plut d'attendre que le kha-kan et le ouïgour se remissent d'eux-mêmes à sa discrétion. Ce qui peut-être chatouillait le plus son orgueil dans le rapide succès de cette campagne, c'est qu'il avait planté le drapeau frank à la frontière de l'empire grec, et fait pâlir cette cour de Constantinople, présomptueuse et jalouse, qui s'était vainement flattée de le chasser de l'Italie, et dont le mauvais vouloir éclatait maintenant par une opposition dédaigneuse au plus cher de ses projets, celui de devenir empereur d'Occident. Il n'ignorait pas qu'une terreur panique avait saisi la Thrace et la Macédoine, quand on avait vu ses armées s'approcher de la Save, que les villes avaient fermé leurs portes, que des troupes s'étaient mises en marche, qu'en un mot la consternation régnait au palais de Byzance. Et ce n'était pas seulement dans les provinces voisines du Danube que les Grecs éprouvaient ce sentiment d'anxiété; le Péloponèse et les îles de la mer Égée se croyaient aussi à la veille d'une invasion des Franks, et comme il arrive toujours en pareil cas, les peuples ne parlaient qu'avec admiration du grand homme qui leur faisait peur. Son nom volait de bouche en bouche dans tout l'Orient. Les ambassadeurs du khalife Aroun-al-Rachid, qui vinrent le visiter quelques années après dans Aix-la-Chapelle, purent lui raconter sans adulation qu'en Asie comme en Europe, dans les îles comme sur la terre ferme, d'un bout à l'autre de l'empire grec, les peuples ne craignaient ou n'espéraient que lui. Il s'agissait maintenant pour Charlemagne de franchir le dernier pas, et il pensait, avec grande raison, que la conquête de la Hunnie servirait à le lui rendre plus facile. Quand l'empire frank, qui touchait déjà à la Baltique par la Vistule, aurait atteint la chaîne des monts Carpathes et la mer Noire, l'ancien empire romain d'Occident se trouverait reconstitué sur une base plus large qu'autrefois et ne réclamerait plus qu'un empereur. Voilà ce qu'il se disait sans doute en traversant les Pannonies et occupant déjà par la pensée la Dacie de Trajan, qui se dessinait à ses yeux sur l'autre rive, et il habituait le monde à cette idée qui faisait à la fois rire et trembler les Grecs, l'idée d'une résurrection des césars occidentaux dans la personne d'un roi des Franks.

Ces préoccupations le retinrent pendant tout le cours de l'année 792 dans le voisinage de la Hunnie, contre laquelle il méditait, à tout événement, un nouveau plan de campagne. Ce demi-barbare devinait la civilisation dans un siècle qui n'en connaissait plus que les ruines. Le canal de Drusus, celui de Corbulon, creusé jadis entre la Meuse et le Rhin, et l'entreprise de Lucius Vetus pour joindre la Moselle à la Saône, lui inspirèrent une des plus grandes idées qui aient traversé la tête d'un chef de gouvernement. Le rapprochement topographique du Rhin et du Danube, qui, voisins par leurs sources, le sont encore plus par leurs affluents, lui fit concevoir la possibilité de les réunir au moyen d'un canal. Dans ce projet, sans doute, les besoins de la guerre furent les premiers à frapper son imagination; il se représenta d'abord les flottes de la Frise convoyant ses troupes et ses approvisionnements, sans interruption, des bords du Rhin à ceux de la Theïsse; mais il entrevit aussi tout l'avantage qu'en retirerait le commerce, pour la gloire et la prospérité de son empire, quand la France enverrait par des fleuves français ses navires dans la mer Noire, pour en rapporter à Ratisbonne, à Mayence, à Cologne, les trésors de Golconde ou les merveilles féeriques de la Perse. Sous l'aiguillon de ces vagues pensées, ou plutôt de ces instincts de civilisation, Charlemagne se mit à l'œuvre sans délai. Nous dirions en langage administratif moderne qu'il fit venir ses ingénieurs pour leur demander un plan de jonction des deux fleuves, et que ceux-ci mirent le plan à l'étude: ces formules rendraient exactement ce qui se passa alors. «Ceux qui avaient la connaissance des choses de ce genre, comme s'expriment les contemporains, lui exposèrent que la Rednitz, qui se jette dans le Mein, par lequel elle communique avec le Rhin à Mayence, et l'Almona (aujourd'hui l'Altmühl), qui tombe dans le Danube au-dessus de Ratisbonne, pouvaient être réunies par un canal de six mille pas de longueur et capable de recevoir de grands navires324.» En effet ces deux affluents, l'un direct, l'autre indirect du Danube et du Rhin, descendus tous deux de la chaîne du Steigerwald, se rapprochent dans leurs sinuosités à la distance de six milles seulement, dans un pays plat et marécageux. Charlemagne voulut qu'on y creusât un canal de trois cents pieds de largeur et d'un tirant d'eau suffisant pour tous les besoins des flottes. Lui-même s'établit sur les lieux avec des ouvriers tirés de l'armée, et le travail commença. On en avait déjà fait le tiers, quand les pluies d'automne, arrivées plus fortes que de coutume, noyèrent ce pays, naturellement humide. La tranchée se remplissait d'eau toutes les nuits, les talus détrempés s'affaissaient: c'était chaque jour nouveau travail, et le soldat, toujours plongé dans la boue, éprouvait des fatigues inouïes. Bientôt la maladie se mit dans ses rangs. Des plaintes s'élevèrent de toutes parts contre une entreprise dont on ne comprenait pas la grandeur, et Charles vaincu dut céder aux obstacles de la nature et aux murmures des hommes; il abandonna le projet. Une vieille tradition rapporte qu'il fut amené à cette résolution par des fantômes et des apparitions diaboliques qui effrayaient la nuit les travailleurs et l'épouvantèrent lui-même325. Ces fantômes, ces lémures qui firent reculer sa forte volonté, ce furent probablement les préjugés de l'ignorance contre lesquels les inspirations du génie se brisent quand elles sont prématurées. Il ne reprit plus son canal inachevé, et se contenta de faire construire plusieurs ponts de bateaux, tant sur le Danube que sur les rivières affluentes qu'il aurait besoin de passer dans une seconde campagne326.

Note 324: (retour) Persuasum regi erat, si inter Radantiam et Almonam fluvios fossa navium capax duceretur, posse commode e Danubio in Rhenum navigari, quod alter Danubio, alter Rheno miscetur. Annal. Laurisham., ad. ann. 793.
..... Inductis ambos dum jungeret amnes
Gurgitibus, posset puppes ut ferre natantes,
In Rhenum de Danubio celer efficeretur
Et facilis cursus ratibus...

Poet. Sax., eod. ann. Ducta est fossa inter prædictos fluvios duorum millium passuum longitudine, latitudine trecentorum pedum... Annal. Laurisham., ann. cit.

..... In longum passus duo millia ducta
Fossa fuit, pedibus ter centum lata patebat.

Poet. Sax., ub. sup.

Note 325: (retour) Aventin. Annal. Boïc., iv, p. 335.
Note 326: (retour)
Instabat princeps navalem condere pontem
Qui per Danubium bello prodesset agendo.

Poëta Saxo. ad ann. 792.

La nation avare semblait abattue. Dispersée dans ses bois et ses montagnes, elle ne songeait ni à se rallier ni à reprendre ses armes, quand un message des Saxons vint l'agiter de nouveau. Ils l'invitaient à se joindre à eux pour un grand effort qui, brisant le joug des Franks en Germanie, les balaierait au delà du Rhin. «Déjà même, assuraient-ils, leurs troupes avaient détruit une division de l'armée de Charlemagne sur les bords du Wéser; bientôt la Germanie tout entière serait debout: quelle plus belle occasion pour les peuples d'assurer à jamais leur liberté?» Ce message causa parmi les Huns une émotion profonde. Les souffrances de la dernière campagne avaient créé chez eux un parti de la paix; le ressentiment et l'espérance entretenaient le parti de la guerre: on se disputa, on en vint aux mains, et les deux chefs qui avaient provoqué et conduit les expéditions d'Italie et de Bavière, le kha-kan et le ouïgour furent massacrés327. Le parti de la paix triomphait; il choisit pour kha-kan un certain Tudun, lequel s'empressa d'envoyer à Charlemagne une ambassade chargée de lui déclarer que son peuple et lui se mettaient à la merci du roi des Franks, et que pour son compte il recevrait volontiers le baptême328. Charlemagne accueillit mal le message et les messagers, soit qu'il doutât de la sincérité de la proposition, soit que dans l'état des choses il lui convînt de frapper à la fois deux grands coups sur deux peuples païens qui avaient cherché à s'entendre.

Note 327: (retour) Chagan sive Jugurro intestina clade a suis occisis... Annal. Franc. Dusch., ad ann. 796.
Note 328: (retour) Quod idem Tudun cum terra, et populo suo se regi dedere vellet, et ejus ordinatione christianam fidem suscipere. Annal. Bertin., ad ann. 795.

L'ambassade congédiée rentra en Hunnie, et l'on apprit bientôt que la division friouloise et carinthienne de l'armée d'Italie passait les Alpes sous la conduite du duc de Frioul Héric, général expérimenté et plein d'ardeur, et pénétrait en Pannonie, tandis que les Saxons étaient pourchassés par des forces supérieures entre l'Elbe et l'Oder. Le plan de campagne de Charlemagne à l'égard des Huns fut de les attaquer, comme la première fois, par l'Italie et la Bavière, en faisant marcher sa seconde armée directement sur la Theïsse par la rive gauche du Danube, en même temps qu'Héric mettrait à feu et à sang les contrées de la rive droite. Le jeune roi Pépin, qui se trouvait près de lui devait prendre le commandement de l'armée occidentale. Tout se passa comme il l'avait prévu. Héric assaillit, au printemps de l'année 796, un des rings intérieurs de la Hunnie et y trouva un immense butin, qui fut envoyé à Aix-la-Chapelle329. Ce fut ensuite le tour du roi Pépin, qui, marchant résolûment jusqu'aux plaines marécageuses de la Theïsse, eut la gloire d'assiéger et de prendre le ring royal, habitation des kha-kans et lieu de dépôt du trésor de la nation330. En vain Tudun, frappé de crainte, était venu près du jeune roi pour le fléchir et obtenir rémission: Pépin ne s'arrêta point jusqu'à ce qu'il eût mis le pied dans ce sanctuaire de la nationalité avare, et que l'étendard du protecteur de l'Église, qui venait de recevoir en hommage du pape les clefs de la confession de saint Pierre, flottât sur l'ancienne demeure du fléau de Dieu. La paix fut conclue sur les ruines du ring, et Tudun avec les chefs principaux de la Hunnie accompagnèrent le jeune vainqueur jusqu'aux bords du Rhin, et de là à Aix-la-Chapelle, où il devait retrouver son père.

Note 329: (retour) Eginh., Annal., ad ann. 796.--Annal. Franc., ann. 796.--Annal. Fuld.--Regin., ad eumd. ann.
Note 330: (retour) Pippinus Hunnis trans Tizam fluvium fugatis, eorumque regia quæ Ringus, a Langobardis autem Campus vocatur... Eginh., Annal. ad ann. 796.

L'entrée de Pépin dans Aix-la-Chapelle, ou plus exactement dans Aquisgranum, présenta comme une image des triomphes de cet ancien empire romain dont Charlemagne rêvait la résurrection avec tant d'ardeur. On vit défiler devant le triomphateur les étendards conquis, les dépouilles des chefs groupées en trophées, et dans une longue suite de chariots découverts le trésor des rois avars: des monceaux d'or et d'argent monnayé, des lingots, des pierreries de toute sorte, des tissus d'or, de soie, de pourpre, des vases précieux enlevés aux palais ou aux églises331, et dont la richesse et la forme indiquaient s'ils provenaient des pillages de la Grèce, de l'Italie ou de la Gaule. Tudun et les nobles avars, dans une attitude morne et humble à la fois, faisaient partie du cortége: on pouvait se demander si c'était comme captifs ou comme alliés. Tudun s'agenouillant devant Charlemagne, lui prêta serment de fidélité suivant le cérémonial des Franks, et exprima le vœu de recevoir bientôt le baptême332. Charles, en souverain puissant et magnifique, ne s'adjugea pas le trésor des Huns comme un butin. Après en avoir prélevé ce que les savants de sa cour appelaient sans doute «les dépouilles opimes,» pour en faire don aux autres souverains et aux églises, il distribua le reste avec une prodigalité toute royale à ses fidèles, clercs et laïques, sujets et vassaux333.

Note 331: (retour)
... Regni thesauros spoliati
Attulit, exuviasgue ducum vexillaque capta.

Poët. Sax. ad ann. 796.

Note 332: (retour) Se cum populo suo et patria regi dedens. Annal. Franc. Dusch., ann. 796. Eginh., Annal., eod ann.
Note 333: (retour) Reliquam partem optimatibus, clericis, vel laïcis, cæterisque fidelibus suis largitus est. Eginh., ibid.

Ses libéralités commencèrent par le pape. L'abbé Angilbert, qu'on désignait sous le nom d'Homère dans l'académie caroline, et qui, après avoir épousé Berthe, une des filles du roi, l'avait quittée de son consentement pour se faire moine à l'abbaye de Saint-Riquier, fut chargé d'accompagner à Rome le trésor enlevé par Héric, et de le déposer sur le tombeau des saints apôtres334. Parmi les rois d'Europe qui prirent part à ces riches gratifications figurait le roi de Mercie, Offa, à qui Charlemagne adressa une lettre contenant ces mots: «Nous avons envoyé aux grandes cités et aux métropoles une part du trésor des choses humaines que Jésus-Christ nous a accordé malgré nos démérites. A vous que nous aimons, nous avons voulu offrir un baudrier, un glaive hunnique et deux manteaux de soie.335» On peut supposer que dans le nombre des églises honorées de la munificence du roi, celles-là eurent le premier rang qui, pillées jadis par Attila, pouvaient revendiquer de pareils cadeaux comme une restitution légitime. La cathédrale de Mayence reçut, à ce titre apparemment, des objets du plus grand prix, qu'on montrait encore, au xvie siècle, dans son trésor épiscopal. «C'était, nous dit un écrivain, qui les vit alors et les admira, une croix d'or massif, nommée Benna, pesant douze cents marcs, et sur laquelle était inscrit un vers latin qui en indiquait le poids336. C'étaient aussi deux calices de l'or le plus fin, dont le plus petit pesait dix-huit marcs, et dont le plus grand, épais d'un doigt, avait deux anses qui remplissaient les mains de celui qui le soulevait, et avait la forme d'un mortier. L'un et l'autre étaient tout parsemés de pierreries337.

Note 334: (retour) Romam ad limina Apostolorum misit per Angilbertum dilectum sui abbatem. Annal. Franc. Dusch., ann. 796.
Note 335: (retour) Sed et de thesauro humanarum rerum, quem Dominus Jesus nobis gratuita pietate concessit, aliquid per metropolitanas civitates direximus, vestræ quoque dilectioni, unum baltheum et unum gladium hunniscum, et duo pallia sericea... Willielm. Malmesb., Hist. Reg. Angl., i.
Note 336: (retour)

Auri sexcentas habet, hæc crux aurea, libras.

Note 337: (retour) Beat. Rhenan.--Calix major, quot marcas habuerit, nescio. Certum autem est, quod spissitudo ejus erat digiti, habebat autem idem calix duas ansas, quæ poterant manus replere levantis, sicut solent habere mortarii in quibus piperata et salsa præparantur. Chron. Mogunt., p. 384.

La guerre avait eu son triomphe, la foi attendait le sien. Lorsqu'on jugea Tudun et ses compagnons suffisamment instruits des vérités chrétiennes pour être admis au sacrement du baptême, on procéda à cette solennité avec un grand éclat, devant un immense concours de peuple. L'usage était, à la cour de Charlemagne, que les catéchumènes convertis par ses soins, avant d'approcher du baptistère, se dépouillassent entièrement de leurs habits pour se revêtir de robes ou longues chemises blanches, du lin le plus fin, qu'on leur abandonnait ensuite en commémoration de leur baptême. Ce cadeau était fort recherché des sauvages païens du Nord, témoin ce vieux soldat saxon, qui se vantait de s'être fait baptiser vingt fois pour se composer une garde-robe de chemises de lin338, s'il faut en croire le moine de Saint-Gall, dont les anecdotes ne sont pas toujours bien dignes de foi. Sous ce costume, étrange pour un successeur d'Attila, Tudun, à genoux près de la piscine, fut lavé de l'eau baptismale, que chaque noble avar reçut à son tour. L'église d'Aix déploya pour cette grande occasion ses plus riches ornements et le luxe de ses processions d'évêques et d'abbés, étincelants d'or et de pierreries, qui faisaient dire à un ambassadeur du khalife Aroun: «J'avais vu jusqu'à présent des hommes de terre, aujourd'hui je vois des hommes d'or339.» Les vers et la prose ne manquaient jamais aux fêtes de Charlemagne, à qui c'était faire sa cour que d'aimer les lettres; ils vinrent en abondance dans celle-ci, et les lettrés absents tinrent eux-mêmes à honneur d'y être représentés. Alcuin, dont le nom académique était Albinus, comme celui d'Angilbert était Homère et celui de Charlemagne lui-même David, félicitait le roi, dans une lettre artistement travaillée, «d'avoir courbé sous son sceptre victorieux cette race des Huns, si formidable par son antique barbarie, d'avoir attaché ces fronts superbes au joug de la foi, et fait briller la lumière à des yeux qui semblaient éternellement voués aux ténèbres340

Note 338: (retour) Jam vicies hic lotus sum, et optimis candidissimisque vestibus indutus... Monach., S. Gall., ii, 29.