Note 339: (retour) Prius terreos tantum homines vidimus, nunc autem aureos. Id., ii, 11.
Note 340: (retour) Gentes, populosque Hunnorum antiqua feritate, et fortitudine formidabiles, tuis suo honori militantibus subdidit sceptris, prævenienteque gratia, colla diu superbissima sacræ fidei jugo devinxit, et cœcis ab antiquo tempore mentibus lumen veritatis infudit. Epist. Alcuin ad. Carol. M., ann. 796.

Théodulf, évêque d'Orléans, envoya aussi son tribut dans une pièce de vers que nous avons encore341, pièce composée évidemment pour les savants membres de l'académie caroline, qu'il désigne toujours par leurs sobriquets littéraires, et dont il s'occupe beaucoup plus que des Huns et de leur conversion. L'Italien Théodulf, que Charlemagne retenait près de lui à force d'argent et d'honneurs, dont il avait fait un de ses missi dominici, puis un évêque d'Orléans, était alors le poëte à la mode, le Fortunat d'un cour où la politesse essayait de renaître par la culture des lettres, et où l'on enviait aux poëtes italiens leur manière leste et dégagée, leur talent d'exagérer les petites choses, leurs antithèses, et leur recherche parfois gracieuse d'idées et de mots. Tout ce bagage d'une littérature traditionnelle, ces procédés de métier restés en Italie, oubliés ailleurs, frappaient d'admiration des esprits habitués aux formes un peu lourdes qu'apportaient avec leur science les philosophes théologiens de l'île de Bretagne. On se passa donc de main en main, on lut avec une avide curiosité les nouveaux vers de Théodulf, dont le succès apparemment fut d'autant plus général que chacun y trouva pour soi un souvenir aimable ou une flatterie. D'abord c'était le roi «sage comme Salomon, fort comme David, beau comme Joseph,» puis la belle Luitgarde, que Charles venait de mettre dans son lit aussitôt après la mort de Fastrade, puis les princesses filles du roi pour le portrait desquelles le poëte-évêque avait épuisé toutes ses réminiscences mythologiques et toute la nomenclature des pierreries et des fleurs. Les fils du roi n'y étaient point oubliés, non plus que leurs fidèles et les lettrés de l'académie, Riculf-Damætas, Ricbode-Macarius, Thyrsis le camérier et Ménalcas le grand-maître de la table du roi. Avec tout cela, il restait peu de place pour le sujet de la fête, quoique la pièce fût passablement longue. Par une fiction assez heureuse, l'auteur introduisait, à la suite des Avars, les Arabes d'Espagne, qu'il montrait dans le lointain, désireux aussi du baptême et du joug des Franks, et, ce qu'on ne dédaignait pas à la cour de Charlemagne, venant verser les trésors de Cordoue dans les coffres d'Aix-la-Chapelle342. «Grand roi, disait-il, reçois d'un cœur joyeux ces trésors de toute sorte que Dieu t'envoie des terres pannoniennes; rends-en grâces au Tout-Puissant, et que ta main comme toujours soit généreuse pour ses temples. Voici venir toutes prêtes à servir le Christ des nations que ton bras puissant pousse vers lui: c'est le Hun aux longs cheveux nattés et pendants par derrière; le voici aussi humble dans la foi qu'il était orgueilleux dans l'impiété343. Que l'Arabe se joigne à lui, ces deux peuples sont également chevelus; que l'un marche au baptême avec sa chevelure tressée, l'autre avec sa crinière en désordre344. Riche Cordoue, envoie bien vite vers ce roi, à qui doivent se faire tous les sacrifices glorieux, les richesses accumulées depuis des siècles dans ton trésor! De même que les Avars accourent, accourez, Arabes et Numides; fléchissez à ses pieds vos genoux et vos cœurs345. Ceux que vous voyez là ne furent pas moins que vous fiers et cruels, mais celui qui les a domptés saura bien vous dompter aussi.»

Note 341: (retour) D. Bouq., Script. rer. Gall. et Franc., t. v.
Note 342: (retour)
Corduba prolixo collectas tempore gazas
Mitte celer regi...

Theodulph., Carm. D. Bouq., t. v.

Note 343: (retour)
Pone venit textis ad Christum crinibus Hunnus,
Estque humilis fidei, qui fuit ante ferox.

Theodulph., Carm. D. Bouq., t. v.

Note 344: (retour)
Huic societur Arabs: populus crinitus uterque est,
Hic textus crines, ille solutus est.

Id. ub. sup.

Note 345: (retour)
Ut veniunt Avares; Arabes, Nomadesque venite,
Regis et ante pedes flectite corda, genu.

Id. loc. cit.

Ces fêtes se célébrèrent au milieu du désordre d'une ville en construction, car la grande cité d'Aquisgranum, la seconde Rome, comme disaient les poëtes du temps346, sortait alors de terre, sous les yeux et par l'active impulsion de Charlemagne. Attiré dans ce site enchanteur par l'abondance des sources thermales qui y formaient comme une rivière bouillante347, il y avait fait bâtir un palais, sa résidence favorite, et, à proximité de ce palais, venaient se fonder l'un après l'autre les établissements ordinaires d'une métropole. C'était là son plaisir dans les rares moments de repos que lui laissait la guerre. Un contemporain nous le représente inspectant les travaux et encourageant par ses paroles une armée de tailleurs de pierre, de charpentiers et de maçons, ou bien posté au haut de la citadelle déjà terminée, comme au haut d'un observatoire, indiquant, le plan en main, la direction des rues et la place du forum, de l'amphithéâtre ou de la basilique348. Déjà s'élevait sur les colonnes de marbre amenées de Ravenne la coupole d'or de la chapelle349 où devaient reposer ses ossements, et des fontainiers répandus de tous côtés captaient les sources pour les amener dans de profondes piscines, où l'on descendait par des degrés de marbre blanc350. Ces créations du génie civilisateur durent intéresser médiocrement Tudun et ses sauvages compagnons; mais la cour franke avait d'autres divertissements plus conformes à leur intelligence et à leur goût. La chasse était une des vives passions de Charlemagne, et aux yeux des Franks le plus noble plaisir qu'on pût offrir à des hôtes qu'on voulait dignement traiter. Charles y entraînait ceux-là mêmes qui ne s'en montraient pas très-soucieux, témoin ces ambassadeurs d'Aroun-al-Rachid, qui éprouvèrent une si grande frayeur à l'aspect des uroks, qu'ils n'avaient jamais vus351. On peut donc affirmer, quoique l'histoire ait omis ce détail, qu'il y conduisit les Avars, ardents chasseurs eux-mêmes, et chez qui la chasse était une institution politique. Dans cette hypothèse, qui n'a rien que de très-acceptable, nous emprunterons quelques détails aux écrivains contemporains, pour donner un aspect vrai de cette cour d'Aix-la-Chapelle, à laquelle se trouve mêlé assez bizarrement un kha-kan des Huns vaincu et baptisé.

Note 346: (retour)
..... Ubi Roma secunda
Flore novo ingenii magna consurgit ad astra
Mole.................
Altaque disponens venturæ mœnia Romæ.

D. Bouq., t. v., Carm. de Car. M., v. 94 et seqq.

Note 347: (retour)
Fons nimio bullentis aquæ fervere calore.

Carm. de Car. M., v. 109.

Note 348: (retour)
Stat pius arce procul Carolus loca singula signans
Hic jubet esse forum; statuuntque profunda theatri
Fundamenta, tholis includunt atria celsis.

Id., v. 98 et seqq.

Note 349: (retour)
Construere ingenti templum molimine certant;
Scandit ad astra domus.....

Id., v. 112, 113.

Note 350: (retour)
Hic alii thermas calidas reperire laborant,
Balnea sponte sua ferventia mole recludunt,
armoreis gradibus speciosa sedilia pangunt.

Id., v. 107 et seqq.

Note 351: (retour) Monach. S. Gall., ii, 12, apud D. Bouq., t. v, p. 125.

Charlemagne préparait comme une expédition militaire ses chasses dans les vastes forêts qui des coteaux d'Aix se prolongeaient, d'une part à la grande forêt des Ardennes, de l'autre aux rideaux boisés des bords du Rhin. Il y avait un plan tracé d'avance, des marches prévues, des embuscades dressées; chacun avait son poste et son rôle, et tout le monde y assistait soit comme acteur, soit comme spectateur. Les jeunes fils du roi, la reine elle-même et les princesses n'étaient pas les derniers à accourir, dès l'aube du jour, quand la trompe avait retenti, afin de participer de loin ou de près aux périlleux amusements du maître. «Dès que l'aurore d'un jour de chasse commence à se montrer, nous dit un témoin de ces fêtes, les jeunes princes, sautant hors du lit, revêtent précipitamment leurs armures; la reine et ses belles-filles procèdent, mais plus lentement, à leur toilette352, et les leudes se rassemblent dans les cours du palais, tandis que les cors résonnent, que les écuyers contiennent les chevaux impatients, et que les meutes répondent par des aboiements au claquement des fouets. Le roi entend d'abord la messe353, puis il s'élance sur son vigoureux coursier tout harnaché d'or, et donne le signal du départ; la troupe joyeuse qu'il dépasse de toute la tête354 se précipite après lui. Les jeunes chasseurs sont armés d'un épieu à pointe de fer; quelques-uns portent un filet carré. Une rangée de leudes sert de cortége au roi. La belle épouse de Charles, la reine Luitgarde, se montre ensuite en tête de la royale famille. Un ruban de pourpre qui entoure ses tempes se relie à ses cheveux que couronne un diadème de pierreries; sa robe est de pourpre deux fois teinte, et une chlamyde retenue au cou par une agrafe d'or flotte gracieusement sur son épaule355. Un collier des pierres les plus brillantes et les plus variées descend sur son sein; elle monte un cheval superbe; des leudes et des écuyers l'environnent.

Note 352: (retour)
Hinc thalamo cunctata diu regina superbo
Procedit...

Carm. de Car. M., v. 181.

Note 353: (retour)
..... Carolus sacra limina templi
Deseruit.....

Id., v. 177.

Note 354: (retour)
Rex Carolus cunctos humeris supereminet altis.

Id., v. 173.

Note 355: (retour)
Aurea fila ligant chlamydem, capitique byrillus
Inscritur; radians claro diadema metallo
Enitet, et vestit biscocco purpura bysso...

Id., v. 188 et seq.

«La royale lignée la suit à distance, chacun avec son cortége particulier. C'est d'abord Charles, le fils aîné du roi, qui porte le nom et les traits de son père, et fait bondir sous lui un cheval indompté; puis Pépin, le vainqueur des Avars, en qui revit la gloire ainsi que le nom de son aïeul. Il porte au front le diadème des rois. Une foule de leudes, noble sénat des Franks, se presse autour des jeunes princes; mais Louis d'Aquitaine est absent...

«Arrive ensuite le bataillon des jeunes filles, qui déploie aux yeux ses lignes étincelantes. Rotrude s'avance la première sur un cheval frémissant qu'elle guide avec adresse; ses cheveux, d'un blond pâle, sont entrelacés d'une bandelette couleur d'améthyste que relèvent des escarboucles et des saphirs; une couronne de perles décore son front, et son manteau est retenu par une large agrafe. Des suivantes en grand nombre et richement parées composent son cortége. Berthe vient ensuite: celle-ci a le port, les traits, la voix de son père; elle a aussi son courage, car elle est son image vivante356. Ses cheveux sont tressés de fils d'or; elle porte au front une couronne d'or et au cou une fourrure d'hermine; sa robe est toute parsemée de pierreries, et son manteau, cousu de lames d'or, projette au loin l'éclat des chrysolithes. Gisèle paraît la troisième: vierge pudique, elle a quitté la solitude des cloîtres pour suivre ici, dans l'agitation du monde, les traces du père qu'elle aime. La robe modeste de l'abbesse est tissue de fils de mauve et d'or357; on dirait que son visage et sa chevelure répandent une douce auréole, et, sous les regards de tant d'hommes, la blancheur de son cou se colore d'une légère rougeur. Sa main est d'argent, son front d'or, et la sérénité du jour est dans son regard358. Une troupe d'hommes d'armes l'entoure d'un côté, une troupe de jeunes filles de l'autre, et leurs coursiers écumants s'agitent autour du sien. Rhodhaïde précède l'escadron de ses suivantes; sa poitrine, son cou, ses cheveux, brillent de l'éclat des plus beaux joyaux359; son manteau est de soie, sa couronne de perles; une aiguille d'or à tête de perle attache sa chlamyde, et une peau de cerf forme la housse de son cheval. Après elle vient une fille de Fastrade, Théodrade, enfant au visage rosé, au front blanc, aux cheveux plus jaunes que l'or; son manteau couleur d'hyacinthe est garni de fourrure de taupe, et ses pieds sont chaussés de cothurnes360. Montée sur un cheval blanc, elle le pique sans cesse pour arriver en hâte à la forêt, et sa jeune sœur Hildrude a peine à la suivre. C'est celle-ci qui clôt le cortége des princesses: ainsi l'a voulu le sort de sa naissance...»

Note 356: (retour)
Proxima Berta inter, multis sociata puellis,
Voce, virili animo, habitu, vultuque corusco,
Os, mores, oculos imitantia pectora patris
Fert....

Carm. de Car. M., v. 220 et seqq.

Note 357: (retour)
Tecta melocineo fulgescit femina amictu;...

On peut consulter, au sujet des tissus de Mauve, le Glossaire de Ducange. Voy. Melocinium.

Note 358: (retour)
Argento stat facta manus frons aurea fulget,
Et magnum vincunt oculorum lumina Phœbum...
Note 359: (retour)
Pulchra vehetur equo Rhodaïdis virgo superbo,
Quo latitare solent hirsuto tergore cervi.

Ibid., v. 230-250.

Note 360: (retour)
Interea ingreditur vultu Theodrada corusco
Fronte venusta, nitens, et cedit crinibus aurum
Pallia permixtis lucent hyacinthina talpis;
Clara Sophocleoque ornatur virgo cothurno...

Ibid., v. 256 et seqq.

Tudun quitta Aix-la-Chapelle assez mécontent, malgré les caresses et les fêtes, et bien refroidi dans sa ferveur chrétienne. Il avait espéré que le vainqueur lui laisserait la possession de son royaume pour prix de sa docilité et en vertu de son baptême, mais il s'était trompé dans ses calculs: Charlemagne avait besoin de s'assurer des positions militaires en Hunnie, soit contre une révolte des Avars eux-mêmes, soit contre l'empire grec, dont la mauvaise humeur devenait menaçante, et qui pouvait un jour ou l'autre tenter contre lui, sur les bords du Danube, au moyen des Huns, ce qu'il tentait naguère sur ceux du Pô au moyen des Lombards. Ce double motif lui fit réserver les Pannonies, qu'il incorpora au territoire frank comme une annexe de la Bavière. Il en fit autant de la rive gauche du Danube jusqu'au Vaag. Le reste fut conservé comme royaume de Hunnie, vassal de l'empire frank, et le kha-kan Tudun en obtint l'investiture des mains de Charlemagne. Par suite de ce partage, les provinces pannoniennes reçurent des gouverneurs royaux, qualifiés de comtes ou de préfets, et l'empire frank toucha l'empire grec à la Save. C'est cette portion des contrées danubiennes que les écrivains byzantins appellent Franco-Chorion361, le canton des Franks. Pour s'assurer d'ailleurs l'obéissance des populations hunniques, slaves et pannoniennes qui occupaient le canton, et prévenir entre les empereurs de Constantinople et les kha-kans des menées secrètes qui eussent entretenu l'agitation parmi elles, il fit descendre le long du Danube des colonies germaines levées en Bavière, ou slaves tirées de la Carinthie, et leur assigna des cantonnements sur divers points362. Il s'en établit successivement un grand nombre, et ainsi se créa autour de Vienne et du mont Comagène un noyau de population teutonique.

Note 361: (retour) Φραγγοχώρτον. Nicetas.

Cette mesure mit le comble au mécontentement des Huns. Dans leur colère, ils rompirent le serment de vasselage qu'ils avaient prêté à Charlemagne, et ceux qui s'étaient faits chrétiens abjurèrent leur nouvelle foi. Tudun lui-même et ses compagnons, qui avaient figuré sous la robe de lin au baptistère d'Aix-la-Chapelle, ayant abjuré publiquement le christianisme363, la nation reprit ses anciens dieux et courut aux armes. Une troupe nombreuse se jette d'abord sur la Bavière, dont la frontière était faiblement gardée; les avant-postes sont surpris, et le comte Gérold, accouru sur les lieux avec une poignée d'hommes, est enveloppé et tué. Gérold, comte et gouverneur de cette province au nom du roi, n'était pas moins éminent par sa piété et sa bravoure que par son rang, car il était frère de la reine Hildegarde, celle de toutes ses épouses que Charlemagne avait le plus aimées. Tombé sous la main de ces Huns plus que païens, puisqu'ils étaient apostats, Gérold fut considéré comme un martyr; et son corps, enlevé du champ de bataille par des soldats saxons, fut conduit à l'abbaye de Richenay, dont il était un des fondateurs. On l'y enterra en grande pompe, et la pierre tumulaire qui le recouvrit reçut l'inscription suivante composée en vers latins: «Mort en Pannonie pour la vraie paix de l'Église; il tomba sous le tranchant de l'épée cruelle, aux calendes de septembre364. Gérold a rendu son âme au ciel; le fidèle Saxon a recueilli ses membres et les a portés ici, où ils ont été enfermés avec tous les honneurs qu'ils méritaient.»

Note 362: (retour) Cœperunt populi sive Sclavi, sive Bajoarii inhabitare terram, unde expulsi sunt Hunni, et multiplicari... Auct. Anonym., Vit. S. Virgil., ann. 798.
Note 363: (retour) Gens Avarorum a fide quam promiserat, defecit... Regino. Chron., ad ann. 799.--Tudun, in promissa fide manere noluit. Annal. Laurisham. ad eumd. ann.

Ce fut un événement deux fois douloureux pour Charlemagne, et parce qu'il aimait tendrement Gérold, et parce qu'un premier échec, enhardissant à la fois les Huns et les Grecs, pouvait ébranler sa puissance en Hunnie. Il en reçut la nouvelle au camp de Paderborn en 799, peu de temps après la visite que lui fit l'infortuné pape Léon III, qu'une faction romaine avait emprisonné dans un monastère après avoir tenté de lui crever les yeux, et qui, échappé à ses bourreaux, s'était enfui auprès du roi des Franks. Charles ordonna de rassembler des troupes en Bavière, et lui-même se rendit à Ratisbonne pour surveiller de là les opérations de la guerre. Elle fut terrible et se prolongea à travers des phases diverses jusqu'en l'année 803; mais les contemporains ne nous la font connaître que par cette mention assez significative d'ailleurs dans son laconisme: «Tudun et les Avars portèrent la peine de leur perfidie.365» En 803, Tudun avait disparu, et le kha-kan Zodan, son successeur, venait mettre aux pieds du souverain des Franks lui, ses sujets et son pays. La conquête maintenant était définitive: Charlemagne s'empressa d'en organiser l'administration. Nous lisons dans les vieux actes qu'il institua cinq comtes de la frontière pannonienne, Gontram, Werenhar ou Bérenger, Albric, Gotefrid et un autre Gérold, et qu'il plaça la Hunnie sous la juridiction ecclésiastique de l'évêque de Saltzbourg. Un capitulaire de l'année 804, relatif au commerce d'exportation, applique à la Hunnie certaines mesures prises pour la partie nord-est de l'empire366. Il est probable que Zodan, pour se rendre acceptable aux Franks, avait suivi le même procédé que Tudun et s'était fait chrétien, au moins ses successeurs le furent. Le kha-kan qui régna en 805 portait le nom chrétien de Théodore, et fut remplacé par un certain kha-kan Abraham, baptisé au lieu appelé Fiskaha367, dans le diocèse de Passau, non loin de la ville de Vienne.

Note 364: (retour)
Pannoniis vera ecclesiæ pro pace peremptus
Oppetiit, sævo septembribus ense calendis...

D. Bouq., t. v., p. 400.

Note 365: (retour) Haud multo post perfidiæ suæ pœnas dedit. Eginh., Annal., ad ann. 799.
..... Mutans (Tudun) promissa fidemque,
Perfidiæ tulerat parvo post tempore pœnas.

Poet. Sax., eod. ann.

Note 366: (retour) Capitul. Carol. M. c. IX. ad. ann. 804.
Note 367: (retour) Abraham Chaganus baptizatus super Fiskaha. Chron. Ratisbon., ad. ann. 805.--Chaganus alter... qui, baptismo suscepto in loco Fiskaha, Abraham nomen sortitus est. German. Sacr., t. I, p. 148.

Le christianisme paraissait le lien le plus solide pour rattacher les Avars à l'empire des Franks. Tout le monde travailla donc à leur conversion, les laïques aussi bien que les clercs, les fonctionnaires militaires ou civils aussi bien que les évêques. Le meilleur préfet fut celui qui convertissait le plus. Les hagiographes mentionnent avec grand éloge un certain Ing ou Ingo, comte de la Pannonie inférieure, qui s'était rendu cher au peuple, disent-ils, et se faisait obéir à tel point, qu'un commandement verbal émané de lui ou un morceau de papier non écrit, mais muni de son sceau, suffisait pour qu'on accomplît sans hésitation les ordres les plus graves. Voici de quelle façon il procéda en matière religieuse au début de son gouvernement. Toutes les fois qu'il invitait ses administrés à dîner chez lui, il faisait asseoir à sa propre table les gens de bas étage et les serfs qui étaient chrétiens, laissant dehors, devant la porte, les maîtres et les notables habitants qui ne l'étaient pas. A ceux-ci il faisait distribuer, comme à des mendiants, le pain, la viande et un peu de vin dans des vases communs, tandis que les serfs faisaient grande chère et buvaient à sa santé dans des coupes d'or368. «Qu'est-ce cela, comte Ingo? crièrent un jour du dehors quelques chefs avars mécontents; pourquoi nous traitez-vous ainsi369?--Je vous traite ainsi, répondit le comte, parce que, impurs comme vous l'êtes, vous ne méritez pas de communiquer avec des hommes qui se sont régénérés dans la fontaine sacrée du baptême: votre place est celle des chiens à la porte de la maison.370» Le vieux récit ajoute que les nobles huns, éclairés par ses paroles, n'eurent rien de plus à cœur que de se faire instruire et baptiser.

Note 368: (retour) Eos qui servis dominabantur, infideles, foris sedere fecit, ponendo ante illos panem, et carnem, et fusca vasa cum vino, ut sic sumerent victus, servis autem staupis deauratis propinari jussit. Auct. op. de Convers. Bajoar. et Carinth., ap. Duchesn. ii.
Note 369: (retour) Tunc interrogantes primi de foris dixerunt: «Cur facis nobis sic?» Id., ibid.
Note 370: (retour) Non estis digni, non ablutis corporibus, cum sacro fonte renatis communicare, sed foris domum ut canes sumere victus. Auct. op. de Convers. Bajoar. et Carinth., Duch. ii.

Telle fut cette guerre de Hunnie, qui prolongea le territoire frank jusqu'à la Save et le domaine suprême des Franks jusqu'à la mer Noire. La France en retira un accroissement considérable de gloire, et Charlemagne l'objet de son ambition, car, les anciennes provinces de Pannonie et de Dacie étant ainsi rendues au christianisme et aux lois des peuples latins, l'empire d'Occident se trouvait reconstitué de fait plus complet, plus grand qu'on ne l'avait vu depuis Théodose. Le pape consacra cette renaissance du vieux monde romain en plaçant sur la tête de Charlemagne la couronne des augustes, à Rome, le jour de Noël de l'année 800. Un second résultat de cette guerre fut d'effrayer assez l'empire grec pour qu'Irène, qui avait refusé autrefois la main de la jeune Rotrude pour son fils, offrît la sienne à Charlemagne. Si tel en fut au dehors l'effet politique, elle augmenta au dedans l'autorité de Charlemagne sur ses peuples, et enseigna aux Saxons à se résigner. On s'accorda à la regarder comme la plus difficile de toutes celles que Charlemagne avait entreprises, celle de Saxonie exceptée. Ces païens aux cheveux tressés, contempteurs de Dieu et des saints, ce peuple d'Attila avec son ring royal inépuisable en trésors, eurent longtemps le privilége de défrayer les conversations du peuple et des soldats. Ceux qui en revenaient ne se faisaient pas faute de récits incroyables sur ce sauvage et lointain pays, sur ces remparts de haies qu'il fallait franchir à chaque pas, sur les mœurs étranges et la férocité des habitants. On exagérait à qui mieux mieux les dangers de l'attaque et l'opiniâtreté de la défense, et il devint de mode de placer les Huns à côté des Saxons et au-dessus de tous les autres barbares que les Franks avaient combattus. Le moine de Saint-Gall, sur la foi de son père nourricier, le soldat Adalbert, qui avait servi en Hunnie à la suite du comte Gérold, introduit dans ses récits l'anecdote d'un brave des bords de la Dordogne donnant son avis sur la valeur des différentes nations qui ont eu affaire à lui. Ce brave, qui est un type achevé du Gascon moderne, et dont les faits d'armes, à l'en croire, sont toujours prodigieux, racontait que dans les guerres de Hunnie il fauchait les Avars comme foin avec sa grande épée. «Il paraît lui dit malignement son interlocuteur, que les Vendes vous ont donné plus de soucis.--Les Vendes, ces mauvaises grenouilles! répliqua l'enfant de l'Aquitaine, je les enfilais par sept, huit et quelquefois neuf dans le bois de ma lance, et je les emportais sur mon épaule malgré leurs cris371.» Cette burlesque fanfaronnade fait voir du moins quelle différence mettait l'opinion commune entre la bravoure des Avars et celle des Slaves.

Note 371: (retour) Quid mihi ranunculi illi? Septem, vel octo, vel certe novem de illis hasta mea perforatos, et nescio quid murmurantes, huc illucque portare solebam. Monach. S. Gall. ii, 20.

Un écrivain plus grave, Eginhard, l'ami, le secrétaire, l'historien de Charlemagne, résume dans les termes suivants les conséquences de la guerre de Hunnie. «Elle fut conduite, dit-il, avec la plus grande habileté et la plus grande vigueur, et dura pourtant huit années. La Pannonie, aujourd'hui vide d'habitants, et la demeure royale rasée à ce point qu'il n'en reste plus vestige, témoignent du nombre des combats livrés et de la quantité de sang qu'on y versa. La noblesse des Huns y tomba tout entière, leur gloire y périt, leurs trésors accumulés pendant une longue suite de siècles y furent pris et dispersés. On n'aurait pas à citer une seule expédition où les Franks se soient plus enrichis, car on pourrait dire qu'auparavant ils étaient pauvres; mais il trouvèrent dans le palais des kha-kans tant d'argent et d'or, ils recueillirent sur les champs de bataille tant de riches dépouilles, que l'on peut conclure à bon droit ceci, que les Franks très-justement ont reconquis sur les Huns ce que ceux-ci très-injustement avaient ravi au reste du monde372

Note 372: (retour) Tota in hoc bello Hunnorum nobilitas periit, tota gloria decidit: omnis pecunia, et congesti ex longo tempore thesauri direpti sunt. Neque ullum bellum contra Francos exortum potest humana memoria recordari, quo illi magis ditati et opibus aucti sint; quippe cum usque in id temporis pæne pauperes viderentur, tantum auri et argenti.... ut merito credi possit: hoc Francos Hunnis juste eripuisse, quod Hunni prius aliis gentibus injuste eripuerunt. Eginh., Vit. Car. M., 13.

La Hunnie abattue par le bras puissant de Charlemagne fut pour ses sauvages voisins, Slaves et Bulgares, ce qu'est l'animal blessé à mort dans une chasse pour les chiens qui s'abattent sur lui et le dépècent. Vendes, Sorabes, Croates blancs, Bohêmes, Polonais, accoururent à la curée par tous les passages occidentaux des Carpathes, tandis que les Bulgares forçaient les passages orientaux et traversaient le Bas-Danube. La condition à laquelle les Avars avaient condamné pendant si longtemps leurs voisins, et principalement les Slaves, ils la subissaient de leur part, avec cette aggravation de misère, que, dans l'état de servage où ils étaient tenus par les Franks, ils ne pouvaient se défendre que les mains liées pour ainsi dire. En vain se plaçaient-ils sous la sauvegarde de la France; en vain Charlemagne menaçait-il d'envoyer une armée en Slavie, rien n'arrêtait des nations indisciplinées qu'entraînaient un désir de vengeance longtemps comprimé et l'amour du pillage. A chaque instant, des bandes altérées de sang, fondaient sur un village, le brûlaient, tuaient les habitants, prenaient les troupeaux, et se prétendaient maîtres de la terre. Les Avars, pour vivre en paix, résolurent d'émigrer sur la rive droite du Danube au milieu des positions des Franks; et ils demandèrent comme une faveur à Charlemagne de les cantonner dans ces provinces pannoniennes qui étaient naguère leur bien. Ce fut le gros de la nation, son kha-kan en tête, qui se décida à changer ainsi de demeure, et Charlemagne lui abandonna la contrée située entre Carnuntum et Sabaria373, des deux côtés de la chaîne du Cettius; le cantonnement à l'est de cette chaîne prit le nom d'Avarie, celui qui s'étendait de Comagène à l'Ens fut appelé Hunnie. Théodore, qui installa ces deux colonies de son peuple sur l'ancien patrimoine des Huns devenu une terre franke, obtint du roi d'y conserver le titre et les honneurs des kha-kans374.

Note 373: (retour) Chaganus princeps Hunnorum propter necessitatem populi sui imperatorem adiit, postulans sibi locum dari ad habitandum inter Sabariam et Carnuntum, quia propter infestationem Sclavorum in pristinis sedibus manere non poterat. Annal. Met., ad. ann. 805.
Note 374: (retour) Theodorus... petens sibi honorem antiquum dari, quem Chaganus apud Hunnos habere solebat: cujus precibus imperator assensum prœbuit..... Annal. Met., ad. ann. 805.

L'émigration, comme je l'ai dit, ne fut pas générale, c'est du moins ce qui ressort clairement des faits de l'histoire; et les portions du peuple avar qui restèrent dans l'ancienne Dacie, s'y retranchèrent suivant toute probabilité dans des cantons faciles à défendre, au milieu des marais ou dans les hautes vallées des Carpathes, afin d'y trouver un refuge plus assuré contre l'envahissement continu des tribus slaves. La Transylvanie dut être une de ces forteresses naturelles; et si la tradition, qui place dans ce pays un reste des premiers Huns, est historiquement vraie, les fils des soldats de Baïan purent s'y rencontrer et s'y confondre avec les fils des soldats d'Attila. Comme Charlemagne se souciait peu d'avoir conquis la rive gauche du Danube pour la laisser aux Slaves, il envoya son fils aîné Charles avec une grande armée en Bohême et dans les contrées voisines pour châtier ces peuples et faire respecter un pays vassal des Franks. Cette guerre dura quarante jours qui furent quarante jours d'incendie et de massacre. Les agressions des Slaves ne furent pas réprimées pour cela, et l'on voit, en l'année 811, trois députés avars: Cani, Zauci et Tudun, attendant à Aix-la-Chapelle l'arrivée du roi Charles afin de s'expliquer devant lui, contradictoirement avec les chefs des Slaves, sur la détermination de leurs frontières375. Après la mort de Charlemagne, sous Louis le Débonnaire et Charles le Chauve, les désordres s'accrurent au midi des Carpathes, et le territoire avar transdanubien fut envahi pied à pied. Il s'établit alors dans le groupe de montagnes d'où descend la Morava, une puissance slave qui, non-seulement étendit sa domination sur presque tout ce territoire, mais se rendit redoutable à l'empire frank. Ce fut ce duché des Marahans ou Moraves, qui brilla quelques années d'un assez grand éclat dans l'Europe orientale, pour tomber sous les coups d'un peuple parent et vengeur des Avars, et faire place à un troisième empire hunnique, l'empire des Hongrois.

Note 375: (retour) Fuere etiam Aquis adventum ejus exspectantes, qui de Pannonia venerunt, Cani, Zauci principes Avarum, et Tudun, qui... Eginh., Annal., ad. ann. 811.

Depuis la mort de Charlemagne, on n'entend plus guère parler des Avars. A la faveur des discordes qui agitent l'empire frank sous Louis le Débonnaire et son fils Charles le Chauve, ils essaient bien de remuer, mais sans la moindre chance de succès: ils trempent en 819 dans la révolte de Liudewit, commandant de la Basse-Pannonie, qui refusait obéissance à l'empereur; du moins les voit-on en 822 envoyer des ambassadeurs au congrès d'Aix-la-Chapelle avec de grands présents, comme pour détourner la colère de Louis376. Le dernier document historique qui nous entretienne de ce peuple expirant, est une lettre adressée par le pape Eugène II, en 826, aux nations de la vallée du Danube et à leurs chefs, particulièrement au kha-kan Tutundus, et à Moymar, duc de Moravie. Nous y apprenons certaines particularités touchant la conversion des Avars dont la marche était pénible et lente: le pape les engage à se cotiser pour rétablir à leurs frais les anciens évêchés qui existaient dans les provinces de Pannonie et de Dacie, sous la domination des Romains et sous celle des Gépides377. «Satan, leur dit-il, rôde toujours autour d'eux, et ils ont besoin de se fortifier contre ses attaques. Qu'ils emploient donc une partie des terres qu'ils possèdent à doter de nouveaux siéges épiscopaux et à multiplier le nombre de leurs pasteurs, car il est écrit: Comment se convertiront-ils si on ne les prêche; et comment les prêchera-t-on, s'il n'y a pas d'envoyés378