[330] Mahabharata, II, 1205, IV, 931.

[331] Odyssée, XIX, 108.

Mais en y réfléchissant mieux, nos modernes eux-mêmes se forgent-ils, sur le principe d'autorité, des idées sensiblement supérieures à celles des sauvages? Les théoriciens du droit divin n'ont-ils pas émis la formule que leur monarque peut tout,—oui, tout? Et leurs rivaux, les philosophes du droit constitutionnel, n'ont-ils pas émis l'axiome que leur roi est, comme une balance, incapable d'avoir tort? Parlerons-nous du pontife siégeant au Vatican? N'avons-nous pas l'avantage de posséder, en tout chef-lieu départemental, des magistrats incapables de condamner un innocent, incapables de prononcer contre la vérité et la justice? L'impeccabilité et l'infaillibilité dont ils jouissent, ne constituent-elles pas l'essence de la divinité? Après tout, l'infaillibilité en matière de lait et de caillé n'est pas moins rationnelle que l'infaillibilité en matière de dogme ou de responsabilité morale, et les bévues du fruitier, s'il en commet, ont de moins fâcheuses conséquences. En tout état de cause, les monticoles des Nilgherris disent ce qu'ils croient, et croient ce qu'ils disent. La définition qu'ils donnent de la religion est d'une rude simplicité dont nos spiritualistes devraient mesurer la profondeur;—mais non, ils étendent d'eau, et encore d'eau, la dilution des dilutions qui fut jadis l'antique orthodoxie. Donc, on interrogeait un Toda sur la religion des Couroumbas:

«Quoi! fit-il avec un haussement d'épaule. Ces Couroumbas auraient une religion! Ces gueux n'ont pas de vaches, et ils auraient des dieux!»

Tout naïfs qu'ils sont, on ne leur reprochera pas de tomber dans une frivole sentimentalité. Ils ont compris la religion et la propriété comme étant inséparables; celle-ci inspirant celle-là; leur Providence à eux fonctionne comme gendarme de la richesse et garde champêtre de l'opulence. Qu'il n'y a de dieux que pour les riches, cette doctrine, si on veut bien y prendre garde, est antique et universelle. Les Gréco-Romains en avaient fait la pierre angulaire de la cité antique[332]; et ils partageaient cette conviction avec les Aryas, qui disaient crûment: Sans richesse, pas de sacrifice; sans sacrifice, pas de Dieu. Donc, «hommes, acquérez de la richesse, pour que vous puissiez offrir aux dieux le soma, le beurre clarifié, de la nourriture[333]».—Tshanda Gosaïn est un Dieu puissant, disent les Paharis du Bengale, et il n'y a que les riches qui puissent s'adresser à lui[334]. Les Karènes riches excluent les pauvres cultivateurs de leurs Rogations.—«Sans porc à manger, sans arak a boire, comment prier?» s'écriait un couli chinois[335].

[332] Fustel de Coulanges.

[333] Wilson, Vishnu Purana.

[334] Dalton.

[335] Brau de Saint-Paul Lias.

Tout comme les chrétiens du moyen âge engageaient, à l'occasion, leurs sanctissimes reliques chez les usuriers juifs, les Todas, quand la disette les talonne, vont chez les Badagas emprunter du grain, contre dépôt de divinités, contre remise de vaches à clochettes et de bouvillons sacrés. Le voyageur Marshall, curieux de contempler les trésors de leurs basiliques, corrompit un Dieu qui avait pris ses invalides:

«Il était vieux, ridé, ébouriffé, malpropre; pourtant le regard austère et sombre, le sourcil rigide, le masque immobile et solennel, marquaient un reflet de la divinité longtemps exercée. Je l'invitai à dîner; sous l'influence du pain et du sucre, délicatesses auxquelles il n'était pas habitué, sa contenance devint moins sévère, il daigna être affable. Au dessert la conversation s'engagea:

—«Est-il vrai que les Todas adorent le Soleil?

—«Tschak! Ces pauvres gens l'adorent en effet. Mais pas tous. Moi, fit-il en se redressant, et en se tapotant la poitrine avec complaisance, pourquoi adorerais-je le Soleil? Ne suis-je pas dieu moi-même?»

Et pour un léger pourboire, l'ex-cousin de l'auguste Titan se glissa subrepticement dans le sanctuaire qu'il avait longtemps empli de sa présence. Interdisant de le suivre, il montra de loin les ferrailles, jarres, écuelles et cuillers. Il n'y avait que cela. L'indiscret fut désappointé. Mais on l'eût fait entrer au Capitole de Rome, on eût dévoilé devant lui les palladiums de l'acropole d'Athènes et de Mycènes, on l'eût introduit dans les obscurs sanctuaires de Thèbes et d'Argos qu'il n'eût pas vu davantage. Quoi qu'il en soit, ce Palal qui trichait avec ses divins mystères, ce Palal croyait en lui-même, avait foi en sa propre divinité.—Et pourquoi non? Les augustes qualités que chacun lui reconnaissait, pourquoi les aurait-il déniées?

Certes, avec ces quelques bribes de renseignements, il serait facile à un homme du métier de construire toute une théologie, et de les développer en doctrines bien coordonnées.—Mais en aurait-il le droit? Et les Todas comprendraient-ils grand'chose à la dogmatique mise sous leur nom? Les Primitifs ont quelques idées rudimentaires, de vagues aperceptions morales, religieuses et philosophiques, lesquelles, après avoir été dégrossies, élucidées et groupées, donneraient un système, ni meilleur ni pire que tant d'autres,—mais ce système, ils ne l'ont pas élaboré, précisément parce qu'ils sont encore primitifs.


Les annonciateurs de l'Évangile ont peiné pendant deux générations pour leur inculquer la notion du péché, ont prêché, reprêché les tourments de l'enfer, le diable et l'éternité des peines. Mais voilà, ces pauvres gens ne peuvent comprendre la possibilité de crimes irrémissibles, protestent contre le ver qui ne meurt point et le feu qui ne s'éteint point, contre les rancunes toujours dévorantes et les haines qui jamais ne pardonnent. En fait de châtiments outre-tombe, ils n'ont encore voulu accepter qu'un marais, où les coupables seront livrés aux sangsues, mais seulement pour un temps proportionné aux fautes commises. Jusque-là ils avaient pensé, comme les Badagas, que pour se débarrasser de ses fautes il suffisait d'en charger une vache et son veau. O «Frayeur d'Isaac![336]» Dieu de Bossuet, et toi, Christ de Calvin, quelle naïveté! quelle ignorance!

[336] Exode. XII. 53 XXXI.

Cependant tous les actes de leur vie sont imprégnés de dévotion. Le Toda s'incline devant le Soleil qui se lève à l'orient, s'incline devant la Lune, met la main au front, et, se couvrant le nez avec le pouce, récite une prière qui résume ses besoins, tous ses désirs, toutes ses affections:

«Puissent nos garçons grandir et prospérer! Puissent nos hommes se porter bien, ainsi que les vaches et les génisses! Puisse chacun être en santé et avoir ses souhaits!»

Spectacle émouvant, raconte M. Marshall, quand le père de famille sort au clair de lune et implore la bénédiction de l'astre, fontaine de lumière. Avant de commencer le repas, chacun prend un morceau, le porte aux tempes et le consacre en disant:—«Regarde, ô Seigneur!» puis le dépose sur le sol, en offrande à Boumo-Taï, la Terre maternelle.

Comme culte secondaire, ils révèrent des esprits et de petits dieux, patrons des villages, protecteurs des sources, habitants des forêts et cavernes; tels que le sylvain Betikhân, faune et chasseur. Ils jeûnent pendant les éclipses. Les missionnaires leur ont fait dire que le Créateur des mondes s'appelle Asoura-Souami, et qu'il est Feu-Lumière, mais ils n'en savent pas davantage. Du sacrement d'ordination, les théologiens todas enseignent, contrairement au dogme catholique, qu'elle est muable, toujours révocable, ne vaut que par la fonction, qu'il est loisible de la déposer, mais que pour la reprendre, il faut la renouveler. Nous les renvoyons au concile de Trente. Comparée aux grandes dogmatiques, ensemble complexe où la logique et le bon sens se débattent dans un magma de mystères, dans un labyrinthe de métaphysique, la religion que nous dirons «de la Vache» est d'une simplicité rafraîchissante; sa bonhomie vous désarme. «Sans doute, disent ces braves montagnards, notre religion n'est pas faite pour vous, mais elle nous suffit, et nous la préférons à toute autre. Nous croyons en notre Palal. La divinité que nous lui avons conférée, il l'exerce à notre entière satisfaction,—et s'il nous mécontentait,—eh bien! nous lui donnerions sa démission, nous en prendrions un autre!»

Cependant, la majesté de ses fonctions fait au dieu une vaste solitude; son isolement rigoureux ne laisse pas que d'être pénible à la longue. Prise au sérieux par tous, sa divinité le met en dehors de l'humanité. On n'ose le regarder, on craint de le rencontrer. Débouté des joies de la famille, forclos des relations avec les humains, il est enfermé dans sa majesté comme dans une cage.

Quoi d'étonnant à ce qu'il se fatigue d'une sublimité trop rigide, et que monté si haut il aspire à descendre? Il pourra prendre sa retraite si quelqu'un veut occuper sa place; or, cette vie pénible et absorbante dans son ennuyeuse uniformité n'est pas faite pour les ambitions vulgaires. Le dieu qui abdique, résignant sans trop de regret l'empire de l'étable et son infinie responsabilité, dépose le manteau de son office, égide de sombre aspect comme celle de Jupiter. Il s'étire, se secoue les membres et quitte le Saint des Saints, nu comme il était entré, car le Toda, en son innocente simplicité, ne comprend pas que celui auquel les intérêts de la communauté sont confiés, ait le temps de soigner ses propres affaires, n'admet pas que la Providence réalise de petits bénéfices.

Des Palals, démissionnaires et rentrés dans la condition de simples mortels, sont tombés dans la nostalgie de la divinité perdue, ont voulu remonter dans l'empyrée; à la première vacance, ils ont ressaisi leur fonction, mais il leur a fallu repasser par les ennuis et toutes les fatigues de l'investiture.


Passons aux Badagas.

Il est maintenant reconnu que toutes les religions, et nous n'en excepterons pas même les monothéistes, sont greffées sur l'Animisme, ou culte des démons, lesquels démons se confondaient à l'origine avec les âmes des morts. Les génies hantent volontiers les pourlieux de leurs anciennes demeures. Dans leur nombre il s'en trouve de bons et de mauvais, ou, pour parler plus exactement, le même génie, mauvais envers tout le reste du monde, est bon pour ses anciens amis, pour les gens de sa tribu et ses adorateurs; surtout s'ils ont eu l'attention de lui préparer un domicile, sous forme d'amulettes, portées sur la personne.

Les enfants badagas sont assurés, contre les accidents généralement quelconques, par des talismans pétris avec de la terre et de la cendre prises aux bûchers. Les Todas qui ont passé dans l'autre vie se montrent moins complaisants; du moins les survivants ferment soigneusement le trou dans lequel ils ont enfoui les propres du défunt, y roulent une pierre, la touchent du front en dernier hommage, puis s'esquivent, craignant d'être happés s'ils s'attardaient à regarder en arrière; car l'Esprit, dans son premier dépit, et tant qu'il ne s'est pas fait à sa nouvelle position, s'abandonne facilement à la propension fâcheuse de tuer les gens, sans motif, malgré lui fort souvent, ou même par affection. Quand éclate une épidémie, c'est le mort en dernier qui court le pays, faisant des siennes.

Les Scythes et les Gaulois adoraient une épée. Les Badagas vénèrent le couteau, depuis longtemps rouillé, avec lequel un de leurs héros s'était ôté la vie. Les suicidés, les assassinés, les femmes mortes en couches, les filles et garçons emportés avant d'avoir goûté les joies de l'amour,—rappelez-vous la Fiancée de Corinthe, chantée par Gœthe,—ceux qui périssent prématurément, et en général les trépassés par mort violente, ont la réputation d'être inquiets et chagrins, rancuniers et perfides. Leur pouvoir est en raison de leur malveillance. L'esprit du suicidé hante la lame sanglante, y fait élection de domicile. Elle sera portée en triomphe, et on la placera dans une chapelle où une lampe brûlera nuit et jour.

Une Bagadelle raconta avoir vu une pierre suinter du sang. La nouvelle fut reçue avec enthousiasme; justement, le dieu du village venait d'être volé par des voisins jaloux[337]. Nul doute que la pierre sanguinolente ne donnât asile à l'âme d'un assassiné. Or, il n'est démon plus actif et robuste que celui d'un individu tué en pleine vigueur, encore exaspéré par le meurtre dont il a été la victime. Un dieu méchant est préféré par la raison qui fait au paysan rechercher un féroce chien de garde pour l'enchaîner à la porte. Donc, le caillou fut érigé en saint patron.

[337] Cf. Juges, 81.

Les démons délivrent des oracles, à époques fixes ou quand ils sont requis spécialement. Pour les recevoir, les tamtams font vacarme, les tambourins s'excitent. Le «médium» arrive, et tous de faire silence pour le saluer. Il entre au milieu du cercle, brandit le trident, sceptre infernal, porté par Siva, par Pluton, et aussi par le diable chrétien. Nu, sauf une étroite ceinture jaune, blanche et rouge, il va, vient, jette les bras avant arrière, saute, rue, bondit et virevolte à l'instar des derviches tourneurs; au beau moment, il marche sur des charbons. De longs hurlements accompagnent l'orchestre, puis la mesure s'accélère et les cris se font plus perçants; on lui donne du sang à boire. Soudain, il est comme secoué, tremble par tout le corps; les yeux lui sortent de la tête, prennent un éclat sauvage. Le dieu l'a saisi, le tient fixe, rigide, hagard, lui verse l'ivresse prophétique. Le voilà qui exhorte les assistants, délivre des oracles; répond aux questions sur l'un et l'autre monde. Puis, brusquement, il clôt la consultation, dit avoir faim, avoir soif. S'il est un dieu considérable, on lui sert du lait de coco et une friture de riz; un diablotin se contentera d'un peu de viande et d'arak.

En toute occasion, le problème est le même: décider le démon évoqué, celui de la peste ou de la fièvre typhoïde, celui des rats ou des chenilles, du tigre ou du crocodile, du vent ou du froid, de l'arbre ou du rocher,—à entrer dans le corps du danseur[338]; une fois qu'il y sera logé, on aura sur lui quelque action, il sera possible de l'influencer. On le fait donc manger et boire, on le flatte et l'amuse; sauf à le tromper et le berner, si l'on peut, à le mettre dehors, quelquefois même à le torturer pour se venger des maladies et souffrances qu'il a infligées. Les Todas ont-ils à régler des différends relatifs aux femmes ou au bétail,—les seules choses dont ils s'inquiètent,—ils s'adressent à un de leurs sous-laitiers, qui, bon gré mal gré, entre en danse, sautille, cabriole, se flagelle, hurle et crie, roule les yeux—épuisante besogne;—la bave et la sueur lui coulent sur le corps. Alors le démon prononce des oracles, d'autant plus profonds qu'ils sont moins compréhensibles.

[338] Monier Williams.

Le démonisme, malgré sa cruauté et sa brutalité innées, n'a pas aux Nilgherris le caractère repoussant qu'on lui voit ailleurs. Ces potentats d'outre-tombe ne sont pas exigeants; leurs ministres se contentent d'un casuel modeste: lait, fruits et volailles; dans les pays chauds, l'appétit se modère. L'orgiasme démonique prend le caractère des populations ambiantes. Relativement bénin chez les buveurs de lait, ailleurs il se glorifie d'être cannibale, et s'enivre aux potations de sang; partout, cependant, les performances ont un air de parenté.

«Afin d'assouvir la faim du Tigre Blanc, on mit un cochon entier à cuire dans une chaudière. L'enragé chamane saisit un enfant de chaque main, entra en danse. Il pirouetta, sauta, tressauta, vire-vira, finalement passa tigre. Plongeant la tête dans le chaudron bouillant, il retira une lanière de viande avec les dents:—Pour le petit minet! Il replongea pour l'autre minet, replongea pour Bibi, le Vieux Tigre[339]

[339] Dennys, Folklore in China.

C'est par le démonisme que s'expliquent les mystères de Zagreus, et, en général, tous les rites chthoniques et bachiques. Si nous ne connaissions par ailleurs les orgies de Dionysos et de la Grande Mère, nous pourrions nous en faire une idée suffisamment exacte en visitant les Ghâts, les Nilgherris et les Vindhyas:

«Mainte fois, quand, suivant la coutume anglo-indienne, je chevauchais avant le lever du soleil, j'ai rencontré leurs bandes revenant de la fête nocturne. Haute et belle race que ces habitants de la côte occidentale. Quand je regardais les torches flamber sous les pins, et ces femmes couronnées de fleurs, drapées à l'antique dans un vêtement à vives couleurs, il me semblait voir Bacchantes et Ménades, le Cithéron frémissant au bruit des clairons et cymbales[340]

[340] Walhouse.

La vie ascétique menée par les divins bergers, la persuasion qu'ils sont les frères et compères du soleil, valent à ces Todas la crainte et le respect des étrangers. Depuis longtemps les Badagas auraient cessé de payer les petits boisseaux de grains que réclament les soi-disant suzerains du sol, n'était que de temps à autre un Palkarpal descend des hauts sommets. Chacun tombe devant lui, la face contre terre; il commande et tous obéissent, craignant qu'il ne déchaîne le farcin et la clavelée sur les troupeaux. Nul n'oserait lui déplaire.


Le Couroumba, lui aussi, est sorcier par droit de naissance. Le Toda respecte le Couroumba, le Couroumba respecte le Toda; le pauvre Badaga redoute l'un et l'autre; berger et agriculteur tout ensemble, il craint tout de tous, et principalement du Couroumba, malingre, difforme, toujours affamé, qui passe pour un fauve plutôt que pour un homme. A le rencontrer inopinément, des enfants ont été pris de convulsions, des femmes sont tombées mortes dans la forêt. Par surcroît, le Badaga doit encore se garer de l'humble Iroula. La divinité émane la crainte comme le soleil, ses rayons. Les enfants d'Israël juraient par le Seigneur des Épouvantements; ils disaient en tremblant qu'«on ne peut voir l'Éternel et vivre».

Primus in orbe deos fecit timor.

Puissant est le démon qui regarde par l'œil avide du Couroumba. Voilà pourquoi le timide Badaga fait de ce sauvage son officiant ordinaire, bien qu'il ait dans sa propre cité les Harouarous, la sixième des dix-huit castes, tribu de lévites, servants du taureau Bassava, prêtres du temple conique qui contient la pierre maha linga, figuration du phallus divin. Ces Couroumbas de malheur possèdent tout un trésor d'incantations, de prières et de charmes. Lors de la moisson, ils prennent une corbeille qu'ils suremplissent de grain nouveau, afin de faire déborder les greniers. Les Harouarous sont influencés par les Brahmanes, qu'ils imitent ou singent; mais, précisément parce qu'ils ont des prétentions, parce que leur chamanisme s'est infusé de respectabilité, ils ont moindre succès que les abjects sorciers des entours. C'est au plus grossier sauvage qu'on s'adresse de préférence[341], parce qu'il passe pour mieux familiarisé avec les habitudes des mauvais génies, avec les lieux qu'ils hantent. D'ailleurs, le démonisme plaît aux esprits incultes; il a d'autant plus de séduction qu'il se montre barbare et déraisonnable.

[341] Dalton.

Donc, le Couroumba est un jeteur de sorts. Il a maléficié la géline qui crève de la pépie, il a enguignonné le veau qui ne profite pas, maraillé la vache qui maigrit. Qu'un homme vienne à mourir, sa maladie est le fait de ces abominables. Un jour, Todas et Badagas se réunirent pour les exterminer, mais les maudits échappèrent dans les bois. Redoutés de tous, ils ont tout à redouter; leur vie est en danger perpétuel. A chaque instant, une bande irritée peut les assaillir, impatiente de venger quelque prétendu méfait. Nul d'entre eux qui n'ait été maltraité, quelque peu lapidé. Autant de sévices, autant de titres d'honneur; ils sont flattés qu'on leur attribue un pouvoir qu'ils voudraient bien posséder. Comme les sorciers normands, ils «aiment mieux passer pour exercer une industrie de fripons, que de laisser croire qu'ils font un métier de dupes[342].» Flattés de la mauvaise réputation dont ils jouissent, ils s'offrent à dénouer ce qu'ils passent pour avoir noué, à retirer les sorts qu'on les accuse d'avoir jetés.—Le froment est niellé et les troupeaux ont la clavelle? La tête est endolorie et l'estomac embarrassé? Un de ces coquins survient, offre d'évincer le démon—comme cela se trouve... il est de ses amis particuliers!—il chassera Belzébuth par Belzébuth.—Les insectes ravagent les emblavures? Le remède est tout trouvé: qu'un Couroumba se mette à quatre pattes et beugle comme un veau.

[342] Bosquet, la Normandie romantique.

Chaque village tient à sa solde deux ou trois de ces drôles qui manigancent les exorcismes, braillent les incantations, et, suivant qu'ils en sont requis, conduisent le premier araire, jettent la première semence, scient la première gerbe, frappent le premier coup de fléau, cuisent la première fouace.

«... La famille entière assistait à l'inauguration des labours, à laquelle présidaient deux ou trois Couroumbas. L'un posa sur le terrain une pierre qu'il couvrit de fleurs sauvages; en se prosternant, il l'encensa, l'aspergea avec le sang d'un bouc. Puis il saisit la charrue, la conduisit pendant une minute ou deux et passa la main au paysan; après quoi, il se retira, emportant la tête de la bête sacrifiée. A la moisson, pour se payer de ses services, il charge autant de gerbes que son dos peut porter; et après dépiquage, il réclame le soixantième pour sa part et portion[343]

[343] Harkness.

Les augustes fonctions qu'ils remplissent aux Quatre-Temps badagasses ne les empêchent point de jouer en d'autres occasions les rôles de mimes, sauteurs, flûteux et tambourinaires. Sorcier et saltimbanque, prêtre et bouffon, filou et artiste, personnage complet. Les pauvres Badagas ont imaginé de lui faire boire du lait en certaines occasions, persuadés que ce breuvage si blanc et si pur, sorti des flancs d'une vache, honnête créature, lui blanchira l'âme, lui inspirera la candeur. Le Couroumba se laisse faire. Il nous rappelle et les sauvages Thessaliens auxquels les civilisés de l'antiquité attribuaient d'effrayants pouvoirs, et ces Juifs du moyen âge dont le nom infecta longtemps le démonisme, ces Juifs que le synode d'Elvira interdit aux fidèles d'appeler pour incanter les champs. Pendant plusieurs siècles, les chrétiens se glissaient aux plus sombres réduits des ghettos, y consultaient les nécromanciens et diseurs de bonne aventure, quoique ou parce que passant pour crucifier le Christ. Longtemps le mire juif fut préféré à tous autres; car il était réputé maître en alchimie, en astrologie, en magie noire. L'Ancien Testament, tant en hébreu qu'en latin, passait pour un grimoire redoutable.

Contemplez ces prêtres et mendiants des jungles, ces jeteurs de sorts et rebouteux, ces tire-laine et histrions; gardez-les dans votre souvenir. Ces humbles ancêtres des castes sacerdotales font comprendre pourquoi les ministres des autels, malgré la respectabilité, les énormes pouvoirs et la toute-puissante influence qu'ils ont su gagner, n'ont pas lavé la tache originelle. Ceux-là même qui s'agenouillent devant eux les croient corbeaux de malheur, oiseaux de mauvais augure; craignent de les rencontrer, de les avoir pour compagnons de voyage. Le peuple a le vague, mais ineffaçable souvenir, que les oracles qu'ils rendent aujourd'hui au nom des anges de lumière, ils les avaient délivrés jadis par un soupirail de l'enfer. Ces serviteurs du Très-Haut, il se rappelle les avoir connus suppôts du diable, et se méfie. Il se méfie... mais plus il se méfie, mieux il est dupe.


Persuadés que le missionnaire qui venait d'Europe était un sorcier fort supérieur à ceux du crû, les Todas et les Badagas lui firent grand accueil. Ils ne demandaient qu'à croire tout ce qu'il voudrait, mais insistaient pour qu'il les débarrassât de ces affreux Couroumbas, qui grêlent les fruits, stérilisent les vaches et tarissent les sources du lait. Bien étonnés, furent-ils, et désappointés, quand le prédicateur de l'Évangile refusa d'organiser le massacre de ses rivaux, ou tout simplement d'en faire rafle par une bonne peste. Cependant, force leur était de reconnaître que le Dieu anglais, Seigneur des Fusils et Baïonnettes, Maître des Canons et du Whisky, avait le bras tout autrement long que Cotorou Peïkî, même que Siva et son taureau Bassava. Espérant capter sa faveur, ils lui élevèrent une chapelle où ils déposèrent en pompe un Nouveau Testament tamoul, que les convertisseurs leur avaient donné comme le grand édit de l'Éternel Jéhovah, le secret du salut, l'abrégé de toute science, la révélation de tous mystères du ciel, de la terre et de l'enfer. Bientôt courut la légende que, chaque nuit, le Jésus des Féringhis venait goûter au lait et aux bananes déposés sur son autel. Malheureusement, une épidémie ayant éclaté bientôt après, ledit Jésus en fut tenu pour responsable, par la raison que le missionnaire avait naguère prêché qu'un cheveu, qu'un oiseau ne tombent pas en terre en dehors de Sa volonté expresse et de Son ordre souverain.

Il fallait en avoir le cœur net. On en référa aux antiques divinités nationales. Des prêtres approchèrent l'oracle, le consultèrent en jetant des fleurs:

—Celui qu'on appelle Jésus-Christ est-il un bon Souami?

La plupart des fleurs tombèrent à gauche. Donc le dieu étranger n'était pas un bon Souami. Et les Couroumbas, ennemis pourtant des gourous, vodiarous, et cauacourous, confirmèrent la réponse. Plus de doute, le fétiche anglais avait mauvais caractère, il y avait danger à l'approcher. Quoiqu'il leur en coûtât, les habitants émigrèrent, abandonnèrent champs et demeures, laissant la chapelle au Jésus blanc et à son livre.

Mais le missionnaire dont s'agit, Metz, était énergique autant que sincère et convaincu; il s'était attaché aux populations qu'il avait étudiées longtemps;—c'est à lui, disons-le en passant, que la science doit le meilleur de ses informations sur ces peuplades, informations qu'il communiquait généreusement à tous les voyageurs qui se succédaient au Nilgherris. Résolu, quand même, à sauver les âmes qui périssent, et comptant, d'ailleurs, sur l'énergique protection des Anglais, il émigra, lui aussi, et alla dans un autre district fonder une école pour laquelle il obtint une subvention du gouvernement. Les enfants apprenaient volontiers à lire, écrire et compter, mais montraient une répugnance invincible à prier Jésus dans leur propre langue. Un jour qu'il s'avisa de commencer la classe par une invocation à son Jésus-Christ, enjoignant aux élèves de la répéter, toute la nichée s'envola du coup, les uns par la porte, les autres par la fenêtre. Il se mit à leur poursuite, rattrapa quelques fugitifs, leur demanda: «Quelle mouche vous pique? Qu'aviez-vous à décamper?»—Et les moutards de sangloter: «Lâchez-nous! Nous ne voulons pas nous faire chrétiens! non! non! Si nous disons le mantroum des chrétiens, Christ entendra, Christ viendra, Christ nous emportera!»

Tout est relatif, et ces Badagas, ces Badagots se montraient encore supérieurs à leurs voisins du Travancore qui n'osaient même toucher un livre anglais, de peur que le démon du gribouillis imprimé n'envoyât des éléphants piller et écraser les récoltes. Principiis obsta!

Laissez-leur mettre un pied chez vous,
Ils en auront bientôt pris quatre.

Malgré son insuccès, l'évangéliste était fort respecté; on redoutait d'offenser ce grand sorcier, auquel on avait donné l'appellation bizarre de «Dieu Trois-Quarts», parce que, disait-on, il ne lui manquait pas grand'chose pour qu'il fût Dieu tout à fait. On ne lui contesta jamais sa puissance, mais on cessa de croire à ses bonnes intentions, quand il ne voulut pas favoriser l'escapade d'une jeune femme avec son amant; ce qui, d'après l'opinion publique, eût été pourtant son devoir d'honnête homme. Et sa réputation reçut un coup funeste, quand il refusa net de prouver la vérité de sa mission en marchant pieds nus sur des fers rougis, chose que les Harouarous font sans se faire prier. Pourtant, cet étranger n'avait-il pas déclaré, n'avait-il pas maintes fois répété que son Jésus tenait compte de tous les cheveux, compte des plumes de tous les oiseaux? N'avait-il pas raconté l'aventure des trois jeunes hommes Sadrach, Mésach et Abed Nego[344] que le roi Nabuchadnetsar fit jeter dans une fournaise? N'avait-il pas assuré qu'ils en sortirent sains et saufs?

[344] Daniel, III.

—Hé bien, fais-en autant! concluaient ces pauvres Badagas.—Fais-en autant! répétaient ces ignorants Todas. Impossible de les tirer de là.


LES KOLARIENS DU BENGALE

ET

LES SACRIFICES HUMAINS CHEZ LES KHONDS

Linguistes et anthropologistes, chacun pour sa partie, ethnologues et mythographes, trouvent ou trouveraient de riches matériaux à exploiter dans la contrée de l'Inde, qui reçoit les eaux des monts Vindhya et Adjanta, pour les déverser dans le golfe du Bengale par la Mahanadi et la Godavéri. Cette région de beaux paysages et de campagnes fertiles pourrait être largement peuplée, n'étaient de vastes marais répandant au loin, sous un ciel torride, leurs miasmes empoisonnés. Les habitants de la plaine doivent s'en tenir éloignés pendant six mois, et les Européens pendant neuf. De vastes cantons n'ont jamais été habités que par des peuplades primitives, qui vivent en communautés généralement isolées, ne se rattachant que par de faibles liens aux voisines de même nom ou de même race. Une barrière de montagnes entoure le plateau légèrement ondulé, parsemé de superbes rochers granitiques, dont les uns s'élèvent en masses arrondies, et les autres en fragments ruineux, de formes fantastiques.

En tant qu'autochtone, l'agglomération ethnique dont il s'agit est considérée comme d'origine antérieure aux Aryas et même aux Dravidiens. Elle se subdivise en milliers de clans[345] que nous n'essayerons pas de classifier, même sommairement; il nous suffit qu'on les désigne sous l'appellation collective de Kolariens, dérivée du peuple Kolh ou Cole, d'où le mot de couli, qui appartient à la langue franque internationale[346]. La partie orientale du plateau s'étend à une hauteur moyenne de 2,000 pieds, sur une surface de 7,000 kilomètres carrés. Elle est habitée par un million d'hommes, parmi lesquels plus de moitié appartiennent à des tribus sauvages ou demi-sauvages, se subdivisant en deux grandes classes, les Ouraons et les Moundahs; ces derniers les plus anciens, s'il faut en croire la tradition. Dans ce magma humain, on entend répéter des noms plus fréquemment que d'autres: Sonthals, Bhils, Bhoumis, Hos, Birhors, Sourahs, Khérias, Koréwars, Dchouangs ou Pattouns, Larkas, Gonds.

[345] Beverley.

[346] Campbell. Cependant Beames, une autorité en la matière, conteste cette étymologie: «M'est avis, dit-il, que la connexité qu'on a voulu établir entre le Kolh et couli est purement imaginaire.»

Les Khonds, auxquels nous vouerons une attention particulière, ont pris le nom de l'épée nationale, la khande, dont ils ont une manière à eux de jouer. On fait aussi dériver leur nom du mot tamil koundrou, la colline. Ce seraient donc les gens du haut pays. Eux-mêmes se disent Kous[347]. Au nombre de deux cent cinquante à trois cent mille, ils se groupent sporadiquement autour de Boustar, Tchinna Kinnedy, Djeypour, Goumsor, Boad et Despalla, leurs forteresses et principaux centres.

[347] Caldwell.


Les conquérants font de droit l'histoire de leur conquête, et pour mieux se couvrir de gloire, aspergent les vaincus d'ignominie. A quoi n'ont pas manqué les Aryas dans leurs légendes et traditions. De ces récits, lus avec critique, il ressort que les envahisseurs trouvèrent une résistance longue et opiniâtre. Sans doute, les indigènes se défendirent avec courage, leurs revers alternèrent avec des succès et ils ne furent entièrement subjugués que sur le littoral et dans le bassin du Gange; sur les premières collines, ils furent vassalisés, dans le haut pays, pas même entamés. N'ayant pu les vaincre ni les asservir sur toute la ligne, le conquérant se vengea en les appelant singes, nagas, serpents, géogènes, en les confondant, de propos délibéré, avec les léopards et autres animaux, patrons de totems. L'immigration inonda la grande plaine, où elle implanta la race et la langue des Aryas, leurs doctrines et pratiques, mais ne remonta pas très avant dans les vallées. Le flot ne dépassa guère les premiers contreforts; le bruit des batailles ne pénétra pas jusqu'aux hauts pâturages. Le choc des armes, les rumeurs des révolutions, le fracas d'empires s'effondrant, ne réveillaient pas les échos de la combe profonde; le tigre des jungles, le crocodile des marais, les démons de la peste et de la fièvre défendaient la négraille. Une abjecte misère protégeait ces créatures, qui ne possédèrent jamais rien qu'il valût la peine de piller. Et la situation se perpétua. On aurait cru que les indigènes n'ayant pas d'organisation politique proprement dite, n'étant groupés qu'en hameaux et villages de faible population, organismes lâches et sans cohésion, succomberaient à leurs dissensions intestines, aux moindres attaques de l'extérieur. Cependant ils ont survécu aux États qui les enclavaient, quoique ou parce que ne s'élevant pas jusqu'à la notion d'État.

Ce n'est pas que plusieurs de ces Kolhs et de ces Khonds ne dussent reconnaître la suprématie d'Orissa, fière de ses guerres et conquêtes, de ses gloires et victoires, et qui déploya sa plus haute splendeur au temps de Charlemagne et de Haroun al Raschid. Pendant une dizaine de siècles, du Ve au XVIe, ce royaume imposa aux peuplades inférieures un modus vivendi qui survécut à sa chute, se perpétua sous la dynastie musulmane de Delhi, et subsiste plus ou moins sous la domination anglaise. Le souverain, sorte d'empereur féodal, commandait à des maharajahs, rajahs et zémindars, à des païks, au nombre de 150 à 200,000, vassaux inégaux en pouvoir, richesse et autorité, autant que dans le Saint Empire furent magnifiques ducs et marquis, illustres comtes, puissants barons, petits sires, minces seigneurs bannerets, mais tous chevaliers et gentilshommes, qui,—à l'armée, étaient les «hommes de l'Empereur»—à la cour, ses serviteurs,—et, sur leurs terres, des maîtres indépendants qui exerçaient les droits de haute et basse justice. Le sceptre du suzerain d'Orissa pesait sur les grands feudataires, lesquels faisaient pression sur les moindres; les derniers se dédommageaient sur les indigènes planicoles, entre autres, sur les pauvres Sourahs, qui, tombant en un dur esclavage, furent traités en ilotes. Protégés par une première ligne de marais, les Kolhs et Khonds des coteaux avaient la paix, mais à condition d'apporter en tribut aux rajahs quelques produits des jungles, et de fournir aux temples et aux domaines seigneuriaux un travail qu'on ne leur payait point, d'où leur nom de vettiahs, ou corvéables. Quant aux congénères du haut pays, les fièvres, en sentinelle devant le boulevard des bois et marais, assuraient leur indépendance. Dans la plénitude de leur liberté, ils contractaient des alliances avec les hobereaux du voisinage, au service desquels ils s'engageaient volontiers pour une campagne ou deux. Le sol, médiocrement cultivé, nourrissait mal une population parsemée, que décimaient un climat insalubre, les infanticides, des escarmouches fréquentes entre clans et tribus. Tous les ans, des émigrants descendaient, descendent encore, aux basses terres pour y trouver à vivre; ils se casent suivant leurs castes et métiers, se font bûcherons, manœuvres, matelots, messagers, commissionnaires; prennent du service comme domestiques, pâtres ou bergers. Les uns s'enrôlent dans les bandes du crime, les autres dans l'armée de la répression. Jusqu'aux derniers temps, leur grande ressource était de s'engager chez les Païks, ou vassaux de la couronne, en qualité d'archers et soldats, à la façon des Suisses montagnards, qui se louaient, comme lansquenets ou gendarmes, au plus offrant et dernier enchérisseur, qu'il s'appelât pape de Rome, Venise ou république de Florence, roi de France ou empereur d'Allemagne. De tout temps, on recherchait les Khonds comme miliciens; les princes ne voulaient qu'eux pour gardes du corps, donnaient bon prix de leurs services, car ils les connaissaient pour sobres et infatigables, les savaient de race martiale, intraitables sur le point d'honneur, ponctuels à tous engagements, prêts à se faire hacher plutôt que de manquer à la parole donnée. Ils ne pouvaient qu'apprécier la bravoure éclatante, la vaillance chevaleresque de ces hommes qui partout sollicitaient le poste du danger, ou même le réclamaient comme leur droit, et s'attachaient passionnément à leur chef, pour peu qu'il le méritât, voire sans qu'il le méritât.

A mesure que les siècles s'écoulaient, la civilisation gagnait sur la barbarie monticole; les idées religieuses, les pratiques sociales des plaines s'infiltraient; les influences du brahmanisme et du bouddhisme, puis de l'islam, pénétraient jusque dans les cantons reculés, réveillaient de lointains échos. Néanmoins, jusqu'aux cinquante dernières années, les districts intérieurs étaient restés inconnus, donc indépendants. Mais voici venir voyageurs anglais, missionnaires chrétiens de toute dénomination et de toute provenance, commerçants, ingénieurs et soldats. Les histoires de conquête se ressemblent toutes. La Compagnie des Indes se ménagea des intelligences dans les places, se fit des amis; les riches et puissants n'y ont pas grand'peine avec les ignorants et besogneux, facilement jaloux les uns des autres. On vit surgir de belles routes carrossables, sur lesquelles firent leur apparition infanterie, cavalerie, artillerie. Sans bruit, sans éclat ni menaces, avançant graduellement, les habits rouges occupèrent des points stratégiques, d'où l'argent se répandait à l'entour. La marée montante enveloppait une position, tournait une autre. Maint châtelain apprit à ses dépens que son roc n'était plus imprenable; maint gentillâtre fut mis à la raison. L'ennemi déclaré, on le brisait; on isolait les malveillants, on achetait les douteux. D'habiles officiers, sachant se hâter lentement, dire des paroles accommodantes et bien placer des cadeaux, gagnaient position après position. La diplomatie anglaise, le gouvernement de Calcutta, montrent avec fierté les résultats que leur valut une dépense en hommes et en argent relativement minime. Aujourd'hui, le territoire est parcouru par des visiteurs toujours plus nombreux; les immigrants apportent autres besoins et intérêts, autres industries et mœurs. Les nouveaux venus constatent que le sol se prête à de nombreuses cultures; que le paysage se montre souvent agréable, parfois superbe et grandiose; qu'il fait bon quitter les plaine torrides, traverser rapidement les régions pestilentielles et se fixer dans les hauts pays d'air pur et de climat salubre. Les Européens installent des exploitations, montent des chasses, s'enthousiasment de cette nature sauvage, s'intéressent à ces populations primitives, les veulent instruire et civiliser. Elles ne survivront pas à tant de sympathies. C'est le commencement de la fin.


Pour ce qui en est du type, les dissemblances entre Aryas et non-Aryas sont trop marquées pour ne pas frapper le regard le moins prévenu. Chez les Indous, l'animal humain a la couleur moins foncée, une plus forte capacité crânienne, des formes mieux proportionnées et plus élégantes, des traits plus réguliers, une physionomie plus agréable; les populations indigènes abondent en figures ingrates et de laideur repoussante. Pour peu qu'on voulût adopter la formule pratiquée par tant de voyageurs et même de savants ethnologistes:—à Tours toutes les femmes sont rousses,—il serait facile de prouver que ces monticoles sont superbes, ou qu'ils sont repoussants. Il y en a de beaux, il y en a de fort laids, quantité de passables. Aux Khonds que nous avons plus particulièrement en vue, Howard trouve une physionomie mi-mogole, mi-caucasique; front large, parfois surplombant, yeux grands et expressifs, figure triangulaire, barbe rare, cheveux noirs et abondants. Shortt leur donne une taille moyenne de 1m,73. Hunter se borne à dire qu'ils sont aussi grands que les Indous, bien musclés, rapides à la course, qu'ils ont front large et lèvres pleines, mais sans excès. «Leur vigueur, leur intelligence et leur résolution, leur inaltérable jovialité en font d'aimables compagnons ou de terribles ennemis.» Dalton, la grande autorité en matière d'ethnologie bengalienne, s'exprime de la sorte sur quelques-uns de leurs voisins:

«Les Hos et Larkas, noyau de la nation moundah, en sont la partie la plus intéressante et certainement la mieux faite. Port droit, virile attitude, ils ont l'aspect d'un peuple libre, justement fier de son indépendance. Même angle facial que celui des Aryas, et des traits qui souvent ne sont inférieurs en rien à ceux des Indous: grand nez, larges lèvres bien formées, dents magnifiques. Les formes, que l'absence de costume permet d'examiner en détail, sont fréquemment d'une beauté sculpturale.»

Cette description, vraie pour les habitants des districts bien cultivés, qui jouissent d'une aisance que leur envieraient les ouvriers agricoles de la Grande-Bretagne, serait inexacte pour les habitants moins favorisés des cantons forestiers, où les figures sont laides. Quand les Moundahs n'ont pas le type caucasique, ils paraissent se rapprocher du mogol plutôt que du nègre: pommettes saillantes, yeux peu ouverts, légèrement obliques, face plate, poil maigre, taille moyenne, teint variant du tanné au basané. Plus disgraciés que tous autres, les simiesques Ouraons ont la taille petite, mais bien proportionnée, rarement courte et trapue. Les jeunes gens des deux sexes, remuants comme des écureuils, ont une figure mince et mobile. Les localités de race mêlée montrent une variété remarquable de traits et de teint. Où la race est moins mélangée, abondent les vilains noirs: bouche large, lèvres épaisses, mâchoires prognathes, nez ridiculement aplati, narines écartées, front fuyant, cheveux crépus autant que laine de nègre.


Chasse et sauvagerie sont presque synonymes. Ces populations sont arriérées, en proportion de la part pour laquelle la chasse entre dans leurs moyens de subsistance: d'autant plus sauvages qu'elles font moins d'agriculture. Le plateau n'est pourtant pas de trop mince couche végétale; ne manque pas non plus de pluies; mais les eaux ici se précipitent en torrents dévastateurs, et là croupissent dans les marais, corrompant l'air de leurs émanations pestilentielles. Le sol est mal exploité, mal cultivé. Aux plus misérables, qui vivent sur les produits spontanés de la brousse, toute viande est bonne: chiens, chevaux, chacals, grenouilles, chair vivante, chair abattue, du frais ou du pourri, ils font profit de tout; du tigre au serpent, du crocodile aux insectes: tout passe au garde-manger. Ils ne peuvent qu'être un objet d'horreur pour les Indous, qui mourraient plutôt que de goûter à un filet de bœuf ou de vache, pour les Musulmans, qui ont le porc en abomination et qui expliquent le nom de Kolh par «tueurs de cochons», sobriquet dont les incriminés s'affectent médiocrement. Brahmanes et Musulmans font un crime aux nomades Birhors d'être anthropophages; mais nous ne le leur reprocherons pas, leur cannibalisme étant inspiré par la piété filiale: les parents, à l'article de la mort, demandent comme une faveur que leur corps ne soit pas abandonné sur le chemin ou dans la forêt, mais trouve asile dans l'estomac de leurs enfants. Ceux-ci ne peuvent le refuser, mais, ils ne mettront aucune hâte malséante à jouir du repas funèbre.

De toute main ils acceptent toute mangeaille, disent de ces sauvages les dédaigneux Brahmanes, qui se croient de substance très raffinée, parce qu'ils ne touchent qu'à des aliments de choix, et encore faut-il qu'ils soient préparés dans leur famille. Par la différence d'alimentation, la loi des conquérants, personnifiée en Manou, comptait éterniser la distinction des castes, l'accentuer de siècle en siècle, constituer des races entièrement dissemblables et par les caractères intellectuels et moraux, et par les caractères physiques: l'aliment impur procréant des corps laids et rachitiques, des organismes stupides et dégradés, et l'aliment pur constituant dans l'homme la force et la beauté, la noblesse et l'intelligence. Le système était séduisant; il s'appuie sur une certaine expérience, et la physiologie de l'avenir fera, pensons-nous, de précieuses découvertes dans cet ordre de recherches. Toujours est-il que ce principe fut, par la race dominante, proclamé vérité absolue, admis implicitement par les races subjuguées ou refoulées et par les tribus plus policées qui, habitant des demeures fixes, relativement confortables, s'étaient élevées jusqu'à l'usage de la charrue. Pour n'en citer qu'un exemple, les Ouraons, mi-sauvages, mi-civilisés, mangent tout et n'importe quoi pendant l'enfance et la première jeunesse, mais, à partir du mariage, les époux se font une chair sacrée, s'administrent, en manière de sacrement, le sel par lequel ils jurent, à l'exemple des Sonthals; leur corps ainsi purifié ne sera plus entretenu que d'aliments purs, auxquels ne touche aucune main étrangère à la tribu. A l'Ouraonne il est enjoint de préparer le repas du mari, interdit de le partager; elle se contente des restes, suivant l'exemple donné par l'épouse brahmane. Chez la plupart des Kolhs, cependant, la femme s'assied à la même table que le seigneur et maître, si table il y a. De leur côté, les Khonds s'abstiennent de la nourriture qu'auraient préparée des gens réputés de caste inférieure, prohibent les viandes du chien, du chat domestique, du serpent, des animaux de proie, tels que chacals, milans et vautours. Une fois sevrés, ils ne touchent plus à aucune espèce de lait.

Par suite d'une abstinence invétérée, la race indoue tient les liqueurs fortes en aversion; les brahmanes regardent, du haut de leur sobriété rigoureuse, ces barbares qui prennent prétexte de toutes festivités pour boire le toddy avec délices, de toutes cérémonies pour se donner du vin de palmier sans mesure. Quand l'arbre du maouah[348] se couvre de sa riche moisson de fleurs parfumées, qui passent pour guérir la plupart des maladies, le Khondistan est en joie, les éléphants, tous les herbivores, et plusieurs oiseaux se régalent. Les hommes, pour accaparer la plus grosse part, sont obligés de faire garde jour et nuit. Il n'est alors chaumière qui ne distille des pétales une liqueur capiteuse[349]; il n'est Khond qui ne s'enivre royalement; la Khonde se permet d'être «pompette». Les soldats anglais s'accordent plus de latitude, trouvent à la liqueur une certaine ressemblance avec le whisky d'Irlande; ils se «soûlent glorieusement», en se bouchant toutefois le nez, à cause de l'odeur trop forte pour les Européens.