[313] Graul, die Westküste Ostindiens.

Cette superstition nous paraît absurde et fantastique;—pourtant, elle n'est pas étrangère à l'Europe. Certains Valaques ne veulent point d'obsèques dans les heures matinales, précisément pour épargner à l'âme la rude montée jusqu'au zénith; ils craignent, sans doute, qu'elle ne s'épuise à suivre le soleil; si elle prend route plus facile, elle risque moins de s'égarer et de tomber, défaillante, en proie aux vampires qui la guettent.

Quoiqu'il en soit, quand l'astre superbe, âme du monde, est parvenu au plus haut de sa course et pleut ses rayons sur le grand cirque des Nilgherris, l'âme badagelle qui se laisse couler sur les flancs du mont Kaylasa, n'aura plus loin à marcher jusqu'au Palais des Ames. Elle se reposera en attendant qu'elle ait été annoncée à qui de droit, que le portier ait reçu permission d'ouvrir. En bas, le vacarme s'arrête; on s'essuie le front, on se laisse choir au bord de la route, les fourbus quittent et s'en retournent.


On n'est qu'à la moitié de la cérémonie. Le corps n'a pas encore été transporté à sa dernière demeure, il n'est pas dit que l'esprit ne puisse, ou ne veuille rentrer dans son cadavre,—les malintentionnés s'y emploient. Pour le quart d'heure, l'âme est en attente, ignorant l'accueil qui lui sera fait dans l'autre monde. En tous cas, on l'avait munie du péage que réclamera le portier. Dès qu'un mourant tombe en agonie, on lui met sur la langue un grain d'or minuscule, et s'il n'a la force de l'avaler, on le coud dans un linge qu'on lui attache au bras. L'obole à Caron, pratique universelle, se retrouve jusque dans les campagnes de France.

Quatre hommes saisissent le brancard, le chargent sur les épaules et se mettent en marche, précédés par les musiciens. Rangées à droite et à gauche, les femmes avec leurs éventails émouchent le cadavre. Devant le cortège, des hommes courent, puis se retournant brusquement, se jettent sur le sol de tout leur long.—Pourquoi? On ne le dit pas.—C'est toujours à côté d'un ruisseau qu'a lieu l'incinération du corps. Le grabat est déposé sur le bûcher avec divers objets d'ornement ou d'usage domestique que la fumée emportera. L'homme est muni d'un arc, d'une brassée de flèches et d'un bâton de voyage; il n'a point oublié sa gourde précieuse ni sa flûte fidèle. Des mortiers et pilons à grains sont compris dans le déménagement, ainsi que plusieurs objets auxquels il est permis de substituer des imitations peu coûteuses. Les morts n'ont plus cure d'instruments matériels, d'outils lourds et pesants; dans le royaume des ombres il n'est besoin que d'images. Scarron le savait bien.

Pour que les juges d'outre-tombe reçoivent le défunt avec bienveillance, il est nécessaire de le rendre pur, net et sans tache. Alors a lieu une cérémonie dont les missionnaires chrétiens se sont plu à relever la ressemblance avec les rits mosaïques, dits de la «vache rousse» et du «bouc Hazazel». Les péchés d'Israël étaient transportés sur la vache qu'on brûlait sur l'autel et sur le bouc qu'on envoyait au désert[314]. Certains montagnards de la Chine vouent à la Peste un homme qui la fait entrer en sa personne, au moyen de certaines incantations, et s'enfuit hors du canton. Ils chargent aussi leurs crimes et délits sur un malheureux qui se laisse immoler à condition que la communauté pourvoie aux besoins de sa famille[315]. Les Todas ont une vache expiatoire qu'ils égorgent et dont ils chassent le veau dans la montagne; les Gonds passent leurs crimes et délits sur des oiseaux de basse-cour qu'ils font envoler dans les jungles; de même, les Badagas font endosser les fautes du défunt et de ses ancêtres à un veau qu'ils poursuivent ensuite à coups de trique, jusqu'en pleine forêt. Notez que ce veau, appelé Bassava et par lequel ils font piétiner leurs péchés, est une incarnation de Vandi, le propre fils du dieu Siva[316]. Le coupable prend ainsi le juge pour répondant, le criminel s'identifie avec le punisseur des torts, lequel, saura toujours se tirer d'affaire. Triomphe de la subtilité humaine que cette manière de régler les comptes avec sa conscience!

[314] Nombres, XVI et XIX.

[315] Hellwald, Naturgeschichte des Menschen.

[316] Bachofen, Antiquarische Briefe.

Les officiants se postent devant le bûcher, et, tenant le veau par les cornes, récitent une liturgie[317] que nous abrégeons:

[317] Graul, die Westküste Ostindiens.

«Mada, notre sœur, quitte le monde où l'on meurt, entreprend le voyage, le grand voyage. Mada est morte. Mais voici Bassava. Sur le jeune taureau, issu de Barrigé, la vache bariolée, nous mettons les mille et huit péchés qu'a commis Mada, et tous les péchés de sa mère, et tous les péchés de son grand-père, et tous les péchés de sa grand'mère, de son arrière-grand-père et de toute sa famille.

«Qu'a fait Mada? Elle a péché, elle a lourdement péché. Et voici les péchés qu'elle a commis:

«Mada a fait des frères se quereller.

«Mada a empoisonné le manger d'autrui.

«Mada a égaré qui lui demandait la route.

«Mada a refusé du riz à l'affamé.

«Mada a chassé de son foyer le voyageur transi.

«Mada a jeté des épines sur le chemin.

«Mada a déchiré avec colère le vêtement pris aux ronces.

«Mada a déraciné l'arbre solitaire.

«Mada a troué la muraille du réservoir pour faire échapper l'eau.

«Mada a bu au ruisseau sans saluer ni remercier.

«Mada a craché dans les fontaines.

«Mada a uriné dans le feu.

«Mada a fienté à la face du soleil[318].

«Mada s'est faite accusatrice de ses frères.

«A sa sœur, Mada a montré les dents.

«Mada a levé le pied contre sa mère.

«Mada se couchait sur un tapis, quand le beau-père n'avait pas de quoi s'asseoir.

«Mada, pour fêter des étrangers, mettait ses parents à la porte.

«Mada forniquait avec son gendre.

«Mada regardait la moisson du prochain avec un œil envieux.

«Mada convoitait la vache du voisin.

«Mada a déplacé une borne.

«Mada a labouré avec un taureau trop jeune.

«Mada a tué un serpent, a tué un lézard.

«Mada a tué une vache.»

A chaque énonciation, l'assistance répète d'une voix sourde et gutturale: Ce qui est un péché... ce qui est un péché...

[318] Ces derniers passages pourraient figurer dans la liturgie des anciens Perses ou dans celle des Esséniens.


Certes, la pauvre défunte n'avait point commis les innombrables délits qu'on lui impute, mais on les énonce en bloc pour n'en omettre aucun. D'ailleurs, tel crime non perpétré peut avoir existé en intention. Cette litanie rappelle la «confession des Quarante-deux Coulpes», mise par le Rituel funéraire dans la bouche du défunt, qui se présentait devant les quarante-deux juges de l'Amenti égyptien. L'âme s'y défendait aussi d'avoir commis vol, adultère ou meurtre, d'avoir profané les choses saintes, d'avoir fait pleurer le prochain...

«Que les mille et huit péchés de Mada retombent sur Bassava! Sur Bassava tous les péchés de ses parents! Sur Bassava tous les péchés de ses ancêtres!»

Et le chœur:

«Que toutes nos iniquités tombent aux pieds du Buffle, et qu'il les foule sous son dur sabot! Sur Bassava tous les péchés de Mada! Qu'ils disparaissent, qu'ils disparaissent et qu'on ne les voie plus!»

Et tous de se jeter sur le veau qu'ils poussent, frappent et pourchassent: «Loin! loin d'ici! loin! bien loin!» et l'animal, étourdi par le bruit et les coups, détale affolé, court à la forêt. Maintenant que les péchés de Mada courent la brousse, emportés par le Bassava qu'on ne reverra plus, la morte a passé sainte, et l'assistance entonne la litanie de ses vertus:

«Mada baisait le pied de son père, le genou de sa mère.»

Le chœur avec conviction:

«Ce qui est un acte méritoire!

«Mada se prosternait devant la lune.

«Mada ouvrait ses mains devant le soleil.

«Mada a protégé le bœuf qu'on poursuivait.

«Mada a donné asile à la vache pourchassée.

«Mada donnait du riz à sac plein.

«Mada donnait du beurre, un beurre abondant comme la pluie.»

«Acte méritoire, acte méritoire!»

Puis une femme se lève, célèbre les hautes qualités de la morte. Elle parle d'abondance, les commères l'interrompent, complètent le panégyrique:—«Toujours bonne mère...—Oui, oui!—Que d'aumônes elle a distribuées!...—Oui, oui!» L'émotion gagne la foule assemblée, les voix s'entrecoupent de sanglots; les vieilles se désolent, les enfants hurlent. Tout ce monde évente et émouche le visage pâli, offre à la défunte les dernières douceurs: tabac, bétel, poivre, sucre d'orge.

Mais il se fait tard, il faut en finir. Les célébrants réclament le silence, et tendant les bras vers le septentrion:

«Ouvre-toi, grande bouche du sépulcre!

«Mada passera le fleuve qui sépare le monde des vivants et le monde des morts!

«Sur le pont, passe, ô Mada, et que le fil ne casse pas!

«Devant Mada, ferme, ô dragon, ton effrayante gueule!

«Que les rocs ne barrent point à Mada le séjour des bienheureux!

«Que les piliers incandescents ne lui brûlent pas les mains!

«Qu'elle ne soit point arrêtée par la muraille d'or aux colonnes d'argent!

«Huis éternels, devant Mada, élevez, élevez vos linteaux!»

Un homme approche, tenant une torche enflammée qu'il applique au bûcher en détournant la tête.

Le lendemain, les parents se rasent barbe et cheveux, rassemblent les cendres, les portent au ruisseau, et recouvrent de grosses pierres les os non brûlés. Les gens de peu reçoivent alors la permission de fouiller le foyer pour retirer les bijoux en débris.

A chaque anniversaire, les amis chantent et dansent devant le petit tas des restes mortuaires. De temps à autre, ils interrompent leurs saltations pour se rouler dans la cendre et s'y cacher la figure. La cérémonie, entremêlée de repas copieux, dure de trois à quatre jours, se termine par une orgie que les missionnaires disent impossible à raconter et qui a, sans doute, pour objet de vivifier l'âme errante, de la mettre en vigueur.


Passons maintenant aux proches voisins des Badagas: Le Toda, qui se sent mourir, n'entend pas quitter le monde comme un faquin ou un homme de peu; il lui déplairait de s'en aller contraint et forcé. Pour faire ses adieux aux amis et connaissances, il s'accoutre de ses plus beaux vêtements, se couvre de colliers et bijoux qui ne le quitteront avant qu'il trépasse ou guérisse. On a vu des malades se relever, rassembler leurs dernières forces, se faire braves et parader de porte en porte, ornés de toute leur quincaillerie, drapés dans leur belle toge, dans le luxe d'un manteau neuf, les mains aux poches qu'on garnit de sucre, blé rôti et autres petites friandises,—puis, les visites terminées, ils rentraient chancelants, tombaient en agonie. Ils préfèrent n'entreprendre le grand voyage qu'en un jour faste: dimanche, jeudi ou samedi. Mais la mort ne consulte pas toujours leurs convenances, se permet de les emmener trop tôt.

Dans une hutte près la bergerie, le cadavre est exposé. Ils couvrent le mort d'un manteau de cérémonie, le mettent debout, les uns le tenant à droite, les autres à gauche. On amène les troupeaux, une clochette sans battant est attachée au cou des bêtes et on leur crie: «Suivez votre maître!»

Les affligés creusent un trou, et rejetant les mottes sur le défunt et son bétail, s'écrient: «Retournez à la terre!» Au défilé des vaches et taureaux, des veaux et génisses, chaque animal marche entre deux hommes qui le mènent par les cornes. Sur la bête qui passe, on lève le bras raidi, on fait toucher les fronts avec un geste qui explique la locution du droit romain: «Le mort saisit le vif.»—Et cette autre du droit canon: «Les biens de mainmorte.»

Sur le bûcher, composé de sept essences de bois, on étale plusieurs objets, propriété personnelle du décédé, quelques comestibles, sans oublier une cruche d'eau. On allume un feu par la friction de bûchettes sacrées. Tant que la flamme s'éprend, le corps est balancé par trois fois, puis couché et retourné la face vers le sol: attitude classique des victimes vouées aux dieux infernaux.

«Sois tranquille! Sois tranquille! nous te pourvoirons de taureaux et de génisses! Puissent tous les péchés t'être pardonnés! Va sans crainte, va! tu ne manqueras jamais de lait à boire!»

Au dernier moment, on coupe une boucle de cheveux sur la tête que la fumée enveloppe déjà. Et les femmes de se rogner aussi la chevelure à mi-longueur, de geindre, de hurler, de se lamenter, deux à deux, front contre front.

Une ou deux vaches sont amenées; hommes et jeunes gens se mettent après, les saisissent par les cornes, les poussent, les repoussent, les frappent, les rouent de coups, et finissent par les abattre sans armes autres que des bâtons noueux[319]. Les pauvres animaux, traités jusque-là avec une affectueuse mansuétude, résistent comme ils peuvent, parviennent parfois à encorner et piétiner quelques assaillants, qui ne s'épargnent pas à crier et s'agiter, à frapper, s'enivrant de bruit, de tumulte et de confusion. Et quand les malheureuses bêtes ont succombé, tous de se précipiter sur les corps pantelants, de caresser le cou, les flancs navrés, la tête meurtrie; les assommeurs semblent maintenant n'avoir eu au monde rien de plus cher que leurs victimes.

[319] Coutume que nous retrouvons chez les Betsilés de Madagascar.

Pendant la bagarre, le cadavre brûlait. Les fragments du crâne, les os calcinés, sont déposés avec la boucle de cheveux dans un mouchoir, pour être suspendus à un pilier de la maison. Autour de ces reliques flottera désormais le fantôme d'un Lare familier.

Les bijoux d'or et d'argent sont extraits de la cendre et emportés: l'âme qui vient d'abandonner la dépouille périssable est censée en avoir recueilli la partie immatérielle. Les débris sans valeur, friperie roussie et cramée, bracelets de fer tordus, couteaux ébréchés, anneaux gauchis, sont enfouis avec les cendres qu'on recouvre de terre. Une pierre est jetée par-dessus et sur le monticule on brise une cruche. Le Palal clôt la solennité, en jetant une poignée de grains sur les fragments, puis reprend le chemin de l'étable, son sanctuaire, la foule lui ouvrant un large passage. Après quoi, chacun s'incline, touche la pierre du front et s'en va. Sitôt que l'assistance est hors de vue, apparaissent des Cotas qui attendaient avec impatience le moment de dépecer les carcasses.

Désormais, quand on s'entretiendra du défunt, on prendra soin de ne pas prononcer son nom. La hutte élevée pour la crémation est détruite si elle a été faite pour une femme. Elle est conservée, mais personne n'y touche, si elle a servi pour un homme.

Cette première cérémonie est appelée celle des «Funérailles vertes» parce qu'elle dispose des chairs encore fraîches. Les «Funérailles sèches», celles des os, ont lieu pour plusieurs cadavres à la fois. On y brûle les objets d'usage personnel: pots à lait, bâtons, habits, et aussi des modèles de flûtes, d'arcs et de flèches,—modèles, disons-nous, car les Todas ont depuis longtemps abandonné l'usage de ces instruments. On apporte les mouchoirs dans lesquels on a ramassé les débris calcinés et on les verse dans un manteau: un pli par mort. Puis le manteau sera accroché à la porte du Temple-Étable. Les morts entrent ainsi parmi les divinités protectrices du clan.

A ces mânes on sacrifiera des vaches, une au moins par individu. Autrefois, on en a vu expédier une quarantaine en une seule fois; mais l'autorité britannique a interdit l'immolation de plus de deux bêtes par homme. De chaque animal abattu, le mufle est mis en contact avec le manteau mortuaire; la vache expirante envoie son dernier souffle sur les restes de l'ancien maître.

Les ossuaires hauts d'une douzaine de pieds, tressés en paille, en forme de grands éteignoirs, ne ressemblent en rien aux antiques monuments funéraires, parsemés dans la contrée, cromlechs et cercles de pierre appelés par les Todas p'hius,—d'un mot signifiant urne, ou pot,—et par les autres indigènes Pandou Kolis, les Tombes des Pandous. Au-dessous des larges dalles, on trouve des cendres et charbons, des tessons, des pointes de lances et de flèches, des clochettes, parfois des pièces d'or, et des terres cuites, représentant divers animaux, tels que paons, bœufs, tigres et antilopes[320].

[320] Hough, Harkort.

Le grand souci du mort a été de se faire suivre par des vaches qui le nourriront de lait. Et les missionnaires de goguenarder la matérialité de cette âme qui mange et qui boit; ils demandaient si ces vaches maigrissent, et si les vers se mettent aux fromages? Ces objections embarrassaient fort les pauvres Todas, qui, à bout d'arguments, finissaient par dire:

«Tout ça, c'est des chicanes! Il y a un long temps que les pères ont enseigné ce qu'il faut croire, et nous nous y tenons. On vit de l'autre côté comme ici; cela est sûr, cela est certain. Naître n'est point facile, mais une fois qu'on a commencé à vivre, il n'y a qu'à continuer.»

Les convertisseurs insistaient; mais les interlocuteurs coupaient court:

«Ça nous casse la tête. Mieux vaut ne rien penser et se tenir tranquille. Assez comme ça!»

N'ayant d'autre souci que leur lait, d'autre préoccupation que leurs troupeaux, les Todas se gratifient d'une immortalité bienheureuse: bergers indolents, en de verdoyants pâturages ils guideront de superbes taureaux rouges, de belles vaches blanches. La mort, disent-ils, n'est qu'un passage, la seconde vie ne diffère en rien de la première. Am nor, Outre-Tombe, est une contrée en tout semblable aux Nilgherris, sauf qu'elle s'étend au loin[321], que les herbes sont plus hautes, et plus gras les troupeaux. Entre le présent siècle et l'éternité, il est un moment commun, le trépas; entre le monde terrestre et les régions au delà, il est un point de contact, le Makourti, ombilic de la Terre, pilier du Firmament. C'est un rocher montant au ciel et dominant une plaine immense. Sur la plate-forme se rassemble la troupe des âmes dont la cérémonie des Funérailles sèches a rompu tous les liens avec la terre. Du haut du précipice, les pauvrettes jettent un coup d'œil sur les prairies où paissent les heureux troupeaux, un dernier regard sur le village dont les fumées montent à travers les bouquets d'arbres, un long regard sur la maisonnette chérie devant laquelle veaux, chiens et enfants se houspillent, courent et bondissent pêle-mêle... Le soleil s'abaisse, s'enfonce dans les splendeurs dorées de l'occident... Après lui les âmes font le saut; du pic elles plongent dans l'abîme, roulent dans les profondeurs vertigineuses, jusqu'à ce qu'un flocon de vapeur arrête leur chute. Elles remontent dans les airs immenses, nagent à travers les flots aériens, se laissent glisser dans un sillage de rayons, abordent les nuages blancs et roses, îles flottantes dans l'océan d'azur, joignent l'astre glorieux et disparaissent derrière les brumes violettes.

[321] Am-nor, Huma-Norr, Om-Norr, le Vaste Pays, Cfr. le Hadès Eurynome avec Eurydice pour souveraine.


En Polynésie, raconte Wyatt Gill, les âmes des guerriers s'élancent aussi d'un roc en surplomb, joignent le brillant cortège d'Esprits, accompagnent le Soleil magnifique dans sa descente vers Hawaïki, séjour de félicité, jardin des Hespérides.

Et dans les nébuleuses de la Voie Lactée, le brave Toda distingue parfaitement les troupeaux de bœufs qui paissent les prés célestes parsemés d'étoiles. Homère et Hésiode savaient aussi la plaine émaillée d'asphodèles, où d'âge en âge, de siècle en siècle, la chèvre Amalthée, le Bélier à toison d'or, Io, la plus belle des génisses, et le taureau de Jupiter, broutent les fleurs étoilées de la Nuit, gardés par le bouvier aux mille yeux, Argus, qui les enveloppe de son triste et éternel regard.


Les bergers des Nilgherris s'absorbent dans les préoccupations de l'étable et de la laiterie, au moins autant que dans celles de la famille. Les animaux, avec lesquels ils vivent en rapports d'intimité absolue, leur communiquent de leur physionomie et de leur manière de sentir. Même aspect doux et lourd, même gravité, même flegme pacifique traversé par des éclairs de colère, même patience coupée par des fureurs passagères, même calme veiné de férocité. La voix sourde, profonde et pectorale, imite à l'occasion les beuglements, ronflements et mugissements. Le dialecte est assez guttural pour plaire aux pâtres de Schwytz, aux bouviers d'Uri, aux «armaillis des Colombettes».

Le petit monde qui habite les hauteurs des Nilgherris est né de la Vache, tette à son pis maternel. Panser, traire, baratter, faire du caillé, existe-t-il plus nobles occupations? Pour les yeux est-il plus agréable spectacle que celui de contempler ces grands et superbes animaux? Si on ne peut les approcher, on les regarde de loin; on les entoure d'un respect admiratif qui touche à l'adoration. Le pâtre les guide et les caresse avec une baguette longue et mince, leur «parle buffle», dit Marshall, a trouvé un langage bufalin:

«Enlevez-leur la vache, et du coup leur entière société se détraque et s'écroule. Les soins dévotieux dont ils entourent leurs troupeaux, voilà leur culte, et leur religion. Le Toda rêve vache... Regardez bien! l'œil vague, l'air absent, il ramasse une branche fourchue, la courbe, la taillade et l'arrondit en paire de cornes. Au soir, les enfants reviennent du pâturage avec une brassée de ces cornes, auxquelles ils ont travaillé toute la journée.»

Étonnez-vous donc que la Terre, mère des humains, aux fécondes mamelles, ait été adorée sous forme de vache! Les peuples agriculteurs ont la religion du Taureau, les pasteurs celle de la Vache et de la Brebis.

«Glorieux Jupiter, le plus grand des Olympiens, toi qui te plais dans les crottins des brebis, qui aimes à t'enfoncer dans les fientes des chevaux et des mulets...»

chantait un Orphée[322] au temps qu'Homère célébrait les divins porchers[323]. Ce culte pour les bovidés n'a pas disparu autour de nous,—sans parler du Veau d'or.—Un de nos «bons paysans» appellera le vétérinaire pour sa vache, avant que de s'adresser au médecin pour sa femme. Dans une école d'Appenzell, un inspecteur en tournée interroge un garçon à mine intelligente:

«Mon petit ami, tu sais la religion professée dans notre canton, ses doctrines et ses pratiques?

«—Oui, monsieur l'inspecteur, c'est l'élève des vaches et la production des fromages!»

[322] Fragmenta Orphei, éd. Hermann.

[323] Odyssée.

Chaque village toda possède son troupeau sacré, conduit, non par un taureau, mais par une «vache à cloche».

Ni la taille, ni la beauté, ni la qualité du lait, ne lui ont valu cette distinction, mais la descendance en ligne femelle d'une vache illustre, venue du Paradis et incarnation d'Hiria Deva. Même vieille, maigre ou malade, elle n'est pas dépossédée de la royauté que symbolise la cloche appendue à son cou. Si la vache maîtresse crève sans postérité, une génisse lui succède, également issue d'une étable divine—divine, disons-nous. La consécration est faite par le prêtre, qui, matin et soir, pendant trois journées successives, a brandi la clochette avant de l'attacher à l'héritière. Et d'une voix grave et caressante:

«Combien belle fut la mère! Que de lait elle donna! Ne sois pas moins généreuse! Désormais, tu seras une divinité parmi nous. Ne laisse point dépérir nos étables! Vêle mille veaux et vaches!»

Ainsi le principe archaïque de la filiation maternelle a été par les Todas mieux conservé dans la famille divine que dans leur famille civile, où elle n'a laissé que des traces indistinctes. Parmi les bouvillons de sang divin, ceux qui se distinguent par la vigueur et la belle mine, sont gardés pour faire souche; on ne les donne jamais aux Cotas en payement de services rendus; car il serait impie de vendre si nobles êtres. Tant de soins, tant de sollicitude, ont produit une belle race; le bétail toda, de plus forte corpulence que celui de la plaine, a meilleur lait, et son cuir est recherché. Avant de présenter le taureau reproducteur à ses futures compagnes, on lui fait passer vingt-quatre heures dans la retraite et le jeûne, on le purifie, on le sacramente. Le respect témoigné au Prince Consort n'est qu'un reflet de la majesté qui entoure ses épouses, et tout spécialement la Reine Mère, guide du troupeau. Ici, nous sommes en plein matriarcat, la préséance appartient aux femelles.

Un petit hameau a beau faire, sa vacherie reste une petite vacherie, mais les villages importants se donnent des parcs qui font leur gloire. La tribu entière possède une bouverie centrale, sanctuaire de la nation, son joyau, le point vers lequel convergent ses souvenirs et ses espérances. Elle est fière de ses étables et fruitières, ses cathédrales à elle, ses églises métropolitaines; plusieurs contiennent des reliques, apportées de l'Am nor directement, objets divins dont la curiosité sacrilège des Européens a surpris la vue: clochettes sans battant, barattes à beurre, eustaches à manche de bois, doloires et serpettes. Tenu à distance, le peuple ne les a jamais contemplés et les tient en profonde vénération. Vaches, dieux et clochettes, il les réunit en une sacro-sainte trinité, plus mystérieuse que la nôtre, en fait une seule et même hypostase, ne distinguant pas et ne voulant pas distinguer. L'animal et la divinité, le cuivre, le prêtre et le vacher, tout cela s'appelle DER. Symbole, sacrement, espèces, signe et chose signifiée: le fidèle les englobe pêle-mêle sous un seul et même nom, les confond dans le même acte d'adoration, se prosterne et n'y pense plus. Le Toda est trop religieux pour faire de la dogmatique. En effet, le dogme, produit intellectuel, est d'une nature autre que le sentiment religieux; prétentieux et maladroit, il fait intervenir la logique dans ce qui nie la logique; il présume systématiser l'intuition mystique et définir l'indéfinissable; il s'arroge le droit de limiter l'éternel, rédige l'infini en formules mesquines. La croyance de notre berger est trop naïve, trop sincère pour qu'il l'analyse. Sa foi simple et intègre, il ne l'a pas enfermée en des restrictions et des négations; elle déborde, et jamais il ne lui a signifié: Jusque-là et pas plus loin! Que lui importent le pourquoi et le comment?

Devant la masure qui contient le trésor sacré, on prend rendez-vous pour régler les disputes, pour faire des déclarations solennelles qui valent toutes les signatures et parafes d'actes minutés par-devant greffiers et notaires. Ils ne supposent pas qu'il soit possible de manquer à la parole donnée devant un sanctuaire d'où ils tirent chaque jour la vie et la nourriture; devant la Grande Fruiterie ils n'oseraient tenir des conversations oiseuses. Au moyen âge ne jugeait-on pas des différends devant la porte des lieux saints? Ce jourd'hui, siège sous le porche de la cathédrale de Valence le tribunal des Eaux, dont aucun arrêt n'a été encore enfreint depuis des siècles.


Les desservants de ces églises-laiteries sont de plusieurs ordres, mais tous «pasteurs» dans le sens littéral. On les a pris dans la caste sacerdotale des Péikis, «fils de dieux», Nazarènes, auxquels il est interdit de se raser ou couper les cheveux. Ces ministres du Très-Haut ne sont redevables de leurs fonctions à aucune instruction supérieure, à aucun secret de magie ou de sorcellerie. Leur religion, dépourvue de mystères proprement dits, n'a pas de doctrine ésotérique; ses dévots ne lui ont fait aucun corps de tradition, aucune Légende Dorée.

Les rites sont connus de tous, mais pour les exercer, il faut l'investiture qui assure aux sacerdots un inviolable respect. Des prêtres, même absents, on ne parle qu'à voix basse, on les désigne par leur titre et leur fonction, jamais par le nom qu'ils portaient avant d'entrer dans les ordres. Leur père ne leur adresse pas la parole sans se prosterner; personne n'oserait toucher à leurs ustensiles ni à leurs vêtements, tant pouilleux soient-ils. Un enfant ne doit pas les approcher, son souffle ternirait leur pureté. Si, par hasard, ils sortent du sanctuaire, qui les rencontre s'enfuit en courant, ou baisse les yeux humblement jusqu'à ce qu'ils aient passé. Afin qu'ils vaquent à leurs devoirs sans arrière-pensée, un célibat leur est imposé, aussi rigoureux que celui des grands-prêtres dans les pagodes indoues; les femmes se tiennent à distance respectueuse: cent pas au moins. A grande laiterie, large zone de tabou.

Néanmoins, quand les travaux de jour sont terminés, quelque distraction est accordée, la porte s'entre-bâille sur le monde, autrement ces victimes du devoir tomberaient dans l'idiotie. Le soir, ils se délassent à écouter les citoyens, qui, appuyés ou accroupis à proximité, traitent les affaires publiques. Mais les augustes personnages se gardent bien d'intervenir dans les discussions. Le Palal, ou «Grand Laitier», pontife suprême, garde scrupuleusement ses distances, même en face des acolytes; son second, le Kavilal, pâtre ou berger, n'ose lui adresser la parole, l'assiste avec une réserve extrême. A son tour, le Kavilal reçoit les respects des Palkarpals ou trayeurs, des Vorchals ou feutiers, diacres, bedeaux et marguilliers, qui vivent aussi dans un célibat rigoureux, mais entretiennent quelques relations avec le dehors.

Le Palal est tenu, non pour un fils des dieux, mais pour un Dieu lui-même, oui, pour un Dieu en personne. Avant son élévation à la divinité, le pauvre diable n'avait peut-être pas de quoi manger à sa suffisance. Mais dès qu'il a endossé le pallium et bu la liqueur sacrée, il a monté plus haut que l'humanité. Pendant la semaine de son initiation, il médite ses futurs devoirs, accroupi dans la forêt, au bord d'un ruisseau. Trois jours et deux nuits il reste nu, sans un fil sur la peau, dépouillant avec ses vêtements les affections terrestres et toutes préoccupations mondaines. S'il gèle sur ces hauteurs, tant pis. Cependant, la dernière nuit, il lui est permis, et même enjoint, d'allumer un feu par le frottement de bûchettes. Chaque soir, le Kavilal, ou Grand Vicaire, lui apporte des parvis sacrés une écuellée de lait. Avec un silex, le futur Palal coupe quelques branches d'un arbuste sacré, le tude[324]. Tout en récitant des mantras ou incantations, il concasse l'écorce, exprime la sève, s'en barbouille tout le corps, mélange le jus avec un peu d'eau, porte le breuvage à son front et l'avale. Le matin, à midi, et le soir, il se frotte avec l'écorce humide et se baigne dans une eau vive. Après s'être pénétré, une semaine durant, de la liqueur végétale, que nous tenons pour un succédané du merveilleux soma, le Palal est définitivement transmué, sa chair est pure, et l'ambroisie du tude fait couler dans ses veines l'ichor ou sang divin. Circonstance à noter: il n'a reçu l'investiture de qui que ce soit, pas même d'un prédécesseur; ce Dieu ne relève de personne, il s'est sacré lui-même.

[324] Meliosma simplicifolia. Alias, Millingtonia.

Les Cotas, pour les quelques bestiaux qu'il leur est permis d'élever, se sont mis à l'école des Todas. Leur Grand Laitier doit l'auréole qui entoure sa personne à la ceinture ou au diadème qu'il s'est fabriqué en effilochant les guenilles d'un vêtement porté par l'auguste Palal. De plus, il s'est baigné, il s'est frotté sept fois, avec la sève de sept arbrisseaux différents, dont il avalait chaque fois quelques gouttes; il s'imprégnait de leurs vertus à l'intérieur et à l'extérieur. Mais que nous fait le disciple? Portons toute notre attention sur le maître.

Dieu, le Palal l'est devenu, mais non point pour se reposer dans une indolente fainéantise. A lui de presser les mamelles sacrées des vaches nombreuses, à lui de traire le matin, et à la vêprée. Il a pour l'assister, les Kavilals, Vorchals et Palkarpals. Traire est son occupation presque exclusive, mais encore une fois, n'oubliez pas que les Todas le prennent pour leur Être Suprême. Nous disons: suprême. Ils l'ont voulu en chair et en os, afin de ne pas le perdre de vue, trouvant peu pratiques des divinités translunaires qui ne nous entendent pas toujours, en prennent à leur aise. Se souciant peu d'un dieu impersonnel, être de raison, pure métaphysique, ils se sont donné un Dieu de leur race, chair de leur chair, os de leurs os, Dieu-Homme et Homme-Dieu.

Par son entremise, le peuple entretient de bonnes relations avec le Soleil, la Lune et les Vents, converse avec les puissances du ciel, de la terre et de l'Am nor, invisibles, mais toujours présentes. Avec elles le Palal entre en communication. Quand il s'est réveillé de son sommeil,—il dort comme tout le monde,—quand il s'est relevé de sa couche, disons-nous, il salue la nature et dit Bonjour! Calme et tranquille, il jette sur ses entours le regard paisible de l'être qui a le «Bon Œil». Grâce aux rayons qui émanent de son front, les veaux prospèrent, les cornes durcissent, les pis gonflent, les herbes montent et les arbres fruitent. Le «Mascot» se lave les mains et la face—bon exemple;—il se frotte les dents de la main gauche,—les Todas, simples mortels, se les frottent de la main droite,—puis il transforme une feuille en lampe à cinq becs qu'il allume après l'avoir emplie de beurre clarifié.—Pourquoi?—Pour inviter son frère le Soleil à donner au monde sa lumière. Ce devoir accompli, d'un geste auguste, il saisit... un trident? les carreaux de la foudre?—une baguette blanche, mince et fragile, sceptre pacifique, prend un seillon, et va aux vaches qui, rangées d'elles-mêmes, l'attendent devant la porte. Le Palal étend sa baguette,—la Westphalie et la Normandie ont encore de vieux paysans qui racontent merveilles d'un certain bâton de sorbier ou de genévrier dont il faut «toucher» les vaches malades,—le Palal promène lentement sur les chefs cornus sa gaule qu'il fait tourner de droite à gauche.

Quand il rentre avec ses seaux pleins, il libationne aux dieux, ses amis et compagnons, à la Terre bénigne; il asperge chaque clochette. Ces clochettes «fades» venues de l'Am nor sont en relation sympathique avec l'animal qui les porte: ayant du précieux liquide plus qu'elles n'en peuvent contenir, les pis devront gonfler et déborder.


Remercions ces excellents Todas d'avoir érigé devant nos yeux l'image d'un «Dieu qui fraye avec les hommes et marche devant leur face». Ce Dieu, ils l'ont fait berger, étant bergers eux-mêmes. D'autres dieux on n'en manquait pas: des méchants et terribles, des mangeurs d'hommes et buveurs de sang; des massacreurs et exterminateurs. Même quelques-uns avaient travaillé à métier utile: parmi lesquels, des laboureurs et semeurs comme le vieux Saturne, des potiers comme Kneph ou des forgerons comme Ilmarinen. Le Dieu préconisé par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, est un horloger, qui a établi le monde à la façon d'un chronomètre. Mais le Dieu laitier, fromager et fabricant de beurre, la conception est originale.

Les souverains qui régnaient sur le Nil, autant «d'épiphanies» ou apparitions divines. Sous l'empire romain, les artistes donnaient aux dieux et déesses les traits du monarque régnant et de son épouse: flatterie de haut goût que de représenter Apollon sous les traits d'Octave ou de consacrer à Octave des statues du bel Apollon. Les divins Césars,—Caligula ou Héliogabale,—les divins Césars ne mouraient pas, mais entraient en apothéose. Et combien de cabocères négrillons, combien de Soulouque café au lait que leurs peuples tiennent pour des dieux, pour de vrais dieux! Dieu, ce roi du Loango, qui commande à la foudre et à la pluie. Son grand-oncle, du côté maternel, avait créé le ciel avec son armée d'étoiles, la terre avec la mer, les montagnes et les fleuves. Au cacique, qui, en 1729, régnait dans une forêt du Marañon, un missionnaire se disait l'ambassadeur du grand Dieu des chrétiens, montrait un crucifix.—«Qu'ai-je à faire de ton Dieu pâle? Je suis Dieu moi-même, et Fils du Soleil. Chaque nuit mon esprit voyage de la terre au ciel, où je vaque à l'administration de l'univers[325].» Le gaillard croyait en sa propre divinité. Un de ses confrères, potentat en quelque endroit perdu de la Magdalena, racontait gravement avoir créé le monde.

[325] Bastian, Culturlaender Americas.

«Le Dieu qu'ils adorent en Californie, est différent dans chaque village. Ils choisissent eux-mêmes un vieil Indien qu'ils élèvent à cette haute dignité... pour obtenir de la pluie, un temps favorable pour les moissons et autres faveurs... Ils lui offrent des sacrifices, les prémices de la récolte et du gibier. Quand il y a guerre, ils placent le vieillard sur un monticule, au milieu d'une enceinte, faite de pieux fortement attachés, et dans laquelle ils pénètrent au moyen d'un souterrain, dont l'ouverture est à quinze vares de la palissade, de sorte qu'ils sont toujours en communication avec leur dieu, auquel ils portent des vivres, et qu'ils défendent contre les attaques des ennemis[326]

[326] Don Pedro Fages, Voyage en Californie.

L'empereur du Mexique jurait d'être Houitzilopochtli sur terre, de faire briller l'Astre du jour, courir les fleuves; il s'engageait à donner de riches et abondantes moissons[327]. Le principillon des Antaymours, un Malgache, a la complaisance de faire pousser les forêts, et c'est à lui que les brebis doivent de mettre bas. Le maître de Ouiddah expliquait:—«Moi, je suis l'égal de Dieu. Tel que vous me voyez, je suis tout son portrait[328].» Plus modeste, Oppokou, le roi des Achantis: «Le Dieu du ciel est peut-être un peu plus puissant que moi[329]

[327] Gomara.

[328] Allen.

[329] Bastian, Voelkerpsychologie.

A tous ces prodigieux et mirifiques seigneurs, le Grand Natchez de la Floride n'était pas inférieur d'un cheveu. La confédération, qu'il avait l'honneur de présider, était menée par une haute noblesse, orgueilleuse oligarchie, composée de cinq cents guerriers, dont chacun par son bel air, ses exploits à la chasse, ses hauts faits à la guerre, avait prouvé être de race solaire. Ce demi-millier de héros gravitait autour du Grand Soleil, centre des constellations, chef des peuples. Et chaque matin, le Roi des rois, Maître de l'Empyrée, sortait de sa tente, saluait amicalement les quatre points cardinaux; complimentait Notus et Borée, Eurus et Zéphyre. Il se postait sur le rocher qui lui servait de trône. Calumet en main, il attendait que Phébus eût fait son apparition, le saluait de la main, lui tendait la pipe pour qu'il en tirât quelques bouffées. Grave et tranquille, il lui montrait le chemin qu'il aurait à parcourir, du Levant au Ponent:—«Entends, Soleil! Fais ton devoir! Ne t'arrête ni ne te retarde! N'oblique ni à droite, ni à gauche! Salut!»

Les civilisés, chez lesquels la croyance en un dieu personnel s'affaiblit de jour en jour, les civilisés avec leur vague idée d'un indéfinissable Être Suprême, trouveront grotesque la prétention de ces méchants roitelets, admireront la niaise absurdité de ces misérables Todas, qui octroient à leur Grand Fromager les attributs de l'omnipotence. Ils protestent qu'il est insensé à un mortel de se croire immortel, de ne pas se reconnaître sujet aux mille et mille accidents de la vie quotidienne, aux innombrables fragilités de l'existence, à tous ces hasards qui humilient notre sagesse et ruinent les desseins que nous tenions pour prudents et bien combinés... Tout cela est de conception moderne. Les anciens pensaient d'une autre manière; s'étaient habitués à confondre les idées d'ordre, de moralité, de justice avec celles d'administration, de gouvernement et de pouvoir personnel. A les en croire, la Nature aurait débuté par le chaos, tendrait à rentrer dans le désordre initial, n'était qu'une volonté plus forte fait l'ordre et le maintient. L'humanité ne demanderait qu'à se vautrer dans les excès et à rouler dans le crime, si les monarques n'étaient là pour réprimer les cupidités et les violences, et pour imposer aux nations le frein des lois. Dans ces conceptions-là, il n'est pas toujours facile de distinguer entre le dieu qui délègue ses pouvoirs à l'homme, et l'homme qui reçoit du dieu ses pouvoirs. Voilà pourquoi la doctrine indoue enseignait qu'Indra ne pleut point dans un royaume qui a perdu son roi[330]. Ulysse, le prudent Ulysse, expliquait à la sage Pénélope:—«Sous un prince vertueux, la terre porte orge et froment en abondance, les arbres se chargent de fruits, les brebis ont plusieurs portées, et la mer s'emplit de poissons. Un bon dirigeant nous vaut tout cela[331].»—Telle est aussi l'opinion des Chinois, qui tiennent l'empereur pour responsable des sécheresses et des inondations, des vents et des gelées.