[106] Les Kedeschim. Consulter sur ce mot les Encyclopédies bibliques. Exemple: Dizionario Ebreo: Kadessa, santa e meretrice; Kadeschud, postribolo e sacristia.

[107] II Rois, 23, 7. Voir Soury, la Religion d'Israël.

[108] Sepp, Heidenthum und Christenthum.

[109] Dubois, Mœurs de l'Inde.

[110] Lindemann, Geschichte der Meinungen.

[111] Bishop of Labuan, Transactions of the Ethnological Society, II.

Revenons à nos Aléouts. Dès que l'ordination a été conférée au lévite, sitôt que le choupan a mué en angakok, la tribu lui confie les filles le mieux en point, par les grâces du corps et du caractère; il parfera leur éducation,—les perfectionnera dans la danse et autres arts d'agrément, et, enfin, les initiera aux plaisirs de l'amour. Si elles se montrent intelligentes, elles deviendront mires et mèges, prêtresses et prophétesses. Les kachims d'été, qui sont fermés aux femmes du commun, s'ouvriront à deux battants devant elles. On est persuadé que ces filles seraient d'une fréquentation malsaine, si elles n'avaient été purifiées par le commerce d'un homme de Dieu.—Les braves gens! Et l'on a prétendu qu'ils manquaient de religion!


Religieux autant que tout autre peuple, sinon davantage, les Inoïts révèrent les esprits[112] des rocs et des caps, des glaciers, buttes et banquises; présentent leurs respects à toute chose inconnue ou dangereuse. Leur chamanisme ou théorie magique est identique en substance à la doctrine professée par les populations de l'Asie et de l'Amérique septentrionales; il a été développé dans la suite des temps avec une rigueur surprenante, si bien que l'institution des poulik, des angakout[113], et jossakids, forme, avec les doctrines et traditions qui l'accompagnent, le lien moral des tribus éparpillées sur cet immense territoire.

[112] Inoe.

[113] Angakok, sorcier, pluriel Angakout.

Tout le monde n'est pas apte au saint ministère; pour devenir angakok il faut une vocation bien déterminée, de plus, un caractère et un tempérament que n'a pas tout le monde. Les prêtres en fonctions ne recrutent point leurs élèves au hasard; ils les choisissent de bonne heure, garçons ou filles, ne s'arrêtant pas au sexe; plus intelligents en cela que la plupart des autres sacerdoces. On en a vu qui s'adressaient à des époux particulièrement qualifiés, leur demandant un sujet d'élite, à former, même avant sa naissance, par une éducation appropriée et un entraînement spécial. Le père et la mère du futur sorcier jeûneront souvent et longtemps, rechercheront certaines viandes, en éviteront d'autres, supplieront les ancêtres d'envelopper le précieux rejeton de toute leur sollicitude. Sitôt née, la petite créature sera aspergée d'urine, de manière à l'imprégner de son odeur caractéristique,—c'est décidément leur eau bénite. Ailleurs, la barbe, la chevelure, l'entière personne des rois et sacrificateurs sont ointes d'huiles prises dans de saintes ampoules; ailleurs, elles sont beurrées et barbouillées de bouse soigneusement étendue. Chacun son goût. On requiert que le petit ne soit pas comme tout le monde, que par ses gestes et sa démarche, il s'annonce comme étant pétri d'une autre pâte que le commun des mortels; car il aura pour principal titre: celui qui a été mis à part[114]: Sacer esto! Façonné par les abstinences et les veilles prolongées, par la dure et la gêne, il faut qu'il apprenne à supporter stoïquement la douleur, à dominer ses besoins physiques, à faire que le corps obéisse sans murmure aux ordres de l'esprit.

[114] Imaïnac, ou Inguitsout: Cf. le Nazaréat juif, et les Actes des Apôtres, XII, 2.

Les autres sont bavards, lui sera taciturne, comme il convient aux prophètes et diseurs d'oracles. De bonne heure, le novice fréquente la solitude. Il erre[115], par les longues nuits, à travers les plaines silencieuses que la lune emplit de sa froide blancheur; il écoute le vent gémir sur la banquise désolée; au large, comme un troupeau d'ours blancs allant aux aventures, avancent machis et bosculis; il entend grincer les dents et racler les pattes puissantes. Sur l'Océan noir, sous le ciel funèbre, flottent des glaçons, lourds de neige amoncelée, nagent des buttes, diamants immenses, cheminent des buttons, énormes masses sombres, veinées de glauques transparences, avec de vagues lueurs opalines tremblant à l'entour; spectacles d'outre-tombe; magnificences dignes d'une autre planète, comme on en voit peut-être dans Uranus ou Saturne: les aurores boréales, occasion recherchée pour «avaler de la lumière[116]», car il faut se pénétrer de tous les éclats et de toutes les splendeurs. Triste et ravi, saisi d'une douloureuse extase, le jeune homme contemple les glorieux combats, les splendides batailles que se livrent les esprits dans les champs de l'air, alors que des torrents d'électricité jaillissent dans le ciel incandescent, que débordent les geysers d'étincelles, les fontaines de couleurs jaillissantes; les clairons[117] et traits sanglants raient le ciel, les lances fulgurantes s'entre-choquent dans les airs, l'éther palpite, et ses pulsations sont des coruscations et des flamboiements.

[115] Semblablement, les Polynésiens appellent leurs prêtres Haaropo ou promeneurs de nuit (Moerenhout).

[116] Bastian.

[117] Terme franco-canadien.

Déjà le futur sorcier n'est plus un enfant. Maintes fois, il s'est senti en la présence de Sidné, la Démêter esquimaude, il l'a devinée au frisson qui lui courait dans les veines, à la chair de poule qui lui picotait la peau et hérissait les cheveux; maintes fois, il a distingué ses soupirs douloureux et prolongés, lointains éclats, retentissant comme ces mugissements de la baleine que les Esprits entendent bien, mais auxquels l'oreille du vulgaire est toujours restée sourde. Il voit des astres inconnus aux profanes; à Sirius, Algol et Altaïr, il demande le secret des destins, il devine ce que pensent l'Aigle, le Cygne, la Grande Ourse, qui écoutent les Inoïts, les regardent faire, mais se taisent. Car ces astres glorieux ne parlent que par des scintillements, et nul n'entend leur langage qui n'a sa lumière en lui-même. Il passe par la série des initiations; n'ignore point que son esprit ne sera pas dégagé du fardeau de lourde matière et d'épaisse ignorance, avant que la Lune ne l'ait regardé en face et ne lui ait dardé certain rayon dans les yeux. Enfin, son propre Génie, évoqué des insondables profondeurs de l'être, lui apparaît[118], ayant franchi les immensités des cieux, remonté à travers les abîmes de l'Océan. Blanc, pâle et solennel, le fantôme dira: «—Me voici. Que veux-tu?» S'unissant au Sosie d'outre-tombe, l'âme de l'angakok volera sur les ailes du vent; quittant le corps à volonté, elle voguera dans l'univers, rapide et légère. Libre à elle de sonder alors les choses cachées, de se renseigner sur les mystères, pour en révéler la connaissance aux hommes restés mortels, et d'esprit non affiné.

[118] Même croyance chez les Lapons, les Peaux-Rouges, les Kamtchadales Charlevoix, Journal.

Il n'y a pas que l'angakok idéal pour passer par cette éducation, et cette discipline intérieure. Prophètes et révélateurs, ascètes et inspirés, tous ont cherché Dieu dans le désert, se sont réfugiés dans la solitude, pour y converser avec le Loup, disent les uns, avec les saints anges, pensent les autres; ils se sont enfoncés dans l'auguste silence pour ouïr les mélodies des étoiles chantant en chœur, pour distinguer les susurrements des atomes, les murmures du grain de sable, les soupirs qu'exhale la goutte de rosée avant de n'être plus; ineffables harmonies qu'éteignent le fracas des rues et des marchés, les hurlements des batailles. Notre propre âme nous échappe dans le conflit des vanités, ses mouvements intimes se dérobent à notre perception qu'émousse le tohu-bohu assourdissant des agitations mesquines. Pour se retrouver soi-même, pour s'atteindre enfin, il faut fuir la cité, éviter la foule. Jusqu'à ce qu'on ait découvert sa conscience et interrogé ses oracles, on n'est, on ne sera qu'un enfant. On ne comprend rien au monde, tant que penché sur son âme on n'en a pas mesuré les sombres profondeurs, tant qu'on n'a pas écouté les échos de la pensée s'engouffrant en chutes toujours plus sourdes, comme les roulements du tonnerre qui va se perdre par delà d'autres horizons.

Mais il faut aux poumons de l'air à brûler, aux estomacs des aliments à digérer, aux intelligences des faits à élaborer, des réalités à s'assimiler. Il tomberait dans l'idiotie, l'individu qui s'isolerait sans retour et cesserait d'entretenir avec ses semblables les rapports d'action et de réaction dont se compose l'existence. Donc, l'angakok ne s'absentera de la communauté que par intervalles, il participera aux expéditions de chasse et de pêche, exercera peut-être quelque industrie, ne restera pas étranger à la vie publique, suivra, ou même dirigera les agissements populaires, les comprendra d'autant mieux qu'il ne s'engage pas dans le tumulte de l'action, qu'il se tient à côté, regarde de haut. A mesure qu'il progresse dans son art, il se fait plus original et excentrique. On ne sait au juste s'il veille ou rêve, s'il est présent ou absent, sage ou aliéné. Il prend les abstractions pour des réalités et les réalités pour des abstractions, se crée des sympathies, des antipathies à lui. Il éparpille son âme dans les buissons, mais fait entrer le rocher dans la substance de ses os, s'identifie avec le paysage ambiant. Ce qui plaît à tous déplaît à cet homme, mais il supporte l'insupportable; il se fait une manière à lui d'entendre et de comprendre, il voit trouble où les autres voient clair, mais distingue nettement ce qu'ils ne peuvent discerner. Son regard, voilé pour les choses du présent siècle, pénètre le monde translunaire; les secrets de l'éternité lui deviennent familiers à mesure qu'il néglige les vulgarités de la vie quotidienne. Peu à peu, il arrive à voir double, perçoit les objets extérieurs, et en outre la réflexion qu'ils projettent en son esprit. C'est ainsi qu'au Broken, la Montagne des Sorcières, le voyageur voit son ombre se plaquer contre les nuages et profiler dans l'espace un spectre gigantesque. La fantaisie elle-même, les chimères extravagantes, ne peuvent faire autre chose que distordre et transposer la réalité, décomposer ses éléments, les recomposer d'une façon incongrue. Avant d'endoctriner les peuples, les prophètes ont dû se repaître de fantasmes, comme les Bacchants, se gorger de bruit, et s'enivrer de fracas; avant d'aborder aux vérités éternelles, il leur a fallu s'immerger dans l'illusion. Sur une métaphysique, mélangée d'ignorance et de folie, ils ont construit un vaste et ingénieux système, qui rend l'aberration plausible, déraisonne avec méthode, prouve le prodige par le miracle, expose l'absurde avec logique,—le tout sous le nom de religion.

Frères ou cousins germains de ces angakout sont les jossakids indiens, les chamanes de Sibérie, les joguis et fakirs de l'Inde, les derviches tourneurs, les engaka Bantou, les piodjis australiens, les ascètes et sorciers tutti quanti. L'objet de leur ambition est l'extase, l'union avec Dieu, l'absorption dans l'Esprit infini, dans l'Ame universelle,—bref, la vie religieuse par excellence, dont les manifestations, réputées miraculeuses, rentrent toutes, malgré la diversité du détail, dans la catégorie du «Mal Sacré»; relèvent de la physiologie névrotique, beaucoup étudiée, encore très obscure. Sans prétendre expliquer leur cas, il est facile de voir que ces malheureux ont travaillé à se faire une existence en dehors de l'hygiène et du bon sens. Pour se mettre au-dessus de la Nature ils l'ont violentée et irritée; aussi en portent-ils la peine, et leur existence est souffreteuse autant qu'anormale. Ils ont, malgré leur apparence endormie et leur physionomie apathique, des lucidités singulières, des perceptions d'une acuité surprenante; on dirait leur âme absente, mais ils éprouvent des sensations d'une délicatesse extraordinaire, d'inexplicables accès de force et de vigueur, des sensibilités et des insensibilités qui passent créance. En même temps ils croient aux persécutions de démons qui viendraient les tracasser et tourmenter, et même les égorger, si, par un serment terrible, ils ne s'engagent à leur obéir. Dans leurs accès prophétiques, ils se livrent à des contorsions extravagantes, à des mouvements désordonnés et convulsifs, poussent des hurlements qui semblent n'avoir plus rien d'humain; une voix rauque sort d'une bouche écumante, leur teint s'empourpre et leurs yeux s'injectent; et souvent, ils deviennent aveugles à la suite de congestions[119]. Ils passent par des fatigues et des épuisements dont on ne se fait pas idée; ils sont harassés par toutes les fibres du corps, exténués par chaque fibrille du cerveau[120]. Quoi d'étonnant à ce qu'ils soient tristes et mélancoliques, enclins aux idées noires! «Leur physionomie communique à l'âme un sentiment pénible et profond[121].» On observe chez eux une crainte excessive de la mort; ils redoutent jusqu'à la vue d'un cadavre, et cependant ils versent dans les pensées de suicide. Hall raconte:

[119] Venjaminof, traduit par Erman.

[120] Wrangell, Observations, etc.

[121] Hyacinthe, le Chamanisme en Chine.

«La femme de Jack ramait quand elle fut prise d'un accès que je pris d'abord pour une crise d'épilepsie. Elle éclata en cris sauvages, familiers, paraît-il, à ceux qui pratiquent la sorcellerie. Tous alors de redoubler d'efforts. Sa voix vagissait étrangement; de ses lèvres partaient comme des pétards. Les matelots répondaient en chœur. Sa mélodie s'accentuait de minute en minute, se faisait toujours plus sauvage; en même temps elle poussait à la rame, déployait une vigueur surhumaine. De retour au camp, la représentation reprit dans la nuit. Jack disait une sorte de liturgie, les femmes chantant, et les hommes répondant. Cela dura plusieurs heures, et le lendemain, puis le surlendemain, on en fit autant.»

Autre observation:

«Il se faisait tard. Nous devisions encore dans la hutte quand éclata un cri retentissant. Rapides comme la pensée, mes Inoïts sautèrent de leurs sièges, se jetèrent sur les longs couteaux qui se trouvaient par là, les fourrèrent dans une cachette. A peine avaient-ils repris place qu'un angakok se glissa en rampant par l'étroite entrée. Se traînant sur les genoux, il tâtait devant lui, et tout aveuglé par une tignasse qui lui ravalait les yeux et le visage, il fouillait dans le garde-manger. N'y trouvant pas ce qu'il cherchait, il tourna tête sur queue, se retira sans desserrer les dents. Je demandai:

«—Et s'il avait trouvé un couteau?

«—Un couteau? il s'en serait donné quelque part. Ils ont de ces idées-là. Ça les prend de temps en temps.»

Quand le novice a tout à fait dépouillé le vieil homme, fait de son corps le temple d'un esprit[122], ou de plusieurs, car il en peut héberger légion, il appelle par son nom le génie de son choix, le somme de prendre chez lui domicile. Si par dix fois il le conjurait inutilement, il renoncerait au métier, car sans tornac il n'y a ni prophétie ni miracle. Ce n'est pas à dire qu'il eût perdu tout son temps et sa peine. Les études, la forte discipline par lesquelles il a passé, lui vaudront toujours respect et influence. Et voici comment s'obtient l'inspiration.

[122] Inoe, Torenac.

L'esprit invoqué fait rencontrer à son protégé un animal démonique: fouine, loutre ou blaireau[123], pour qu'il le tue, l'écorche et revête sa dépouille, grâce à laquelle il obtient la faculté de «courir», à l'instar de nos garous et versipelles. Il s'appropriera, comme un trésor, la langue de la bête, en fera sa «médecine», son grigri personnel. Évidemment, le choix de cet organe est symbolique; on a deviné ou l'on s'est souvenu qu'il est l'instrument du Verbe, manifestation de la Raison... sans que nous voulions insinuer que ces pauvres angakout aient fréquenté l'école d'Alexandrie.

[123] Du blaireau, les contes japonais disent aussi merveille. Milford, Tales of Japan.


Autres procédés:

Sur l'avis que lui en donnent sas anciens, le lévite visite la caverne d'une île inhabitée, dans laquelle ont été cachés les os d'un magicien illustre. Le prophète dort du sommeil de la mort, mais ne fait que dormir. Il est assis, raide et glacé, la tête masquée. Vêtu dans la magnificence de l'appareil sacerdotal, les ailes d'une chouette ou d'un hibou s'éploient au-dessus du bonnet; à la robe pendent marmousets en ivoire, grelots et sonnettes, chaînettes et anneaux, tout un capharnaüm, au moyen duquel il est mis en rapport avec les rois des animaux et les Génies des Éléments: serres d'aigle, dents de serpent, écailles de poisson, morceaux de cuir cru, et divers petits objets qui s'entre-choquent avec bruit aux mouvements du corps. Entre les genoux est placé le tambour, l'indispensable tambour[124],—un ciel en raccourci—sur lequel sont dessinés le cercle de l'Univers, la Croix des Quatre-Vents, des figures magiques d'hommes et d'animaux; l'intérieur abrite de petites poupées—autant d'esprits qui répondent chacun à certains coups frappés d'une façon spéciale. L'adepte fait résonner l'instrument, s'adresse au Voyant lui-même, interpelle l'auguste prophète. Au bruit, le cadavre soubresaute, les plumes s'agitent, le masque frissonne. Ce masque du mort, le vivant a le courage de l'ôter: il découvre la momie noire et grimaçante, hérissée et hideuse; il la contemple et en est contemplé, les deux orbites profondes lui lancent des jets de ténèbres. Le vivant salue en frottant son nez contre l'épine nasale du cadavre, puis se passe la main sur le ventre comme pour dire: «Que cela est bon!» Surcroît de politesse, il se crache dans les paumes[125], barbouille de salive le visage du grand homme; ensuite, il offre du tabac pour une ou deux pipes, et, peut-être aussi, le foie d'un ours, qui tue les chiens, empoisonne les hommes, les frappe dans le corps et l'esprit. A l'aspect de ces friandises, les lèvres parcheminées esquissent un rictus, les bâtonnets fichés dans la houppette du crâne branlent de-ci de-là: il est bien reçu. A la douteuse clarté de la mousse trempée dans une coquille d'huile, le maître et le disciple conversent la nuit durant. Le disciple interroge et le maître répond par des écritures phosphorescentes dans le cerveau: à question nette et claire, réponse lumineuse, mais l'hésitation n'obtient que des oracles ténébreux. C'est ainsi que l'esprit du docteur passe dans le jeune homme; la transfusion est marquée par le transfert d'une dent que le successeur extirpe de l'auguste mâchoire, et cache aussitôt dans sa bouche. Cette dent, si un profane l'apercevait seulement, ou s'il entrevoyait la langue de la mystérieuse loutre, il tomberait aussitôt frappé d'aliénation. Même châtiment au profane qui aurait aperçu le jaspe du Graal, dans lequel saint Joseph d'Arimathée avait recueilli les gouttes du Divin Sang.

[124] Boubène, etc.

[125] Choriz, Expédition Kotzebue.

—Mais pourquoi la dent du vieux sorcier, la dent précisément?

—Sur ce point, nous ne pouvons offrir que des conjectures. La dent, la pièce la plus résistante de l'organisme, et que l'on retrouvait encore dans la cendre des bûchers, quand les os avaient disparu, la dent passe chez plusieurs peuples primitifs pour être un siège de la vie. Les rapaces ont leur force dans la mâchoire que les philosophes de la Nature comparaient à deux bras céphaliques. Les molaires des victimes abattues à la guerre ou à la chasse, faisaient le plus superbe collier que le héros des temps jadis pût offrir à sa belle. La vipère concentre dans ses crochets sa vie et sa colère, y verse l'essence de son chyle et de ses humeurs, pourquoi l'homme n'en ferait-il pas autant? Le sorcier n'a-t-il pas la dent venimeuse, lui aussi?


On raconte d'autres choses non moins étonnantes. Les sorciers changeraient de sexe à leur gré, s'arracheraient un œil pour l'avaler ensuite, s'enfonceraient un couteau dans la poitrine sans se faire grand mal[126]. Ils passeraient de la sorte par la mort, ce qu'ils croient le plus sérieusement du monde avoir déjà fait plusieurs fois, dans les conditions les plus héroïques, et même les plus extravagantes, nous permettrons-nous d'ajouter. Ils vont au bord de la mer, appellent à eux un ours ou un morse, mais de préférence la Grande Baleine, laquelle ils contraignent, par incantations, à ouvrir une large gueule dans laquelle ils se précipitent. L'orque côtoie maint rivage, visite des îles nombreuses, puis plonge dans le gouffre qui conduit au Paradis boréal, où ils contempleront à loisir les mystères de l'autre monde. Combien de temps y séjournent-ils? Ils ne le savent pas eux-mêmes, car la mesure du temps est autre en bas, autre en haut. Pendant ce séjour, ils acquièrent des facultés extraordinaires et une intelligence transcendante, ils se transforment de chenille en papillon. Quand ils en ont appris assez, la baleine dégorge sur la plage ces autres Jonas.

[126] Krause, Geographische Blaetter, 1881.

Toutes les initiations étant accomplies, les éducations faites et parfaites, le magicien prend le nom d'angakok qui signifie «le Grand» ou «l'Ancien», s'offre au peuple comme guide et instructeur. Dépourvu de tout pouvoir officiel, il est consulté en toute affaire importante et son conseil est toujours suivi. Chacun pourrait le braver, aurait droit à le contredire, mais personne n'ose ou ne s'en soucie. D'attribution spéciale, il n'en a point; mais il cumule toutes les influences: conseiller public, juge de paix, expert universel, arbitre en affaires publiques et privées, artiste en tout genre, poète, comédien, bouffon. Réputé pour génie, et pour fou, tout au moins, son intelligence passe pour tremper aux sources divines, et communiquer avec les puissances supérieures. Il comprend tout le monde, personne ne prétend le deviner. En dernière analyse, son pouvoir est celui d'un esprit supérieur sur les esprits obtus; son secret est celui de la Galigaï: l'ascendant d'une volonté forte sur une volonté faible. Il suffit qu'il soit supérieur, incontestablement supérieur, pour que son entourage lui attribue la toute-puissance. Il est médecin, parce que prêtre et thaumaturge, parce qu'il a maints démons dans le cerveau, le cœur, le foie et les reins. A lui d'être le Grand Pourvoyeur du peuple, d'attirer à l'encontre de la fourche et de l'épieu tant le gibier de terre que le gibier de mer; à lui de faire agir la pierre[127], don de l'Océan, grâce à laquelle la baleine, les saumons et brochets courent s'enferrer dans le harpon; à lui de porter une ceinture d'herbes tressées avec des nœuds, qui assurent la victoire en toute rencontre; à lui d'assister la Lune en travail. Lors des éclipses totales, la pauvre Lune perd tout à fait la tête, s'égare dans les cieux, erre dans les rochers et fondrières; mais alors son ami l'angakok la hèle, lui crie la route qu'elle doit prendre pour se retrouver, lui chante des hymnes qui fortifient[128]. Contre les méchants génies il part en guerre, cuirassé de formules, armé de charmes divers, tels que becs de corbeau, incisives de renard, griffes d'ours, et, si possible, quelque babiole du bric-à-brac européen. Pour chasser le démon de la maladie, et pour tenir à distance les âmes errantes, il exécutera des mouvements violents, des contorsions, sautera à travers un vaste brasier, combattra la Mort à grands coups de massue, la mettra en fuite[129].

[127] Tchimkieh.

[128] Venjaminof.

[129] Hyacinthe.


En Esquimaudie comme chez nous, il y a la Magie Blanche et la Magie Noire, les bons et les mauvais sorciers. Les mauvais profitent de leurs accointances avec les morts peu recommandables, avec les esprits dépourvus de délicatesse, pour servir les desseins malveillants, les rancunes particulières, et perpétrer des mauvaisetés.

La vile multitude, dans l'autre monde comme en celui-ci, ne fait ni grand bien ni grand mal, ne se manifeste que par de légers sifflements. Plus robustes, ils cornent aux oreilles pour qu'on leur donne à manger; tout à fait redoutables, ils «reviennent» sous forme corporelle; les plus dangereux, fous ou insensés de leur vivant, ont exercé l'angakokat, sont morts de mort violente. Les docteurs spirites de là-bas recommandent à messieurs les assassins, sitôt le meurtre commis, d'arracher le foie, siège de la force et de la vie, de le manger palpitant encore: moyen d'échapper aux représailles de la victime, qui autrement se démènerait en furie, entrerait dans le corps du meurtrier, le ferait tourner en démon. Cela s'explique assez bien.

Grand truc pratiqué par tous les maléficiants du monde: s'emparer d'une viande qu'a entamée la personne à qui l'on veut nuire; la mettre à pourrir dans une tombe, pour que le mort, en la rongeant à son tour, soit mis en communication avec l'individu trahi et dévore sa substance. De là le nom donné au jeteur de sorts: «Celui qui fait dépérir[130].» Cet artisan de malheur entre aussi en relation avec la Lune mauvaise, la Lune en son décours, qui a la spécialité de tirer à elle les entrailles des rieurs immodérés. Les victimes d'Hécate vampirisent les vivants, sucent les viscères et organes vitaux; se transforment en une araignée, visible à l'angakok, laquelle exhale son haleine empoisonnée dans les intestins, y plonge de longues pattes noires et crochues.

[130] Kousouinak, Ilisitsout, pluriel d'Ilisitsok.

L'ensorcelé, s'il en a la force, se présente à la porte du mire-sorcier,—et crie:—«Hé! hé! on a besoin de toi!» L'homme de l'art ne répond pas tout d'abord, se fait répéter l'appel: à la voix, à l'accent du malade, il devine la maladie et même qui l'a envoyée. Car il n'est indisposition qui ne soit provoquée par la haine de quelque vivant, ou le souffle pestilentiel d'un mort dépiteux; même la fracture d'un membre est attribuée à un esprit malveillant. L'angakok, sorcier pour le bon motif, défend son peuple contre les multiples incursions des démons, qui affectent la forme de cancers, rhumatismes, paralysies, et surtout de maladies cutanées que des civilisés attribueraient à la malpropreté. Il disperse la maudite engeance, pourchasse l'ignoble tourbe, exorcise le malade, le goupillonne avec de vieilles urines, à l'instar des docteurs à poison bochimans[131]. Les Cambodgiens aspergent également le démon de la petite vérole avec de l'urine, mais cette urine est celle d'un cheval blanc[132]. Et sans aller si loin que l'extrême Orient, les rustres slaves secouaient sur leur bétail des herbes de la Saint-Jean, bouillies dans l'urine, pour le préserver des mauvais sorts. Nos paysannes de France se lavaient les mains dans leur urine, ou dans celle de leurs maris ou de leurs enfants, pour détourner les maléfices ou en empêcher l'effet. Le juge Paschase fit arroser de ce liquide la bienheureuse sainte Luce, qu'il prenait pour une sorcière[133]. L'angagok, que le diagnostic embarrasse, a recours à un procédé vraiment ingénieux: il attache à la tête du malade une ficelle, la fixe par l'autre bout à un bâton qu'il lève, tâte, soupèse, tourne en tous sens. Suivent diverses opérations ayant pour objet d'arracher à l'araignée de malheur les chairs qu'elle dévore; il les nettoiera, les raccommodera autant que faire se peut—d'où son nom: Ravaudeur des âmes.

[131] Th. Halm, Globus, XVIII.

[132] Landas, Superstitions annamites.

[133] Thiers, Des superstitions.

Une méchante sorcière, invisible mais présente, peut déjouer les efforts du conjureur, et même lui communiquer la maladie et le rendre victime de son dévouement; la magie noire peut se montrer plus puissante que la magie blanche. Dès qu'il voit le cas désespéré, l'honnête angakok fait appel, si possible, à un ou plusieurs confrères; ensemble, ces médecins des âmes réconfortent le mourant; d'une voix solennelle ils vantent les félicités du paradis, chantent en sourdine un cantique d'adieu qu'ils accompagnent délicatement sur le tambour.

Dans les Kousouinek poursuivis par la haine des angakout, on a cru voir les prêtres d'une religion antérieure, dégradés en méchants sorciers. Toujours est-il que les angakout, eux-mêmes, sont représentés comme suppôts du noir Satanas par les missionnaires grecs, luthériens et autres, qui déclarent et affirment de science certaine, que Tornarsouk, le dieu esquimau, n'est autre que le grand Diable d'enfer.


L'hiver durant, on ne va pas toujours à la chasse de l'ours et du renard; on n'est pas toujours à surprendre le pauvre phoque, quand il met son nez hors de son trou pour respirer; on ne peut pas toujours construire des barques, fabriquer des traîneaux ou raquettes. La vie ne serait pas tenable si l'on ne se donnait quelque bon temps. Le taudis est pauvre et misérable, raison de plus pour l'égayer. L'Esquimau rit de tout: rit de l'homme blanc, avec ses cent outils et ses mille brimborions; il rit en se dégelant le nez et les mains en danger de gangrène; il rit en ingurgitant son huile, en se graissant la peau, en lubréfiant ses vêtements à l'intérieur et à l'extérieur; il rit et ne demande qu'à rire. Les Inoïts n'ont guère d'autres plaisirs que ceux de la société: ils ne s'en privent point. Le climat étant hostile, la terre marâtre, ils sentent le besoin de se rapprocher, de s'entr'aider, voire de s'entr'aimer. Ce que leur refuse l'extérieur, ils le demandent au monde intérieur. Après tout, il n'est à l'homme meilleure compagnie que l'homme; c'est en fréquentant ses semblables qu'il développe ses qualités originales, ses plus hautes facultés. N'était que les tribus esquimaudes sont de grandes familles solidaires les unes des autres, n'était qu'elles poussent le communisme très loin, leurs petites républiques ne tarderaient pas à périr. Au fait, elles ne comprennent rien encore au glorieux principe du «Chacun pour soi», aux éternelles vérités de l'Offre et de la Demande. Elles n'ont pas prêté l'oreille aux suaves «Harmonies» de la Rente et du Capital, modulées sur la lyre de Bastiat.

Les Aléouts commencent en novembre leurs festivités et les continuent jusqu'à la fin de janvier. De village à village ils s'invitent à des festins pantagruéliques à bouche que veux-tu. Ces gens, qui se serrent le ventre souvent, ne connaissent pas félicité supérieure à celle de faire bombance, se gorger d'huile, de viandes crues et saignantes. Dans les intervalles, les jeunes font assaut de vigueur, luttent d'agilité; les hommes faits, les vieillards jouent à divers jeux avec des figurines d'ivoire représentant canards, mouettes, pingoins et autres oiseaux; ils apprennent facilement les échecs, les dames et les dominos. Ils discutent les événements du jour, le tribunal de l'opinion publique connaît des infractions aux bonnes mœurs et coutumes. Rarement elle sévit, cependant on parle de fous et de sorciers criminels qu'on aurait frappés à mort. Il y a quelques exemples de meurtre; le plus proche vengeait alors la victime. Mais si le talion suscitait un nouveau talion, plusieurs villages évoquaient l'affaire, et les notables exécutaient la sentence. Sauf rarissimes exceptions, le jury permanent n'intervient que pour ajuster les différends, expliquer les malentendus. Les discussions sont promptement écartées, la communauté sent parfaitement que dans sa lutte incessante contre une nature hostile, elle ne peut exister que par le bon vouloir de tous pour chacun.

Les affaires pourtant ne s'arrangent pas toujours d'elles-mêmes, les griefs peuvent être profonds. De peur que les dépits rentrés n'aigrissent le caractère, on convient de les produire en public, de les mettre hors. L'offensé fait savoir qu'en tel jour il servira un plat de sa façon à certain camarade: il y aura lutte poétique entre les adversaires; Bertrand de Born prépare son sirvente et Bertrand de Ventadour sa canzone: ils chanteront leur pièce satyrique, la déclameront, la mimeront, la danseront, assistés par des seconds dûment préparés, qui, au besoin, les remplaceraient; ils accompagnent les refrains, font résonner le tambour aux bons endroits. L'assemblée écoute avec attention, donne raison en applaudissant, donne tort en grognant, intimement persuadée que le bon droit et le mérite artistique vont de pair; convaincue que la bonne conscience donne une passion, une énergie et une hauteur d'accent à laquelle la mauvaise foi ne saurait s'élever. A y regarder de près, c'est d'une ordalie qu'il s'agit, autrement humaine et raisonnable que ces «jugements de Dieu» par le fer rougi, le plomb fondu, les noyades, les ingurgitations de poison ou de saintes hosties. Semblable coutume n'est point inconnue dans le haut pays bavarois, où mainte fête du saint patron est égayée par deux coqs de village qui se provoquent à un gsangl. Les Sakalaves de Madagascar ont aussi leur zibé.

L'inculpé inoït qui ne se sent pas soutenu par une bonne cause demande, avant la rencontre, à se réconcilier avec son adversaire, auquel il dépêche un ambassadeur vêtu de neuf, en flanelle rouge, avec un bâton décoré de plumes, signe du héraut, pour demander quelle réparation il exige. Quelle qu'elle soit, l'offenseur se fait un point d'honneur d'offrir davantage.—«Tu n'avais demandé qu'un paquet de tabac; le voici. Tiens, ce pelu, puis cette couverture, et encore cette peau de phoque»; toutes choses que l'autre n'accepte que pour les distribuer aux témoins de la réconciliation. Les nouveaux amis échangent leurs vêtements, se prennent par la main, ouvrent une danse à laquelle se mêlera le monde.

Tous les Hyperboréens, cependant, ne passent pas leur colère en chansons, n'exhalent pas leur mauvaise humeur en vers et sauteries: alors, plus de lutte poétique, mais un duel vulgaire; plus de troubadours, rien que de simples chevaliers. Ainsi les Thlinkets et Koloches purgent leurs querelles en combat singulier; ils se rembourrent d'épaisses toisons ursines, calfeutrées de mousse par surcroît; s'enveloppent d'une cuirasse fabriquée avec de petites bûchettes reliées ensemble; se coiffent d'un casque en bois sur lequel ils ont adapté le blason familial. Ainsi accoutrés, ils luttent longuement à coups de couteau, et pour plus de solennité, les seconds accompagnent la passe d'armes d'une sorte de cantilène. Moins grandioses sont les tournois à coups de poing: les champions sont assis, se faisant face; l'un frappe, l'autre riposte, mettant une minute entre chaque coup, de manière à le savourer, et à jouir de tout son effet; ils prennent bien leur temps, montrant ce que les Esquimaux ont de patience et d'endurance. Cela dure jusqu'à ce qu'un des combattants se déclare satisfait[134], ou que les assistants en aient assez. Les meilleures choses ont leur fin.

[134] Richardson, Polar Regions.


Les Inoïts n'ont pas, comme nous, fractionné leur art en poésie, en danse et en musique; à peine s'ils le distinguent de leur religion, ou de ce que nous appelons ainsi: car leur religion, purement instinctive, ressemble peu à nos religions abstraites, fortement travaillées par la métaphysique. Les primitifs n'ont pas coupé leur être en deux tronçons: leur vie profane est pénétrée et tout imprégnée de vie religieuse; par contre, leur religion est indissolublement liée aux fortes réalités de l'existence quotidienne. Nos évêques excommuniaient naguère les danseurs et les danseuses de l'Opéra, leur refusaient la sépulture en terre sainte; crieraient au sacrilège si un autre David[135] se mettait à danser devant le Saint Sacrement. Mais un Aléout ne comprendrait pas qu'on adorât son Tornarsouc autrement qu'avec des trémoussements de jambes. Ce que la poésie est à la prose, la danse l'est au geste. Mouvements rythmiques l'un et l'autre, ils émanent de l'intelligence et de la passion. Avec les yeux et le geste il est moins facile de mentir qu'avec la langue et les lèvres; le geste, en tant qu'expression immédiate du sentiment, précède le langage articulé; d'où l'importance de la danse et de la pantomime chez les sauvages.

[135] II Sam., VI, 14.

La danse, geste cadencé auquel tout le corps participe, est l'art suprême par excellence, le langage des populations primitives. L'Aléout, plus sensitif et imaginatif que logicien et raisonneur, voudra reproduire par des mouvements physiques les agitations de son âme, ses joies et ses chagrins, ses craintes et ses espérances; il passe du sacré au profane, du pathétique au grotesque, du sublime au bouffon, finit par la parodie. En effet, tout artiste se plaît à courir le cycle entier, à jouer toute la gamme du sentiment, même à railler les êtres qu'il redoute le plus, les choses qu'il aime le mieux.

Racontons une fête donnée aux Mahlémoutes de Chaktolik par les Mahlémoutes d'Ounahlaklik:

«Tout un village avait été invité par un village, chaque famille avait ses hôtes qu'elle traitait de son mieux.

«Quatorze acteurs, danseurs réputés, firent les frais de la première soirée. Ils débouchèrent par le passage souterrain, se rangèrent sur deux lignes, huit hommes en face de six. Les acteurs, nus jusqu'à la ceinture, portaient un diadème fiché de grandes plumes, qui leur retombaient sur les épaules; des queues de loup ou de renard leur jouaient dans le bas du dos; gants brodés, bottes agrémentées de fourrures multicolores. Les dames avaient revêtu un maillot collant, en peau de renne blanc, et par-dessus une tunique, soit en intestins de phoque ayant la finesse et l'éclat du collodion, soit en membranes de poisson, jouant une soie transparente, lamée d'argent. Les belles Aléoutes n'en sont pas à apprendre que la demi-nudité montre avec avantage ce que l'on fait mine de cacher. Elles ont orné leur vêtement de broderies et verroteries en couleur, tressé dans leur chevelure des lanières blanches brillantées de nacre, ganté des gants blancs de neige en peau de faon, avec fourrures au poignet; leur main balance une longue penne d'aigle ou de cygne.

«Attention! les vieillards, suivis du chœur, s'installent avec leurs tambourins et attaquent l'ouverture: cantilène d'ancien style, grave et mesurée, lente et monotone; les airs modernes ont plus de légèreté et de frivolité. Le menuet,—oui, c'est un menuet,—mérite l'admiration des connaisseurs par la précision du rythme, la sûreté des danseurs, la grâce modeste des danseuses, qui glissent sur le sol en faisant onduler leurs plumes.

«Suit un ballet: l'Heureux Chasseur, scène à deux personnages. Un oiseau sautille, hoche de la queue, boit et se baigne, se lisse les plumes, becquète par-ci, pigoche par-là. L'archer le guette, approche à pas furtifs. Un de ses mouvements effarouche la bestiole, qui détale. Mais une flèche siffle, l'atteint en plein vol. La blessée se raidit contre la douleur, voltige en lacets désordonnés, et va choir dans une broussaille. Avec son aile brisée, elle fait face à l'ennemi, pique du bec, griffe des ongles, jusqu'à ce que perdant sang et souffle, elle s'affaisse et s'abandonne, laissant choir son plumage... Merveille! c'est une femme nue, une femme tremblante et palpitante que le jeune chasseur, ivre de joie, embrasse avec ferveur.»

Que vous en semble? N'est-ce pas la traduction en aléoute de l'apologue d'Éros, d'Éros qui a décoché sa flèche d'or sur la charmante colombe d'Aphrodite? Les Dindjié racontent que la Gélinotte Blanche se métamorphosa en femme pour devenir la compagne de l'homme[136]. Les Indiens ont aussi la légende d'Osséo, qui, se promenant dans l'Étoile du Soir, tira sur une fauvette; l'oiseau tomba et se trouva être une fille avec une flèche sanguinolente dans la poitrine d'ivoire[137]. Le Russe Mikaïlof Ivanovitch Potok courait après une cygnelle et la tira: «Tombèrent les plumes blanches, tomba le manteau, apparut la plus belle des vierges[138].»—«Je suis le faucon, tu es la palombe», chante l'éternel amoureux des poésies populaires.