[136] Petitot, Monographie des Dèné Dindjié.

[137] Schoolcraft, Algic Researches.

[138] Bistrom, das Russische Volksepos.

«Peu à peu les spectateurs s'échauffent, accompagnent du geste. On produit des chansons de circonstance: événements contemporains, batailles et traités de paix, aventures de chasse, incidents de voyage, accidents de bateau[139]. L'enthousiasme augmente avec le bruit des applaudissements.

[139] Venjaminof.

Mais sans banquet pas de vraie fête. Sortent comme de dessous terre des enfants superbement accoutrés, marchant en mesure, avec une gravité parfaite, apportant des platées de poisson bouilli, des viandes, des lampées d'huile, de la moelle de renne, et, pour dessert, des myrtiles brouillées dans la graisse et la neige. Les hôtes conviés à la solennité consomment une telle quantité de provisions, que souvent la fête est suivie d'une véritable famine—mais on n'en a que plus d'honneur. Pour la meilleure digestion, danse générale, après laquelle chacun est gratifié d'une pincée de tabac[140]

[140] Dall.

Les solennités de l'An Neuf ne sont pas toujours célébrées par les deux sexes en commun; parfois les femmes et les hommes font fête à part—et peine de mort pour les curieux ou les indiscrètes.

On s'assemblait la nuit, pour danser au clair de lune, on dépouillait ses vêtements, même par les froids de plusieurs degrés. La nudité est le vêtement sacré, l'homme le revêt pour approcher la divinité. Quand il gèle à pierre fendre, les pas ne traînent guère, et la gesticulation s'accentue. Sur ces corps nus, des figures larvées. Le masque aveugle, retenu par une courroie bouclée derrière la tête et un mors que crochent les dents, empêche de voir plus loin qu'un ou deux pas devant les pieds. Il ne sert qu'une fois; après la solennité on le met en pièces. Tant qu'on le porte on est sous l'influence de l'Esprit qu'il représente, génie redoutable dont le regard lance la mort; aussi se garde-t-on bien de lui ouvrir les yeux.

Agape ou sainte communion:

«Les jeunes gens se sont badigeonnés et mis en couleur; marchant à la queue leu leu, ils quêtent de famille en famille, emportent de chaque maison au moins un plat. Au kajim, orné de gala, l'orchestre joue des mélopées monotones que l'assistance accompagne. Arrivent les quêteurs, psalmodiant et sifflotant aussi. Ils élèvent leur plat au-dessus de la tête, le présentent aux points cardinaux en commençant par le Nord. Les Quatre Vents sont invités par l'angakok, qui implore leur bienveillance.

«Le lendemain, hommes et femmes vont, en plein air, se ranger en cercle autour d'une cruche d'eau et de nombreuses viandes. Sans mot dire, ils prennent un morceau par-ci, une bouchée par-là, pensent à Sidné, lui demandent sa protection. Chacun trempe son doigt dans la jarre, avale une gorgée, toujours en invoquant Sidné, et en murmurant son propre nom, le lieu et l'époque de sa naissance. Après quoi chacun offre à tout le monde quelque chose à manger, persuadé que plus il se montrera généreux, plus Sidné se montrera favorable[141]

[141] Hall.

Mais qui est donc Sidné?

Sidné[142], la mère des Esquimaux et des hommes, est, en dernière analyse, la Terre, génitrice de tous animaux, bêtes et gens. Avant l'institution relativement moderne de la paternité, la maternité existait; elle fut la première notion qui germa dans les cerveaux, au moins dans les espèces vivipares. De même que l'enfant se fait une poupée, de même notre espèce naissante se créa un monde fantastique, image et reflet du monde réel, tel qu'il le concevait, et le fit présider par une Mère, par une Cybèle. Sidné n'a pas encore été détrônée; nul fils ingrat, nul mari ambitieux ne l'a encore mise de côté.—Ces pauvres Hyperboréens sont encore si arriérés!

[142] Nommée aussi Arnarkouagsak.

Toutes ces populations célèbrent au nouvel an leurs Éleusinies, ressemblant fort aux mascarades des Ahts et des Moquis, aux Fêtes du Bison, en vogue chez les Mandanes et autres Peaux-Rouges, à ces Rogations de chasse, pompes du renouveau, observées jusque chez les tribus bordières de l'Amazone[143], et que le christianisme n'a pas abolies sans peine chez les peuplades germaniques[144] et anglo-saxonnes.

[143] Spix, und Martius, Bates.

[144] Adalbert Kühn.

«A l'époque la plus longue de la nuit, deux angakout, dont l'un déguisé en femme, vont de hutte en hutte éteindre toutes les lumières, les rallumer à un feu vierge, s'écrient: «De soleil nouveau, lumière nouvelle.»

En effet, d'année en année, les printemps produisent chacun sa génération d'herbes et d'animaux. Tous les soleils cependant, tous les feux, toutes les lumières n'ont pas même vertu; il y a des époques de disette ou d'abondance, des saisons fécondes ou stériles. L'homme voudrait remédier à cette inégalité? corriger la veine? Il se met en tête de modifier la Lune, de refondre le Soleil. De ce désir naquit l'industrie des religions, qui toutes s'appliquent à favoriser la production au grand profit de la consommation.

Les docteurs orientaux enseignent que dans la nuit, entre les deux années, le ciel verse trois gouttes dans les éléments. La première tombe dans l'air, y suscite la puissance créatrice; la seconde tombe dans l'eau, de là entrera dans les veines des animaux pour réveiller l'amour; la troisième tombe sur terre, fera bourgeonner les plantes[145].

[145] Bastian, Voelkerpsychologie.

—C'est bien cela! disent les Hyperboréens, mais nous allons vous conter la chose par le menu:

A l'an nouveau la Mère Gigogne du pôle monte de son taudis enfumé, au fond de la mer, s'assied devant une hutte, qui ouvre sur le Midi, aspire l'air frais, éternue, renifle à plaisir. Restaurée, ravigotée, elle quiert sa grande lampe, la garnit, versant de l'huile, versant encore, puis elle allume quand tout déborde. L'huile flambe; au contact du sol, les flammèches et gouttes brûlantes se font animaux qui respirent, herbes qui verdoient, boutons qui fleurissent. Mère-Grand asperge les airs qu'emplissent les bruissements des oiseaux prenant leur volée; Mère-Grand asperge les eaux, et poissons de frétiller. Quand la Vieille est de bonne humeur, elle s'amuse au jeu, fait pleuvoir le lard fondu; en tant que Mère Abonde elle fait foisonner toute créature; mais quand elle se montre en Chiche Face, vilaine Chiche Face, il faudra se serrer le ventre. Pourquoi conduite si dissemblable? C'est que la mémé est de bonne ou de mauvaise humeur; de mauvaise, quand les poux et autres acarus la piquent, lui causent des impatiences. Aux angakout de prévoir la chose, et dans la visite qu'ils lui font, de l'égayer par un bout de causette, tout en nettoyant sa chevelure[146].

[146] Rink.

Ce thème mythique se prête à des variations nombreuses. Voyons celle des Tchougatches:

«La fête était depuis longtemps attendue par l'école des angakout, qui menaient les idoles s'entre-visiter[147] d'île en île, de village en village. Pour se rendre mieux accessibles aux influences spirites, les vieux chamanes se sont préparés par un long jeûne; les membres de leur famille n'ont rien mangé depuis la veille, et même se sont fait vomir.

[147] Cf. les lectisternies romaines, les politesses que se rendaient les patrons et patronnes des églises, villes et couvents au moyen âge.

«Au jour solennel la grand'salle du kajim, éclairée par nombre de lampions, est envahie par des gars affublés d'oripeaux excentriques, coiffés de chapeaux, bois ou jonc, façonnés en becs, hures, mufles et gueules; ils imitent les cris et mouvements des bêtes. Après un superbe vacarme, ils suspendent à des cordes une centaine de vessies, prises à des animaux tous tués à coups de flèche. Quatre oiseaux en bois sculpté: deux perdrix, une mouette et une orfraie, la dernière à tête humaine, sont articulés à la manière de pantins. On tire les ficelles, et l'orfraie de secouer sa tête, la mouette de claquer du bec, comme si elle happait un poisson, et les perdrix d'agiter les ailes. Au centre de l'édifice, un pieu, enveloppé d'herbages, personnifie Jug Jak, l'Esprit de la mer[148]. A chaque danse nouvelle, des joncs et feuillages sont mis à flamber devant les oiseaux et vessies. Au dernier acte, des victuailles, préalablement offertes à chacun des Quatre-Vents, puis au Dieu des Nuages, sont entreprises par l'assemblée, qui ne s'y ménage pas[149]

[148] Zagoskine, Annales des Voyages, 1850.

[149] Hall.

Faut-il expliquer que les vessies, échauffées par la flamme, symbolisent les souffles du printemps, lesquels vivifient oiseaux et poissons, la forêt et tous ses habitants? Qu'elles symbolisent l'esprit de vie[150] qui entre dans les narines? N'avons-nous pas là dans les Lettres à Émilie que Flore est réveillée par Zéphyre?

[150] Cf. Isaïe, 2, 22, Job, 27, 3.

A leur Coleda, les Serbes font brûler une bûche de chêne, l'arrosent de vin, la frappent en faisant voler les étincelles, et crient: «Autant d'étincelles, autant de chèvres et brebis! Autant d'étincelles, autant de cochons et de veaux! Autant d'étincelles, autant de réussites et bénédictions[151]

[151] Schwenck, Mythologie der Slaven.

Nous avons sous les yeux une gravure[152] représentant une fête anglo-saxonne aux temps de Hengist et Horsa. La cérémonie esquimale s'y retrouve en ses éléments essentiels. On danse autour d'un billot flambant, le Yule log, au-dessus duquel rôtissent les porcs dont on va se régaler. Hertha, et à ses côtés deux garçons affublés en corbeaux à large bec, Hertha, arrive sur un char que traînent de robustes gaillards muflés en ours. Suit le cortège: loups, sangliers, renards, cerfs auxquels les chasseurs font fête; l'hypocras et l'hydromel coulent à tirelarigot. De ces fêtes à nos carnavals, aux mascarades du Moyen-Age, la transition est facile.

[152] D'après un tableau de Corbould.


Variante kolioutche:

Les officiants font leur entrée, s'annonçant comme chasseurs et gibier; les premiers tout nus, mais armés de poignards en cuivre, à lame brillante, les autres accoutrés en phoques à peau luisante et tachetée, en poissons et volatiles, en loups et chiens fièrement panachés. Ils tournent autour d'un grand feu allumé au milieu de la salle. Des souris, des oiseaux empaillés avec soin sont suspendus à des ficelles[153]. Surgit une sourde et lente cantilène:

[153] Wrangell, Observations dans le N.-O. Amérique.

Hi yangah yangeh,
Ha ha yangah[154]

indéfiniment répétée, qui, semblant venir des profondeurs de l'espace, se rapproche, s'avive et s'accentue en éclats de tonnerre, puis s'arrête brusquement. Un rideau se lève. Paraît un chamane, cheveux flottants, figure masquée en mufle, manteau accoutré d'affiquets bizarres, de colifichets fantasques. Gravement il se dirige vers le foyer, les spectateurs lui faisant place avec respect: il traverse le cercle des chanteurs et chasseurs, contemple longuement la flamme avec son masque aveugle. Soudain, il se met à courir dans le sens du soleil. Les chasseurs le saluent de cris sauvages, brandissent leurs poignards, et se lancent à sa poursuite comme une meute. L'autre détale, file comme le vent. Il pressent les coups envoyés à son adresse, les esquive avec une admirable agilité; son masque ne l'empêche pas de tourner et virer, de sauter à droite, de bondir à gauche. Tout en fuyant, il saisit un tison qui, lancé au toit, retombe sur le sol et fait jaillir de vives étincelles.

[154] Hooper's Tuski.

Qu'est-ce que cela signifie?

Que traqué par ses persécuteurs, le gibier oublie ses dangers pour reproduire son espèce; exploit que toute l'assistance fête par des acclamations. Ce n'est pas tout de tuer le gibier, il faut encore que le gibier se reproduise, que la race ne s'éteigne pas. Aussi les Esquimaux, quand ils abattent un renne, ont soin d'entourer de mousse quelque fragment d'un organe essentiel, de le mettre révérencieusement sous une pierre, ou de l'enterrer sous une motte, à l'endroit même où la bête était tombée. Et quand ils ont pris un phoque, en l'ouvrant, ils lui jettent quelques gouttes sur la tête; sans doute afin que l'âme se réfugie dans l'eau, qui tôt ou tard trouvera le chemin de la mer, grande fontaine des existences.—Quoi qu'il en soit, les applaudissements sont perdus pour le fugitif, ses persécuteurs le harcèlent, gagnent du terrain, marchent sur ses talons et l'affleurent du poignard. Enfin, ils lui jettent un lacet aux jambes, le renversent, le ficellent aux quatre membres, l'enveloppent dans une couverture, et le traînent derrière un rideau. On entend un bruit de lames qui s'entrechoquent, quelques gémissements étouffés, puis les bruits s'éteignent.

Nouveaux actes, nouvelles chasses. Chaque fois un autre gibier est mis en scène; malgré son agilité, malgré son adresse, il ne peut éviter le coup fatal; toutefois, avant de tomber, chaque bête pourvoit à la continuation de l'espèce; une potée d'huile, une marmite de graisse a flambé, illuminant la salle entière.


Au terme du mystère, quand le dernier acteur—un prêtre—vient d'être expédié, on profite de son trépas momentané pour prendre l'avis d'outre-tombe sur les affaires pendantes. Il faut savoir que les masques sont hantés par le génie de l'homme ou de l'animal qu'ils représentent. Autant de masques, autant de dieux. La larve du divin personnage qu'on tient à consulter est plaquée sur la figure du chamane tué à l'instant: il frémit, ses membres se convulsionnent. L'Esprit entre en lui. Vite on interroge, vite il répond, mais d'une voix indistincte, en mots ambigus et incohérents; onques oracle sibyllin ne fut plus mystérieux.

A la rigueur, il n'était pas indispensable que l'angakok mourût pour servir d'intermédiaire entre les deux mondes, puisque son corps sert toujours de réceptacle à un ou plusieurs revenants. En affaires privées, les sorciers donnent leurs consultations dans une cabane; on les étend, mains attachées derrière le dos; tête entre jambes, à côté d'un tambour et d'une peau étendue; puis, les lumières éteintes, on se retire en fermant la porte. Au bout de quelque temps, on entend le captif tambouriner en invoquant son Génie, dont l'approche, indiquée par des coruscations et phosphorescences, s'annonce par un certain bruissement de la peau sèche et tendue. La conversation s'engage; demandes et réponses semblent partir du dehors. Quand on rentre avec des lumières, plus personne: le prophète et la divinité ont disparu par le trou de la cheminée. Inoïts et Peaux-Rouges croient mordicus à cette performance, dont le truc est peut-être celui des frères Davenport, célèbres par leur armoire.

Évidemment, les acteurs du drame ci-dessus n'avaient reçu que de prétendus coups de couteau. Les Ahts, plus difficiles à contenter, veulent voir l'arme s'ensanglanter, et volontiers mettraient le doigt dans la blessure, comme le Thomas des Évangiles. Toutefois, ils n'exigent point que l'acteur meure sous leurs yeux, permettent de le panser et de l'emporter, pourvu qu'il ne reparaisse pas de quelque temps.


Ces drames sont avant tout, et d'un bout à l'autre, des opérations magiques; insistons sur ce fait. Le sorcier «court le garou», se masque de hures, de becs ou de gueules, pour se mettre en rapport avec les animaux qu'il livre au chasseur. Le brasier, point central de ces cérémonies, symbolise la lampe de grand'maman Sidné, le Soleil, source de mouvement, dont les rayons sont autant d'esprits vitaux, principes générateurs. Ces Inoïts pourraient s'entendre avec les campagnards de Suisse et d'Allemagne, allumant des feux de Pâques, lançant des disques incandescents dans les airs, et faisant dévaler une roue enflammée du haut d'une colline abrupte. A leur fête de Sada, sur tous les sommets, les Persans aussi font flamber des bûchers, dans lesquels le roi, les grands personnages, les notables, jettent des animaux, à la queue ou aux pattes desquels ils ont attaché des brandons d'herbe sèche. Les misérables créatures s'enfuient, portant la flamme par monts et par vaux[155]. Symbole brutal et féroce d'un fait grandiose. La Bible raconte l'espièglerie du héros qui lâcha dans les blés quantité de renards qu'il avait liés deux à deux, torche brûlant en queue; légende molochite dans laquelle le renard au poil rutilant marque évidemment la chaleur estivale, que personnifiait aussi Samson lui-même, Samson ou le Soleil. Pendant longtemps, dans la bonne ville de Paris, en présence du souverain et de la famille royale, les magistrats allumaient, place Saint-Jacques, un bûcher où périssaient des poulets et des chats. Pratique semblable n'est peut-être pas tout à fait oubliée dans le Haut Dauphiné.

[155] Hyde, Veterum Persarum religionis historia.

«De toutes les fêtes que j'ai vues, raconte Lucien[156] de Samosate, la plus solennelle est celle qu'ils célèbrent à Hiérapolis, au commencement du printemps. On coupe de grands arbres qu'on dresse dans la cour du temple; on amène des chèvres, des brebis, et d'autres animaux vivants que l'on suspend aux arbres. L'intérieur du bûcher est rempli d'oiseaux, de vêtements, d'objets d'or et d'argent. De la Syrie et de toutes les contrées d'alentour, une multitude accourt à cette fête, que les uns appellent le «Bûcher» et les autres la «Lampe».

[156] De Deâ Syrâ.

—«Voire, l'homme est plus un que divers.»


Ceci nous amène à parler des baleiniers, corporation qui fit la gloire des populations kadiakes et aléoutes avant l'invasion russe, les balles explosibles et les harpons lancés par des canons.

Les Romains avaient réuni en collège sacerdotal leurs constructeurs de ponts; les Chewsoures du Caucase ont leurs prêtres brasseurs; les Todas des Nilgherris leurs divins fromagiers; nos Aléouts, les Koniagas et autres, ont leurs chasseurs de baleine. N'entraient dans la confraternité que des individus ayant passé par des épreuves redoutables, initiés dans les traditions et légendes du puissant cétacé, le vrai Dieu de ces parages. Avant tout on leur demandait une vigueur et une adresse peu communes. Plus d'une fois un de ces hommes, monté sur son petit bateau en peau de phoque, alla seul à la rencontre de l'énorme animal. Il l'attaquait avec une lance pour toute arme, et venait à bout de le tuer[157],—à ce que racontent les indigènes; mais nous soupçonnons qu'ils relataient là un exploit de magicien. Ce personnage lançait sur la baleine un dard fadé, nous dit-on, puis s'enfermait dans une cabane isolée, où il passait trois fois vingt-quatre heures sans manger ni boire. Il imitait de temps en temps les gémissements(?) de la baleine blessée, croyant ainsi assurer sa mort, et le quatrième jour retournait à la mer. S'il trouvait la bête morte, il se hâtait d'extraire le dard, avec les parties que l'arme avait atteintes, de peur que sa magie ne portât préjudice aux mangeurs. Si la baleine nageait encore, quelque faute avait été commise, et il rentrait en sa hutte pour recommencer la conjuration[158].

[157] De Mofras, Exploration de l'Orégon.

[158] Venjaminof.

La caste privilégiée faisait pépinière de dieux, ses membres jouissaient d'un prestige surnaturel, au moins pendant que durait la chasse. Nul alors n'aurait goûté à leurs aliments imprégnés de vertus magiques, n'aurait approché leurs personnes, ni même osé regarder leurs rames.

Mais pour être divins, ils n'étaient pas immortels. A leur décès, les confrères dépeçaient le cadavre en autant de morceaux qu'ils étaient d'individus; chacun frottait de sa graisse la pointe du harpon préféré; le conservait en manière de talisman. D'autres déposaient dans une cachette le corps éviscéré, débarrassé des matières grasses, lavé en eau courante. La veille d'une expédition, les compagnons visitaient leur Campo Santo, aspergeaient les cadavres, les épongeaient, pour boire le liquide qu'avaient imprégné les vertus, la force et la bravoure du défunt. Ainsi prennent naissance la religion des reliques et les multiples superstitions de la nécromancie.

Il n'y a pas que l'indomptable vaillance des héros défunts qui se communique aux vivants; les morts vulgaires transmettent aussi leurs qualités nocives; c'est pour cela que, dans les convois, le cadavre, emporté dans un drap, est suivi immédiatement par un chien; mesure de prudence: on a calculé que si la maladie quittait le corps de sa victime, elle entrait dans l'animal[159]. En se montrant, les revenants propagent la faim-valle, appétit vraiment effrayant, goulosité qui ne peut s'assouvir. Un conte inoït[160] dit l'histoire d'un scélérat qui viola une tombe, en retira de la graisse humaine avec laquelle il frotta certains morceaux de choix. Son hôte les avala, mais pris aussitôt de folie, se jeta sur sa femme qu'il déchira à belles dents; dévora ses enfants, dévora ses chiens; on le tua, autrement, il eût dévoré tout le monde.

[159] Journal des Missions évangéliques, 1881.

[160] Rink, Eskimo Tales.

Aux temps de la barbarie chrétienne, les églises s'entre-dérobaient les trésors qu'elles présentaient à la vénération des fidèles, chipaient une boucle de la Vierge Marie, empruntaient, pour ne pas le rendre, un ongle de saint Pierre. De même en Aléoutie, des amateurs furettent après les corps sacrés des baleiniers, et les filoutent, s'ils peuvent; les confréries volent les confréries. Telle famille possède dans son sanctuaire une douzaine de dieux dont elle n'oserait avouer l'origine, secret transmis par le père à ses fils. Foin de la moralité vulgaire! Il serait honteux de voler une fourrure, exécrable d'emporter un morceau de corde sans permission, mais c'est chose louable que de se procurer des saints patrons et génies protecteurs, par ruse ou par violence[161].

[161] Cf. Juges, XVII, XVIII.

Dans ses explorations de l'Archipel[162], M. Pinard eut la chance de tomber, en un endroit perdu, sur la caverne d'Aknành, dont une loge ou confrérie avait fait son champ de repos. Ces sépultures, toujours reléguées au loin, étaient cachées en des falaises abruptes ou au sommet de collines à peine accessibles. Semblablement, M. Wiener, fouillant les antiques ruines du Pérou, découvrit dans une anfractuosité de roche plusieurs momies qu'on y avait cachées en se laissant glisser par des cordes, ou en descendant par des marches qu'on avait ensuite fait sauter. Les croyances analogues créent des pratiques analogues. D'Orbigny et Dall croient avoir remarqué qu'il répugne aux Aléouts de mettre les cadavres en contact immédiat avec le sol; il ne serait donc pas exact de dire qu'on enterre les morts, puisqu'on les entoure de mousses sèches et d'herbes odorantes. Ils sont descendus dans une fissure de roc, ou hissés dans une manière de barque montée sur pieux. Les simples mortels sont accroupis, les bras autour des jambes, les genoux contre la poitrine, mais les braves baleiniers sont couchés de leur long, ou fichés debout, cuirassés dans une armure de bois, la tête cachée derrière un masque figuré, qui protège les vivants contre les yeux redoutables du mort: ces yeux, ces yeux funestes, il ne suffit pas de les fermer, il faut encore les aveugler. Était-ce le motif qui portait aussi des Assyriens, plusieurs Égyptiens[163], quelques Grecs—au moins ceux de l'antique Mycènes—à masquer leurs morts? coutume qu'on retrouve chez les Denè Dindjié[164] et les nègres d'Australie, avec lesquels les Aléouts ont des ressemblances si nombreuses qu'il serait fastidieux de les signaler chaque fois.

[162] 1872-1873.

[163] Ebers, l'Égypte.

[164] Petitot.


La mère, qui perd son nourrisson, dépose le pauvre «papouse» dans une boîte élégamment ornée qu'elle se met sur le dos, pour la porter un long temps. Souvent elle prend la triste larve dans ses bras, enlève les moisissures, la désinfecte, lui fait un brin de toilette. Les primitifs tiennent la vie pour indestructible, la mort pour un changement d'état. Les animaux vont habiter l'autre monde, en attendant qu'ils retournent dans le nôtre. Immortel le ciron, éternels les moustiques. Le mort se fait suivre de tout son attirail de pêche; il s'en servira. Les outils et vêtements qu'il n'emporte pas, les objets d'usage personnel restent en sympathie avec lui; aussi leur contact donne froid, leur vue inspire la tristesse.

Des Koloches, plus simplistes que leurs voisins, affirment la métempsycose pure et simple. La mort, disent-ils, n'est qu'une dissolution momentanée, elle dure le temps qu'il faut à l'âme chassée de son domicile pour en trouver un nouveau dans un corps d'homme, de loup ou de corbeau—il n'importe. Muer en cachalot... quelle félicité! Les malades et les infirmes demandent souvent qu'on les tue au plus tôt, pour renaître jeunes et vigoureux.

Suivant la croyance généralement adoptée, l'âme a le choix entre deux séjours outre-tombe: celui d'en haut, Coudli-Parmian; celui d'en bas, Adli-Parmian, au fond de la mer. Le dernier est le préférable de beaucoup, dans une zone de ciel inclément et de terre inhospitalière, où presque toute la nourriture vient de l'Océan. Les Guinéens, aussi, croient savoir que les âmes continuent leur existence dans les profondeurs marines. L'Esquimau se croit perdu s'il s'éloigne un peu des côtes, le cœur lui manque quand il ne se sent plus à proximité des morses et des poissons[165]. Des missionnaires vantaient les félicités du paradis chrétien. On les interrompit:

[165] Rink, Markham.

—«Et les phoques? Vous ne dites rien des phoques. Avez-vous des phoques dans votre ciel?

—Des phoques? Non certes. Que feraient les phoques là-haut? Mais nous avons les anges et les archanges, nous avons les chérubins et les séraphins, les Dominations et les Puissances, les Douze Apôtres, les vingt-quatre vieillards...

—C'est fort bien, mais quels animaux avez-vous?

—Des animaux, aucun... Si, cependant, nous avons l'Agneau, nous avons un lion, un aigle, un veau... mais qui n'est pas votre veau marin, nous avons...

—Il suffit. Votre ciel n'a pas de phoque, et un ciel qui manque de phoques ne peut pas nous convenir!»

Au fond de l'Océan résident les bienheureux, les arcissat, recrutés parmi les baleiniers héroïques, parmi les bons marins noyés dans la tempête, parmi les hommes de cœur qui se sont suicidés plutôt que de vivre à la charge de leur famille, parmi «les femmes bien tatouées» mortes en couches, alors qu'elles accomplissaient le grand devoir de la maternité. Devant ces vaillants et vaillantes, les portes du Paradis sous-marin s'ouvrent d'elles-mêmes. Mais le commun des martyrs n'y pénètre que par le «sentier du Chien», chemin obscur, passant par les fiords, par des fentes de rocher; il faut dévaler cinq jours durant; on n'arrive que les membres meurtris et ensanglantés, si l'on arrive. Un coup de vent prenant par le travers, une glissade malencontreuse, et l'on choit dans quelque précipice. A certain moment, il faut se tenir en équilibre sur une roue tournante, lisse et polie, puis franchir un pont, pas plus large qu'une lame de couteau. Que de dangers, que de fatigues avant d'arriver à la porte gardée par des chiens monstrueux! Les âmes se guident par les sons d'un tambour magique qui résonne dans le lointain; tant pis pour celles qui se dévoient, dévorées par des animaux fantastiques, plus elles ne reparaissent. Cependant la majeure partie touche au port et va se loger sous la croûte de terre qu'elle habitait quand elle avait un corps. Aléouts, Koloches, Taïtanes, tous ont leur canton souterrain.

Combien plus facile la montée du ciel, vers lequel l'âme n'a qu'à se laisser aller, en flottant comme une fumée! Mais les gens de cœur réprouvent cette mollesse, préfèrent affronter les épouvantes du chemin lugubre. De peur que le mourant ne défaille au dernier moment, les amis l'arrachent à sa couche, le déposent à terre, et tout vivant, lui plaquent la figure contre le sol, comme pour lui donner la première impulsion vers le chemin d'en bas. Qui ne peinerait pour gagner ces régions inférieures, où, dans les salles toujours tièdes et lumineuses d'un kajim immense résonnent les tambourins éternels! Autour des énormes piliers sur lesquels la terre est fondée, on saute, on joue aux barres, on représente de splendides ballets. Et ces festins! ces mangaries! et les cétacés, et les cachalots,—prodigieux autant que le Léviathan du banquet d'Abraham,—qu'engloutiront les âmes esquimaudes![166]

[166] Même récompense leur était dévolue par les Mexicains.

Quelle différence entre l'Enfer souterrain, séjour de liesse, et l'atmosphère, autre Océan, mais aux profondeurs stériles, déserts immenses, hantés par la Famine! Les âmes flottent dans les nuages, errent dolentes, affamées, transies, secouées et culbutées par les intempéries, en danger d'être entraînées dans les tourbillons des espaces célestes. Toutefois, quelque bonne aubaine leur arrive de temps à autre; par aventure, les pauvrettes se donnent de l'agrément; dans les aurores boréales leurs innombrables multitudes courent et bondissent à travers les cieux, rapides comme l'éclair. Divisées en deux camps, on les a vues pousser, de-ci de-là, une tête de cétacé qui leur servait de balle. Même elles se livrent de terribles combats, leur sang tombe alors en flocons de neige, car elles n'ont pas dans les artères la belle liqueur vermeille des vivants, mais une lymphe froide et blanche. Quelle bataille dans les airs, quand sur le sol la neige s'amoncelle! Physiciens de même force,

«les Indiens des Pampas ont appris, de source certaine, que dans la céleste demeure de Pillan, leurs guerriers jouissent d'une ivresse qui serait éternelle, si elle n'était interrompue par des chasses splendides, dans lesquelles ils tuent tant et tant d'autruches que les plumes tombant en amas, forment les nuages au-dessus de nos têtes[167]

[167] De Moussy, Confédération argentine.

Des chamanes de haut vol, les Platon et Thomas d'Aquin aléouts, ont donné corps à ce catéchisme rudimentaire, l'ont développé en un système subtil et compliqué:

Après le dernier soupir, l'organisme se décompose en ses éléments premiers, mais le cadavre garde quelque sensibilité aussi longtemps qu'il conserve sa forme. L'âme, ténue et transparente comme l'air, mais d'aspect tant soit peu grisâtre, se dédouble en Ombre et en Esprit: la première se rend dans la demeure souterraine, le second dans les espaces aériens. Si nous interprétons correctement nos textes, l'Ombre des Hyperboréens, vapeur du sang, paraît correspondre à la psyché gréco-romaine, représenter l'espèce dans l'individu. Les Ombres restent dans Coudli un temps quelconque,—les unes davantage, les autres moins, puis rentrent dans le corps d'une femme, fréquemment avertie par songe, et renaissent sur terre.—Quant à l'Esprit, il opère la respiration, il constitue l'élément irréductible, le noyau de la personnalité. Par l'Ombre, l'homme fait partie intégrante de l'humanité; par l'Esprit, il s'en distingue. Nul doute que ce souffle vivifiant des chamanes ne soit le «vent frais» des Égyptiens, le rouach de l'Ancien Testament, le pneuma du Nouveau, l'aura des stoïciens. Sorti du grand réservoir atmosphérique, il y rentrera. Tornasouk, l'Être Suprême, est appelé le «Seigneur des Brises[168]». Ceux dont l'excellence native est prouvée par une activité hors ligne, vont s'associer aux autres Esprits qui demeurent par delà le firmament, sphère solide comme son nom l'indique, calotte circulaire qui a la dureté et la couleur transparente de la glace bleue, et qui tourne autour d'une montagne prodigieusement haute, un Mérou situé tout au fond des régions polaires. Les Esprits, qui ont appartenu aux hommes heureux et intelligents par excellence, vont se mêler aux étoiles; car tous les astres furent des Inoïts. Quant au «moi» des lâches, quant à celui des méchants sorciers, la tempête les balaie et les pourchasse; le vent apporte leurs gémissements. Ils peuvent s'obstiner dans leur déchéance, empirer leur misère, mais cela ne les mènera pas loin, car ils tombent alors dans la stupidité, perdent le sentiment et finalement l'existence; l'air dont ils se composaient rentre en des substances nouvelles.

[168] Sille minua, Sille nelegak.

—Mais, ô docteur subtil, comment font vos bienheureux pour pérambuler les étoiles en même temps que l'Élysée des abîmes marins? Comment l'Ombre et l'Esprit peuvent-ils exister séparément?

L'Hyperboréen balbutie: «Les pères nous ont enseigné ainsi.»—S'il eût étudié dans nos écoles, il pourrait demander:

—Est-ce que votre mythologie ne montre pas Hercule présent à la fois dans l'Hadès et dans l'Olympe? Pourquoi tant de rigueur envers nos angakout? Pourquoi leur imposer une logique dont vous dispensez Homère et Virgile?


Mieux que toute chose, le repos plaît aux Aléouts, le doux nonchaloir. Du haut de leurs rochers ou de leurs toits gazonnés, ils se plaisent à contempler la mer. On a dit qu'ils attendaient le lever de l'aurore, pour se donner un bain de lumière. Toujours est-il que, de grand matin déjà, hommes et femmes montent au poste d'observation. Pas de nuages, pas de vapeurs, pas de brouillards qui leur échappent; de leur direction, de leurs formes et nuances, ils déduisent le temps qu'il fera, le mouvement de la mer, la force et la nature des vagues. S'ils ont du loisir, ils restent des heures sans bouger ni faire signe, sans souffler mot. En dépit des brumes et des vents glacés, ces rêveurs indolents et mélancoliques connaissent le «kief» des Orientaux. La paresse n'est point leur vice, puisqu'ils fournissent avec patience et conscience un travail considérable, s'ils en ont compris la nécessité; mais ils prendront garde à ne dépenser en peine et en efforts que l'indispensable, préférant, comme le sage Salomon, «une seule poignée avec repos, à deux pleines poignées avec tracas et rongement d'esprit».

Doués d'une endurance à toute épreuve, ils résistent au froid, à la faim, à la fatigue, avec un calme et une sérénité qui méritaient l'admiration et leur ont valu le mépris. Tant qu'ils ne sont pas poussés à bout,—et alors leur rage ne connaît aucune borne, et s'ils ne se peuvent venger, ils se suicideront sans hésiter,—les Aléouts ont la forte patience du bœuf, la douceur affectueuse de la vache; aussi n'a-t-on pas manqué de dire que leur patience, attribut bestial, dérive de l'insensibilité. La douleur serait bien vive et l'oppression bien dure qui provoqueraient une plainte; la maladie n'arrache aucun soupir, aucun gémissement.

N'ayant rien mis sous la dent depuis trois à quatre jours, cet homme peine et fatigue sans trahir aucun malaise. On l'interroge:—«Tu souffres?»—Il ne répond pas, et si l'on insiste, il sourit tristement. Aux chasseurs il arrive de s'attraper la jambe dans un piège à loup ou renard. Le fer barbelé ne peut être retiré qu'à travers le membre; ils subissent l'opération sans geste d'impatience, au besoin, l'exécutent tout seuls. Du reste, ces blessures, traitées par la diète et le repos, ne tardent pas à guérir.

A la différence de nos polissons, les enfants ne se giflent, ne se talochent; leur dépit ne se manifeste que par des observations désagréables à l'adresse des parents. D'ailleurs, à se chamailler on serait empêché, les termes d'injure et d'insulte faisant défaut à la langue. Mais il y a été pourvu par la civilisation, et les ivrognes qui s'apostrophent, disposent aujourd'hui d'un petit stock de termes outrageants, tiré du vocabulaire russe. Jadis, quand des hostilités s'engageaient de tribu à tribu, la plus enragée dressait une embuscade, tentait un mauvais coup, le réussissait ou non, puis battait en retraite. Pareilles attrapades n'étaient point fréquentes, puisque le père Veniani ne vit pas une seule rixe à Ounalaska, pendant dix ans de séjour, et que Ross ne put faire comprendre aux Baffinois, qui manquent d'armes de guerre, ce que nous entendons par les batailles et les combats. Dans toute la Boothia Felix, on ne connaissait qu'un seul cas de meurtre; personne ne frayait avec son auteur, chacun l'évitait. Pacifiques à l'excès, ils se soumettront à qui voudra les commander,—il leur est pourtant très désagréable d'obéir,—mais de lutter et se quereller, encore plus. Si quelque jeunesse avance son opinion d'une façon plus tranchée qu'il ne conviendrait, les anciens, fussent-ils d'un avis contraire, passent la chose en plaisanterie, ou demandent: «Explique tes raisons. Peut-être sais-tu du nouveau?»—Ces naïfs osent à peine engager une affaire d'achat ou de vente pour leur propre compte; modestes à l'excès, ils ne peuvent, sans malaise, s'entendre louer, et rougissent jusqu'aux oreilles si on les complimente devant un ami; par contre, des reproches devant un étranger les mettront en fureur. Avec toute leur patience, ils ont parfois des revirements subits, d'abominables colères:

«Charley revint bredouille. Sa femme arriva pour décharger le bateau; elle pataugeait dans la boue, sa charge sur les épaules, quand Charley, sans motif apparent, d'un coup vigoureux, lui déchargea son harpon dans le dos; heureusement que la pointe s'arrêta dans l'épaisseur des habits. L'autre se retourna sans mot dire, dégagea le harpon, et reprit sa marche. Quand ils s'en prennent à leurs épouses, ils saisissent le premier objet qui leur tombe sous la main: couteau, pierre ou hache, et le lancent sur leur moitié,—ils en font autant à leurs chiens. Quoique souvent maltraitée, la femme est l'objet d'une affection réelle et constante[169]».