[169] Hall.

Explique qui pourra ces contradictions et ces inégalités de caractère. Cook, un des premiers, loua leur bienveillance. Cartwright, qui avait vécu de longues années chez les Labradoriens, ne pouvait assez vanter leur courage et leur endurance, leur tendresse et leur bonté.

«Jugez de leur probité. Nous avions déchargé tout un attirail: bois, charbon, goudron, huiles, marmites, cordes, filins, lances, harpons, tous objets qui pour les Esquimaux représentaient des trésors; ils n'y touchèrent pas, bien que toute cette marchandise restât à l'abandon, sans aucune garde ou surveillance[170]

[170] Id.

«Assailli par une tempête, le capitaine d'un bateau, qui avait des marchandises à transporter par delà le détroit de Béring, jetait ses matelots par-dessus bord, l'un après l'autre, sans qu'ils y trouvassent rien à redire. Ne s'étaient-ils pas engagés d'honneur à remettre la cargaison à bon port[171]

[171] Hellwald, Naturgeschichte des Menschen.

Tout individu qui recueille du bois flotté, ou quelque lais de naufrage, n'a qu'à mettre sa trouvaille au-dessus de la haute mer et à la fixer par un caillou, il peut la laisser dehors tant qu'il lui plaira. Qu'on découvre une cache de viande, on n'y touchera pas, quelle que soit la disette au logis. Les Weddas de Ceylan, incultes parmi les incultes, ont le même respect pour les provisions qu'ils trouvent accrochées à un arbre.

Honnêteté et véracité sont sœurs. L'Aléout, incapable de mentir, accablerait de son dédain l'homme qu'il surprendrait en mensonge, de la vie ne lui parlerait. Dans son exquise sincérité, il considère comme ne lui appartenant plus l'objet qu'il a promis; il le met de côté et, quelque besoin qu'il en ait, ne se l'empruntera même pas. Refuser un de ses présents, surtout s'il est peu considérable, c'est montrer qu'on ne l'aime pas.

Les marchés se font par intermédiaire. Tant que dure la négociation, le vendeur doit ignorer le nom de son acheteur, et réciproquement. «Par timidité», nous dit-on. Et si c'était par gentilhommerie? et pour mieux assurer l'équité des transactions? Ils s'abstiennent de traiter aucune affaire quand un membre de la communauté est malade[172]. Serait-ce par égard pour celui qui souffre, sentiment raffiné des convenances? La femme reste en dehors de toute affaire commerciale; on la veut au-dessus de tout soupçon de lucre, elle ne trafique de rien, ni avec les hommes, ni même avec d'autres femmes.

[172] Rink.

La théorie de la rente qui domine notre civilisation occidentale; le capital se reproduisant à perpétuité et multipliant par le travail d'autrui... quelle monstruosité pour ces gens de bonne volonté, qui prêtent volontiers tout outil ou instrument dont ils n'ont pas un besoin immédiat, auxquels il ne vient pas même l'idée de se faire indemniser, si l'emprunteur a perdu ou endommagé l'objet! Bien plus, qu'un chasseur ne puisse relever les pièges qu'il a tendus, qui les ira visiter aura le gibier. Pour prendre du poisson, les étrangers eux-mêmes peuvent profiter des barrages qu'ils n'ont ni établis ni installés. Que diraient de ces mœurs Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon? Tout gibier exceptionnel, gros comme la baleine, ou d'espèce rare, appartient à la communauté; on s'arrange de manière que tous y participent. Il est rare qu'un chef de famille possède autre chose qu'une barque et un traîneau, ses vêtements, ses armes et quelques outils.

Communistes sans le savoir, les Inoïts n'ont que les rudiments de la propriété privée qu'ils savent pourtant si bien respecter. Vivant en des plaines de neige, vaquant en compagnie à la plupart de leurs travaux sur la mer, la grande, vaste et mobile mer, qu'on ne saurait découper en lots et lopins, parceler en domaines, le partage égalitaire qu'ils font de leurs produits constitue une assurance mutuelle, sans laquelle ils périraient les uns après les autres. Tout phoque capturé est réparti, au moins en temps de disette, entre tous les chefs de famille. S'ils ne font pas les portions strictement égales, c'est qu'ils attribuent les plus grosses aux enfants; les adultes n'ont plus rien depuis longtemps, que les mioches reçoivent encore quelque chose.


Le fond du caractère est si bien communiste, que tout Esquimau qui arrive à posséder quelque chose, se fait gloire de tout donner, de tout distribuer, disant, lui aussi, qu'il est plus heureux de donner que de recevoir. La scène ci-après se passe sur les bords du Youkon:

«Tous les voisins avaient été invités. Jeux, chants, danses et banquets durèrent plusieurs jours. Le dernier soir, toutes provisions épuisées, l'hôte et l'hôtesse, vêtus de neuf, se mirent à faire des présents, donnant à chaque ami ce qu'ils pensaient lui convenir. Ils distribuèrent de la sorte 10 fusils, 10 habillements complets, 200 brasses de perles enfilées et des pelus en quantité: 10 de loup, 50 de biche, 100 de phoque, 200 de castor, 500 de zibeline, et de nombreuses couvertures. Après quoi, l'hôte et l'hôtesse dépouillèrent leurs costumes, dont ils firent aussi présent, se rhabillèrent avec des guenilles, et pour terminer firent une petite harangue: «Nous vous avons témoigné notre affection. Maintenant nous sommes plus pauvres qu'aucun de vous et ne le regrettons pas. Nous n'avons plus rien. Votre amitié nous suffit!»

Chacun fit un geste de remerciement, et se retira en silence. La fête avait coûté quinze années de travaux, d'économies et de privations[173]. La famille n'avait pas tout perdu, puisqu'elle avait gagné l'estime et la reconnaissance de ses concitoyens; ce qu'elle avait dépensé matériellement lui était rendu en honneur et en considération. Qui a montré tant de munificence et de générosité, devient une sorte de personnage consulaire, est consulté dans les cas difficiles, et lorsqu'il a parlé, nul ne se permet de contredire[174].

[173] Dall.

[174] Wrangell, Observations sur le N.-O. Amérique.

Et leur hospitalité! Ceux qui arrivent du dehors se mettent au chaud, sous la même couverture que ceux du dedans. Hall raconte avec émotion, comment un jour qu'il était revenu tout transi, une vieille maman prit ses pieds glacés, et après les avoir bien frottés, les mit dans sa gorge pour les mieux réchauffer.

A part les vices et dérèglements sexuels, ces braves gens ont réalisé l'idéal ébionite. Ce sont vraiment les «pauvres», les «simples de cœur», dont l'Imitation de Jésus-Christ prêche l'exemple; «les gueux» de Béranger, «les gueux qui s'aiment entre eux».

Qui a, partage avec qui n'a rien. L'affamé, sans mot d'excuse, ni parole de prière, va s'asseoir à côté de celui qui mange, met la main au plat. Les Européens, toujours défiants et prompts aux jugements sévères, ne pouvaient manquer de prendre pour vol et pillage ces mœurs de communistes. En effet, les innocents, dans leurs premières visites aux navires, faisaient comme chez eux, attrapaient ce qui leur plaisait, l'emportaient, pensant qu'il n'y avait que la peine de prendre. S'apercevant que les étrangers trouvaient cette conduite détestable, ils restituèrent ce qu'ils s'étaient indûment approprié, se mirent en frais pour rentrer en grâce.

«Ces Esquimaux, remarque Lubbock, ont moins de religion et plus de moralité qu'aucune autre race.»

Des missionnaires grecs—nous honorons leur sincérité—avouèrent que les Aléouts ne pouvaient que perdre au changement qu'on leur proposait, et que leur conversion au christianisme serait peu désirable[175]. L'exemple n'est pas tout à fait isolé; d'honnêtes évangélistes danois en dirent autant des Nicobariens, et s'en retournèrent.

[175] Bastian, Rechtsverhaeltnisse, LXXIX.

Chose singulière! les Grecs et les Romains s'épanchaient en éloges sur les hommes par delà les vents du nord, «les Hyperboréens sans reproche», qui vivaient dans un bonheur parfait et la plus pure innocence. Par leur douceur et leurs mœurs pacifiques, les Esquimaux eussent pu inspirer la légende; sauf que les hyperborei campi et les hyperboreæ oræ d'Horace et de Virgile étaient supposés se trouver sous «un ciel où le soleil ne se couchait pas», ce qui à la rigueur pourrait s'expliquer par le soleil de minuit. Mais nous ne supposons pas que cette légende soit aucunement fondée en fait, nous la prenons pour tout autre chose. Acte de foi, affirmation confiante et hardie, elle dit que la justice, le vœu secret de tous les cœurs, n'est pas une triste duperie, que la fraternité entre les hommes n'est point une chimère. Convaincus qu'il est possible de réaliser leur idéal, des fervents ont raconté, ils ont même cru, que leur rêve avait déjà reçu accomplissement, que cela s'était vu... Où?—Bien loin, bien loin, à tous les bouts du monde—chez les Hyperboréens—chez les gymnosophistes de l'Inde—chez les Éthiopiens—dans le royaume du Prêtre Jean—dans celui de l'Eldorado—et aussi dans l'abbaye de Thélème.


—Et rien du gouvernement?

—En effet, nous l'avions oublié. Ce qui nous excuse, c'est que les Aléouts n'en avaient pratiquement pas avant que les Russes fussent venus s'imposer. Personne ne commandait, personne n'obéissait. Les baleiniers et les angakout exerçaient une influence prédominante, en vertu de leur intelligence et de leur bravoure reconnues pour supérieures; mais quiconque pouvait les contredire, s'il lui plaisait. Les vieillards aussi se géraient en conseillers publics; on s'en rapportait à eux, parce qu'on le voulait bien. Les îles importantes, les grandes agglomérations, étaient arrivées à une manière de représentant. Un Tajoun[176], président élu, centralisait les informations, gouvernait à la papa. On l'exemptait des corvées, et des rameurs étaient attachés à son bateau d'office, au Bucentaure d'Ounimak ou d'Ounalaska. Souvent, il possédait quelques esclaves qu'on immolait à sa mort pour lui tenir compagnie; les Koloches n'ont pas encore abandonné la coutume. Les prérogatives du Tajoun n'étaient guère qu'honorifiques. S'il était désigné pour diriger une expédition de pêche, l'entreprise terminée, adieu le commandement, car «notre ennemi, c'est notre maître». Les légendes stigmatisent quelques tyrans du temps jadis qui auraient usurpé le pouvoir; elles célèbrent leurs meurtriers comme des bienfaiteurs publics[177].

[176] Ou Taljoun, Toïôn

[177] Rink.

En somme, l'Esquimau n'est point dépourvu d'ambition, mais il recherche moins la domination que la supériorité, il préfère la direction au commandement. Il n'a pas besoin, comme nous, d'une autorité devant laquelle il faille trembler, il n'arme pas la Justice d'un glaive, l'Autorité d'une massue aux clous d'airain. Sans prisons ni gendarmes, sans huissiers ni recors, comment fait-il donc? Pauvre sauvage, ne le voilà-t-il pas bien à plaindre!


Deux années après l'expédition de Béring et Tchirikof, en 1741, le sergent Bassof, stationné au Kamtschatka, construisit un bateau en os, et cingla à la bonne fortune vers les îles Aléoutes. En 1745, un autre Russe, Michel Nevodsikof, visita l'archipel, et, à son retour, raconta que les plus précieuses pelleteries de renards arctiques, d'ours et de loutres marines, abondaient en ces lointains parages. Ses récits merveilleux excitèrent l'enthousiasme de gens hardis, décidés à réussir coûte que coûte. Partis seuls ou par bandes, des aventuriers toujours plus nombreux se mirent à la tête des indigènes inoffensifs, et bientôt les traitèrent en esclaves.

En 1764, le gouvernement russe concéda l'exploitation de l'archipel à une compagnie dite «Sibéro-Américaine», dont le siège administratif et politique devait être à Pétersbourg, et le comptoir principal à Irkoutsk. Conçue sur le modèle de la Compagnie des Indes, elle se proposait de conquérir les Kouriles et l'Archipel Aléoute, prendre pied sur le continent américain, du 54e degré nord à la Mer glaciale, comptait se faufiler au Japon, y faire merveilles. On lui concédait le droit d'enrôler des soldats, de construire des forts, d'arborer pavillon. Le tout, à charge de prélever au profit de la Couronne 10 p. 100 sur ses bénéfices nets, sans préjudice d'un tribut en pelleteries que paieraient les naturels: «Dans le cuir d'autrui, large courroie!»

Les civilisateurs arrivaient avec canons, mitraille et proclamations magnifiques. Ils apportaient l'abondance, disaient-ils; ils apportaient les arts et l'industrie de l'Occident; ils apportaient les félicités éternelles que dispense la religion orthodoxe; ils apportaient des haches, des couteaux, du fer, de l'acier, du bois, des couvertures, plusieurs choses utiles, d'autres que la nouveauté faisait paraître admirables; ils apportaient surtout du tabac, et la merveilleuse, l'effrayante eau-de-vie, pour laquelle tout sauvage donne son âme. Ils passaient pour des êtres divins, et leur empereur pour le Dieu du monde[178]. Vu les bienfaits que conférait leur seule présence, ils ne pouvaient pas moins faire que de s'adjuger le territoire, imposer quelques redevances. Et les Aléouts de livrer leurs fourrures, d'admirer la générosité des étrangers. Un jour, les gens du comptoir intimèrent l'ordre de remettre la moitié, ni plus ni moins, du produit des chasses et des pêches, «pour mieux le répartir suivant les besoins»; les naïfs obéirent, espérant que leurs hôtes procéderaient à la distribution avec plus d'intelligence et d'équité qu'ils ne faisaient eux-mêmes. On devine comment s'opéra le partage, on devine aussi comment le fusil, terrible logicien, fit justice des réclamations. Sans doute, ce confiant abandon était une sottise inexcusable. Mais admirez la différence d'homme à homme, de sauvage à civilisé! Que l'Assistance publique demande seulement aux Parisiens la moitié de tous leurs revenus, gains et salaires, pour en faire profiter les pauvres, les nécessiteux et supprimer la misère..... Comme on lui répondra!

[178] Tanakh Magugu.

Leur pouvoir se consolidant, les Russes levèrent le masque du philanthrope, rognèrent de saison en saison la part des affamés et besogneux. Pour empiler des pelus, pour emplir d'huile les barriques, ils se firent aussi cruels que les Conquistadores l'avaient été pour amasser l'or. Le traitant tourna vite à l'assassin. On en vit qui s'amusaient à ranger ces misérables païens en ligne serrée, et pariaient à travers combien de têtes pénétreraient les balles de carabine[179]. Ils prenaient les filles et les femmes, les gardant comme otages des pères et maris. En haut lieu, cependant, on eut honte de ce qui se passait. L'impératrice Catherine, très pieuse comme on sait, voulant faire quelque chose, décida, en 1793, qu'on enverrait des missionnaires à ces pauvres Aléouts, pour leur inculquer le christianisme, et des galériens pour les initier à l'agriculture. Par le vaisseau les Trois-Saints, elle leur dépêcha une cargaison de forçats; l'illustre amie des philosophes et des économistes n'imaginait rien de mieux en faveur des malheureux indigènes. Mais qui l'eût cru? Les choses allèrent de mal en pis. En 1799, réorganisation de l'entreprise: afin d'accomplir une œuvre civilisatrice, s'il faut en croire la charte officielle,—afin de promouvoir le commerce et l'agriculture,—afin de faciliter les découvertes scientifiques,—afin de propager la foi orthodoxe. Pour quels objets, la Compagnie, confirmée dans ses droits et privilèges, fut transformée en représentante et déléguée de la Couronne, qui lui donna des soldats. Résister à ses agissements devenait un crime. Les Aléouts qu'on lui avait livrés comme sujets, elle les traita en esclaves; sans leur donner aucune rémunération ni même les nourrir, elle les accablait de corvées. Quand ils apportaient les pelleteries exigées, ils n'avaient fait que leur devoir, et malheur à eux s'ils ne l'accomplissaient pas[180]! Malgré les efforts des missionnaires, parmi lesquels le brave père Innocent Veniani, l'évangélisation n'avançait guère. Voilà qu'on imagina d'exempter les néophytes de toute redevance pendant trois années consécutives. Miracle! Ce fut une Pentecôte nouvelle, la grâce s'épancha à flots, la vérité illumina les cœurs, les multitudes accoururent aux fonts baptismaux. Mais l'éternelle félicité était dédaignée, tant qu'elle ne donnait pas une couverture et un couteau pour arrhes; avec le Paradis, on exigeait un paquet de ficelles et six hameçons[181].

[179] Sauer, Billing's Expedition, append. 56. Sabalischin, Sibirische Briefe, Moskauer Zeitung.

[180] Von Kittlitz, Denkwürdigkeiten, etc.

[181] Golovnine.

Les chefs de la Compagnie se titraient officiellement de Très Honorables; ils qualifiaient d'Honorables leurs principaux employés, et daignaient donner du «Demi-Honnêtes» à leurs écrivains et comptables, appellation trop flatteuse encore. Krusenstern, un marin sans artifice, déclarait que, pour entrer dans ce service, il fallait être mauvais sujet, aventurier de vilaine espèce. Au dire de Langsdorf:

«Les Aléouts sont commandés par quelques promyschlenik[182], scélérats ignares et malveillants, que des crimes multipliés ont fait chasser de leur pays natal. Ils font ce qui leur plaît et n'ont aucun compte à rendre. Une peste terrible ferait moins de ravages que cette administration-là.»

[182] Aventuriers.

Le naturaliste Kittlitz, qui accompagna l'amiral Lutke dans ces parages et fut hébergé de comptoir en comptoir, n'osait dire la vérité, mais la laissait deviner:

«La Compagnie russo-américaine exige le service d'une moitié de l'entière population masculine, âgée de 18 à 50 ans. Le travail est entièrement gratuit. Elle engage aussi quelques salariés. Pendant six mois les hommes vont sur mer à la chasse des animaux marins, et pendant les six autres mois courent le renard. Dans ces conditions, il est difficile de comprendre comment il peut rester assez de bras pour subvenir aux besoins les plus indispensables de la famille.»

Trois générations de chrétiens et de civilisateurs suffirent pour épuiser le pays et le saigner à blanc. Les îles étaient riches en animaux à fourrure, donc il fallait exterminer les animaux à fourrure. Des seules îles de Pribylon, on tira 2,500,000 peaux d'ours marins, pendant les trente années qui suivirent la découverte[183]. On tua tant, que certaine année[184], environ 800,000 peaux étaient entassées dans les magasins, et comme on n'en avait pas l'écoulement, on en brûla la majeure partie. L'exploitation atteignit son terme logique: la ruine. Ce pillage finit par coûter au delà de ce qu'il rapportait; «l'affaire ne payait plus», et en 1867, l'on vendit l'Aléoutie aux États-Unis, avec ce qu'elle contenait encore d'Aléouts.

[183] 1787-1817.

[184] 1803.

Que feront les Américains de ce nouveau territoire dont ils ont maintenant la responsabilité? Comment traiteront-ils les indigènes?—A la façon des Peaux-Rouges, probablement. Voudraient-ils ressusciter l'infortunée peuplade, ils ne pourraient: elle agonise déjà. Mais s'ils veulent adoucir sa fin, qu'ils se hâtent.

Affamée, fatiguée, surmenée, la population a pris l'existence en dégoût. Pourquoi se donner des enfants qu'on serait incapable de nourrir? Pourquoi augmenter le nombre des malheureux? Quand abordèrent les civilisés, escortés de leurs bienfaits, les Aléouts nombraient cent mille, s'il faut en croire les premiers trafiquants, mais le chiffre nous paraît très exagéré. L'évaluation, peut-être encore trop forte, donnée par Chélikof en 1791, portait cinquante mille âmes, dont le père Joasaph se vantait d'avoir converti tout un quart. En 1860, les registres paroissiaux n'accusaient plus que dix mille individus, et, dans ce total, comprenant les Russes et les métis, les Aléouts proprement dits n'entraient que pour deux mille environ[185]. Le changement de suzeraineté n'a point apporté, ne pouvait apporter d'amélioration immédiate. Ainsi chez les Oulongues, visités par Dall, sur une population mixte de 2,450 individus, la mortalité est de 130 pour une nativité de 100. Les Aléoutes sont peu fécondes. On s'accorde à dire que la race entière des Esquimaux dépérit rapidement, sauf peut-être dans les districts groenlandais, sur lesquels le Danemark veille avec une sollicitude paternelle.

[185] Le recensement américain opéré en 1880 sur le territoire d'Alaska, par M. Petrof, indique 2,214 Aléouts, et 16,303 Inoïts, éparpillés dans les districts du Kadiak, de la Baie de Bristol, du Kouskokolm, du Youkon, du Béring septentrional et de la côte arctique.

Sur les Inoïts fait ravage la consomption, qui tue à elle seule plus d'individus que toutes les autres maladies; et ce terrible fléau, jusqu'alors inconnu, c'est la civilisation qui l'apporta[186]. Tout à côté, les Peaux-Rouges sont détruits par la petite vérole, triste cadeau des Visages Pâles.

[186] Hall.

Pourquoi cette action funeste du civilisé sur le sauvage?—D'autres apprécieront les causes physiologiques; examinons quelques-unes des causes morales qui amènent ce résultat.


Pris pour des dieux, forts du prestige qui entoure le civilisé, tout grossier et ignorant qu'il soit, les Russes n'eurent qu'à se montrer pour s'emparer de tout un archipel et réduire toute sa population en servitude.

—L'Aléout était donc lâche et indigne de la liberté?

—Non pas. Écoutez le témoignage que donne à sa race un des hommes qui la connaissent le mieux:

«Les Inoïts sont des Inoïts, Inoïts ils resteront. L'indépendance est le trait essentiel de leur caractère; ils ne supportent jamais la contrainte, quels engagements qu'ils aient pris ou qu'on leur ait fait prendre. Nés libres, sur une terre sauvage, ils veulent aller et venir à leur guise, jamais ils ne se laisseront mener à la baguette[187]

[187] Hall.

—Les Aléouts, cependant, se sont laissé mener à la baguette?...

—A la baguette.... cela mérite explication. Les Russes eussent volontiers joué du knout et de la plète nationale sur ces fantasques insulaires, qui se laissaient tuer presque avec indifférence, et qui, sans mot dire, allaient se suicider pour un coup de bâton. C'est parce que les Russes prétendaient les mener à la baguette que les Aléouts meurent ou sont morts. La vie sans liberté ne leur offrant aucun charme, ils pensèrent s'enfuir dans l'autre monde, pour échapper aux tâcherons et aux exacteurs. Ils avaient commencé par se donner sans réserve, mais n'avaient pas pensé que ce serait pour être fouettés. Dociles et disciplinables à un rare degré, ils avaient accepté la direction d'hommes dont ils s'exagéraient la supériorité, et qu'ils prenaient pour des frères aînés. Que n'eussent accompli des hommes intelligents et bons avec ces volontés qui s'offraient de si bonne grâce! Mais quoi! des âmes et des cœurs? Les flibustiers ne demandaient que huile et saindoux, que peaux de martre et de renard[188].

[188] Voir Sproat, Rink et Bastian qui développent la même idée.

Généralisons la question:


Dans les luttes pour l'existence, à travers lesquelles l'humanité se fraye un chemin sanglant, les vertus passives sont égorgées par les vices agressifs. Et sans agiter la question vice et vertu, on a vu partout, au contact des blancs, se détraquer les systèmes politiques et sociaux, les anciennes coutumes tomber en désuétude, les distinctions antérieures devenir sans objet. Ce que les indigènes avaient pris jusque-là pour dieux, bons esprits, patrons et protecteurs, était transformé en diables d'enfer; la conscience troublée ne se reconnaissait plus dans les questions de bien ou de mal. Le fusil et l'eau-de-vie, il n'y avait plus que cela. Les chefs, bafoués par un paltoquet d'outre-mer, se sentaient dégradés, avaient perdu toute volonté, toute dignité devant le pistolet, tonnerre de poche; les sorciers eux-mêmes avaient perdu la tête, reconnaissant leur ridicule impuissance devant la grande magie des blancs. Les bras du guerrier tombaient paralysés devant les armes foudroyantes; avec son arc et ses flèches, un héros n'était plus qu'un sot en face d'une carabine. En perdant toute confiance en eux-mêmes, ils perdaient le plaisir de vivre et jusqu'à leur tempérament. Plus de joie ni de gaieté, plus de chants ni de danses, plus d'imaginations grotesques et bouffonnes. Renfermons-nous dans un jour triste et sombre, dans une atmosphère épaisse et lourde; descendons tout vivants dans un caveau funéraire... celui de notre nation; mourons avec ce qui fut notre patrie[189].

[189] Dall.

La civilisation moderne, irrésistible quand elle détraque et désorganise les sociétés barbares, se montre d'une singulière maladresse à les améliorer. C'est faute de bonté, faute d'humanité. Notre génie ne se montre ni aimable ni sympathique. Quoi! rencontrer un peuple si doux et patient, si bien porté à la justice et à l'équité, mais ne savoir que subjuguer et fustiger, que décimer et détruire! Ce petit monde avait la gaieté, l'enjouement, la bravoure; il ne demandait qu'à travailler pour vivre, mais il voulait aussi chanter, danser et festoyer. Et dès que notre progrès l'accointa, le voilà triste et morose. Ce peuple est toujours un enfant, mais un enfant désabusé; nous l'avons découragé par tant d'injustices, tant troublé, tant affolé que nous avons brisé le grand ressort, tari la vie dans sa source. Ainsi en advint-il des Guanches, naguère un des échantillons les mieux réussis de l'espèce. Simples, heureux, innocents, ils avaient mérité qu'on donnât à leurs îles le nom de «Fortunées». Nous les supprimâmes—pourquoi et comment? Et quand aura disparu le dernier de ces pauvres Aléouts, on entendra dire:—«Quel dommage!»


LES APACHES

CHASSEURS NOMADES ET BRIGANDS

Le nom d'Apaches est le terme générique qu'on donne à plusieurs tribus indiennes de l'Amérique du nord, parmi lesquelles divers auteurs comprennent les Comanches, les Navajos, les Mohaves, les Hualapais, les Yumas, les Yampas, et les Athapaskes méridionaux, se subdivisant eux-mêmes en hordes nombreuses, parmi lesquelles, Mescaleros, Llaneros, Zicarillas, Chiriguais, Kotchis, Piñaleños, Coyoteros, Gileños, Mimbreños. Les Apaches proprement dits se sont eux-mêmes donné l'appellation de Shis Inday ou hommes des bois. Ils parcourent, plutôt qu'ils n'habitent, le vaste territoire à limites indécises, qui, des rives du Grand-Lac Salé au nord, descend vers Chihuahua au sud, et s'étend de la Californie et du Sonore à l'ouest, jusque dans le Texas et le Nouveau Mexique à l'est; il est sillonné par le Rio Grande qui débouche dans l'Atlantique, par un autre Rio Grande et par le Rio Gila qui se déversent dans le Pacifique. Région rocailleuse, élevée de 700 à 2,000 mètres au-dessus de la mer; ses lits de lave sont coupés de cagnons, ou rigoles, profonds d'un millier de pieds et larges d'autant, qu'ont érodés les eaux. Au-dessus des plateaux s'élèvent de nombreux pics détachés, très escarpés, excessivement froids en hiver; pour la plupart émergeant de forêts, refuge des hommes et des bêtes. Pendant une dizaine de mois, du haut d'un ciel sans nuage, le soleil verse des ardeurs torrides sur le sable de la plaine et le roc de la montagne, puis, à l'entrée de la nuit, le froid tombe subitement des étoiles. Les violents écarts de température provoquent des bouffées de vent qui soulèvent des tourbillons d'une poussière alcaline, irritant les yeux et les poumons. Pendant quinze jours en avril et six semaines en octobre-novembre, les pluies tombent en cataractes, et bientôt après les fissures des rochers et des dépressions de terrain fleurissent et verdoient. Les mouflons, les antilopes[190], les cerfs, sortent de leurs retraites et derrière se glissent les coyotes, l'ours, le loup hyène, et l'Apache, redoutable aux hommes et à tous les animaux.

[190] Antilocapra americana, Beard.


C'est une belle bête féroce que l'Apache, nous pensons aux les Apaches granivores, ou plutôt omnivores. Les Navajos, les Mohaves, les Comanches, qui se donnent une nourriture assez variée, grâce à leur agriculture naissante, sont presque tous hauts de six pieds, les femmes n'étant pas de moins belle venue. La poitrine et les bras vigoureusement musclés, les extrémités fines, des traits souvent agréables, de grands yeux d'un noir brillant, d'un éclat singulier et d'un pouvoir de vision vraiment extraordinaire, la figure assez large, constituent un superbe ensemble. Le teint parcourt toutes les nuances du brun clair au brun foncé en passant par le brique rouge; les cheveux sont noirs, et, détail à noter, la barbe n'est pas mal fournie. On les a souvent donnés pour les plus beaux échantillons de l'espèce humaine.

On n'en dirait pas autant des Apaches proprement dits, presque exclusivement carnivores, et qu'on nous donne pour laids et désagréables: masque impassible, traits ridés et flétris; figure large, nez aplati, pommettes saillantes, bouche trop fendue, lèvres minces, regard de travers. Les yeux légèrement obliques et dont l'éclat vitré rappelle ceux du coyote, sont plus brillants que ceux de la plupart des Indiens du nord. Les cheveux d'un noir mat, jamais peignés, retombent sur les épaules en soies épaisses; autrement, ils sont à peu près glabres. A côté de leurs grands voisins, ils paraissent rabougris, leur taille moyenne n'étant que de cinq pieds cinq pouces.[191]

[191] La taille de dix-huit Apaches et Tontos, mesurés par Ten Kate, variait entre 1,67m et 1,84m. Société Anthropologique, Bulletin, 1883.

Les cactus mettent un cheval ou un mulet tout en sang, avant d'entamer l'Apache. Son tégument épais le rend peu sensible à l'action des intempéries. Par le soleil le plus ardent, ils vont et viennent sans aucune protection; mais quand ils ont le loisir de prendre leurs aises, ils s'enveloppent, à la mode des Australiens et Andamènes, la tête d'une calotte de boue qui leur procure une agréable fraîcheur et les débarrasse de la vermine; pour les mêmes raisons, ils s'enduisent le corps d'une couche fangeuse. Ils se donnent généralement des mocassins, modeste luxe, pour se protéger les pieds contre les épines, et à cet effet, la forte semelle remonte en pointe large et recourbée. Quant aux vêtements proprement dits, ils s'en affublent, moins par hygiène, encore moins par pudeur, que par vanité et coquetterie, pour se faire valoir: les hommes, par quelque trophée de meurtre et de rapine; les jeunes femmes, par une loque de couleur, par un jupon d'écorce, par une toison qu'elles ont ornée de barres et de lignes, industrieusement assouplie en la frottant de cervelle. Quelques-unes se tatouent au menton; la suprême élégance est de se barbouiller avec des couleurs criardes. Les ablutions ne mettent nullement ce maquillage en danger, car on ne se baigne que pour l'agrément, et l'eau n'abonde point. Soit à cause de leur malpropreté, soit parce qu'ils ne se nourrissent que de chair, et principalement de celle du cheval, de l'âne et du mulet, ces Apaches, qui nous remettent en mémoire les hippophages de Solutré, dont les ossements ont été trouvés mélangés à ceux de cinquante à cent mille chevaux[192], ces Apaches, disons-nous, exhalent une pénétrante odeur équinée, surtout quand ils sont échauffés. Les montures rebroussent chemin dès qu'elles l'éventent[193]. Constatons une fois de plus que la propreté du corps est le plus souvent un signe de civilisation déjà avancée. A l'époque de la puberté, on arrache les sourcils aux filles, poil à poil, et bientôt après, on les débarrasse même des cils.—Est-ce pour les embellir[194]?

[192] Bulletin de la Société d'anthropologie, 1874.

[193] Bancroft. L'odeur de fauve qu'émettent les Néo-Calédoniens semble persister, malgré tous les soins de propreté.—V. Patouillet, Trois ans en Nouvelle-Calédonie.

[194] Crémony.

Les huttes, en pain de sucre, aux abords encombrés de charognes infectes et de matières fécales, sont formées de gaules ou de branches entrelacées de broussailles et de feuillage, qu'on recouvre de peaux, gazons et pierres plates. Dans la rude saison, nos sauvages se réfugient volontiers dans les cavernes, où ils font de grands feux, et tout en sueur, se couchent sur la pierre fraîche, ce qui leur vaut d'être décimés par les rhumatismes et les pneumonies[195]; une large blessure leur serait moins dangereuse. Ils ne se trouvent à leur aise qu'à l'air libre; ils se sentent oppressés sous un toit, enfermés entre des murailles; ils ne jouissent réellement de la vie que dans leurs expéditions. Quand les nuits sont trop froides, le vent trop glacial, ils se recroquevillent dans un enfoncement, ou fouissent un trou pour y dormir quelques heures.

[195] Helfft, Zeitschrift für allgemeine Erdkunde, 1858.


Jadis, les bisons abondaient dans toute l'Amérique du nord; en troupeaux innombrables, ils parcouraient le continent depuis le Grand Lac des Esclaves jusqu'au golfe de Floride. Mais aujourd'hui la carabine du blanc les a exterminés dans toute la partie du midi, fortement entamés dans les régions septentrionales, et, par cela même, affamé les populations qui s'en nourrissaient.—«Tuez les bisons, disait un gouvernant des Visages Pâles, vos balles feront ricochet sur l'Indien.» Si bien que l'Apache est réduit le plus souvent à «la petite chasse». Son arme la plus dangereuse est l'indomptable patience avec laquelle il immobilise son corps brunâtre derrière des roches ou des broussailles grises[196]. On les a vus se couvrir de mottes herbues qui les transformaient en un bout de prairie; au milieu de yuccas se déguiser en yuccas; en rase campagne s'étendre sous une couverture de laine grise, qu'ils avaient si bien tachetée de terre, que des soldats envoyés à leur poursuite les prenaient pour des blocs de granit; aussi habiles dans ces mystifications que les Bhils de l'Inde[197], ou que les sauvages de l'Australie.

[196] Crémony.

[197] Bastian, Culturvœlker Amerika's.

Malgré toute leur adresse, comme ils sont sans agriculture sérieuse, ni animaux domestiques, le garde-manger de ces malheureux est souvent vide. Aussi ne dédaignent-ils rien de ce qui est mangeable: ils font leur profit des glands, fruits, bulbes, baies et racines, recueillent les mesquites, les courges et certaines fèves qui croissent spontanément. Ils sèment quelques grains de maïs, mais la presque totalité de leur nourriture est animale: daims, cerfs, mouflons, cailles, écureuils, rats, souris, vers et serpents. Nulle fausse délicatesse. On ne devient difficile sur la qualité que lorsque la quantité abonde; il n'est de choix que dans le superflu. Quand la nourriture est à bouche que veux-tu, nos sauvages s'en gorgent, avalent des morceaux énormes. Mais en Apachie, la disette est l'état normal. Le trop court printemps est suivi d'un long et brûlant été; bientôt les herbes sèchent, les herbivores meurent ou disparaissent, et les carnivores sont en peine. On supporte stoïquement la famine, mais après la famine prolongée, la mort!

Quand le pays ne peut nourrir l'habitant, il faut bien que l'habitant se pourvoie ailleurs. Le climat, le sol, transforment en nomades, chasseurs, brigands et voleurs, les Apaches sur le continent américain, les Bédouins et les Kourdes sur le continent asiatique, à peu près sous les mêmes latitudes. Montés sur des chevaux rapides,—ils sont nés cavaliers,—nos affamés vont à la maraude; au nombre de trois ou quatre, rarement plus d'une douzaine,—car il faut vivre en route,—ils traversent d'énormes distances en quête de quelque proie; heureux quand ils tombent sur un maigre herbage où ils trouveront des sauterelles, un lézard, quelque oiseau de rencontre; en attendant, ils grignotent leurs tasajo, lanières de viande desséchée au soleil; ils jeûnent, jusqu'à ce que la bonne Providence les dirige sur une rancheria isolée ou sur une troupe de voyageurs. Ils n'attaqueront à face découverte que s'ils ne peuvent faire autrement, ou si leur supériorité est évidente. Comme le loup ils s'embusquent: ils se cacheront, se blottiront pendant des journées, déguisés en arbrisseau, en rocher, en bille de bois; et, au moment opportun, se jetteront sur leurs victimes, tuant les hommes, emmenant parfois des femmes pour en faire des esclaves, des enfants dont ils tireront rançon ou dont ils feront des brigands; mais avant tout, se saisissant des chevaux et mulets, qu'ils pourchassent devant eux. Avant qu'on ait pu se mettre à leur poursuite, ils ont fui comme le vent dans le labyrinthe des gorges et des cagnons, dans ces déserts de sable brûlant, vrais lacs de feu, «traversées de mort», jornadas de muerte, comme disent les Mexicains. Pumpelly rapporte que, voyageant à travers ces terribles régions et la fatigue lui montant au cerveau, il fut pris pendant plusieurs jours d'un accès de folie. Les ravisseurs sont comme chez eux dans le désert et la montagne, doublent, triplent les étapes. Criblées de coups et de blessures, éreintées, fourbues, les bêtes capturées tombent mourantes devant la tanière des louves et des louveteaux à face humaine, qui les saluent de hurlements joyeux.

Avides, anxieux, aiguisant leurs dents, ils n'attendent pas toujours que les proies soient mortes. Se jetant sur elles, ils les dévorent encore vivantes: les uns coupent et taillent; les autres arrachent les membres et les déchiquettent, à force de bras, sans plus de souci des souffrances de la victime que le civilisé qui gobe une huître arrosée d'un filet de citron; et sans se croire plus cruels que le cuisinier quand il écorche l'anguille qui se tord sous ses ongles. Après avoir calmé les premières fureurs de la faim, ils embrochent quelque pièce au-dessus d'un brasier, mais n'attendent guère, l'avalent encore fumeuse et brûlante, crue en même temps que charbonnée. Les entrailles passent pour délicates bouchées et morceaux d'honneur. Sur la chair de l'animal, tous ont droit égal, mais le chasseur qui l'a abattu, réclame la robe ou la toison.

Ces orgies de la faim qui s'assouvit, fêtes suprêmes de misérables qui risquent si souvent de périr d'inanition, rappellent le grand acte des mystères dionysiaques: initiés et initiées se jetant sur le chevreau, symbole de Bacchus Zagreus, mordant à cru dans les membres tremblants, plongeant des mains sanglantes dans les viscères déchirés, et se disputant le cœur pour le dévorer, tandis qu'il palpitait encore.

Entre les mangeurs de viande crue et les cannibales, la distance passe pour médiocre; aussi les Apaches sont accusés d'anthropophagie. Le fait n'est pas prouvé. Cependant ils auraient un jour répondu que les Puntalis, tribu plus au nord, ne sont pas bons à manger, leur viande ayant un goût trop salé.

En fait d'armes, les fusils, encore rares, n'ont pas tout à fait supplanté la lance et les flèches, appointées avec des morceaux de bois durci, d'obsidienne, de cuivre natif, parfois de fer ou d'une sorte de bronze, lequel aurait la dureté et l'élasticité de l'acier et qui serait obtenu par la fonte du cuivre sur des feuilles vertes. Nous regrettons de ne pas en savoir davantage.


Nos auteurs ne s'accordent point sur le chapitre des relations sexuelles. Il y aurait pour l'animal humain, comme pour les fauves, une saison consacrée aux amours. D'après Bancroft, les Apaches proprement dits se distinguent de leurs voisins plus civilisés par la chasteté qu'ils imposeraient à leurs femmes avant et après le mariage. Ce n'est pas que le mari ne puisse répudier sa femme au moindre caprice, et même se faire rembourser du prix qu'il a payé pour elle; ce n'est pas que la femme aussi ne puisse abandonner son époux; mais alors l'homme délaissé se considère comme ayant reçu un affront qu'il faut laver dans le sang, tout de suite. Sans plus tarder, il se jette à droite ou à gauche, va tuer un homme à la cantonade. Pour la blessure faite à son orgueil, quelqu'un mourra; l'offense était personnelle, la vengeance sera impersonnelle; ce grand enfant ne voit là rien que de simple et de légitime.

D'un autre côté, on nous raconte qu'ils ne connaissent pas le mariage, que les accouplements sont facultatifs, que même en certaines occasions la promiscuité est générale. C'est clair et net, et notre autorité, Schmitz, parle en témoin oculaire. Les deux opinions peuvent n'être pas inconciliables. D'ailleurs il est constant que la communauté des femmes n'est pas absolue. Le chef de bande, au retour d'une expédition de pillage, a le droit de s'adjuger, dépouille opime, une des captives. S'il lui tresse un chiffon dans les cheveux, elle devient la «part du capitaine»; personne ne la touchera s'il ne permet. S'il veut la prendre pour femme à long terme, il lui rompra une flèche sur la tête: par cet acte elle cesse d'être une personne et devient la chose du vainqueur.

Même symbolisme chez les Tatares nomades:

«Kasmak se saisit de la jeune Kalmouke, tira un mouchoir, le lui mit autour du cou, fit voler une flèche au-dessus de sa tête[198]....»