[264] Loi dite Alya Santana, Walhouse, Journal of the Anthropological Institute, 1874.
[265] Jacolliot.
[266] Maha Bharata, Adi Parva.
[267] Duncan, Historical Remarks.
[268] Strabon.
[269] Polybe et Xénophon.
[270] Béthencourt.
Les frères Naïrs se mettent souvent à plusieurs, disions-nous, pour entretenir une femme; quant à leurs sœurs, elles vivent en hétaïres; et par une exception singulière, vrai paradoxe social, il leur faut être mariées pour jouir de la liberté des amours. Observation importante: la conjugalité est ici dominée par la fraternité, ou si l'on préfère, par l'adelphisme: les relations entre époux et épouse, entre amant et maîtresse sont moins intimes qu'entre frères et sœurs. Dans notre milieu, et sous l'influence des «idées acquises», la chose paraît inexplicable et presque contre nature; mais là-bas, on ne suppose pas qu'il puisse en être autrement.
Donc, la mère règne et gouverne; elle a dans la maison pour premier ministre la fille aînée, laquelle transmet les ordres à tout son petit monde. Dans les grandes cérémonies d'autrefois, le prince régnant, lui-même, cédait le pas à son aînée; à plus forte raison reconnaissait-il la primauté de sa mère, devant laquelle il n'osait s'asseoir, avant qu'elle lui en eût donné la permission,—telle était la règle au palais et dans la plus humble demeure du Naïr. Les frères obéissent à leur aînée, respectent leurs cadettes; avec lesquelles, pendant la première jeunesse, ils évitent de se tenir seuls, par crainte d'une surprise des sens. Les relations sont très différentes selon les âges. La langue tamoule, bien qu'elle distingue l'aînée des cadettes, et les cadettes suivant leur rang, n'a pas d'expression répondant à notre mot générique de sœur. Combien d'observateurs superficiels se hâteraient d'en conclure que cette population mal née ne connaît pas l'amour fraternel!
Les fils, cependant, ne sont pas obligés de demeurer avec leur mère, ils ont la faculté de se créer un nouvel intérieur. Qui veut, quitte la maison maternelle, emmenant sa sœur préférée pour lui donner la direction du ménage. La femme qu'il prendra vient en seconde ligne, devra à la belle-sœur soumission et respect. S'élève-t-il un conflit? Au mari de prendre fait et cause contre sa conjointe, laquelle aussi le sacrifiera, si les intérêts de son propre frère sont en jeu. Que l'époux vienne à mourir, aussitôt l'épouse partira avec ses enfants; quels qu'aient été son attachement et sa fidélité au défunt, on ne songera pas même à la garder. L'amour conjugal, chose passagère, pensent les Naïrs, l'amitié entre frère et sœur, chose durable. L'épopée des Nibelungen, sous sa forme primitive[271], témoigne d'un semblable état de choses, qui s'est perpétué en plusieurs pays, notamment en Serbie—à preuve les chants populaires—et chez les Yoroubas d'Abékouta, parmi lesquels les droits du frère priment ceux du mari, et même ceux du père[272].
[271] L'Islandaise. Bachofen, Antiquarische Briefe.
[272] Townsend, Journal des Missions évangéliques.
Sans réclamer contre la coutume qui prévaut aujourd'hui; tout en admettant que nos civilisés ont leurs bonnes raisons de faire ce qu'ils font, il faut reconnaître que la coutume malabare simplifie singulièrement le Code civil et le Code pénal. Nul procès en adultère, en divorce, en séparation de corps ou de biens, aucune difficulté quant aux héritages... Quel allègement!
Mais comment se comportaient les Brahmanes vis-à-vis d'une institution qui renversa leur pouvoir, parce qu'ils avaient voulu la renverser? Pouvaient-ils reconnaître qu'ils s'étaient trompés?—Non, puisqu'ils sont prêtres. Donc ils n'ont cessé de la contester, de la dire bonne, tout au plus, pour des peuples arriérés et des castes méprisables. Tant qu'ils sont, ils se disent plus nobles que le roi, et les Tambourans ne leur vont pas à la cheville. Il suffit aux nobles qu'un Paria s'arrête à trente-deux pas, mais les prêtres et fils de prêtres exigent distance double. Ils se prétendent toujours les souverains légitimes du pays. Avant la conquête anglaise, le Zamorin, par la grâce de Dieu, se croyait l'autocrate et maître absolu... Quelle erreur que la sienne! Le dernier des prêtres lui était infiniment supérieur, si la religion n'a pas menti.—«C'est nous, disaient-ils, quand on voulait bien les écouter, c'est nous qui sommes les vrais rois de droit divin. Ce Tambouri, monarque soi-disant, n'est en fait et en droit qu'un usurpateur. Ces Naïrs, fiers de leurs richesses et des exploits de leurs ancêtres, ne sont après tout que d'impurs Soudras. Quant à nous, êtres d'essence surhumaine, immortels déguisés sous une enveloppe mortelle, nous voyageons sur terre pour voir nos sujets et les faire jouir de nos bienfaits. Certes, nous avons pour eux des bontés, et ne dédaignons point, par quelques gouttes de notre sang précieux, de les élever au-dessus de l'animalité: il sied aux dieux de répandre leurs grâces sans trop regarder où elles vont tomber. Car nous sommes vraiment divins, ayant pour nom Manoushya Devâh, les dieux parmi les hommes.»
Oublieraient-ils qu'ils furent les maîtres du pays, seigneurs temporels et spirituels? Une révolution, il est vrai, les a renversés, mais depuis six à sept siècles seulement. Il n'y a donc pas prescription. Parlant au nom du «Dieu qui vit à toujours», ayant de l'Éternel et de l'éternité plein la bouche, les sacerdots mesurent le temps autrement que de simples laïques, sur lesquels ils ont l'avantage de ne jamais accepter les faits accomplis.—Est-ce que les Brahmanes du Travancore se flatteraient de reconquérir leur antique Kérala? Non, puisqu'ils l'ont déjà fait. Provisoirement, ils ont délégué le pouvoir militaire. Tout jeune noble, en ceignant l'épée qui le fait chevalier, reçoit l'injonction: «Protège les vaches, défends les Brahmanes!» Ils se disent infiniment supérieurs aux autres hommes. On les prend pour tels, et ils n'accepteraient pas honneur et confort: otium cum dignitate? Ils ont enseigné bon peuple: «Si les Nambouris ont quelque déplaisir sur terre, la sainte Trimourti s'irrite dans les cieux», et bon peuple le croit.
«... Les plaines aux pieds des Ghâts émergèrent de la mer, par ordre de Vichnou, qui les légua à ses amis les Brahmanes, sous condition qu'elles rentreraient sous les flots, si elles cessaient d'être régies par des princes issus de semence brahmanique. Le pays tout entier doit servir par ses revenus à l'érection de temples et à des fondations pieuses, d'où son nom sacré de Kerm Baoumi, la Terre des bonnes œuvres[273].»
[273] Duncan, Asiatic Researches, 1799.
Autre légende[274] racontée pour la moralisation des masses: il s'agit des Nagas, ou serpents;—les serpents terrigènes symbolisent la population autochtone. Nous résumons:
[274] Mahabharata, Adi Parva.
«Les Nagas, maudits par leur mère, avaient été condamnés à périr tous. On en faisait massacre, ils allaient être exterminés jusqu'au dernier, quand se présenta le jeune prince Astika, Brahmane par le père, Naga par la mère, investi par conséquent de tous les droits, et de ceux donnés par le patriarcat, et de ceux conférés par le matriarcat. Astika s'apitoyant sur les misérables, obtint leur grâce, recueillit leurs tristes débris. Un Fils de Soleil avait bien voulu infuser de son sang généreux dans la race des ilotes, issue de la Terre: sa descendance brahmanique effectua la rédemption.»
Cette légende, évidemment inventée pour les besoins de la cause, donne la clé de la politique brahmanique: Puisque ces naïves populations matriarcales ne veulent connaître que la mère, nous les fournirons de pères, si tel est notre intérêt. Le patriarcat exploitera le matriarcat.
Mais comment cette sublime aristocratie pouvait-elle s'unir à des Naïres, à peine dignes de leur baiser humblement la main?
Admirez ici la prudence sacerdotale! Il n'y a que des maîtres en casuistique pour sauvegarder si habilement la vertu; il n'y a que des théologiens pour manœuvrer l'orthodoxie, avec tant de dextérité, entre des écueils où sombrerait une morale vulgaire. La loi de Manou enjoint à tout dévot d'avoir un fils, pour que les mânes des ancêtres soient sustentés par les sacrifices funèbres. La loi n'enjoint pas d'avoir plusieurs enfants, mais le permet, dit que les cadets sont issus, non pas du devoir, mais de la volupté... Eh bien, cette lignée surérogatoire, nos saints hommes la voueront au salut des classes inférieures. Puisque la transmission de la prêtrise s'effectue de premier-né en premier-né, les Nambouris marieront leur aîné suivant les rits consacrés. Quant aux cadets, ils ne perpétueront pas la race, ne s'engageront pas dans les «justes noces», mais voudront bien contracter quelques unions de courte durée avec des femmes étrangères; ils honoreront de leur bienveillance quelques filles d'inférieure condition. Un Brahmane donnera de la progéniture à une Naïre, jamais Naïr à fille brahmane. De la sorte, le droit du patriarcat est scrupuleusement respecté, et avec le matriarcat on se met dans les meilleurs termes.
Indifférents à la paternité qu'ils ignorent ou dédaignent de connaître, les Naïrs qui ont un héritage à léguer,—que ce soit un trône, des palais ou des propriétés territoriales,—ont été enseignés par une longue tradition que les prêtres, sorciers très distingués, apportent par leur magie toutes sortes de prospérités aux maisons dans lesquelles ils ont la complaisance d'entrer. Les grandes familles se croiraient amoindries si chaque génération ne leur apportait un influx de sang sacré. Avec reconnaissance, elles accueillent les services des prêtres cadets, beaux fils qui viennent munir d'héritiers les oncles à héritage. Le prince régnant recevait avec faveur les jolis Éliaçin, les faisait rafraîchir, les complimentait, les remerciait du grand honneur qu'ils voulaient bien faire à la maison. Puis il introduisait les muguets de sacristie dans la salle où, parées de leur mieux, les attendaient déjà la «Bibi» et les princesses ses filles. La jeunesse liait connaissance, se divertissait, courait les parties de campagne, roucoulait au clair de lune; le printemps suivant voyait éclore une couvée de petits Tambourans. Et la Bibi n'entendait point être négligée. La veille de ses noces, elle avait été purifiée de ses fautes par un Brahmane[275], lequel avait reçu quatre ou cinq cents ducats pour la corvée. Quand l'époux allait en voyage, il la donnait en garde à des prêtres qu'il remerciait à son retour de leur complaisance extrême[276]. Pedro Cabral raconte[277] qu'à Calicut les deux épouses royales recevaient chacune les attentions de dix Brahmanes; un moindre nombre n'eût pas suffi à l'honneur du souverain.
[275] Mounshi Abdoul Bahaman Khan, dans l'Oriental Christian Spectator, 1840
[276] Thomas Herbert, Voyage, etc.
[277] Collecção de noticias.
La haute noblesse entend toujours être bien pourvue. Et la petite gentilhommerie réclame sa part. Les lévites se résignent... mais qu'il a d'exigences le culte de Brahma! Combien d'actes de sacrifice! Comptons un peu: les danseuses des temples, hiérodules et bayadères, devoir rigoureux, obligation sacrée;—les Tambourettes;—les princesses et les belles de la cour;—les gentes dames et cointes bachelettes de la province. Plus les familles sont de vieille date et de hautes prétentions, plus elles montrent d'attachement à la coutume. Les naturalistes s'étonnent de l'empressement dévoué que mettent les rouges-gorges, hoche-queues et autres volatiles, à élever l'oiselet qu'un coucou leur glisse subrepticement dans le nid. Ici, toute une population sollicite le coucou. Après la petite noblesse, les caciques de village font valoir leurs droits, les gros propriétaires ne veulent point être oubliés, encore moins les bourgeoises enrichies. Les hommes de Dieu font ce qu'ils peuvent, c'est assez. Au moindre fretin suffisent les prêtres de moindre note; aux classes moyennes, les ecclésiastiques d'âge moyen. Encore faut-il ajouter que les dévots personnages, après avoir fait aux bonnes femmes la charité,—là-bas, le don amoureux se demande et s'obtient pour l'amour du Seigneur céleste,—requièrent quelque aumône en argent. Et voyez comment la classe sacerdotale se montre de commerce plus facile que la gentilhommerie! Sous aucun prétexte, un Naïr «de la haute» ne nouerait de relations avec une fille ou une femme du commun; mais un prêtre se met au-dessus de cette faiblesse, moitié faisant la charité, moitié la recevant. Les vieux Nambouris fréquentent les paysannes et artisanes; sans grand zèle, il est vrai, puisque les rustres et prolétaires sont le plus souvent obligés de faire la besogne eux-mêmes. Cependant, à l'arrière de la cabane une petite porte s'entr'ouvre dès que le religieux vient y frapper. Même, on a l'attention de réserver pour son usage exclusif quelques menus ustensiles en métal, car ils ne pourraient manger, boire ni même se laver dans des vases contaminés par le contact des espèces. Permis de toucher à la femme soudra, mais non point à la cruche qu'elle rapporte de la fontaine. Un de ces Brahmanes se plaignait au missionnaire Weitbrecht[278] de n'avoir pas moins de dix épouses sur les bras.
[278] Journal des Missions évangéliques, 1852.
«Ces Brahmes Koulinnes[279] sont des étalons pur sang auxquels il incombe d'ennoblir la race, et de cohabiter avec les vierges de caste inférieure. Le personnage vénérable court villes et campagnes; on lui fait des cadeaux en argent et en étoffes; on lui lave les pieds, on boit de cette lavasse, et on conserve le reste. Après un repas servi de mets délicats, il est conduit à la couche nuptiale, où la vierge l'attend, couronnée de fleurs.»
[279] Dr Roberts, De Delhi à Bombay, Maulaïsseur.
Celles qui ne sont pas admises à tant d'honneur demandent, en toute humilité, la permission de baiser au moins l'organe de l'homme divin[280], la faveur d'avoir, par lui, le front marqué avec une goutte de vermillon[281].
[280] Picart, Cérémonies religieuses.
[281] Tavernier, Voyages, etc.
Toute l'Inde est imbue de la croyance que le sang sacerdotal est doué de vertus régénératrices. Les prêtres itinérants de Siva, connus sous le nom de djaugoumas, sont pour la plupart célibataires. Lorsque l'un d'eux fait à une adepte l'honneur d'entrer dans sa maison, tous les mâles qui l'habitent sont obligés de sortir et d'aller loger ailleurs; laissant leurs femmes et leurs filles avec le saint personnage, qui prolonge son séjour autant qu'il lui plaît[282]. Déjà l'Adi Parva du Maha Bharata abonde en historiettes de grands princes et puissants héros qui vont présenter leurs femmes et leurs filles, ornées et magnifiquement vêtues, à un hermite dévot, riche en pénitences, pour qu'il daigne leur accorder un fils de ses œuvres. C'est, pour commencer, l'auguste Pandou,—c'est le roi Bali,—c'est Vitchitravirya,—c'est Vipaçman,—c'est Djarâsandha,—c'est Bhima,—c'est Khounti bhodja—et il y en a d'autres.
[282] Dubois, Mœurs de l'Inde, Cf. Herbert, Voyage, II.
On croit que nous exagérons?—Eh bien, passons la frontière, et entrons en Birmanie, où les grandes familles ont un directeur de conscience, auquel, avant la noce, elles envoient leur fille: «hommage lui est fait de la fleur virginale», suivant l'expression officielle. La première nuit de l'épousée cambodgienne appartenait ou appartient encore au prêtre, digne homme qui ne se laisse pas ainsi déranger de ses prières pour la première venue. Les nobles maisons reconnaissent le service par des cadeaux généreux et de magnifiques présents; en pareille matière, il n'y a pas à lésiner. Les familles bourgeoises s'y prennent à l'avance pour économiser la somme requise; les pauvres la ramassent par souscriptions, ou de bonnes âmes l'avancent sans intérêt, sachant qu'il leur en sera tenu compte dans l'autre monde[283]. Les îles Philippines possédaient naguère de ces prêtres qu'on payait assez cher pour leur complaisance[284].—Les santons Yézids, qui rendent même service, passent pour des bienfaiteurs publics[285]. En Égypte maint sale et vilain derviche est sollicité par des zélatrices, assailli par une troupe de dévotes[286]. Et dans le Nouveau Monde, au Nicaragua, la fille ne se mariait pas avant d'avoir passé une nuit dans le temple avec le prêtre[287]. Mais arrêtons-nous sur la pente, ce sujet n'est pas de ceux qu'on épuise en une page ou deux; rappelons seulement que, sous l'Empire, les dames romaines se jetaient dans les bras des thaumaturges, qu'elles prenaient pour des êtres semi-divins[288], donnant des plaisirs raffinés et une progéniture supérieure.
[283] Relation chinoise, traduction Abel de Rémusat.—Lassen, Indische Alterthumskunde.—Adolf Bastian.
[284] Démeunier, l'Esprit des usages.
[285] Creagh, Armenians, Koords and Turks.
[286] Mémoires du chevalier d'Arvieux.
[287] Bancroft, The Native Races of America. Andagoya.
[288] Lucien, Alexandre.
C'est ainsi que les Brahmanes dominent toujours, par la religion, un peuple qui avait pourtant réussi à s'affranchir de leur joug politique. Leurs fils sont princes et seigneurs du pays; de génération en génération, leurs bâtards tiennent en main le sceptre du royaume.
Dans les conditions décrites ci-dessus, les enfants qui voient plusieurs hommes se succéder dans la compagnie de leur mère, paraître puis disparaître, s'attachent à leur oncle maternel, comme au vrai représentant de la famille; ils s'attachent à lui bien plus qu'à leur propre père, quand même ce dernier les aurait élevés, rare occurrence parmi les classes élevées.—«Dans la philoprogéniture de nos moralistes européens, tout est étrange pour un Naïr, l'idée et la chose. Il est enseigné dès la plus tendre enfance que l'oncle est plus proche parent que le père; qu'il doit affectionner son neveu davantage que son propre fils[289].»
[289] Rich. Burton, History of Sindh.
A Ceylan, grand déversoir de la population tamoule, le terme d'oncle passe pour plus honorable que celui de père; on s'adresse aux sorciers et danseurs du diable en les qualifiant d'«oncles, oncles vénérés[290]», titre équivalent à celui qui a cours ailleurs de Pères, Révérends Pères.—La «loi népotique» régit la succession au trône de Travancore, bien que le Maharadja se donne lui-même pour un Kchattrya[291]. Même régime chez les Ilawar d'origine cingalaise. Les Tchanar voisins partagent souvent leur héritage par moitié entre fils et neveux. Mais nous n'allons pas énumérer les peuples et peuplades qui, dans l'Inde et hors de l'Inde, règlent la succession d'oncle à neveu, ou sous la forme plus archaïque de mère à fille. Un homme qui perdrait à la fois son fils et son neveu,—supposons qu'ils soient emportés par une épidémie,—passerait pour dénué de sentiment naturel, s'il manifestait autant de regrets pour son fils que pour son neveu, n'eût-il jamais vu ce neveu, eût-il vu naître son fils et lui eût-il prodigué ses soins. Nous avons pris un cas extrême; mais le plus souvent, l'oncle maternel est bien le vrai protecteur des enfants, celui qui, après les avoir conseillés et dirigés sa vie durant, leur lègue son avoir. Dans le langage familier, les enfants appellent l'oncle: «celui qui nourrit», et le père: «celui qui habille». Prise à la lettre, cette désignation serait souvent inexacte, car tel père subvient à la nourriture en même temps qu'à la vêture de ses enfants; mais elle montre combien l'oncle l'emporte sur le père. Le premier «apanage». Le second fait cadeau des «épingles». L'oncle du Malabar distribue ses objets mobiliers aux neveux et nièces par égales portions. Quant à la terre, elle est transmise par les femmes; la mère la lègue à la fille aînée, sauf à celle-ci d'en confier l'exploitation au frère plus âgé, qui répartit les produits entre les membres de la famille.
[290] John Callaway, The Practices of a Capua, or Devil Priest.
[291] Hunter, Imperial Gazetteer of India. Marumakkatayam Law.
Malheur pire que la mort s'il faut aliéner le matrimoine. On n'en a que de rares exemples. La cession est ainsi symbolisée: le vendeur verse sur les mains de l'acheteur une petite cruche d'eau prise à la terre aliénée. Autant que possible ledit matrimoine reste entier à travers les âges; on se garde de le diviser; au lieu de provoquer un partage suivi de morcellement, les frères s'arrangent à vivre dans la «frérière,» ou maison commune.—Quelques auteurs estiment que la succession va des enfants de la sœur aînée à ceux de la deuxième, puis à ceux de la troisième, et ainsi de suite; mais il est plus probable que l'ordre est réglé entre cousins par la date stricte des naissances.
Malgré tant de précautions pour prévenir l'extinction des familles, une rencontre de circonstances malheureuses peut faire tomber un héritage en vacance. Que fera l'homme qui, n'ayant ni sœur ni neveux fils de sœur, n'a pas d'héritier naturel?—Il adoptera une sœur qui perpétuera la famille.—Et si la sœur nouvelle reste sans géniture?—Eh bien, qu'elle en adopte à son tour!
A l'enfant qu'on lui apportera, la matrone tendra ses mamelles, ne seraient-elles qu'enduites de lait. Ce lait, si l'estomac le garde, l'adoption est définitive; mais s'il est rejeté ou si le sein n'est pas pris, il faut se pourvoir ailleurs, chercher autre héritier, autre héritière.
Ainsi constituée, la famille, pour peu qu'elle soit nombreuse, n'a guère pour chefs que des vieillards.—Le Zamorin était le plus ancien d'une parenté qui comptait près d'une centaine de membres. Souvent ses mains affaiblies se fatiguaient à tenir les rênes du gouvernement; et, préférant alors s'adonner à la dévotion, il confiait la direction des affaires à un régent, assisté d'un conseil d'État, toujours composé de cinq princes, héritiers présomptifs, et dont l'âge, par conséquent, se rapprochait le plus du sien. Maintes fois le vieillard appelé au pouvoir n'avait que le temps d'enterrer son prédécesseur, puis s'endormait du dernier sommeil. Ces bonshommes étaient le plus souvent de caractère pacifique; autant de gagné pour le peuple. Sans doute, plusieurs cas d'imbécillité s'étaient présentés, depuis que les souverains ne se poignardaient plus après douze ans de règne, mais on avait oublié de s'en offusquer. Jamais un de ces princes Naïrs n'assassina qui lui barrait le chemin du trône. Ce fait, on n'a pas manqué de le remarquer dans l'Inde, où les dynasties se sont toujours entre-déchirées, donnant aux gouvernés les exemples de frères égorgeant leurs frères, de fils se rebellant contre leur père, de pères empoisonnant leurs fils ou les faisant aveugler. Contraste facile à expliquer: le droit paternel soulève de terribles ambitions, crée des inégalités, des disparates extrêmes entre les plus proches. Le matriarcat, droit égalitaire, n'incite point à haines ni à jalousie, tend à la paix et à la tranquillité, fait les portions égales,—sauf qu'il avantage le plus jeune en quelques endroits.
Somme toute, il y a du bon dans ce Malabar, que ses habitants, avec une ironie dont il ne faut pas être dupe, ont appelé la Terre des Soixante-quatre abus. Autant que la Chine, il mériterait d'être appelé le «Pays de la piété filiale». Dans l'empire du Milieu, toutes les institutions civiles et politiques dérivent du droit paternel; ici, elles procèdent du droit maternel. Tout batailleurs, fiers et orgueilleux qu'ils sont, les Naïrs obéissent sans regret à la mère, assistée de l'oncle et secondée par la sœur aînée; le trio gère la propriété commune, à laquelle les participants rendent compte de leurs faits et gestes; ils ne se croient jamais si grands garçons qu'il leur faille se soustraire à la tutelle de «maman»; tant que tient «la vieille branche», ils y restent accrochés.
Que sont loin de nous ces manières d'être et de sentir! Que de siècles nous en séparent! Et cependant, il suffit de quelques jours pour passer de Londres ou de Paris à Calicut et Cannanore.
Vers la pointe de la péninsule indoue, à la rencontre des Ghâts de l'Est avec les Ghâts de l'Ouest, se dresse le puissant massif des Nilgherris ou Montagnes-Bleues. Les Anglais lui donnent le nom de Hills ou de collines, bien que l'arête faîtière, dont le Dodabetta est le point culminant, ait encore une hauteur de cinq à huit mille pieds au-dessus de la plaine. Grâce à cette élévation, cette région montagneuse jouit d'un climat salubre et charmant; la température moyenne oscille autour de 15 degrés centigrades. Après la saison pluvieuse, l'atmosphère se montre d'une transparence et d'une pureté admirables; la végétation repart, l'herbe monte, des fleurs à puissant coloris tranchent sur les fougères, les arbres sont envahis par des plantes grimpantes.
Les montagnes abruptes se dressent en muraille coupée par de profondes entailles. A la base, des bambousaies et jungles épaisses, retraite des tigres, ours et sangliers. Aux marécages succèdent des prairies, puis on entre dans la forêt. Au-dessus, des rochers à pic. Sur les plateaux, se déroulent des collines aux flancs ombreux, sillonnées de vallons étroits où courent des eaux limpides. On chemine par des parcs et des bosquets, par des sentiers bordés de mûriers et d'églantiers, le long de prairies où se vautrent les buffles; tout à coup, on se voit sur la lisière du plateau. La vaste plaine s'étend au loin, nuancée, selon les cultures et la forestation, de vert, de jaune et de violet, piquée de blanc par les villes, fourmilières humaines, limitée à l'occident par la mer d'azur; au midi montent les Cardamones délicatement bleutées. L'œil s'emplit de suaves clartés, plane sur l'étendue, plonge dans les profondeurs éthérées, contemple l'innombrable variété des formes, des couleurs et des mouvements. Au soir, la divine splendeur qui emplissait les cieux se brise en couleurs éclatantes; l'or et l'orangé, le cramoisi, le ponceau et le vermillon, passent par degrés aux nuances rosées et purpurines. Et quand le soleil s'est engouffré dans l'Océan, la terre fatiguée d'éclat, ivre de lumière, ramène sur ses membres voluptueux les voiles d'une ombre transparente, s'enveloppe de silence. L'atmosphère est d'une rare limpidité, les étoiles semblent être plus brillantes qu'ailleurs[292]; les constellations surgissent, semblables à des volées de lucioles, à des tourbillons de pyrosomes et mouches d'or; l'univers infini, qu'avaient caché les éblouissements du jour, apparaît en son auguste majesté.
[292] R. Burton, Pilgrimage to Meccah.
Sur plusieurs versants des Nilgherris, les malades viennent en de nombreux «sanitoires» se guérir de leurs fièvres et dysenteries. Églantiers, vignes, orangers, pêchers, pruniers, pommiers, poiriers, fraisiers, groseilliers, framboisiers, raves, choux, pommes de terre, toutes les plantes d'Europe[293] prospèrent à côté de l'indigotier et du pavot opiumifère, à côté de caféiers, théiers, et des cinchonas à la bienfaisante écorce. Tôt ou tard, ces cultures et plantations changeront le régime économique et social du pays, modifieront jusqu'à son apparence physique, mais sera-ce pour l'embellir? Quoi qu'il en soit, cette région ne peut manquer de voir son importance grandir, grâce à la salubrité du climat, la fertilité du sol, la diversité de ses produits. Déjà les routes se multiplient, aboutissant à la trouée de Coïmbatour, qui ouvre sur l'intérieur de la péninsule.
[293] Malte-Brun, Annales, 1820.
On nous décrit ainsi les monticoles:
«Race chétive. Les hautes tailles atteignent 1m,58, les moyennes 1m,52; les petites, celles de 1m,42, sont assez nombreuses. Teint foncé. La chevelure, longue et hérissée chez les femmes, tourne au laineux chez les hommes, dont la barbe grisâtre a la rudesse des soies. Bouche petite, lèvres grosses. Poitrine plate, de faible circonférence; épine dorsale quelque peu concave. Longs bras, courtes jambes. Genoux tournés en dehors. Ongles imparfaitement développés. «La race autochtone de l'Inde méridionale, prononce Huxley, a une frappante ressemblance avec les indigènes de l'Australie.» Même profil, même front en surplomb, même chevelure molle et luisante. Arrachez leurs loques, mettez-les tout nus, vous ne les distingueriez.»
Ce portrait, dans ce qu'il a de peu flatteur, s'applique sans conteste aux misérables Iroulas et Couroumbas, aux Cotas à un moindre degré, pas du tout aux Badagas, gros de la population, encore moins aux Todas. Ici, comme en beaucoup d'autres endroits, le genre de vie et l'état social l'emportent sur les questions de race et d'origine. Le signalement, assez correct en ce qui concerne les sylvicoles, devient inexact pour les artisans, faux pour les agriculteurs et bergers.
Les Todas[294] habitent, au nombre d'un millier, la partie supérieure des Nilgherris, en des hameaux clairsemés. Ils se disent les premiers habitants du sol.
[294] Tudas, Toders, Todaurs, Thautawers.
Ils font plaisir à voir. Couleur chocolat clair, comme les montagnards du Béloutchistan. Taille haute, bien proportionnée, de 1m,725 le plus souvent. Membres robustes et musculeux, les extrémités n'ayant rien de la délicatesse et de la gracilité indoues. Traits réguliers. Les yeux bruns, vifs et d'un étonnant éclat, ont une expression pleine d'intelligence, souvent douce et mélancolique, laquelle rappelle le regard du chien. Chez quelques individus, à la moindre surexcitation, les yeux étincellent comme des diamants. Physionomie juive—on n'a pas manqué de découvrir que ces figures, dissemblables à celles des voisins, appartenaient aux descendants des dix tribus perdues d'Israël.—Nez aquilin, lèvres épaisses. Barbe bouclée, chevelure abondante, formant couronne[295]. Le système pileux, remarquablement développé, les distingue de l'Indou[296] et du Dravidien. Leur longévité l'emporte de beaucoup sur celle des Européens, mais on a cru remarquer qu'à manger trop d'opium, ils perdaient de leur fécondité[297].
[295] Caldwell.
[296] Quatrefages.
[297] Caldwell.
Leur ton de voix est calme et grave; chez les femmes un gracieux enjouement remplace la solennité. Ils parlent une langue dravidienne, de forme archaïque, saupoudrée de sanscrit. Habitués à s'appeler et à se répondre d'une colline à l'autre, leur voix est forte et leur prononciation sifflante.—«Le vent parle canara[298].»
[298] Pope, Outlines of Tuda Grammar.
On ne peut qu'être frappé du goût et de la simplicité de leur costume. Ils ont grand air quand ils se drapent dans leur façon de toge qui laisse un bras et une cuisse à nu. Grand dommage qu'ils ne se baignent ni ne se lavent. Les Todelles se tatouent menton, seins, bras, jambes et pieds, les enjolivent de cercles et de carrés, d'anneaux et de bâtonnets.
Le caractère répond au physique. Ils plaisent par un fond de bonne humeur, par leur franchise joviale, la liberté et l'originalité des allures, non moins que par la patience, l'affabilité, la politesse et l'agrément d'une conversation toujours aimable et polie, jamais bouffonne:
«Nous ne pouvions nous empêcher de les aimer, dit Breeks. Ils s'amusaient fort de nos idiosyncrasies britanniques, en riaient sans se gêner, ne se pensant en rien inférieurs à nous.»
Somme toute, les voyageurs ont été très favorables au Toda, au moins tant qu'il était lui-même, et que l'immigration étrangère ne l'avait pas envahi. Mais les missionnaires lui en veulent de ce qu'il n'a mis aucune complaisance à se laisser convertir, parlent de ce peuple comme de «beaux animaux, indolents et fainéants».
«Ils ne cherchent la compagnie de personne, restent immobiles pendant des heures, les yeux perdus dans le bleu, rêvassant à la façon de leurs buffles, n'ayant en fait d'intelligence que de l'instinct.»
Si le niveau intellectuel n'est pas très élevé, au moins la sottise et la niaiserie leur sont inconnues. Tous bâtis sur le même modèle, chacun connaît par intuition les pensées et sentiments d'autrui. D'une simplicité presque innocente, il leur est, ou leur était, impossible de se dérober à une question gênante par une fin de non-recevoir, encore moins par un mensonge; il n'y avait qu'à les interroger pour leur faire dire, bon gré mal gré, tout ce qu'ils savaient.
«Bergers», comme dit leur nom tamil, bergers depuis siècles incomptés, bergers de cœur et d'âme, les Todas sont incapables de prendre autre chose au sérieux que le soin de leurs bêtes; ils disparaîtront avant de s'être intéressés à l'agriculture et à l'industrie. Ils ne vivent guère que de lait, comment penseraient-ils à autre chose qu'aux vaches? Ils ne consomment qu'une très faible quantité de farineux, soutirés aux Badagas, à titre de redevance plus ou moins gracieusement consentie aux suzerains et premiers occupants du sol. Ils ont la tradition que jadis leurs ancêtres se sustentaient de racines, et encore aujourd'hui ils se montrent assez friands des bulbes de l'Orchis mascula. Reconnaissants envers la vache qui les fait vivre, ils n'oseraient la tuer; ils aiment trop leurs taureaux et génisses pour les abattre, ne mangent de leur viande qu'aux banquets funéraires. Ce n'est point que la chair leur répugne en elle-même. Qu'un étranger leur donne de la venaison, ils s'en pourlèchent les doigts, le festin fait date; longtemps après ils se complaisent à en rappeler les incidents.
On s'étonne qu'ils ne se soient pas mis à élever chèvres, porcs, moutons et volailles, à l'instar de leurs voisins. Mais, ils sont bergers de bœufs et rien que de bœufs! Et que ce soit par indolence ou pour autre motif, ils veulent rester ce qu'ils sont.
Pacifique comme pas un, le Toda n'use d'aucune arme offensive ou défensive, ne recourt pas même à la lance, à un simple pieu pointu. Ses ancêtres, cependant, maniaient l'arc et la flèche. On ne le voit pas nouer de lacs, tendre de filets, dresser de traquenards pour y prendre oiseaux ou poissons, et pour chasser le gibier qui abonde aux entours; mais il s'approprie volontiers la proie que les chiens ont forcée. Les exercices violents lui répugnent, il ne s'exerce ni aux armes, ni à la canne ou à la boxe, pas même à la lutte ni à la course.
Aucune répression judiciaire. La seule pénalité connue atteint le débiteur; lorsqu'il tarde trop à rembourser, le créancier le charge d'une lourde pierre au cou pour qu'il porte moins aisément le poids de son obligation. Les disputes sont soumises au prêtre-berger, sans appel. Contre l'invasion des tribus ennemies, contre les attaques des pilleurs et rôdeurs, ces innocents se défendent en faisant la porte de leurs maisons si basse qu'il faut y entrer à quatre pattes. Les enfants, réfléchis comme ne sont pas les nôtres, ne se battent ni ne se querellent, ne se prennent jamais aux cheveux.
Haut montés au-dessus des plaines torrides de l'Inde, les Todas occupent comme une Suisse tropicale; retranchés dans leurs pâturages, entichés de leurs traditions, se complaisant dans leurs coutumes, ils se sont tenus jusqu'à présent en dehors de toute influence étrangère. Ce canton montagneux forme comme une île ethnique, mieux protégée, mieux respectée que si elle émergeait des vastes mers de l'Océan.
Les Badagas[299], que les Todas saluent du titre de beaux-pères, politesse à laquelle ceux-ci répondent en leur passant la main sur la tête, sont les vrais maîtres des Nilgherris. Ils formaient, il y a une trentaine d'années, une population de vingt à vingt-cinq mille âmes distribuées en trois centaines de villages.