[299] Badagan, Baddagar, Badacars, ou Vadaccars, de Vadacu, le nord, appelés aussi Marver, les laboureurs.
Jusqu'à ces derniers temps, ils ne demandaient leur existence qu'à l'agriculture, mais aujourd'hui ils multiplient leurs troupeaux, et prospèrent sous le gouvernement anglais qui ne leur fait payer que des taxes légères.
Les Badagelles manipulent avec soin le crâne des nourrissons qu'elles tournent, frottent et pressent pour mieux l'arrondir. Petite, noirâtre, médiocre en somme, la race est fort inférieure à celle des Todas. Les femmes, laides et pouilleuses, imitent la Fortune des poètes, en ce qu'elles portent longs les cheveux de devant et se coupent ras ceux de derrière. Les filles signalent leur entrée dans la nubilité en se barbouillant le visage d'une boue épaisse. Les hommes ne se tatouent pas; le principal ornement de leurs épouses consiste en pointillés sur le front, dont les signes bizarres figurent parfois un masque, celui d'une divinité sans doute. La marque est obligatoire au front, facultative aux épaules, aux seins et autres parties du corps qu'on voit fréquemment illustrées de croix,—rien de chrétien,—de soleils à huit rayons, ou de neuf ocelles en carré, représentant chacun quelques centaines de ponctions, tous stigmates en relation avec le système des castes.
L'esprit des castes n'est pas nécessairement celui de l'envie à l'égard des classes supérieures. Ayant à peine la conscience de leur infériorité vis-à-vis de qui que ce soit, les gens sont tout entiers au sentiment de leurs énormes avantages sur les individus moins bien placés. Les Todas qui se subdivisent en cinq castes entre lesquelles il n'est pas de mariage, ont pour le Badaga un mépris que le Badaga rend au Cota, le Cota au Couroumba, le Couroumba à l'Iroula, et l'Iroula à quelque brute. Et les Badagas eux-mêmes de se partager en sous-castes. Pour atteindre à la première, il faut gravir dix-sept degrés.
Un patrice Chittré, pressé par la faim, avisa de s'asseoir à côté d'un populacier qui était à manger son repas. Terrible fut le scandale. Le personnage oublieux à ce point du décorum fut mis au ban de l'opinion, obligé de s'aller noyer. Ce Chittré appartenait à la caste troisième.—Jugez de l'orgueil affiché par les deux premières! Un de la Pretintaille querellait des «espèces», quand il se sentit rudement secoué par un de ces manants, saisi par le collier, orné du lingam nobiliaire. Stupéfait, muet d'horreur, le gentilhomme prit un couteau et s'ouvrit la poitrine. Depuis ce tragique événement, sa famille passa pour déchue, et ses descendants n'épousèrent plus que Badagots et Badagottes de bas lignage. Autre exemple: Tout un clan fut dégradé, parce que le fils du chef, amoureux d'une roturière, avait goûté à une viande qu'elle lui présentait.
Caste à part, les Badagas se montrent courtois envers leurs égaux, affectueux envers les frères et amis, déférents envers les vieillards, tendres et affectueux pour les enfants.—Revers de la médaille: on les accuse de fausseté envers les étrangers, on leur reproche l'avarice et la dureté, des agriculteurs vices mignons. L'abus du chanvre et de l'opium les rend facilement paresseux, inféconds, frivoles et légers, incapables de longue attention, les énerve de corps et d'esprit.
Nous ne saurions les dire bons ou mauvais. S'il est difficile de formuler un jugement définitif sur un individu, combien plus lorsqu'il s'agit d'organismes collectifs! Il est aisé de louer, de blâmer les peuples, nations et tribus, quand on ne les connaît pas, mais, après les avoir pratiqués, qui oserait?
Nous serons brefs sur les Cotas[300], lesquels tiennent le milieu entre les Badagas déjà laids, et les Couroumbas encore plus laids.
[300] Kutas, Kothurs, les tueurs de vache, Kohatars.
Au nombre de deux mille et plus, ils habitent aux entours des Badagas agriculteurs, auprès desquels ils s'emploient comme tisserands, charpentiers, forgerons, orfèvres, maçons, ouvriers généralement quelconques. Ils se livrent à quelques petites cultures, élèvent quelques bestiaux, mais jusqu'à ces derniers temps n'osaient les multiplier, chose que Todas et Badagas, leurs puissants voisins, ne voulaient permettre.
Pauvres en beurre et fromages, pauvres en produits du sol, ils connaissent la faim autrement que par ouï-dire. Aussi leur grande fête de mars, au commencement de leur année, est célébrée par une forte mangeaille, mieux que cela, par une agape, conçue dans l'esprit communiste. Chaque famille apporte des provisions, contribue à une collecte pour acheter dans la plaine des grains, des légumes et du sucre. Ces victuailles sont exposées devant le hangar qui tient lieu de temple. L'officiant supplie les dieux de nourrir le peuple jusqu'à la moisson nouvelle, fouit un trou qu'il garnit de feuilles, y dépose les aliments tout préparés, afin que la Terre les bénisse, et leur communique les vertus du croît. Il les distribue à l'assistance, présente à chacun sa part. Bienvenus sont les passants et étrangers. On mange et boit gaiement, puis on danse autour d'un grand feu jusqu'à minuit. Le lendemain et jours suivants, jusqu'à pleine lune, on se donne plaisir et bon temps. Avant de retourner à leurs occupations accoutumées, les artisans prennent le temple pour atelier, et chacun y fabrique un produit de son industrie. En toute chose, il s'agit de bien commencer.
Passons aux Couroumbas[301] qui, au nombre de deux mille environ, habitent la jungle, les endroits les plus malsains de la forêt, les marécages qu'une chaleur torride assèche et empoisonne. On les a souvent comparés aux Weddas[302]. Nourris d'une façon misérable et même répugnante, ce qui étonne, ce n'est point qu'ils soient chétifs et rabougris, mais qu'ils vivent âge d'homme et même perpétuent leur race. On prétend qu'ils tombent malades s'ils séjournent dans un pays salubre, que nul étranger ne dormirait dans leurs camps sans être attaqué de fièvre.
[301] Ou Couroumunbars, mot qu'on explique par les têtus ou opiniâtres.
[302] Vyâdha, chasseur.
Autour de leurs huttes, des lopins de terre portent comme à regret quelques racines et de pauvres légumes. La terre ne manquerait pas à fertiliser et assainir: cependant, aux moissons certaines, ils préfèrent le gibier incertain. De temps à autre, ils incendient un coin de forêt, grattent la surface avec une houe de rien, ou avec un bâton pointu. Dans le sol ainsi fouillé, ils déposent des semences qu'ils ont mendiées, ou obtenues comme salaire de leurs petits travaux et services; mais ils n'auraient su les prélever sur la récolte précédente, encore moins les acheter, car argent ni monnaie ne sont pas de leur compétence. Les grains mûrs, une bande d'amis va en faire cueillette; la horde envahit un champ, pille et gaspille. Après la saison d'abondance, les familles se dispersent à la recherche de baies et racines, à la chasse du cerf tacheté, du chat sauvage, des serpents et insectes qu'ils sont habiles à surprendre, prompts à croquer. Ils recueillent de la cire et du miel qu'ils vont échanger chez les voisins.
La plupart des petites compagnies se mettent sous la conduite d'un chef qui fonctionne comme arbitre et apaise les disputes. On le salue en laissant tomber la tête contre la poitrine, et il fait le geste de la relever en la prenant entre les mains.
Volontiers bûcherons, ils manient avec adresse la hache et la serpe, éclaircissent les taillis, équarrissent le bois, travaux qu'ils préfèrent à tous autres. Quand la faim presse, les hommes et les femmes se séparent; ces dernières vont dans les villages todas et badagas mendier mets avariés, déchets divers, jusqu'à l'eau dans laquelle a cuit le riz; en retour, elles se chargent de petits ouvrages, comme moudre et vanner les grains. Les maris et les garçons s'enfoncent dans la jungle, séjour de prédilection, refuge dans l'adversité, premier et dernier asile. Tout en chapardant par-ci par-là, ils exercent l'office de bouffons, conjureurs de tigres, sorciers et diseurs de bonne aventure, ressemblant en cela à nos Tsiganes qui vivent aussi des produits de leurs petites industries et surtout de maraude, vagabondant de village en village, de forêt en forêt. Des Couroumbas, craints autant que méprisés, le nom est venu à signifier méfait, méchef et maléfice:
Cruelle envers tant d'autres Primitifs, la civilisation n'a point été mauvaise à ces pauvres Couroumbas. Elle transforme ce chasseur en bûcheron, et ce bûcheron en charpentier; le mendiant passe gagne-petit, puis domestique. Ils vont s'engager dans la plaine, où une vie plus aisée et des mœurs plus douces les forment et dégrossissent. Les employeurs se montrent satisfaits de leur service. Sauf que la physionomie typique ne change pas d'une génération à l'autre, que les membres restent quelque temps assez grêles,—l'ossature se modifiant moins vite que la chair,—on les reconnaîtrait à peine. Plus de ventre en marmite, plus de salive découlant des lèvres, plus d'yeux injectés, ni de bouche béante. Quelques-uns se sont habillés, ont remplacé par des ornements plus coûteux les graines rouges, les bracelets en fer mal forgé, les chevillets de laiton ou de paille tressée. On s'émerveille de voir un travail plus régulier, une nourriture plus abondante et saine transformer si promptement l'extérieur de ces hommes et jusqu'à leur physiologie.
Au pied des Nilgherris, presque perdus dans les hautes herbes du marécage, grouillent les Iroulas, plus noirs[303], chétifs et malsains même que les Couroumbas, avec lesquels on pourrait facilement les confondre, sauf que ces malheureux ne s'adonnent à aucune culture, si misérable soit-elle. Ils fabriquent des nattes d'osier, des paniers de bambou, des corbeilles de jonc, qu'ils vendent dans la plaine, échangent pour du menu grain, du sel et du poivre long; ils cueillent des baies et des fruits, mangent des racines, attrapent des insectes et reptiles, des œufs, des petits oiseaux:—ils n'ont pas même d'arcs et de flèches. Pendant deux ou trois mois les pousses du bambou sont leur grande ressource; rat, chat ou renard, tout ce qu'ils peuvent mettre sous la dent est de bonne prise, même la charogne. La jungle impose son caractère à tout ce qui y vit, à tout ce qui en vit; aussi les tient-on pour vils entre les vils, pour misérables entre les misérables.
[303] Iroula, noirceur, obscurité, grossièreté, barbarie. Dictionnaire tamoul.
A l'instar des Couroumbas, ils se produisent comme bouffons, bateleurs et comédiens, et on les paye en jus de palmier qu'ils boivent avec excès. Dans leurs représentations, ils mettent en action certains épisodes obscènes, et particulièrement les aventures du Krichna Govinda séjournant parmi les bergères. Il n'en a pas fallu davantage pour qu'on les enrôlât parmi les Vichnouïtes, en opposition aux Badagas qui professent le sivaïsme.
Pour toute vêture, les Iroulas s'entortillent un chiffon autour des reins; à défaut d'étoffes, les femmes recourent ou recouraient à quelque feuillage, ce qui ne les empêche de tenir aux ornements. Avec de la paille, ils tressent leurs cheveux en coiffure fantastique; encore avec de la paille, ils adaptent aux oreilles, au cou, aux poignets et chevilles, des gourdes sèches, contenant des noisettes et petits cailloux qui tintinnent au rythme de leurs mouvements.
Nus comme la Vérité, ou à peu près, ils semblent incapables de mentir, incapables de déguiser leurs sentiments; et la déclaration de ces misérables est mieux crue que toutes les affirmations d'un Hindou, que tous les serments d'un Brahmane. Les théoriciens du Progrès expliquent-ils le pourquoi et le comment de cette anomalie?
Contrairement à ce qui se passe ailleurs, les veuves, fort recherchées par les jeunes gens, se remarient plus facilement que les veufs. Les parents se montrent affectionnés à leur progéniture, laquelle le leur rend bien. Les enfants prennent le nom d'un grand-parent; souvent ils attendent sa mort pour se faire appeler comme lui.
Très attachés à leur genre de vie, à leur race et au sol qui les a vus naître,—où le patriotisme va-t-il se nicher?—les Iroulas tiennent à dormir leur dernier sommeil en famille. Qui meurt à l'étranger demande à être déposé dans une fosse à part, espérant qu'un ami recueillera pieusement ses os, ira les réunir aux autres, dans l'ossuaire de la tribu, tout au milieu de la forêt native.
Ainsi s'étagent sur les flancs des Montagnes Bleues diverses populations caractérisées par leur habitat, leurs occupations et leur nourriture. En haut les Todas, exclusivement bergers et galactophages,—puis les Badagas, agriculteurs, qui ont aussi des troupeaux et ne dédaignent pas la chasse.—Viennent ensuite les Cotas, petits ouvriers et artisans, et enfin les sylvicoles, Couroumbas et Iroulas, essentiellement chasseurs, mais vagabonds aussi, voleurs et artistes, mendiants et sorciers.
Et leurs demeures?
Les Iroulas gîtent dans la jungle, en des bauges; s'abritent dans une caverne ou sous une saillie de rocher; se font des paillotes et gourbis.
Les Couroumbas se logent un peu mieux. Ce qu'ils appellent un village, nous le dirions à peine un hangar. Une chaumine, longue de dix à douze mètres, haute de cinq pieds environ; les parois, des bambous entrelacés de broussailles. Comme porte, une ouverture qu'on ferme la nuit par une claie ou quelque fagot. Sous le toit commun, chaque famille jouit d'un carré où l'on s'accroupit, car il n'y a pas la place de s'étendre. Pour batterie de cuisine, une demi-douzaine de plats et de gourdes. Faire bouillir le riz, luxe tout récent; naguère encore, on le grillait sur une pierre rougie.
L'habitation toda, déjà plus civilisée, peut passer pour luxueuse en comparaison. Chaque famille a la sienne, toujours ombragée par des arbres séculaires, se composant essentiellement d'un toit en paille, de forme ogivale, percé d'une ouverture pour le passage de la fumée. L'espace abrité, large de cinq à six mètres carrés, haut de sept pieds à la partie centrale, doit suffire à cinq ou six personnes; lesquelles entrent et sortent par un trou de ratière, ras le sol. Cette habitation est nommée mand ou parc, d'après l'enclos à côté, où les animaux piétinent à mi-jambe dans les bouses accumulées.
Le village badaga, longue maison élevée en bois et argile, recouverte de roseaux et branchages, avec un auvent sur toute la façade qui peut avoir cinquante mètres de long, est spacieuse et confortable relativement. Jamais elle ne regarde le nord-est.
Le missionnaire Metz, qui les prêcha et évangélisa pendant une quarantaine d'années, avec plus de zèle que de succès, explique leur nom par «Gens du nord»; il suppose que leur immigration remonte à trois siècles, et qu'ils sont originaires des montagnes de Mysore. On en a inféré qu'ils ont une origine scythique, et l'hypothèse a presque acquis l'autorité d'un fait. Elle ne nous gêne point,—mais le nord mentionné par la légende est-il celui des géographes? «Au nord, disent les Badagas s'élève le Kaylasa, notre Mérou et résidence de Siva; au nord l'infini ouvre sur le royaume des Ombres. De quatre hommes envoyés vers les points cardinaux, trois revinrent, mais non pas celui qui avait marché sous le regard de l'Étoile Polaire.» Chez les nations chrétiennes, le mot d'Orient suggère une vague idée de Paradis et de jardin d'Éden. Pour les Badagas, tout ce qui est grand et puissant vient du septentrion; la Mère des Vaches-déesses habitait l'Am nor avant d'aller chez les Todas. Est-ce que les ancêtres Badagas n'auraient pas suivi la vache? Ne seraient-ils pas sortis du Paradis? Entre les invisibles monts du Kaylasa et du Kanagiri coule le fleuve redouté, limite entre le monde des vivants et le monde des morts. Les Badagas n'aiment pas à regarder de ce côté.
Chaque famille dispose de trois chambrettes, dont la première, sur la rue, s'ouvre facilement aux amis et voisins. Elle donne accès à un réduit avec baignoire qui ne chôme guère, tout Badaga ayant la louable habitude de s'octroyer un bain avant le repas de midi. Une pièce latérale contient le foyer et la réserve aux provisions. Elle est inaccessible à quiconque n'est pas du ménage. Même l'épouse n'y saurait entrer quelque temps avant et après ses couches; on craindrait que son état de faiblesse, que l'impureté dont elle passe pour être affectée, n'amoindrissent les vertus du feu, ne diminuent la vertu nutritive des aliments.
Pour cette même raison, et autres analogues, l'abord de la fruiterie commune est interdit aux étrangers, lesquels pourraient la contaminer de leur souffle, refusé aux villageoises qui pourraient être porteuses d'influences débilitantes. Le lait est l'objet de précautions extraordinaires, imitées des Todas; on n'oserait le bouillir, ni le mettre sur le feu, de peur de causer des inflammations à la vache; ce qui, en parenthèse, explique l'origine du fameux précepte mosaïque: «Tu ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mère[304].» Les veaux premiers-nés sont tenus dans une étable spéciale, pour être mieux protégés, contre les malices des jeteurs de sorts. Un prêtre seul a droit de goûter au lait de la vache primipare. Les Badagas, Sivaïtes, disions-nous, adorent leur dieu sous la forme du taureau Bassava[305]. L'attachement, qu'ils portent à leurs troupeaux, sans égaler celui des étonnants Todas, constitue une religion véritable, un culte passionné même fanatique. Il y a quelques années, les Cotas des environs voulurent posséder eux aussi du gros bétail, clos en des pacages, mais force leur fut d'abandonner ce projet, sous les menaces des Todas et des Badagas. Ces peuplades dévotes ne pouvaient supporter l'idée qu'une race impure s'arrogeât un droit de propriété sur des animaux d'un sang aussi pur que taureaux et génisses; elles ne pouvaient admettre que des hommes de vile extraction et d'ignoble vie usurpassent les saintes fonctions de trayeurs de vaches. Chose fort pénible que de voir le voisin s'enrichir! Les compères Couroumbas sont aussi de cet avis, s'il est vrai qu'ils ont tué des camarades coupables de s'être, à la façon des hamsters, creusé des caches à provisions.—Mais, sans doute, les enfouisseurs qui ne voulaient point partager leur abondance avaient, en temps de disette, vécu sur l'association. Prenant sans rendre, ils se comportaient en voleurs de la pire espèce, et leur exécution était légitime, autant que celle décrétée à Jérusalem par les apôtres contre Ananias et Saphira[306], les faux dévoués. Fourbe et traître, qui, dans la vie communautaire, sournoisement s'amasse un magot.
[304] Exode, 23, 19.
[305] Ou Barsappa.
[306] Actes des Apôtres, V.
Le Couroumba qui prend femme se fournit d'une pièce d'étoffe neuve à offrir en présent. Avec les amis et amies, on mange plus copieusement que d'habitude, on danse et on s'amuse, on se baigne de compagnie, puis, tout est dit.
Quant aux Iroulas, ils se marient devant une fourmilière, sans doute pour gagner par son influence une puissante fécondité, une postérité innombrable. Après avoir allumé un morceau de camphre, le futur passe une ficelle au cou de l'épousée et l'emmène. Un somptueux dîner de noces coûte rarement plus de deux francs cinquante.
Pour ce qui est des cérémonies nuptiales, les Badagas, non plus, ne déploient pas un luxe exagéré. Chez la fiancée on danse et se divertit; quelqu'un lui jette, en présage de bon augure, une potée d'eau sur la tête, sa belle-mère lui met un collier de perles argentées. En un jour réputé propice, elle est escortée à sa maison nouvelle, y entre sous des rameaux fleuris; les parents la remettent à qui de droit, se lavent les mains et s'en vont, abdiquant ainsi toute responsabilité.
Si le futur est trop fier pour aller lui-même quérir sa promise, on prend la peine de la lui conduire. Elle se prosterne devant le nouveau seigneur et maître qui lui pose flegmatiquement le pied sur la nuque, en disant: «Longue vie je te souhaite! Apporte-moi de l'eau!»—Elle obéit, revient avec une cruche pleine, et affaire terminée. Cependant, elle n'aura droit au titre officiel d'épouse qu'après avoir mené à bien une première grossesse. Si elle porte son fruit pendant sept mois sans qu'accident survienne, on procède au mariage définitif. Un repas réunit les deux familles, après lequel le père prend le bras à la jeune femme qui se lève, appelle l'attention, montre son ventre rebondi. Le jeune homme s'avance,—«Permets-tu que je passe ce cordon au cou de ta fille?—Oui!» répond le beau-père. Le cordon passé, les «justes noces» sont accomplies; l'enfant sera reconnu pour légitime. On apporte un plat; parents et amis y déposent des piécettes. Tel jeune homme, difficile à satisfaire, tente trois, quatre épreuves avant de trouver chaussure à son pied. Après les mariages à l'essai, il y a les mariages temporaires; et comme si tout cela ne suffisait point, les divorces sont d'une extrême facilité[307].
[307] Metz.
Telles sont les formes ordinaires du mariage, mais la plus considérée est celle du rapt, qu'ambitionnent les filles romanesques. Les premières épousailles avaient, en effet, lieu de cette façon; hache en main, nos arrière-grands-pères obtenaient la main de nos arrière-grand'mères. En matière de femmes, longtemps l'axiome fut indiscutable; «La propriété, c'est le vol.»
Le jeune Badagot qui n'a pu obtenir la personne de son choix, fait assavoir qu'il l'aura ou se suicidera. Ce qu'entendant, des amis le mettent à leur tête, au besoin, vont chercher du renfort chez les Todas, reviennent avec une bande de robustes gaillards. L'enlèvement réussit le plus souvent; si la belle, par hasard, ne trouvait pas l'aventure de son goût, elle aviserait bientôt à s'empoisonner.
Si la femme avorte, les époux, afin de prévenir la répétition de ce malheur, s'adressent à nous ne savons quel dieu, lui offrent des noix de coco, lui promettent un petit parasol d'argent; la femme présente à Siva des ex-voto, s'engage à lui dresser une pierre levée, comme celles qu'on rencontre fréquemment dans le pays. A ce propos, les charrues mettent souvent à nu des hachettes en silex que les Badagas prennent pour une production naturelle du sol, «jeu de la Nature».
La femme inféconde, dont le ciel persiste à ne pas exaucer les vœux, engage son mari à faire une adoption, laquelle s'effectue par un curieux symbole: le père passe la jambe par-dessus la tête de l'enfant qu'on vient de lui apporter. D'ordinaire, la bréhaigne va chercher sa cadette, la fait accepter pour épouse en second; autrement, elle irait porter sa honte et son chagrin dans la maison paternelle; heureuse encore si vient l'y prendre quelque veuf avec famille à élever, ou quelque vieillard sans ménagère.
En tout état de cause, le conjoint conserve la prérogative de renvoyer la conjointe qui aurait cessé de plaire, fût-elle féconde; libre à lui de convoler en autant de noces nouvelles qu'il voudra. Il use rarement de ce droit, et, si la première alliance a donné lignée, il se tiendra pour satisfait. En somme, les liens du ménage n'entravent pas d'une façon gênante les mouvements ni du Badaga ni de la Badagelle. La mariée, si elle se déplaît au logis, peut s'en aller, pourvu qu'elle abandonne les enfants. Le mari, lui restituera les quatre sous qu'elle peut avoir apportés; elle retourne tranquillement chez son père, et attend les propositions de nouveaux amateurs.
L'épouse incomprise menace parfois de s'ôter la vie; menace qu'on ne traite pas à la légère, car on se suiciderait facilement, chose insolite chez les primitifs. A ces dames, à ces demoiselles il coûte peu de cueillir du pavot, de le sucer, pour s'endormir du dernier sommeil. Elles prennent de cette médecine: la fille, si on prétend lui imposer un mari qui ne lui agrée point; la femme, si elle veut se faire regretter.
De temps à autre, des veuves se font une belle réputation en s'étranglant sur la tombe de leur défunt. C'est mourir glorieusement, et l'on y gagne d'être invoquée par les épouses comme divinités tutélaires. Les Chinoises ont de ces idées-là.
Todas et Todelles, gens prudents, ne se marient non plus qu'à bonnes enseignes. Faut d'abord que le jeune homme règle avec le beau-père; or, les femmes sont chères là-bas. S'est-on accordé, futur et future sont mis sous verrou. La belle-mère passe des vivres. Après vingt-quatre heures elle débarre, et si le proposant n'a pas su plaire, il reçoit son congé, en attendant les quolibets des camarades.
Si on se convient de part et d'autre, le beau-père, en signe d'adoption, pose le pied sur la tête[308] du garçon, comme s'il déclarait: «Tu es mon fils, tu t'es trouvé à mes pieds, comme le petit tombé aux talons de la mère qui vient d'accoucher.» Cet hommage est exigé du jeune homme une seule fois, mais la femme le devra présenter, en mainte occasion, à ses beaux-parents, aux vieillards de la maison, aux frères du mari. Tous lui mettront le pied droit, puis le gauche sur la nuque; ensuite, l'homme le plus âgé de la maison la relèvera, en lui touchant le front de la main droite, autre signe d'adoption.
[308] Cérémonie dite de l'Ada Buddiken.
Par cet acte symbolique, l'étrangère acceptée comme fille par ceux qui ont autorité dans la maison, se reconnaît la servante, l'humble servante, voire «la fille à tout faire». En effet, la polyandrie règne chez les Todas, comme au Tibet et au Petit-Tibet, comme chez les Courgs, Naïrs et Tayeurs du Malabar, comme chez les Cingalais et tant d'autres. La polyandrie todique a gardé distinctes les traces de l'antique adelphogamie, en vertu de laquelle tout un groupe de frères épousait tout un groupe de sœurs. Le fils aîné fait son choix, prend la fille qui lui convient. A mesure que les cadets atteignent la majorité, ils acquièrent droit conjugal, deviennent conjointement responsables du parfait payement de la somme consentie au beau-père. La ménagère, littéralement mise en actions, vit tour à tour pendant un mois avec chacun des associés, lesquels se répartissent les enfants comme suit: le chef de la communauté prend l'aîné, le deuxième frère prend le deuxième mioche, et ainsi de suite. Détail significatif, tous les oncles sont traités de «petits pères». Génitrices, géniture et bétail, tout est commun dans le mand; la femme étant possédée, et ne possédant rien.
Pour s'être approprié l'épouse et son croît, lesdits sociétaires n'ont pourtant pas acquis la jouissance exclusive de sa personne. En compensation de sa multiple servitude, elle a droit, pour son compte particulier, à prendre un cavalier servant; le plus souvent, quelque jeune homme qui n'a pu trouver à se marier, par suite de la paucité des partis. La plus grande harmonie règne d'ailleurs dans ces familles étrangement composées[309]. On prétend même qu'il est loisible à la Todelle de se donner autant de sigisbés qu'on lui impose d'époux, lesquels se traiteraient toujours courtoisement. La chose mériterait abondantes confirmations; sur une pratique paradoxale on devrait prodiguer les détails. Malheureusement, la pudeur britannique s'y est opposée, les auteurs[310] qui nous donnent ces précieux renseignements ne le font qu'à regret, sèchement, brièvement, en protestant qu'on ne saurait s'appesantir sur pareilles immoralités; d'autres se bornent à dire qu'on ne peut même mentionner les turpitudes dont ces créatures se rendent coupables, turpitudes qui probablement ne sont autres que des unions entre frères et sœurs, entre demi-frères et sœurs, tout au moins[311].
[309] King.
[310] Hough, Harness.
[311] Marshall.
Ce n'est pas que les Todelles ne pensent être modestes et convenables autant que qui que ce soit. Seulement elles avaient libellé à leur guise le Code des convenances et la Civilité puérile et honnête. Elles mettaient de la réserve, voire de la pruderie, à ne se laisser approcher par personne autre que leurs maris et leurs galants; même elles se récriaient si des proches frôlaient leurs habits. Cela se doit dire au passé, car depuis que messieurs les étrangers affluent dans ce pays si beau, si salubre, on entend dire que les Todas, généreux et désintéressés quand ils ne connaissaient aucun argent, mettent de l'eau dans leur lait qui a cessé d'être exquis, mendient des sous, des cigares et de l'eau-de-vie; que femmes et filles, adonnées à une vile prostitution, sont rongées par les maladies syphilitiques. Comme toujours, il a suffi que les civilisés se montrassent pour avilir et empoisonner les populations qui les avaient accueillis avec amitié et bonne volonté.
Nous disions donc que, dans les temps jadis, l'aîné, en achetant une fille, acquérait, pour la communauté dont il était chef, le droit de prendre dans les prix doux toutes les cadettes, à mesure qu'elles devenaient nubiles. Cependant, la seconde était plus particulièrement attribuée au second frère, et ainsi de suite. Dans ce système de «fraternité matrimoniale», terme de Lubbock, ou pour employer le langage de Linné, dans cette adelphogamie polyandro-polygynique, chaque femme avait plusieurs maris, tous frères, et chaque mari plusieurs femmes, toutes sœurs. Mais, par la suite des temps, des restrictions s'introduisirent. Se trouvant suffisamment pourvus avec une femme collective, les époux permirent aux belles-sœurs de se marier au dehors. Les temps étaient durs, on visait à l'économie; trois hommes voyaient à se contenter de deux filles, ou cinq de trois. Trop haut cotées par leurs auteurs, ces dernières devinrent de difficile défaite; comme chez les Khonds, les Radjpoutes et tant d'autres, s'introduisit l'abominable infanticide féminin. Naturellement, la mère ou ses amies étaient chargées de l'odieuse besogne. On interrogeait une Todelle, qui répondit:
«Nous ne tuons jamais les garçons. Pour les filles, c'est différent, et encore, ne tuons-nous que des fortes et robustes, mais quant à toucher aux malingres ou déformées, ce serait péché!»
Des rachitiques ou mal venues, il n'y en avait guère, cependant. Donc, on gardait l'aînée, mais on se défaisait de la plupart des autres, qu'une vieille étouffait dans du lait, ou avec un linge, ou qu'elle déposait à la porte de la grande étable pour que les animaux, à leur sortie tumultueuse, les écrasassent sous les pieds. Les petits cadavres étaient enterrés, jamais brûlés. Certes, il y a des malthusiens autres que les ouailles du Révérend Malthus, apôtre de l'Évangile selon Manchester.
Le gouvernement anglais interdit sévèrement l'infanticide. Marshall, après recherches minutieuses, déclare que ce crime a disparu, constate un fait singulier: la natalité féminine, loin de balancer, ou à peu près la natalité masculine, n'atteint que la proportion de 70 pour 100; anomalie qu'il explique par la prédominance que de longues générations auraient donnée aux familles qui produisaient, par hasard, moins de filles que de garçons. La tendance aurait été fixée et nous aurions, dans les Todas, une variété productrice de mâles. Du reste, le même fait se présenterait, dit-on, dans tous les pays d'infanticides féminins. On croit avoir des raisons suffisantes pour affirmer qu'en pays de polyandrie, il y a excès de naissances masculines; excès de naissances féminines dans les contrées où règne la polygamie. La nature semblerait s'accommoder à nos caprices. Ces problèmes ne sont qu'indiqués, la démographie ne possède pas des documents suffisants pour les résoudre. Quoi qu'il en soit, la peuplade diminue constamment, et nombreuses sont les raisons qu'on assigne à cette décroissance. Une période est assignée aux espèces animales et végétales: la famille Toda a fait son temps.
Le système adelphogamique s'en va, lui aussi; présentement, il n'est Toda tant soit peu à son aise qui ne veuille avoir sa femme à lui tout seul; le mariage polyandrique n'est que pour les plus indigents. Cependant le lévirat, dernier corollaire de cette coutume, le lévirat que l'histoire de Booz et de Ruth a rendu familier aux juifs et aux chrétiens, reste en vigueur aux Nilgherris, où la veuve a toujours le droit de se faire épouser par un beau-frère. De manière ou d'autre, celles qui ne sont pas trop défraîchies, trouvent à se remarier, et la veuve de trente ans, qui refuserait de convoler en noces nouvelles, serait montrée au doigt: «Elle est folle!» dirait-on. Il faut dire que jamais Toda n'a maltraité Todelle. En pays de polyandrie, un mari butor ou brutal est chose inconnue. Cette remarque n'est point pour faire l'apologie de l'institution.
Les mariages entre proches n'ont eu aucune fâcheuse conséquence pour cette peuplade, laquelle, pratiquant l'endogamie la plus étroite depuis des siècles, jouit d'une constitution athlétique, d'un physique agréable, est renommée pour la douceur des mœurs, la paix et la tranquillité de son existence.
A la mort du père, le bétail est partagé entre les fils par égales portions. La maison va au plus jeune, qui logera et entretiendra les femmes de la famille, leur vie durant. C'est le droit de «juvignerie» qu'on retrouve en mainte contrée, chez les Mrus, les Kolhs et Cotas, chez les Tatars, et, sans aller si loin, dans quelques cantons du Périgord. Le «Borough English» de la Grande-Bretagne, ou la «coutume de Ferrette», comme on dit en France, est fondée sur la préférence naturelle que les mères et grands-parents éprouvent pour les plus jeunes, tout spécialement confiés à leurs soins et à leur tendresse; le «niais,» le «béjaune» est toujours le chéri de la mère; mais l'aîné a généralement les préférences du père. La loi de Manou faisait de la procréation du premier un devoir strict, une ordonnance religieuse, abandonnant au bon plaisir la génération de tous les autres, les désignant avec une pointe de dédain, comme les «enfants de l'amour». De la sorte, le premier et le dernier venus ont un avantage sur les intermédiaires, qui ont à trouver leur vie, l'aîné prenant la terre, et l'ultime la maison. Au petit la maison, car le petit c'était la mère. En effet, il arrivait mille fois qu'à la mort du pourvoyeur, le tout dernier, faible nourrisson, n'eût été mis dehors que pour périr; la maison était donc laissée à la veuve pour élever l'enfant, lequel, parvenu à l'âge d'homme, était tenu d'y garder la mère, de lui faire une existence heureuse. En définitive, le droit de juvignerie est un débris de l'antique matriarcat.
Au septième mois de sa grossesse, la Todelle et son mari se rendent au plus profond de la forêt; ils font choix d'un certain arbre sous lequel ils allument une lampe—lumière et vie sont partout synonymes;—la femme s'agenouille reçoit avec un profond respect un arc et des flèches minuscules. Elle les dépose au pied de l'arbre, puis partage avec son mari le repas du soir. Ensemble, sans autre abri que celui de la ramée, ils passeront la nuit dans la forêt[312], mettant ainsi l'enfant sous la protection des arbres et de leurs génies.
[312] Marshall.
Sitôt la parturition effectuée,—elle a toujours lieu en plein air,—trois feuilles du susdit arbre sont présentées au père, qui, les prenant pour coupes, verse dans la première quelques gouttes d'eau, dont il humecte ses lèvres; et il transvase le restant dans les deux autres feuilles; la mère boit sa part, et fait avaler la sienne au nouveau-né. C'est ainsi que le Père, la Mère et l'Enfant, trinité première, célèbrent leur première communion et boivent l'eau vivifiante, plus sacrée que le vin, dans les feuilles de l'Arbre de Vie.
Dès le lendemain matin, la mère se transporte avec le nourrisson dans une cabane au milieu du bois,—probablement sous les branches de l'arbre mystique. Ils y restent jusqu'à lune nouvelle, soit d'un jour à quatre semaines. Mais dès qu'elle a réintégré le logis, le père quitte à son tour et va, lui aussi, vaguer toute une lune dans la forêt. Coutume que nous rapprochons de la couvade.
Pourquoi l'enfant, fait archer avant sa naissance, doit-il ainsi commencer la vie en sylvicole? Est-ce le vestige d'une époque depuis longtemps oubliée, quand le Toda chassait dans les bois? Est-ce un débris de l'antique et universelle légende, qui déclare les hommes issus du chêne, de l'orme ou du sycomore, un souvenir de la tradition qui les appelle Yggdrasil, l'yeuse, Askr, le frêne, Vidhr, le saule, Reynir, le sorbier? qui les donne comme ayant germé d'une faîne, ou d'un pépin, d'un gland ou d'une noix? Veut-on mettre le petit Todel en rapport de sympathie avec les arbres, ces merveilleux colosses de végétation? veut-on qu'ils communiquent à l'enfantelet: le «sal» de sa grâce et de sa beauté, le «tek» de sa puissance et de sa longévité, le «maoùa» de sa grâce superbe et de son enivrant parfum?
Donner un nom, autre affaire importante. Le père enveloppe l'enfant dans son manteau, l'apporte à la grande étable; sans entrer, se tenant à distance respectueuse, il salue le sanctuaire par un geste solennel, tire le petit de sa cachette qui l'abritait du malœil et des coups d'air, l'élève bien en face du hangar, où sont parqués les dieux du peuple, puis l'incline lentement, du front lui fait toucher la poussière. Tandis qu'il gît à terre, il prononce le nom, se met à prier: «Que descende la bénédiction sur nos enfants! Que prospèrent les veaux, les vaches et le peuple entier!» Les noms masculins sont tous empruntés à des choses divines, telles que les étables et les fontaines. Quant aux filles, la mère leur attribue sans grand apparat l'appellation qui lui convient.
Les nourrissons sont sevrés lorsqu'ils ont trente-six mois révolus, pas avant; fréquemment, on les laisse téter jusque dans leur sixième année.
Descendons maintenant chez nos amis les agriculteurs. Le bambin badaga n'est guère mieux prisé qu'une «bébête», tant que la mère n'a pas avalé quelques pincées de cendre, et un morceau brûlé d'acorus calamus, lesquels ingrédients communiquent au lait nous ne savons quelles propriétés. Le marmot ingurgite de l'assa fœtida, et un scrupule de certain magma, réputé divin, qu'on trouve de loin en loin dans les entrailles d'un taureau; cette sécrétion ressemble assez à ces prétendues pierres de bézoar, auxquelles notre moyen âge attribuait de mirifiques vertus.
On a des jours fastes et des jours néfastes: les enfants qui naissent à la pleine ou à la nouvelle lune passent pour être venus à male heure. On se débarrasse de la vache qui a vêlé un vendredi et de son veau.
Du vingtième au trentième jour, la famille reconnaît l'enfant. Les frères de la mère se réunissent,—de la mère, notez bien;—le plus âgé le prend dans ses bras, lui perce les oreilles, le «nomine» à haute voix.
Grande fête le jour qu'on rase la tête du garçon pour la première fois.
Après le besoin purement animal du manger et du boire, nul n'est plus profondément ressenti que celui des émotions. Quant aux besoins intellectuels, ils ne surgissent qu'en dernier lieu. La douleur est plus facile à faire naître que le plaisir; dans le clavier des sensations, les touches de la souffrance sont plus accessibles, nombreuses et variées que toutes autres. Les peuples le savent bien, même les peuples enfants. L'homme primitif saisit avidement les occasions de se repaître des douleurs d'autrui, et, s'il ne peut faire autrement, des siennes propres. En conséquence, la justice n'a guère été jusqu'à présent qu'un système de peines et supplices. La religion,—prétexte à macérations et tortures,—regrettant que la vie terrestre n'eût pas assez de souffrances, a imaginé les tourments éternels. Les fêtes natales et nuptiales, elles aussi, n'ont point été exemptes de cruauté, et maintes fois on a pris occasion des obsèques pour verser le sang et infliger des douleurs. Celles que nous allons raconter chez les Todas et les Badagas comptent parmi les plus innocentes, mais sont bien calculées pour exciter l'émotion. Pourvu qu'on soit ému, peu importe, semblerait-il, que la sensation soit agréable ou désagréable. Chez les Primitifs, la distinction entre le plaisir et la peine, la douleur et la joie, est moins marquée que chez nos civilisés. A leurs enterrements, nos monticoles chantent et dansent, dépensent toutes les provisions qu'ils peuvent avoir, passent du rire aux pleurs et des sanglots à la folle gaieté. Sont-ils réjouis? Sont-ils chagrins? Qui le sait? Ainsi les Todas se réunissent chez un ami, l'embrassent, une demi-douzaine à la fois, le font disparaître au milieu d'une pyramide qu'ils forment en collant leurs têtes contre la sienne, puis chantent, pleurnichent, geignent et crient. Un groupe hurle et se lamente: hi hi! hi! hi! Un autre groupe lui répond par des intonations plus sourdes encore, Ihi! hi! hi! Vous croiriez que l'homme qu'on visite est malade, qu'il va mourir ou s'en aller pour longtemps? Pas du tout, il revient de voyage, et on se réjouit de le revoir sain et sauf.
Une Badagelle vient de trépasser. Suivons ses funérailles: la fête ne durera pas moins de trois jours.
A l'entrée du village s'élève un eucalypte, arbre sacré, devant lequel on a dressé une sorte d'autel, flanqué d'une pierre levée, haute de cinq pieds; le tout enclos par un guilgal ou cercle de galets. Le cadavre, couché sur un lit à dais et orné de feuillage, est mis à l'ombre du grand arbre, et l'on apporte des provisions de voyage: riz par corbeilles, lait par terrines. Des grains par poignées sont jetés au feu et distribués aux assistants; les pauvres et les étrangers en emportent des tistères pleines.
Nous sommes au matin de la première journée. Voici qu'apparaît une procession. En tête marchent des musiciens Cotas. Les parents et amis défilent, touchent du pied un angle de la bière. Tout poudreux eux-mêmes, ils aspergent la défunte de poussière, se prosternent en gémissant. Les femmes se jettent sur leur ancienne compagne, l'apostrophent en pleurant, lui font jaillir de leur lait dans la bouche. Toutes les vaches de la famille suivent, pour que la morte se repaisse de leur vue une dernière fois, dise adieu à ce que le monde a de meilleur et de plus beau. En queue du cortège, des garçons tiennent leurs mains jointes, appuient contre leur front une serpe frais émoulue. Chacun s'arrête, laisse tomber quelque peu de terre sur la face de la trépassée, salue profondément et se retire. Par ces couteaux ouverts sur le front ils s'offrent en sacrifice: nul doute que ce sinistre symbole ne rappelle une atroce réalité du temps jadis.
Ces génuflexions et lamentations servent de prélude à la «Braille» ou «Huchée». Se donnant une apparence terrible, lançant leurs bras en avant, fermant les poings avec violence, se jetant à terre et se relevant soudain, des hommes robustes font mine de lutter avec les démons qui sont censé entraîner l'âme du défunt. Les ravisseurs sont repoussés, les affligés font trêve aux sanglots et aux gémissements, et comme secoués par une étincelle électrique, balladent des bras, trémoussent des jambes. La danse, d'abord lente et incertaine, s'accélère et s'accentue, dégénère en chahut, en cancan échevelé. Mainte spectatrice, tranquille jusque-là, s'affole et se précipite dans le tourbillon. Emporté par le délire, son vis-à-vis dépouille ses vêtements, les change pour ceux d'une femme, gesticule d'une façon obscène. Tout cela, nous explique-t-on, pour assister la défunte, lui communiquer des forces, lui en faire provision abondante. Elle en a, elle en aura grand besoin dans le grand voyage. D'abord, il lui faut se hisser jusqu'au pic du Kaylasa; ensuite, il lui faudra cheminer à travers marécages et précipices, effectuer le difficile passage du Fleuve de la Mort. Sur ce fleuve est tendu un mince fil; toute âme s'y aventure, avant de pénétrer jusqu'à sa dernière demeure. Gare qu'elle ne glisse et trébuche! Nulle, non pas même la plus juste, la meilleure, n'est sûre de ne pas sombrer, de ne pas périr dans l'effrayante traversée[313]. Elle affrontera l'Orque et deux démons, Gueule en Boisseau et Bec de Corbel, l'un qui avale, l'autre qui déchire. Avec les efforts et les poussées, en gigotant et se trémoussant, on aide la défunte à s'accrocher au soleil, à gravir après lui, cahin caha, l'âpre côte du firmament.