[17] Dialecte breton de l'évêché de Vannes.
—Mais il n'abusera de rien, ajoutai-je rapidement, car il part aussi tout à l'heure et vous rejoindra demain à Savenay, où il espère bien que sa déposition vous justifiera complétement.
—Que Dieu vous en récompense! répondirent en même temps Bruno et la pastoure.
Nous ne pûmes en dire davantage, car les gardes arrivaient. Ils firent signe aux prisonniers, qui allèrent se placer derrière la charrette, et la petite escorte se mit en marche.
En passant, Moser me salua. Il avait sur son visage défait et dans ses yeux enfiévrés une expression de joie farouche. A le voir si faible et si pâle conduire en triomphe ces deux hommes pleins de vigueur, je me rappelai involontairement Richelieu à l'agonie, traînant à sa suite de Thou et Cinq-Mars. Les boisiers regardaient, groupés à l'entrée de l'aire, et Louison, debout sur le petit mur, adressait de loin des signes d'adieu aux prisonniers; mais tout-à-coup elle poussa une exclamation, se retourna vers moi et se rassit en pleurant. La charrette et ceux qui la suivaient venaient de disparaître sous l'ombre des rabines.
Je ne pus arriver à Savenay que le surlendemain; mais je me rendis aussitôt chez le magistrat chargé d'instruire l'affaire de Bruno et du braconnier. Mes explications suffirent pour dissiper tous les soupçons d'incendie et pour faire rendre la liberté au jeune coureur de bois. Quant à son compagnon, il avait trop de vieux comptes à régler avec les forestiers pour que je pusse obtenir son élargissement avant mon départ; mais j'avais heureusement retrouvé à Savenay un ancien condisciple, devenu avoué, qui me promit de surveiller son affaire et de l'assister au besoin. J'appris effectivement, assez longtemps après mon excursion chez les boisiers, que l'avoué de Savenay avait réussi à tirer Bon-Affût de prison au bout de quelques semaines, et qu'il l'avait placé sur le domaine de Carheil, où l'ancien braconnier était devenu le modèle des gardes-chasse. On m'assura même que ce dernier allait se trouver de nouveau réuni au chercheur de miel, récemment gagé comme terrassier-planteur, et qui devait le rejoindre, après la sève d'août, avec la pastoure de la Magdeleine, que les gens du couvert appelaient par avance Louison Bruno.
J'étais parti de Pontrieux fort tard, prenant un chemin de traverse que j'avais autrefois parcouru et qui, selon mon calcul, devait me permettre d'atteindre Tréguier avant la fin du jour; mais je m'aperçus bientôt que mes souvenirs m'avaient trompé. La nuit me surprit au tiers du voyage, et je commençai à craindre de m'égarer au milieu de ces routes entrelacées que l'obscurité rendait plus difficiles à reconnaître. Pour comble d'embarras, le vent s'éleva et la neige se mit à tomber.
Je venais justement d'atteindre un plateau couvert de bruyères que l'orage balayait sans obstacle et où on eût en vain cherché un abri. Enveloppé dans mon caban de peau de chèvre, la tête basse et le corps penché pour lutter contre le vent, je suivais avec peine le sentier inégal. De quelque côté que mon regard se tournât, il n'apercevait qu'un nuage blanchâtre et mobile qui confondait la terre avec le ciel. Par intervalle pourtant la tempête semblait s'arrêter; le vent se taisait, on entendait retentir au loin des rumeurs de cascade, ou quelques hurlements plaintifs de loups affamés; puis la rafale s'élevait de nouveau, grandissait, grondait, et tout allait se perdre dans un immense rugissement.
J'avais d'abord lutté avec une sorte de plaisir orgueilleux contre ces tourbillons qui se succédaient comme des vagues; mais insensiblement, la fatigue et le froid amortissaient mon ardeur, et je commençai à chercher autour de moi les moyens de me procurer un abri.
Par bonheur, le sentier que j'avais suivi jusqu'alors ne tarda point à descendre et à s'enfoncer dans une gorge étroite. Quelques arbres dépouillés montrèrent, devant moi, leurs silhouettes confuses, et, à mesure que je m'en approchais, l'orage semblait s'éloigner. Enfin, je me trouvai à l'entrée d'une coulée où ses sifflements assourdis par les montagnes n'arrivaient plus que comme un écho, et où la neige tombait moins pressée.
Je relevai la tête, heureux de pouvoir respirer à l'aise.
Je savais d'ailleurs, par expérience, que le vallon annonçait immanquablement des habitations. Un lavoir, un four isolé, me confirmèrent bientôt dans cette espérance, et, au bout de quelques pas, j'aperçus un hameau composé d'une douzaine de chaumières.
La première, dont je m'approchai, était obscure et vide; mais dirigé par un bruit de voix, j'en gagnai une autre bâtie à l'écart, et, poussant la porte, je me trouvai au milieu d'une filerie bretonne[18].
[18] Réunion des femmes qui veillent en filant.
Une douzaine de femmes, accroupies sur leurs talons, autour d'un foyer où brillait une flambée d'ajoncs, tournaient leurs fuseaux en causant et en chantant. Quelques enfants, couchés à leurs pieds, s'étaient endormis, et une jeune mère, assise au coin le plus reculé de l'âtre, allaitait un nouveau-né en murmurant, à demi-voix, un air de nourrice.
A mon entrée, toutes se détournèrent. Je m'étais arrêté sur le seuil pour secouer la neige dont j'étais couvert, et je déposai mon bâton près de la porte selon l'usage. La maîtresse de la maison comprit que je demandais un abri.
—Bénédiction de Dieu à ceux qui sont ici, dis-je en m'avançant à sa rencontre.
—Et à vous! répliqua-t-elle avec le laconisme armoricain.
—Il y a un drap mortuaire sur la lande, et les loups eux-mêmes ne retrouveraient pas leur chemin.
—Les maisons ont été faites pour les chrétiens.
En prononçant ces mots, la paysanne me montrait du geste le foyer. Toutes les fileuses s'écartèrent pour m'engager à approcher, et j'allai prendre place près de la jeune mère, tandis que la maîtresse du logis jetait sur le feu une brassée de ronces desséchées.
Il y eut un assez long silence, les lois de l'hospitalité bretonne défendant d'adresser des questions à un hôte avant qu'il n'ait parlé lui-même. Je demandai enfin si Tréguier était encore loin.
A trois lieues et quelques sifflées, répondit la paysanne; mais les rivières sont débordées et la route dangereuse sans guide.
—Un de vos hommes ne pourrait-il m'en servir?
—Les hommes d'ici sont partis pour Terre-Neuve sur le navire le Saint-Pierre.
—Quoi, tous?
—Tous, notre maître[19] sait bien que ceux de la même paroisse embarquent ensemble quand ils le peuvent.
[19] Les paysans bretons appellent les bourgeois mon maître.
—Et vous les attendez?
—Chaque jour.
—Oui, oui, reprit une des fileuses, en soupirant, que Dieu les protège! Les autres navires sont de retour à Bréhat, à Saint-Brieuc, et partout, il n'y a que le Saint-Pierre en retard......
—Et pourtant, continua une seconde femme avec intention, il est temps que les hommes reviennent.
—Pourquoi cela? demandai-je.
Elle me montra du doigt la paysanne qui était assise devant moi sur l'âtre.
—Demandez à Dinah combien il lui reste de boisseaux d'orge dans sa huche? dit-elle.
La jeune Bretonne rougit.
—Sans compter, ajouta la maîtresse de la maison, qu'elle me doit autant de mesures de lait que son enfant a de jours.
—Et que le propriétaire de la maison a menacé hier de faire vendre chez elle, ajouta une troisième.
—Aussi, reprit celle qui avait parlé la première, je lui ai conseillé de demander à Dieu que les matelots du Saint-Pierre aient fait bonne pêche pour avoir double part!
—Je demande seulement à Dieu qu'il ramène Joan, dit la paysanne, en serrant son nourrisson contre son sein.
Je fus frappé de l'accent triste, passionné et profond avec lequel ces mots avaient été prononcés, et je me tournai vers Dinah pour la regarder. C'était une femme de vingt-quatre ans au plus, dont la beauté avait quelque chose de mâle et de doux à la fois. La taille droite, le front haut, ses pieds nus hardiment appuyés sur la pierre de l'âtre, elle soutenait d'un bras l'enfant qui s'était endormi sur son sein, tandis que son autre main retombait immobile. Il y avait dans les lignes souples mais fièrement dessinées de son visage, dans ses lèvres entr'ouvertes, dans ses yeux noirs, toujours prêts à se baisser, je ne sais quelle fierté effarouchée que tempérait pourtant visiblement une bienveillance caressante.
Au bout d'un instant, elle s'aperçut que je l'observais et détourna la tête avec embarras. Mais pendant l'examen auquel je m'étais livré, la conversation avait continué entre les fileuses, et chacune d'elles parlait de ce qu'elle devait faire quand le Saint-Pierre serait de retour.
—J'irai à la ville et je mangerai une fois du pain de froment à ma faim, disait l'une.
—Mon frère m'a promis une bague d'argent de trente blancs, ajoutait une autre.
—Moi, j'achèterai une messe pour l'âme de ma mère.
—Moi, j'irai au pardon de Sainte-Anne.
—Et vous, Dinah? demandai-je à la paysanne, que ferez-vous quand Joan sera de retour?
—Je mettrai son enfant dans ses bras et je resterai avec eux, me répondit-elle en rougissant.
Dans ce moment, la vache noire qui se trouvait au fond de la cabane, avança la tête par-dessus la claie qui nous séparait d'elle et fit entendre un meuglement.
—Il y a quelqu'un près du seuil, dit la maîtresse de la maison.
Elle n'avait point achevé qu'un coup brusque ébranla la porte, et qu'une voix rude se fit entendre au dehors.
—Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison? demanda-t-elle.
—Anaïk Timor! s'écrièrent toutes les femmes.
—Anaïk! répéta Dinah, en rapprochant son enfant de son sein par un mouvement involontaire.
—Qu'est-ce donc? demandai-je.
—Une mendiante qui voit clair dans l'avenir, et qui jette des sorts, ajouta la maîtresse de la cabane.
—Y a-t-il place pour les pauvres dans cette maison? répéta la voix d'un accent d'impatience.
—Laissez-la entrer, ou elle nous fera arriver malheur, fit observer Dinah.
Une fileuse alla ouvrir la porte, et Anaïk Timor parut.
C'était une vieille femme, de petite taille, et dont les vêtements en lambeaux laissaient voir en partie les membres maigres. Elle portait sur l'épaule un bissac de toile rousse d'où sortait le goulot d'une bouteille, et tenait de l'autre main un bâton d'épines durci au feu. La neige, qui s'était arrêtée dans les déchirures de ses vêtements souillés, semblait en tacheter la couleur sombre, et quelques mèches de cheveux gris, hérissés par le givre, pendaient en glaçons le long de ses joues creusées. Son œil gris avait cette expression âpre et pourtant flottante que donne la folie ou l'ivresse.
Elle s'arrêta au milieu de la chambre et se secoua avec un sourd grognement.
—On a bien de la peine à recevoir la vieille Timor, dit-elle, en promenant autour d'elle un regard mécontent; on la laisse frapper sans répondre.
—Personne ne vous attendait, répliqua la maîtresse avec quelque embarras.
—Non....... on ne m'attend jamais, moi, grommela Anaïk; qu'importe à ceux qui ont chaud près du foyer que les autres aient froid hors du seuil! Mais il faut prendre garde; tout le monde aura son tour!......
Bien que je connusse les priviléges accordés aux mendiants de nos campagnes, et que je fusse accoutumé à les voir, une fois admis, traiter les maîtres de la maison sur un pied d'égalité, je m'étonnai du ton impérieux et presque menaçant de la vieille femme. Tout en grondant elle s'était déchargée de son bissac. Après l'avoir déposé dans un coin, elle fit quelques pas vers l'âtre et m'aperçut.
—Ah! il y a ici un gentilhomme[20], dit-elle en s'arrêtant court et fixant sur moi son regard perçant; un gentilhomme qui porte de la toile fine...... qui a une montre... Jann aussi en avait une.... et des anneaux d'or aux oreilles.... et des souliers à rubans! Quand Jann vivait, la vieille Timor n'avait pas besoin de frapper aux portes avec un bâton de mendiante! Mais il est allé rejoindre son père et ses sœurs.... Alors tout le monde a pu marcher sur la tête de la veuve qui avait descendu en terre son dernier fils.
[20] Les Bretons donnent ce nom à tous les citadins (Tud-Gentil).
Et elle se mit à chantonner inintelligiblement les couplets connus de la peste d'Elliant.
«J'avais neuf fils que j'avais mis au monde et voilà que la mort est venue me les prendre.
»Me les prendre sur le seuil de notre porte, et je n'ai personne pour me donner une goutte d'eau.»
Tout en murmurant ce chant, elle s'était agenouillée sur la pierre du foyer, et elle étendait ses mains de squelette devant la flamme dont les lueurs mourantes faisaient scintiller le givre sur sa chevelure. Ses yeux hagards, qui erraient autour d'elle, s'arrêtèrent sur Dinah, et un éclair haineux traversa tous ses traits.
—Ah! te voilà, œil de corbeau, reprit-elle; pourquoi viens-tu avec d'honnêtes gens, toi, la fille d'un cordier.
Je regardai la jeune paysanne qui pâlit.
Ces mots de fille de cordier m'expliquaient la timidité de Dinah, et la vague malveillance qui semblait l'entourer. Elle appartenait à cette race maudite de kacouss contre laquelle s'élevait encore en Bretagne le préjugé populaire.
—Tu es fière, reprit Anaïk, parce qu'un jeune homme de la paroisse a bien voulu de toi; parce que tu as un enfant qui grandit... Moi aussi, j'ai eu un mari, des enfants!!!! Mais attends un peu! Voilà un an que je t'ai prédit de mauvais jours....
—Pourquoi me voulez-vous du mal, Timor? demanda Dinah d'un ton doux et craintif.
—Pourquoi! s'écria la vieille; tu me demandes pourquoi? ton mari ne m'a-t-il pas chassée de sa maison?
—Parce que vos injures me faisaient pleurer.
—Des injures, répéta Anaïk; je t'appelais FILLE DE CORDIER! N'est-ce pas la vérité?.. Et cependant Joan a dit que j'étais ivre! il m'a menacée! oui, il a menacé la vieille Timor!... Ah! ah! ah!—Il y en a qui croient pouvoir mettre le pied sur la vipère, mais la vipère sait mordre. Une heure viendra où je serai vengée de tous ceux qui m'ont en mépris... et qui m'ont fait attendre à la porte.... Oui, oui, les gens d'ici ne seront pas toujours aussi fiers, c'est de Tréguier que leur viendra le malheur.
—De Tréguier, répéta vivement Dinah, avez-vous vu quelqu'un qui en arrivait?
—Moi, répliqua la mendiante.
—Quoi! cette nuit?
—Tout à l'heure.
—Et vous avez appris quelque nouvelle?
—Il est arrivé un navire.
—Le Saint-Pierre! s'écrièrent toutes les voix.
Anaïk promena autour d'elle un regard méchant et éclata de rire.
—Non, dit-elle, un navire de Saxons[21].
[21] Nom que les Bretons donnent aux Anglais.
Les fileuses poussèrent une exclamation de désappointement.
—Dieu confonde les païens de l'île, dit l'une d'elles avec dépit, j'ai cru que c'étaient nos gens.
—Les Saxons aussi viennent de Terre-Neuve, fit observer Timor.
—Apportaient-ils des nouvelles du Saint-Pierre, demanda Dinah, inquiète du sourire fauve de la mendiante.
Celle-ci ne parut pas avoir entendu.
—Ils sont descendus chez Mareck pour boire, et comme le capitaine parlait français, je l'ai entendu.
—Et que disait-il?
—Il parlait de glaces grosses comme des montagnes qui flottaient sur les mers de là-bas, et qui brisaient les vaisseaux.
—Il en a vu?
—Il en a vu.
—Et il a entendu parler de naufrages?
—Non, mais en revenant, il a trouvé des débris que l'eau emportait.
—Des débris de navires?
—Et sur une des planches il y avait écrit: Le Saint-Pierre.
L'annonce d'Anaïk Timor fut un coup de foudre. Les fileuses laissèrent tomber leurs fuseaux.
—Le Saint-Pierre! répétèrent toutes les voix; il a dit le Saint-Pierre?
—De Tréguier.
—Vous avez bien entendu?.... Vous êtes sûre?
—Sûre.
Des cris de désespoir éclatèrent. J'avais été saisi comme elles par cette subite nouvelle; mais le sourire de la vieille mendiante me mit en défiance.
—Ne la croyez pas, m'écriai-je; elle veut vous épouvanter... elle est ivre.
Et m'adressant à Timor:
—Tu n'as point vu de capitaine anglais, lui dis-je; on ne t'a point dit que le Saint-Pierre avait fait naufrage; tu mens, méchante groac'h.
A ce nom, par lequel on désigne en Bretagne la pire espèce des sorcières, les yeux de la mendiante étincelèrent et elle se redressa avec un grondement sauvage.
—Ah! oui dà, s'écria-t-elle en frappant du pied contre l'âtre..... Ah! c'est comme cela que le gentilhomme parle à la vieille Anaïk! je mens, je suis ivre! eh bien! que les femmes d'ici consultent les avertissements! qu'elles écoutent si l'eau de la mer ne tombe pas goutte à goutte au pied de leur lit; que celles qui ont cassé le pain blanc des Rois regardent si la part de l'absent ne s'est point gâtée[22].... Ah! Timor est une Groac'h..... C'est bon, c'est bon! Dieu répondra au gentilhomme et aux femmes de Loc-Evar; Dieu a des intersignes, et les noyés sauront parler....
[22] Présages qui, aux yeux des Bretons, annoncent la mort des absents.
—Ecoutez, interrompit Dinah, qui s'était levée pâle et les traits bouleversés.
Nous prêtâmes l'oreille, un chant venait de s'élever à travers les éclats de la tempête.
Il devint bientôt plus distinct, plus rapproché, et, le vent ayant fait une pause, nous pûmes distinguer des voix qui répétaient le Cantique des âmes.
«Frères, parents, amis, au nom de Dieu, écoutez-nous, secourez-nous, au nom de Dieu, s'il est encore de la pitié dans le monde.
»Tous ceux que nous avons nourris nous ont depuis longtemps oubliés; ceux que nous avons aimés nous ont sans pitié délaissés.
»Vous reposez là mollement; les pauvres âmes sont bien mal; vous dormez d'un profond sommeil, les pauvres âmes veillent dans la souffrance.
»Nous sommes dans les flammes et l'angoisse; feu sur nos têtes, feu sous nos pieds; flammes en haut, flammes en bas; priez pour les âmes[23].»
[23] Voir les Derniers Bretons et le Barzas-Breis, où se trouve ce chant.
Dès les premiers vers de ce chant lugubre, toutes les femmes s'étaient levées dans une inexprimable angoisse; moi-même, frappé de cette espèce de réponse à l'appel de Timor, j'étais demeuré immobile et comme fasciné; mais en entendant les voix s'éloigner, je m'élançai vers la porte de la cabane, et je fis quelques pas au dehors. Aussi loin que mon œil put percer la nuit le val était désert, la neige continuait à tomber en silence, et l'ouragan à rugir sur la montagne.
Pendant toute cette scène, Anaïk Timor était seule restée impassible. En rentrant, je la trouvai debout promenant sur les femmes qui l'entouraient un regard triomphant: ce regard s'arrêta tout-à-coup sur moi.
—Ah! ah! j'étais folle, s'écria-t-elle; on disait tout-à-l'heure à la vieille Timor qu'elle avait menti!
—Et elle n'a point prouvé le contraire, repris-je, en cherchant à cacher mon trouble.
—Le gentilhomme n'a-t-il donc pas entendu les voix?
—J'ai entendu des pèlerins ou des voyageurs qui passaient en chantant un cantique.
Elle me regarda d'un œil farouche et secoua la tête.
—Bien, dit-elle, on parle ainsi à la ville, à la ville on ne croit pas aux âmes; ils regardent leurs morts comme des chiens qui pourrissent tout entiers dans le trou de terre où on les a mis.—Bien, bien, Dieu apprendra aux païens ce qu'il sait faire.... Le gentilhomme peut dire que ceux qui viennent de passer là n'étaient pas les noyés du Saint-Pierre.
—Et le gentilhomme aura raison, interrompit une voix grave.
Je me retournai; un prêtre venait d'entrer et se tenait debout sur le seuil.
Toutes les femmes se levèrent en criant:
—Le recteur!
Celui-ci s'avança lentement et jeta un regard sévère sur Anaïk Timor.
—Qu'es-tu venu faire ici, lui demanda-t-il brusquement.
—Le pauvre a le droit d'aller partout où il y a un morceau de pain et des chrétiens, répondit la mendiante avec humeur.
—Ce n'est pas la faim, reprit le curé, mais la joie d'apporter une mauvaise nouvelle qui t'a amenée si tard dans nos chemins.
—Ainsi la mendiante a dit la vérité? s'écria Dinah palpitante.
—Non, pas toute entière, répondit le prêtre.
—Comment?
—Le navire anglais débarqué à Tréguier n'a pas seulement apporté la nouvelle de la perte du Saint-Pierre; il a aussi amené ceux qu'il avait sauvés.
—Sauvés... ils sont sauvés!
—Du moins en partie, reprit le prêtre.
Quand le naufrage a eu lieu, six hommes firent vœu, s'ils échappaient, de venir nus pieds et voilés entendre la messe que je dirais pour eux à l'autel de la Vierge.
—Et ces six-là?
—Ils ont survécu.
—Où sont-ils?
—Vous venez de les entendre passer.
Les femmes voulurent se précipiter hors de la cabane.
—Arrêtez! s'écria le recteur en barrant le seuil, vous ne pouvez les voir.
—Ne sont-ils point ici?
—Ils sont ici, mais tous ont promis de ne quitter le voile qui les couvre qu'après le saint office.
—Leurs noms, au moins, leurs noms! s'écria Dinah éperdue.
—Ce serait violer le serment, répondit le prêtre; car ils ont juré de ne se faire connaître à leurs femmes, à leurs sœurs, ou à leurs mères, qu'après le vœu accompli. Respectez l'engagement qu'ils ont pris devant Dieu.
Il s'éleva une clameur de désespoir, et il y eut comme un moment d'hésitation. Chaque femme nommait tout haut son père, son fils, son frère ou son mari, s'efforçant de surprendre une réponse sur les traits du recteur à chacun des noms prononcés; mais le prêtre, impassible, continuait à invoquer la sainteté du vœu et à en appeler à leur soumission. Enfin, quelques-unes n'écoutant que leur douloureuse impatience, crièrent qu'elles voulaient connaître leur sort; le recteur essaya vainement de les retenir; elles coururent à une seconde porte et l'ouvrirent précipitamment.
—Allez donc, dit le prêtre indigné, allez, violez la promesse faite à Dieu; mais tremblez qu'il punisse votre sacrilège, et que la première qui soulèvera le voile des naufragés ne cherche en vain celui qu'elle attend.
Dinah, qui allait sortir, recula vivement.
—Ah! je n'irai pas, s'écria-t-elle épouvantée.
—Soumettez-vous et priez, reprit-il avec autorité; votre incertitude doit durer peu de temps désormais; souffrez-là sans murmure, comme une punition de vos fautes; élues ou frappées, songez à plier vos âmes aux volontés divines. Que chacune de vous, à partir de cet instant, se dise veuve ou orpheline; qu'elle fasse accepter à son cœur ce dur sacrifice; et si celui qu'elle a cru perdu sort tout-à-l'heure du tombeau, qu'elle voie là un miracle dont elle devra remercier Dieu aussi longtemps qu'elle vivra.
Les femmes fondirent en larmes et tombèrent à genoux.
Le recteur s'efforça de les calmer en adressant à chacune quelque consolation particulière. Il leur rappela la résignation de Marie, cette sainte patronne des cœurs brisés, et, leur ayant annoncé qu'il allait célébrer la messe de délivrance pour les naufragés, il les engagea à se rendre avec lui à l'église, pour joindre leurs prières aux siennes.
Toutes suivirent, sauf Dinah, qui se retourna vivement, courut à la vieille Timor, assise au foyer, et lui saisit la main.
—Tu connais ceux qui sont sauvés, demanda-t-elle d'un accent étouffé?
—Moi? répliqua Anaïk.
—Tu as dû les rencontrer à Tréguier.
—Eh bien?
—Joan! où est Joan?
La mendiante fit un geste moqueur.
—Le prêtre a ordonné d'attendre, dit-elle.
—Non, s'écria Dinah qui se laissa glisser à genoux, les mains jointes et l'œil égaré; je t'en conjure, Anaïk, dis si tu as vu Joan; si tu l'as reconnu!... Oh! rien qu'un geste qui dise oui.... ou s'il a péri... eh bien! que je le sache!..... Mieux vaut mourir de suite qu'attendre!.... Anaïk, Anaïk! ne me refuse pas!
—Et que me donneras-tu pour ma nouvelle, demanda la mendiante?
—Tout ce que j'ai, cria Dinah. Que voulez-vous, tenez, mon chapelet d'ébène? ma croix?... Les voilà.
—Ce n'est point assez.
—Eh bien! voilà encore la bague d'argent qu'il m'a donnée, prenez tout, Anaïk; tout ce que j'ai au monde.
Elle était toujours aux pieds de la vieille femme, serrant d'une main son enfant contre sa poitrine, et présentant de l'autre sa croix, sa bague et son chapelet. Timor la tint un instant comme agonisante sous son regard; puis poussant un éclat de rire insensé:
—Garde tout, dit-elle; j'aime mieux ton tourment!
Dinah se leva d'un bond et s'élança hors de la cabane.
J'étais trop ému pour rester étranger à ce qui allait se passer; je la suivis. Elle traversa le hameau en courant, et nous arrivâmes ensemble à l'église.
Les femmes y étaient déjà réunies; les cierges brillaient sur l'autel; l'enfant de chœur venait d'y poser le pupitre.... Tout-à-coup, la porte de la sacristie s'ouvrit et les six naufragés parurent, voilés de draps mortuaires qui les enveloppaient tout entiers.
Un sourd gémissement retentit parmi les femmes; quelques noms s'échappèrent au milieu des sanglots..... mais les voiles demeurèrent immobiles!
J'essayerais en vain de rendre la solennité lugubre de cette scène. Le silence qui régnait dans l'église n'était interrompu que par la voix du prêtre, et si, par instant, une plainte retentissait sourdement, cette voix s'élevait comme pour rappeler à la patience, et la plainte s'éteignait étouffé!.... Sublime puissance de la volonté sur l'âme humaine!... Toutes ces femmes étaient là, attendant l'arrêt qui allait décider de leur vie, et toutes, les mains jointes sur leur cœur, demeuraient immobiles.
Je cherchai plusieurs fois Dinah du regard; elle était agenouillée à l'entrée, le front levé, les mains pendantes et son enfant étendu devant elle comme une victime qui attend le coup sans songer à l'éviter.
Enfin le recteur prononça les paroles sacramentelles destinées à congédier les fidèles, un frémissement parcourut la foule. Il y eut un moment d'angoisse inexprimable. Toutes les têtes étaient penchées en avant, tous les bras tendus vers l'autel.
—Elevez vos âmes à Dieu! dit le prêtre.
Et prenant par la main le premier homme voilé qui se trouvait le plus près de lui, il le fit avancer d'un pas et souleva le linceul qui le couvrait! Un cri partit et une femme s'élança vers l'autel.
Le prêtre passa à un second naufragé, puis aux suivants. A chaque voile arraché, retentissait un nouveau cri de joie à demi étouffé par un douloureux murmure, mais au dernier, une clameur de désespoir s'éleva et les sanglots éclatèrent de toutes parts.
Je me tournai vivement vers Dinah; elle était à la même place, dans la même attitude, regardant toujours.... Tous les linceuls étaient tombés et elle cherchait encore Joan.
Je passai le reste de la nuit au presbytère pendant que le recteur s'occupait de consoler les orphelins et les veuves. Enfin, le jour venu, je pus reprendre le chemin de Tréguier.
L'orage avait cessé et le soleil, dégagé de brouillard, brillait joyeusement dans le ciel; les oiseaux, ranimés, sautillaient en gazouillant sur les arbres étincelants de givre, les haies d'aubépines avaient secoué leurs robes de neige et montraient leurs riants bourgeons; la création entière semblait renaître et un souffle de printemps passait sur la campagne attiédie.
Près de descendre du coteau, je me retournai, et jetai un dernier regard sur le hameau désolé que je venais de quitter, j'aperçus au loin Dinah, la veuve de Joan, qui descendait le versant opposé, son enfant dans ses bras, et tenant à la main le bâton blanc des mendiants.
Cinquième Récit (suite). La Niole blanche.
Sixième Récit. Le Kacouss de l'Armor.
Septième Récit. Les Boisiers.
Huitième Récit. La Groac'h.