Il était sept heures quand nous atteignîmes le pied du rempart. C'est une muraille en maçonnerie solide, avec des créneaux très rapprochés, et coiffés de petits chapiteaux en pyramides. Aouïmer nous avait précédés pour prévenir le caïd de notre arrivée, et nous entrâmes dans la ville très modestement escortés d'un seul cavalier. En deçà du rempart règne un mur moins élevé, qui forme l'enceinte intérieure des jardins, de sorte que les jardins ont, comme la ville, une ceinture continue. Entre ce mur et le rempart passe un chemin de ronde étroit et sinueux. C'est par là que le guide nous fit tourner pour aller gagner la grande porte: Bab-el-Kebir. Cette porte a l'air d'une entrée de forteresse; elle est pratiquée dans une haute muraille et flanquée de deux grosses tours carrées. Elle est beaucoup plus élevée que ne le sont d'habitude les portes des villes arabes; elle a de solides battants armés de ferrures; un encadrement de chaux en dessine le contour, presque aussi large que haut; une banquette dallée de pierres grises, polies comme du fer usé, garnit extérieurement le pied du mur. Le porche est profond, avec des enfoncements ménagés dans l'épaisseur des tours latérales, et forme à l'intérieur une véritable place d'armes.

La rue sur laquelle on débouche après avoir franchi la voûte complète cette entrée monumentale. Elle est très large pour une rue arabe, comprise entre deux grands murs sévères, bâtis de pierres, sans ouvertures, et si propre qu'on la dirait balayée. Au bout de cent pas, elle tourne à angle droit au pied d'une maison blanche, d'architecture mauresque, et dont la forme singulière rappelle à la fois le palais et la mosquée. Cette maison blanche, élevée, percée à l'étage supérieur de fenêtres en ogives précieusement sculptées, est l'une des maisons du marabout Tedjini; c'est aussi le lieu de sa sépulture et la mosquée d'Aïn-Mahdy. Ce nom de Tedjini, qui n'éveillera chez toi, quand tu me liras, qu'un intérêt bien vague, ce seul nom, quand je l'entendis sortir avec componction des lèvres du petit Ali, me fit éprouver, mon cher ami, une émotion très sincère. Il imprimait à ce qui m'entourait un caractère précis de grandeur, d'héroïsme et de sainteté. Je sentis que l'âme de cet homme vaillant animait encore cette ville à l'air si hautain et si recueilli. Mes imaginations d'autrefois ne m'avaient pas trompé, Aïn-Mahdy ne ressemblait à rien de ce que j'avais vu et répondait à tout ce que j'avais rêvé.

Une troupe de chameaux sans gardien encombrait la rue dans toute sa largeur. En deçà et au delà de ce groupe silencieux, il n'y avait personne. La rue déserte se remplissait paisiblement de cette ombre poudreuse et de couleur rousse, ombre palpable, chargée de chaleur, d'odeurs confuses, qu'on ne trouve que dans les villages arabes du Sud, à la tombée de la nuit. La terrasse de la maison de Tedjini était occupée par un petit nombre de gens qui tous regardaient du même côté, du côté des montagnes. Ils nous virent entrer, tourner l'angle de la rue, sans distraire leur attention de l'objet qui paraissait l'attirer dans la direction du couchant.

Le caïd prévenu nous attendait à quelques pas de là, devant une maison de belle apparence, sorte de Dar-dyaf, où l'on nous fit entrer, et que nous occupons seuls. La cour est grande, et nos chevaux sont logés dans des écuries spacieuses; un escalier bien construit mène à l'étage, où nous avons une chambre en galerie pour le jour, et une belle terrasse garnie de tapis pour la nuit.

Le caïd actuel d'Aïn-Mahdy n'a rien de frappant, ni dans les traits ni dans les manières; mais il représente convenablement l'autorité civile, dans cette municipalité, aujourd'hui bourgeoise et dévote. C'est un homme simple et digne, dont la physionomie fine, quoique très placide, le vêtement de grosse laine blanche, le chapelet de bois noir et la coiffure basse font penser au magistrat et au prêtre, beaucoup plus qu'au chef militaire. Son accueil fut grave et froid comme sa personne; et j'y remarquai tout de suite une sorte de distraction mêlée d'égards, qui n'était pas de l'impolitesse, mais qui, bien évidemment, ne marquait aucun empressement. A peine avions-nous eu le temps de lui répéter l'objet de notre visite, il l'avait appris déjà par la lettre d'introduction, qu'il nous quitta. C'était contre tous les usages, et je m'en étonnai. Quelques minutes après, vint la diffa.—Les deux spahis soulevèrent les langes bleus qui, suivant la coutume, couvraient les plats, et je vis, à leur visage, qu'il se passait quelque chose de grave. C'étaient du kouskoussou d'orge et des mets de la dernière qualité. Aouïmer se leva, d'un air important, prit un des plats et dit à l'un des serviteurs: Emporte, et dis au caïd qu'on s'est trompé. Y avait-il erreur? C'est ce qu'on ne put savoir; mais, au bout d'un instant, le caïd lui-même reparut, accompagnant un souper qui équivalait à des excuses, et suivi cette fois d'un cortège assez nombreux de serviteurs et d'amis.

Ils demeurèrent tous debout à l'angle de la terrasse; et bientôt j'entendis qu'ils discutaient entre eux en considérant le soleil couchant.

—Savez-vous ce qui se passe? me dit tout à coup le lieutenant: ils attendent encore la lune, et le Rhamadan n'est pas fini.—Aouïmer jeta fort irréligieusement un éclat de rire de giaour et continua d'affirmer que tout le monde à L'Aghouat l'avait vue la veille au soir, à sept heures trente-cinq minutes.

—Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous les ennuyons beaucoup, dis-je au lieutenant; cela se voit, et je crois convenable de nous expliquer.

Nous exposâmes donc que nous avions calculé notre départ de manière à ne les point gêner; que nous étions parti d'El-Aghouat à sept heures trente-cinq minutes du soir et au coup de canon qui avait annoncé la fin du jeûne, pour être plus certains de n'arriver à Aïn-Mahdy que le premier jour du Baïram. Je racontai les préparatifs qu'on faisait à ce moment chez leurs voisins; que toutes les cuisines fumaient; que la ville était pleine de l'odeur des viandes; et je pris à témoin les deux spahis et le petit Ali. Mais à tout cela on nous répondit que si les Beni-l'Aghouat avaient vu la lune nouvelle, c'est qu'ils y regardaient de moins près qu'ailleurs; que dans Aïn-Mahdy on était plus formaliste, et que le jeûne durait encore.

A ce moment, le caïd étendit le bras vers l'horizon; et nous vîmes, tous ensemble, apparaître dans la pâleur du couchant le demi-cercle mince et long de la lune naissante. Il se découpait, avec la précision d'un fil d'argent, sur un ciel parfaitement pur, couleur d'or vert. Au-dessous d'elle, scintillait une petite étoile brillante comme un œil qui se dilate en souriant. On regarda quelques minutes ce signal charmant de la fin d'un long jeûne. L'astre était si près des montagnes qu'un moment plus tard il cacha un des bouts effilés de son disque, puis disparut tout à fait.

Le caïd, plus occupé de ce qu'il venait de voir que de notre présence, descendit alors, suivi de ses serviteurs, et s'en alla proclamer que le Rhamadan était accompli pour l'an de l'hégire 1269. Son fils, un grand enfant, doux de visage et déjà grave dans son maintien, se coucha, sans rien dire, sur le tapis, afin de passer la nuit près de nous. Quant à moi, le sommeil ne tarda pas à me prendre; j'entendis vaguement des chants qui ressemblaient à des cantiques et des psalmodies qui n'avaient rien de joyeux sortir de la maison mortuaire de Tedjini; je regardai, pendant un moment, luire les étoiles au-dessus de ma tête; et, sans attendre la fin du repas, pêle-mêle avec les plats de bois et les mardjel de lait, je m'endormis au milieu de la table à manger qui était en même temps notre lit.

Aïn-Mahdy, juillet 1853.

—La première impression demeure; Aïn-Mahdy me rappelle Avignon; je ne saurais expliquer pourquoi, car une ville arabe est ce qu'il y a de moins comparable à une ville française; et la seule analogie d'aspect qu'il y ait entre ces deux villes consiste dans une ligne de remparts dentelés, une couleur à peu près semblable, d'un brun chaud, un monument qui se voit de loin et couronne avec majesté l'une et l'autre, mais c'est une sorte d'analogie morale, une physionomie également taciturne; un air de commandement avec des dispositions de défense, quelque chose de religieux, d'austère; je ne sais quel même aspect féodal qui participe à la fois de la forteresse et de l'abbaye. Elles se ressemblent par l'effet produit, et peut-être cette comparaison tout imaginaire te donnera-t-elle une idée juste de ce qui est.

La ville est posée sur un renflement de la plaine et décrit une ellipse. On trouve qu'elle a la forme «d'un œuf d'autruche coupé en deux dans le sens de sa longueur». Toute la partie des fortifications est admirablement construite et dans un superbe état d'entretien. Le tableau général, au lieu de chanceler en tous sens et d'incliner sous tous les angles, suivant l'habitude des villages sahariens, garde un aplomb de lignes et se dessine par des angles droits très satisfaisants pour l'œil.

Les jardins qui ont été rasés dépassent à peine le sommet des murs de clôture, sous forme d'un bourrelet vert. Un seul arbre a survécu; il s'élève assez tristement dans un enclos désert. Le pauvre k'sour d'El-Outaya, abandonné sans verdure et sans abri dans sa plaine ingrate, entre El-Kantara et Bisk'ra, témoigne de cette manière générale d'entendre la guerre. J'y ai vu l'unique palmier qui fut laissé debout, pour apprendre à l'étranger qu'il y avait eu là une oasis. Aïn-Mahdy en a conservé deux, l'un au nord, l'autre au sud des jardins.

Aïn-Mahdy n'a point de rivière, mais on voit de loin entre la ville et la montagne un point blanc de maçonnerie qui indique la tête de la source Aïn-Mahdy. Arrivé à la porte Bab-el-Sakia, le ruisseau se déverse dans un bassin d'où il va, par deux écluses, arroser les jardins. Ici, comme à El-Aghouat, il y a le répartiteur des eaux, avec son sablier qui sert d'horloge à toute la ville.

C'est à un kilomètre à peu près des jardins qu'était campée l'armée d'Abd-el-Kader. On montre encore, près de l'Aïn, la place occupée par la tente de l'émir. Elle est marquée par une assise de pierres rangées circulairement, comme autour des tentes dans les douars sédentaires; c'était annoncer d'avance l'intention de ne pas lâcher pied. Comme tu le sais, le siège dura neuf mois. Mais la ville avait des puits; elle était armée, approvisionnée de tout, débarrassée des bouches inutiles; Tedjini n'y avait gardé avec lui que trois cent cinquante hommes, les meilleurs tireurs du désert; l'assaut fut impossible. Il y eut un moment où, fatigué de la canonnade et voyant sous ses yeux couper ses eaux, dévaster ses jardins, Tedjini fit offrir à son ennemi de vider la querelle dans un combat singulier. Mais «il était couvert d'amulettes», prétendirent les T'olba du camp d'Abd-el-Kader, et, la partie étant jugée inégale, le combat n'eut pas lieu. Ce fut toute une Iliade; et cela finit par un traité qui fut aussi perfide que le cheval de Troie.—L'émir avait juré, écrivait-il, d'aller faire sa prière à la mosquée d'Aïn-Mahdy. Cette considération pieuse alla droit à l'âme du marabout. Les conventions arrêtées, leur exécution jurée sur le Coran, Tedjini se retira à El-Aghouat, avec ses femmes et sa suite. Abd-el-Kader entra dans la ville, fit abattre les murs et saccager les maisons; il respecta pourtant celle du marabout. Puis, pressé par les événements, il se retira et, presque aussitôt, retourna contre nous son épée déshonorée par cette guerre impie. Tous ces faits, historiquement très petits, ne te semblent-ils pas préparés pour la légende? Et vois-tu ce «Μηνιν αειδε, θεα» entonné par leur poète arabe... «O muse! chante la colère de Si-Hadj-Abd-el-Kader, fils de Mahieddin»?

Tedjini est mort, il y a quatre mois, laissant un jeune fils et douze filles; il avait eu quinze ans de paix pour rebâtir sa ville et relever ses remparts. Après ce court et glorieux moment d'exaltation guerrière, il reprit paisiblement sa vie de reclus et ne voulut plus la consacrer qu'aux bonnes œuvres, ne s'occupant des affaires de personne, mais ne voulant point qu'on se mêlât des siennes et demandant qu'on le laissât libre dans l'administration intérieure de son petit État, j'allais dire de son diocèse. «Je ne suis plus de ce monde», écrivait-il bien des années avant de le quitter. Un jour qu'il était seul en prière dans son oratoire, on entendit un grand cri. Son domestique de confiance, qui se tenait dehors, entra et le trouva étendu et sans parole, et expirant.

Cependant on eut quelques doutes sur la réalité de cet événement; et, pour prévenir toute supercherie, un officier d'El-Aghouat fut envoyé à Aïn-Mahdy, avec mission de se faire ouvrir le cercueil et de constater que ce grand personnage était bien réellement mort. L'identité reconnue, on la fit publiquement proclamer; ce qui n'empêcherait pas, dit-on, qu'on ne le ressuscitât, si les événements y donnaient lieu.

Tedjini laisse dans tout le désert une immense renommée; et l'autorité religieuse de son nom lui survivra jusqu'au jour où le peuple arabe perdra la mémoire de ses marabouts. C'est maintenant un privilège à perpétuité. Tedjini n'est plus un saint homme, c'est un saint, et sa maison devient une chapelle. Selon la coutume des marabouts, il a achevé sa vie à côté de son tombeau, et il n'a pas eu à changer de place pour passer d'un asile à l'autre. Le mausolée qui servait de sépulture à ses ancêtres est très richement entouré de balustrades sculptées, peintes et dorées; il a été fait à Tunis, puis apporté à Aïn-Mahdy et monté pièce à pièce.

C'était hier le jour des dévotions arabes; et, toute la matinée, de longues files de femmes et d'hommes se sont rendues processionnellement à la mosquée. Nous allons à nos églises en France à peu près comme les écoliers vont à la classe: un par un pour entrer; la messe dite, on sort en foule. A la porte des mosquées arabes, c'est un va-et-vient continuel de croyants qui vont prier et de croyants qui en reviennent; toujours le même silence et pas plus d'empressement après qu'avant. Tous ces gens-là sont fort beaux, pleins de la même gravité, trop propres pour des pauvres, trop peu luxueux pour des riches. A leur voir à tous le même vêtement de grosse laine, le même haïk épais sur la tête, maintenu par une simple corde grise, un chapelet pareil au cou, le même air d'austérité calme, la même indifférence pour l'étranger, on dirait un séminaire de vieillards qui se rend aux plus graves cérémonies.

Rien ne rappelle ici la vie de la tente, pastorale et guerrière, ni la vie seigneuriale et armée du bordj. J'ai pu étudier dans différents lieux ces côtés bien distincts de l'existence arabe, et j'ai toujours trouvé la poudre, le cheval, les armes de combat ou de chasse mêlés plus ou moins aux scènes les plus familières. Ici, nulle fantasia, surtout quand il s'agit d'acte de piété. Depuis mon arrivée, je n'ai pas entendu le pas d'un cheval; on dirait un pavé de sanctuaire, où ne marchent que des gens d'église. Je n'ai vu ni ceinturon armé, ni bottes à éperons; tous portent la sandale du bourgeois, et ceux du dehors le brodequin lacé des voyageurs. Un trait de caractère que je trouve gravé sur ces physionomies placides, c'est une grande confiance en eux-mêmes. Ils parlent avec un sourire plein de comparaisons orgueilleuses des pauvres murailles d'El-Aghouat qui sont tombées devant nos canons; et c'est alors pour considérer les leurs avec la sécurité de gens qui sont en possession de deux sentiments: la volonté d'être inoffensifs, la certitude de résister.

Les femmes vont aux mosquées, ce que je n'avais vu nulle part. Elles se rendaient en foule au marabout avec autant de solennité et d'une marche encore plus dévote que les hommes. C'est le même costume qu'à El-Aghouat, avec ce détail de plus que toutes portent la melhafa (mante), et sont hermétiquement voilées.

Je m'étais assis au fond de la rue de manière à les voir descendre de l'intérieur de la ville; elles passaient devant moi pour entrer dans la ruelle qui conduit au lieu des prières. Une grande ombre, projetée par la maison de Tedjini, descendait sur la voie, très large en cet endroit, remontait sur les piliers d'un fondouk construit en face, et ne laissait, dans la lumière dorée du soleil, que la partie supérieure du fondouk et des maisons qui le suivent. L'ombre tournait avec la rue, montait avec elle, s'allongeant ou se rétrécissant selon le mouvement du terrain. Une plaque d'un bleu violent servait de plafond à ce tableau, éclairé de manière à donner plus de mystère à la rue et à mettre tout l'éclat dans le ciel. Du côté de l'ombre, et contre le pied du mur, s'alignait une rangée d'Arabes assis, couchés, rassemblés sur eux-mêmes ou posés de côté dans ces attitudes de repos grandioses qui sont maniérées à l'Académie, et qui sont tout simplement vraies, chez les maîtres comme dans la nature.

Les femmes arrivaient du côté du soleil, longeant les murs, hâtant le pas, surtout en passant devant nous, pour échapper le plus vite possible aux regards des infidèles; tantôt deux ensemble, côte à côte, traînant après elles une toute petite fille en haillons, pendue aux bouts flottants de leur haïk; tantôt par groupes nombreux, avec une ampleur de vêtements et une abondance de plis qui remplissaient la rue d'un tumulte léger, très mystérieux à entendre. Quelquefois, un groupe de trois venait isolément: celle du milieu, peut-être la plus jeune, semblait soutenue par les deux autres, chacune d'elles ayant un bras passé autour de sa taille et l'abritant sous un pan de son voile. Ce groupe, magnifiquement composé, s'avançait tout d'une pièce, sans qu'on vît ni geste, ni pas qui le fît mouvoir, par un mouvement simultané qui semblait unique; les trois voiles n'en formaient plus qu'un, et l'on devinait confusément la forme des corps sous ce même vêtement d'une ampleur démesurée.

Peut-être m'eût-il été possible d'entrer dans la mosquée; mais je ne l'essayai point. Pénétrer plus avant qu'il n'est permis dans la vie arabe me semble d'une curiosité mal entendue. Il faut regarder ce peuple à la distance où il lui convient de se montrer: les hommes de près, les femmes de loin; la chambre à coucher et la mosquée, jamais. Décrire un appartement de femmes ou peindre les cérémonies du culte arabe est à mon avis plus grave qu'une fraude: c'est commettre, sous le rapport de l'art, une erreur de point de vue.

Bab-el-Kebir, l'entrée de la principale rue, les abords de la maison de Tedjini, voilà, au surplus, tout ce qu'il y a d'intéressant et d'inusité dans la physionomie intérieure d'Aïn-Mahdy. Le reste se ressent de la négligence et de l'incurie du peuple arabe, et le haut quartier n'est guère mieux bâti qu'El-Aghouat. Là, comme partout, ce sont des portes à claire-voie, des ruelles malpropres et des maisons en pisé, consumées par le soleil; des enfants postés en embuscade et qui fuient devant nous; des femmes un peu plus sauvages qu'ailleurs, qui se lèvent à notre approche et rentrent précipitamment sous le porche obscur des maisons; des hommes indifférents, qui se soulèvent pesamment de leurs lits de repos et nous saluent d'un air un peu superbe pour de simples petits bourgeois.

Notre maison confine aux jardins du côté du sud-ouest. De ma terrasse, en m'accoudant sur un mur crénelé qui fait partie du rempart, j'embrasse une grande moitié de l'oasis et toute la plaine, depuis le sud, où le ciel enflammé vibre sous la réverbération lointaine du désert, jusqu'au nord-ouest, où la plaine aride, brûlée, couleur de cendre chaude, se relève insensiblement vers les montagnes. Ces vues de haut me plaisent toujours, et toujours j'ai rêvé de grandes figures dans une action simple, exposées sur le ciel et dominant un vaste pays. Hélène et Priam, au sommet de la tour, nommant les chefs de l'armée grecque; Antigone amenée par son gouverneur sur la terrasse du palais d'Œdipe et cherchant à reconnaître son frère au milieu du camp des sept chefs, voilà des tableaux qui me passionnent et qui me semblent contenir toutes les solennités possibles de la nature et du drame humain. «Quel est ce guerrier au panache blanc qui marche en tête de l'armée?...—Princesse, c'est un chef.—Mais où est donc ce frère chéri?—Il est debout à côté d'Adraste, près du tombeau des sept filles de Niobé. Le vois-tu?—Je le vois, mais pas trop distinctement.»

Je pense en ce moment qu'il y eut des scènes pareilles, avec les mêmes sentiments peut-être, sur cette terrasse où je t'écris. Je regarde la place vide où était le camp, et je vois le bloc carré et blanc de l'Aïn, pareil au tombeau de Zethus.

J'oubliais de te dire que dans ma promenade de ce matin, j'ai trouvé un éclat d'obus tombé près des murs des jardins, pendant le siège de 1838; et dans la ville, un gant français apporté je ne sais par qui et jeté sur un fumier, où barbotaient trois oies grises, oiseaux plus rares ici que les autruches.

Tadjemout, juillet, au soir.

—Revenus ce soir à Tadjemout. Pour éviter l'hospitalité du caïd, nous avons pris le parti de camper en dehors de la ville près du ruisseau, au pied d'un mur de jardin. Au moment où nous arrivions, un Arabe était assis par terre, au centre d'un cercle formé par cinq dromadaires. Il avait dans son burnouss une brassée d'herbe et la leur distribuait brin à brin. Les cinq bêtes, couchées le cou en avant, promenaient autour de ses genoux leur tête bizarre, et se disputaient avec de sourds grognements cette maigre pâture, souvenir de la saison fertile. Le chamelier nous a cédé sa place; c'est une pente en terre battue, sans cailloux, bien choisie pour recevoir un tapis.

Cette fois, ce fut à mon tour de dire au lieutenant: Prenons-nous la tente? Le lieutenant s'empressa de répondre: Ce n'est pas la peine. Et je dis en riant au petit Ali: C'est bien, ne défais rien, le paquet sera tout ficelé pour le prochain voyage.

En réalité, nous aurions pu simplifier encore nos bagages, et supprimer du même coup le guide et le mulet.

Mais le lieutenant prétend qu'ils font bien ensemble, et que, sans eux, nous aurions eu l'air de pauvres.

La nuit descend tiède et tranquille sur ce triste pays toujours paisible, quoiqu'un peu moins inanimé qu'en plein jour. Au lieu de n'avoir pas d'ombre, il n'a presque plus de lumière, et le brouillard gris qui s'amasse au-dessus de la ville ressemble à de la fraîcheur. Des silhouettes silencieuses passent au sommet d'un mamelon aride, découpées sur un ciel orangé, et disparaissent dans le chemin déjà sombre qui mène à Bab-Sfain. Par moments, les palmiers se balançent comme pour secouer la poussière du jour; et l'on entend dans la ruelle voisine un bruit d'écuelles remuant de l'eau, et le ruissellement des outres qu'on remplit.

Il nous sera difficile d'éviter la diffa; car nous remarquons qu'un certain mouvement de gens affairés s'établit de la ville à notre bivouac. Le caïd, qui s'est rendu près de nous, a l'air de donner des ordres. Il porte encore ce disgracieux burnouss de couleur jaune; il est riant, et sa figure presque rose, sans barbe, avec des yeux bleu clair, manifeste par une expression joviale le plaisir qu'il a de nous revoir. A notre gauche, et sur le mamelon qui nous domine, on voit s'assembler des curieux qui pourraient bien être attirés par les préparatifs d'un repas.

En attendant, et pour n'être pas en retard de politesse avec lui, nous offrons au caïd une bougie, un pain qui date d'El-Aghouat, deux citrons et une pleine gamelle de café. On forme le cercle. Il est devenu nombreux. Je me demande comment tout ce monde va s'en tirer avec deux citrons et trois gobelets.

Le caïd prend un des citrons, un seul, l'autre est mis de côté, y fait un petit trou, y appuie ses lèvres, et, discrètement, en exprime un peu de jus, puis il le passe à son voisin. De bouche en bouche, le citron fait le tour du cercle et revient, n'ayant plus que l'écorce, entre les mains du caïd, qui, précieusement, le dépose dans le capuchon de son burnouss, comme pour le faire servir à plus d'un régal. Quant aux trois gobelets, remplis jusqu'aux bords, chacun y boit de même, à son tour et avec économie. Après qu'on les eut déposés, bien vidés, tu peux le croire, au milieu du cercle, un des mieux mis de nos convives, et qui semblait des mieux nourris, s'est assuré, en les essuyant de la langue et du doigt, qu'il n'y restait plus rien que l'odeur du café bu.

La fête se complique; voici maintenant des musiciens et des chanteurs. Nous allumons une bougie de plus. J'apprends que c'est Aouïmer et Ben-Ameur qui se font donner de la musique et payent cette partie du divertissement. Un grand feu s'allume à dix pas de nous. Je distingue de ma place la forme obscure d'un gros mouton qu'on fait tourner au milieu de la flamme; autour, sont penchées des figures attentives de cuisiniers, avec des airs si avides, que je me demande s'ils sont là pour faire cuire le mouton ou pour le manger.

Il est onze heures. Je donnerais toutes les diffa du monde pour un peu de sommeil. Cette fois j'abandonne ma part du dîner, et je dois dire que personne n'a l'air offensé de ce défaut d'usage.

Si quelque chose égale la sobriété des Arabes, c'est leur gloutonnerie. Admirables estomacs, qui tantôt ne mangent pas de quoi satisfaire un enfant, et tantôt se satisfont tout juste avec ce qui étoufferait un ogre. Rien ne peut rendre la précipitation des mâchoires, le jeu rapide des doigts dépeçant la viande, ou roulant la farine en grain du kouskoussou, et l'effrayante gourmandise des visages. Notre amateur de café fait des prodiges; il ne se sert plus de ses dents; des deux mains, comme un jongleur se sert de ses billés, il jette bouchée sur bouchée dans sa bouche grande ouverte; ce n'est plus manger, on dirait qu'il boit. Le caïd ne le cède à personne.

Il y a trois tables: la première, composée des personnages, a le privilège de prélever le meilleur du plat et d'arracher toute la peau rissolée du rôti; la seconde, à son tour, a droit à tant de minutes de coups de dents; je m'inquiète de ce qui va rester à la troisième, composée des serviteurs, des tout jeunes gens et des musiciens, quand le dîner sortira des mains des notables.—Tout le monde a l'air profondément repu; et des bruits de satisfaction se font entendre. L'auteur de ces inconvenances dit avec sang-froid l'hamdoullah, je remercie Dieu; on lui répond de même Allah iaatiksaha, que Dieu te donne la santé; les chants interrompus recommencent avec plus d'entrain, et l'on nous laisse une garde bien superflue de huit hommes, qui veilleront près de nous, c'est-à-dire, je le crains, qui nous obligeront de veiller avec eux.

El-Aghouat, juillet 1853.

—J'ai vu disparaître derrière moi Tadjemout, comme j'avais vu disparaître Aïn-Mahdy, avec le cœur serré par cette certitude de ne jamais les revoir. Grande halte pendant le jour au milieu de l'Oued-M'zi, sous un soleil de plomb, dans une solitude accablante, n'ayant que de l'eau détestable et ne pouvant dormir, à cause de l'extrême chaleur. C'est le seul endroit peut-être d'où je me suis éloigné sans regrets. Aucun incident dans le reste de la route. Nos cavaliers se sont amusés à courir des gazelles, et ce grand enfant d'Aouïmer, joyeux comme un cheval qui sent l'écurie, debout sur ses étriers, le sabre nu, avec de grands cris, poussait des charges à fond de train contre de pauvres lièvres qui, vers le soir, prenaient le frais dans l'alfa.

Les dunes de sables, aperçues la nuit, sont mouvantes; on y voit de petits plis réguliers, comme sur une mer calme, ridée par le vent; leur surface était d'une admirable pureté, et personne ne les avait foulées depuis le dernier simoun.

Au moment où nous repassions le col, et où se montrait tendue devant nous la ligne mystérieuse du désert, la température devint tout à coup plus chaude, l'air moins respirable. Le soleil venait de disparaître. Un orage qui nous avait menacés tout le jour, et s'était lentement avancé du Djebel-Amour jusque sur les bois de Recheg, avait fini par s'évaporer sans pluie, sans tonnerre ni éclairs, et le ciel avait repris sa sérénité ardente. El-Aghouat se déployait à une lieue de nous, au-dessus de l'oasis et sur le dos de ses rochers blanchâtres.

Cette grande ville triste, et qui bien véritablement sent la mort, s'enveloppait d'ombres violettes pareilles à des voiles de deuil. En approchant des jardins, nous aperçûmes, près de trous fraîchement remués, trois objets informes étendus à terre. C'étaient trois cadavres de femmes que les chiens avaient arrachés de leurs fosses. Blessées pendant la prise ou atteintes dans leur fuite, sans doute elles étaient venues tomber là, et la piété des passants les avait recouvertes d'un peu de terre. Je descendis de cheval pour examiner de plus près ces corps momifiés, consumés jusqu'aux os, mais tout vêtus encore de leurs haïks de cotonnade grise. La terre n'avait rien laissé à ronger sur ces carcasses desséchées, et une fois exhumées, les chiens n'avaient pas même essayé de les déshabiller. Une main se détachait de l'un des cadavres et ne tenait plus au bras que par un lambeau déchiré, sec, dur et noir comme de la peau de chagrin. Elle était à demi fermée, crispée comme dans une dernière lutte avec la mort. Je la pris et l'accrochai à l'arçon de ma selle; c'était une relique funèbre à rapporter du triste ossuaire d'El-Aghouat. Je me rappelai le corps du zouave découvert du côté de l'est le jour de mon entrée, et je trouvai la symétrie de ces rencontres assez fatale. Décidément, pensai-je, ce n'est pas ici qu'on écrira les bucoliques de la vie arabe. La main se balançait à côté de la mienne; c'était une petite main allongée, étroite, aux ongles blancs, qui peut-être n'avait pas été sans grâce, qui peut-être était jeune, il y avait quelque chose de vivant encore dans le geste effrayant de ces doigts contractés; je finis par en avoir peur, et je la déposai en passant dans le cimetière arabe qui s'étend au-dessous du marabout historique de Si-Hadj-Aïca.

La chaleur s'est accrue de six degrés pendant notre absence. Voici le thermomètre à 49° et demi à l'ombre. C'est à peu près la température du Sénégal. Toujours même beauté dans l'air, une netteté plus grande encore dans le contour des montagnes du nord, des colorations plus mornes que jamais sur la surface incendiée du désert. Quand on traverse la place, à midi, le soleil direct vous transperce le crâne, comme avec des vrilles ardentes. La ville semble, pendant six heures du jour, recevoir une douche de feu. Un M'zabite de mes amis vient de partir pour son pays; je l'ai vu faire avec épouvante sa provision d'eau, sa provision d'alcool pour remplacer le bois; ce qu'il y avait pour ainsi dire de moins précieux dans son bagage, c'étaient les vivres. Il s'est mis en route le matin, car, sous un pareil soleil, il est encore moins pénible de voyager le jour que de s'arrêter, même à l'abri d'une tente. Il me racontait qu'à pareille époque, il y a trois ans, un convoi de vingt hommes avait été surpris par le vent du désert à moitié chemin d'El-Aghouat à Gardaïa. Les outres avaient éclaté par l'effet de l'évaporation; huit des voyageurs étaient morts, avec les trois quarts des animaux. Je l'accompagnai jusqu'à une lieue des jardins. Il montait un grand dromadaire presque blanc, tout entouré d'outres, gonflées comme des appareils de sauvetage. Une large peau d'autruche lui servait de selle. Je le vis prendre la route du Sud avec un sentiment mêlé de regret pour moi-même et de quelque appréhension pour lui. Puis je revins vers la ville au galop, et quand je remontai les dunes, la petite caravane avait disparu sous le niveau de la plaine.

Les visages qu'on rencontre sont encore plus pâles que de coutume; on se traîne avec épuisement dans l'air étouffant des rues. Les cafés, même le soir, sont abandonnés. Chacun se renferme comme il peut, tant que dure le soleil; la nuit, c'est une inquiétude de savoir où l'on ira dormir; il y en a qui s'établissent dans les jardins, d'autres sur leurs terrasses, d'autres sur la banquette extérieure des maisons. Moloud nous installe une natte d'alfa dans un coin de la place, et le lieutenant et moi nous y restons étendus, de huit heures du soir à minuit. Moloud asperge la poussière autour de nous; le plus souvent le sommeil nous y prend, et c'est là que nous passons le reste de la nuit.

L'aube a des lueurs exquises; on entend des chants d'oiseaux, le ciel est couleur d'améthyste; et quand j'ouvre les yeux, sous l'impression plus douce du matin, je vois des frémissements de bien-être courir à l'extrémité des palmiers.

Mais je sens que la paresse m'envahit et que peu à peu toute ma cervelle se résout en vapeur. La soif qu'on éprouve ne ressemble à rien de ce que tu connais; elle est incessante, toujours égale; tout ce qu'on boit ici l'irrite au lieu de l'apaiser; et l'idée d'un verre d'eau pure et froide devient une épouvantable tentation qui tient du cauchemar. Je calcule déjà comment je me satisferai en descendant de cheval à Médéah. Je me représente avec des spasmes inouïs une immense coupe remplie jusqu'aux bords de cette eau limpide et glacée de la montagne. C'est une idée fixe que je ne puis chasser. Tout en moi se transforme en appétit sensuel; tout cède à cette unique préoccupation de se désaltérer.

N'importe, il y a dans ce pays je ne sais quoi d'incomparable qui me le fait chérir.

Je pense avec effroi qu'il faudra bientôt regagner le Nord; et le jour où je sortirai de la porte de l'est pour n'y plus rentrer jamais, je me retournerai amèrement du côté de cette étrange ville, et je saluerai d'un regret profond cet horizon menaçant, si désolé et qu'on a si justement nommé—Pays de la soif.



TABLE DES MATIÈRES
 
 Dédicace.—A Armand du Mesnil.
 Préface I
I.De Medeah a El-Aghouat 1
Medeah, 22 mai 18531
El-Gouëa, 24 mai au soir10
Boghari, 26 mai au matin23
D'jelfa, 31 mai34
D'jelfa, même date, cinq heures65
D'jelfa, même date, sept heures71
Ham'ra, 1er juin 185379
Ham'ra, même date, la nuit84
2 juin 1853, à la halte, dix heures85
Sidi-Makhelouf, 2 juin 185394
A la halte, 3 juin 1853, neuf heures96
El-Aghouat, 3 juin au soir98
II.El-Aghouat105
3 juin 1853, au soir105
4 juin 1853109
Juin 1853117
Juin 1853134
Juin 1853147
Juin 1853157
Juin 1853173
La nuit, fin de juin 1853185
1er juillet 1853192
Juillet 1853199
Juillet 1853201
III.Tadjemout-Aïn-Mahdy208
Aïn-Mahdy.—Vendredi, juillet 1853     208
Aïn-Mahdy, juillet 1853241
Aïn-Mahdy, juillet 1853254
Tadjemout, juillet, au soir263
El-Aghouat, juillet 1853267



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PARIS
TYPOGRAPHIE PLON
8, rue Garancière

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Dépôt légal: 1877.
Mise en vente: 1877.
Numéro de publication: 7303.
Numéro d'impression: 5559.
Nouveau tirage: 1952.



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Imprimé en France.TYP. PLON, PARIS.—1952. 63120—XXVII—11.
Printed in France.
420 fr.