Dans les premiers temps de son gouvernement, Abou-'l-Khattâr traita tous les partis avec une fort louable équité, et, quoiqu'il fût Kelbite, les Caisites eux-mêmes, qui se trouvaient en assez grand nombre parmi les troupes que Baldj avait amenées en Espagne, n'eurent pas à se plaindre de lui. Mais loin de persévérer dans cette modération, bien exceptionnelle chez un Arabe, il retourna bientôt à ses antipathies naturelles. Il avait de vieux comptes à régler avec les Caisites: en Afrique il avait été lui-même la victime de leur tyrannie; en Espagne, son contribule Sad, fils de Djauwâs, avait été massacré par eux, et cet homme lui avait été cher à un tel point qu'il avait coutume de dire: «Je me laisserais volontiers trancher la main, si je pouvais le rappeler à la vie.» Il pouvait du moins le venger, et il ne le fit que trop. Il sévit contre les Caisites qu'il soupçonnait d'être complices de la mort de son ami, si bien qu'il put dire dans un de ses poèmes:
Je voudrais que le fils de Djauwâs pût apprendre avec quel empressement j'ai pris sa cause en main. Pour venger sa mort, j'ai tué quatre-vingt-dix personnes; elles gisent sur le sol comme des troncs de palmiers, déracinés par le torrent.
Tant de supplices devaient nécessairement rallumer la guerre civile. Toutefois les Caisites, moins nombreux en Espagne que les Yéménites, ne se hâtèrent pas de dénouer par la force une situation qui pourtant était devenue intolérable pour eux; la haine amassée dans leurs cœurs ne déborda que lorsque l'honneur de leur chef eut été compromis, et voici à quelle occasion:
Un homme de la tribu maäddite de Kinâna, ayant une dispute avec un Kelbite, vint plaider sa cause devant le tribunal du gouverneur. Le droit était de son côté; cependant le gouverneur, avec sa partialité ordinaire, lui donna tort. Le Kinânite alla se plaindre de ce jugement inique au chef caisite Çomail, de la tribu de Kilâb, qui se rendit aussitôt au palais, où il reprocha au gouverneur sa partialité pour ses contribules, en exigeant qu'il fît justice aux plaintes du Kinânite. Le gouverneur lui répondit aigrement, et quand Çomail eut répliqué sur le même ton, il le fit souffleter et chasser de sa présence. Çomail supporta ces insultes sans se plaindre, avec un calme mépris. Brutalement éconduit, il sortit du palais la coiffure dérangée. Un homme qui se trouvait à la porte lui dit: «Qu'est-il donc arrivé à votre turban, Abou-Djauchan? Il est dans un complet désordre.—Si j'ai des contribules, lui répondit le chef caisite, ils sauront bien l'arranger.»
C'était une déclaration de guerre. Abou-'l-Khattâr s'était fait un ennemi aussi dangereux qu'implacable et qui n'était pas un homme ordinaire, ni dans le bien, ni dans le mal. Une bonne et une mauvaise puissance agissaient, à forces égales, sur l'âme naturellement bonne et généreuse, mais altière, passionnée, violente et vindicative de Çomail. C'était une organisation puissante, mais inculte, mobile, soumise à l'instinct et guidée par le hasard, un mélange bizarre des entraînements les plus opposés. D'une activité persévérante quand ses passions avaient été excitées, il retombait dans la paresse et l'insouciance, qui lui étaient plus naturelles encore, dès que ses fiévreuses agitations s'étaient calmées. Sa générosité, vertu que ses compatriotes appréciaient plus que toute autre, était si grande, si illimitée, qu'afin de ne pas le ruiner, son poète (car chaque chef arabe avait le sien tout comme les chefs des clans écossais) ne lui rendait plus visite que deux fois par an, à l'occasion des deux grandes fêtes religieuses, Çomail ayant fait serment de lui donner tout ce qu'il avait sur lui chaque fois qu'il le verrait. Il n'était pas instruit cependant. Malgré son amour pour les vers, surtout pour ceux qui flattaient sa vanité, et quoiqu'il en composât lui-même de temps à autre, il ne savait pas lire, et les Arabes eux-mêmes le jugeaient en arrière de son siècle[320]; en revanche, il manquait si peu de savoir-vivre que ses ennemis mêmes étaient forcés de reconnaître en lui un modèle de politesse[321]. Par ses mœurs relâchées et par son indifférence religieuse il perpétuait le type des anciens nobles, ces viveurs effrénés qui n'étaient musulmans que de nom. En dépit de la défense du Prophète, il buvait du vin comme un vrai Arabe païen, et presque chaque nuit il était ivre[322]. Le Coran lui était resté à peu près inconnu, et il se souciait peu de connaître ce livre dont les tendances égalitaires blessaient son orgueil d'Arabe. Un jour, dit-on, entendant un maître d'école, occupé à enseigner à lire aux enfants dans le Coran, prononcer ce verset: «Nous alternons les revers et les succès parmi les hommes,» il s'écria: «Non, il faut dire: parmi les Arabes.—Pardonnez-moi, seigneur, répliqua le maître d'école, il y a: parmi les hommes.—C'est ainsi que ce verset se trouve écrit?—Oui, sans doute.—Malheur à nous! en ce cas le pouvoir ne nous appartient plus exclusivement; les manants, les vilains, les esclaves en auront leur part[323]!» Au reste, s'il était mauvais musulman, il chassait de race. Il avait pour aïeul ce Chamir, de Coufa, dont nous avons déjà parlé, ce général de l'armée omaiyade, qui n'avait pas eu un moment d'hésitation, alors qu'il s'agissait de tuer le petit-fils du Prophète, et que tant d'autres, tout sceptiques qu'ils étaient, reculaient devant un tel sacrilége. Et cet aïeul, qui avait apporté au calife Yézîd Ier la tête de Hosain, avait été aussi la cause indirecte de l'arrivée de Çomail en Espagne. Le Chiite Mokhtâr l'avait fait décapiter et avait fait jeter son cadavre aux chiens[324], au temps où, maître de Coufa, il vengea le meurtre de Hosain par d'horribles représailles, et alors Hâtim, le père de Çomail, se dérobant par la fuite à la rage du parti qui triomphait, était allé chercher un asile dans le district de Kinnesrîn. Là il s'était établi avec sa famille, et à l'époque où Hichâm fit lever en Syrie l'armée destinée à aller dompter l'insurrection berbère, Çomail avait été désigné par le sort pour en faire partie. Plus tard il avait passé le Détroit avec Baldj, et les Caisites d'Espagne le regardaient comme leur chef principal.
Etant maintenant de retour dans sa demeure, il y convoqua pour la nuit les Caisites les plus influents. Quand il les vit réunis autour de sa personne, il leur raconta les outrages qu'il avait subis et leur demanda leur avis sur le parti à prendre. «Dites-nous votre plan, répondirent-ils; nous l'approuvons d'avance et nous sommes prêts à l'exécuter.—Par Dieu! reprit alors Çomail, j'ai la ferme intention d'arracher le pouvoir des mains de cet Arabe; mais nous autres Caisites, nous sommes trop faibles dans ce pays pour pouvoir résister seuls aux Yéménites, et je ne veux pas vous exposer aux périls d'une entreprise si téméraire. Sans doute, nous appellerons aux armes tous ceux qui ont eu le dessous dans la bataille de la Prairie, mais nous conclurons aussi une alliance avec les Lakhm et les Djodhâm[325], et nous donnerons l'émirat à un des leurs;—je veux dire qu'en apparence ils auront l'hégémonie, mais que nous l'aurons en réalité. Je vais donc quitter Cordoue pour me rendre auprès des différents chefs et leur faire prendre les armes. Approuvez-vous ce plan?—Nous l'approuvons, lui répondit-on; mais gardez-vous bien d'aller auprès de notre contribule Abou-Atâ, car vous pouvez être sûr qu'il refusera de vous prêter son concours.» Cet Abou-Atâ, qui habitait à Ecija, était le chef des Ghatafân. La grande influence que Çomail exerçait sur les esprits neutralisait la sienne et lui inspirait une violente jalousie; il n'est donc pas surprenant que quand on alla aux avis, les Caisites fussent unanimes pour approuver le conseil qui venait d'être donné. Un seul pourtant parut ne pas partager leur opinion; mais comme il était encore fort jeune et que la modestie lui défendait de donner un avis contraire à celui de ses anciens, il ne manifesta sa désapprobation que par son silence, jusqu'à ce que Çomail l'enhardît en lui demandant pourquoi il ne déclarait pas son opinion comme les autres l'avaient fait. «Je n'ai qu'un mot à dire, lui répondit alors le jeune homme; si vous n'allez pas demander l'appui d'Abou-Atâ, nous sommes perdus; si vous le faites, il fera taire sa jalousie et sa haine pour n'écouter que l'amour qu'il a pour sa race, et vous pouvez être certain qu'il vous secondera vigoureusement.» Après avoir réfléchi un instant: «Je crois que vous avez raison,» dit Çomail, et, sortant de Cordoue avant le lever de l'aube, il se rendit d'abord auprès d'Abou-Atâ. Ainsi que le jeune Ibn-Tofail l'avait prévu, Abou-Atâ promit de le seconder, et il tint sa parole. D'Ecija, Çomail alla à Moron, où demeurait Thoâba, le chef des Djodhâm, qui, lui aussi, avait déjà eu des démêlés avec Yousof. Les deux chefs conclurent une alliance, et Thoâba ayant été proclamé chef de la coalition, les Caisites, les Djodhâm et les Lakhm se réunirent en armes dans le district de Sidona (avril 745).
Abou-'l-Khattâr ne l'eut pas plutôt appris, qu'il marcha à la rencontre des insurgés, accompagné des troupes qu'il avait à Cordoue. Mais pendant la bataille, qui eut lieu sur les bords du Guadalete, on fut à même d'apprécier la sagesse du conseil que Çomail avait donné à ses contribules, alors qu'il les engageait à conclure une alliance avec deux puissantes tribus yéménites et à accorder à l'une de celles-ci le premier rang, l'hégémonie; en quoi il avait suivi un usage observé en Orient, où les tribus qui se sentaient trop faibles pour résister seules à leurs ennemis, s'alliaient ordinairement à des tribus de l'autre race. C'est ainsi que dans le Khorâsân[326] et dans l'Irâc[327], les Yéménites, qui avaient la minorité dans ces deux provinces, se liguaient avec les Rabîa, tribu maäddite, pour pouvoir tenir tête aux autres Maäddites, les Témîm. Ces sortes d'alliances procuraient aux tribus faibles encore un autre avantage que celui de les renforcer: elles désarmaient pour ainsi dire l'ennemi, qui répugnait presque toujours à combattre des tribus de sa race, principalement quand celles-ci avaient l'hégémonie. C'est ce qui arriva aussi dans la bataille du Guadalete. Les Yéménites d'Abou-'l-Khattâr, après avoir combattu mollement les Djodhâm et les Lakhm, avec lesquels ils entretenaient déjà des intelligences, et qui, de leur côté, les épargnaient autant que possible, se laissèrent battre et prirent la fuite. Resté seul avec ses Kelbites sur le champ de bataille, Abou-'l-Khattâr fut bientôt contraint d'imiter leur exemple, après avoir vu tuer plusieurs de ses contribules; mais pendant qu'il fuyait avec trois membres de sa famille, il fut fait prisonnier par les ennemis qui le poursuivaient. Dans l'armée victorieuse il y en avait qui voulaient sa mort; mais l'avis contraire l'emporta. On se contenta donc de le charger de fers, et Thoâba, gouverneur de l'Espagne par le droit du plus fort, établit sa résidence dans la capitale.
Cependant les Kelbites ne se tenaient pas pour vaincus, et un de leur chefs, Abdérame ibn-Noaim, prit la résolution hardie de faire une tentative pour délivrer Abou-'l-Khattâr de sa prison. Accompagné de trente ou quarante cavaliers et de deux cents fantassins, il profita de l'obscurité de la nuit pour entrer dans Cordoue, attaqua à l'improviste les soldats chargés de surveiller Abou-'l-Khattâr, les mit en fuite, et conduisit le ci-devant gouverneur parmi les Kelbites établis dans le voisinage de Béja.
Rendu à la liberté, Abou-'l-Khattâr rassembla quelques Yéménites sous son drapeau, et marcha contre Cordoue, dans l'espoir que cette fois ses soldats montreraient plus de zèle pour sa cause. Thoâba et Çomail allèrent à sa rencontre, et les deux armées ennemies campèrent l'une vis-à-vis de l'autre. La nuit venue, un Maäddite sortit du camp de Thoâba, et, s'approchant de celui d'Abou-'l-Khattâr, il parla ainsi en élevant sa voix autant qu'il put: «Yéménites, pourquoi voulez-vous nous combattre, et pourquoi avez-vous délivré Abou-'l-Khattâr? Est-ce que vous craigniez de nous voir le tuer? L'ayant en notre pouvoir, nous aurions pu faire cela, si nous l'eussions voulu; mais nous lui avons laissé la vie, nous lui avons tout pardonné.... Vous auriez aussi un prétexte plausible pour nous combattre, si nous eussions choisi un émir dans notre propre race; mais nous l'avons choisi dans la vôtre. Réfléchissez donc, nous vous en conjurons, au parti que vous allez prendre. Ce n'est pas la crainte, je vous le jure, qui nous fait parler de la sorte; mais nous voudrions, s'il est possible, empêcher le sang de couler.» Ces paroles, dans lesquelles il est facile de reconnaître l'esprit de Çomail, firent tant d'impression sur les soldats d'Abou-'l-Khattâr, qu'entraînant leur émir, malgré qu'il en eût, ils décampèrent cette nuit même pour rentrer dans leurs foyers, et que, lorsque l'aube commençait à blanchir les cimes qui fermaient l'horizon, ils étaient déjà à plusieurs lieues de distance; tant il est vrai que dans ces guerres civiles les soldats ne se battaient pas pour les intérêts d'un individu, mais pour l'hégémonie.
La mort de Thoâba, qui arriva une année plus tard, livra de nouveau l'Espagne à l'anarchie. Deux chefs, l'un et l'autre Djodhâmites, prétendaient à l'émirat. C'étaient Amr, le fils de Thoâba[328], qui croyait avoir le droit de succéder à son père, et Ibn-Horaith, fils d'une négresse et issu d'une famille depuis longtemps établie en Espagne[329]. Ce dernier avait pour les Syriens une haine si féroce qu'il ne cessait de répéter: «Si le sang de tous les Syriens était rassemblé dans un seul vase, je viderais ce vase jusqu'à la dernière goutte.» Syrien lui-même, Çomail ne pouvait consentir que l'Espagne fût gouvernée par un ennemi si implacable de sa nation; mais il ne voulait pas davantage du fils de Thoâba. Donner le titre de gouverneur, qu'il n'ambitionnait pas parce qu'il croyait les Caisites trop faibles pour le soutenir,—donner ce titre à un prête-nom, à un homme de paille, et gouverner lui-même dans le fait, voilà ce qu'il voulait. Et il avait déjà trouvé un homme qui lui convenait sous tous les rapports: c'était le Fihrite Yousof, qui joignait à une médiocrité inoffensive des titres propres à le recommander aux suffrages des Arabes de quelque race qu'ils fussent. Il était assez vieux pour des gens qui raffolaient de la gérontocratie, car il comptait cinquante-sept ans; de plus, il sortait d'une noble et illustre lignée, car il descendait d'Ocba, le célèbre général qui avait conquis une grande partie de l'Afrique; enfin il était Fihrite, et les Fihrites, c'est-à-dire les Coraichites de la banlieue de la Mecque, étaient regardés comme la plus haute noblesse après les Coraichites purs; on était habitué à les voir à la tête des affaires, on les considérait comme étant au-dessus des partis. A force de faire sonner bien haut tous ces avantages, Çomail réussit à faire accepter son candidat; on contenta Ibn-Horaith en lui donnant la préfecture de Regio, et, dans le mois de janvier 747, les chefs élurent Yousof au gouvernement de l'Espagne.
Dès lors Çomail, dont les passions avaient été contenues jusque-là par la puissance de Thoâba, le contre-poids de la sienne, était seul maître de l'Espagne, et il comptait se servir de Yousof, qu'il maniait comme de la cire, pour assouvir sa soif de vengeance. Convaincu qu'il aurait tous les Maäddites pour lui, il ne reculait plus devant l'idée d'une guerre contre tous les Yéménites. Pour commencer, il viola la promesse qu'il avait faite à Ibn-Horaith: ce Djodhâmite fut destitué de sa préfecture. Ce fut le signal de la guerre. Furieux, Ibn-Horaith fit offrir son alliance à Abou-'l-Khattâr, qui vivait parmi ses contribules, triste et découragé. Les deux chefs eurent une entrevue. Peu s'en fallut qu'elle ne fût infructueuse, Abou-'l-Khattâr réclamant l'émirat pour lui, et Ibn-Horaith y prétendant aussi en alléguant que sa tribu était plus nombreuse en Espagne que celle des Kelb. Les Kelbites eux-mêmes, qui sentaient que pour pouvoir se venger des Caisites, ils avaient besoin de l'appui de toute leur race, forcèrent Abou-'l-Khattâr à céder. Ibn-Horaith fut donc reconnu comme émir, et de toutes parts les Yéménites vinrent se ranger sous ses drapeaux. De leur côté, les Maäddites se réunirent autour de Yousof et de Çomail. Partout des voisins de race différente se disaient adieu d'une manière courtoise et avec la bienveillance de gens parfaitement calmes et courageux; mais en même temps on se promettait des deux parts de mesurer ses forces l'un contre l'autre, dès qu'on serait arrivé sur le champ de bataille. Ni l'une ni l'autre armée n'était nombreuse; restreinte au midi de l'Espagne, la lutte qui allait s'engager serait un duel sur une grande échelle plutôt qu'une guerre; en revanche ceux qui y prirent part étaient les guerriers les plus braves et les plus illustres de leur nation.
La rencontre eut lieu près de Secunda, ancienne ville romaine entourée de murailles, sur la rive gauche du Guadalquivir, vis-à-vis de Cordoue, et qui, comprise plus tard dans l'enceinte de cette capitale, devint un de ses faubourgs[330]. Après la prière du matin, les cavaliers s'attaquèrent comme dans un tournoi; puis, les lances ayant été rompues et le soleil étant déjà haut, on cria de toutes parts qu'il fallait se battre corps à corps. Aussitôt tous quittèrent leurs chevaux, et chacun s'étant choisi un adversaire, on combattit jusqu'à ce que les épées eussent été brisées. Alors chacun se servait de ce qui lui tombait sous la main, celui-ci d'un arc, celui-là d'un carquois; on se jetait du sable aux yeux, on s'assommait l'un l'autre à coups de poing, on s'arrachait les cheveux. Cette lutte acharnée s'étant prolongée jusqu'au soir sans donner aucun résultat, Çomail dit à Yousof: «Que ne faisons-nous venir l'armée que nous avons laissée à Cordoue?—Quelle armée? lui demanda Yousof avec surprise.—Le peuple du marché,» lui répondit Çomail. C'était une idée singulière chez un Arabe, et surtout chez un Arabe de la trempe de Çomail, que de faire intervenir des boulangers, des bouchers, des boutiquiers, des manants et des vilains, comme on disait, dans une lutte de ce genre, et puisque Çomail l'a eue, cette idée, il faut bien supposer qu'il prévit que son parti pourrait succomber d'un instant à l'autre. Quoi qu'il en soit, Yousof approuva comme de coutume le projet de son ami et dépêcha deux personnes à Cordoue pour faire arriver cet étrange renfort. Environ quatre cents bourgeois se mirent en marche, presque sans armes; quelques-uns d'entre eux avaient su se procurer des épées ou des lances, et les bouchers s'étaient munis de leurs couteaux; mais les autres n'avaient que des bâtons. Toutefois, comme les soldats d'Ibn-Horaith étaient déjà à demi morts de fatigue, cette garde nationale improvisée, en arrivant sur le terrain, décida du sort de la bataille, et alors les Maäddites firent un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait Abou-'l-Khattâr.
Ce chef savait quel sort l'attendait et ne fit aucune tentative pour y échapper; mais il voulait du moins se donner la satisfaction de le faire partager à son soi-disant allié, à Ibn-Horaith, cet implacable ennemi des Syriens qui l'avait évincé de l'émirat. L'ayant vu qui se cachait sous un moulin, il indiqua aux Maäddites l'endroit où il s'était blotti; puis, le voyant prisonnier et condamné à la mort, il lui dit en faisant allusion à la phrase sanguinaire qu'Ibn-Horaith avait constamment à la bouche: «Fils de la négresse, reste-t-il une goutte dans ton vase?» Tous les deux eurent la tête coupée (747).
Les Maäddites traînèrent les autres prisonniers vers la cathédrale de Cordoue, qui était dédiée à saint Vincent. Là Çomail fut à la fois leur accusateur, leur juge et leur bourreau. Il savait faire prompte et terrible justice: chaque arrêt qu'il prononça et qu'il exécuta fut un arrêt de mort. Déjà il avait fait tomber la tête de soixante-dix personnes, lorsque son allié Abou-Atâ, à qui cette scène hideuse causait un dégoût mortel, voulut y mettre un terme. «Abou-Djauchan, s'écria-t-il en se levant, remettez votre épée dans le fourreau!—Rasseyez-vous, Abou-Atâ, lui répondit Çomail dans son exaltation affreuse; ce jour est un jour glorieux pour vous et pour votre peuple!» Abou-Atâ se rassit, et Çomail continua ses exécutions. Enfin Abou-Atâ n'y tint plus. Glacé d'horreur à l'aspect de ces torrents de sang, à la vue du meurtre de tant de malheureux qui étaient Yéménites, mais Yéménites de la Syrie, il vit dans Çomail l'ennemi de ses compatriotes, le descendant de ces guerriers de l'Irâc, qui, sous Alî, avaient combattu les Syriens de Moâwia dans la bataille de Ciffîn. Se levant pour la seconde fois: «Arabe, s'écria-t-il, si tu prends un si atroce plaisir à égorger les Syriens, mes compatriotes, c'est que tu te souviens de la bataille de Ciffîn. Cesse tes meurtres, ou bien je déclare que la cause de tes victimes est celle des Syriens!» Alors, mais alors seulement, Çomail remit son épée dans le fourreau.
Après la bataille de Secunda, l'autorité de Yousof ne fut plus contestée; mais n'ayant que le titre de gouverneur, au lieu que Çomail gouvernait en réalité, il finit par s'ennuyer de la position subordonnée à laquelle le Caisite le condamnait, et, voulant se débarrasser de lui, il lui offrit une espèce de vice-royauté, le gouvernement du district de Saragosse. Çomail ne refusa pas cette offre; ce qui le décida plus qu'aucune autre considération à l'accepter, ce fut la circonstance que tout ce pays était habité par des Yéménites. Il se promettait de contenter, en les opprimant, la haine qu'il avait pour eux. Mais les choses prirent un cours qu'il n'avait pas prévu. Accompagné de ses clients, de ses esclaves et de deux cents Coraichites, il arriva à Saragosse dans l'année 750, justement à l'époque où l'Espagne commençait à être désolée par une famine qui dura cinq ans; elle fut si grande que le service des postes fut interrompu, presque tous les courriers étant morts de faim[331], et que les Berbers établis dans le Nord émigrèrent en masse pour retourner en Afrique. La vue de tant de misères et de souffrances excita la compassion du gouverneur à un tel point que, par un de ces accès de bonté qui dans son caractère semblaient alterner avec la férocité la plus brutale, il oublia tous ses griefs, toutes ses rancunes, et que, sans faire distinction de l'ami et de l'ennemi, du Maäddite et du Yéménite, il donna de l'or à celui-ci, des esclaves à celui-là, du pain à tout le monde. Dans cet homme si compatissant, si charitable, si généreux envers tous, on ne reconnaissait plus le boucher qui avait fait tomber tant de têtes sur les dalles de l'église Saint-Vincent.
Deux ou trois années se passèrent ainsi, et si la bonne intelligence entre les Caisites et les Yéménites eût été possible, si Çomail eût pu se réconcilier avec ses ennemis à force de bienfaits, les Arabes d'Espagne eussent joui du repos, après les sanglantes guerres qu'ils s'étaient livrées. Mais quoi qu'il fît, Çomail ne pouvait se faire pardonner ses impitoyables exécutions; on le croyait tout prêt à les recommencer si l'occasion s'en présentait, et la haine était trop enracinée dans le cœur des hommes marquants des deux partis pour que l'apparente réconciliation fût autre chose qu'une courte trêve. Les Yéménites d'ailleurs, qui croyaient que l'Espagne leur appartenait de droit, attendu qu'ils y formaient la majorité de la population arabe, ne subissaient qu'en frémissant de colère la domination des Caisites, et ils étaient bien résolus à saisir la première occasion pour reconquérir le pouvoir.
Quelques chefs coraichites murmuraient aussi. Appartenant à une tribu qui, depuis Mahomet, était considérée comme la plus illustre de toutes, ils voyaient avec dépit un Fihrite, un Coraichite de la banlieue, qu'ils jugeaient bien au-dessous d'eux, gouverner l'Espagne.
La coalition de ces deux partis mécontents était à prévoir et ne se fit pas longtemps attendre. Il y avait alors à Cordoue un ambitieux seigneur coraichite, nommé Amir, à qui Yousof, qui le haïssait, avait ôté le commandement de l'armée qui de temps en temps allait combattre les chrétiens du Nord. Brûlant du désir de se venger de cet affront et aspirant à la dignité de gouverneur, Amir nourrissait le dessein d'exploiter à son profit le mécontentement des Yéménites, et de se mettre à leur tête en leur faisant accroire que le calife abbâside l'avait nommé gouverneur de l'Espagne. Il commença donc par bâtir une forteresse sur un terrain qu'il possédait à l'ouest de Cordoue; dès qu'elle serait achevée, il comptait attaquer Yousof, ce qu'il pourrait faire avec succès, ce gouverneur n'ayant à sa disposition qu'une garde de cinquante cavaliers, et lors même qu'il essuyerait un échec, il aurait la ressource de se retirer dans sa forteresse et d'y attendre l'arrivée des Yéménites, avec lesquels il entretenait déjà des intelligences. Yousof, qui n'ignorait pas les desseins hostiles du Coraichite, tâcha de le faire arrêter; mais voyant qu'Amir se tenait sur ses gardes, et n'osant recourir aux moyens extrêmes sans avoir pris l'avis de Çomail, qu'il consultait sur toutes choses malgré son éloignement de la capitale, il lui écrivit pour lui demander ce qu'il fallait faire. Dans sa réponse, Çomail le pressa de faire assassiner Amir au plus vite. Heureusement pour lui, ce dernier fut averti par un espion qu'il avait dans le palais du gouverneur, du péril qui le menaçait; il monta à cheval sans perdre un instant, et, jugeant les Yéménites de la Syrie trop affaiblis par la bataille de Secunda, il prit la route de Saragosse, certain que les Yéménites du nord-est lui prêteraient un appui plus sûr.
Lorsqu'il arriva dans le district de Saragosse, un autre Coraichite, nommé Hobâb[332], y avait déjà levé l'étendard de la révolte. Amir lui ayant proposé de réunir leurs forces contre Çomail, les deux chefs eurent une entrevue et résolurent d'appeler aux armes les Yéménites et les Berbers contre Yousof et Çomail, qu'ils qualifieraient d'usurpateurs en disant que le calife abbâside avait nommé Amir gouverneur de l'Espagne. Quand les Yéménites et les Berbers eurent répondu en grand nombre à leur appel et qu'ils eurent battu les troupes que Çomail avait envoyées contre eux, ils allèrent l'assiéger dans Saragosse (753—4).
Après avoir demandé en vain du secours à Yousof, qui se trouvait réduit à une telle impuissance qu'il lui fut impossible de réunir des troupes, Çomail s'adressa aux Caisites, qui formaient partie de la division de Kinnesrîn et de celle de Damas, établies sur le territoire de Jaën et d'Elvira, et, leur peignant la situation périlleuse où il se trouvait, il ajouta qu'au besoin il se contenterait d'un renfort peu nombreux. Sa demande éprouva des difficultés. Il est vrai que son ami, le Kilâbite Obaid, qui, après lui, était alors le chef le plus puissant parmi les Caisites, se mit à parcourir le territoire habité par les deux divisions, avertissant sur son passage tous ceux sur lesquels il pouvait compter, de s'armer et de se tenir prêts à marcher vers Saragosse; il est vrai aussi que les Kilâb, les Mohârib, les Solaim, les Naçr et les Hawâzin promirent de prendre part à l'entreprise; mais les Ghatafân, qui n'avaient point alors de chef, car Abou-Atâ n'était plus et on ne lui avait pas encore donné un successeur, étaient indécis et différaient de jour en jour leur réponse définitive, et les Cab ibn-Amir, avec leurs trois sous-tribus, celles de Cochair, d'Ocail et de Harîch, mécontents de ce que l'hégémonie qu'ils avaient eue lorsque Baldj, le Cochairite, commandait à tous les Syriens d'Espagne, appartenait maintenant aux Kilâb (car Çomail et Obaid étaient tous les deux de cette tribu), les Cab ibn-Amir, disons-nous, ne demandaient pas mieux, dans leur mesquine jalousie, que de voir périr Çomail faute de secours. Pressés par Obaid, les Ghatafân finirent cependant par lui promettre leur concours, et alors les Cab ibn-Amir se dirent que, tout bien considéré, il valait mieux partir avec les autres. C'est qu'ils comprirent qu'en ne le faisant pas, ils s'attireraient la haine générale sans atteindre leur but, car Çomail serait secouru en tout cas et pourrait fort bien se passer d'eux. Toutes les tribus caisites fournirent donc des guerriers, mais en petit nombre; celui des fantassins nous est inconnu, mais nous savons que celui des cavaliers ne s'élevait guère au delà de trois cent soixante. Se voyant si faibles, les Caisites commençaient à se démoraliser, lorsqu'un d'entre eux triompha de leur hésitation avec quelques paroles chaleureuses. «Il ne nous est pas permis, dit-il en concluant, d'abandonner à son sort un chef tel que Çomail, dussions-nous périr en travaillant à sa délivrance!» Les courages tout à l'heure si chancelants se ranimèrent, et l'on se mit en marche vers Tolède, après avoir donné le commandement de l'expédition à Ibn-Chihâb, le chef des Cab ibn-Amir, comme l'avait conseillé Obaid, qui pouvait prétendre lui-même à cette dignité, mais qui, en ami généreux et dévoué qu'il était, aimait mieux la céder au chef de la tribu qui s'était montrée la plus opposée à l'entreprise, espérant que par là il l'attacherait solidement à la cause de Çomail. Ce fut au commencement de l'année 755 que le départ eut lieu.
Arrivés sur les bords du Guadiana, les Caisites y trouvèrent les Becr ibn-Wâïl et les Beni-Alî, deux tribus qui, bien qu'elles ne fussent pas caisites, appartenaient cependant aussi à la race de Maädd. Les ayant engagées à se joindre à eux, plus de quatre cents cavaliers vinrent grossir leur troupe. Ainsi renforcé on arriva à Tolède, où l'on apprit que le siége était poussé avec une vigueur telle que Çomail serait bientôt obligé de se rendre. Craignant d'arriver trop tard et voulant prévenir les assiégés de leur approche, les Caisites dépêchèrent un d'entre eux vers Saragosse, en lui enjoignant de se glisser parmi les assiégeants et de lancer par-dessus le rempart un papier roulé autour d'un caillou, sur lequel étaient écrits ces deux vers:
Réjouissez-vous, ô assiégés, car il vous arrive du secours et bientôt on sera forcé de lever le siége. D'illustres guerriers, des enfants de Nizâr, viennent à votre aide sur des juments bien bridées et issues de la race d'Awadj.
Le messager exécuta adroitement l'ordre qu'il avait reçu. Le billet fut ramassé et porté à Çomail, qui se le fit lire et qui se hâta de raviver le courage de ses soldats en leur communiquant la bonne et importante nouvelle qu'il venait de recevoir. Tout se termina sans coup férir: le bruit de l'approche des Maäddites suffit pour faire lever le siége, les assiégeants ne voulant pas s'exposer à se trouver entre deux feux, et les Caisites étant entrés dans la ville avec leurs alliés, Çomail les récompensa généreusement du service qu'ils lui avaient rendu.
Parmi les auxiliaires il y avait trente clients de la famille d'Omaiya, qui appartenaient à la division de Damas, établie dans la province d'Elvira. Les Omaiyades—suivant la coutume arabe, on donnait ce nom tant aux membres de la famille qu'à ses clients—les Omaiyades s'étaient distingués depuis longtemps par leur attachement à la cause des Maäddites; à la bataille de Secunda, ils avaient bravement combattu dans les rangs de Yousof et de Çomail, et ces deux chefs faisaient grand cas d'eux; mais si en cette circonstance ces trente cavaliers avaient accompagné les Caisites pour marcher au secours de Çomail, ç'avait été moins parce qu'ils le considéraient comme leur allié, que parce qu'ils avaient à l'entretenir d'affaires et d'intérêts de la plus haute importance. Pour faire comprendre ce dont il s'agissait, il faut que nous nous reportions cinq années en arrière.
Lorsque, dans l'année 750, Merwân II, le dernier calife de la maison d'Omaiya, eut trouvé la mort en Egypte, où il était allé chercher un refuge, une cruelle persécution commença contre sa nombreuse famille, que les Abbâsides, usurpateurs du trône, voulaient exterminer. Un petit-fils du calife Hichâm eut un pied et une main coupés; ainsi mutilé, il fut promené sur un âne par les villes et les villages de la Syrie, accompagné d'un héraut qui le montrait comme une bête sauvage en criant: «Voici Abân, fils de Moâwia, celui qu'on nommait le chevalier le plus accompli des Omaiyades!» Ce supplice dura jusqu'à ce que la mort vînt y mettre un terme. La princesse Abda, fille de Hichâm, ayant refusé de dire où elle avait caché ses trésors, fut poignardée à l'instant même.
Mais la persécution fut si violente, qu'elle faillit manquer son effet. Plusieurs Omaiyades réussirent à se dérober aux poursuites et à se cacher parmi des tribus bédouines. Voyant leurs victimes leur échapper et comprenant qu'ils ne pourraient accomplir leur œuvre sanguinaire que par la ruse et la trahison, les Abbâsides répandirent une proclamation de leur calife Abou-'l-Abbâs, dans laquelle celui-ci, en avouant être allé trop loin, promettait l'amnistie à tous les Omaiyades qui vivaient encore. Plus de soixante et dix d'entre eux tombèrent dans le piége, et furent assommés à coups de barre.
Deux frères, Yahyâ et Abdérame, petits-fils du calife Hichâm, avaient échappé à cet horrible massacre. Quand la proclamation du calife abbâside eut été publiée, Yahyâ avait dit à son frère: «Attendons encore; si tout va bien, nous pourrons toujours rejoindre à temps l'armée des Abbâsides, puisqu'elle se trouve dans notre voisinage; mais en ce moment, je n'ai pas encore grande confiance en cette amnistie qu'on nous offre. J'enverrai dans le camp quelqu'un qui viendra nous dire comment on aura traité nos parents.»
Après le massacre, la personne que Yahyâ avait envoyée au camp, revint en toute hâte lui apporter la nouvelle fatale. Mais cet homme était poursuivi de près par des soldats qui avaient reçu l'ordre de tuer Yahyâ et Abdérame, et avant que Yahyâ, frappé de stupeur, eût pu aviser aux moyens de fuir, il fut arrêté et égorgé. Abdérame était alors à la chasse, et c'est ce qui le sauva. Instruit par des serviteurs fidèles du triste sort de son frère, il profita de l'obscurité de la nuit pour retourner à sa demeure, annonça à ses deux sœurs qu'il allait se mettre en sûreté dans une maison qu'il possédait dans un village non loin de l'Euphrate, et leur recommanda de venir l'y rejoindre au plus tôt avec son frère et son fils.
Le jeune prince arriva sans accident dans le village qu'il avait indiqué à ses sœurs, et bientôt il s'y vit entouré de sa famille. Il ne comptait pas y rester longtemps, il était décidé à passer en Afrique; mais croyant que ses ennemis ne découvriraient pas facilement sa retraite, il voulait attendre le moment où il pourrait entreprendre son long voyage sans s'exposer à trop de périls.
Un jour qu'Abdérame, qui souffrait alors d'une maladie des yeux, était couché dans un appartement obscur, son fils Solaimân, qui n'avait que quatre ans et qui jouait devant la porte de la maison, entra dans sa chambre, saisi de frayeur et baigné de larmes, et se jeta dans son sein. «Laisse-moi, petit, lui dit son père; tu sais que je suis indisposé. Mais qu'as-tu donc? d'où te vient cette frayeur?» L'enfant cacha de nouveau sa tête dans le sein de son père en criant et en sanglotant. «Qu'y a-t-il donc?» s'écria le prince en se levant, et, ouvrant la porte, il vit dans le lointain les drapeaux noirs.... L'enfant les avait vus aussi; il se rappelait que le jour où ces drapeaux avaient été vus dans l'ancienne demeure de son père, son oncle avait été massacré.... Abdérame eut à peine le temps de mettre quelques pièces d'or dans sa poche et de dire adieu à ses deux sœurs. «Je pars, leur dit-il; envoyez-moi mon affranchi Badr; il me trouvera dans tel endroit, et dites-lui qu'il m'apporte ce dont j'aurai besoin, s'il plaît à Dieu que je réussisse à me sauver.»
Pendant que les cavaliers abbâsides, après avoir cerné le village, fouillaient la maison qui servait de retraite à la famille omaiyade, et où ils ne trouvèrent que deux femmes et un enfant auxquels ils ne firent point de mal, Abdérame, accompagné de son frère, jeune homme de treize ans, alla se cacher à quelque distance du village, ce qui ne lui fut pas difficile, attendu que ce pays était bien boisé. Quand Badr fut arrivé, les deux frères se remirent en marche et arrivèrent aux bords de l'Euphrate. Le prince s'adressa à un homme qu'il connaissait, lui donna de l'argent et le pria d'aller acheter des provisions et des chevaux. L'autre partit, accompagné de Badr, après avoir promis de s'acquitter de sa commission.
Malheureusement un esclave de cet homme avait entendu tout ce qu'on venait de dire. Comptant sur une récompense considérable, ce traître était parti à toutes jambes pour aller indiquer au capitaine abbâside l'endroit où les deux fugitifs s'étaient cachés. Tout à coup ceux-ci furent effrayés par un piétinement de chevaux. A peine eurent-ils le temps de se cacher dans un jardin; mais les cavaliers les avaient aperçus; ils commençaient déjà à cerner le jardin; un moment encore, et les deux frères allaient être massacrés. Il ne leur restait qu'un parti à prendre: c'était de se jeter dans l'Euphrate et de tâcher de le traverser à la nage. Le fleuve étant fort large, l'entreprise était périlleuse; mais dans leur désespoir ils n'hésitèrent pas à la tenter et se jetèrent précipitamment dans les flots. «Retournez, leur crièrent les cavaliers qui voyaient échapper une proie qu'ils croyaient déjà tenir; retournez, on ne vous fera pas de mal!» Abdérame, qui savait ce que valait cette promesse, n'en nagea que plus vite. Arrivé au milieu du fleuve, il s'arrêta un instant et cria à son frère, qui était resté en arrière, de se hâter. Hélas! le jeune homme, moins bon nageur qu'Abdérame, avait eu peur de se noyer, et, croyant aux paroles des soldats, il retournait déjà vers la rive. «Viens vers moi, mon cher frère; je t'en conjure, ne crois pas aux promesses qu'on te fait,» criait Abdérame; mais ce fut en vain. «Cet autre nous échappe,» se dirent les soldats, et l'un d'entre eux, plus animé que les autres, voulait déjà se dépouiller de ses vêtements et se jeter dans l'Euphrate, lorsque la largeur du fleuve le fit changer d'avis. Abdérame ne fut donc pas poursuivi; mais, parvenu à l'autre bord, il eut la douleur de voir les barbares soldats couper la tête à son frère.
Arrivé en Palestine, il y fut rejoint par son fidèle serviteur Badr, et par Sâlim, affranchi d'une de ses sœurs, qui lui apportaient de l'argent et des pierreries. Ensuite il partit avec eux pour l'Afrique, où l'autorité des Abbâsides n'avait pas été reconnue et où plusieurs Omaiyades avaient déjà trouvé un asile. Il y arriva sans accident, et s'il l'avait voulu, il y aurait peut-être trouvé la tranquillité et le repos. Mais il n'était pas homme à sa résigner à une existence modeste et obscure. Des rêves ambitieux traversaient sans cesse cette tête de vingt ans. Grand, vigoureux, vaillant, ayant reçu une éducation très-soignée et possédant des talents peu communs, son instinct lui disait qu'il était appelé à des destinées brillantes, et cet esprit d'aventure et d'entreprise trouvait un aliment dans des souvenirs d'enfance, qui, depuis qu'il menait une vie errante et pauvre, se réveillèrent avec vivacité. C'était une croyance fort répandue parmi les Arabes que chacun avait sa destinée écrite dans les traits de son visage; Abdérame le croyait comme tout le monde, d'autant plus qu'une prédiction faite par son grand-oncle Maslama, qui avait la réputation d'être un physionomiste fort habile, répondait à ses désirs les plus ardents. A l'âge de dix ans, lorsqu'il avait déjà perdu son père Moâwia, on l'avait conduit un jour avec ses frères à Roçâfa. C'était une superbe villa dans le district de Kinnesrîn et la résidence habituelle du calife Hichâm. Pendant que ces enfants étaient devant la porte du palais, il arriva que Maslama survint, et qu'ayant arrêté son cheval, il demanda qui étaient ces enfants. «Ce sont les fils de Moâwia,» répondit leur gouverneur. «Pauvres orphelins!» s'écria alors Maslama, les yeux mouillés de larmes, et il se fit présenter ces enfants deux à deux. Abdérame semblait lui plaire plus que les autres. L'ayant placé sur le pommeau de sa selle, il l'accablait de caresses, lorsque Hichâm sortit de son palais. «Quel est cet enfant?» demanda-t-il à son frère. «C'est un fils de Moâwia,» lui répondit Maslama; et se penchant vers son frère, il lui dit à l'oreille, mais assez haut pour qu'Abdérame pût l'entendre: «Le grand événement approche, et cet enfant sera l'homme que vous savez.—En êtes-vous bien sûr? demanda Hichâm.—Oui, je vous le jure, reprit Maslama; dans son visage et sur son cou, j'ai reconnu les signes.»
Abdérame se rappelait aussi que depuis ce temps son aïeul avait eu pour lui une grande prédilection; que souvent il lui avait envoyé des cadeaux auxquels ses frères n'avaient point participé, et que chaque mois il l'avait fait venir dans son palais.
Que signifiaient les paroles mystérieuses prononcées par Maslama? C'est ce qu'Abdérame ne savait pas au juste; mais à l'époque où elles avaient été dites, plusieurs prédictions de la même nature avaient été faites. Le pouvoir des Omaiyades était déjà fortement ébranlé alors, et dans leur inquiétude, ces princes, superstitieux comme tous les Orientaux le sont plus ou moins, pressaient de questions les devins, les astrologues, les physionomistes, tous ceux en un mot qui, d'une manière ou d'une autre, prétendaient pouvoir soulever le voile qui couvre l'avenir. Ne voulant ni ôter tout espoir à ces hommes crédules qui les comblaient de dons, ni les bercer d'espérances que l'événement eût bientôt démenties, ces adeptes des sciences occultes croyaient avoir trouvé un moyen terme en disant que le trône des Omaiyades croulerait, mais qu'un rejeton de cette illustre famille le rétablirait quelque part. Maslama semble avoir été préoccupé de la même idée.
Abdérame se croyait donc destiné à s'asseoir sur un trône; mais dans quel pays régnerait-il? L'Orient était perdu; de ce côté-là il n'y avait plus rien à espérer. Restait l'Afrique et l'Espagne, et dans chacun de ces deux pays une dynastie fihrite cherchait à s'affermir.
En Afrique, ou plutôt dans la partie de cette province qui était encore sous la domination arabe, car l'ouest l'avait secouée, régnait un homme que nous avons déjà rencontré en Espagne, où il avait tâché, mais sans succès, de se faire déclarer émir. C'était le Fihrite Abdérame ibn-Habîb, parent de Yousof, le gouverneur de l'Espagne. N'ayant pas reconnu les Abbâsides, Ibn-Habîb espérait transmettre l'Afrique à ses enfants comme principauté indépendante, et consultait les devins sur l'avenir de sa race avec une curiosité inquiète. Quelque temps avant que le jeune Abdérame arrivât à sa cour, un juif, initié dans les secrets des sciences occultes par le prince Maslama, à la cour duquel il avait vécu, lui avait prédit qu'un descendant d'une famille royale, qui se nommerait Abdérame et qui porterait une boucle de cheveux sur chaque côté du front, deviendrait le fondateur d'une dynastie qui régnerait sur l'Afrique[334]. Ibn-Habîb lui avait répondu que, dans ce cas, lui, qui s'appelait Abdérame et qui était maître de l'Afrique, n'avait qu'à laisser croître une boucle de cheveux sur chaque côté du front, pour qu'il pût s'appliquer cette prédiction. «Non, lui avait répondu le juif; vous n'êtes pas la personne désignée, car, n'étant pas issu d'une famille royale, vous n'avez pas toutes les conditions demandées.» Dans la suite, quand Ibn-Habîb vit le jeune Abdérame, il remarqua que ce prince portait les cheveux de la manière indiquée, et, ayant fait venir le juif, il lui dit: «Eh bien, c'est donc celui-là que le destin appelle à devenir le maître de l'Afrique, puisqu'il a toutes les qualités requises. N'importe; il ne m'enlèvera pas ma province, car je le ferai assassiner.» Le juif, sincèrement attaché aux Omaiyades, ses anciens maîtres, frémit à l'idée que sa prédiction deviendrait le motif du meurtre d'un jeune homme auquel il s'intéressait; cependant, sans perdre sa présence d'esprit: «Je l'avoue, seigneur, répliqua-t-il, ce jeune homme a toutes les conditions exigées. Mais puisque vous croyez à ce que je vous ai prédit, il faut de deux choses l'une: ou bien cet Abdérame n'est pas la personne désignée, et dans ce cas vous pourrez le tuer, mais vous commettrez un crime inutile; ou bien, il est destiné à régner sur l'Afrique; dans ce cas, quoi que vous fassiez, vous ne pourrez pas lui ôter la vie, car il faut qu'il accomplisse ses destinées.»
Sentant la justesse de ce raisonnement, Ibn-Habîb n'attenta pas pour le moment à la vie d'Abdérame; toutefois, se défiant non-seulement de lui, mais encore de tous les autres Omaiyades qui étaient venus chercher un asile dans ses Etats, et dans lesquels il voyait des prétendants qui pourraient lui devenir dangereux un jour, il épiait leurs démarches avec une anxiété toujours croissante. Parmi ces princes se trouvaient deux fils du calife Walîd II. Dignes fils d'un père qui ne vivait que pour le plaisir, qui envoyait ses courtisanes présider à sa place à la prière publique, et qui, en tirant de l'arc, se servait du Coran en guise d'une cible, ils menaient joyeuse vie sur la terre de l'exil, et une nuit qu'ils buvaient et devisaient ensemble, l'un d'eux s'écria: «Quelle folie! Cet Ibn-Habîb ne s'imagine-t-il pas qu'il restera l'émir de ce pays, et que nous, fils d'un calife, nous nous résignerons à le laisser régner tranquillement?» Ibn-Habîb, qui écoutait à la porte, avait entendu ces paroles. Résolu à se débarrasser, mais en secret, de ses hôtes dangereux, il attendit cependant pour les faire périr une occasion favorable, afin que l'on attribuât leur mort au hasard ou à une vengeance particulière. Il ne changea donc pas de conduite à leur égard, et quand ils venaient lui rendre visite, il leur montrait la même bienveillance qu'auparavant. Toutefois il n'avait pas caché à ses confidents qu'il avait observé les fils de Walîd et les avait entendus prononcer des paroles imprudentes. Parmi ces confidents se trouvait un partisan secret des Omaiyades, qui alla conseiller aux deux princes de se soustraire par la fuite au ressentiment du gouverneur. C'est ce qu'ils firent aussitôt; mais Ibn-Habîb, informé de leur départ précipité, dont il ignorait la cause, et craignant qu'ils ne fussent allés soulever contre lui quelque tribu berbère ou arabe, les fit poursuivre par des cavaliers, qui les atteignirent et les ramenèrent. Puis, jugeant que leur fuite et les propos qu'il avait entendus étaient des preuves suffisantes de leurs projets criminels, il les fit décapiter[335]. Dès lors il ne songea qu'à se débarrasser également des autres Omaiyades, qui, avertis par leurs partisans, s'empressèrent d'aller chercher un refuge parmi les tribus berbères indépendantes.
Errant de tribu en tribu et de ville en ville, Abdérame parcourut, d'un bout à l'autre, le nord de l'Afrique. Quelque temps il se tint caché à Barca; puis il chercha un asile à la cour des Beni-Rostem, rois de Tâhort; puis encore il alla implorer la protection de la tribu berbère de Micnésa. Cinq années se passèrent ainsi, et rien n'indique que, pendant cette longue période, Abdérame ait songé à tenter fortune en Espagne. C'était l'Afrique que convoitait ce prétendant ambitieux, qui n'avait ni argent ni amis; intriguant sans cesse, tâchant à tout prix de gagner des partisans, il se vit chassé par les Micnésa, et arriva auprès de la tribu berbère de Nafza, à laquelle appartenait sa mère et qui demeurait dans le voisinage de Ceuta[336].
Convaincu enfin qu'en Afrique ses projets ne réussiraient pas, il porta ses yeux de l'autre côté de la mer. Il possédait sur l'Espagne quelques renseignements qu'il devait à Sâlim, l'un des deux affranchis qui avaient traversé avec lui les vicissitudes de sa vie errante. Sâlim avait été en Espagne du temps de Mousâ ou un peu plus tard, et dans les circonstances données, il y aurait pu rendre au prince des services fort utiles; mais il était déjà retourné en Syrie. Dégoûté depuis longtemps de la vie vagabonde qu'il menait à la suite d'un aventurier, il était décidé à saisir, pour le quitter, la première occasion où il pourrait le faire convenablement, lorsqu'Abdérame la lui avait fournie. Un jour qu'il dormait, il n'avait pas entendu son maître qui l'appelait; alors ce dernier avait jeté un vase d'eau sur sa figure, et Sâlim avait dit dans sa colère: «Puisque vous me traitez comme un vil esclave, je vous quitte pour toujours. Je ne vous dois rien, car vous n'êtes pas mon patron; votre sœur seule a des droits sur moi, et je m'en retourne auprès d'elle.»
Restait l'autre affranchi, le fidèle Badr. Ce fut lui qu'Abdérame chargea de passer en Espagne afin qu'il s'y concertât avec les clients omaiyades, qui, au nombre de quatre ou cinq cents, faisaient partie des deux divisions de Damas et de Kinnesrîn, établies sur le territoire d'Elvira et de Jaën. Badr devait leur remettre une lettre de son patron, dans laquelle celui-ci racontait comment, depuis cinq années, il parcourait l'Afrique en fugitif, afin d'échapper aux poursuites d'Ibn-Habîb, qui attentait à la vie de tous les membres de la famille d'Omaiya. «C'est au milieu de vous, clients de ma famille, continuait le prince, que je voudrais venir demeurer, car je me tiens convaincu que vous serez pour moi des amis fidèles. Mais, hélas! je n'ose venir en Espagne; l'émir de ce pays me tendrait des piéges comme l'a fait celui de l'Afrique; il me considérerait comme un ennemi, comme un prétendant. Et, en vérité, n'ai-je pas le droit de prétendre à l'émirat, moi, le petit-fils du calife Hichâm? Eh bien donc, puisque je ne puis venir en Espagne comme simple particulier, je n'y viendrai qu'en qualité de prétendant;—je n'y viendrai qu'après avoir reçu de vous l'assurance qu'il y a pour moi dans ce pays quelque chance de succès, que vous m'appuyerez de tout votre pouvoir, et que vous considérerez ma cause comme la vôtre.» Il terminait en promettant de donner à ses clients les postes les plus considérables au cas où ils voudraient le seconder.
Arrivé en Espagne, Badr remit cette lettre à Obaidallâh et à Ibn-Khâlid, les chefs des clients de la division de Damas. Après avoir pris connaissance du contenu de cet écrit, ces deux chefs fixèrent le jour où ils délibéreraient de l'affaire avec les autres clients, et firent prier Yousof ibn-Bokht, le chef des clients omaiyades de la division de Kinnesrîn, d'assister à cette réunion. Au jour fixé, ils consultèrent leurs contribules sur le parti à prendre. Quelque difficile que parût l'entreprise, on fut bientôt d'accord qu'il fallait la tenter. En prenant cette décision, les clients remplirent un véritable devoir, au point de vue arabe; car la clientèle impose un lien indissoluble et sacré, une parenté de convention, et les descendants d'un affranchi sont tenus de seconder en toute circonstance les héritiers de celui qui a donné la liberté au fondateur de leur famille. Mais en outre, cette décision leur fut dictée aussi par leur intérêt. Le régime des dynasties arabes était celui d'une famille; les parents et les clients du prince remplissaient, presque à l'exclusion de toute autre personne, les hautes dignités de l'Etat. En travaillant à la fortune d'Abdérame, les clients travailleraient donc aussi à leur propre grandeur. Mais la difficulté fut de se mettre d'accord sur les moyens d'exécution, et l'on résolut de consulter Çomail (qui était alors assiégé dans Saragosse) avant de rien entreprendre. On le savait irrité contre Yousof, parce que celui-ci ne venait pas le secourir, et on lui supposait un reste d'affection pour les Omaiyades, les anciens bienfaiteurs de sa famille; en tout cas, on croyait pouvoir compter sur sa discrétion, car on le savait trop galant homme pour trahir une confidence qu'il aurait reçue sous le sceau du secret. Ce fut donc surtout pour avoir une conférence avec Çomail, qu'une trentaine d'Omaiyades, accompagnés de Badr, s'étaient réunis aux Caisites qui allaient secourir Çomail.
On a déjà vu que l'expédition des Caisites fut couronnée d'un plein succès; nous pouvons donc reprendre le fil de notre récit, que nous avons dû interrompre au moment où les chefs des clients omaiyades demandèrent à Çomail un entretien secret.
Le Caisite leur ayant accordé leur demande, ils commencèrent par le prier de tenir secrètes les nouvelles importantes qu'ils avaient à lui communiquer, et quand il le leur eut promis, Obaidallâh lui apprit l'arrivée de Badr, et lui lut la lettre d'Abdérame; puis il ajouta d'un ton humble et soumis: «Ordonnez-nous ce que nous devons faire; nous nous conformerons à vos ordres; ce que vous approuverez, nous le ferons; ce que vous désapprouverez, nous ne le ferons pas.» Tout pensif, Çomail lui répondit: «L'affaire est grave; n'exigez donc pas de moi une réponse immédiate. Je réfléchirai à ce que vous venez de me dire et plus tard je vous communiquerai mon opinion.»
Badr ayant été introduit à son tour, Çomail, sans lui rien promettre, lui fit donner des cadeaux, de même qu'il en avait fait donner aux autres qui étaient venus le secourir. Puis il partit pour Cordoue. En y arrivant, il trouva Yousof occupé à rassembler des troupes destinées à aller châtier les rebelles du district de Saragosse.
Dans le mois de mai de l'année 755, Yousof, à la veille de se mettre en marche, fit venir les deux chefs des clients omaiyades, qu'il considérait comme ses propres clients depuis que leurs patrons avaient perdu le trône[337], et quand ils furent arrivés, il leur dit:
—Allez auprès de nos clients et dites-leur qu'ils viennent nous accompagner.
—C'est impossible, seigneur, lui répondit Obaidallâh. Par suite de tant d'années de disette, ces malheureux n'ont plus la force de marcher. Tous ceux qui pouvaient encore le faire sont allés secourir Çomail, et cette longue marche pendant l'hiver les a excessivement fatigués.
—Voici de quoi rétablir leurs forces, reprit Yousof; remettez-leur ces mille pièces d'or, et qu'ils s'en servent pour acheter du blé.
—Mille pièces d'or pour cinq cents guerriers inscrits sur le registre? C'est bien peu, surtout dans un temps aussi cher que celui-ci.
—Faites comme vous voudrez; je ne vous donnerai pas davantage.
—Eh bien, gardez votre argent; nous ne vous accompagnerons pas.
Cependant, quand ils eurent quitté l'émir, Obaidallâh et son compagnon se ravisèrent. «Il vaut mieux pourtant, se dirent-ils, que nous acceptions cet argent qui pourra nous être utile. Il va sans dire que nos contribules n'accompagneront pas Yousof; ils resteront dans leurs demeures, afin d'être préparés à tout événement; mais nous trouverons bien quelque prétexte pour expliquer leur absence de l'armée; acceptons en tout cas l'argent que Yousof nous offre; nous en donnerons une partie à nos contribules qui, grâce à ce secours, pourront acheter du blé, et nous employerons le reste à faciliter l'exécution de nos projets.» Ils retournèrent donc auprès du gouverneur, et lui dirent qu'ils acceptaient les mille pièces d'or qu'il leur avait offertes. Quand ils les eurent reçues, ils se rendirent dans le district d'Elvira auprès de leurs contribules, et donnèrent à chacun d'eux dix pièces d'argent de la part de Yousof, en disant que cette petite somme était destinée à acheter du blé. Que Yousof leur avait donné beaucoup plus, qu'il avait voulu que les clients l'accompagnassent et que les mille pièces d'or leur servissent de solde, c'est ce qu'ils ne dirent pas. La pièce d'or contenant vingt pièces d'argent, il restait aux deux chefs environ les trois quarts de la somme que Yousof leur avait remise.
Sur ces entrefaites, Yousof était parti de Cordoue avec quelques troupes, et, ayant pris le chemin de Tolède, il avait établi son camp dans le district de Jaën, à l'endroit qui portait alors le nom de Gué de Fath, au nord de Mengibar, où l'on passait le Guadalquivir quand on voulait traverser les défilés de la Sierra Morena, et où se trouve maintenant un bac qui, par les événements qui précédèrent la bataille de Baylen en 1808, a acquis une célébrité européenne. Yousof y attendait les troupes qui marchaient à lui de toutes parts et leur distribuait la solde, lorsque les deux chefs des clients omaiyades, sachant que, pressé d'arriver en face des rebelles de Saragosse, il ne s'arrêterait pas longtemps au Gué de Fath, se présentèrent à lui. «Eh bien, leur dit Yousof, pourquoi nos clients n'arrivent-ils pas?—Rassurez-vous, émir, et que Dieu vous bénisse, lui répondit Obaidallâh; vos clients ne ressemblent pas à certaines personnes que nous connaissons, vous et moi. Pour rien au monde ils ne voudraient que vous combattiez vos ennemis sans eux. C'est ce qu'ils me disaient encore l'autre jour; mais ils me chargeaient en même temps de vous prier de leur accorder un délai. La récolte du printemps promettant d'être bonne, comme vous savez, ils voudraient auparavant prendre soin de leur moisson; mais ils comptent vous rejoindre à Tolède.» N'ayant aucune raison pour soupçonner qu'Obaidallâh le trompait, Yousof crut à ses paroles et lui dit: «Eh bien, retournez donc auprès de vos contribules et faites en sorte qu'ils se mettent en marche le plus tôt possible.»
Bientôt après, Yousof continua sa marche. Obaidallâh et son compagnon firent avec lui une partie de la route; puis ils lui dirent adieu en promettant de le rejoindre bientôt avec les autres clients, et retournèrent vers le Gué de Fath.
En route ils rencontrèrent Çomail et sa garde. Après avoir passé la nuit dans une de ces orgies qui lui étaient habituelles, le chef caisite dormait encore au moment où Yousof se mettait en marche, de sorte qu'il ne partit que beaucoup plus tard. Voyant arriver à lui les deux clients, il s'écria avec surprise: «Comment, vous retournez? Est-ce pour m'apporter quelque nouvelle?—Non, seigneur, lui répondirent-ils; Yousof nous a permis de partir, et nous nous sommes engagés à le joindre à Tolède avec les autres clients; mais si vous le voulez bien, nous vous accompagnerons un bout de chemin.—Je serai ravi de jouir de votre compagnie,» leur dit Çomail. Après qu'ils eurent causé quelque temps de choses indifférentes, Obaidallâh s'approcha de Çomail et lui dit à l'oreille qu'il désirait lui parler en secret. Sur un signe du chef, ses compagnons se tinrent à distance, et Obaidallâh reprit: «Il s'agit de l'affaire du fils de Moâwia, sur laquelle nous vous avons consulté. Son messager n'est pas encore parti.—Je n'ai nullement oublié cette affaire, répliqua Çomail; au contraire, j'y ai réfléchi mûrement, et, comme je vous l'avais promis, je n'en ai parlé à personne, pas même à mes amis les plus intimes. Voici maintenant ma réponse: je crois que la personne en question mérite de régner et d'être appuyée par moi. C'est ce que vous pouvez lui écrire, et qu'Allâh veuille nous prêter son secours! Quant au vieux pelé (c'est ainsi qu'il appelait Yousof), il faut qu'il me laisse faire comme je l'entendrai. Je lui dirai qu'il doit marier sa fille, Omm-Mousâ, à Abdérame, car elle est veuve maintenant[338], et se résigner à ne plus être émir de l'Espagne. S'il fait ce que je lui dis, nous l'en remercierons; sinon, nous lui fendrons sa tête chauve avec nos épées, et il n'aura que ce qu'il mérite.»
Ravis d'avoir reçu une réponse aussi favorable, les deux chefs lui baisèrent la main avec reconnaissance, et, après l'avoir remercié du secours qu'il promettait à leur patron, ils le quittèrent pour retourner au Gué de Fath.
Evidemment Çomail, qui n'avait pas eu le temps de cuver son vin, s'était levé ce matin-là de fort mauvaise humeur contre Yousof; mais tout ce qu'il avait dit aux clients était provenu d'un mouvement primesautier, auquel avait manqué la réflexion. Le fait est qu'avec son indolence habituelle il n'avait pas songé sérieusement à l'affaire d'Abdérame, pour ne pas dire qu'il l'avait complétement oubliée. Ce ne fut qu'après avoir donné tant d'espoir aux deux clients, qu'il commença à considérer le pour et le contre, et alors une seule préoccupation s'empara de son esprit. «Que deviendra la liberté des tribus arabes, se disait-il, si un prince omaiyade règne en Espagne? Le pouvoir monarchique établi, que restera-t-il du pouvoir de nous autres, les chefs des tribus? Non, quelques griefs que j'aie contre Yousof, il faut que les choses restent comme elles sont;» et, ayant appelé un de ses esclaves, il lui ordonna de partir à toute bride et d'aller dire aux deux clients de l'attendre.
Ceux-ci avaient déjà fait une lieue en causant des belles promesses que Çomail leur avait faites, et en se disant que le succès du prétendant était assuré, lorsqu'Obaidallâh entendit crier son nom derrière lui. Il s'arrêta et vit arriver un cavalier. C'était l'esclave de Çomail qui lui dit: «Attendez mon maître; il va venir ici, il a à vous parler.» Etonnés de ce message et de ce que Çomail venait vers eux au lieu de leur ordonner de venir vers lui, les deux clients craignirent un instant qu'il ne voulût les arrêter et les livrer à Yousof; néanmoins ils rebroussèrent chemin et bientôt ils virent arriver Çomail, monté sur l'Etoile, sa mule blanche, qui allait le grand galop. Voyant qu'il arrivait sans soldats, les deux clients reprirent confiance, et quand Çomail fut arrivé auprès d'eux, il leur dit: «Depuis que vous m'avez apporté la lettre du fils de Moâwia et que vous m'avez fait faire connaissance avec son messager, j'ai souvent pensé à cette affaire.» (En disant cela, Çomail ne disait pas la vérité, ou bien sa mémoire le trompait; mais il ne pouvait avouer qu'il avait à peu près oublié une affaire si importante, et il était trop foncièrement Arabe pour qu'un mensonge lui coûtât.) «J'approuvais votre dessein, poursuivit-il, comme je vous le disais tout à l'heure; mais depuis que vous m'avez quitté, j'ai réfléchi de nouveau, et maintenant je suis d'avis que votre Abdérame appartient à une famille tellement puissante que»—ici Çomail employa une phrase fort énergique à coup sûr, mais que nous ne pourrions traduire sans pécher contre la bienséance. «Quant à l'autre, continua-t-il, il est bon enfant au fond, et se laisse mener par nous, sauf de rares exceptions, avec assez de docilité. De plus, nous lui avons de grandes obligations, et il nous siérait mal de l'abandonner. Réfléchissez donc bien à ce que vous allez faire, et si, de retour dans vos demeures, vous persistez dans vos projets, je crois que bientôt vous me verrez arriver auprès de vous, mais ce ne sera pas comme ami. Tenez-vous-le pour dit, car je vous le jure, la première épée qui sortira du fourreau pour combattre votre prétendant, ce sera la mienne. Et maintenant, allez en paix et qu'Allâh vous envoie de sages inspirations, ainsi qu'à votre patron.»
Consternés par ces paroles, qui, d'un seul coup, frustraient toutes leurs espérances, et craignant d'irriter cet homme colère, les clients répondirent humblement: «Dieu vous bénisse, seigneur! Jamais notre opinion ne différera de la vôtre.—A la bonne heure, dit Çomail, adouci et touché par ces paroles respectueuses; mais je vous conseille en ami de ne rien tenter pour changer l'état politique du pays. Tout ce que vous pourrez faire, c'est de tâcher d'assurer à votre patron une position honorable en Espagne, et pourvu qu'il promette de ne pas aspirer à l'émirat, j'ose vous assurer que Yousof l'accueillera avec bienveillance, lui donnera sa fille pour épouse, et avec elle une fortune convenable. Adieu et bon voyage!» Cela dit, il fit faire demi-volte à l'Etoile, et, lui ayant enfoncé les éperons dans les flancs, il lui fit prendre une allure très-décidée.
N'ayant donc plus rien à espérer ni de Çomail ni des Maäddites en général, qui n'agissaient d'ordinaire que d'après les conseils de ce chef, il ne restait aux clients d'autre parti à prendre que de se jeter entre les bras de l'autre nation, celle des Yéménites, et de l'exciter à se venger des Maäddites. Voulant réussir à tout prix dans leurs desseins, ils résolurent aussitôt de le faire, et pendant qu'ils retournaient à leurs demeures, ils s'adressèrent à tous les chefs yéménites sur lesquels ils croyaient pouvoir compter, en les invitant à prendre les armes pour Abdérame. Ils obtinrent un succès qui surpassa leur attente. Les Yéménites, qui se déchiraient les entrailles de colère en songeant à leur défaite de Secunda et en voyant qu'ils étaient condamnés à subir le joug des Maäddites, étaient prêts à se lever au premier signal et à se ranger sous la bannière de chaque prétendant, quel qu'il fût, pourvu qu'ils eussent l'occasion de se venger de leurs ennemis et de les massacrer.
Assurés de l'appui des Yéménites et sachant Yousof et Çomail occupés dans le nord, les clients omaiyades jugèrent le moment favorable pour l'arrivée de leur patron. Ils achetèrent donc un bâtiment, et remirent à Tammâm, qui monterait à bord lui douzième, cinq cents pièces d'or, dont il devait donner une partie au prince, tandis qu'il se servirait du reste pour contenter la cupidité des Berbers, que l'on connaissait assez pour savoir qu'ils ne laisseraient pas partir leur hôte sans l'avoir rançonné. Cet argent était celui que Yousof avait donné aux clients afin qu'ils l'accompagnassent pendant sa campagne contre les rebelles de Saragosse; quand il le leur donna, il était loin de soupçonner qu'il servirait à amener en Espagne un prince qui lui disputerait l'émirat.