CLITON.
Eh bien! vous le voyez, l'histoire est découverte.1065
DORANTE.
Ah! Cliton, je me trouve à deux doigts de ma perte.
CLITON.
Vous en avez sans doute un plus heureux succès,
Et vous avez gagné chez elle un grand accès;
Mais je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence,
Et vous fais sous ces mots être d'intelligence[433].1070
DORANTE.
Peut-être. Qu'en crois-tu?
CLITON.
Le peut-être est gaillard.
DORANTE.
Penses-tu qu'après tout j'en quitte encor ma part,
Et tienne tout perdu pour un peu de traverse[434]?
CLITON.
Si jamais cette part tomboit dans le commerce.
Et qu'il vous vînt marchand pour ce trésor caché,1075
Je vous conseillerois d'en faire bon marché.
DORANTE.
Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable?
CLITON.
A chaque bout de champ vous mentez comme un diable.
DORANTE.
Je disois vérité.
CLITON.
Quand un menteur la dit,
En passant par sa bouche elle perd son crédit[435].1080
DORANTE.
Il faut donc essayer si par quelque autre bouche
Elle pourra trouver un accueil moins farouche[436].
Allons sur le chevet rêver quelque moyen
D'avoir de l'incrédule un plus doux entretien.
Souvent leur belle humeur suit le cours de la lune:1085
Telle rend des mépris qui veut qu'on l'importune;
Et de quelques effets que les siens soient suivis[437],
Il sera demain jour, et la nuit porte avis[438].

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

DORANTE, CLITON.

CLITON.
Mais, Monsieur, pensez-vous qu'il soit jour chez Lucrèce?
Pour sortir si matin elle a trop de paresse.1090
DORANTE.
On trouve bien souvent plus qu'on ne croit trouver,
Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver:
J'en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée
Mon âme à cet aspect sera mieux possédée.
CLITON.
A propos de rêver, n'avez-vous rien trouvé1095
Pour servir de remède au désordre arrivé?
DORANTE.
Je me suis souvenu d'un secret que toi-même
Me donnois hier pour grand, pour rare, pour suprême:
Un amant obtient tout quand il est libéral.
CLITON.
Le secret est fort beau, mais vous l'appliquez mal:
Il ne fait réussir qu'auprès d'une coquette.
DORANTE.
Je sais ce qu'est Lucrèce, elle est sage et discrète;
A lui faire présent mes efforts seroient vains:
Elle a le cœur trop bon; mais ses gens ont des mains;
Et bien que sur ce point elle les désavoue[439],1105
Avec un tel secret leur langue se dénoue:
Ils parlent, et souvent on les daigne écouter.
A tel prix que ce soit, il m'en faut acheter[440].
Si celle-ci venoit qui m'a rendu sa lettre,
Après ce qu'elle a fait j'ose tout m'en promettre;1110
Et ce sera hasard si sans beaucoup d'effort
Je ne trouve moyen de lui payer le port.
CLITON.
Certes, vous dites vrai, j'en juge par moi-même:
Ce n'est point mon humeur de refuser qui m'aime;
Et comme c'est m'aimer que me faire présent,1115
Je suis toujours alors d'un esprit complaisant.
DORANTE.
Il est beaucoup d'humeurs pareilles à la tienne.
CLITON.
Mais, Monsieur, attendant que Sabine survienne,
Et que sur son esprit vos dons fassent vertu,
Il court quelque bruit sourd qu'Alcippe s'est battu.1120
DORANTE.
Contre qui?
CLITON.
L'on ne sait; mais ce confus murmure[441]
D'un air pareil au vôtre à peu près le figure;
Et si de tout le jour je vous avois quitté,
Je vous soupçonnerois de cette nouveauté.
DORANTE.
Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce?1125
CLITON.
Ah! Monsieur, m'auriez-vous joué ce tour d'adresse?
DORANTE.
Nous nous battîmes hier, et j'avois fait serment
De ne parler jamais de cet événement;
Mais à toi, de mon cœur l'unique secrétaire,
A toi, de mes secrets le grand dépositaire,1130
Je ne cèlerai rien, puisque je l'ai promis.
Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis:
Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle;
Et comme on nous fit lors une paix telle quelle,
Nous sûmes l'un à l'autre en secret protester1135
Qu'à la première vue il en faudroit tâter.
Hier nous nous rencontrons; cette ardeur se réveille,
Fait de notre embrassade un appel à l'oreille;
Je me défais de toi, j'y cours, je le rejoins,
Nous vidons sur le pré l'affaire sans témoins;1140
Et le perçant à jour de deux coups d'estocade
Je le mets hors d'état d'être jamais malade:
Il tombe dans son sang.
CLITON.
A ce compte il est mort?
DORANTE.
Je le laissai pour tel.
CLITON.
Certes, je plains son sort:
Il étoit honnête homme; et le ciel ne déploie....1145

SCÈNE II.

DORANTE, ALCIPPE, CLITON.

ALCIPPE.
Je te veux, cher ami, faire part de ma joie.
Je suis heureux: mon père....
DORANTE.
Eh bien?
ALCIPPE.
Vient d'arriver.
CLITON, à Dorante.
Cette place pour vous est commode à rêver.
DORANTE.
Ta joie est peu commune, et pour revoir un père
Un tel homme que nous ne se réjouit guère[442].1150
ALCIPPE.
Un esprit que la joie entièrement saisit
Présume qu'on l'entend au moindre mot qu'il dit[443].
Sache donc que je touche à l'heureuse journée
Qui doit avec Clarice unir ma destinée:
On attendoit mon père afin de tout signer.1155
DORANTE.
C'est ce que mon esprit ne pouvoit deviner;
Mais je m'en réjouis. Tu vas entrer chez elle?
ALCIPPE.
Oui, je lui vais porter cette heureuse nouvelle;
Et je t'en ai voulu faire part en passant.
DORANTE.
Tu t'acquiers d'autant plus un cœur reconnoissant,1160
Enfin donc, ton amour ne craint plus de disgrâce?
ALCIPPE.
Cependant qu'au logis mon père se délasse,
J'ai voulu par devoir prendre l'heure du sien.
CLITON, à Dorante.
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
ALCIPPE.
Je n'ai de part ni d'autre aucune défiance.1165
Excuse d'un amant la juste impatience:
Adieu.
DORANTE.
Le ciel te donne un hymen sans souci!

SCÈNE III.

DORANTE, CLITON.

CLITON.
Il est mort! Quoi? Monsieur, vous m'en donnez aussi,
A moi, de votre cœur l'unique secrétaire,
A moi, de vos secrets le grand dépositaire!1170
Avec ces qualités j'avois lieu d'espérer
Qu'assez malaisément je pourrois m'en parer[444].
DORANTE.
Quoi! mon combat te semble un conte imaginaire?
CLITON.
Je croirai tout, Monsieur, pour ne vous pas déplaire;
Mais vous en contez tant, à toute heure, en tous lieux[445],
Qu'il faut bien de l'esprit avec vous, et bons yeux[446].
More, juif ou chrétien, vous n'épargnez personne.
DORANTE.
Alcippe te surprend, sa guérison t'étonne!
L'état où je le mis étoit fort périlleux;
Mais il est à présent des secrets merveilleux:1180
Ne t'a-t-on point parlé d'une source de vie
Que nomment nos guerriers poudre de sympathie[447]?
On en voit tous les jours des effets étonnants.
CLITON.
Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants;
Et je n'ai point appris qu'elle eût tant d'efficace,1185
Qu'un homme que pour mort on laisse sur la place,
Qu'on a de deux grands coups percé de part en part,
Soit dès le lendemain si frais et si gaillard.
DORANTE.
La poudre que tu dis n'est que de la commune,
On n'en fait plus de cas, mais, Cliton, j'en sais une
Qui rappelle sitôt des portes du trépas,
Qu'en moins d'un tournemain on ne s'en souvient pas[448];
Quiconque le sait faire a de grands avantages.
CLITON.
Donnez-m'en le secret, et je vous sers sans gages.
DORANTE.
Je te le donnerais, et tu serois heureux;1195
Mais le secret consiste en quelques mots hébreux,
Qui tous à prononcer sont si fort difficiles,
Que ce seroient pour toi des trésors inutiles[449].
CLITON.
Vous savez donc l'hébreu?
DORANTE.
L'hébreu? parfaitement:
J'ai dix langues, Cliton, à mon commandement.1200
CLITON.
Vous auriez bien besoin de dix des mieux nourries[450],
Pour fournir tour à tour à tant de menteries;
Vous les hachez menu comme chair à pâtés.
Vous avez tout le corps bien plein de vérités,
Il n'en sort jamais une[451].
DORANTE.
Ah! cervelle ignorante!1205
Mais mon père survient.

SCÈNE IV.

GÉRONTE, DORANTE, CLITON.

GÉRONTE.
Je vous cherchois, Dorante.
DORANTE.
Je ne vous cherchois pas, moi. Que mal à propos
Son abord importun vient troubler mon repos!
Et qu'un père incommode un homme de mon âge!
GÉRONTE.
Vu l'étroite union que fait le mariage,1210
J'estime qu'en effet c'est n'y consentir point,
Que laisser désunis ceux que le ciel a joint.
La raison le défend, et je sens dans mon âme
Un violent désir de voir ici ta femme.
J'écris donc à son père; écris-lui comme moi:1215
Je lui mande qu'après ce que j'ai su de toi,
Je me tiens trop heureux qu'une si belle fille,
Si sage, et si bien née, entre dans ma famille.
J'ajoute à ce discours que je brûle de voir
Celle qui de mes ans devient l'unique espoir;1220
Que pour me l'amener tu t'en vas en personne;
Car enfin il le faut, et le devoir l'ordonne:
N'envoyer qu'un valet sentiroit son mépris.
DORANTE.
De vos civilités il sera bien surpris,
Et pour moi, je suis prêt; mais je perdrai ma peine:
Il ne souffrira pas encor qu'on vous l'amène;
Elle est grosse.
GÉRONTE.
Elle est grosse!
DORANTE.
Et de plus de six mois.
GÉRONTE.
Que de ravissements je sens à cette fois!
DORANTE.
Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse?
GÉRONTE.
Non, j'aurai patience autant que d'allégresse;1230
Pour hasarder ce gage il m'est trop précieux.
A ce coup ma prière a pénétré les cieux:
Je pense en le voyant que je mourrai de joie.
Adieu: je vais changer la lettre que j'envoie,
En écrire à son père un nouveau compliment,1235
Le prier d'avoir soin de son accouchement,
Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde.
DORANTE, à Cliton.
Le bonhomme s'en va le plus content du monde.
GÉRONTE, se retournant.
Écris-lui comme moi.
DORANTE.
Je n'y manquerai pas.
Qu'il est bon!
CLITON.
Taisez-vous, il revient sur ses pas.1240
GÉRONTE.
Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père.
Comment s'appelle-t-il?
DORANTE.
Il n'est pas nécessaire;
Sans que vous vous donniez ces soucis superflus,
En fermant le paquet j'écrirai le dessus.
GÉRONTE.
Étant tout d'une main, il sera plus honnête.1245
DORANTE.
Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête?
Votre main ou la mienne, il n'importe des deux.
GÉRONTE.
Ces nobles de province y sont un peu fâcheux.
DORANTE.
Son père sait la cour.
GÉRONTE.
Ne me fais plus attendre,
Dis-moi....
DORANTE.
Que lui dirai-je?
GÉRONTE.
Il s'appelle?
DORANTE.
Pyrandre.1250
GÉRONTE.
Pyrandre! tu m'as dit tantôt un autre nom:
C'étoit, je m'en souviens, oui, c'étoit Armédon.
DORANTE.
Oui, c'est là son nom propre, et l'autre d'une terre;
Il portoit ce dernier quand il fut à la guerre,
Et se sert si souvent de l'un et l'autre nom,1255
Que tantôt c'est Pyrandre, et tantôt Armédon[452].
GÉRONTE.
C'est un abus commun qu'autorise l'usage,
Et j'en usois ainsi du temps de mon jeune âge.
Adieu: je vais écrire.

SCÈNE V.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.
Enfin j'en suis sorti.
CLITON.
Il faut bonne mémoire après qu'on a menti.1260
DORANTE.
L'esprit a secouru le défaut de mémoire.
CLITON.
Mais on éclaircira bientôt toute l'histoire.
Après ce mauvais pas où vous avez bronché,
Le reste encor longtemps ne peut être caché:
On le sait chez Lucrèce, et chez cette Clarice,1265
Qui d'un mépris si grand piquée avec justice,
Dans son ressentiment prendra l'occasion
De vous couvrir de honte et de confusion.
DORANTE.
Ta crainte est bien fondée, et puisque le temps presse,
Il faut tâcher en hâte à m'engager Lucrèce.1270
Voici tout à propos ce que j'ai souhaité.

SCÈNE VI.

DORANTE, CLITON, SABINE.

DORANTE.
Chère amie, hier au soir j'étois si transporté.
Qu'en ce ravissement je ne pus me permettre[453]
De bien penser à toi quand j'eus lu cette lettre;
Mais tu n'y perdras rien, et voici pour le port.1275
SABINE.
Ne croyez pas, Monsieur....
DORANTE.
Tiens.
SABINE.
Vous me faites tort.
Je ne suis pas de....
DORANTE.
Prends.
SABINE.
Eh! Monsieur.
DORANTE.
Prends, te dis-je:
Je ne suis point ingrat alors que l'on m'oblige;
Dépêche, tends la main.
CLITON.
Qu'elle y fait de façons!
Je lui veux par pitié donner quelques leçons.1280
Chère amie, entre nous, toutes tes révérences
En ces occasions ne sont qu'impertinences;
Si ce n'est assez d'une, ouvre toutes les deux:
Le métier que tu fais ne veut point de honteux.
Sans te piquer d'honneur, crois qu'il n'est que de prendre,
Et que tenir vaut mieux mille fois que d'attendre.
Cette pluie est fort douce; et quand j'en vois pleuvoir,
J'ouvrirois jusqu'au cœur pour la mieux recevoir.
On prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes,
Et refuser n'est plus le vice des grands hommes.1290
Retiens bien ma doctrine; et pour faire amitié,
Si tu veux, avec toi je serai de moitié.
SABINE.
Cet article est de trop.
DORANTE.
Vois-tu, je me propose
De faire avec le temps pour toi toute autre chose.
Mais comme j'ai reçu cette lettre de toi,1295
En voudrois-tu donner la réponse pour moi?
SABINE.
Je la donnerai bien, mais je n'ose vous dire
Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire:
J'y ferai mon effort.
CLITON.
Voyez, elle se rend
Plus douce qu'une épouse, et plus souple qu'un gant.
DORANTE.
Le secret a joué. Présente-la, n'importe;
Elle n'a pas pour moi d'aversion si forte.
Je reviens dans une heure en apprendre l'effet.
SABINE.
Je vous conterai lors tout ce que j'aurai fait.

SCÈNE VII.

CLITON, SABINE.

CLITON.
Tu vois que les effets préviennent les paroles;1305
C'est un homme qui fait litière de pistoles[454];
Mais comme auprès de lui je puis beaucoup pour toi....
SABINE.
Fais tomber de la pluie, et laisse faire à moi.
CLITON.
Tu viens d'entrer en goût.
SABINE.
Avec mes révérences,
Je ne suis pas encor si dupe que tu penses.1310
Je sais bien mon métier, et ma simplicité
Joue aussi bien son jeu que ton avidité.
CLITON.
Si tu sais ton métier, dis-moi quelle espérance
Doit obstiner mon maître à la persévérance.
Sera-t-elle insensible? en viendrons-nous à bout?1315
SABINE.
Puisqu'il est si brave homme, il faut te dire tout.
Pour te désabuser, sache donc que Lucrèce
N'est rien moins qu'insensible à l'ardeur qui le presse;
Durant toute la nuit elle n'a point dormi[455];
Et si je ne me trompe, elle l'aime à demi.1320
CLITON.
Mais sur quel privilége est-ce qu'elle se fonde,
Quand elle aime à demi, de maltraiter le monde?
Il n'en a cette nuit reçu que des mépris.
Chère amie, après tout, mon maître vaut son prix.
Ces amours à demi sont d'une étrange espèce;1325
Et s'il vouloit me croire, il quitteroit Lucrèce.
SABINE.
Qu'il ne se hâte point, on l'aime assurément.
CLITON.
Mais on le lui témoigne un peu bien rudement;
Et je ne vis jamais de méthodes pareilles.
SABINE.
Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles;1330
Elle l'aime, et son cœur n'y sauroit consentir,
Parce que d'ordinaire il ne fait que mentir.
Hier même elle le vit dedans les Tuileries,
Où tout ce qu'il conta n'étoit que menteries.
Il en a fait autant depuis à deux ou trois.1335
CLITON.
Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois.
SABINE.
Elle a lieu de douter et d'être en défiance.
CLITON.
Qu'elle donne à ses feux un peu plus de croyance:
Il n'a fait toute nuit que soupirer d'ennui.
SABINE.
Peut-être que tu mens aussi bien comme lui1340
CLITON.
Je suis homme d'honneur; tu me fais injustice.
SABINE.
Mais dis-moi, sais-tu bien qu'il n'aime plus Clarice?
CLITON.
Il ne l'aima jamais.
SABINE.
Pour certain?
CLITON.
Pour certain.
SABINE.
Qu'il ne craigne donc plus de soupirer en vain.
Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnoître,1345
Elle a voulu qu'exprès je me sois fait paroître,
Pour voir si par hasard il ne me diroit rien;
Et s'il l'aime en effet, tout le reste ira bien.
Va-t'en; et sans te mettre en peine de m'instruire,
Crois que je lui dirai tout ce qu'il lui faut dire.1350
CLITON.
Adieu: de ton côté si tu fais ton devoir,
Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir.

SCÈNE VIII.

LUCRÈCE, SABINE[456].

SABINE.
Que je vais bientôt voir une fille contente!
Mais la voici déjà; qu'elle est impatiente!
Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet[457].1355
LUCRÈCE.
Eh bien! que t'ont conté le maître et le valet?
SABINE.
Le maître et le valet m'ont dit la même chose.
Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.
LUCRÈCE, après avoir lu.
Dorante avec chaleur fait le passionné;
Mais le fourbe qu'il est nous en a trop donné,1360
Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.
SABINE.
Je ne les crois non plus; mais j'en crois ses pistoles.
LUCRÈCE.
Il t'a donc fait présent?
SABINE.
Voyez.
LUCRÈCE.
Et tu l'as pris?
SABINE.
Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,
Et vous mieux témoigner ses flammes véritables,1365
J'en ai pris les témoins les plus indubitables;
Et je remets, Madame, au jugement de tous
Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous,
Et si ce traitement marque une âme commune.
LUCRÈCE.
Je ne m'oppose pas à ta bonne fortune;1370
Mais comme en l'acceptant tu sors de ton devoir,
Du moins une autre fois ne m'en fais rien savoir.
SABINE.
Mais à ce libéral que pourrai-je promettre?
LUCRÈCE.
Dis-lui que sans la voir, j'ai déchiré sa lettre.
SABINE.
O ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous!1375
LUCRÈCE.
Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux;
Conte-lui dextrement le naturel des femmes;
Dis-lui qu'avec le temps on amollit leurs âmes[458];
Et l'avertis surtout des heures et des lieux
Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux[459].1380
Parce qu'il est grand fourbe, il faut que je m'assure.
SABINE.
Ah! si vous connoissiez les peines qu'il endure,
Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint;
Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.
LUCRÈCE.
Pour apaiser les maux que cause cette plainte,1385
Donne-lui de l'espoir avec beaucoup de crainte;
Et sache entre les deux toujours le modérer,
Sans m'engager à lui ni le désespérer.

SCÈNE IX.

CLARICE, LUCRÈCE, SABINE.