[34] Le Bourru bienfaisant de Goldoni fut joué pour la première fois à Paris le 4 novembre 1771.
Nous aurons à parler ailleurs des relations de Diderot avec Goldoni et des accusations de plagiat dont Diderot eut à souffrir lorsqu'il fit jouer le Père de famille.
L'hôtesse remonta, toujours Nicole entre ses bras, et dit: «J'espère que vous aurez un bon dîner; le braconnier vient d'arriver; le garde du seigneur ne tardera pas...» Et, tout en parlant ainsi, elle prenait une chaise. La voilà assise, et son récit qui commence.
L'HÔTESSE.
Il faut se méfier des valets; les maîtres n'ont point de pires ennemis...
JACQUES.
Madame, vous ne savez pas ce que vous dites; il y en a de bons, il y en a de mauvais, et l'on compterait peut-être plus de bons valets que de bons maîtres.
LE MAÎTRE.
Jacques, vous ne vous observez pas; et vous commettez précisément la même indiscrétion qui vous a choqué.
JACQUES.
C'est que les maîtres...
LE MAÎTRE.
C'est que les valets...
Eh bien! lecteur, à quoi tient-il que je n'élève une violente querelle entre ces trois personnages? Que l'hôtesse ne soit prise par les épaules, et jetée hors de la chambre par Jacques; que Jacques ne soit pris par les épaules et chassé par son maître; que l'un ne s'en aille d'un côté, l'autre d'un autre; et que vous n'entendiez ni l'histoire de l'hôtesse, ni la suite des amours de Jacques? Rassurez-vous, je n'en ferai rien. L'hôtesse reprit donc:
Il faut convenir que s'il y a de bien méchants hommes, il y a de bien méchantes femmes.
JACQUES.
Et qu'il ne faut pas aller loin pour les trouver.
L'HÔTESSE.
De quoi vous mêlez-vous? Je suis femme, il me convient de dire des femmes tout ce qu'il me plaira; je n'ai que faire de votre approbation.
JACQUES.
Mon approbation en vaut bien une autre.
L'HÔTESSE.
Vous avez là, monsieur, un valet qui fait l'entendu et qui vous manque. J'ai des valets aussi, mais je voudrais bien qu'ils s'avisassent!...
LE MAÎTRE.
Jacques, taisez-vous, et laissez parler madame.
L'hôtesse, encouragée par ce propos de maître, se lève, entreprend Jacques, porte ses deux poings sur ses deux côtés, oublie qu'elle tient Nicole, la lâche, et voilà Nicole sur le carreau, froissée et se débattant dans son maillot, aboyant à tue-tête, l'hôtesse mêlant ses cris aux aboiements de Nicole, Jacques mêlant ses éclats de rire aux aboiements de Nicole et aux cris de l'hôtesse, et le maître de Jacques ouvrant sa tabatière, reniflant sa prise de tabac et ne pouvant s'empêcher de rire. Voilà toute l'hôtellerie en tumulte. «Nanon, Nanon, vite, vite, apportez la bouteille à l'eau-de-vie... Ma pauvre Nicole est morte... Démaillottez-la... Que vous êtes gauche!
—Je fais de mon mieux.
—Comme elle crie! Otez-vous de là, laissez-moi faire... Elle est morte!... Ris bien, grand nigaud; il y a, en effet, de quoi rire... Ma pauvre Nicole est morte!
—Non, madame, non, je crois qu'elle en reviendra, la voilà qui remue.»
Et Nanon, de frotter d'eau-de-vie le nez de la chienne, et de lui en faire avaler; et l'hôtesse de se lamenter, de se déchaîner contre les valets impertinents; et Nanon, de dire: «Tenez, madame, elle ouvre les yeux; la voilà qui vous regarde.
—La pauvre bête, comme cela parle! qui n'en serait touché?
—Madame, caressez-la donc un peu; répondez-lui donc quelque chose.
—Viens, ma pauvre Nicole; crie, mon enfant, crie si cela peut te soulager. Il y a un sort pour les bêtes comme pour les gens; il envoie le bonheur à des fainéants hargneux, braillards et gourmands, le malheur à une autre qui sera la meilleure créature du monde.
—Madame a bien raison, il n'y a point de justice ici-bas.
—Taisez-vous, remmaillottez-la, portez-la sous mon oreiller, et songez qu'au moindre cri qu'elle fera, je m'en prends à vous. Viens, pauvre bête, que je t'embrasse encore une fois avant qu'on t'emporte. Approchez-la donc, sotte que vous êtes... Ces chiens, cela est si bon; cela vaut mieux...
JACQUES.
Que père, mère, frères, sœurs, enfants, valets, époux...
L'HÔTESSE.
Mais oui, ne pensez pas rire, cela est innocent, cela vous est fidèle, cela ne vous fait jamais de mal, au lieu que le reste...
JACQUES.
Vivent les chiens! il n'y a rien de plus parfait sous le ciel.
L'HÔTESSE.
S'il y a quelque chose de plus parfait, du moins ce n'est pas l'homme. Je voudrais bien que vous connussiez celui du meunier, c'est l'amoureux de ma Nicole; il n'y en a pas un parmi vous, tous tant que vous êtes, qu'il ne fît rougir de honte. Il vient, dès la pointe du jour, de plus d'une lieue; il se plante devant cette fenêtre; ce sont des soupirs, et des soupirs à faire pitié. Quelque temps qu'il fasse, il reste; la pluie lui tombe sur le corps; son corps s'enfonce dans le sable; à peine lui voit-on les oreilles et le bout du nez. En feriez-vous autant pour la femme que vous aimeriez le plus?
LE MAÎTRE.
Cela est très-galant.
JACQUES.
Mais aussi où est la femme aussi digne de ces soins que votre Nicole?...
La passion de l'hôtesse pour les bêtes n'était pourtant pas sa passion dominante, comme on pourrait l'imaginer; c'était celle de parler. Plus on avait de plaisir et de patience à l'écouter, plus on avait de mérite; aussi ne se fit-elle pas prier pour reprendre l'histoire interrompue du mariage singulier; elle y mit seulement pour condition que Jacques se tairait. Le maître promit du silence pour Jacques. Jacques s'étala nonchalamment dans un coin, les yeux fermés, son bonnet renfoncé sur ses oreilles et le dos à demi tourné à l'hôtesse. Le maître toussa, cracha, se moucha, tira sa montre, vit l'heure qu'il était, tira sa tabatière, frappa sur le couvercle, prit sa prise de tabac; et l'hôtesse se mit en devoir de goûter le plaisir délicieux de pérorer.
L'hôtesse allait débuter, lorsqu'elle entendit sa chienne crier.
Nanon, voyez donc à cette pauvre bête... Cela me trouble, je ne sais plus où j'en étais.
JACQUES.
Vous n'avez encore rien dit.
L'HÔTESSE.
Ces deux hommes avec lesquels j'étais en querelle pour ma pauvre Nicole, lorsque vous êtes arrivé, monsieur...
JACQUES.
Dites messieurs.
L'HÔTESSE.
Et pourquoi?
JACQUES.
C'est qu'on nous a traités jusqu'à présent avec cette politesse, et que j'y suis fait. Mon maître m'appelle Jacques, les autres, monsieur Jacques.
L'HÔTESSE.
Je ne vous appelle ni Jacques, ni monsieur Jacques, je ne vous parle pas... (Madame?—Qu'est-ce?—La carte du numéro cinq.—Voyez sur le coin de la cheminée.) Ces deux hommes sont bons gentilshommes; ils viennent de Paris et s'en vont à la terre du plus âgé.
JACQUES.
Qui sait cela?
L'HÔTESSE.
Eux, qui le disent.
JACQUES.
Belle raison!...
Le maître fit un signe à l'hôtesse, sur lequel elle comprit que Jacques avait la cervelle brouillée. L'hôtesse répondit au signe du maître par un mouvement compatissant des épaules, et ajouta: À son âge! Cela est très-fâcheux.
JACQUES.
Très-fâcheux de ne savoir jamais où l'on va.
L'HÔTESSE.
Le plus âgé des deux s'appelle le marquis des Arcis. C'était un homme de plaisir, très-aimable, croyant peu à la vertu des femmes.
JACQUES.
Il avait raison.
L'HÔTESSE.
Monsieur Jacques, vous m'interrompez.
JACQUES.
Madame l'hôtesse du Grand-Cerf, je ne vous parle pas.
L'HÔTESSE.
M. le marquis en trouva pourtant une assez bizarre pour lui tenir rigueur. Elle s'appelait Mme de La Pommeraye. C'était une veuve qui avait des mœurs, de la naissance, de la fortune et de la hauteur. M. des Arcis rompit avec toutes ses connaissances, s'attacha uniquement à Mme de La Pommeraye, lui fit sa cour avec la plus grande assiduité, tâcha par tous les sacrifices imaginables de lui prouver qu'il l'aimait, lui proposa même de l'épouser; mais cette femme avait été si malheureuse avec un premier mari, qu'elle... (Madame?—Qu'est-ce?—La clef du coffre à l'avoine?—Voyez au clou, et si elle n'y est pas, voyez au coffre.) qu'elle aurait mieux aimé s'exposer à toutes sortes de malheurs qu'au danger d'un second mariage.
JACQUES.
Ah! si cela avait été écrit là-haut!
L'HÔTESSE.
Cette femme vivait très-retirée. Le marquis était un ancien ami de son mari; elle l'avait reçu, et elle continuait de le recevoir. Si on lui pardonnait son goût efféminé pour la galanterie, c'était ce qu'on appelle un homme d'honneur. La poursuite constante du marquis, secondée de ses qualités personnelles, de sa jeunesse, de sa figure, des apparences de la passion la plus vraie, de la solitude, du penchant à la tendresse, en un mot, de tout ce qui nous livre à la séduction des hommes... (Madame?—Qu'est-ce?—C'est le courrier.—Mettez-le à la chambre verte, et servez-le à l'ordinaire.) eut son effet, et Mme de La Pommeraye, après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis, contre elle-même, exigé selon l'usage les serments les plus solennels, rendit heureux le marquis, qui aurait joui du sort le plus doux, s'il avait pu conserver pour sa maîtresse les sentiments qu'il avait jurés et qu'on avait pour lui. Tenez, monsieur, il n'y a que les femmes qui sachent aimer; les hommes n'y entendent rien... (Madame?—Qu'est-ce?—Le Frère-Quêteur.—Donnez-lui douze sous pour ces messieurs qui sont ici, six sous pour moi, et qu'il aille dans les autres chambres.) Au bout de quelques années, le marquis commença à trouver la vie de Mme de La Pommeraye trop unie. Il lui proposa de se répandre dans la société: elle y consentit; à recevoir quelques femmes et quelques hommes: et elle y consentit; à avoir un dîner-souper: et elle y consentit. Peu à peu il passa un jour, deux jours sans la voir; peu à peu il manqua au dîner-souper qu'il avait arrangé; peu à peu il abrégea ses visites; il eut des affaires qui l'appelaient: lorsqu'il arrivait, il disait un mot, s'étalait dans un fauteuil, prenait une brochure, la jetait, parlait à son chien ou s'endormait. Le soir, sa santé, qui devenait misérable, voulait qu'il se retirât de bonne heure: c'était l'avis de Tronchin. «C'est un grand homme que Tronchin[35]! Ma foi! je ne doute pas qu'il ne tire d'affaire notre amie dont les autres désespéraient.» Et tout en parlant ainsi, il prenait sa canne et son chapeau et s'en allait, oubliant quelquefois de l'embrasser. Mme de La Pommeraye... (Madame?—Qu'est-ce?—Le tonnelier.—Qu'il descende à la cave, et qu'il visite les deux pièces de vin.) Mme de La Pommeraye pressentit qu'elle n'était plus aimée; il fallut s'en assurer, et voici comment elle s'y prit... (Madame?—J'y vais, j'y vais.)
[35] Nous empruntons à l'Histoire de la Vie et des Ouvrages de J.-J. Rousseau, par M. V.-D. Musset-Pathay, Paris, 1821, t. II, p. 320, une partie des renseignements que nous avons à donner sur ce médecin célèbre.
Tronchin (Théodore), né à Genève en 1709, d'une ancienne famille originaire d'Avignon, mourut à Paris en 1781. Élève distingué de Boerhaave, il se fit bientôt une grande réputation. L'énumération de ses titres nous prendrait trop d'espace. Il n'évita pas l'accusation de charlatanisme malgré son habileté. Voici une anecdote qui le prouve:
«Ses ordonnances étaient toutes savonnées. Comme il les prodiguait pour toutes sortes d'infirmités, il passait pour un charlatan. Le comte de Ch***, s'étant rendu à Genève exprès pour y consulter ce médecin renommé, communiqua l'ordonnance qu'il venait de recevoir à plusieurs malades, qui, l'ayant confrontée avec la leur, y trouvèrent tous du savon; ce qui fit dire que, si sa blanchisseuse le savait, elle intenterait un procès au docteur.»
Ce qui peut excuser Tronchin, c'est son expérience; il avait remarqué que beaucoup de malades ne croient au savoir du médecin qu'en raison des remèdes: s'il n'ordonne rien, c'est un ignare à leurs yeux. C'est encore aujourd'hui comme de son temps, et nos plus célèbres médecins sont obligés de prescrire des tisanes. Tronchin disait à ses amis qu'il fallait oser ne rien faire. (Br.)
L'hôtesse, fatiguée de ces interruptions, descendit, et prit apparemment les moyens de les faire cesser.
L'HÔTESSE.
Un jour, après dîner, elle dit au marquis: «Mon ami, vous rêvez.
—Vous rêvez aussi, marquise.
—Il est vrai, et même assez tristement.
—Qu'avez-vous?
—Rien.
—Cela n'est pas vrai. Allons, marquise, dit-il en bâillant, racontez-moi cela; cela vous désennuiera et moi.
—Est-ce que vous vous ennuyez?
—Non; c'est qu'il y a des jours...
—Où l'on s'ennuie.
—Vous vous trompez, mon amie; je vous jure que vous vous trompez: c'est qu'en effet il y a des jours... On ne sait à quoi cela tient.
—Mon ami, il y a longtemps que je suis tentée de vous faire une confidence; mais je crains de vous affliger.
—Vous pourriez m'affliger, vous?
—Peut-être; mais le ciel m'est témoin de mon innocence...» (Madame? Madame? Madame?—Pour qui et pour quoi que ce soit, je tous ai défendu de m'appeler; appelez mon mari.—Il est absent.) Messieurs, je vous demande pardon, je suis à vous dans un moment.
Voilà l'hôtesse descendue, remontée et reprenant son récit:
«... Cela s'est fait sans mon consentement, à mon insu, par une malédiction à laquelle toute l'espèce humaine est apparemment assujettie, puisque moi, moi-même, je n'y ai pas échappé.
—Ah! c'est de vous... Et avoir peur!... De quoi s'agit-il?
—Marquis, il s'agit... Je suis désolée; je vais vous désoler, et, tout bien considéré, il vaut mieux que je me taise.
—Non, mon amie, parlez; auriez-vous au fond de votre cœur un secret pour moi? La première de nos conventions ne fut-elle pas que nos âmes s'ouvriraient l'une à l'autre sans réserve?
—Il est vrai, et voilà ce qui me pèse; c'est un reproche qui met le comble à un beaucoup plus important que je me fais. Est-ce que vous ne vous apercevez pas que je n'ai plus la même gaieté? J'ai perdu l'appétit; je ne bois et je ne mange que par raison; je ne saurais dormir. Nos sociétés les plus intimes me déplaisent. La nuit, je m'interroge et je me dis: Est-ce qu'il est moins aimable? Non. Auriez-vous à lui reprocher quelques liaisons suspectes? Non. Est-ce que sa tendresse pour vous est diminuée? Non. Pourquoi, votre ami étant le même, votre cœur est-il donc changé? car il l'est: vous ne pouvez vous le cacher; vous ne l'attendez plus avec la même impatience; vous n'avez plus le même plaisir à le voir; cette inquiétude quand il tardait à revenir; cette douce émotion au bruit de sa voiture, quand on l'annonçait, quand il paraissait, vous ne l'éprouvez plus.
—Comment, madame!»
Alors la marquise de La Pommeraye se couvrit les yeux de ses mains, pencha la tête et se tut un moment, après lequel elle ajouta: «Marquis, je me suis attendue à tout votre étonnement, à toutes les choses amères que vous m'allez dire. Marquis! épargnez-moi... Non, ne m'épargnez pas, dites-les-moi; je les écouterai avec résignation, parce que je les mérite. Oui, mon cher marquis, il est vrai... Oui, je suis... Mais, n'est-ce pas un assez grand malheur que la chose soit arrivée, sans y ajouter encore la honte, le mépris d'être fausse, en vous le dissimulant? Vous êtes le même, mais votre amie est changée; votre amie vous révère, vous estime autant et plus que jamais; mais... mais une femme accoutumée comme elle à examiner de près ce qui se passe dans les replis les plus secrets de son âme et à ne s'en imposer sur rien, ne peut se cacher que l'amour en est sorti. La découverte est affreuse, mais elle n'en est pas moins réelle. La marquise de La Pommeraye, moi, moi, inconstante! légère!... Marquis, entrez en fureur, cherchez les noms les plus odieux, je me les suis donnés d'avance; donnez-les-moi, je suis prête à les accepter tous,... tous, excepté celui de femme fausse, que vous m'épargnerez, je l'espère, car en vérité je ne le suis pas... (Ma femme?—Qu'est-ce?—Rien.—On n'a pas un moment de repos dans cette maison, même les jours qu'on n'a presque point de monde et que l'on croit n'avoir rien à faire. Qu'une femme de mon état est à plaindre, surtout avec une bête de mari!) Cela dit, Mme de La Pommeraye se renversa sur son fauteuil et se mit à pleurer. Le marquis se précipita à ses genoux, et lui dit: «Vous êtes une femme charmante, une femme adorable, une femme comme il n'y en a point. Votre franchise, votre honnêteté me confond et devrait me faire mourir de honte. Ah! quelle supériorité ce moment vous donne sur moi! Que je vous vois grande et que je me trouve petit! c'est vous qui avez parlé la première, et c'est moi qui fus coupable le premier. Mon amie, votre sincérité m'entraîne; je serais un monstre si elle ne m'entraînait pas, et je vous avouerai que l'histoire de votre cœur est mot à mot l'histoire du mien. Tout ce que vous vous êtes dit, je me le suis dit; mais je me taisais, je souffrais, et je ne sais quand j'aurais eu le courage de parler.
—Vrai, mon ami?
—Rien de plus vrai; et il ne nous reste qu'à nous féliciter réciproquement d'avoir perdu en même temps le sentiment fragile et trompeur qui nous unissait.
—En effet, quel malheur que mon amour eût duré lorsque le vôtre aurait cessé!
—Ou que ce fût en moi qu'il eût cessé le premier.
—Vous avez raison, je le sens.
—Jamais vous ne m'avez paru aussi aimable, aussi belle que dans ce moment; et si l'expérience du passé ne m'avait rendu circonspect, je croirais vous aimer plus que jamais.» Et le marquis en lui parlant ainsi lui prenait les mains, et les lui baisait... (Ma femme?—Qu'est-ce?—Le marchand de paille.—Vois sur le registre.—Et le registre?... reste, reste, je l'ai.) Mme de La Pommeraye renfermant en elle-même le dépit mortel dont elle était déchirée, reprit la parole et dit au marquis: «Mais, marquis, qu'allons-nous devenir?
—Nous ne nous en sommes imposé ni l'un ni l'autre; vous avez droit à toute mon estime; je ne crois pas avoir entièrement perdu le droit que j'avais à la vôtre: nous continuerons de nous voir, nous nous livrerons à la confiance de la plus tendre amitié. Nous nous serons épargné tous ces ennuis, toutes ces petites perfidies, tous ces reproches, toute cette humeur, qui accompagnent communément les passions qui finissent; nous serons uniques dans notre espèce. Vous recouvrerez toute votre liberté, vous me rendrez la mienne; nous voyagerons dans le monde; je serai le confident de vos conquêtes; je ne vous cèlerai rien des miennes, si j'en fais quelques-unes, ce dont je doute fort, car vous m'avez rendu difficile. Cela sera délicieux! Vous m'aiderez de vos conseils, je ne vous refuserai pas les miens dans les circonstances périlleuses où vous croirez en avoir besoin. Qui sait ce qui peut arriver?»
JACQUES.
Personne.
L'HÔTESSE.
«Il est très-vraisemblable que plus j'irai, plus vous gagnerez aux comparaisons, et que je vous reviendrai plus passionné, plus tendre, plus convaincu que jamais que Mme de La Pommeraye était la seule femme faite pour mon bonheur; et après ce retour, il y a tout à parier que je vous resterai jusqu'à la fin de ma vie.
—S'il arrivait qu'à votre retour vous ne me trouvassiez plus? car enfin, marquis, on n'est pas toujours juste; et il ne serait pas impossible que je ne me prisse de goût, de fantaisie, de passion même pour un autre qui ne vous vaudrait pas.
—J'en serais assurément désolé; mais je n'aurais point à me plaindre; je ne m'en prendrais qu'au sort qui nous aurait séparés lorsque nous étions unis, et qui nous rapprocherait lorsque nous ne pourrions plus l'être...»
Après cette conversation, ils se mirent à moraliser sur l'inconstance du cœur humain, sur la frivolité des serments, sur les liens du mariage... (Madame?—Qu'est-ce?—Le coche..) Messieurs, dit l'hôtesse, il faut que je vous quitte. Ce soir, lorsque toutes mes affaires seront faites, je reviendrai, et je vous achèverai cette aventure, si vous en êtes curieux... (Madame?... Ma femme?... Notre hôtesse?...—On y va, on y va.)
L'hôtesse partie, le maître dit à son valet: Jacques, as-tu remarqué une chose?
JACQUES.
Quelle?
LE MAÎTRE.
C'est que cette femme raconte beaucoup mieux qu'il ne convient à une femme d'auberge.
JACQUES.
Il est vrai. Les fréquentes interruptions des gens de cette maison m'ont impatienté plusieurs fois.
LE MAÎTRE.
Et moi aussi.
Et vous, lecteur, parlez sans dissimulation; car vous voyez que nous sommes en beau train de franchise; voulez-vous que nous laissions là cette élégante et prolixe bavarde d'hôtesse, et que nous reprenions les amours de Jacques? Pour moi je ne tiens à rien. Lorsque cette femme remontera, Jacques le bavard ne demande pas mieux que de reprendre son rôle, et de lui fermer la porte au nez; il en sera quitte pour lui dire par le trou de la serrure: «Bonsoir, madame; mon maître dort; je vais me coucher: il faut remettre le reste à notre passage.»
«Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un rocher qui tombait en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas un instant le même; tout passait en eux et autour d'eux, et ils croyaient leurs cœurs affranchis de vicissitudes. Ô enfants! toujours enfants!...» Je ne sais de qui sont ces réflexions, de Jacques, de son maître ou de moi; il est certain qu'elles sont de l'un des trois, et qu'elles furent précédées et suivies de beaucoup d'autres qui nous auraient menés, Jacques, son maître et moi, jusqu'au souper, jusqu'après le souper, jusqu'au retour de l'hôtesse, si Jacques n'eût dit à son maître: Tenez, monsieur, toutes ces grandes sentences que vous venez de débiter à propos de botte, ne valent pas une vieille fable des écraignes[36] de mon village.
LE MAÎTRE.
Et quelle est cette fable?
[36] Écraignes ou Escraignes, vieux mot; veillées de village.
Voici l'étymologie que donne à ce mot le Seigneur des Accords dans ses Escraignes dijonnoises, Paris, 1588, et à la suite des Bigarrures et Touches, Paris, 1662.
«La nécessité, dit-il, ceste mère des arts, a appris à de pauvres vignerons, qui n'ont pas le moyen d'acheter du bois pour se deffendre de l'injure de l'hyver, ceste invention de faire en quelque rüe escartée un taudis ou bastiment, composé de plusieurs perches fichées en terre en forme ronde, repliées par le dessus et à la sommité; en telle sorte, qu'elles representent la testière d'un chapeau, lequel après on recouvre de force motes, gazon et fumier, si bien lié et meslé que l'eau ne le peut pénétrer. Là, ordinairement les après-soupées, s'assemblent les plus belles filles de ces vignerons avec leurs quenoüilles et autres ouvrages, et y font la veillée jusques à la minuict: dont elles retirent ceste commodité, que, tour à tour, portant une petite lampe pour s'esclairer et une trape de feu pour eschauffer la place, elles espargnent beaucoup, et travaillent autant de nuict que de jour pour aider à gaigner leur vie, et sont bien deffendües du froid. Quelquefois, s'il fait beau temps, elles vont d'escraigne à autre se visiter, et là font des demandes les unes aux autres. Il a convenu faire ceste description parce que l'architecture ne se trouvera pas en Vitruve ni en Du Cerceau, et semble plutost que ce soit quelque ouvrage d'arondelle (hirondelle) que autrement. Chacun an après l'hyver on la rompt, et au commencement de l'autre hyver on la rebastist. L'on l'appelle une escraigne par dérivation du mot d'escrin qui vaut autant à dire comme un petit coffre: combien que d'autres le dérivent de ce mot latin, scrinium, ce qui est fort vray semblable, d'autant qu'à telles assemblées de filles se trouve une infinité de jeunes varlots et amoureux, que l'on appelle autrement des voüeurs, qui y vont pour descouvrir le secret de leurs pensées à leurs amoureuses.»
Les Bigarrures et Touches du Seigneur des Accords, l'un des ouvrages les plus originaux du temps, contiennent une foule de contes et de facéties dans le genre de la fable du Coutelet. On a longtemps ignoré le vrai nom de l'auteur: il l'avait cependant révélé par un moyen aussi ingénieux que peu ordinaire. En effet, en réunissant les premières lettres des vingt-deux chapitres dont se compose l'édition de 1572, on trouve ces mots:
estienne tabourot m'a fait.
C'est à tort que quelques biographes ont avancé que Tabourot (Estienne) était né à Langres, pays de Diderot; il naquit en 1547 à Dijon, où il devint avocat au parlement ou procureur du roi; il y mourut en 1590. Ce qui donna lieu à cette méprise, c'est que son oncle Tabourot (Jehan), connu par son Orchésographie, ou Traicté par lequel toutes personnes peuvent facilement apprendre et practiquer l'honneste exercice des dances (Langres, 1589, in-4º), était chanoine et official de Langres, où il mourut en 1596. (Br.)
JACQUES.
C'est la fable de la Gaîne et du Coutelet. Un jour la Gaîne et le Coutelet se prirent de querelle; le Coutelet dit à la Gaîne: «Gaîne, ma mie, vous êtes une friponne, car tous les jours vous recevez de nouveaux Coutelets... La Gaîne répondit au Coutelet: Mon ami Coutelet, vous êtes un fripon, car tous les jours vous changez de Gaîne... Gaîne, ce n'est pas là ce que vous m'avez promis... Coutelet, vous m'avez trompée le premier...» Ce débat s'était élevé à table; Cil[37] qui était assis entre la Gaîne et le Coutelet, prit la parole et leur dit: «Vous, Gaîne, et vous, Coutelet, vous fîtes bien de changer, puisque changement vous duisait[38]; mais vous eûtes tort de vous promettre que vous ne changeriez pas. Coutelet, ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller à plusieurs Gaînes; et toi, Gaîne, pour recevoir plus d'un Coutelet? Vous regardiez comme fous certains Coutelets qui faisaient vœu de se passer à forfait de Gaînes, et comme folles certaines Gaînes qui faisaient vœu de se fermer pour tout Coutelet: et vous ne pensiez pas que vous étiez presque aussi fous lorsque vous juriez, toi, Gaîne, de t'en tenir à un seul Coutelet; toi, Coutelet, de t'en tenir à une seule Gaîne.»
[37] Celui.
[38] Duire, vieux mot; plaire, convenir.
Je vous donne avec grand plaisir
De trois présents un à choisir,
La belle, c'est à vous de prendre
Celui des trois qui plus vous duit.
Les voici, sans vous faire attendre:
Bon jour, bon soir et bonne nuit.
Sarrasin, Œuvres. Paris, 1685. (Br.)
Ici le maître dit à Jacques: Ta fable n'est pas trop morale; mais elle est gaie. Tu ne sais pas la singulière idée qui me passe par la tête. Je te marie avec notre hôtesse; et je cherche comment un mari aurait fait, lorsqu'il aime à parler, avec une femme qui ne déparle pas.
JACQUES.
Comme j'ai fait les douze premières années de ma vie, que j'ai passées chez mon grand-père et ma grand'mère.
LE MAÎTRE.
Comment s'appelaient-ils? Quelle était leur profession?
JACQUES.
Ils étaient brocanteurs. Mon grand-père Jason eut plusieurs enfants. Toute la famille était sérieuse; ils se levaient, ils s'habillaient, ils allaient à leurs affaires; ils revenaient, ils dînaient, ils retournaient sans avoir dit un mot. Le soir, ils se jetaient sur des chaises; la mère et les filles filaient, cousaient, tricotaient sans mot dire; les garçons se reposaient; le père lisait l'Ancien Testament.
LE MAÎTRE.
Et toi, que faisais-tu?
JACQUES.
Je courais dans la chambre avec un bâillon.
LE MAÎTRE.
Avec un bâillon!
JACQUES.
Oui, avec un bâillon; et c'est à ce maudit bâillon que je dois la rage de parler. La semaine se passait quelquefois sans qu'on eût ouvert la bouche dans la maison des Jason. Pendant toute sa vie, qui fut longue, ma grand'mère n'avait dit que chapeau à vendre, et mon grand-père, qu'on voyait dans les inventaires, droit, les mains sous sa redingote, n'avait dit qu'un sou. Il y avait des jours où il était tenté de ne pas croire à la Bible.
LE MAÎTRE.
Et pourquoi?
JACQUES.
À cause des redites, qu'il regardait comme un bavardage indigne de l'Esprit-Saint. Il disait que les rediseurs sont des sots, qui prennent ceux qui les écoutent pour des sots.
LE MAÎTRE.
Jacques, si pour te dédommager du long silence que tu as gardé pendant les douze années du bâillon chez ton grand-père et pendant que l'hôtesse a parlé...
JACQUES.
Je reprenais l'histoire de mes amours?
LE MAÎTRE.
Non; mais une autre sur laquelle tu m'as laissé, celle du camarade de ton capitaine.
JACQUES.
Oh! mon maître, la cruelle mémoire que vous avez!
LE MAÎTRE.
Mon Jacques, mon petit Jacques...
JACQUES.
De quoi riez-vous?
LE MAÎTRE.
De ce qui me fera rire plus d'une fois; c'est de te voir dans ta jeunesse chez ton grand-père avec le bâillon.
JACQUES.
Ma grand'mère me l'ôtait lorsqu'il n'y avait plus personne; et lorsque mon grand-père s'en apercevait, il n'en était pas plus content; il lui disait: Continuez, et cet enfant sera le plus effréné bavard qui ait encore existé. Sa prédiction s'est accomplie.
LE MAÎTRE.
Allons, mon Jacques, mon petit Jacques, l'histoire du camarade de ton capitaine.
JACQUES.
Je ne m'y refuserai pas; mais vous ne la croirez point.
LE MAÎTRE.
Elle est donc bien merveilleuse!
JACQUES.
Non, c'est qu'elle est déjà arrivée à un autre, à un militaire français, appelé, je crois, monsieur de Guerchy[39].
[39] Guerchy ou Guerchi (Claude-Louis de Regnier, comte de), officier de la cour de Louis XV, fit ses premières armes en Italie, servit avec distinction en Bohême et en Flandre, et mourut en 1768. (Br.)
LE MAÎTRE.
Eh bien! je dirai comme un poëte français, qui avait fait une assez bonne épigramme, disait à quelqu'un qui se l'attribuait en sa présence: «Pourquoi monsieur ne l'aurait-il pas faite? je l'ai bien faite, moi...» Pourquoi l'histoire de Jacques ne serait-elle pas arrivée au camarade de son capitaine, puisqu'elle est bien arrivée au militaire français de Guerchy? Mais, en me la racontant, tu feras d'une pierre deux coups, tu m'apprendras l'aventure de ces deux personnages, car je l'ignore.
JACQUES.
Tant mieux! mais jurez-le-moi.
LE MAÎTRE.
Je te le jure.
Lecteur, je serais bien tenté d'exiger de vous le même serment; mais je vous ferai seulement remarquer dans le caractère de Jacques une bizarrerie qu'il tenait apparemment de son grand-père Jason, le brocanteur silencieux; c'est que Jacques, au rebours des bavards, quoiqu'il aimât beaucoup à dire, avait en aversion les redites. Aussi disait-il quelquefois à son maître: «Monsieur me prépare le plus triste avenir; que deviendrai-je quand je n'aurai plus rien à dire?
—Tu recommenceras.
—Jacques, recommencer! Le contraire est écrit là-haut; et s'il m'arrivait de recommencer, je ne pourrais m'empêcher de m'écrier: «Ah! si ton grand-père t'entendait!...» et je regretterais le bâillon.»
JACQUES.
Dans le temps qu'on jouait aux jeux de hasard aux foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent...
LE MAÎTRE.
Mais c'est à Paris, et le camarade de ton capitaine était commandant d'une place frontière.
JACQUES.
Pour Dieu, monsieur, laissez-moi dire... Plusieurs officiers entrèrent dans une boutique, et y trouvèrent un autre officier qui causait avec la maîtresse de la boutique. L'un d'eux proposa à celui-ci de jouer au passe-dix; car il faut que vous sachiez qu'après la mort de mon capitaine, son camarade, devenu riche, était aussi devenu joueur. Lui donc, ou M. de Guerchy, accepte. Le sort met le cornet à la main de son adversaire qui passe, passe, passe, que cela ne finissait point. Le jeu s'était échauffé, et l'on avait joué le tout, le tout du tout, les petites moitiés, les grandes moitiés, le grand tout, le grand tout du tout, lorsqu'un des assistants s'avisa de dire à M. de Guerchy, ou au camarade de mon capitaine, qu'il ferait bien de s'en tenir là et de cesser de jouer, parce qu'on en savait plus que lui. Sur ce propos, qui n'était qu'une plaisanterie, le camarade de mon capitaine, ou M. de Guerchy, crut qu'il avait affaire à un filou; il mit subitement la main à sa poche, en tira un couteau bien pointu, et lorsque son antagoniste porta la main sur les dés pour les placer dans le cornet, il lui plante le couteau dans la main, et la lui cloue sur la table, en lui disant: «Si les dés sont pipés, vous êtes un fripon; s'ils sont bons, j'ai tort...» Les dés se trouvèrent bons. M. de Guerchy dit: «J'en suis très-fâché, et j'offre telle réparation qu'on voudra...» Ce ne fut pas le propos du camarade de mon capitaine; il dit: «J'ai perdu mon argent; j'ai percé la main à un galant homme: mais en revanche j'ai recouvré le plaisir de me battre tant qu'il me plaira...» L'officier cloué se retire et va se faire panser. Lorsqu'il est guéri, il vient trouver l'officier cloueur et lui demande raison; celui-ci, ou M. de Guerchy, trouve la demande juste. L'autre, le camarade de mon capitaine, jette les bras à son cou, et lui dit: «Je vous attendais avec une impatience que je ne saurais vous exprimer...» Ils vont sur le pré; le cloueur, M. de Guerchy, ou le camarade de mon capitaine, reçoit un bon coup d'épée à travers le corps; le cloué le relève, le fait porter chez lui, et lui dit: «Monsieur, nous nous reverrons...» M. de Guerchy ne répondit rien; le camarade de mon capitaine lui répondit: «Monsieur, j'y compte bien.» Ils se battent une seconde, une troisième, jusqu'à huit ou dix fois, et toujours le cloueur reste sur la place. C'étaient tous les deux des officiers de distinction, tous les deux gens de mérite; leur aventure fit grand bruit; le ministère s'en mêla. L'on retint l'un à Paris, et l'on fixa l'autre à son poste. M. de Guerchy se soumit aux ordres de la cour; le camarade de mon capitaine en fut désolé; et telle est la différence de deux hommes braves par caractère, mais dont l'un est sage, et l'autre a un grain de folie.
Jusqu'ici l'aventure de M. de Guerchy et du camarade de mon capitaine leur est commune: c'est la même; et voilà la raison pour laquelle je les ai nommés tous deux, entendez-vous, mon maître? Ici je vais les séparer et je ne vous parlerai plus que du camarade de mon capitaine, parce que le reste n'appartient qu'à lui. Ah! monsieur, c'est ici que vous allez voir combien nous sommes peu maîtres de nos destinées, et combien il y a de choses bizarres écrites sur le grand rouleau!
Le camarade de mon capitaine, ou le cloueur, sollicite la permission de faire un tour dans sa province: il l'obtient. Sa route était par Paris. Il prend place dans une voiture publique. À trois heures du matin, cette voiture passe devant l'Opéra; on sortait du bal. Trois ou quatre jeunes étourdis masqués projettent d'aller déjeuner avec les voyageurs; on arrive au point du jour à la déjeunée. On se regarde. Qui fut bien étonné? Ce fut le cloué de reconnaître son cloueur. Celui-ci lui présente la main, l'embrasse et lui témoigne combien il est enchanté d'une si heureuse rencontre; à l'instant ils passent derrière une grange, mettent l'épée à la main, l'un en redingote, l'autre en domino; le cloueur, ou le camarade de mon capitaine, est encore jeté sur le carreau. Son adversaire envoie à son secours, se met à table avec ses amis et le reste de la carrossée, boit et mange gaiement. Les uns se disposaient à suivre leur route, et les autres à retourner dans la capitale, en masque et sur des chevaux de poste, lorsque l'hôtesse reparut et mit fin au récit de Jacques.
La voilà remontée, et je vous préviens, lecteur, qu'il n'est plus en mon pouvoir de la renvoyer.—Pourquoi donc?—C'est qu'elle se présente avec deux bouteilles de champagne, une dans chaque main, et qu'il est écrit là-haut que tout orateur qui s'adressera à Jacques avec cet exorde s'en fera nécessairement écouter.
Elle entre, pose ses deux bouteilles sur la table, et dit: «Allons, monsieur Jacques, faisons la paix...» L'hôtesse n'était pas de la première jeunesse; c'était une femme grande et replète, ingambe, de bonne mine, pleine d'embonpoint, la bouche un peu grande, mais de belles dents, des joues larges, des yeux à fleur de tête, le front carré, la plus belle peau, la physionomie ouverte, vive et gaie, les bras un peu forts, mais les mains superbes, des mains à peindre ou à modeler. Jacques la prit par le milieu du corps, et l'embrassa fortement; sa rancune n'avait jamais tenu contre du bon vin et une belle femme; cela était écrit là-haut de lui, de vous, lecteur, de moi et de beaucoup d'autres. «Monsieur, dit-elle au maître, est-ce que vous nous laisserez aller tout seuls? Voyez, eussiez-vous encore cent lieues à faire, vous n'en boirez pas de meilleur de toute la route.» En parlant ainsi elle avait placé une des deux bouteilles entre ses genoux, et elle en tirait le bouchon; ce fut avec une adresse singulière qu'elle en couvrit le goulot avec le pouce, sans laisser échapper une goutte de vin. «Allons, dit-elle à Jacques; vite, vite, votre verre.» Jacques approche son verre; l'hôtesse, en écartant son pouce un peu de côté, donne vent à la bouteille, et voilà le visage de Jacques tout couvert de mousse. Jacques s'était prêté à cette espièglerie, et l'hôtesse de rire, et Jacques et son maître de rire. On but quelques rasades les unes sur les autres pour s'assurer de la sagesse de la bouteille, puis l'hôtesse dit: «Dieu merci! ils sont tous dans leurs lits, on ne m'interrompra plus, et je puis reprendre mon récit.» Jacques, en la regardant avec des yeux dont le vin de Champagne avait augmenté la vivacité naturelle, lui dit ou à son maître: Notre hôtesse a été belle comme un ange; qu'en pensez-vous, monsieur?
LE MAÎTRE.
A été! Pardieu, Jacques, c'est qu'elle l'est encore!
JACQUES.
Monsieur, vous avez raison; c'est que je ne la compare pas à une autre femme, mais à elle-même quand elle était jeune.
L'HÔTESSE.
Je ne vaux pas grand'chose à présent; c'est lorsqu'on m'aurait prise entre les deux premiers doigts de chaque main qu'il me fallait voir! On se détournait de quatre lieues pour séjourner ici. Mais laissons là les bonnes et les mauvaises têtes que j'ai tournées, et revenons à Mme de La Pommeraye.
JACQUES.
Si nous buvions d'abord un coup aux mauvaises têtes que vous avez tournées, ou à ma santé?
L'HÔTESSE.
Très-volontiers; il y en avait qui en valaient la peine, en comptant ou sans compter la vôtre. Savez-vous que j'ai été pendant dix ans la ressource des militaires, en tout bien et tout honneur? J'en ai obligé nombre qui auraient eu bien de la peine à faire leur campagne sans moi. Ce sont de braves gens, je n'ai à me plaindre d'aucun, ni eux de moi. Jamais de billets; ils m'ont fait quelquefois attendre; au bout de deux, de trois, de quatre ans mon argent m'est revenu...
Et puis la voilà qui se met à faire l'énumération des officiers qui lui avaient fait l'honneur de puiser dans sa bourse, et monsieur un tel, colonel du régiment de ***, et monsieur un tel, capitaine au régiment de ***; et voilà Jacques qui se met à faire un cri: Mon capitaine! mon pauvre capitaine! vous l'avez connu?
L'HÔTESSE.
Si je l'ai connu? un grand homme, bien fait, un peu sec, l'air noble et sévère, le jarret bien tendu, deux petits points rouges à la tempe droite. Vous avez donc servi?
JACQUES.
Si j'ai servi!
L'HÔTESSE.
Je vous en aime davantage; il doit vous rester de bonnes qualités de votre premier état. Buvons à la santé de votre capitaine.
JACQUES.
S'il est encore vivant.
L'HÔTESSE.
Mort ou vivant, qu'est-ce que cela fait? Est-ce qu'un militaire n'est pas fait pour être tué? Est-ce qu'il ne doit pas être enragé, après dix siéges et cinq ou six batailles, de mourir au milieu de cette canaille de gens noirs!... Mais revenons à notre histoire, et buvons encore un coup.
LE MAÎTRE.
Ma foi, notre hôtesse, vous avez raison.
L'HÔTESSE.
Je suis bien aise que vous pensiez ainsi.
LE MAÎTRE.
Car votre vin est excellent.
L'HÔTESSE.
Ah! c'est de mon vin que vous parliez? Eh bien! vous avez encore raison. Vous rappelez-vous où nous en étions?
LE MAÎTRE.
Oui, à la conclusion de la plus perfide des confidences.
L'HÔTESSE.
M. le marquis des Arcis et Mme de La Pommeraye s'embrassèrent, enchantés l'un de l'autre, et se séparèrent. Plus la dame s'était contrainte en sa présence, plus sa douleur fut violente quand il fut parti. Il n'est donc que trop vrai, s'écria-t-elle, il ne m'aime plus!... Je ne vous ferai point le détail de toutes nos extravagances quand on nous délaisse, vous en seriez trop vains. Je vous ai dit que cette femme avait de la fierté; mais elle était bien autrement vindicative. Lorsque les premières fureurs furent calmées, et qu'elle jouit de toute la tranquillité de son indignation, elle songea à se venger, mais à se venger d'une manière cruelle, d'une manière à effrayer tous ceux qui seraient tentés à l'avenir de séduire et de tromper une honnête femme. Elle s'est vengée, elle s'est cruellement vengée; sa vengeance a éclaté et n'a corrigé personne; nous n'en avons pas été depuis moins vilainement séduites et trompées.
JACQUES.
Bon pour les autres, mais vous!...
L'HÔTESSE.
Hélas! moi toute la première. Oh! que nous sommes sottes! Encore si ces vilains hommes gagnaient au change! Mais laissons cela. Que fera-t-elle? Elle n'en sait encore rien; elle y rêvera; elle y rêve.
JACQUES.
Si tandis qu'elle y rêve...
L'HÔTESSE.
C'est bien dit. Mais nos deux bouteilles sont vides... (Jean.—Madame.—Deux bouteilles, de celles qui sont tout au fond, derrière les fagots.—J'entends.)—À force d'y rêver, voici ce qui lui vint en idée. Mme de La Pommeraye avait autrefois connu une femme de province qu'un procès avait appelée à Paris, avec sa fille, jeune, belle et bien élevée. Elle avait appris que cette femme, ruinée par la perte de son procès, en avait été réduite à tenir tripot. On s'assemblait chez elle, on jouait, on soupait, et communément un ou deux des convives restaient, passaient la nuit avec madame et mademoiselle, à leur choix. Elle mit un de ses gens en quête de ces créatures. On les déterra, on les invita à faire visite à Mme de La Pommeraye, qu'elles se rappelaient à peine. Ces femmes, qui avaient pris le nom de Mme et de Mlle d'Aisnon, ne se firent pas attendre; dès le lendemain, la mère se rendit chez Mme de La Pommeraye. Après les premiers compliments, Mme de La Pommeraye demanda à la d'Aisnon ce qu'elle avait fait, ce qu'elle faisait depuis la perte de son procès.
«Pour vous parler avec sincérité, lui répondit la d'Aisnon, je fais un métier périlleux, infâme, peu lucratif, et qui me déplaît, mais la nécessité contraint la loi. J'étais presque résolue à mettre ma fille à l'Opéra, mais elle n'a qu'une petite voix de chambre, et n'a jamais été qu'une danseuse médiocre. Je l'ai promenée, pendant et après mon procès, chez des magistrats, chez des grands, chez des prélats, chez des financiers, qui s'en sont accommodés pour un terme et qui l'ont laissée là. Ce n'est pas qu'elle ne soit belle comme un ange, qu'elle n'ait de la finesse, de la grâce; mais aucun esprit de libertinage, rien de ces talents propres à réveiller la langueur d'hommes blasés. Mais ce qui nous a le plus nui, c'est qu'elle s'était entêtée d'un petit abbé de qualité, impie, incrédule, dissolu, hypocrite, anti-philosophe, que je ne vous nommerai pas; mais c'est le dernier de ceux qui, pour arriver à l'épiscopat, ont pris la route qui est en même temps la plus sûre et qui demande le moins de talent. Je ne sais ce qu'il faisait entendre à ma fille, à qui il venait lire tous les matins les feuillets de son dîner, de son souper, de sa rapsodie. Sera-t-il évêque, ne le sera-t-il pas? Heureusement ils se sont brouillés. Ma fille lui ayant demandé un jour s'il connaissait ceux contre lesquels il écrivait, et l'abbé lui ayant répondu que non; s'il avait d'autres sentiments que ceux qu'il ridiculisait, et l'abbé lui ayant répondu que non, elle se laissa emporter à sa vivacité, et lui représenta que son rôle était celui du plus méchant et du plus faux des hommes.»
Mme de La Pommeraye lui demanda si elles étaient fort connues.
«Beaucoup trop, malheureusement.
—À ce que je vois, vous ne tenez point à votre état?
—Aucunement, et ma fille me proteste tous les jours que la condition la plus malheureuse lui paraît préférable à la sienne; elle en est d'une mélancolie qui achève d'éloigner d'elle...
—Si je me mettais en tête de vous faire à l'une et à l'autre le sort le plus brillant, vous y consentiriez donc?
—À bien moins.
—Mais il s'agit de savoir si vous pouvez me promettre de vous conformer à la rigueur des conseils que je vous donnerai.
—Quels qu'ils soient vous pouvez y compter.
—Et vous serez à mes ordres quand il me plaira?
—Nous les attendrons avec impatience.
—Cela me suffit; retournez-vous-en; vous ne tarderez pas à les recevoir. En attendant, défaites-vous de vos meubles, vendez tout, ne réservez pas même vos robes, si vous en avez de voyantes: cela ne cadrerait point à mes vues.»
Jacques, qui commençait à s'intéresser, dit à l'hôtesse: Et si nous buvions à la santé de Mme de La Pommeraye?
L'HÔTESSE.
Volontiers.
JACQUES.
Et à celle de Mme d'Aisnon.
L'HÔTESSE.
Tôpe.
JACQUES.
Et vous ne refuserez pas celle de Mlle d'Aisnon, qui a une jolie voix de chambre, peu de talents pour la danse, et une mélancolie qui la réduit à la triste nécessité d'accepter un nouvel amant tous les soirs.
L'HÔTESSE.
Ne riez pas, c'est la plus cruelle chose. Si vous saviez le supplice quand on n'aime pas!...
JACQUES.
À Mlle d'Aisnon, à cause de son supplice.
L'HÔTESSE.
Allons.
JACQUES.
Notre hôtesse, aimez-vous votre mari?
L'HÔTESSE.
Pas autrement.
JACQUES.
Vous êtes donc bien à plaindre; car il me semble d'une belle santé.
L'HÔTESSE.
Tout ce qui reluit n'est pas or.
JACQUES.
À la belle santé de notre hôte.
L'HÔTESSE.
Buvez tout seul.
LE MAÎTRE.
Jacques, Jacques, mon ami, tu te presses beaucoup.
L'HÔTESSE.
Ne craignez rien, monsieur, il est loyal; et demain il n'y paraîtra pas.
JACQUES.
Puisqu'il n'y paraîtra pas demain, et que je ne fais pas ce soir grand cas de ma raison, mon maître, ma belle hôtesse, encore une santé, une santé qui me tient fort à cœur, c'est celle de l'abbé de Mlle d'Aisnon.
L'HÔTESSE.
Fi donc, monsieur Jacques; un hypocrite, un ambitieux, un ignorant, un calomniateur, un intolérant; car c'est comme cela qu'on appelle, je crois, ceux qui égorgeraient volontiers quiconque ne pense point comme eux.
LE MAÎTRE.
C'est que vous ne savez pas, notre hôtesse, que Jacques que voilà est une espèce de philosophe, et qu'il fait un cas infini de ces petits imbéciles qui se déshonorent eux-mêmes et la cause qu'ils défendent si mal. Il dit que son capitaine les appelait le contre-poison des Huet, des Nicole, des Bossuet. Il n'entendait rien à cela, ni vous non plus... Votre mari est-il couché?
L'HÔTESSE.
Il y a belle heure!
LE MAÎTRE.
Et il vous laisse causer comme cela?
L'HÔTESSE.
Nos maris sont aguerris... Mme de La Pommeraye monte dans son carrosse, court les faubourgs les plus éloignés du quartier de la d'Aisnon, loue un petit appartement en maison honnête, dans le voisinage de la paroisse, le fait meubler le plus succinctement qu'il est possible, invite la d'Aisnon et sa fille à dîner, et les installe, ou le jour même, ou quelques jours après, leur laissant un précis de la conduite qu'elles ont à tenir.
JACQUES.
Notre hôtesse, nous avons oublié la santé de Mme de La Pommeraye, celle du marquis des Arcis; ah! cela n'est pas honnête.
L'HÔTESSE.
Allez, allez, monsieur Jacques, la cave n'est pas vide... Voici ce précis, ou ce que j'en ai retenu:
«Vous ne fréquenterez point les promenades publiques; car il ne faut pas qu'on vous découvre.
«Vous ne recevrez personne, pas même vos voisins et vos voisines, parce qu'il faut que vous affectiez la plus profonde retraite.
«Vous prendrez, dès demain, l'habit de dévotes, parce qu'il faut qu'on vous croie telles.
«Vous n'aurez chez vous que des livres de dévotion, parce qu'il ne faut rien autour de vous qui puisse vous trahir.
«Vous serez de la plus grande assiduité aux offices de la paroisse, jours de fêtes et jours ouvrables.
«Vous vous intriguerez pour avoir entrée au parloir de quelque couvent; le bavardage de ces recluses ne nous sera pas inutile.
«Vous ferez connaissance étroite avec le curé et les prêtres de la paroisse, parce que je puis avoir besoin de leur témoignage.
«Vous n'en recevrez d'habitude aucun.
«Vous irez à confesse et vous approcherez des sacrements au moins deux fois le mois.
«Vous reprendrez votre nom de famille, parce qu'il est honnête, et qu'on fera tôt ou tard des informations dans votre province.
«Vous ferez de temps en temps quelques petites aumônes, et vous n'en recevrez point, sous quelque prétexte que ce puisse être. Il faut qu'on ne vous croie ni pauvres ni riches.
«Vous filerez, vous coudrez, vous tricoterez, vous broderez, et vous donnerez aux dames de charité votre ouvrage à vendre.
«Vous vivrez de la plus grande sobriété; deux petites portions d'auberge; et puis c'est tout.
«Votre fille ne sortira jamais sans vous, ni vous sans elle. De tous les moyens d'édifier à peu de frais, vous n'en négligerez aucun.
«Surtout jamais chez vous, je vous le répète, ni prêtres, ni moines, ni dévotes.
«Vous irez dans les rues les yeux baissés; à l'église, vous ne verrez que Dieu.»
«J'en conviens, cette vie est austère, mais elle ne durera pas, et je vous en promets la plus signalée récompense. Voyez, consultez-vous: si cette contrainte vous paraît au-dessus de vos forces, avouez-le-moi; je n'en serai ni offensée, ni surprise. J'oubliais de vous dire qu'il serait à propos que vous vous fissiez un verbiage de la mysticité, et que l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament vous devînt familière, afin qu'on vous prenne pour des dévotes d'ancienne date. Faites-vous jansénistes ou molinistes, comme il vous plaira; mais le mieux sera d'avoir l'opinion de votre curé. Ne manquez pas, à tort et à travers, dans toute occasion, de vous déchaîner contre les philosophes; criez que Voltaire est l'Antechrist, sachez par cœur l'ouvrage de votre petit abbé, et colportez-le, s'il le faut...»
Mme de La Pommeraye ajouta: «Je ne vous verrai point chez vous; je ne suis pas digne du commerce d'aussi saintes femmes; mais n'en ayez aucune inquiétude: vous viendrez ici clandestinement quelquefois, et nous nous dédommagerons, en petit comité, de votre régime pénitent. Mais, tout en jouant la dévotion, n'allez pas vous en empêtrer. Quant aux dépenses de votre petit ménage, c'est mon affaire. Si mon projet réussit, vous n'aurez plus besoin de moi; s'il manque sans qu'il y ait de votre faute, je suis assez riche pour vous assurer un sort honnête et meilleur que l'état que vous m'aurez sacrifié. Mais surtout soumission, soumission absolue, illimitée à mes volontés, sans quoi je ne réponds de rien pour le présent, et ne m'engage à rien pour l'avenir.»
LE MAÎTRE, en frappant sur sa tabatière et regardant à sa montre l'heure qu'il est.
Voilà une terrible tête de femme! Dieu me garde d'en rencontrer une pareille.
L'HÔTESSE.
Patience, patience, vous ne la connaissez pas encore.
JACQUES.
En attendant, ma belle, notre charmante hôtesse, si nous disions un mot à la bouteille?
L'HÔTESSE.
Monsieur Jacques, mon vin de Champagne m'embellit à vos yeux.
LE MAÎTRE.
Je suis pressé depuis si longtemps de vous faire une question, peut-être indiscrète, que je n'y saurais plus tenir.
L'HÔTESSE.
Faites votre question.
LE MAÎTRE.
Je suis sûr que vous n'êtes pas née dans une hôtellerie.
L'HÔTESSE.
Il est vrai.
LE MAÎTRE.
Que vous y avez été conduite d'un état plus élevé par des circonstances extraordinaires.
L'HÔTESSE.
J'en conviens.
LE MAÎTRE.
Et si nous suspendions un moment l'histoire de Mme de La Pommeraye...
L'HÔTESSE.
Cela ne se peut. Je raconte volontiers[40] les aventures des autres, mais non pas les miennes. Sachez seulement que j'ai été élevée à Saint-Cyr, où j'ai peu lu l'Évangile et beaucoup de romans. De l'abbaye royale à l'auberge que je tiens il y a loin.