[40] Variante: «Assez volontiers.»

LE MAÎTRE.

Il suffit; prenez que je ne vous aie rien dit.

L'HÔTESSE.

Tandis que nos deux dévotes édifiaient, et que la bonne odeur de leur piété et de la sainteté de leurs mœurs se répandait à la ronde, Mme de La Pommeraye observait avec le marquis les démonstrations extérieures de l'estime, de l'amitié, de la confiance la plus parfaite. Toujours bien venu, jamais ni grondé, ni boudé, même après de longues absences: il lui racontait toutes ses petites bonnes fortunes, et elle paraissait s'en amuser franchement. Elle lui donnait ses conseils dans les occasions d'un succès difficile; elle lui jetait quelquefois des mots de mariage, mais c'était d'un ton si désintéressé, qu'on ne pouvait la soupçonner de parler pour elle. Si le marquis lui adressait quelques-uns de ces propos tendres ou galants dont on ne peut guère se dispenser avec une femme qu'on a connue, ou elle en souriait, ou elle les laissait tomber. À l'en croire, son cœur était paisible; et, ce qu'elle n'aurait jamais imaginé, elle éprouvait qu'un ami tel que lui suffisait au bonheur de la vie; et puis elle n'était plus de la première jeunesse, et ses goûts étaient bien émoussés.

«Quoi! vous n'avez rien à me confier?

—Non.

—Mais le petit comte, mon amie, qui vous pressait si vivement de mon règne?

—Je lui ai fermé ma porte, et je ne le vois plus.

—C'est d'une bizarrerie! Et pourquoi l'avoir éloigné?

—C'est qu'il ne me plaît pas.

—Ah! madame, je crois vous deviner: vous m'aimez encore.

—Cela se peut.

—Vous comptez sur un retour.

—Pourquoi non?

—Et vous vous ménagez tous les avantages d'une conduite sans reproche.

—Je le crois.

—Et si j'avais le bonheur ou le malheur de reprendre, vous vous feriez au moins un mérite du silence que vous garderiez sur mes torts.

—Vous me croyez bien délicate et bien généreuse.

—Mon amie, après ce que vous avez fait, il n'est aucune sorte d'héroïsme dont vous ne soyez capable.

—Je ne suis pas trop fâchée que vous le pensiez.

—Ma foi, je cours le plus grand danger avec vous, j'en suis sûr.»

JACQUES.

Et moi aussi.

L'HÔTESSE.

Il y avait environ trois mois qu'ils en étaient au même point, lorsque Mme de La Pommeraye crut qu'il était temps de mettre en jeu ses grands ressorts. Un jour d'été qu'il faisait beau, et qu'elle attendait le marquis à dîner, elle fit dire à la d'Aisnon et à sa fille de se rendre au Jardin du Roi. Le marquis vint; on servit de bonne heure; on dîna: on dîna gaiement. Après dîner, Mme de La Pommeraye propose une promenade au marquis, s'il n'avait rien de plus agréable à faire. Il n'y avait ce jour-là ni Opéra, ni comédie; ce fut le marquis qui en fit la remarque; et pour se dédommager d'un spectacle amusant par un spectacle utile, le hasard voulut que ce fut lui-même qui invita la marquise à aller voir le Cabinet du Roi. Il ne fut pas refusé, comme vous pensez bien. Voilà les chevaux mis; les voilà partis; les voilà arrivés au Jardin du Roi; et les voilà mêlés dans la foule, regardant tout, et ne voyant rien, comme les autres.

Lecteur, j'avais oublié de vous peindre le site des trois personnages dont il s'agit ici, Jacques, son maître et l'hôtesse; faute de cette attention, vous les avez entendus parler, mais vous ne les avez point vus; il vaut mieux tard que jamais. Le maître, à gauche, en bonnet de nuit, en robe de chambre, était étalé nonchalamment dans un grand fauteuil de tapisserie, son mouchoir jeté sur le bras du fauteuil, et sa tabatière à la main. L'hôtesse sur le fond, en face de la porte, proche la table, son verre devant elle. Jacques, sans chapeau, à sa droite, les deux coudes appuyés sur la table, et la tête penchée entre deux bouteilles: deux autres étaient à terre à côté de lui.

Au sortir du Cabinet, le marquis et sa bonne amie se promenèrent dans le jardin. Ils suivaient la première allée qui est à droite en entrant, proche l'école des arbres, lorsque Mme de La Pommeraye fit un cri de surprise, en disant: «Je ne me trompe pas, je crois que ce sont elles; oui, ce sont elles-mêmes.»

Aussitôt on quitte le marquis, et l'on s'avance à la rencontre de nos deux dévotes. La d'Aisnon fille était à ravir sous ce vêtement simple, qui, n'attirant point le regard, fixe l'attention tout entière sur la personne. «Ah! c'est vous, madame?

—Oui, c'est moi.

—Et comment vous portez-vous, et qu'êtes-vous devenue depuis une éternité?

—Vous savez nos malheurs; il a fallu s'y résigner, et vivre retirées comme il convenait à notre petite fortune; sortir du monde, quand on ne peut plus s'y montrer décemment.

—Mais moi, me délaisser, moi qui ne suis pas du monde, et qui ai toujours le bon esprit de le trouver aussi maussade qu'il l'est!

—Un des inconvénients de l'infortune, c'est la méfiance qu'elle inspire: les indigents craignent d'être importuns.

—Vous, importunes pour moi! ce soupçon est une bonne injure.

—Madame, j'en suis tout à fait innocente, je vous ai rappelée dix fois à maman, mais elle me disait: Mme de La Pommeraye... personne, ma fille, ne pense plus à nous.

—Quelle injustice! Asseyons-nous, nous causerons. Voilà M. le marquis des Arcis; c'est mon ami; et sa présence ne nous gênera pas. Comme mademoiselle est grandie! comme elle est embellie depuis que nous ne nous sommes vues!

—Notre position a cela d'avantageux, qu'elle nous prive de tout ce qui nuit à la santé: voyez son visage, voyez ses bras; voilà ce qu'on doit à la vie frugale et réglée, au sommeil, au travail, à la bonne conscience; et c'est quelque chose...»

On s'assit, on s'entretint d'amitié. La d'Aisnon mère parla bien, la d'Aisnon fille parla peu. Le ton de la dévotion fut celui de l'une et de l'autre, mais avec aisance et sans pruderie. Longtemps avant la chute du jour, nos deux dévotes se levèrent. On leur représenta qu'il était encore de bonne heure; la d'Aisnon mère dit assez haut, à l'oreille de Mme de La Pommeraye, qu'elles avaient encore un exercice de piété à remplir, et qu'il leur était impossible de rester plus longtemps. Elles étaient déjà à quelque distance, lorsque Mme de La Pommeraye se reprocha de ne leur avoir pas demandé leur demeure, et de ne leur avoir pas appris la sienne: «C'est une faute, ajouta-t-elle, que je n'aurais pas commise autrefois.» Le marquis courut pour la réparer; elles acceptèrent l'adresse de Mme de La Pommeraye, mais, quelles que furent les instances du marquis, il ne put obtenir la leur. Il n'osa pas leur offrir sa voiture, en avouant à Mme de La Pommeraye qu'il en avait été tenté.

Le marquis ne manqua pas de demander à Mme de La Pommeraye ce que c'étaient que ces deux femmes.

«Ce sont deux créatures plus heureuses que nous. Voyez la belle santé dont elles jouissent! la sérénité qui règne sur leur visage! l'innocence, la décence qui dictent leurs propos! On ne voit point cela, on n'entend point cela dans nos cercles. Nous plaignons les dévots; les dévots nous plaignent: et à tout prendre, je penche à croire qu'ils ont raison.

—Mais, marquise, est-ce que vous seriez tentée de devenir dévote?

—Pourquoi pas?

—Prenez-y garde, je ne voudrais pas que notre rupture, si c'en est une, vous menât jusque-là.

—Et vous aimeriez mieux que je rouvrisse ma porte au petit comte?

—Beaucoup mieux.

—Et vous me le conseilleriez?

—Sans balancer...»

Mme de La Pommeraye dit au marquis ce qu'elle savait du nom, de la province, du premier état et du procès des deux dévotes, y mettant tout l'intérêt et tout le pathétique possible, puis elle ajouta: «Ce sont deux femmes d'un mérite rare, la fille surtout. Vous concevez qu'avec une figure comme la sienne on ne manque de rien ici quand on veut en faire ressource; mais elles ont préféré une honnête modicité à une aisance honteuse; ce qui leur reste est si mince, qu'en vérité je ne sais comment elles font pour subsister. Cela travaille nuit et jour. Supporter l'indigence quand on y est né, c'est ce qu'une multitude d'hommes savent faire; mais passer de l'opulence au plus étroit nécessaire, s'en contenter, y trouver la félicité, c'est ce que je ne comprends pas. Voilà à quoi sert la religion. Nos philosophes auront beau dire, la religion est une bonne chose.

—Surtout pour les malheureux.

—Et qui est-ce qui ne l'est pas plus ou moins?

—Je veux mourir si vous ne devenez dévote.

—Le grand malheur! Cette vie est si peu de chose quand on la compare à une éternité à venir!

—Mais vous parlez déjà comme un missionnaire.

—Je parle comme une femme persuadée. Là, marquis, répondez-moi vrai; toutes nos richesses ne seraient-elles pas de bien pauvres guenilles à nos yeux, si nous étions plus pénétrés de l'attente des biens et de la crainte des peines d'une autre vie? Corrompre une jeune fille ou une femme attachée à son mari, avec la croyance qu'on peut mourir entre ses bras, et tomber tout à coup dans des supplices sans fin, convenez que ce serait le plus incroyable délire.

—Cela se fait pourtant tous les jours.

—C'est qu'on n'a point de foi, c'est qu'on s'étourdit.

—C'est que nos opinions religieuses ont peu d'influence sur nos mœurs. Mais, mon amie, je vous jure que vous vous acheminez à toutes jambes au confessionnal.

—C'est bien ce que je pourrais faire de mieux.

—Allez, vous êtes folle; vous avez encore une vingtaine d'années de jolis péchés à faire: n'y manquez pas; ensuite vous vous en repentirez, et vous irez vous en vanter aux pieds du prêtre, si cela vous convient... Mais voilà une conversation d'un tour bien sérieux; votre imagination se noircit furieusement, et c'est l'effet de cette abominable solitude où vous vous êtes renfoncée. Croyez-moi, rappelez au plus tôt le petit comte, vous ne verrez plus ni diable, ni enfer, et vous serez charmante comme auparavant. Vous craignez que je vous le reproche si nous nous raccommodons jamais; mais d'abord nous ne nous raccommoderons peut-être pas; et par une appréhension bien ou mal fondée, vous vous privez du plaisir le plus doux; et, en vérité, l'honneur de valoir mieux que moi ne vaut pas ce sacrifice.

—Vous dites bien vrai, aussi n'est-ce pas là ce qui me retient...»

Ils dirent encore beaucoup d'autres choses que je ne me rappelle pas.

JACQUES.

Notre hôtesse, buvons un coup: cela rafraîchit la mémoire.

L'HÔTESSE.

Buvons un coup... Après quelques tours d'allées, Mme de La Pommeraye et le marquis remontèrent en voiture. Mme de La Pommeraye dit: «Comme cela me vieillit! Quand cela vint à Paris, cela n'était pas plus haut qu'un chou.

—Vous parlez de la fille de cette dame que nous avons trouvée à la promenade?

—Oui. C'est comme dans un jardin où les roses fanées font place aux roses nouvelles. L'avez-vous regardée?

—Je n'y ai pas manqué.

—Comment la trouvez-vous?

—C'est la tête d'une vierge de Raphaël sur le corps de sa Galathée; et puis une douceur dans la voix!

—Une modestie dans le regard!

—Une bienséance dans le maintien!

—Une décence dans le propos qui ne m'a frappée dans aucune fille comme dans celle-là. Voilà l'effet de l'éducation.

—Lorsqu'il est préparé par un bon naturel.»

Le marquis déposa Mme de La Pommeraye à sa porte; et Mme de La Pommeraye n'eut rien de plus pressé que de témoigner à nos deux dévotes combien elle était satisfaite de la manière dont elles avaient rempli leur rôle.

JACQUES.

Si elles continuent comme elles ont débuté, monsieur le marquis des Arcis, fussiez-vous le diable, vous ne vous en tirerez pas.

LE MAÎTRE.

Je voudrais bien savoir quel est leur projet.

JACQUES.

Moi, j'en serais bien fâché: cela gâterait tout.

L'HÔTESSE.

De ce jour, le marquis devint plus assidu chez Mme de La Pommeraye, qui s'en aperçut sans lui en demander la raison. Elle ne lui parlait jamais la première des deux dévotes; elle attendait qu'il entamât ce texte: ce que le marquis faisait toujours d'impatience et avec une indifférence mal simulée.

LE MARQUIS.

Avez-vous vu vos amies?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Non.

LE MARQUIS.

Savez-vous que cela n'est pas trop bien? Vous êtes riche: elles sont dans le malaise; et vous ne les invitez pas même à manger quelquefois!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je me croyais un peu mieux connue de monsieur le marquis. L'amour autrefois me prêtait des vertus; aujourd'hui l'amitié me prête des défauts. Je les ai invitées dix fois sans avoir pu les obtenir une. Elles refusent de venir chez moi, par des idées singulières; et quand je les visite, il faut que je laisse mon carrosse à l'entrée de la rue et que j'aille en déshabillé, sans rouge et sans diamants. Il ne faut pas trop s'étonner de leur circonspection: un faux rapport suffirait pour aliéner l'esprit d'un certain nombre de personnes bienfaisantes et les priver de leurs secours. Marquis, le bien apparemment coûte beaucoup à faire.

LE MARQUIS.

Surtout aux dévots.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Puisque le plus léger prétexte suffit pour les en dispenser. Si l'on savait que j'y prends intérêt, bientôt on dirait: Mme de La Pommeraye les protége: elles n'ont besoin de rien... Et voilà les charités supprimées.

LE MARQUIS.

Les charités!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, monsieur, les charités!

LE MARQUIS.

Vous les connaissez, et elles en sont aux charités?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Encore une fois, marquis, je vois bien que vous ne m'aimez plus, et qu'une partie de votre estime s'en est allée avec votre tendresse. Et qui est-ce qui vous a dit que, si ces femmes étaient dans le besoin des aumônes de la paroisse, c'était de ma faute?

LE MARQUIS.

Pardon, madame, mille pardons, j'ai tort. Mais quelle raison de se refuser à la bienveillance d'une amie?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Ah! marquis, nous sommes bien loin, nous autres gens du monde, de connaître les délicatesses scrupuleuses des âmes timorées. Elles ne croient pas pouvoir accepter les secours de toute personne indistinctement.

LE MARQUIS.

C'est nous ôter le meilleur moyen d'expier nos folles dissipations.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Point du tout. Je suppose, par exemple, que monsieur le marquis des Arcis fût touché de compassion pour elles; que ne fait-il passer ces secours par des mains plus dignes?

LE MARQUIS.

Et moins sûres.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Cela se peut.

LE MARQUIS.

Dites-moi, si je leur envoyais une vingtaine de louis, croyez-vous qu'elles les refuseraient?

MADAME DE LA POMMERAYE.

J'en suis sûre; et ce refus vous semblerait déplacé dans une mère qui a un enfant charmant?

LE MARQUIS.

Savez-vous que j'ai été tenté de les aller voir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je le crois. Marquis, marquis, prenez garde à vous; voilà un mouvement de compassion bien subit et bien suspect.

LE MARQUIS.

Quoi qu'il en soit, m'auraient-elles reçu?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Non certes! Avec l'éclat de votre voiture, de vos habits, de vos gens et les charmes de la jeune personne, il n'en fallait pas davantage pour apprêter au caquet des voisins, des voisines et les perdre.

LE MARQUIS.

Vous me chagrinez; car, certes, ce n'était pas mon dessein. Il faut donc renoncer à les secourir et à les voir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je le crois.

LE MARQUIS.

Mais si je leur faisais passer mes secours par votre moyen?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je ne crois pas ces secours-là assez purs pour m'en charger.

LE MARQUIS.

Voilà qui est cruel!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, cruel: c'est le mot.

LE MARQUIS.

Quelle vision! marquise, vous vous moquez. Une jeune fille que je n'ai jamais vue qu'une fois...

MADAME DE LA POMMERAYE.

Mais du petit nombre de celles qu'on n'oublie pas quand on les a vues.

LE MARQUIS.

Il est vrai que ces figures-là vous suivent.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Marquis, prenez garde à vous; vous vous préparez des chagrins; et j'aime mieux avoir à vous en garantir que d'avoir à vous en consoler. N'allez pas confondre celle-ci avec celles que vous avez connues: cela ne se ressemble pas; on ne les tente pas, on ne les séduit pas, on n'en approche pas, elles n'écoutent pas, on n'en vient pas à bout.»

Après cette conversation, le marquis se rappela tout à coup qu'il avait une affaire pressée; il se leva brusquement et sortit soucieux.

Pendant un assez long intervalle de temps, le marquis ne passa presque pas un jour sans voir Mme de La Pommeraye; mais il arrivait, il s'asseyait, il gardait le silence; Mme de La Pommeraye parlait seule; le marquis, au bout d'un quart d'heure, se levait et s'en allait.

Il fit ensuite une éclipse de près d'un mois, après laquelle il reparut; mais triste, mais mélancolique, mais défait. La marquise, en le voyant, lui dit: «Comme vous voilà fait! d'où sortez-vous? Est-ce que vous avez passé tout ce temps en petite maison?

LE MARQUIS.

Ma foi, à peu près. De désespoir, je me suis précipité dans un libertinage affreux.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Comment! de désespoir?

LE MARQUIS.

Oui, de désespoir...»

Après ce mot, il se mit à se promener en long et en large sans mot dire; il allait aux fenêtres, il regardait le ciel, il s'arrêtait devant Mme de La Pommeraye; il allait à la porte, il appelait ses gens à qui il n'avait rien à dire; il les renvoyait; il rentrait; il revenait à Mme de La Pommeraye, qui travaillait sans l'apercevoir; il voulait parler, il n'osait; enfin Mme de La Pommeraye en eut pitié, et lui dit: «Qu'avez-vous? On est un mois sans vous voir; vous reparaissez avec un visage de déterré et vous rôdez comme une âme en peine.

LE MARQUIS.

Je n'y puis plus tenir, il faut que je vous dise tout. J'ai été vivement frappé de la fille de votre amie; j'ai tout, mais tout fait pour l'oublier; et plus j'ai fait, plus je m'en suis souvenu. Cette créature angélique m'obsède; rendez-moi un service important.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Quel?

LE MARQUIS.

Il faut absolument que je la revoie et que je vous en aie l'obligation. J'ai mis mes grisons en campagne. Toute leur venue, toute leur allée est de chez elles à l'église et de l'église chez elles. Dix fois je me suis présenté à pied sur leur chemin; elles ne m'ont seulement pas aperçu; je me suis planté sur leur porte inutilement. Elles m'ont d'abord rendu libertin comme un sapajou, puis dévot comme un ange; je n'ai pas manqué la messe une fois depuis quinze jours. Ah! mon amie, quelle figure! qu'elle est belle!...»

Mme de La Pommeraye savait tout cela. «C'est-à-dire, répondit-elle au marquis, qu'après avoir tout mis en œuvre pour guérir, vous n'avez rien omis pour devenir fou, et que c'est le dernier parti qui vous a réussi?

LE MARQUIS.

Et réussi, je ne saurais vous exprimer à quel point. N'aurez-vous pas compassion de moi et ne vous devrai-je pas le bonheur de la revoir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

La chose est difficile, et je m'en occuperai, mais à une condition: c'est que vous laisserez ces infortunées en repos et que vous cesserez de les tourmenter. Je ne vous cèlerai point qu'elles m'ont écrit de votre persécution avec amertume, et voilà leur lettre...»

La lettre qu'on donnait à lire au marquis avait été concertée entre elles. C'était la d'Aisnon fille qui paraissait l'avoir écrite par ordre de sa mère: et l'on y avait mis, d'honnête, de doux, de touchant, d'élégance et d'esprit, tout ce qui pouvait renverser la tête du marquis. Aussi en accompagnait-il chaque mot d'une exclamation; pas une phrase qu'il ne relût; il pleurait de joie; il disait à Mme de La Pommeraye: «Convenez donc, madame, qu'on n'écrit pas mieux que cela.

MADAME DE LA POMMERAYE.

J'en conviens.

LE MARQUIS.

Et qu'à chaque ligne on se sent pénétré d'admiration et de respect pour des femmes de ce caractère!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Cela devrait être.

LE MARQUIS.

Je vous tiendrai ma parole; mais songez, je vous en supplie, à ne pas manquer à la vôtre.

MADAME DE LA POMMERAYE.

En vérité, marquis, je suis aussi folle que vous. Il faut que vous ayez conservé un terrible empire sur moi; cela m'effraye.

LE MARQUIS.

Quand la reverrai-je?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je n'en sais rien. Il faut s'occuper premièrement du moyen d'arranger la chose, et d'éviter tout soupçon. Elles ne peuvent ignorer vos vues; voyez la couleur que ma complaisance aurait à leurs yeux, si elles s'imaginaient que j'agis de concert avec vous... Mais, marquis; entre nous, qu'ai-je besoin de cet embarras-là? Que m'importe que vous aimiez, que vous n'aimiez pas? que vous extravaguiez? Démêlez votre fusée vous-même. Le rôle que vous me faites faire est aussi trop singulier.

LE MARQUIS.

Mon amie, si vous m'abandonnez, je suis perdu! Je ne vous parlerai point de moi, puisque je vous offenserais; mais je vous conjurerai par ces intéressantes et dignes créatures qui vous sont si chères; vous me connaissez, épargnez-leur toutes les folies dont je suis capable. J'irai chez elles; oui, j'irai, je vous en préviens; je forcerai leur porte, j'entrerai malgré elles, je m'asseyerai, je ne sais ce que je dirai, ce que je ferai; car que n'avez-vous point à craindre de l'état violent où je suis?...»

Vous remarquerez, messieurs, dit l'hôtesse, que depuis le commencement de cette aventure jusqu'à ce moment, le marquis des Arcis n'avait pas dit un mot qui ne fût un coup de poignard dirigé au cœur de Mme de La Pommeraye. Elle étouffait d'indignation et de rage; aussi répondit-elle au marquis, d'une voix tremblante et entrecoupée:

Mais vous avez raison. Ah! si j'avais été aimée comme cela, peut-être que... Passons là-dessus... Ce n'est pas pour vous que j'agirai, mais je me flatte du moins, monsieur le marquis, que vous me donnerez du temps.

LE MARQUIS.

Le moins, le moins que je pourrai.

JACQUES.

Ah! notre hôtesse, quel diable de femme! l'enfer n'est pas pire. J'en tremble: et il faut que je boive un coup pour me rassurer... Est-ce que vous me laisserez boire tout seul?

L'HÔTESSE.

Moi, je n'ai pas peur... Mme de La Pommeraye disait: Je souffre, mais je ne souffre pas seule. Cruel homme! j'ignore quelle sera la durée de mon tourment; mais j'éterniserai le tien... Elle tint le marquis près d'un mois dans l'attente de l'entrevue qu'elle avait promise, c'est-à-dire qu'elle lui laissa tout le temps de pâtir, de se bien enivrer, et que sous prétexte d'adoucir la longueur du délai, elle lui permit de l'entretenir de sa passion.

LE MAÎTRE.

Et de la fortifier en en parlant.

JACQUES.

Quelle femme! quel diable de femme! Notre hôtesse, ma frayeur redouble.

L'HÔTESSE.

Le marquis venait donc tous les jours causer avec Mme de La Pommeraye, qui achevait de l'irriter, de l'endurcir et de le perdre par les discours les plus artificieux. Il s'informait de la patrie, de la naissance, de l'éducation, de la fortune et du désastre de ces femmes; il y revenait sans cesse, et ne se croyait jamais assez instruit et touché. La marquise lui faisait remarquer le progrès de ses sentiments, et lui en familiarisait le terme, sous prétexte de lui en inspirer de l'effroi. Marquis, lui disait-elle, prenez-y garde, cela vous mènera loin; il pourrait arriver un jour que mon amitié, dont vous faites un étrange abus, ne m'excusât ni à mes yeux ni aux vôtres. Ce n'est pas que tous les jours on ne fasse de plus grandes folies. Marquis, je crains fort que vous n'obteniez cette fille qu'à des conditions qui, jusqu'à présent, n'ont pas été de votre goût.

Lorsque Mme de La Pommeraye crut le marquis bien préparé pour le succès de son dessein, elle arrangea avec les deux femmes qu'elles viendraient dîner chez elle; et avec le marquis que, pour leur donner le change, il les surprendrait en habit de campagne: ce qui fut exécuté.

On en était au second service lorsqu'on annonça le marquis. Le marquis, Mme de La Pommeraye et les deux d'Aisnon, jouèrent supérieurement l'embarras. «Madame, dit-il à Mme de La Pommeraye, j'arrive de ma terre; il est trop tard pour aller chez moi où l'on ne m'attend que ce soir, et je me suis flatté que vous ne me refuseriez pas à dîner...» Et tout en parlant, il avait pris une chaise, et s'était mis à table. On avait disposé le couvert de manière qu'il se trouvât à côté de la mère et en face de la fille. Il remercia d'un clin d'œil Mme de La Pommeraye de cette attention délicate. Après le trouble du premier instant, nos deux dévotes se rassurèrent. On causa, on fut même gai. Le marquis fut de la plus grande attention pour la mère, et de la politesse la plus réservée pour la fille. C'était un amusement secret bien plaisant pour ces trois femmes, que le scrupule du marquis à ne rien dire, à ne se rien permettre qui pût les effaroucher. Elles eurent l'inhumanité de le faire parler dévotion pendant trois heures de suite, et Mme de La Pommeraye lui disait: «Vos discours font merveilleusement l'éloge de vos parents; les premières leçons qu'on en reçoit ne s'effacent jamais. Vous entendez toutes les subtilités de l'amour divin, comme si vous n'aviez été qu'à saint François de Sales pour toute nourriture. N'auriez-vous pas été un peu quiétiste?

—Je ne m'en souviens plus...»

Il est inutile de dire que nos dévotes mirent dans la conversation tout ce qu'elles avaient de grâces, d'esprit, de séduction et de finesse. On toucha en passant le chapitre des passions, et Mlle Duquênoi (c'était son nom de famille) prétendit qu'il n'y en avait qu'une seule de dangereuse. Le marquis fut de son avis. Entre les six et sept, les deux femmes se retirèrent, sans qu'il fût possible de les arrêter; Mme de La Pommeraye prétendant avec Mme Duquênoi qu'il fallait aller de préférence à son devoir, sans quoi il n'y aurait presque point de journée dont la douceur ne fût altérée par le remords. Les voilà parties au grand regret du marquis, et le marquis en tête-à-tête avec Mme de La Pommeraye.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Eh bien! marquis, ne faut-il pas que je sois bien bonne? Trouvez-moi à Paris une autre femme qui en fasse autant.

LE MARQUIS, en se jetant à ses genoux.

J'en conviens; il n'y en a pas une qui vous ressemble. Votre bonté me confond: vous êtes la seule véritable amie qu'il y ait au monde.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Êtes-vous bien sûr de sentir toujours également le prix de mon procédé?

LE MARQUIS.

Je serais un monstre d'ingratitude, si j'en rabattais.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Changeons de texte. Quel est l'état de votre cœur?

LE MARQUIS.

Faut-il vous l'avouer franchement? il faut que j'aie cette fille-là, ou que j'en périsse.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Vous l'aurez sans doute, mais il faut savoir comme quoi.

LE MARQUIS.

Nous verrons.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Marquis, marquis, je vous connais, je les connais: tout est vu.

Le marquis fut environ deux mois sans se montrer chez Mme de La Pommeraye; et voici ses démarches dans cet intervalle. Il fit connaissance avec le confesseur de la mère et de la fille. C'était un ami du petit abbé dont je vous ai parlé. Ce prêtre, après avoir mis toutes les difficultés hypocrites qu'on peut apporter à une intrigue malhonnête, et vendu le plus chèrement qu'il lui fut possible la sainteté de son ministère, se prêta à tout ce que le marquis voulut.

La première scélératesse de l'homme de Dieu, ce fut d'aliéner la bienveillance du curé, et de lui persuader que ces deux protégées de Mme de La Pommeraye obtenaient de la paroisse une aumône dont elles privaient des indigents plus à plaindre qu'elles. Son but était de les amener à ses vues par la misère.

Ensuite il travailla au tribunal de la confession à jeter la division entre la mère et la fille. Lorsqu'il entendait la mère se plaindre de sa fille, il aggravait les torts de celle-ci, et irritait le ressentiment de l'autre. Si c'était la fille qui se plaignît de sa mère, il lui insinuait que la puissance des pères et mères sur leurs enfants était limitée, et que, si la persécution de sa mère était poussée jusqu'à un certain point, il ne serait peut-être pas impossible de la soustraire à une autorité tyrannique. Puis il lui donnait pour pénitence de revenir à confesse.

Une autre fois il lui parlait de ses charmes, mais lestement: c'était un des plus dangereux présents que Dieu pût faire à une femme; de l'impression qu'en avait éprouvée un honnête homme qu'il ne nommait pas, mais qui n'était pas difficile à deviner. Il passait de là à la miséricorde infinie du ciel et à son indulgence pour des fautes que certaines circonstances nécessitaient; à la faiblesse de la nature, dont chacun trouve l'excuse en soi-même; à la violence et à la généralité de certains penchants, dont les hommes les plus saints n'étaient pas exempts. Il lui demandait ensuite si elle n'avait point de désirs, si le tempérament ne lui parlait pas en rêves, si la présence des hommes ne la troublait pas. Ensuite, il agitait la question si une femme devait céder ou résister à un homme passionné, et laisser mourir et damner celui pour qui le sang de Jésus-Christ a été versé: et il n'osait la décider. Puis il poussait de profonds soupirs; il levait les yeux au ciel, il priait pour la tranquillité des âmes en peine... La jeune fille le laissait aller. Sa mère et Mme de La Pommeraye, à qui elle rendait fidèlement les propos du directeur, lui suggéraient des confidences qui toutes tendaient à l'encourager.

JACQUES.

Votre Mme de La Pommeraye est une méchante femme.

LE MAÎTRE.

Jacques, c'est bientôt dit. Sa méchanceté, d'où lui vient-elle? Du marquis des Arcis. Rends celui-ci tel qu'il avait juré et qu'il devait être, et trouve-moi quelque défaut dans Mme de La Pommeraye. Quand nous serons en route, tu l'accuseras, et je me chargerai de la défendre. Pour ce prêtre, vil et séducteur, je te l'abandonne.

JACQUES.

C'est un si méchant homme, que je crois que de cette affaire-ci je n'irai plus à confesse. Et vous, notre hôtesse?

L'HÔTESSE.

Pour moi je continuerai mes visites à mon vieux curé, qui n'est pas curieux, et qui n'entend que ce qu'on lui dit.

JACQUES.

Si nous buvions à la santé de votre curé[41]?

[41] Variante: «De votre vieux curé.»

L'HÔTESSE.

Pour cette fois-ci je vous ferai raison; car c'est un bon homme qui, les dimanches et jours de fêtes, laisse danser les filles et les garçons, et qui permet aux hommes et aux femmes de venir chez moi, pourvu qu'ils n'en sortent pas ivres. À mon curé!

JACQUES.

À votre curé!

L'HÔTESSE.

Nos femmes ne doutaient pas qu'incessamment l'homme de Dieu ne hasardât de remettre une lettre à sa pénitente: ce qui fut fait; mais avec quel ménagement! Il ne savait de qui elle était; il ne doutait point que ce ne fût de quelque âme bienfaisante et charitable qui avait découvert leur misère, et qui leur proposait des secours; il en remettait assez souvent de pareilles. Au demeurant vous êtes sage, madame votre mère est prudente, et j'exige que vous ne l'ouvriez qu'en sa présence. Mlle Duquênoi accepta la lettre et la remit à sa mère, qui la fit passer sur-le-champ à Mme de La Pommeraye. Celle-ci, munie de ce papier, fit venir le prêtre, l'accabla des reproches qu'il méritait, et le menaça de le déférer à ses supérieurs, si elle entendait encore parler de lui.

Dans cette lettre, le marquis s'épuisait en éloges de sa propre personne, en éloges de Mlle Duquênoi; peignait sa passion aussi violente qu'elle l'était, et proposait des conditions fortes, même un enlèvement.

Après avoir fait la leçon au prêtre, Mme de La Pommeraye appela le marquis chez elle; lui représenta combien sa conduite était peu digne d'un galant homme; jusqu'où elle pouvait être compromise; lui montra sa lettre, et protesta que, malgré la tendre amitié qui les unissait, elle ne pouvait se dispenser de la produire au tribunal des lois, ou de la remettre à Mme Duquênoi, s'il arrivait quelque aventure éclatante à sa fille. «Ah! marquis, lui dit-elle, l'amour vous corrompt; vous êtes mal né, puisque le faiseur de grandes choses ne vous en inspire que d'avilissantes. Et que vous ont fait ces pauvres femmes, pour ajouter l'ignominie à la misère? Faut-il que, parce que cette fille est belle, et veut rester vertueuse, vous en deveniez le persécuteur? Est-ce à vous à lui faire détester un des plus beaux présents du ciel? Par où ai-je mérité, moi, d'être votre complice? Allons, marquis, jetez-vous à mes pieds, demandez-moi pardon, et faites serment de laisser mes tristes amies en repos.» Le marquis lui promit de ne plus rien entreprendre sans son aveu; mais qu'il fallait qu'il eût cette fille à quelque prix que ce fût.

Le marquis ne fut point du tout fidèle à sa parole. La mère était instruite; il ne balança pas à s'adresser à elle. Il avoua le crime de son projet; il offrit une somme considérable, des espérances que le temps pourrait amener; et sa lettre fut accompagnée d'un écrin de riches pierreries.

Les trois femmes tinrent conseil. La mère et la fille inclinaient à accepter; mais ce n'était pas là le compte de Mme de La Pommeraye. Elle revint sur la parole qu'on lui avait donnée; elle menaça de tout révéler; et au grand regret de nos deux dévotes, dont la jeune détacha de ses oreilles des girandoles qui lui allaient si bien, l'écrin et la lettre furent renvoyés avec une réponse pleine de fierté et d'indignation.

Mme de La Pommeraye se plaignit au marquis du peu de fond qu'il y avait à faire sur ses promesses. Le marquis s'excusa sur l'impossibilité de lui proposer une commission si indécente. «Marquis, marquis, lui dit Mme de La Pommeraye, je vous ai déjà prévenu, et je vous le répète: vous n'en êtes pas où vous voudriez; mais il n'est plus temps de vous prêcher, ce seraient paroles perdues: il n'y a plus de ressources.»

Le marquis avoua qu'il le pensait comme elle, et lui demanda la permission de faire une dernière tentative; c'était d'assurer des rentes considérables sur les deux têtes, de partager sa fortune avec les deux femmes, et de les rendre propriétaires à vie d'une de ses maisons à la ville, et d'une autre à la campagne. «Faites, lui dit la marquise; je n'interdis que la violence; mais croyez, mon ami, que l'honneur et la vertu, quand elle est vraie, n'ont point de prix aux yeux de ceux qui ont le bonheur de les posséder. Vos nouvelles offres ne réussiront pas mieux que les précédentes: je connais ces femmes et j'en ferais la gageure.»

Les nouvelles propositions sont faites. Autre conciliabule des trois femmes. La mère et la fille attendaient en silence la décision de Mme de La Pommeraye. Celle-ci se promena un moment sans parler. «Non, non, dit-elle, cela ne suffit pas à mon cœur ulcéré.» Et aussitôt elle prononça le refus; et aussitôt ces deux femmes fondirent en larmes, se jetèrent à ses pieds, et lui représentèrent combien il était affreux pour elles de repousser une fortune immense, qu'elles pouvaient accepter sans aucune fâcheuse conséquence. Mme de La Pommeraye leur répondit sèchement: «Est-ce que vous imaginez que ce que je fais, je le fais pour vous? Qui êtes-vous? Que vous dois-je? À quoi tient-il que je ne vous renvoie l'une et l'autre à votre tripot? Si ce que l'on vous offre est trop pour vous, c'est trop peu pour moi. Écrivez, madame, la réponse que je vais vous dicter, et qu'elle parte sous mes yeux.» Ces femmes s'en retournèrent encore plus effrayées qu'affligées.

JACQUES.

Cette femme a le diable au corps, et que veut-elle donc? Quoi! un refroidissement d'amour n'est pas assez puni par le sacrifice de la moitié d'une grande fortune?

LE MAÎTRE.

Jacques, vous n'avez jamais été femme, encore moins honnête femme, et vous jugez d'après votre caractère qui n'est pas celui de Mme de La Pommeraye! Veux-tu que je te dise? J'ai bien peur que le mariage du marquis des Arcis et d'une catin ne soit écrit là-haut.

JACQUES.

S'il est écrit là-haut, il se fera.

L'HÔTESSE.

Le marquis ne tarda pas à reparaître chez Mme de La Pommeraye. «Eh bien, lui dit-elle, vos nouvelles offres?

LE MARQUIS.

Faites et rejetées. J'en suis désespéré. Je voudrais arracher cette malheureuse passion de mon cœur; je voudrais m'arracher le cœur, et je ne saurais. Marquise, regardez-moi; ne trouvez-vous pas qu'il y a entre cette jeune fille et moi quelques traits de ressemblance?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je ne vous en avais rien dit; mais je m'en étais aperçue. Il ne s'agit pas de cela: que résolvez-vous?

LE MARQUIS.

Je ne puis me résoudre à rien. Il me prend des envies de me jeter dans une chaise de poste, et de courir tant que terre me portera; un moment après la force m'abandonne; je suis comme anéanti, ma tête s'embarrasse: je deviens stupide, et ne sais que devenir.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je ne vous conseille pas de voyager; ce n'est pas la peine d'aller jusqu'à Villejuif pour revenir.»

Le lendemain, le marquis écrivit à la marquise qu'il partait pour sa campagne; qu'il y resterait tant qu'il pourrait, et qu'il la suppliait de le servir auprès de ses amies, si l'occasion s'en présentait; son absence fut courte: il revint avec la résolution d'épouser.

JACQUES.

Ce pauvre marquis me fait pitié.

LE MAÎTRE.

Pas trop à moi.

L'HÔTESSE.

Il descendit à la porte de Mme de La Pommeraye. Elle était sortie. En rentrant elle trouva le marquis étendu dans un fauteuil, les yeux fermés, et absorbé dans la plus profonde rêverie. Ah! marquis, vous voilà? la campagne n'a pas eu de longs charmes pour vous.

—Non, lui répondit-il, je ne suis bien nulle part, et j'arrive déterminé à la plus haute sottise qu'un homme de mon état, de mon âge et de mon caractère puisse faire. Mais il vaut mieux épouser que de souffrir. J'épouse.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Marquis, l'affaire est grave, et demande de la réflexion.

LE MARQUIS.

Je n'en ai fait qu'une, mais elle est solide: c'est que je ne puis jamais être plus malheureux que je le suis.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Vous pourriez vous tromper.

JACQUES.

La traîtresse!

LE MARQUIS.

Voici donc enfin, mon amie, une négociation dont je puis, ce me semble, vous charger honnêtement. Voyez la mère et la fille; interrogez la mère, sondez le cœur de la fille, et dites-leur mon dessein.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Tout doucement, marquis. J'ai cru les connaître assez pour ce que j'en avais à faire; mais à présent qu'il s'agit du bonheur de mon ami, il me permettra d'y regarder de plus près. Je m'informerai dans leur province, et je vous promets de les suivre pas à pas pendant toute la durée de leur séjour à Paris.

LE MARQUIS.

Ces précautions me semblent assez superflues. Des femmes dans la misère, qui résistent aux appâts que je leur ai tendus, ne peuvent être que les créatures les plus rares. Avec mes offres, je serais venu à bout d'une duchesse. D'ailleurs, ne m'avez-vous pas dit vous-même...

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, j'ai dit tout ce qu'il vous plaira; mais avec tout cela permettez que je me satisfasse.

JACQUES.

La chienne! la coquine! l'enragée! et pourquoi aussi s'attacher à une pareille femme?

LE MAÎTRE.

Et pourquoi aussi la séduire et s'en détacher?

L'HÔTESSE.

Pourquoi cesser de l'aimer sans rime ni raison?

JACQUES, montrant le ciel du doigt.

Ah! mon maître!

LE MARQUIS.

Pourquoi, marquise, ne vous mariez-vous pas aussi?

MADAME DE LA POMMERAYE.

À qui, s'il vous plaît?

LE MARQUIS.

Au petit comte; il a de l'esprit, de la naissance, de la fortune.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Et qui est-ce qui me répondra de sa fidélité? C'est vous peut-être!

LE MARQUIS.

Non; mais il me semble qu'on se passe aisément de la fidélité d'un mari.

MADAME DE LA POMMERAYE.

D'accord; mais je serais peut-être assez bizarre pour m'en offenser; et je suis vindicative.

LE MARQUIS.

Eh bien! vous vous vengeriez, cela s'en va sans dire. C'est que nous prendrions un hôtel commun, et que nous formerions tous quatre la plus agréable société.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Tout cela est fort beau; mais je ne me marie pas. Le seul homme que j'aurais peut-être été tentée d'épouser...

LE MARQUIS.

C'est moi?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je puis vous l'avouer à présent sans conséquence.

LE MARQUIS.

Et pourquoi ne me l'avoir pas dit?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Par l'événement, j'ai bien fait. Celle que vous allez avoir vous convient de tout point mieux que moi.

L'HÔTESSE.

Mme de La Pommeraye mit à ses informations toute l'exactitude et la célérité qu'elle voulut. Elle produisit au marquis les attestations les plus flatteuses; il y en avait de Paris, il y en avait de la province. Elle exigea du marquis encore une quinzaine, afin qu'il s'examinât derechef. Cette quinzaine lui parut éternelle; enfin la marquise fut obligée de céder à son impatience et à ses prières. La première entrevue se fait chez ses amies; on y convient de tout, les bans se publient; le contrat se passe; le marquis fait présent à Mme de La Pommeraye d'un superbe diamant, et le mariage est consommé.

JACQUES.

Quelle trame et quelle vengeance!

LE MAÎTRE.

Elle est incompréhensible.

JACQUES.

Délivrez-moi du souci de la première nuit des noces, et jusqu'à présent je n'y vois pas un grand mal.

LE MAÎTRE.

Tais-toi, nigaud.

L'HÔTESSE.

La nuit des noces se passa fort bien.

JACQUES.

Je croyais...

L'HÔTESSE.

Croyez à ce que votre maître vient de vous dire... Et en parlant ainsi elle souriait, et en souriant, elle passait sa main sur le visage de Jacques, et lui serrait le nez... Mais ce fut le lendemain...

JACQUES.

Le lendemain, ne fut-ce pas comme la veille?

L'HÔTESSE.

Pas tout à fait. Le lendemain, Mme de La Pommeraye écrivit au marquis un billet qui l'invitait à se rendre chez elle au plus tôt, pour affaire importante. Le marquis ne se fit pas attendre.

On le reçut avec un visage où l'indignation se peignait dans toute sa force; le discours qu'on lui tint ne fut pas long; le voici: «Marquis, lui dit-elle, apprenez à me connaître. Si les autres femmes s'estimaient assez pour éprouver mon ressentiment, vos semblables seraient moins communs. Vous aviez acquis une honnête femme que vous n'avez pas su conserver; cette femme, c'est moi; elle s'est vengée en vous en faisant épouser une digne de vous. Sortez de chez moi, et allez-vous-en rue Traversière, à l'hôtel de Hambourg, où l'on vous apprendra le sale métier que votre femme et votre belle-mère ont exercé pendant dix ans, sous le nom de d'Aisnon.»

La surprise et la consternation de ce pauvre marquis ne peuvent se rendre. Il ne savait qu'en penser; mais son incertitude ne dura que le temps d'aller d'un bout de la ville à l'autre. Il ne rentra point chez lui de tout le jour; il erra dans les rues. Sa belle-mère et sa femme eurent quelque soupçon de ce qui s'était passé. Au premier coup de marteau, la belle-mère se sauva dans son appartement, et s'y enferma à la clef; sa femme l'attendit seule. À l'approche de son époux elle lut sur son visage la fureur qui le possédait. Elle se jeta à ses pieds, la face collée contre le parquet, sans mot dire. «Retirez-vous, lui dit-il, infâme! loin de moi...» Elle voulut se relever; mais elle retomba sur son visage, les bras étendus à terre entre les pieds du marquis. «Monsieur, lui dit-elle, foulez-moi aux pieds, écrasez-moi, car je l'ai mérité; faites de moi tout ce qu'il vous plaira; mais épargnez ma mère...

—Retirez-vous, reprit le marquis; retirez-vous! c'est assez de l'infamie dont vous m'avez couvert; épargnez-moi un crime...»

La pauvre créature resta dans l'attitude où elle était, et ne lui répondit rien. Le marquis était assis dans un fauteuil, la tête enveloppée de ses bras, et le corps à demi penché sur les pieds de son lit, hurlant par intervalles, sans la regarder: «Retirez-vous!...» Le silence et l'immobilité de la malheureuse le surprirent; il lui répéta d'une voix plus forte encore: «Qu'on se retire; est-ce que vous ne m'entendez pas?...» Ensuite il se baissa, la poussa durement, et reconnaissant qu'elle était sans sentiment et presque sans vie, il la prit par le milieu du corps, l'étendit sur un canapé, attacha un moment sur elle des regards où se peignaient alternativement la commisération et le courroux. Il sonna: des valets entrèrent; on appela ses femmes, à qui il dit: «Prenez votre maîtresse qui se trouve mal; portez-la dans son appartement, et secourez-la...» Peu d'instants après il envoya secrètement savoir de ses nouvelles. On lui dit qu'elle était revenue de son premier évanouissement; mais que, les défaillances se succédant rapidement, elles étaient si fréquentes et si longues qu'on ne pouvait lui répondre de rien. Une ou deux heures après il renvoya secrètement savoir son état. On lui dit qu'elle suffoquait, et qu'il lui était survenu une espèce de hoquet qui se faisait entendre jusque dans les cours. À la troisième fois, c'était sur le matin, on lui rapporta qu'elle avait beaucoup pleuré, que le hoquet s'était calmé, et qu'elle paraissait s'assoupir.

Le jour suivant, le marquis fit mettre ses chevaux à sa chaise, et disparut pendant quinze jours, sans qu'on sût ce qu'il était devenu. Cependant, avant de s'éloigner, il avait pourvu à tout ce qui était nécessaire à la mère et à la fille, avec ordre d'obéir à madame comme à lui-même.

Pendant cet intervalle, ces deux femmes restèrent l'une en présence de l'autre, sans presque se parler, la fille sanglotant, poussant quelquefois des cris, s'arrachant les cheveux, se tordant les bras, sans que sa mère osât s'approcher d'elle et la consoler. L'une montrait la figure du désespoir, l'autre la figure de l'endurcissement. La fille vingt fois dit à sa mère: «Maman, sortons d'ici; sauvons-nous.» Autant de fois la mère s'y opposa, et lui répondit: «Non, ma fille, il faut rester; il faut voir ce que cela deviendra: cet homme ne nous tuera pas...» «Eh! plût à Dieu, lui répondait sa fille, qu'il l'eût déjà fait!...» Sa mère lui répliquait: «Vous feriez mieux de vous taire, que de parler comme une sotte.»

À son retour, le marquis s'enferma dans son cabinet, et écrivit deux lettres, l'une à sa femme, l'autre à sa belle-mère. Celle-ci partit dans la même journée, et se rendit au couvent des Carmélites de la ville prochaine, où elle est morte il y a quelques jours. Sa fille s'habilla, et se traîna dans l'appartement de son mari où il lui avait apparemment enjoint de venir. Dès la porte, elle se jeta à genoux. «Levez-vous,» lui dit le marquis...

Au lieu de se lever, elle s'avança vers lui sur ses genoux; elle tremblait de tous ses membres: elle était échevelée; elle avait le corps un peu penché, les bras portés de son côté, la tête relevée, le regard attaché sur ses yeux, et le visage inondé de pleurs. «Il me semble,» lui dit-elle, un sanglot séparant chacun de ses mots, «que votre cœur justement irrité s'est radouci, et que peut-être avec le temps j'obtiendrai miséricorde. Monsieur, de grâce, ne vous hâtez pas de me pardonner. Tant de filles honnêtes sont devenues de malhonnêtes femmes, que peut-être serai-je un exemple contraire. Je ne suis pas encore digne que vous vous rapprochiez de moi; attendez, laissez-moi seulement l'espoir du pardon. Tenez-moi loin de vous; vous verrez ma conduite; vous la jugerez: trop heureuse mille fois, trop heureuse si vous daignez quelquefois m'appeler! Marquez-moi le recoin obscur de votre maison où vous permettez que j'habite; j'y resterai sans murmure. Ah! si je pouvais m'arracher le nom et le titre qu'on m'a fait usurper, et mourir après, à l'instant vous seriez satisfait! Je me suis laissée conduire par faiblesse, par séduction, par autorité, par menaces, à une action infâme; mais ne croyez pas, monsieur, que je sois méchante: je ne le suis pas, puisque je n'ai pas balancé à paraître devant vous quand vous m'avez appelée, et que j'ose à présent lever les yeux sur vous et vous parler. Ah! si vous pouviez lire au fond de mon cœur, et voir combien mes fautes passées sont loin de moi; combien les mœurs de mes pareilles me sont étrangères! La corruption s'est posée sur moi; mais elle ne s'y est point attachée. Je me connais, et une justice que je me rends, c'est que par mes goûts, par mes sentiments, par mon caractère, j'étais née digne de l'honneur de vous appartenir. Ah! s'il m'eût été libre de vous voir, il n'y avait qu'un mot à dire, et je crois que j'en aurais eu le courage. Monsieur, disposez de moi comme il vous plaira; faites entrer vos gens; qu'ils me dépouillent, qu'ils me jettent la nuit dans la rue: je souscris à tout. Quel que soit le sort que vous me préparez, je m'y soumets: le fond d'une campagne, l'obscurité d'un cloître peut me dérober pour jamais à vos yeux: parlez, et j'y vais. Votre bonheur n'est point perdu sans ressource, et vous pouvez m'oublier...

—Levez-vous, lui dit doucement le marquis; je vous ai pardonné: au moment même de l'injure j'ai respecté ma femme en vous; il n'est pas sorti de ma bouche une parole qui l'ait humiliée, ou du moins je m'en repens, et je proteste qu'elle n'en entendra plus aucune qui l'humilie, si elle se souvient qu'on ne peut rendre son époux malheureux sans le devenir. Soyez honnête, soyez heureuse, et faites que je le sois. Levez-vous, je vous en prie, ma femme, levez-vous et embrassez-moi; madame la marquise, levez-vous, vous n'êtes pas à votre place; madame des Arcis, levez-vous...»

Pendant qu'il parlait ainsi, elle était restée le visage caché dans ses mains, et la tête appuyée sur les genoux du marquis; mais au mot de ma femme, au mot de madame des Arcis, elle se leva brusquement, et se précipita sur le marquis, elle le tenait embrassé, à moitié suffoquée par la douleur et par la joie; puis elle se séparait de lui, se jetait à terre, et lui baisait les pieds.

«Ah! lui disait le marquis, je vous ai pardonné; je vous l'ai dit; et je vois que vous n'en croyez rien.

—Il faut, lui répondait-elle, que cela soit, et que je ne le croie jamais.»

Le marquis ajoutait: «En vérité je crois que je ne me repens de rien; et que cette Pommeraye, au lieu de se venger, m'aura rendu un grand service. Ma femme, allez vous habiller, tandis qu'on s'occupera à faire vos malles. Nous partons pour ma terre, où nous resterons jusqu'à ce que nous puissions reparaître ici sans conséquence pour vous et pour moi...»

Ils passèrent presque trois ans de suite absents de la capitale.

JACQUES.

Et je gagerais bien que ces trois ans s'écoulèrent comme un jour, et que le marquis des Arcis fut un des meilleurs maris et eut une des meilleures femmes qu'il y eût au monde.

LE MAÎTRE.

Je serais de moitié; mais en vérité je ne sais pourquoi, car je n'ai point été satisfait de cette fille pendant tout le cours des menées de la dame de La Pommeraye et de sa mère. Pas un instant de crainte, pas le moindre signe d'incertitude, pas un remords; je l'ai vue se prêter, sans aucune répugnance, à cette longue horreur. Tout ce qu'on a voulu d'elle, elle n'a jamais hésité de le faire; elle va à confesse; elle communie; elle joue la religion et ses ministres. Elle m'a semblé aussi fausse, aussi méprisable, aussi méchante que les deux autres... Notre hôtesse, vous narrez assez bien; mais vous n'êtes pas encore profonde dans l'art dramatique. Si vous vouliez que cette jeune fille intéressât, il fallait lui donner de la franchise, et nous la montrer victime innocente et forcée de sa mère et de La Pommeraye, il fallait que les traitements les plus cruels l'entraînassent, malgré qu'elle en eût, à concourir à une suite de forfaits continus pendant une année; il fallait préparer ainsi le raccommodement de cette femme avec son mari. Quand on introduit un personnage sur la scène, il faut que son rôle soit un: or je vous demanderai, notre charmante hôtesse, si la fille qui complote avec deux scélérates est bien la femme suppliante que nous avons vue aux pieds de son mari? Vous avez péché contre les règles d'Aristote, d'Horace, de Vida et de Le Bossu[42].