§ LXXV. Kyrus tenait donc prisonnier Astyages. Crésus irrité à ce sujet contre Kyrus, avait envoyé consulter les oracles pour savoir s'il devait faire la guerre aux Perses. Il lui était venu de Delphes une réponse ambiguë, et.............. là-dessus, il s'était déterminé à entrer sur les terres des Perses. Quand il fut arrivé sur les bords de l'Halys, il le fit, à ce que je crois, passer à son armée, sur les ponts qu'on y voit à présent. Mais s'il en faut croire la plupart des Grecs (Ioniens), Thalès de Milet lui en ouvrit le passage.
Que signifient ces mots, il le fit, à ce que je crois?...... mais s'il en faut croire la plupart des Grecs (Ioniens).... Hérodote avait donc une opinion différente de celle de la plupart des Grecs qui n'était pas celle de la totalité: donc le fait n'était pas avéré et constant: c'était seulement une opinion populaire. Or, comme Hérodote se proposait de lire et qu'il lut réellement son livre à de nombreuses assemblées de Grecs, il n'osa heurter de front l'opinion de la plupart de ses compatriotes vaniteux et jaloux. Il s'est contenté de l'atténuer en exprimant la sienne propre. Comme elle fut très-probablement celle des savants perses et lydiens qu'il avait consultés, elle mérite d'autant plus la préférence, qu'Hérodote semble indiquer les ponts de l'Halys qu'on y voit à présent, comme un monument de cette ancienne époque. D'ailleurs comment admettre la présence d'un vieillard de 90 ans à l'armée, et au camp de Crésus, surtout lorsqu'on lit cet autre passage de Diogène de Laërte, tom. Ier, liv. Ier, pag. 17?
Il est certain que Thalès donna des conseils très-avantageux à sa patrie (Milet); car Crésus ayant sollicité les Milésiens de se joindre à lui contre Kyrus, Thalès s'y opposa, et ce conseil devint le salut de la ville de Milet après la victoire de Cyrus.
Après un tel conseil, quel accueil Thalès eût-il reçu de Crésus? Or, le fait cité par Diogène de Laërte, est encore attesté formellement par Hérodote, lorsqu'il dit, § CXLI, «que les Milésiens furent les seuls Ioniens avec lesquels Kyrus fit un traité aux mêmes conditions que leur avait accordées Crésus.»
Le seul moyen conciliatoire serait de supposer que tandis que Thalès, vivant à Milet, donnait à ses concitoyens un conseil salutaire, il envoyait par écrit à Crésus celui de détourner l'Halys; ou plutôt que cet expédient militaire pratiqué en des temps bien antérieurs, par Sémiramis et par les rois de Babylone, dont Thalès dut connaître l'histoire, fut suggéré par ce philosophe au roi de Lydie, dans l'une de ces guerres antérieures, où il passa également l'Halys pour mettre à contribution les riverains de l'Euxin, riches en mines d'or et d'argent.
Si nous devions en croire le traducteur d'Hérodote, nous aurions ici une objection grave contre nos explications; car dans son canon chronologique, à l'an 543, il place un conseil de Thalès aux Ioniens; et il cite pour garant notre commune autorité, Hérodote, lib. Ier, § CLXXI. Nous ouvrons Hérodote, nous lisons le paragraphe cité, et nous ne trouvons rien de semblable, ni même de relatif; seulement au § précédent (CLXX), en parlant du conseil que Bias donna aux Ioniens accablés de maux par les Perses de Kyrus, il dit: «Tel fut le conseil que Bias donna aux Ioniens après qu'ils eurent été réduits en esclavage; mais avant que leur pays eût été subjugué, Thalès de Milet leur en donna un qui était excellent, ce fut d'établir à Téos, au centre de l'Ionie, un conseil général pour toute la nation, sans préjudicier au gouvernement des autres villes, qui n'en auraient pas moins suivi leurs usages particuliers.»
Il est clair que le temps dont il s'agit ici, avant que leur pays eût été subjugué, se rapporte à un temps bien antérieur à l'an 543, et que Larcher a encore raisonné ici selon l'hypothèse de la ruine de Sardes en 545. On pourrait reporter ce conseil de Thalès jusqu'aux dernières années d'Alyattes, où ce prince, ennemi des Milésiens, menaçait d'un asservissement complet tous les Ioniens, dont la plupart étaient déja tributaires; et si l'on observe que ce fut en 582, 9 ans avant la mort d'Alyattes, que Thalès fut déclaré Sage, l'on pensera que ce furent de tels avis qui lui méritèrent cet honneur.
De ce qui précède, l'on peut conclure que Thalès vivait encore lorsque Crésus chercha des alliés contre Kyrus, en 559, et que très-probablement il mourut peu après, supposons l'an 557. En admettant qu'il vécut 90 ans complets, sa naissance peut se reporter jusqu'à l'an 646 ou même 647; et cette date remplit bien l'exigence d'un fait célèbre où Thalès est cité comme acteur; nous voulons parler de l'éclipse de soleil prédite par ce philosophe, laquelle, survenue au fort d'un combat entre les Lydiens et les Mèdes, causa une obscurité si forte, que les combattants mirent bas les armes, et que les deux rois cimentèrent leur réconciliation par le mariage d'Astyages, fils du mède Kyaxarès, avec Aryenis, fille du lydien Alyattes. Une foule de savants, depuis Cicéron et Pline, se sont exercés à trouver l'époque de cet événement; mais ils n'ont pu s'accorder ni entre-eux, ni avec eûx-mêmes.
Larcher présente un tableau curieux de leurs noms et de leurs opinions, dans sa note sur le § LXXIV du premier livre[219]; parmi les anciens, il cite: 1° Cicéron et Pline, qui assignent l'éclipse à l'an 584 avant J.-C., et il omet Solin qui suit leur avis[220]; Clément d'Alexandrie, qui interprétant Eudemus, la place vers l'an 580; parmi les modernes, Riccioli, Dodwel, Desvignoles, de Brosses, qui se rangent à l'avis de Pline; Scaliger, qui hésite entre 585 et 583; Usher ou Usserius qui préfère l'an 601; Calvisius, l'an 607. Il omet les astronomes anglais Costard et Stukeley, qui la veulent, avec Bayer, l'an 603;[221] enfin lui-même adopte l'opinion de Petau, de Hardouin, Marsham, Bouhier et Corsini, qui ont cru la trouver en 597; mais comme cette dernière opinion n'est pas mieux fondée que les autres, et qu'elle implique également des anachronismes et des discordances, Larcher convient que cette époque n'est pas sûre,[222] vu les variantes des auteurs; ainsi rien n'est prouvé, et rien ne pouvait l'être; car de toutes les dates alléguées, pas une ne cadre avec le texte d'Hérodote, à 18 ans près; et parce que ce texte est notre régulateur général et commun, la base unique de tous les raisonnements que l'on a faits et que l'on peut faire, nous allons l'exposer sous les yeux du lecteur, non par fragments détachés, auxquels on fait dire tout ce que l'on veut, mais dans son ensemble; parce qu'alors les faits s'éclairant réciproquement par leur liaison et par leurs circonstances, il en résulte un ordre de temps, et un classement de dates obligatoire et presque forcé, qui exclut toutes les divagations dans lesquelles sont tombés nos prédécesseurs pour n'avoir pas suivi cette méthode.
L'éclipse en question étant arrivée dans le cours du règne de Kyaxarès, roi des Mèdes, au commencement de la sixième année d'une guerre qu'il eut contre Alyattes, roi des Lydiens, sans que l'on sache, en quelle année commença cette guerre, il est nécessaire de rassembler et de classer par ordre successif tous les événements de ce règne; pour cet effet, il faut d'abord remonter jusqu'à la mort de Phraortes, père de Kyaxarès.
§ CII. «Phraortes, (roi des Mèdes) ayant attaqué les Assyriens de Ninive,.... périt dans cette expédition avec la plus grande partie de son armée..... Kyaxarès, son fils, lui succéda.»
Nous sommes d'accord avec Larcher, que ces deux événements doivent s'assigner, le premier à l'an 635, le second à l'an 634 avant notre ère.
§ CIII «On dit qu'il fut encore plus belliqueux que ses pères. Il sépara le premier les peuples d'Asie en différens corps de troupes, et assigna aux piquiers, à la cavalerie, aux archers, chacun un rang à part: avant lui tous les ordres étaient confondus. Ce fut lui qui fit la guerre aux Lydiens, et qui leur livra une bataille pendant laquelle le jour se changea en nuit.»
Voyez, dit Larcher, le § LXXIV. Nous y recourons; mais parce que le sens est la suite inséparable du § LXXIII, nous sommes obligés d'y remonter, et nous y trouvons l'occasion de cette guerre.
§ LXXII, ligne 8. «Une sédition avait obligé une troupe de Scythes nomades à se retirer secrètement sur les terres de Médie. Kyaxarès, fils de Phraortes, et petit-fils de Déïokès[224], qui régnait alors sur les Mèdes, les reçut d'abord avec humanité, comme suppliants, et même il conçut tant d'estime pour eux, qu'il leur confia des enfants pour leur apprendre la langue scythe, et à tirer de l'arc. Au bout de quelque temps les Scythes, accoutumés à chasser et à rapporter tous les jours du gibier, revinrent une fois sans avoir rien pris. Revenus ainsi les mains vides, Kyaxarès, qui était d'un caractère violent, comme il le montra, les traita de la manière la plus rude. Les Scythes indignés d'un pareil traitement, qu'ils ne croyaient pas avoir mérité, résolurent entre eux de couper par morceaux un des enfants dont on leur avait confié l'éducation, de le préparer de la manière qu'ils avaient coutume d'apprêter le gibier, de le servir à Kyaxarès, comme leur chasse, et de se retirer aussitôt à Sardes, auprès d'Alyattes, fils de Sadyattes. Ce projet fut exécuté. Kyaxarès et ses convives mangèrent de ce qu'on leur avait servi; et les Scythes, après cette vengeance, se retirèrent auprès d'Alyattes, dont ils implorèrent la protection.»
§ LXXIV. «Kyaxarès les redemanda. Sur son refus, la guerre s'alluma entre ces deux princes. Pendant cinq années qu'elle dura, les Mèdes et les Lydiens eurent alternativement de fréquents avantages, et la sixième, il y eut une espèce de combat nocturne, car après une fortune égale de part et d'autre, s'étant livré bataille, le jour se changea tout à coup en nuit, pendant que les deux armées étaient aux mains. Thalès de Milet avait prédit aux Ioniens ce changement, et il en avait fixé le temps et l'année où il s'opéra. Les Lydiens et les Mèdes, voyant que la nuit avait pris la place du jour, cessèrent le combat, et n'en furent que plus empressés à faire la paix... Les rois de Babylone et de Cilicie en furent les médiateurs. Persuadés que les traités ne peuvent avoir de solidité sans un puissant lien, ils engagèrent Alyattes à donner sa fille Aryenis à Astyages, fils de Kyaxarès.
Voilà comment Astyages devint beau-frère de Crésus, ainsi qu'Hérodote le dit au commencement du § LXXXIII, avant ces mots, une sédition avait obligé, etc.
§ CIII. «Ce fut encore Kyaxarès qui, après avoir soumis toute l'Asie au-dessus du fleuve Halys, rassembla toutes les forces de son empire, et marcha contre Ninive, résolu de venger son père par la destruction de cette ville. Déja il avait vaincu les Assyriens en bataille rangée; déja il assiégeait Ninive, lorsqu'il fut assailli par une nombreuse armée de Scythes. C'était en chassant d'Europe les Kimmériens, qu'ils s'étaient jetés sur l'Asie: la poursuite des fuyards les avait conduits jusqu'au pays des Mèdes, § CIV, qui leur ayant livré bataille, la perdirent avec l'empire de l'Asie. § CV. Les Scythes, maîtres de toute l'Asie, marchèrent de là en Égypte; mais quand ils furent dans la Syrie de Palestine, Psammitichus, roi d'Égypte, vint au-devant d'eux, et à force de présens et de prières, il les détourna d'aller plus avant. § CVI. Les Scythes conservèrent vingt-huit ans l'empire d'Asie, ils ruinèrent tout par leur violence et leur négligence. Kyaxarès et les Mèdes en ayant invité chez eux la plus grande partie, les massacrèrent après les avoir enivrés. Les Mèdes recouvrèrent par ce moyen et leurs états et l'empire sur les pays qu'ils avaient auparavant possédés. Ils prirent ensuite la ville de Ninive; enfin ils subjuguèrent les Assyriens, excepté le pays de Babylone. Ces conquêtes achevées, Kyaxarès mourut: il avait régné 40 ans, y compris le temps que dura la domination des Scythes. § CVII. Astyages, son fils, lui succéda.
Tel est l'exposé d'Hérodote, où l'on voit une succession de faits tellement liés les uns aux autres, que l'on ne saurait en déplacer aucun sans les troubler tous. En les réduisant à leur plus simple expression, l'on trouve,—mort de Phraortes;—avénement de son fils Kyaxarès; soins administratifs et réorganisation militaire; arrivée d'une petite troupe de chasseurs scythes; leur séjour de peu de durée; leur fuite chez Alyattes.—Guerre de 5 ans entre Alyattes et Kyaxarès. Bataille, éclipse et traité au commencement de la sixième année.—Siége subséquent et immédiat de Ninive.—Irruption des Scythes qui font lever le siége; corps de leur armée poussé jusqu'en Palestine, où Psammitichus, roi d'Égypte, les arrêta. Domination des Scythes pendant 28 ans.—Leur expulsion par stratagème.—Deuxième siége, et ruine finale de Ninive.—Mort de Kyaxarès.
Il s'agit maintenant d'établir des dates: la méthode d'Hérodote, pour les indiquer, a cet inconvénient, qu'il ne rapporte point habituellement les dates partielles à un terme général et commun, à une ère fixe, pas même à celle des Olympiades, dont l'usage ne s'introduisit que plus d'un siècle après lui, au temps d'Alexandre; il guide sa marche, s'il est permis de le dire, en se jalonnant d'un événement sur l'autre, ce qui produit quelquefois une incertitude d'années complètes ou fractionnelles qui peuvent avoir été comptées simples ou doubles. Par exemple, lors-qu'il dit en nombres ronds:
| Phraortes régna | 22 | ans. |
| Son fils Kyaxarès | 40 | |
| Astyages | 35 | |
| La somme additionnée présente | 97 | ans, |
et néanmoins il est possible qu'il n'y ait eu que 96 et même 95 années entières, parce qu'il est peu naturel que 3 règnes aient commencé et fini juste avec des années, et que la même année dans laquelle on a commencé un règne et fini un autre, peut avoir été comptée à chacun d'eux: il faut donc quelquefois accorder à ses calculs une petite latitude fondée sur ce motif; cependant comme Hérodote, en certaines occasions importantes, a comparé des événements de l'histoire des Perses à l'ère des Olympiades, qui se lie d'une manière certaine à la nôtre, l'on a profité de ces données pour coordonner tout son système. Ainsi, parce qu'il a fait remarquer d'une part, que le combat de Marathon fut livré la cinquième année avant la mort de Darius, fils d'Hystaspes; combat bien connu des Grecs, pour avoir eu lieu la troisième année de l'olympiade 72e, répondant à l'an 490 avant notre ère; et que d'autre part il a spécifié le nombre des années et la série des rois perses, en remontant depuis Darius jusqu'à Kyrus (Cyrus), l'on est parti, et nous partons nous-mêmes de ce point pour rapporter à notre ère la chronologie des rois mèdes. En conséquence, nous disons avec Larcher[225], et avec tous les chronologistes, que puisque la première année du règne de Kyrus concourut avec l'an 560 avant J.-C., les règnes des rois mèdes que nous avons cités, se classent comme il suit:
| Phraortes périt l'an | 635. | |
| Kyaxarès régna | 1re année | 634. |
| 40e | 595. | |
| Astyages | 1re | 594. |
| 35e | 561. | |
| Kyrus | 560. |
L'on voit que ce tableau fixe d'abord, sans difficulté, les 40 années de Kyaxarès; entre les années avant notre ère 634 et 595; il s'agit de soumettre au calcul et de dater les événements divers qui remplissent son règne.
Ce règne de 40 ans se divise naturellement en 3 parties ou périodes.
1° Le temps qui précède la grande invasion des Scythes, portion qui réclame d'abord 6 années complètes pour la guerre de l'éclipse, plus une durée antérieure non connue depuis le commencement du règne.
2° Le temps de l'invasion et de la domination des Scythes, qui est une portion connue de 28 ans.
3° Le temps qui suivit l'expulsion des Scythes, et qui fut rempli par le deuxième siége et la ruine finale de Ninive, avec quelques faits subséquents de peu d'importance et de durée.
Dans ces 3 périodes, nous avons de connus les 28 ans des Scythes et les 5 années antérieures, ce qui fait déja 33 sur 40: il ne nous en faut plus que 7, qui peuvent se distribuer par des probabilités raisonnables. Supposons que le 2e siége de Ninive, et les faits de la période 3e jusqu'à la mort de Kyaxarès en 595, aient duré 3 ou 4 ans; que l'expulsion des Scythes ait eu lieu vers la fin de 599 ou dans le cours de 598; leur irruption (28 ans plus tôt) qui concourut avec le 1er siége de Ninive, peu de mois après l'éclipse, aura eu lieu dans l'année 626, laquelle se trouvera être celle de l'éclipse, et la 6e de la guerre contre les Lydiens. Les 5 années révolues que dura cette guerre nous mènent inclusivement à l'an 631. Les chasseurs scythes et leur anecdote appartiennent à la fin de l'année 632; et Kyaxarès aura passé les 3 premières années de son règne (depuis 634) dans les soins administratifs, et dans une réorganisation militaire dont la catastrophe de son père avait amené la nécessité, et sans doute fait connaître les moyens.
Voilà donc, par un ordre naturel et par la série nécessaire des faits, notre éclipse indiquée vers l'an 626 avant J.-C., et elle ne peut s'en écarter de plus d'une année; car au-dessous de 625, les 28 ans des Scythes ne laissent que 2 ans complets au règne de Kyaxarès; et au-dessous de 627, ils ne laissent que 2 ans entre son avénement et la guerre. Il faut donc pour l'honneur d'Hérodote, et un peu pour le nôtre, trouver en ces 3 années une éclipse totale ou presque totale de soleil, par les latitudes et longitudes du pays situé entre la Lydie et la Médie: nous ouvrons les tables que l'astronome Pingré a dressées pour les 10 siècles antérieurs à notre ère, en faveur de l'Académie des Inscriptions[226], et nous trouvons ce qui suit:
Année 627 avant J.-C., 19 septembre, à minuit et demi, éclipse centrale de soleil visible seulement pour l'Asie orientale. (Ce n'est pas la nôtre.)
Année 626, 14 février, 9 heures du matin, éclipse par simple attouchement des bords du disque. (Ne peut convenir.)
Année 625, 3 février, à 5 heures et demie du matin, éclipse centrale, visible pour l'orient de l'Europe, de l'Afrique, et pour l'Asie (entière), à partir du 22e degré de longitude à l'est de Paris. Voilà sûrement notre éclipse, car cette année 625 avant J.-C.[227] a de préférence à toute autre, le mérite de cadrer avec les diverses circonstances des récits d'Hérodote et de Jérémie. (Voyez partie 1re de cet ouvrage, pag. 92.)
Il est bien vrai que l'heure assignée par l'astronome français est trop matinale, puisque le soleil eût à peine été levé aux latitudes et longitudes requises; mais le modeste Pingré nous avertit, dans l'Art de vérifier les dates (tom. 1er, pag. 41), que les calculs des astronomes, à mesure qu'ils s'enfoncent dans l'antiquité, perdent de leur précision, et qu'ils peuvent être en erreur d'une portion de temps assez considérable.—Depuis Pingré, de plus hautes prétentions se sont formées, et si l'on devait souscrire à la décision d'un savant professeur, dans un livre récent[228], la science aurait acquis un tel degré d'infaillibilité, que le récit d'Hérodote et de ses auteurs serait une fiction, par cela seul que l'éclipse ne tombe pas dans les calculs actuels; mais alors beaucoup d'éclipses mentionnées même par les astronomes anciens, seront aussi des fictions, puisque le calcul ne les rencontre pas à leur place.
Pour réfuter une doctrine si tranchante, il nous suffira d'observer, 1° que sur certaines éclipses de lune, les chefs de la science, Hipparque et Ptolomée, ne sont pas d'accord'à 50 minutes près[229];
2° Que les manuscrits de leurs copistes ont des variantes quelquefois considérables sur une même éclipse;
3° Que Ptolomée offre, en certains cas, des discordances d'une telle nature, qu'on ne saurait les attribuer à l'ignorance, mais à l'intention préméditée de dissimuler les bases de la science au lecteur non initié à ses mystères, qui chez les anciens furent une véritable franc-maçonnerie[230];
4° Que la théorie des écoles modernes de l'Europe ne se fonde point sur des séries suffisantes d'observations positives, faites avec la précision de temps et d'instruments convenables;
5° Qu'à défaut de cet élément important (dont furent favorisés les anciens prêtres de Chaldée et d'Égypte, à raison de leur ciel toujours clair et de leur transmission héréditaire), les astronomes modernes, pour dresser leurs tables lunaires, ont employé certaines observations citées par Ptolomée et par les Arabes, desquelles l'exactitude est hypothétique et contestable;
6° Que pour obtempérer à ces observations, l'on a supposé au nœud de la lune un mouvement d'accélération progressive, que l'on évalue à environ 1 degré et demi pour l'an 625 avant J.-C.: et de là le déplacement de notre éclipse; mais ce mouvement d'accélération n'est pas un fait à priori. Ce n'est qu'une induction tirée de faits présumés et non démontrés certains; par conséquent c'est une pure hypothèse, une fiction, à tel point que les maîtres de la science ne s'accordent point sur la marche et la quantité de ce mouvement supposé. En effet, tandis que M. Burgh veut que l'accélération aille croissant régulièrement à mesure que l'on se rapproche des temps modernes, M. de Zach veut qu'elle n'aille croissant que depuis l'an 1700, avant lequel elle aurait été en décroissant; dans cette seconde hypothèse, l'éclipse est retardée d'environ 5 heures, et retombe vers 10 heures du matin, tandis que dans l'hypothèse de M. Burgh, suivie par M. Delambre, elle anticipe jusque vers les 4 heures après minuit. Dans un tel état d'opinion, l'on n'a pas réellement le droit d'inculper de fiction ou de mensonge l'historien grec ou ses auteurs asiatiques, surtout lorsque plusieurs considérations morales viennent militer en leur faveur. D'abord on ne voit pas comment les historiens babyloniens, mèdes et lydiens, intéressés au fait, ont pu s'entendre pour imaginer une fiction sans base; encore moins comment Hérodote, voyageur étranger, impartial et d'un caractère éminemment sincère, a pu consulter les livres et converser avec les savants de ces divers peuples, sans trouver et sans noter quelque doute, s'il y en eut, sur un fait si remarquable, lui qui nous répète cette phrase de candeur: «Voilà ce que disent les uns; mais les autres prétendent que cela se passa autrement.»
Ensuite l'on doit remarquer qu'ici l'éclipse n'est pas l'accessoire, la broderie du fait, mais le fait principal lui-même, la cause occasionelle et déterminante d'un traité qui changea l'état politique de l'Asie, et cela de la manière la plus notoire, la plus remarquable, puisqu'une grande guerre fut terminée brusquement par l'un de ces prodiges célestes qui excitaient une terreur générale chez les anciens peuples. Ce fut encore une suite de l'éclipse, que le siége de Ninive par Kyaxarès, et son interruption par les Scythes, qui poussèrent jusqu'à Ascalon, où les arrêta Psammetik, roi d'Égypte. Cette dernière anecdote, Hérodote la tient des prêtres égyptiens, comme il tient des Chaldéens celle de Labinet. Conçoit-on qu'il ait lié tous ces traits en un même récit, sans avoir fait une sorte de collation avec ces divers auteurs, et sans les avoir questionnés sur une éclipse aussi remarquable?
L'on se récrie contre la circonstance de l'obscurité semblable à la nuit, que l'on dit n'arriver pas même dans les éclipses totales; mais que répondra-t-on si, dans nos temps modernes, quelques éclipses ont offert des incidents de ce genre, incompréhensibles même pour les astronomes qui en font le récit? Par exemple, Mœstlin, de qui fut élève Kepler, en cite un exemple frappant dans l'éclipse de soleil observée à Tubingen le 12 octobre 1605. Commencement à 1h 40´ après midi. Fin à 3h 6´ temps vrai. Grandeur, 10 doigts 1/3 ou 2/5. «Vers le milieu de cette éclipse, dit Mœstlin, le ciel étant parfaitement pur, il survint tout à coup une obscurité semblable au crépuscule du soir, à tel point que l'on put voir Vénus, quoique rapprochée du soleil à 21 degrés; que les vignerons occuper à vendanger eurent peine à discerner les grappes, et que les maisons disparurent dans l'ombre.»
Voilà l'effet que produirait une éclipse totale, et néanmoins il s'en fallait 4 minutes que dans celle-ci le disque du soleil fût masqué: concluons que le récit d'Hérodote mérite une attention particulière, et qu'il doit devenir un point de mire utile à nos astronomes. Revenons à notre sujet.
Dira-t-on que le 3 février est une saison improbable pour les événements militaires? cette objection ne peut avoir de poids relativement au climat de l'Asie mineure, qui, par sa température en général moins froide que la nôtre, permet la guerre en toute saison. Mais de plus, nous remarquons que cette circonstance du mois de février vient à l'appui du fait lui-même, par certaines expressions du texte que l'on ne doit pas négliger. Cette espèce de combat nocturne, dit Hérodote, eut lieu au commencement de la sixième année de la guerre: or, l'époque de ce commencement peut se deviner, si l'on observe que ce fut pendant la saison des chasses que la petite troupe des Scythes employés à ce service par Kyaxarès, se retira chez Alyattes. La saison des chasses, en Médie comme en France, n'a lieu que dans les mois d'automne et d'hiver, surtout pour le gros gibier, tel que les fauves. L'on sent que les Scythes, avec leurs grands arcs et leurs longues flèches, ne chassaient pas aux petits oiseaux; et lorsque Hérodote peint la colère de Kyaxarès de se voir frustré de provisions, lors surtout qu'il cite l'horrible fraude des Scythes qui, pour gibier, apprêtent les membres d'un jeune homme de 18 ou 20 ans (puisqu'il maniait l'arc), l'on sent qu'il s'agit de la chasse aux grands fauves, daims, gazelles, cerfs et bœufs sauvages, dont la Médie et le Caucase voisin abondent. Nous le répétons, la saison de cette chasse étant surtout depuis septembre jusqu'en janvier, la fuite des Scythes a dû avoir lieu en octobre ou novembre, et la guerre s'ensuivre immédiatement dès le mois de décembre; et alors on voit que le mois de février se trouve en effet au commencement des années de cette guerre. La paix et le traité d'alliance ayant eu lieu dans ce même mois, Kyaxarès eut le temps de tourner ses armes contre les Assyriens de Ninive, et d'entreprendre le siége de cette grande ville, que l'irruption des Scythes le força de quitter pour s'occuper de sa propre sûreté. Tous ces événements datent donc de l'an 625, et cette année ayant dû être comptée pour l'une des 28 de la domination des Scythes, leur expulsion a eu lieu dans le cours de l'an 598 qui leur a été pareillement compté: Kyaxarès, toujours en armes, et qui avait préparé ce coup, recommença de suite ses attaques contre les Assyriens, assiégea Ninive, la prit, la ruina, et les 3 ans qui s'écoulèrent depuis 598 jusqu'à la fin de 595, ont suffi à ces événements.
Tout concourt donc à prouver que nous possédons réellement enfin la date de la plus célèbre et de la plus ancienne des éclipses solaires citées par les Grecs.
Maintenant rappelons à l'examen et à la comparaison les dates proposées par les savants que Larcher cite dans sa note 204.
D'abord l'opinion de Cicéron et de Pline, qui ont supposé notre éclipse arrivée en l'an 585, est une erreur d'autant plus insoutenable que le principal acteur, Kyaxarès, était mort depuis 10 ans: en considérant que cette erreur est précisément de 40 ans ou X olympiades, nous avions d'abord pensé que les manuscrits de ces deux écrivains célèbres pouvaient avoir été altérés dans cet endroit, comme dans tant d'autres, par les copistes qui, au lieu de l'an 4 de la XXXVIIIe olympiade (notre date véritable, 625), auraient mis un X de trop, et auraient écrit de la XXXXVIIIe olympiade, faisant 685: mais la comparaison que Pline fait de cette année à l'an de Rome 170, qui en effet y correspond; la presque identité du calcul de Solin, le plagiaire habituel de Pline, et qui désigne l'olympiade 49, commençante à l'an 584; enfin le nom d'Astyages, que Cicéron substitue à celui de Kyaxarès, parce qu'il a reconnu que ce dernier ne régnait plus, tous ces motifs rendent l'erreur inexcusable; et malheureusement lorsqu'on a lu les anciens avec un esprit dégagé de ce respect servile et superstitieux que commandent ceux qui ne les connaissent point, l'on sait qu'ils ont presque généralement traité l'histoire et fait leurs citations avec une légèreté, une négligence et quelquefois une ignorance inconcevables. La seule conjecture que nous puissions faire sur cette singulière erreur de X olympiades, est que quelque chronologiste antérieur à Cicéron même, aurait véritablement marqué XXXVIII, et que son manuscrit, surchargé d'un X, aurait induit en erreur Cicéron et Pline, qui n'y ont pas regardé de si près que nous autres modernes[231].
Le calcul le moins erroné est celui de Calvisius, qui suppose l'éclipse en 607. L'évêque irlandais Usher, qui, sous le nom d'Usserius, est le guide de la plupart de nos compilateurs, et qui, de l'aveu de Larcher, comme de Fréret, a réellement troublé toute la chronologie ancienne, Usher, en assignant l'éclipse à l'an 601, s'est trompé de 24 années; quant aux RR. PP. jésuites Petau et Hardouin, dont Larcher suit ici et presque partout le sentiment, il est difficile de comprendre comment des hommes de ce savoir ont persiflé l'opinion de Pline et de ses partisans, sans remarquer que la leur tombait par leur propre et même argument. «L'éclipse, disent-ils, n'a pu avoir lieu en 585, parce que le roi mède Kyaxarès, acteur principal, était mort depuis 10 ans.» Nous leur rétorquons: «L'éclipse n'a pu avoir lieu en 597, comme vous le dites, parce que le roi d'Égypte, Psammitichus, acteur cité, postérieur pour le moins d'une année, était mort 20 ans auparavant (en 617).» Comment se fait-il que tant de savants hommes aient si peu ou si mal lu et médité le texte fondamental? Mais ce qui est plus incompréhensible, c'est que le traducteur lui-même, le grand helléniste Larcher, qui plus qu'un autre a dû se pénétrer de toutes les idées d'Hérodote, qui a dû les posséder comme sa propre composition, n'a cependant rien compris au plan de son auteur, n'y a vu au contraire que nuages et chaos, comme le démontre tout ce qu'il en dit.
D'abord, sa première édition, tome VII, p. 546, lig. 27, présente ce passage vraiment étrange: «Une troupe (de Scythes) obligée par une sédition de se retirer en Médie, gagne l'estime de Crésus; on leur confie des enfans pour les élever; maltraités par la suite, ils en tuent un qu'ils apprêtent en guise de gibier; quittent Sardes, et se retirent auprès d'Alyattes. Sujet d'une guerre entre Kyaxarès et Alyattes.»
L'on ne peut pas dire que Crésus soit ici une faute d'impression, car ils quittent Sardes. La cause de cette bizarre méprise, est que Larcher ayant lu dans le § LXXIII, que Crésus partit avec son armée pour la Cappadoce, afin de venger son beau-frère Astyages; et de suite Hérodote racontant à quelle occasion il était devenu son beau-frère, et récitant l'anecdote des Scythes chasseurs, que nous avons rapportée page 305, Larcher a fait de tout cela un seul et même faisceau d'idées, et a joint pêle-mêle les Scythes, Crésus, Alyattes et Kyaxarès; ce quiproquo a disparu de la seconde édition, mais tous les autres y restent.
«Selon Larcher, l'éclipse a lieu en 597, et par suite le mariage d'Astyages avec Aryenis, fille d'Alyattes; Mandane, fille d'Astyages, naît l'année suivante (596); elle se marie en 576, et l'année suivante elle donne le jour à Cyrus qui, à ce moyen, détrône, à l'âge de 15 ans, son grand-père Astyages (en 560).»
Cependant, contre le ridicule de ces 15 ans, Hérodote dit positivement que Cyrus, lorsqu'il souleva les Perses, avait atteint l'âge viril, ce qui indique au moins 25 ans: toutes ces invraisemblances disparaissent dans le système d'Hérodote. D'abord en mariant Astyages, l'an 625, il laisse tout le temps nécessaire à la naissance et à l'âge mûr de sa fille et de son petit-fils. Mais de plus, il ne dit ni ne laisse entendre, en aucun passage, que Mandane fût fille d'Aryenis; si cela eût été, il est presqu'impossible que cet historien, très-attentif à citer les généalogies, n'en eût pas fait la remarque, et qu'il eût négligé d'ajouter au caractère de Cyrus le trait vraiment piquant d'avoir eu la double fortune de détrôner aussi son grand-oncle, après avoir détrône son grand-père. Son silence à cet égard est confirmé par l'arménien Moïse de Chorène, qui cite sur la vie et le caractère d'Astyages des détails très-circonstanciés, tirés d'une ancienne histoire dont nous parlerons. Cet écrivain observe, entre autres, que ce prince rusé avait épousé plusieurs femmes prises dans les familles des princes ses voisins, afin de soutirer par leur canal les secrets de ses amis et de ses ennemis. Ainsi Larcher, non content des difficultés de son texte, y a encore ajouté des invraisemblances gratuites de son fonds[232].
En plaçant l'éclipse en l'an 597, il n'a plus de place pour le premier siége de Ninive, qui la suivit, ni pour l'irruption de l'armée des Scythes qui força Kyaxarès de lever ce siége, et il intervertit tous ces faits de la manière la plus bizarre: il fait arriver l'armée des Scythes en 633, seconde année du règne de Kyaxarès, tandis que le texte porte expressément que ce fut après l'éclipse, et à la 6e année de la guerre contre Alyattes.—Il les fait expulser en 605, prendre Ninive en 603, puis arriver les chasseurs Scythes, portant un nom abhorré des Mèdes et de Kyaxarès, que, par une autre invraisemblance, il suppose les avoir reçus à bras ouverts à cette époque, et leur avoir confié des jeunes gens de sa cour.
«Mais, dit Larcher, je ne puis faire autrement, parce que dans mes calculs le règne d'Alyattes ne commence qu'en l'an 516.»
Donc, lui répliquons-nous, vos calculs sont en erreur. «Mais le prophète Jérémie[233], en l'an 13 de Josias, prédisait l'arrivée des Scythes, d'accord en cela avec Hérodote, qui parle de leur irruption en Syrie jusqu'à Ascalon.»
Donc Jérémie prononce contre vous; car, selon vous, l'an 13 du roi Josias fut l'an 629, et il est ridicule de dire que Jérémie prédisait en 629 l'arrivée des Scythes que vous placez en l'an 633: il est bien plus convenable, même pour le sens prophétique, de la placer, comme le fait Hérodote, en l'an 625, parce que, dès un mois après, leur cavalerie, rapide comme celle des Tartares, qui sont leurs représentants et leurs successeurs, dut être en Judée et à Ascalon, où Psammitik l'arrêta à force de présents. Mais c'en est assez sur cet article; terminons-le en revenant à l'anecdote qui nous a servi de point de départ, c'est-à-dire à l'éclipse prédite par Thalès. Ce philosophe étant né en 647 ou 646, avait 23 ou 24 ans à l'époque du phénomène, et cet âge est compatible avec l'instruction nécessaire, surtout si, comme on le soupçonne, il dut la connaissance de cette éclipse aux savants d'Égypte et de Phénicie, dont il fut le disciple. Il ne nous reste plus à résoudre que quelques difficultés de détail.
LE texte d'Hérodote en présente deux relativement au règne de Krœsus. 1° Si ce règne ne commença qu'en 571, comment Pittacus, mort bien certainement en 570, a-t-il pu donner à Krœsus un avis cité pour sa prudence et pour sa finesse, quand ce prince déja vainqueur de la plupart des Ioniens du continent, voulut attaquer les Ioniens insulaires? 2° Comment concevoir que Krœsus, dans l'espace de moins de 8 ans (depuis l'an 571 jusqu'à 563), où Solon le trouva dans une prospérité déja affermie, eût fait cette multitude de guerres et de conquêtes (voy. p. 320 [%%n° page] ci-dessus), qui avait rendu Sardes le siége de l'opulence asiatique, et le rendez-vous de tous les savants de la Grèce, et cela dans un temps où la seule ville de Milet avait résisté 12 années aux attaques de son père, et où le moindre lieu fort exigeait des années de blocus! Ces objections sont si graves, que Larcher même en a déduit la nécessité d'une association de Krœsus au trône de son père, dès l'an 574; mais un tel fait méritait bien la peine d'être soutenu d'autorités précises; heureusement, pour l'admettre et l'appuyer, nous en trouvons une de ce caractère dans un historien antérieur à Hérodote même; dans Xanthus de Lydie, dont un fragment précieux nous a été transmis par Nicolas de Damas[234].
Après avoir parlé de Sadyattes, roi de Lydie, comme très-vaillant, mais intempérant; de son fils Alyattes, également débauché lorsqu'il était jeune, etc., etc, Nicolas de Damas raconte «qu'Alyattes, devenu roi, et voulant faire la guerre aux Kariens, ordonna à ses fils de lui amener des troupes à Sardes à un jour fixe: Krœsus, l'aîné de ses fils, qui était gouverneur (vice-roi) de la province d'Adramout et du pays de Thèbes, reçut aussi cet ordre; comme il était mal vu de son père, à cause de sa paresse et de son intempérance, il voulut saisir cette occasion de rentrer en grace, et il s'adressa au plus riche marchand de Lydie pour avoir de l'argent et lever des soldats; le marchand le refusa. Il s'adressa à un autre d'Éphèse, qui lui procura 1000 pièces d'or, au moyen desquelles il leva son contingent, et cela le fit triompher de ses calomniateurs.»
Il résulte évidemment de ce récit, que Krœsus avant d'être roi de Lydie, comme héritier de son père, avait eu déja, comme prince apanagé, un état à gouverner, par conséquent une cour, une représentation, une administration militaire et politique, en un mot tout ce qui constitue la royauté, fors l'indépendance vis-à-vis de son père. C'est ainsi que de nos jours nous avons vu les enfants de Dâher être dans leurs petites principautés des souverains aussi absolus et plus fastueux que leur père, et cela par l'usage très-ancien où sont les princes asiatiques, de donner à leurs enfants des établissements royaux, qui, après la mort des pères, occasionent des guerres civiles fatales à leurs propres familles: cet usage, que l'on retrouve dans l'Inde, ayant existé dans la Lydie, comme nous en avons la preuve, l'on est fondé à dire que ce fut pendant sa vice-royauté que Krœsus eut avec les Grecs ses relations, et commença d'acquérir cette célébrité dont Hérodote nous fournit les témoignages antérieurs à l'an 572: à ce moyen tout reste intact dans son récit et dans les probabilités.
Le règne d'Alyattes présente quelques difficultés qui ne se concilient pas aussi heureusement: écoutons Hérodote.
§ XVI. «Alyattes succéda à Sadyattes son père.»
§ XVII. «Sadyattes lui ayant laissé la guerre contre les Milésiens, il la continua.»
§ XVIII. «Il leur fit la guerre 11 ans.—Or des 11 ans qu'elle dura, les 6 premières appartiennent au règne de Sadyattes, qui dans ce temps-la régnait encore en Lydie. Ce fut lui qui l'alluma; Alyattes poussa avec vigueur (pendant) les 5 années suivantes, la guerre que son père lui avait laissée. A la douzième année, Alyattes met le feu aux blés des Milésiens, etc., tombe malade, et (§ XXII) conclut la paix.»
Plusieurs remarques se présentent sur ce texte. 1° Si Alyattes fit pendant 6 ans la guerre, du vivant de son père, il eut donc un apanage ou une vice-royauté comme Krœsus: ces deux exemples se confirment l'un l'autre.
2° Si la guerre dura 11 ans, pourquoi est-il dit qu'à la douzième année il y eut encore une invasion dans laquelle furent brûlés sur pied les blés, et par suite un temple de Minerve, laquelle, pour se venger, frappa Alyattes de maladie? Il y a ici contradiction entre les nombres 11 et 12.
3° Si, comme le veulent les calculs d'Hérodote Alyattes ouvrit son règne en l'an 528, les 5 dernières années de la guerre de Milet ont duré jusqu'en 624 inclusivement; en ce cas elles ont coïncidé avec la guerre de Kyaxarès: comment Alyattes a-t-il pu faire ces deux guerres à la fois? Ceci s'explique assez bien par la peinture que fait Hérodote de celle contre Milet, lib. I, § 17.
«Lorsque la terre était couverte de grains et de fruits, Alyattes se mettant en campagne, son armée marchait au son du chalumeau, de la harpe et des flûtes: arrivé sur le territoire des Milésiens, il défendait d'abattre les métairies, de les brûler et même d'en enlever les portes; il laissait intactes les maisons des cultivateurs, mais il ravageait les blés, les arbres, etc., puis il s'en retournait sans assiéger la ville, ce qui eût été inutile, les Milésiens étant les maîtres de la mer.»
Avec une guerre aussi peu embarrassante, l'on conçoit qu'Alyattes put soutenir la guerre contre Kyaxarès, surtout si l'on observe que l'usage des troupes réglées n'existait point à cette époque; que les guerres n'étaient que des incursions commencées au printemps et finies en automne; et que les troupes, formées subitement de vassaux et de paysans, comme dans les temps de la féodalité, s'empressaient, au début de l'hiver, de retourner dans leurs foyers, ce qui causa la perte de Krœsus.
Pourquoi Hérodote ne fait-il pas la remarque du concours simultané de ces deux guerres? Il est vrai qu'il l'indique, lorsque traçant le tableau sommaire du règne d'Alyattes, il dit qu'il succéda à son père, qu'il fit la guerre aux Mèdes et à Kyaxarès, qu'il prit la ville de Smyrne, et l'on voit la guerre des Mèdes placée en tête de toutes ses actions. Mais si la guerre contre Milet ne finit qu'à la sixième campagne, sa fin arriva donc en 623 au mois de juillet, 2 ans et demi après l'éclipse; cela n'est pas impossible; néanmois l'on désirerait que l'historien eût expliqué plus clairement cet enchevêtrement de faits.
Enfin comment Alyattes put-il avoir une fille nubile en 623? Supposons à cette fille 15 ou 16 ans; cela rejette la naissance d'Alyattes au moins à l'an 657; et puisqu'il mourut en 572, il aurait vécu 85 ans. Cela n'est point impossible, et l'histoire fournit à l'appui plusieurs exemples; l'on peut dire aussi qu'un usage antique et général en Asie, fut de fiancer des filles dès l'âge de 9 et 10 ans; en un tel cas Alyattes aurait vécu 81 ans comme son fils Krœsus[235]. Il faut en convenir, tout ceci n'est pas sans quelques nuages; mais il n'est pas permis de faire violence à un texte précis, pour obtenir de plus grandes vraisemblances.
On voit plus clair dans ce qu'Hérodote a dit, par fragments épars, de quelques anciennes irruptions faites par les Kimmériens de la Chersonèse taurique, ou presqu'île de Krimée, dans l'Asie mineure.
§ XV. «Avant Alyattes régna Sadyattes, son père, pendant 12 ans (650).»
§ XVI. «Avant Sadyattes régna Ardys, son père, pendant 49 ans (699).»
«(Or, § XV) sous le règne d'Ardys les Kimmériens chassés de leur pays par les Scythes nomades, vinrent en Asie (mineure), et prirent Sardes, excepté la citadelle.»
§ VI. «L'expédition des Kimmériens contre l'Ionie, antérieure à Krœsus, n'alla pas jusqu'à ruiner des villes; ce ne fut qu'une incursion suivie de pillage.»
(C'est celle de l'article précédent.)
§ CIII. «Après la bataille de l'éclipse (en 625), Kyaxarès assiégeait (Ninive), lorsqu'il fut assailli par une nombreuse armée de Scythes: c'était en chassant d'Europe les Kimmériens, qu'ils s'étaient jetés sur l'Asie. La poursuite des fuyards les avait conduits jusqu'aux pays des Mèdes.»
Lib IV, § XI. «Les Scythes nomades qui habitaient en Asie, accablés par les Massagètes avec qui ils étaient en guerre, passèrent l'Araxès (le Volga, appelé Rha), et vinrent en Kimmérie. Les Kimmériens, les voyant fondre sur leurs terres, délibérèrent entre eux sur cette attaque... Les sentiments furent partagés... La discorde s'alluma... Les partis se trouvant égaux, ils en vinrent aux mains, et après avoir enterré leurs morts, ils sortirent du pays, et les Scythes le trouvant désert et abandonné, s'en emparèrent.»
§ XII. «Il paraît certain que les Kimmériens fuyant les Scythes, se retirèrent en Asie, et qu'ils s'établirent dans la presqu'île où l'on voit maintenant une ville grecque appelée Sinopé. Il ne paraît pas moins certain que les Scythes s'égarèrent en les poursuivant, et qu'ils entrèrent en Médie. Les Kimmériens, dans leur fuite, côtoyèrent toujours la mer (Euxine); les Scythes au contraire avaient le Caucase à leur droite, jusqu'à ce que s'étant détournés de leur chemin, et ayant pris par le milieu des terres, ils pénétrèrent en Médie.»
Lib. I, § XVI. «Alyattes succéda à Sadyattes, il fit la guerre à Kyaxarès; ce fut lui qui chassa les Kimmériens de l'Asie.»
Ces passages comparés ne présentent que deux invasions bien distinctes; l'une (depuis le § CIII), au temps d'Alyattes et de Kyaxarès, immédiatement après la bataille de l'éclipse, et ce fut la dernière: l'autre du temps d'Ardys (§ XVI, XV et VI): sans doute celle du temps d'Alyattes fut aussi antérieure à Krœsus; mais il est évident que ces mots, «les Kimmériens n'ayant fait qu'une incursion suivie de pillage, s'en allèrent sans avoir pris la citadelle de Sardes ni ruiné des villes,» s'entendent de l'irruption sous Ardys: lors au contraire qu'ils revinrent sous Alyattes, fuyant devant les Scythes; après quelques dégâts commis pour vivre, ils tentèrent de s'établir près de Sinope, et ce fut ceux-là qu'Alyattes expulsa comme des hôtes dangereux ou incommodes: la politique de ce prince ne les troubla point sans doute du temps de leurs ennemis, les Scythes, afin de les leur opposer au besoin; mais lorsque ceux-ci eurent été chassés de Médie par Kyaxarès, Alyattes aura imité son allié.
Strabon (liv. 3, pag. 222) parle aussi d'une incursion des Kimmériens, qui au temps d'Homère, ou peu auparavant, avaient ravagé l'Asie mineure, jusqu'à l'Ionie et l'Æolide. Larcher[236], dont les calculs sur l'époque d'Homère ne cadrent point avec ce fait, pense que le savant géographe s'est trompé. Il veut que ce soit une autre expédition antérieure au siége de Troie, et dont Euripides aurait fait mention dans son Iphigénie en Tauride. Mais parce que le poëte parle de villes ravagées, et que, selon Larcher, il n'y avait point alors de villes en Ionie, cet imperturbable critique déclare qu'Euripides s'est aussi trompé, et que c'est par une licence poétique, pour rendre son récit plus touchant, qu'il parle de villes détruites.
Il est très-difficile, comme l'on voit, d'avoir raison avec Larcher: cependant Euripides et Strabon pourraient bien n'avoir pas tort; car si l'on fait attention que les Kimmériens, peuple d'origine keltique et gauloise[237], étaient des barbares vagabonds et pillards comme les Scythes, et que leur établissement dans la Tauride date d'une antiquité inconnue à l'histoire, l'on croira facilement qu'ils ont fait, comme les Normands, dans une espace de 3 à 4 siècles, plusieurs incursions dans l'Asie mineure, soit par mer, soit en traversant le Bosphore de Thrace; et ces incursions pourraient expliquer l'origine des Galates, autre nom des Keltes et des Kimmériens, dont l'établissement dans l'Asie mineure ne connaît point de date.
Quant à l'assertion du savant académicien qu'il n'y avait point de villes en Ionie, 12 ou 13 cents ans avant notre ère, c'est une conséquence naturelle du système qui croit que le monde date d'hier; et comme on ne dissuade point ceux qui, par principe de conscience, croient de telles niaiseries, nous ne perdrons point notre temps à y répondre.
Avant Ardys avait régné Gygès, son père, pendant 38 ans, ce qui remonte sa première année à l'an 727.
Ce fut ce Gygès (prononcé Gouguès par les Grecs) qui enleva le trône à Candaules, dernier rejeton de la race des Héraclides en Lydie... «Candaules, dit Hérodote, descendait d'Hercules par Alkée, fils de ce héros: car Agron (fils de Ninus, petit-fils de Bélus, arrière-petit-fils d'Alkée) fut le premier des Héraclides qui régna à Sardes, et Candaules fut le dernier. (Or) les Héraclides régnèrent, de père en fils, 505 ans en 22 générations.»
Le texte grec de tous les manuscrits et de toutes les éditions porte unanimement en toutes lettres, et non en chiffres, ces mots cinq cent cinq, en vingt-deux générations, et Larcher en convient; mais parce que le système habituel d'Hérodote est d'estimer la génération à 33 ans, lorsqu'il n'a pas de données précises sur le nombre des années, Larcher qui vient de redresser Euripides et Strabon, redresse aussi Hérodote; et sous le prétexte que la règle générale des 33 ans par génération est violée dans le calcul des 505 ans, il a, de son chef, osé falsifier le texte de son auteur, et y substituer 15 générations au lieu de 22. Qu'un traducteur éclaircisse et corrige ce qu'il croit obscur et défectueux, c'est en cela que consistent son mérite et son devoir; mais il le doit faire par des notes placées hors du corps du texte: le texte est comme le métal sacré d'une médaille antique, à qui il est défendu de mêler aucun alliage: Larcher reconnaît lui-même la vérité, la nécessité de ce principe, lorsqu'il dit, page 488, lig. 1 et 2, que l'on ne doit point insérer dans le texte d'un auteur des corrections, par conjecture, sans y être autorisé par quelque manuscrit.—Et dans un autre endroit, il tance très-sévèrement un éditeur allemand qui a pris cette licence[238].
En effet, sans ce respect conservateur de l'identité des témoins et de leurs témoignages, qu'eût-ce été de tous les manuscrits anciens qui ne nous sont parvenus qu'au moyen d'une série de copistes? Que fût-il arrivé si chacun de ces copistes eût substitué ses idées à celles de l'auteur, sous prétexte de les redresser? et si de nos jours, au temps de l'imprimerie et de la publicité, un traducteur ose, malgré sa conscience, se permettre une telle transgression, que n'a pas dû faire, en des temps de fanatisme, le zèle audacieux des transcripteurs et des possesseurs, qui purent en secret, à volonté et impunément, altérer leurs manuscrits, dont chacun équivalait à une édition? et si de nos jours, un savant et dévot anglais, M. J. Bentley, prétend infirmer l'autorité de tous les livres hindous, par la raison qu'ils présentent des interpolations plus ou moins sensibles; s'il établit en principe de critique, qu'une seule interpolation prouvée ébranle toute l'authenticité d'un ouvrage, et le rend apocryphe, comment empêcherons-nous les Hindous, les Chinois, etc., de nous rétorquer ces principes sur nos propres livres, surtout lorsqu'ils auront des exemples si frappants à nous présenter? D'ailleurs, ce n'est point ici le seul exemple d'interpolation et d'altération que l'on ait à reprocher au traducteur d'Hérodote: nous en trouvons un autre aussi hardi au § CLXIII, où il a introduit, sans raison, contre le sens de l'auteur, le nom de Crésus, au lieu du Mède qui est dans l'original et qui se rapporte à Harpagos, général des troupes de Kyrus... Et cependant nous ne parlons que du premier livre, le seul dont nous nous soyons occupés[239]. Or, la conséquence de ces interpolations serait que beaucoup de lecteurs inattentifs, ne lisant point les notes, admettraient ces sens intrus comme le sens vrai de l'historien; qu'ils les pourraient citer dans d'autres livres, et que peu à peu la trace de la vérité pourrait s'effacer, même dans de nouvelles éditions.
Ici le texte d'Hérodote, aux yeux d'une saine critique, ne présente aucun motif de rejet pour les 22 générations: on n'aperçoit aucune contradiction, avec ce qui suit ou ce qui précède; il y a même un synchronisme remarquable entre l'origine du royaume lydien dans la personne d'Agron, l'an 1232, et l'origine de l'empire assyrien dans la personne de Ninus, père d'Agron, l'an 1237, ainsi qu'il résulte des calculs d'Hérodote que nous allons voir. D'ailleurs aucune vraisemblance naturelle n'est violée ici, puisque 22 générations réparties sur 505 ans donnent 23 ans par degré, à l'exception d'un seul qui n'a que 22 ans: or, pour un climat tel que celui de la Lydie, pour une famille de princes partout empressés et intéressés à se marier de bonne heure, cet âge n'a rien que de probable. On peut, il est vrai, citer plusieurs exemples de généalogies de 30 et 35 ans par degré; mais on en peut opposer un nombre encore plus grand à 24 et 26 ans; témoin celle des rois et des prêtres hébreux que nous avons vue ci-devant. La vérité est qu'il n'y a pas de règle fixe en une chose aussi variable, sur laquelle le climat, les lois, les mœurs; les conditions de la société exercent des influences si diverses.
Mais quel motif Hérodote a-t-il eu d'évaluer à 33 ans chaque génération? Voilà le point qu'il eût fallu d'abord éclaircir, et ce dont nous croyons trouver la source dans un passage de cet historien: il raconte qu'étant en Egypte (à Memphis), «les prêtres lui dirent que depuis le premier roi (Ménès) jusqu'à Séthos, prêtre et roi au temps de Sennachérib, il y avait eu 341 générations; et il ajoute: 300 générations font 10,000 ans, car trois générations valent 100 ans.»
De qui vient cette dernière assertion? ce ne peut être des Grecs; car puisqu'ils ne nous montrent aucune annale régulière au-dessus de Solon, ils n'ont pu conserver de généalogies capables de leur rendre un principe aussi général, sans quoi, par ces généalogies, ils auraient pu remonter l'échelle du temps jusqu'au delà du siége de Troie.
Ce principe doit donc venir des Égyptiens, à qui leurs nombreux colléges de prêtres et leurs gouvernements anciens ont pu fournir des moyens d'apprécier les générations; mais les faits par eux cités à Hérodote portant plusieurs contradictions et une impossibilité morale, comme nous le prouverons, nous disons que cette évaluation est un résultat systématique inadmissible en principe général.
Pour revenir au règne de Candaules, il est échappe à Larcher une forte distraction sur son époque. En corrigeant Pline (car toujours il corrige), «ce naturaliste, dit-il, se trompe grossièrement[240], lorsqu'il dit que Caudaules mourut la même année que Romulus, puisque le prince (lydien) périt environ 500 ans avant le fondateur de Rome. Il est étonnant, que François Junius et le P. Hardouin n'aient pas relevé cette erreur.» (Encore deux auteurs châtiés en passant).
Ouvrons la table chronologique de Larcher, nous trouvons,
Candaules est tué l'an 715 avant J.-C.
Numa règne à Rome l'an 714.
Par conséquent Romulus périt l'an 716 (à cause de l'interrègne d'un an qui eut lieu entre lui et Numa). Le calcul de Pline n'offre donc qu'un an de différence; et c'est Larcher qui se trompe en entier des 500 ans qu'il lui reproche, sans que l'errata ait corrigé cette faute. Il est d'ailleurs remarquable qu'ici le calcul de Pline est encore celui de Solin et de Sosicrates; car si de 715 où périt Candaules, l'on soustrait la durée des princes lydiens jusqu'à la prise de Sardes, durée qui fut de 170 ans, on a pour résultat cette année 545, dont nous avons démontré l'erreur.
D'après tous ces exemples le lecteur peut apprécier la logique, la sagacité, même la politesse de notre censeur; désormais nous laisserons à l'écart ses notes pour ne nous occuper que du texte; et prenant pour transition les rapports de dates et de parenté qu'établit Hérodote entre Ninus et Agron, nous allons discuter le système chronologique de cet historien sur l'empire d'Assyrie, contradictoirement avec les récits de son antagoniste Ktésias.
Ne voulant plus importuner le lecteur des erreurs multipliées du censeur Larcher en matière de chronologie, nous voulons néanmoins démontrer par quelques exemples, qu'en fait de traduction, ce savant helléniste n'est pas toujours au pair de sa réputation.
1° Hérodote, livre Ier, parlant des anciennes guerres entre les Phéniciens et les Grecs, dit: «Les Perses les plus savants dans l'histoire,» par-là il indique l'histoire en général, selon la valeur même du mot grec logios. Pourquoi Larcher se permet-il d'introduire une restriction en ajoutant dans l'histoire de leur pays (dont la Grèce ne faisait point partie)?
2° Hérodote dit: «Les Phéniciens étant arrivés à Argos, étalèrent (exposèrent) leurs marchandises pour les vendre.» La traduction dit d'une manière triviale et inexacte, «se mirent à vendre leurs marchandises.»
3° Article 2. Hérodote dit: «Les Perses, peu d'accord avec les Grecs, prétendent, etc.» Le traducteur ose altérer ce texte en disant: «Les Perses, peu d'accord avec les Phéniciens.» Hérodote poursuit: «Ils ajoutent qu'ensuite quelques Grecs (c'étaient des Crétois).» Pourquoi Larcher introduit-il un doute en disant: c'étaient peut-être des Crétois?
Le texte continue et dit: Le roi de Colchide envoya un héraut en Grèce. Le traducteur dit: envoya un ambassadeur. Ce n'est pas du tout la même chose.
4° Article 4. Le texte dit encore: «que les Grecs assemblés envoyèrent des messagers (angeli) pour redemander Hélène.» Le traducteur en fait encore des ambassadeurs. Mais ce mot signifie chez nous quelque chose de bien plus pompeux et de moins analogue à la simplicité des anciens.
5° Article 11. La reine, épouse de Candaules, dit à Gygès: «Voici deux routes dont je te laisse le choix.» Pourquoi Larcher ajoute-t-il de son chef la phrase: «Décide-toi sur-le-champ?» Le mérite d'une traduction est surtout d'être le miroir littéral de l'original.
6° Article 30. Solon étant logé dans le palais de Crésus, les serviteurs de ce prince font voir toutes ses richesses au philosophe; au mot richesse, le texte ajoute, et son bonheur. Le traducteur a eu tort de le supprimer, attendu que l'idée de bonheur se reproduit dans l'entretien des deux personnages, surtout lorsque Crésus demande si Solon a connu quelqu'un plus heureux que lui.
7° Article 46. Le texte dit: «Pendant deux ans Crésus fut dans un très-grand deuil de la mort de son fils.» Larcher ne rend pas du tout cette idée lorsqu'il dit que «Crésus pleura pendant deux ans.» Chez les anciens le deuil se composait de formalités autres que les pleurs.
8° Article 47. Le texte dit: «Crésus envoya vers les oracles des messagers pour les éprouver (c'est-à-dire pour éprouver leur science, leur véracité).» Le traducteur altère le texte en disant, pour les sonder: sonder quelqu'un, c'est vouloir tirer son secret: mais le mettre à l'épreuve (pour savoir s'il sait le nôtre), est tout autre chose.—L'oracle répond: «Je connais la mesure (ou l'étendue) de la mer.» Le traducteur dit: «Je connais les bornes de la mer.» C'est encore une autre idée.... On peut connaître les bornes, sans connaître la capacité de la mesure.
9° Article 55. L'oracle de Delphes répondit à Crésus en deux vers hexamètres; pourquoi Larcher dit-il nûment: «L'oracle répondit en ces termes,» sans indiquer que ce sont des vers?
10° Article 59. Le texte dit: «Des citoyens armés de massues.» Larcher dit: «armés de piques.»
11° Article 62. Le texte dit: «L'hameçon ou l'appât est jeté, les rets sont tendus.» Larcher fait un pléonasme, en disant: «Le filet est jeté, les rets sont tendus.»
12° Article 67. Le texte dit: «L'un des Spartiates, que l'on appelle agathoerges (lesquels sont toujours les plus anciens cavaliers qui ont reçu leur congé).» Pourquoi Larcher dit-il, les plus anciens chevaliers? Ce mot donne l'idée d'un ordre privilégié qui n'avait pas lieu à Sparte.
13° Article 81. Le texte dit: «Crésus croyant que le siége de Sardes traînerait en longueur, fit partir du sein des murs de nouveaux envoyés vers ses alliés.» Pourquoi Larcher dit-il: fit partir de la citadelle, surtout lorsqu'ici le texte emploie le même mot que, deux lignes auparavant, Larcher a traduit par murailles?
14° Article 92. Le texte dit que «Crésus envoya à Thèbes un trépied d'or au dieu Apollon isménien; à Delphes, un bouclier d'or consacré à Minerve; à Éphèse, des génisses d'or et la plupart des colonnes.» Comment Larcher ose-t-il ajouter du temple? Comment imaginer que Crésus ait envoyé les colonnes du temple d'Éphèse? Il n'a pu envoyer que des colonnes votives en matière d'or, comme étaient la génisse, le trépied et le bouclier.
15° Article 93. Le texte dit que «le tombeau d'Alyattes fut élevé aux frais des marchands, des artisans et de jeunes filles exercées au travail;» au lieu de ces derniers mots, Larcher dit, des courtisanes.
16° Article 98. Hérodote appelle «Ekbatane, la capitale des Mèdes.» Pourquoi Larcher écrit-il toujours Agbatane?—«Les Mèdes permettent à Deiokès de choisir dans toute la nation, des gardes pour lui donner de la force,» (c'est-à-dire, pour que ce roi, nouvellement élu, pût faire exécuter ses ordres, que beaucoup de gens auraient pu méconnaître). Le traducteur fait croire que ce fut uniquement pour sa sûreté, en disant, choisir des gardes à son gré.
17° Article 14. En parlant de Kyrus qui, encore enfant, se nomme des officiers, le texte dit: «L'un était l'œil du roi, l'autre devait porter au loin ses mandements ou ses ordres.» Le traducteur dit: devait lui présenter les requêtes des particuliers; ce n'est pas du tout la même chose.
18° Article 165. Le texte dit: «Les Phocéens, chassés par les Perses, s'embarquèrent pour chercher un asile, et tandis qu'ils étaient en route pour aller en Corse, plus de la moitié, touchés de désir en regrettant la patrie, retournèrent vers Phocée.» Le traducteur ne commet-il pas un contre-sens évident, lorsqu'il dit, touchés de compassion?
19° Article 167. Le texte parle de membres affectés d'inflammation, la traduction dit des membres perclus.
20° Article 170. Larcher dit, les plus riches de tous les Grecs; Hérodote a écrit, les plus heureux de tous les Grecs; et il en donne des raisons qui ne s'appliquent pas aux richesses.
21° Article 173. Le texte dit: «Si un citoyen, même du rang le plus distingué, épouse une étrangère ou une concubine, ses enfants n'ont plus les honneurs ou la considération de leur père.» Pourquoi Larcher dit-il sont exclus des honneurs? Hérodote indique une dégradation, et ce n'est pas la même chose qu'une exclusion.
22° Article 185. Nitokris fit creuser un lac dont les bords furent revêtus de pierre circulairement. Pourquoi le traducteur a-t-il omis ce mot important qui désigne la figure du lac?
23° Article 211. Le texte, parlant des Massagètes, dit que (selon l'usage des anciens) «leurs guerriers se couchèrent ou s'assirent à terre pour prendre leur repas.» Le traducteur les fait mettre à table comme nous, et par cette expression, il masque l'usage des anciens.
Ainsi, voilà dans le premier des neuf livres d'Hérodote seulement, plus de vingt altérations matérielles, sans compter celles que nous avons déja citées, et celles que nous ayons négligées comme de moins graves, qui cependant ne laissent pas d'altérer le sens. Or si, comme il est vrai, le mérite d'une traduction consiste à représenter littéralement l'original; si le texte du narrateur doit être considéré comme un procès verbal dont chaque expression a un sens précis qu'il importe de n'altérer ni en plus ni en moins, il est évident que la traduction de Larcher est très-défectueuse, très-incorrecte, et que pour bien connaître Hérodote, une autre traduction serait un ouvrage non-seulement utile, mais indispensable.