Quand elle fut chez son mari, La Roche Giffard fit des parties de promenade, car c'étoit l'été; les sœurs de la belle en étoient, et le Breton et elle les prenoient tous pour dupes. Voici comment on sut qu'il en avoit eu toute chose. Madame d'Agamy avoit une cuisinière catholique qui mouroit d'envie de donner sa fille à madame de Gondran: cette fille étoit jeune et jolie, mais elle étoit catholique. On lui dit qu'il falloit que Margot, c'étoit son nom, se fît huguenote. «Bien, dit-elle, il faut donc qu'elle soit de cette chorre-là[295], puisque vous le voulez.» La fille fait profession; la voilà avec madame de Gondran. Bientôt après on s'aperçut chez madame Galland que Margot avoit bien des louis d'or et de beaux bracelets, où il y avoit quelques rubis. On l'accuse d'avoir volé; elle se défend, et dit que si on la presse, elle dira tout. Elle va chez sa mère, et toutes deux ensemble vont trouver madame de Louvigny, à qui elles dirent que le jour du jeûne qui se célébra à Charenton pour le synode national[296], madame de Gondran fit semblant d'être indisposée, et que M. de La Roche Giffard la vint trouver, et que, pour se défaire de Margot, le cavalier avoit fait semblant d'avoir perdu une bague en entrant, et la pria de l'aller chercher; elle chercha long-temps, et La Roche Giffard lui donna bien de l'argent pour la peine qu'elle avoit prise. Depuis, cette Margot fut chassée, se refit catholique et épousa un potier d'étain; car elle avoit gagné honnêtement avec sa maîtresse. La Roche Giffard couchoit aussi avec elle; elle se vantoit qu'il l'alloit voir quelquefois et qu'il lui prêtoit son carrosse pour se promener avec ses voisines. Depuis, elle continua à se divertir; des jeunes gens de sa connoissance l'envoyèrent quérir en chaise: elle vint le plus secrètement qu'elle put; or, elle étoit prête d'accoucher; le mal la prit à table: on la remet vite dans la chaise; elle y accoucha. Les porteurs se déchargèrent de la vache et du veau dans sa boutique, et s'en allèrent le plus vite qu'ils purent.
Une autre fois madame de Gondran fit bien pis. Un soir qu'elle avoit soupé chez son père, qui logeoit au quartier Montmartre, on lui donna un carrosse, une fille et un homme pour l'accompagner chez elle, auprès de Saint-André. Au lieu d'y aller, elle fait passer au faubourg Saint-Germain, à la Ville de Brissach dans la rue de Seine, où logeoit le cavalier de Bretagne. Elle entre seule et monte dans sa chambre sans que personne l'aperçût. En sortant, l'hôtesse la vit et se mit à faire un bruit de diable, que, merci Dieu! elle ne souffriroit point qu'on menât des g...... chez elle. Le galant lui dit qu'elle rêvoit, et que c'étoit une femme de condition. «Voire, reprit-elle, les honnêtes femmes viennent bien toutes seules trouver des hommes à onze heures du soir dans leur chambre.» Cela se sut, car les valets qui l'accompagnoient n'étoient point gagnés. L'hôte et l'hôtesse sont huguenots et étoient assez exacts; c'est une honnête auberge, et tout est plein de gens de la religion, là autour.
En ce temps-là Gondran alla faire un voyage à une terre qu'il avoit en Picardie; il fit ce voyage fort à propos, car, pendant son absence, on empêcha sa femme d'être vache à lait. Elle logeoit chez son père; elle sentit de la cuisson, le dit à sa sœur, qui en parla au jeune Guenaut, leur médecin ordinaire. Lui, qui savoit que le mari étoit débauché, se douta de ce que ce pouvoit être. Le Large la traita et la guérit avant que le mari fût de retour. Nous la trouvions toute changée; mais on nous disoit qu'elle avoit la fièvre toutes les nuits. Il y a toutes les apparences du monde que c'étoit un présent de l'auberge. Le galant, qui ne voyoit pas la belle autant qu'il eût bien voulu, avoit sans doute été en lieu qui n'étoit pas sûr; c'étoit un grand étourdi. Pour le mari, il étoit amoureux et tenoit si grand ordinaire, qu'il n'avoit pas besoin d'aller ailleurs. Cela n'empêcha pas que La Roche Giffard ne retournât chez la belle. On l'a vue montrer à tout le monde les robes qu'elle faisoit faire pour les petites filles du Breton; et si Gondran n'y eût mis ordre, il eût pu habiller les enfants du cavalier en pensant habiller les siens propres; mais il le chassa avant que sa femme devînt grosse.
Le mari fut une fois plus jaloux depuis le soupçon qu'il eut du Breton: il passoit des après-dînées entières dans la chambre de sa femme fait comme un clerc du Palais; car il ne portoit plus la soutane, et n'avoit autre emploi que de barbouiller quelquefois du papier en gardant sa femme. Un jour il lui dit sérieusement: «Que je suis malheureux de vous avoir épousée! Plût à Dieu que feu Louvigny[297] eût eu assez d'éloquence pour persuader à ton père, comme il en avoit envie, de me refuser!» Elle ne s'en offensa point, car elle est d'humeur douce et caressante et qui n'avoit besoin que d'être bien gouvernée; au contraire, elle lui sauta au cou. Quelque temps après, comme elle étoit prête à sortir, il lui demanda où elle alloit: «Je vais en tel lieu.—Je ne veux pas que vous y alliez, La Vespière y doit être.—Si vous craignez cela, venez avec moi; vous pouvez bien venir où je vais.—Non, non, reprit-il, vous n'irez pas.» Il fallut demeurer. Ce La Vespière étoit cadet d'un gentilhomme de Picardie nommé Liambrune; c'étoit un bon gros dada qu'elle n'aimoit point. Ce garçon vint à Paris du temps de feu M. le comte de Soissons; n'ayant pas encore tâté de l'adversité, il étoit assez fier. Il arriva que ce bon gentilhomme s'alla baigner devant l'Arsenal à un endroit où M. le comte jetoit de l'eau à tout le monde; il en jeta donc à La Vespière, qui, comme Picouart, avoit la tête caude, et dit que celui qui l'avoit mouillé étoit un sot. M. le comte se mit à rire, et disoit à ceux de sa troupe: «Ce garçon est nouveau-venu; je crois qu'en descendant du coche il est entré dans le bateau pour se venir baigner.» Le provincial s'échauffoit. Quelqu'un s'approcha de lui, et lui dit: «C'est M. le comte.—Quand ce seroit, répondit-il, M. le marquis, je suis fâché de ne lui avoir pas donné une tape.» Les gens de M. le comte le prirent, et en riant le firent boire. Sans Ruvigny, qui par bonheur se trouvoit là, il couroit quelque fortune. Depuis, au siége d'Arras, où M. d'Enghien fit sa première campagne, comme s'il lui eût été fatal de tomber entre les mains de jeunes princes, celui-ci trouva l'homme et le nom si ridicules, qu'il s'en moquoit sans cesse.
Ce jaloux pourtant a laissé aller sa femme tous les jours au bal la même année: elle cabaloit pour se faire prier partout. Je crois qu'ils étoient las l'un de l'autre; car souvent elle paroissoit fort chagrine, et ce n'étoit pas son ordinaire, car quoiqu'elle fût un peu inégale, elle étoit pourtant assez gaie.
Le galant qui suit La Roche Giffard, car je ne mets que ceux qui ont eu de l'attachement, fut le feu marquis de La Case, frère de mademoiselle de Pons[298]: c'étoit un grand parleur et par conséquent un grand diseur de sottises; il étoit marié avec la veuve de Courtaumer, car les trois principaux galants de madame de Gondran étoient tous trois mariés. Cet homme faisoit le bel esprit; il reprenoit un endroit de l'Epitre de Voiture à M. de Coligny, où il y a:
parce que, disoit-il, les diables sont des esprits; et une autre fois que chacun disoit à quel âge il eût souhaité de demeurer sans vieillir, il dit que pour lui il eût voulu demeurer à trois mois, parce qu'on en étoit d'autant plus loin de la mort. Par cette raison, il devoit donc souhaiter de demeurer à un jour. Il disoit que madame de Gondran étoit la plus complaisante femme du monde; qu'à Charenton il n'avoit qu'à lui faire signe qu'il vouloit voir son bras et sa main, qu'elle ôtoit aussitôt son gant, si sa gorge, qu'elle faisoit semblant d'avoir à raccommoder un devant, si son visage, qu'elle levoit le masque comme si c'eût été pour se moucher. Il avoit trouvé moyen de faire société avec Gondran, et les deux femmes en étoient. Madame de La Case ou étoit bien stupide ou bien complaisante. Entre autres extravagances qu'ils firent, une fois La Case[299], en soupant, donna un coup à madame de Gondran sur la joue avec une éclanche rôtie, et le jus lui gâta tout son mouchoir; il crut faire une belle galanterie, et elle en rit de tout son cœur. Je crois pourtant qu'il n'y a rien eu entre eux, et en voici une preuve. Un jour Rambouillet l'alla voir, il y trouva une jolie huguenote qui avoit épousé un oncle de Gondran; elle s'appelle madame de L'Orme. Rambouillet se mit à causer avec la belle qui étoit au lit, et madame de L'Orme avec Saintot-Lardenay, qui y arriva en même temps: ils chuchotèrent si fort, que madame de Gondran ne put s'empêcher de leur en faire la guerre. «Sans doute ils nous vendent, dit-elle à Rambouillet.—Point, répondit Saintot, nous ne parlions point de vous; mais nous parlions d'une personne, que vous ne haïssez pas.—Vous pourriez vous tromper, reprit-elle, je ne me soucie de guère de gens.—Ah! madame, répliqua-t-il, nous parlions de M. le marquis de La Case; ne vous souciez-vous point de celui-là?—Pas plus que d'un autre,» dit-elle. Rambouillet, qui vit que Saintot avoit fait une impertinence, et qui craignoit que la dame n'en fît aussi quelqu'une, dit qu'il voyoit bien qu'on lui vouloit faire prendre le change, et qu'il voyoit que c'étoit à ses dépens qu'on avoit parlé tout bas. Madame de L'Orme, de l'autre côté, juroit qu'ils n'avoient pas dit un mot du marquis de La Case. Durant ce temps-là, la maîtresse du logis, qui avoit eu tout le loisir de songer à ce qu'elle avoit à faire, tout d'un coup se mit à pleurer, et dit en colère qu'elle ne trouvoit nullement plaisant qu'on se vînt moquer d'elle en sa propre maison; qu'elle savoit bien que depuis que M. le marquis de La Case venoit chez elle, on avoit dit mille sottises; qu'on avoit fait courir le bruit qu'il étoit amoureux d'elle. «Jésus, madame, disoit Saintot, vous m'apprenez là des choses que j'ignorois.» Ils dirent l'un et l'autre mille extravagances. Saintot et madame de L'Orme sortirent dans ce désordre, et Rambouillet les suivit, car il ne savoit que dire à cette femme. Ils allèrent tous trois prendre une sœur de madame de L'Orme, et se rendirent tous ensemble au Cours. Là, Saintot, comme s'il eût été enragé ce jour-là (il n'avoit guère fréquenté d'honnêtes femmes), voyant passer Turcan[300], dit à madame de L'Orme: «Madame, voilà Turcan; madame, c'est Turcan lui-même; regardez Turcan, madame.» Ce Turcan l'avoit fort cajolée autrefois. Elle ne faisoit pas semblant d'entendre. «Madame, reprit-il après, pourquoi me poussez-vous du genou (elle n'y avoit pas songé)? quelle finesse y entendez-vous?» Rambouillet ne savoit que dire; la dame étoit déferrée; tout ce qu'il put faire, ce fut de changer de discours. Il gronda ensuite Saintot, qui lui dit, pour excuse, une grande impertinence: «J'entendois, dit-il, par le marquis de La Case, le patron de la case, c'est-à-dire Gondran.» Cependant, dès qu'ils furent sortis de chez madame de Gondran, le marquis de La Case y vint. Elle lui dit qu'elle le prioit de ne la plus voir, que cela faisoit dire des sottises. La Case s'en alla en Saintonge quelques jours après.
En ce temps-là, il y eut grand désordre en Bretagne entre La Roche Giffard et sa femme. Elle se douta de quelque chose; et, ayant remarqué qu'il recevoit souvent des lettres sans lui dire de qui elles étoient, un jour qu'il étoit à la chasse, elle rompt la serrure de sa cassette, et trouve vingt lettres d'écriture de femme, et toutes d'une même main. Ces lettres parloient bon françois, et ne laissoient aucun sujet de douter. Elle les prend toutes, se retire chez sa mère, et sans perdre de temps en va prendre acte par-devant le procureur-général du Parlement de Rennes, où les lettres furent toutes lues. La Roche Giffard ne trouve ni ses lettres ni sa femme; il apprend qu'elle étoit chez sa mère; furieux, il assemble ses amis pour la ravoir de force, ou du moins ses lettres, car c'étoit ce qui lui tenoit le plus au cœur. La belle-mère se met en état de le recevoir. Cette première fureur passée, il fallut venir à composition; il promet de bien vivre avec sa femme, et de ne faire plus tant de voyages à Paris, pourvu qu'on lui rendît ses lettres. Cela fut exécuté. Or, on a su d'un ami commun[301] du gendre et de la belle-mère, qu'il y avoit, dans une de ces lettres: «Nous allons à la Honville, nous en partirons à telle heure, il y aura telles personnes; prenez vos mesures, etc.» En une autre: «Nous serons tant de temps à la Bretonnière (c'étoit chez sa belle-mère), tâchez de me voir, etc.» Mais le pis de tout, est une réponse à quelques reproches sur les bruits qui couroient de M. le marquis de La Case, où il y avoit: «Vous avez grand tort d'avoir soupçon de moi; je n'ai jamais aimé qu'un garçon qui est mort, et vous.» Je crois que c'est Du Livet[302], fils d'un président de Rouen. Il mourut d'une blessure qu'il reçut à la bataille de Sédan, et dont il fut long-temps malade. Elle le vit à Bourbon. Ensuite il y avoit: «Je n'ai jamais couché qu'avec mon mari et avec vous. Je souhaite si fort de vous voir, que si vous voulez, je vous suivrai en Catalogne.» Il parloit d'y aller en ce temps-là: il n'y fut pas pourtant.
A Paris, car il y vint ensuite, madame de L'Orme, qui avoit toujours été jalouse de madame de Gondran, aussi n'a-t-elle garde d'être si bien faite, entreprit de se faire aimer de La Roche Giffard: elle lui fit tant d'avances, que le cavalier n'y fut pas plus de temps qu'à l'autre. La sœur Charlotte d'Esgorry avoit aussi son galant; c'étoit Fercourt, son voisin, fils du président Perrot; tous quatre alloient faire des promenades sans aucune fille de chambre, et se divertissoient tout à leur aise. Elles avoient de qui tenir, car la mère a été de bonne composition: Gillot[303], conseiller-clerc de la grand'chambre, l'entretenoit; en ce temps-là, on fit ce vaudeville:
Gillot n'a pas été le seul; le maréchal de Saint-Luc en a aussi tâté depuis.
Les deux sœurs depuis se brouillèrent, et la cadette ayant été mariée à un jouvenceau de la campagne, nommé Montpinson, elle donna rendez-vous à Fercourt chez madame Du Tort, où ils dînèrent: c'est une veuve, cousine-germaine de Fercourt, qui est aussi une bonne dame. La dame sortit aussitôt qu'ils eurent dîné, et pour lui dire adieu, le galant la roncina fort bien; après elle jura qu'elle ne vouloit plus ouïr parler d'amourettes. Je ne sais ce qui en est, c'est à son mari à s'en informer.
Madame de Gondran alors voyoit plus de monde que jamais. Il prit une vision au mari; il remplit d'eau les galoches de tous les galants de sa femme, et quand ils voulurent sortir, ils trouvèrent leurs galoches toutes trempées.
Un soir qu'on dansoit chez elle, trouvant sa chemise un peu humide, car elle étoit déjà bien grosse, elle alla dans la ruelle du lit, changea de chemise, remit des taffetas à ses cheveux, se rhabilla, se reboucla et revint danser sur nouveaux frais. Elle se serroit tellement pour paroître de belle taille, qu'elle se blessa si fort au côté qu'il s'y fit un trou. Cela me fait ressouvenir de quelques filles de la Reine, qui, pour être chaussées mignonnement, se serrèrent une fois les pieds avec les bandelettes de leurs cheveux, et de douleur, s'évanouirent dans le cabinet de la Reine.
Gondran, qui avoit toujours aimé la goinfrerie, se mit tout-à-fait dans le vin; il l'obligeoit à boire avec lui. Le vin pur qu'elle avaloit la maigrit, et elle devint de plus belle taille qu'elle n'avoit été il y avoit long-temps. Un jour qu'il revint ivre, il tira des bouchons de bouteille de sa poche, et les étalant sur la table: «Tiens, dit-il, voilà de quoi filer.» En ce temps-là, un des Rambouillet, nommé Chavanes, capitaine en Hollande, c'étoit le quatrième à qui madame de Gondran plaisoit fort, fut d'une partie dont elle étoit pour aller à la Honville. Il me dit qu'il l'avoit trouvée fort dévergondée, et que, jouant une farce à trois personnages où elle avoit son habit, elle juroit un mordieu aussi sèchement que personne eût pu faire. A table, elle fit un couplet sur Cabou, cet avocat au conseil, qui danse aux ballets du Roi: c'est une espèce de coquin, qui tire du volant, qui joue, qui danse et qui boit, et qui est maltôtier parmi tout cela.
Elle fit bien d'autres gaillardises, et tout cela ou la plupart à la barbe de son père. En ce voyage de La Honville, on donna du chicotin à Chavanes: c'est une sotte coutume bourgeoise qu'on a là-dedans. Madame Tallemant, la maîtresse des requêtes, en railla fort ce pauvre garçon, qui disoit que, par complaisance, il s'en étoit laissé donner trois jours durant, parce que cela divertissoit la belle; et, quelqu'un ayant appelé, en riant, La Honville l'empire du Chicotin, Sablière et Rambouillet firent deux triolets que voici:
Le bonhomme, quelque mine qu'il fît, ne trouva point tout cela trop bon, et dit, comme on lui parloit de sa bonne chère: «Vous vous moquez, on n'y mange que du chicotin.» Ce pauvre Chavanes, qui étoit un garçon de grand cœur, fut tué depuis à Barcelonne, quand le maréchal de La Mothe fut blessé; il étoit si estimé, que le régiment de Piémont le retira de dessous les pieds des chevaux, et le porta dans la ville, où il mourut au bout de quelques jours. Je veux croire que le nom de Rambouillet, car on l'appeloit ainsi, servit à le faire considérer, car bien des gens croient qu'il étoit fils de M. le marquis de Rambouillet. Il avoit assez d'équipage et étoit fort libéral.
Un certain fou d'abbé de Romilly[307] s'étoit rendu insensiblement si familier chez la belle, qu'en visite, devant tout le monde, il se jetoit sur son lit, et mettoit même la main dedans, et elle ne faisoit qu'en rire. Elle disoit de Mandat, le conseiller, et d'un autre: «Avez-vous jamais vu de si sottes gens; je leur ai mandé qu'il n'y avoit céans ni mari ni belle-mère, et ils n'ont pas l'esprit d'y venir?»
La Case, qui étoit à M. d'Orléans, se rendit à Paris auprès de lui en 1652; il avoit envie, car il étoit toujours amoureux, de dîner avec la Gondran (on commençoit à l'appeler ainsi), et que le mari n'y fût point: il s'avise pour cela de convier Gondran à dîner, qui part à midi ou environ pour s'y rendre. La Case part en même temps de son logis et va chez madame de Gondran, où il se met à dîner avec elle: Gondran alla chercher à dîner où il put, et revint à deux heures, et trouve La Case chez lui, qui dit: «Je suis venu pour dîner avec vous, voyant que vous ne veniez point.—J'étois chez vous à midi et demi, dit Gondran.—Vous vous moquez, répliqua La Case, je vous ai attendu jusqu'à une heure.» Le carnaval suivant, madame de Gondran, qui buvoit comme un Templier, convia madame de Genlis, mademoiselle de Congis et madame de Boudarnault à souper: elles burent si bien, que mademoiselle de Congis, ne pouvant s'en retourner, fut mise au lit avec bien des singeries; elle y vomit si bien qu'elle gâta draps, couverture, carreaux et tapis d'alcôve; une autre en ayant envie, on lui apporta un bassin. En carrosse, la seule qui n'avoit pas vomi dégobilla sur la portière.
Un homme qui avoit la fièvre quarte alla chez elle, c'étoit la première visite: «Je vous veux guérir, lui dit-elle, je vous veux donner de ma tisane, et tout-à-l'heure.» Aussitôt elle envoie quérir du vin d'Espagne et se met à boire avec lui. Il lui prit fantaisie en été de changer de chemise, elle en changea devant un homme qu'elle n'avoit jamais vu que cette fois-là. La première fois qu'elle alla chez madame d'Ombreval, elle donna un grand coup de cul dans le derrière au mari, qui est avocat-général de la cour des aides, disant qu'il falloit faire bientôt connoissance. Etant accouchée depuis trois jours, elle vit sa garde accroupie devant le feu; elle se lève, lui fait prendre un parterre, puis court vite se recoucher.
Une fois La Case, Sablière et Hippolyte[308] se trouvèrent ensemble chez elle. «Or çà, dit Sablière, il n'y en a pas un qui n'en ait été fou; contons ce que nous en savons.» Hippolyte donne dans le panneau et conte son histoire. Elle n'y étoit pas. Sablière et La Case firent semblant de disputer à qui parleroit le premier, et ne dirent rien.
Sur la mort de Sévigny on faisoit faire à Hippolyte de beaux compliments à Gondran: «Il étoit votre allié, disoit Hippolyte.—Mais bien plutôt le vôtre, répondoit Gondran, à cause du bonhomme.» Et Hippolyte répliquoit: «Les cornes d'un père ne touchent pas tant que celles qu'on porte soi-même.»
L'abbé de Sainte-Croix, fils du premier président Molé, depuis garde-des-sceaux, fut ensuite le patron. On dit que le mari y consentoit, car il s'étoit incommodé à la débauche et aux braveries de sa femme. Gondran dit à sa femme: «Fais-toi jolie, il faut que ce garçon-là soit amoureux de toi.» Il lui donna, à ce qu'on dit, un collier de perles de sept mille livres. Voici comme cela se fit: un vieux garçon, ami de Sainte-Croix, lui montroit des raretés et ce collier entre autres: «Ah! qu'elles sont belles! dit la dame.—A votre service, répondit-il.—Vraiment, cela n'est pas de refus.» Et en badinant elle les emporta. On dit que pour une discrétion[309], il donna une toilette de cinq cents écus où tout est d'orfévrerie, et on parle de pendants de six mille livres.
Le commandeur de Saint-Simon lui fit une terrible malice; c'étoit quelque temps après le combat de Saint-Antoine. «Il n'y avoit rien plus pitoyable, disoit-il; vous eussiez vu apporter ce pauvre M. de La Roche....» Elle rougit. Il s'arrête, et puis ajoute: Foucauld[310]. Elle croyoit qu'il alloit dire Giffard. Il lui prit en ce temps-là une haine étrange pour La Case; elle lui défendit son logis. On ne sait pourquoi, si ce n'est que Sainte-Croix ne trouvoit pas bon qu'il y allât.
Gondran tomba malade au mois de mars 1653; il ne fut malade que douze jours: on lui fit venir un ministre, il l'écouta. Madame de Genlis alla dire au curé de Saint-André que Gondran étoit catholique. «J'y irai, dit le curé, quand on m'appellera.» Elle alla au premier président, qui lui demanda si cet homme vouloit des prêtres. «Il ne parle point, dit-elle.—Eh bien, répondit-il, ayez patience.» Elle fut enfin à la Reine, qui y envoya un exempt et des archers du grand-prevôt. Il y entra aussitôt des capucins, et le Père Vigner de l'Oratoire, fils d'un ministre; c'est un religieux fort impétueux et fort impertinent. Sa femme dit: «Il faudroit envoyer quérir M. de Sainte-Croix, c'est son meilleur ami. Il lui fera dire ce qu'il est.» Sainte-Croix apporte l'abjuration de Gondran, faite il y avoit près d'un an. La femme et Sainte-Croix parlent tout bas; Gondran déclare qu'il est catholique. Cependant il avoit été pendant l'été au prêche auprès de Pontoise avec son beau-père; il n'alloit ni à prêche ni à messe. Il appela toujours Sainte-Croix son bon ami. On disoit que Sainte-Croix damnoit la femme et sauvoit le mari. Gondran mourut comme une bête: il disoit à sa garde: «Ah! vieille m........., dès que je me porterai un peu mieux, je te ferai un enfant pour ta récompense.» Quand on lui parloit de mourir, il disoit mille sottises. Le curé de Saint-André conseilla à madame Galland de ne faire qu'un enterrement à la sourdine; cette sotte femme dit qu'il falloit faire les choses honorablement, et il lui en coûta cinq cents écus. Gondran dit à sa femme le soir de ses noces: «Tu m'as bien de l'obligation; ce n'est que pour t'épouser que je ne me suis pas fait catholique.»
Dès qu'elle fut veuve, elle vécut régulièrement, et rendit à sa belle-mère tous les devoirs imaginables. On commençoit à dire que le mari avoit plus de torts qu'elle, et que c'étoit lui qui avoit voulu qu'elle fît galanterie; elle fut plus d'un an et demi à mener la plus triste vie du monde. Elle étoit garde-malade de sa belle-mère, qui puoit d'une façon épouvantable; il ne falloit pas faire semblant de s'en apercevoir et se tenir toujours là à entendre gronder; le meilleur temps qu'elle eût, c'étoit de lire des sermons; avec cela en même temps elle faisoit faire des habits magnifiques. Elle eut cette complaisance pour faire avantager ses enfants par sa belle-mère. A vingt-six ans, elle s'avisa de commencer à apprendre à jouer du grand et du petit luth; mais cela demeura là au bout de quelque temps. Je la fus voir peu après la mort de sa belle-mère (en 1655), je la trouvai qui parloit en personne détachée des choses du monde, qui n'aime que la solitude, les livres et l'ouvrage: «Car, disoit-elle, je ne comprends pas comment on peut s'ennuyer, quand on sait faire du point d'Espagne. J'aime sur toutes choses à rêver, j'y prends le plus grand plaisir du monde; j'aime ma liberté, non pour vivre dans le libertinage, mais pour pouvoir me coucher sur mon lit quand il me plaît. N'y a-t-il pas, ajouta-t-elle, bien du plaisir à pleurer tout son soûl quand on a été quinze jours sans pleurer?» Tantôt elle regrettoit son mari, parloit contre les seconds mariages. Quelque temps après elle se mit en tête de maigrir. Pour cela, elle étoit vingt-quatre heures sans manger, buvoit du vinaigre, mangeoit des citrons et autres vilainies. Elle se joua à se faire hydropique; elle maigrit, mais elle n'a quasi plus de santé; elle est un peu cruche; il lui prend des visions de faire fermer ses fenêtres en plein midi, et de lire sur son lit avec de la bougie. Elle ne voit plus tant d'hommes et est fort mélancolique. Il est vrai qu'elle a perdu assez de procès. On dit pourtant toujours que Sainte-Croix continue à la voir, et il y en a qui disent qu'ils sont mariés, mais qu'à cause des bénéfices on n'en déclare pas le mariage. Je sais bien que Sainte-Croix a vu les sœurs de madame de Gondran quand il y a eu quelque affliction dans la famille. Cette galanterie a cessé, aujourd'hui qu'elle est logée vers le Petit-Luxembourg.
Villars de M. le prince de Conti, Villars, qu'on appelle vulgairement Villars Orondate, à cause de sa mine de héros[311], l'alla voir. Je dirai en passant que madame Pilou ne sachant ce que c'étoit qu'Orondate, l'appela Villars La Rondache; elle en a fait elle-même une plaisanterie, et on ne l'appelle quasi plus que Villars La Rondache.
La dame étoit ravie d'en être coquetée, quand madame de Gouville[312], dont il sera amplement parlé dans les Mémoires de la Régence, aussi bien que de ce Villars[313], enragée de ce qu'il s'attachoit plus à madame de Gondran qu'à elle, alla dire à madame de Villars[314] que son mari étoit épris de cette huguenote. La pauvre madame de Villars, qui étoit folle de son mari, fut trois jours sans manger; enfin il la pressa tant qu'elle lui dit ce que c'étoit. «Je ne la verrai plus,» lui dit-il. Ils se sont épousés par amour et par estime; elle est sœur de Bellefonds. Il fut quelque temps sans y aller. Elle, voyant cela, en usa fort bien, et maintenant elle s'est faite amie de madame de Gondran, et elles mangent quelquefois ensemble.
Cette Gondran voudroit fort attraper le bonhomme d'Entragues-Chantemesle, qui est outré du mariage de son fils, qui, à l'âge de vingt-deux ans, en dépit de lui, a épousé une fille de trente ans qui n'a point de bien. A la vérité elle est de bonne maison: c'est la sœur de Sourdeac de Rieux, dont il est parlé au chapitre des extravagants. Madame de Gondran a joué au vert avec lui; ils sont assez voisins; il se laissoit prendre sans vert; mais j'ai peur, car ce n'est pas un sot, qu'il ne se laisse pas prendre d'une autre façon. Elle changeroit volontiers de religion pour lui; d'Avaux est aussi de ses galants. Il a quitté madame Dalesso.
Madame de Gondran fut à Bourbon l'automne de 1659. Il y avoit là un vieux barbon de doyen des Turlutains[315] de M. le procureur-général, nommé Choppin. Cet homme, dans une compagnie où elle étoit, ayant ouï nommer madame de Gondran, dit: «Madame de Gondran?—Oui, madame de Gondran, répondit-on.—Quoi, cette belle madame de Gondran d'autrefois, dont on a tant parlé?» Quelqu'un ayant peur qu'il ne lui échappât quelque sottise, dit: «Oui, cette belle madame de Gondran elle-même, la voilà.» Ce rustre la regarde. «Ah! madame, on m'avoit dit que vous étiez si belle; je n'eusse jamais cru que c'eût été vous; mais l'âge change bien les gens.» Voilà cette femme déferrée qui ne put que lui dire: «Il est vrai, monsieur, l'âge change bien les gens.» On rompit les chiens par charité. En effet, elle n'est ni âgée ni trop changée. A Paris, comme elle vit qu'on en faisoit le conte, elle le fit elle-même, et s'en railloit la première.
Depuis, ses incommodités continuant, on lui conseilla de voir Le Large, parce que son mari avoit été bien débauché. Elle crut ce conseil et se renferma pour trois semaines; les servantes même, hors une, n'y entroient pas. Tout le monde veut que ce soit la v...... Ce dernier mois de mars 1660, elle se plaignoit fort des douleurs qu'elle sentoit dans les jointures; elle se plaignoit d'une jambe il y avoit long-temps. Au sortir de là, elle ne se pouvoit quasi soutenir; elle m'a dit: «Je ne sais si mes jambes reviendront; mais jusqu'ici je me trouve bien plus mal que je n'étois.»
Sévigny[316], qui par la faveur du coadjuteur, son parent, à qui l'abbé de Livry, Coulanges, fou de la mère, avoit voulu faire sa cour, avoit épousé cette jolie mademoiselle de Chantal, de la maison de Rabutin de Bourgogne, qui avoit cent mille écus en mariage, aujourd'hui cette madame de Sévigny dont nous avons parlé dans l'historiette de Ménage; ce Sévigny devint amoureux de madame de Gondran. Pour moi, j'eusse mieux aimé sa femme. Pour réussir en son dessein, il se met à faire la débauche avec le mari et à le mener promener. Il étoit une fois au Cours avec lui, et le chevalier de Guise se met avec eux; Gondran disoit qu'il n'y avoit point d'homme plus heureux que lui, qui étoit toujours en festin, et avec de grands seigneurs; que les gens de la cour étoient tout autrement agréables que les gens de la ville, et qu'il ne pouvoit plus souffrir les bourgeois. Le chevalier de Guise demanda à voir la belle madame de Gondran; le mari ne s'y opposa pas autrement, mais la belle-mère ne le voulut pas. M. d'Aumale, depuis M. de Reims, aujourd'hui M. de Nemours, y fut reçu: je pense que la soutane rassura la bonne femme.
Ce Sévigny n'étoit point un honnête homme, et il ruinoit sa femme, qui est une des plus aimables et des plus honnêtes personnes de Paris[317]. Elle chante, elle danse, et a l'esprit fort vif et fort agréable; elle est brusque et ne peut se tenir de dire ce qu'elle croit joli, quoique assez souvent ce soient des choses un peu gaillardes; même elle en affecte et trouve moyen de les faire venir à propos. Quelqu'un lui avoit écrit un billet et l'avoit priée de ne le montrer à personne: elle laisse passer quelques jours, puis le montra et lui dit: «Si je l'eusse couvé plus long-temps, il fût devenu poulet.»
Sévigny avoit fort peu de bien, il faisoit des marchés qu'après il rompoit. On fit séparer sa femme. Cependant, par amitié, elle s'engagea jusqu'à cinquante mille écus. Ces esprits de feu, pour l'ordinaire, n'ont pas grande cervelle. Elle disoit: «M. de Sévigny m'estime et ne m'aime point; moi je l'aime et ne l'estime point.» Ménage lui disoit: «Le plus grand malheur qui pouvoit arriver à M. de Sévigny, c'étoit de vous épouser; car tout le monde dit: Quel homme pour cette femme!»
Elle baisoit un jour Ménage comme son frère; des galants s'en étonnoient. «On baisoit comme cela, leur dit-elle, dans la primitive Eglise.» Une fois qu'il lui disoit qu'elle avoit tort d'avoir mis tant de bien sur la tête de son mari: «Pourvu, dit-elle, que je ne lui mette que cela sur la tête; patience!» Elle faisoit confidence de tout à Ménage, et lui, qui en avoit été amoureux autrefois, lui disoit: «J'ai été votre martyr, je suis à cette heure votre confesseur.—Et moi, répondit-elle, votre vierge[318].» Vassé en a été amoureux; Ménage lui demanda comment cela étoit arrivé; elle se mit à chanter une chanson que Patris fit à Gravelines pour un provincial, où il y avoit:
Et en disant cela, elle lui montra l'endroit où ils étoient assis tous deux.
Un Gascon, nommé Laeger, dont nous avons parlé dans l'historiette de la comtesse de La Suze[319], s'avisa de faire une fable qui fut crue par tout Paris; il alla débiter que l'abbé de Romilly, par jalousie, en un bal, avoit dit les plus étranges choses du monde à madame de Gondran, et avoit déchiré ses lettres en sa présence. A tout cela il n'y avoit rien de vrai; l'abbé seulement lui avoit dit chez elle qu'elle l'avoit mieux traité autrefois qu'elle ne faisoit[320]. Sévigny, pour venger la belle, vouloit donner des coups de bâton à Laeger dans une assemblée où il devoit être; mais on l'en fit avertir. Ce Laeger est un grand coquin; il fait l'homme à bonnes fortunes: il avoit une fois un portrait de la Desrulis[321], il le montroit assez volontiers, et disoit que c'étoit d'une dame de qualité. Il y eut une femme qui trouva moyen de mettre dans la boîte la reine de carreau au lieu du portrait, et en pleine table le comte de Roussy, chez qui ils étoient à la campagne, lui ayant demandé à voir ce portrait, on y trouva la reine de carreau.
Le carnaval, Sévigny emprunta les pendants d'oreille de mademoiselle de Chevreuse pour mademoiselle de La Vergne[322], et puis les porta à madame de Gondran. Deux jours après on demanda à mademoiselle de Chevreuse d'où venoit qu'elle avoit prêté ses pendants à madame de Gondran: la chose s'éclaircit, et mademoiselle de La Vergne fut obligée d'aller remercier mademoiselle de Chevreuse.
Le chevalier d'Albret, frère de Miossens, aujourd'hui le maréchal d'Albret, alloit aussi chez la belle, et lui en contoit; mais il n'avoit garde d'être si bien traité que Sévigny. Sévigny en fit des railleries dont le chevalier lui envoya faire éclaircissement par Saucour. Ils se battirent, et le chevalier le tua[323] aussi franc que Miossens avoit tué Villandry. Saint-Maigrin disoit: «Ma foi! ce chevalier d'Albret est un fort joli garçon, bien fait, bien spirituel, et qui tue fort bien le monde.» La pauvre amante disoit: «M. de Gondran et moi perdons notre meilleur ami.» Madame de Sévigny lui renvoya toutes ses lettres: on dit qu'elles parloient aussi bon françois que celles de La Roche Giffard. Pour faire le conte bon, on dit que madame de Sévigny n'ayant ni portrait ni cheveux de son mari, car il étoit enterré quand elle arriva de Bretagne[324], envoya incontinent en demander à madame de Gondran.
On conte une chose fort étrange de ce combat. Sévigny reçut une lettre de sa femme quatre jours avant qu'il se battît, par laquelle elle lui faisoit des reproches de ce qu'elle avoit appris par d'autres qu'il s'étoit battu contre un tel, qu'elle lui nommoit, et qu'il y avoit reçu un coup d'épée. Madame de La Loupe, mère de madame d'Olonne et de la maréchale de La Ferté[325], dit que quelques mois avant la mort de son premier mari, un frère qu'elle avoit lui apparut (apparemment c'étoit un songe; elle dit que non, elle, et qu'elle ne dormoit point), et qu'il lui dit: «J'ai été tué, je suis en purgatoire; mais il n'est pas fait comme vous pensez; on souffre diversement; j'ai pour punition d'errer certain temps dans la forêt des loups ici proche: votre mari me viendra trouver dans cette année.» Elle, qui aimoit tendrement ce frère, s'est promenée vingt fois bien avant dans cette forêt toute seule, pour voir si ce frère ne lui apparoîtroit point.
Madame de Sévigny ayant rencontré Saucour deux ans après dans un bal, pensa s'évanouir; une autre fois elle s'évanouit à demi pour avoir vu le chevalier d'Albret. Le printemps suivant, comme elle s'étoit allée promener à Saint-Cloud, elle aperçut Laeger dans une allée proche de la source. «Ah! dit-elle à deux officiers aux gardes qui étoient avec elle, voilà l'homme du monde que je hais le plus.—Madame, lui dirent-ils, voulez-vous qu'on le pende, qu'on le noie, qu'on l'extermine?—Non, dit-elle, il suffit qu'on le jette dans la fontaine.» En ces entrefaites, la compagnie avec laquelle Laeger étoit venu parut; elle reconnut des gens et n'osa faire affront à ce garçon devant eux. «Arrêtez, dit-elle, voilà de mes parents avec lui.» C'eût été un beau tour à elle.
Turcan est un maître des requêtes qui a été conseiller au grand conseil: cet homme a toujours été un diseur banal de fleurettes, et, à tout prendre, fort sot homme. Madame Des Etangs, sœur du président Perrot, fit autrefois ce vaudeville sur lui:
Il se maria avec la fille d'un intendant de M. de Guise; ils furent quelques années ensemble sans qu'on ouît dire qu'il y eût noise en ménage; mais à la fin elle voulut savoir si les autres hommes......, car il étoit si décrié de ce côté-là, qu'on l'appeloit vulgairement Turcan brin de vergette. Elle trouva facilement un galant, quoique médiocrement belle, et comme Turcan étoit à la campagne vers Châtellerault (il est originaire de ce pays-là[327]), un de ses amis lui écrivit qu'un cavalier d'Auvergne, nommé Canillac, visitoit fort soigneusement sa femme, et qu'on commençoit à en murmurer. Turcan revint aussitôt à Paris, et, après avoir ôté le nom de celui qui lui avoit écrit, montre la lettre à sa femme, et lui dit qu'encore qu'il n'y ajoutât point foi, il la prioit pourtant, afin d'éviter scandale, de ne voir plus ce gentilhomme. «Il n'y a rien plus aisé, lui dit-elle, il ne faut qu'en avertir les gens de céans.» Cela n'ôta pas au mari tout le soupçon qu'il pouvoit avoir. Il donna à sa femme un petit laquais qu'il avoit reconnu fidèle en d'autres rencontres, afin qu'il fût l'espion de la donzelle. Or, un jour d'été qu'il revint au logis d'assez bonne heure, il trouva ce petit laquais sur la porte, qui lui dit que madame s'étoit défait de lui, et qu'il ne savoit où elle étoit. Cela mit notre homme de si mauvaise humeur, que, pour rêver à son aise, il prend le chemin du Luxembourg seul, en habit court et à pied; il logeoit au quartier des Cordeliers. Comme il sortoit par la porte Saint-Germain, il aperçut un carrosse dont on avoit ôté fraîchement les armoiries; cela lui donna du soupçon; il le laissa pourtant passer; mais après, venant à considérer qu'il y avoit vu des femmes, et qu'elles avoient tiré le rideau, il se confirma dans son soupçon, et se mit à le suivre de loin. Ce carrosse cherchoit à se décharger de sa marchandise dans quelque église; mais par malheur il n'y en avoit pas une d'ouverte; il fallut donc aller jusqu'à la rue des Deux-Portes. Là madame Turcan et sa suivante, car c'étoient elles-mêmes, furent contraintes de descendre à la porte d'une femme de leur connoissance. A peine furent-elles descendues, que le mari en furie demanda à sa femme d'où elle venoit, et lui dit même quelque injure. Elle lui soutint effrontément qu'elle ne descendoit point de carrosse et qu'il étoit jaloux. Lui, pour la convaincre, court après ce carrosse, et ne put pourtant l'attraper que vis-à-vis de Saint-Severin; il étoit déjà entre chien et loup, de sorte que, croyant n'être point connu, il prit prétexte, en un passage si sujet aux embarras, de quereller le cocher, en lui disant qu'il l'avoit pensé rouer. Sur cela, faisant semblant de s'en vouloir plaindre à son maître, il tire le rideau et vit que c'étoit Canillac. Il en fut tellement transporté, qu'il ne put s'empêcher de lui donner un coup de poing. L'autre sortit du carrosse, et avec ses laquais eût outragé ce pauvre homme en sa personne aussi bien qu'en celle de sa femme, sans que Turcan cria au secours, et que le bourgeois s'émut aussitôt en sa faveur.
Cette femme cependant se retira chez la mère de Turcan, avec qui elle étoit fort bien, parce qu'elles n'avoient rien, à ce qu'on dit, à se reprocher l'une à l'autre, et que le fils n'était pas en bonne intelligence avec sa mère[328]. On fit une chanson sur cette aventure, à l'imitation de la grande, qui commençoit: Gérard est fort bon compagnon, etc.
CHANSON.