Paris, S. Raçon, et Cie, imp.
Furne, Jouvet et Cie, édit.
Le ciel et mon courage ne m'abandonnèrent pas dans cette circonstance (p. 151).Dorothée était si émue, qu'elle ne savait comment remercier Cardenio; et le regardant déjà comme son protecteur, elle allait se jeter à ses pieds, mais il l'en empêcha. Le curé, prenant la parole pour tous deux, loua Cardenio de sa généreuse résolution, et consola si bien Dorothée qu'il la fit consentir à venir se remettre un peu de tant de fatigues dans sa maison, où ils aviseraient tous ensemble au moyen de retrouver don Fernand. Le barbier, qui jusque-là avait écouté en silence, s'offrit avec empressement à faire tout ce qui dépendrait de lui; il leur apprit ensuite le dessein qui les avait conduits, lui et le curé, dans ces montagnes, et l'étrange folie de don Quichotte, dont ils attendaient l'écuyer, lequel n'avait guère moins besoin de traitement que son maître. Cardenio se ressouvint alors du démêlé qu'il avait eu avec notre héros, mais seulement comme d'un songe, et en le racontant il n'en put dire le sujet.
En ce moment des cris se firent entendre, et ils reconnurent la voix de Sancho, qui, ne les trouvant point à l'endroit où ils les avait laissés, les appelait à tue-tête. Tous allèrent au-devant de lui, et comme le curé lui demandait avec empressement des nouvelles de don Quichotte, Sancho répondit comment il l'avait trouvé en chemise, pâle, jaune, mourant de faim, mais soupirant toujours pour sa dame Dulcinée. Je lui ai bien dit, ajouta-t-il, qu'elle lui ordonnait de quitter ce désert pour se rendre au Toboso, où elle l'attend avec impatience; mais il m'a répondu qu'il est résolu à ne point paraître devant sa beauté, jusqu'à ce qu'il ait fait des prouesses dignes de cette faveur. En vérité, seigneurs, si cela dure plus longtemps, mon maître court grand risque de ne jamais devenir empereur, comme il s'y est engagé, ni même archevêque, ce qui est le moins qu'il puisse faire. Au nom du ciel, voyez donc promptement ce qu'il y aurait à faire pour le tirer de là.
Rassurez-vous, Sancho, dit le curé, nous l'en tirerons malgré lui; et se tournant vers Cardenio et Dorothée, il leur raconta ce qu'ils avaient imaginé pour la guérison de don Quichotte, ou tout au moins pour l'obliger de retourner dans sa maison.
Dorothée, à qui ses nouvelles espérances rendaient déjà un peu de gaieté, s'offrit à remplir le rôle de la damoiselle affligée, disant qu'elle s'en acquitterait mieux que le barbier, parce qu'elle avait justement emporté un costume de grande dame; qu'au reste il n'était pas besoin de l'instruire pour représenter ce personnage, parce qu'ayant lu beaucoup de livres de chevalerie elle en connaissait le style, et savait de quelle manière les damoiselles infortunées imploraient la protection des chevaliers errants.
A la bonne heure, madame, dit le curé; il ne s'agit plus que de se mettre à l'œuvre.
Dorothée ouvrit son paquet et en tira une jupe de très-belle étoffe et un riche mantelet de brocart vert avec un tour de perles et d'autres ajustements; quand elle s'en fut parée, elle leur parut à tous si belle, qu'ils ne se lassaient pas de l'admirer, et plaignaient don Fernand d'avoir dédaigné une si charmante personne. Mais celui qui trouvait Dorothée le plus à son goût, c'était Sancho Panza; il n'avait pas assez d'yeux pour la regarder, et il était devant elle comme en extase.
Quelle est donc cette belle dame? demanda-t-il; et que vient-elle chercher au milieu de ces montagnes?
Cette belle dame, ami Sancho, répondit le curé, c'est tout simplement l'héritière en ligne directe du grand royaume de Micomicon. Elle vient prier votre maître de la venger d'une injure que lui a faite un géant déloyal; et au bruit que fait dans toute la Guinée la valeur du fameux don Quichotte, cette princesse n'a pas craint d'entreprendre ce long voyage pour venir le chercher.
Par ma foi! s'écria Sancho transporté, voilà une heureuse quête et une heureuse trouvaille, surtout si mon maître est assez chanceux pour venger cette injure et assommer ce damné géant que vient de dire Votre Grâce. Oh! certes, il l'assommera s'il le rencontre; à moins pourtant que ce soit un fantôme, car sur ces gens-là mon maître est sans pouvoir. Seigneur licencié, lui dit-il, j'ai, entre autres choses, une grâce à vous demander: pour qu'il ne prenne pas fantaisie à mon maître de se faire archevêque, car c'est là toute ma crainte, conseillez-lui, je vous en conjure, de se marier promptement avec cette princesse, afin que n'étant plus en état de recevoir les ordres, il soit forcé de devenir empereur. Franchement, j'ai bien réfléchi là-dessus, et, tout compte fait, je trouve qu'il n'est pas bon pour moi qu'il soit archevêque, parce que je ne vaux rien pour être d'église, et que d'ailleurs ayant femme et enfants, il me faudrait songer à prendre des dispenses, afin de toucher les revenus d'une prébende, ce qui me donnerait beaucoup trop d'embarras. Le mieux est donc que mon seigneur se marie tout de suite avec cette grande dame que je ne puis pas nommer parce que j'ignore son nom.
Elle s'appelle la princesse Micomicona, dit le curé; car son royaume étant celui de Micomicon, elle doit se nommer ainsi.
En effet, reprit Sancho: j'ai vu nombre de gens qui prennent le nom du lieu de leur naissance, comme Pedro d'Alcala, Juan d'Ubeda, Diego de Valladolid; il doit en être de même en Guinée.
Sans aucun doute, Sancho, répondit le curé, et pour ce qui est du mariage de votre maître, croyez que j'y pousserai de tout mon pouvoir.
Sancho demeura fort satisfait de la promesse du curé, et le curé encore plus étonné de la simplicité de Sancho, en voyant à quel point les contagieuses folies du maître avaient pris racine dans le cerveau du serviteur.
Pendant cet entretien, Dorothée étant montée sur la mule du curé, et le barbier ayant ajusté sa fausse barbe, tous dirent à Sancho de les conduire où se trouvait don Quichotte; lui recommandant de ne pas laisser soupçonner qu'il les connût, parce que, si le chevalier venait à s'en douter seulement, l'occasion de le faire empereur serait perdue à jamais. Cardenio ne voulut point les accompagner, dans la crainte que don Quichotte ne vînt à se rappeler le démêlé qu'ils avaient eu ensemble; et le curé, ne croyant pas sa présence nécessaire, demeura également, après avoir donné quelques instructions à Dorothée, qui le pria de s'en reposer sur elle, l'assurant qu'elle suivrait exactement ce que lui avaient appris les livres de chevalerie.
La princesse Micomicona et ses deux compagnons se mirent donc en chemin. Ils eurent à peine fait trois quarts de lieue, qu'ils découvrirent au milieu d'un groupe de roches amoncelées don Quichotte, déjà habillé, mais sans armure. Sitôt que Dorothée l'aperçut et que Sancho lui eut appris que c'était là notre héros, elle hâta son palefroi, suivi de son écuyer barbu. Aussitôt celui-ci sauta à bas de sa mule, prit entre ses bras sa maîtresse, qui ayant mis pied à terre avec beaucoup d'aisance, alla se jeter aux genoux de don Quichotte; notre héros fit tous ses efforts pour la relever, mais elle, sans vouloir y consentir, lui parla de la sorte:
Je ne me relèverai point, invincible chevalier, que votre courtoisie ne m'ait octroyé un don, lequel ne tournera pas moins à la gloire de votre magnanime personne qu'à l'avantage de la plus outragée damoiselle que jamais ait éclairée le soleil. S'il est vrai que votre valeur et la force de votre bras répondent à ce qu'en publie la renommée, vous êtes tenu, par les lois de l'honneur et par la profession que vous exercez, de secourir une infortunée qui, sur le bruit de vos exploits et à la trace de votre nom célèbre, vient des extrémités de la terre chercher un remède à ses malheurs.
Je suis bien résolu, belle et noble dame, dit don Quichotte, à ne point entendre et à ne point répondre une seule parole que vous ne vous soyez relevée.
Et moi, je ne me relèverai point d'où je suis, illustre chevalier, reprit la dolente damoiselle, que vous ne m'ayez octroyé le don que j'implore de votre courtoisie.
Je vous l'octroie, Madame, dit don Quichotte, mais à une condition: c'est qu'il ne s'y trouvera rien de contraire au service de mon roi ou de mon pays, ni aux intérêts de celle qui tient mon cœur et ma liberté enchaînés.
Ce ne sera ni au préjudice ni contre l'honneur de ceux ou de celle que vous venez de nommer, répondit Dorothée.
Comme elle allait continuer, Sancho s'approcha de son maître, et lui dit à l'oreille: Par ma foi, seigneur, vous pouvez bien accorder à cette dame ce qu'elle vous demande; en vérité, ce n'est qu'une bagatelle: il s'agit tout simplement d'assommer un géant, et celle qui vous en prie est la princesse Micomicona, reine du grand royaume de Micomicon, en Éthiopie.
Qu'elle soit ce qu'il plaira à Dieu, répondit don Quichotte; je ferai ce que me dicteront ma conscience et les lois de ma profession. Puis se tournant vers Dorothée: Que Votre Beauté veuille bien se lever, Madame, lui dit-il, je vous octroie le don qu'il vous plaira de me demander.
Eh bien, chevalier sans pareil, reprit Dorothée, le don que j'implore de votre valeureuse personne, c'est qu'elle me suive sans retard où il me plaira de la mener, et qu'elle me promette de ne s'engager dans aucune autre aventure jusqu'à ce qu'elle m'ait vengé d'un traître qui, contre toutes les lois divines et humaines, a usurpé mon royaume.
Ce don, très-haute dame, je répète que je vous l'octroie, répondit don Quichotte; désormais prenez courage et chassez la tristesse qui vous accable: j'espère, avec l'aide de Dieu et la force de mon bras, vous rétablir avant peu dans la possession de vos États, en dépit de tous ceux qui prétendraient s'y opposer. Or, mettons promptement la main à l'œuvre; les bonnes actions ne doivent jamais être différées, et c'est dans le retardement qu'est le péril.
Dorothée fit tous ses efforts pour baiser les mains de don Quichotte, qui ne voulut jamais y consentir. Au contraire, il la fit relever, l'embrassa respectueusement, après quoi il dit à Sancho de bien sangler Rossinante et de lui donner ses armes. L'écuyer détacha d'un arbre l'armure de son maître, qui y était suspendue comme un trophée. Quand notre héros l'eut endossée: Maintenant, dit-il, allons, avec l'aide de Dieu, porter secours à cette grande princesse, et employons la valeur et la force que le ciel nous a données, à la faire triompher de ses ennemis.
Le barbier, qui, pendant cette cérémonie, était resté à genoux, faisait tous ses efforts pour ne pas éclater de rire ni laisser tomber sa barbe, dans la crainte de tout gâter; quand il vit le don octroyé et avec quel empressement notre héros se disposait à partir, il se releva, et, prenant la princesse d'une main tandis que don Quichotte la prenait de l'autre, tous deux la mirent sur sa mule. Le chevalier enfourcha Rossinante, le barbier sa monture, et ils se mirent en chemin.
Le pauvre Sancho les suivait à pied, et la fatigue qu'il en éprouvait lui rappelait à chaque pas la perte de son grison. Il prenait toutefois son mal en patience, voyant son maître en chemin de se faire empereur; car il ne doutait point qu'il ne se mariât avec cette princesse, et qu'il ne devînt bientôt souverain de Micomicon. Une seule chose troublait le plaisir qu'il ressentait, c'était de penser que ce royaume étant dans le pays des nègres, les gens que son maître lui donnerait à gouverner seraient Mores; mais il trouva sur-le-champ remède à cet inconvénient. Eh! qu'importe, se disait-il, que mes vassaux soient Mores? Je les ferai charrier en Espagne, où je les vendrai fort bien, et j'en tirerai du bon argent comptant, dont je pourrai acheter quelque office, afin de vivre sans souci le reste de mes jours. Me croit-on donc si maladroit, que je ne sache tirer parti des choses? faut-il tant de philosophie pour vendre vingt ou trente mille esclaves? Oh! par ma foi, je saurai bien en venir à bout; et je les rendrai blancs ou tout au moins jaunes, seraient-ils plus noirs que le diable. Plein de ces agréables pensées, Sancho cheminait si content, qu'il en oubliait le désagrément d'aller à pied.
Toute cette étrange scène, le curé et Cardenio la regardaient depuis longtemps à travers les broussailles, fort en peine de savoir comment ils pourraient se réunir au reste de la troupe; mais le curé, grand trameur d'expédients, en trouva un tout à point: avec des ciseaux qu'il portait dans un étui, il coupa la barbe à Cardenio, et lui fit prendre sa soutane et son manteau noir, se réservant seulement le pourpoint et les chausses. Sous ce nouveau costume, Cardenio était si changé, qu'il ne se serait pas reconnu lui-même. Cela fait, ils gagnèrent le grand chemin, où ils arrivèrent encore avant notre chevalier et sa suite, tant les mules avaient de peine à marcher dans ces sentiers difficiles. Dès que le curé aperçut venir don Quichotte suivi de ses compagnons, il courut à lui les bras ouverts, et le regardant fixement comme un homme qu'on cherche à reconnaître, il s'écria: Qu'il soit le bien venu, le bien trouvé, mon cher compatriote don Quichotte de la Manche, fleur de la galanterie, rempart des affligés, quintessence des chevaliers errants. En parlant ainsi, il tenait embrassée la jambe gauche de notre héros, qui, tout stupéfait d'une rencontre si imprévue, voulut mettre pied à terre quand il l'eut enfin reconnu; mais le curé l'en empêcha.
Il n'est pas convenable, lui disait don Quichotte, que je sois à cheval pendant que Votre Révérence est à pied.
Je n'y consentirai jamais, reprit le curé; que Votre Grâce reste à cheval, où elle a fait tant de merveilles! c'est assez pour moi de prendre la croupe d'une de ces mules, si ces gentilshommes veulent bien le permettre; et j'aime mieux être en votre compagnie de cette façon, que de me voir monté sur le célèbre cheval Pégase, ou sur la jument sauvage de ce fameux More Muzarrache, qui aujourd'hui encore est enchanté dans la caverne de Zulema, auprès de la grande ville de Compluto.
Vous avez raison, seigneur licencié, dit don Quichotte, et je ne m'en étais pas avisé. J'espère que madame la princesse voudra bien, pour l'amour de moi, ordonner à son écuyer de vous donner la selle de sa mule, et de se contenter de la croupe, si tant est que la bête soit accoutumée à porter double fardeau.
Assurément, répondit Dorothée, et mon écuyer n'attendra pas mes ordres pour cela; il a trop de courtoisie pour souffrir que le seigneur licencié aille à pied.
Assurément, dit le barbier; et sautant à bas de sa mule, il présenta la selle au curé, qui l'accepta sans se faire prier.
Par malheur la mule était de louage, c'est-à-dire quinteuse et mutine. Quand le barbier voulut monter en croupe, elle leva brusquement le train de derrière, et, détachant quatre ou cinq ruades, elle donna une telle secousse à notre homme, qu'il roula par terre fort rudement; et comme dans cette chute la barbe de maître Nicolas vint à se détacher, il ne trouva rien de mieux à faire que de porter vivement les deux mains à son visage, en criant de toutes ses forces que la maudite bête lui avait cassé la mâchoire.
En apercevant ce gros paquet de poils sans chair ni sang répandu: Quel miracle! s'écria don Quichotte, la mule vient de lui enlever la barbe du menton comme aurait fait un revers d'épée!
Le curé, voyant son invention en grand danger d'être découverte, se hâta de ramasser la barbe; et courant à maître Nicolas, qui continuait à pousser des cris, il lui prit la tête, et l'appuyant contre sa poitrine, il lui rajusta la barbe en un clin d'oeil, en marmottant quelques paroles qu'il dit être un charme propre à faire reprendre les barbes, comme on l'allait voir; en effet, il s'éloigna, et l'écuyer parut aussi barbu qu'auparavant. Don Quichotte, tout émerveillé de la guérison, pria le curé de lui enseigner le charme quand il en aurait le loisir, ne doutant point que sa vertu ne s'étendît beaucoup plus loin, puisqu'il était impossible que les barbes fussent enlevées de la sorte sans que la chair fût emportée du même coup, et que cependant il n'y paraissait plus. Le désordre ainsi réparé, on convint que le curé monterait seul sur la mule jusqu'à ce qu'on fût arrivé à l'hôtellerie, distante encore de deux lieues.
Le chevalier de la Triste-Figure, la princesse Micomicona et le curé étant donc à cheval, tandis que Cardenio, le barbier et Sancho les suivaient à pied, don Quichotte dit à la princesse: Que Votre Grandeur nous conduise maintenant où il lui plaira, nous la suivrons jusqu'au bout du monde.
Le curé, prenant la parole avant qu'elle eût ouvert la bouche: Madame, lui dit-il, vers quel royaume Votre Grâce veut-elle diriger ses pas? N'est-ce pas vers celui de Micomicon?
Dorothée comprit très-bien ce qu'il fallait répondre: C'est justement là, reprit-elle aussitôt.
En ce cas, Madame, dit le curé, il nous faudra passer au beau milieu de mon village; vous prendrez ensuite la route de Carthagène; là vous pourrez vous embarquer; et si vous avez un bon vent, en un peu moins de neuf années vous serez rendus aux Palus-Méotides, d'où il n'y a pas plus de cent journées de marche jusqu'au royaume de Votre Altesse.
Votre Grâce, seigneur, me semble se tromper, répondit Dorothée; j'en suis partie il n'y a pas deux ans, sans avoir jamais eu le vent bien favorable, et cependant depuis quelque temps déjà je suis en Espagne, où je n'ai pas plus tôt eu mis le pied, que le nom du fameux don Quichotte est venu frapper mon oreille; et j'en ai entendu raconter des choses si grandes, si merveilleuses, que quand même ce n'eût pas été ma première pensée, j'aurais pris soudain la résolution de confier mes intérêts à la valeur de son bras invincible.
Assez, assez, madame, s'écria don Quichotte, mettez, je vous en supplie, un terme à vos louanges: je suis ennemi de la flatterie, et quoique vous me rendiez peut-être justice, je ne saurais entendre sans rougir un discours si obligeant et des louanges si excessives. Tout ce que je puis dire, c'est que, vaillant ou non, je suis prêt à verser pour votre service jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et le temps vous le prouvera. Maintenant trouvez bon que j'apprenne du seigneur licencié ce qui l'amène seul ici, à pied, et vêtu tellement à la légère, que je ne sais que penser.
Pour vous satisfaire en peu de mots, seigneur don Quichotte, répondit le curé, il faut que vous sachiez que maître Nicolas et moi nous allions à Séville pour y toucher de l'argent qu'un de mes parents m'envoie des Indes, et la somme n'est pas si peu considérable qu'elle n'atteigne pour le moins six mille écus. En passant près d'ici, nous avons été attaqués par des voleurs, qui nous ont tout enlevé, même la barbe, si bien que maître Nicolas est contraint d'en porter une postiche. Ils ont aussi laissé nu comme la main ce jeune homme que vous voyez (il montrait Cardenio). Mais le plus curieux de l'affaire, c'est que ces brigands sont des forçats à qui un vaillant chevalier a, dit-on, donné la clef des champs, malgré la résistance de leurs gardiens. Il faut, en vérité, que ce chevalier soit un bien grand fou, ou qu'il ne vaille guère mieux que les scélérats qu'il a mis en liberté, puisqu'il ne se fait aucun scrupule de livrer les brebis à la fureur des loups; puisqu'il viole le respect dû au roi et à la justice, et se fait le protecteur des ennemis de la sûreté publique; puisqu'il prive les galères de ceux qui les font mouvoir, et remet sur le pied la Sainte-Hermandad, qui se reposait depuis longues années; puisque, enfin, il expose légèrement sa liberté et sa vie, et renonce avec impiété au salut de son âme.
Sancho avait conté l'histoire des forçats au curé, qui parlait ainsi pour voir ce que dirait don Quichotte, lequel changeait de couleur à chaque parole, et n'osait s'avouer le libérateur de ces misérables.
Voilà, ajouta le curé, les honnêtes gens qui nous ont mis dans cet état: que Dieu leur pardonne, et à celui qui a empêché qu'ils ne reçussent le juste châtiment de leurs crimes.
Le curé n'avait pas fini de parler que Sancho s'écria: Savez-vous, seigneur licencié, qui a fait ce bel exploit? eh bien, c'est mon maître! Et pourtant je n'avais cessé de lui dire de prendre garde à ce qu'il allait faire, et de lui répéter que c'était péché de rendre libres des coquins qu'on envoyait aux galères en punition de leurs méfaits.
Traître, repartit don Quichotte; est-ce aux chevaliers errants à s'enquérir si les malheureux et les opprimés qu'ils rencontrent sur leur chemin sont ainsi traités pour leurs fautes, ou si on leur fait injustice? Ils ne doivent considérer que leur misère, sans s'informer de leurs actions. Je rencontre une troupe de pauvres diables, enfilés comme les grains d'un chapelet, et je fais, pour les secourir, ce que m'ordonne le serment de la noble profession que j'exerce. Qu'a-t-on à dire à cela? Quiconque le trouve mauvais, n'a qu'à me le témoigner, et à tout autre qu'au seigneur licencié, dont j'honore et respecte le caractère, je ferai voir qu'il ne sait pas un mot de la chevalerie errante; et je suis prêt à le lui prouver l'épée à la main, à pied et à cheval, ou de toute autre manière.
En disant cela, notre héros s'affermit sur ses étriers, et enfonça son morion; car depuis le jour où les forçats l'avaient si fort maltraité, l'armet de Mambrin était resté pendu à l'arçon de sa selle.
Dorothée ne manquait pas de malice; connaissant la folie de don Quichotte, et sachant d'ailleurs que tout le monde s'en moquait, hormis Sancho Panza, elle voulut prendre sa part du divertissement:
Seigneur chevalier, lui dit-elle, que Votre Grâce se souvienne du serment qu'elle a fait de n'entreprendre aucune aventure, si pressante qu'elle puisse être, avant de m'avoir rétablie dans mes États. Calmez-vous, je vous prie, et croyez que si le seigneur licencié eût pu se douter un seul instant que les forçats devaient leur délivrance à votre bras invincible, il se serait mille fois coupé la langue plutôt que de rien dire qui vous déplût.
Je prends Dieu à témoin, ajouta le curé, que j'aurais préféré m'arracher la moustache poil à poil.
Il suffit, madame, reprit don Quichotte; je réprimerai ma juste colère, et je jure de nouveau de ne rien entreprendre que je n'aie réalisé la promesse que vous avez reçue de moi. En attendant, veuillez nous apprendre l'histoire de vos malheurs, si toutefois vous n'avez pas de secrètes raisons pour les cacher: car enfin, il faut que je sache de qui je dois vous venger, et de quel nombre d'ennemis j'aurai à tirer pour vous une éclatante et complète satisfaction.
Volontiers, répondit Dorothée; mais je crains bien de vous ennuyer par ce triste récit.
Non, non, madame, repartit don Quichotte.
En ce cas, dit Dorothée, que Vos Grâces me prêtent attention.
Aussitôt, Cardenio et le barbier s'approchèrent pour entendre ce qu'elle allait raconter; Sancho, non moins abusé que son maître sur le compte de la princesse, s'approcha aussi; Dorothée s'affermit sur sa mule pour parler plus commodément; puis après avoir toussé et pris les précautions d'un orateur au début, elle commença de la sorte:
Seigneur, vous saurez d'abord que je m'appelle... Elle s'arrêta quelques instants, parce qu'elle ne se ressouvenait plus du nom que lui avait donné le curé; celui-ci, qui vit son embarras, vint à son aide et lui dit: Il n'est pas surprenant, madame, que Votre Grandeur hésite en commençant le récit de ses malheurs; c'est l'effet ordinaire des longues disgrâces de troubler la mémoire, et celles de la princesse Micomicona ne doivent pas être médiocres, puisqu'elle a traversé tant de terres et de mers pour y chercher remède.
J'avoue, reprit Dorothée, qu'il s'est tout à coup présenté à ma mémoire des souvenirs si cruels, que je n'ai plus su ce que je disais; mais me voilà remise, et j'espère maintenant mener à bon port ma véridique histoire.
Je vous dirai donc, seigneurs, que je suis l'héritière légitime du grand royaume de Micomicon. Le roi, mon père, qui se nommait Tinacrio le Sage, était très-versé dans la science qu'on appelle magie; cette science lui fit découvrir que ma mère, la reine Xaramilla, devait mourir la première, et que lui-même la suivant de près au tombeau, je resterais orpheline. Cela, toutefois, affligeait moins mon père que la triste certitude où il était que le souverain d'une grande île située sur les confins de mon royaume, effroyable géant appelé Pandafilando de la Vue Sombre, ainsi surnommé parce qu'il regarde toujours de travers comme s'il était louche, ce qu'il ne fait que par malice et pour effrayer tout le monde; que cet effroyable géant, dis-je, me sachant orpheline, devait un jour à la tête d'une armée formidable envahir mes États et m'en dépouiller entièrement, sans me laisser un seul village où je pusse trouver asile; mais que je pourrais éviter cette disgrâce en consentant à l'épouser. Aussi mon père, qui savait bien que jamais je ne pourrais m'y résoudre, me conseilla, lorsque je verrais Pandafilando prêt à envahir ma frontière, de ne point essayer de me défendre, parce que ce serait ma perte, mais, au contraire, de lui abandonner mon royaume, afin de sauver ma vie et empêcher la ruine de mes loyaux et fidèles sujets; et il ajouta qu'en choisissant quelques-uns d'entre eux pour m'accompagner, je devais passer incontinent en Espagne, où j'étais certaine de trouver un protecteur dans la personne d'un fameux chevalier errant, connu par toute la terre pour sa force et son courage, et qui se nommait, si je m'en souviens bien, don Chicot, ou don Gigot...
Paris, S. Raçon, et Cie, imp.
Furne, Jouvet et Cie, édit.
Don Quichotte dit à la princesse: Que Votre Grandeur nous conduise où il lui plaira (p. 158).Don Quichotte, madame, s'écria Sancho; don Quichotte, autrement appelé le chevalier de la Triste-Figure.
C'est cela, dit Dorothée. Mon père ajouta que mon protecteur devait être de haute stature, maigre de visage, sec de corps, et, de plus, avoir sous l'épaule gauche, ou près de là, un signe de couleur brune, tout couvert de poil en manière de soie de sanglier.
Approche ici, mon fils Sancho, dit notre héros à son écuyer; aide-moi à me déshabiller promptement, que je sache si je suis le chevalier qu'annonce la prophétie de ce sage roi.
Que voulez-vous faire, seigneur? demanda Dorothée.
Je veux savoir, madame, répondit don Quichotte, si j'ai sur moi ce signe dont votre père a fait mention.
Il ne faut point vous déshabiller pour cela, reprit Sancho; je sais que Votre Grâce a justement au milieu du dos un signe tout semblable, et l'on assure que c'est une preuve de force.
Il suffit, dit Dorothée; entre amis on n'y regarde pas de si près, et peu importe que le signe soit à droite ou à gauche, puisque après tout c'est la même chair. Je le vois bien, mon père a touché juste en tout ce qu'il a dit; quant à moi, j'ai encore mieux rencontré, en m'adressant au seigneur don Quichotte, dont la taille et le visage sont si conformes à la prophétie paternelle, et dont la renommée est si grande, non-seulement en Espagne, mais encore dans toute la Manche, qu'à peine débarquée à Ossuna, j'ai entendu faire un tel récit de ses prouesses, qu'aussitôt mon cœur m'a dit que c'était bien le chevalier que je cherchais.
Mais comment peut-il se faire, madame, observa don Quichotte, que vous ayez débarqué à Ossuna où il n'y a point de port?
La princesse, répondit le curé, a voulu dire qu'après avoir débarqué à Malaga, le premier endroit où elle apprit de vos nouvelles fut Ossuna.
C'est ainsi que je l'entendais, seigneur, dit Dorothée.
Maintenant, reprit le curé, Votre Altesse peut poursuivre quand il lui plaira.
Je n'ai rien à dire de plus, continua Dorothée, si ce n'est que ç'a été pour moi une si haute fortune de rencontrer le seigneur don Quichotte, que je me regarde comme déjà rétablie sur le trône de mes pères, puisqu'il a eu l'extrême courtoisie de m'accorder sa protection, et de s'engager à me suivre partout où il me plaira de le mener; et certes ce sera contre le traître Pandafilando, dont il me vengera, je l'espère, en lui arrachant, avec la vie, le royaume dont il m'a si injustement dépouillée. J'oubliais de vous dire que le roi mon père m'a laissé un écrit en caractères grecs ou arabes, que je ne connais point, mais par lequel il m'ordonne de consentir à épouser le chevalier mon libérateur, si, après m'avoir rétablie dans mes États, il me demande en mariage, et de le mettre sur-le-champ en possession de mon royaume et de ma personne.
Hé bien, que t'en semble, ami Sancho? dit don Quichotte; vois-tu ce qui se passe? Ne te l'avais-je pas dit? Avons-nous des royaumes à notre disposition, et des filles de roi à épouser?
Par ma foi, il y a assez longtemps que nous les cherchons, reprit Sancho, et nargue du bâtard qui après avoir ouvert le gosier à ce Grand-fil-en-dos, n'épouserait pas incontinent madame la princesse! Peste! elle est assez jolie pour cela, et je voudrais que toutes les puces de mon lit lui ressemblassent! Là-dessus, se donnant du talon au derrière, le crédule écuyer fit deux sauts en l'air en signe de grande allégresse; puis s'allant mettre à genoux devant Dorothée, il lui demanda sa main à baiser afin de lui prouver que désormais il la regardait comme sa légitime souveraine.
Il eût fallu être aussi peu sage que le maître et le valet pour ne pas rire de la folie de l'un et de la simplicité de l'autre. Dorothée donna à Sancho sa main à baiser, lui promettant de le faire grand seigneur dès qu'elle serait rétablie dans ses États, et Sancho l'en remercia par un compliment si extravagant, que chacun se mit à rire de plus belle.
Voilà, reprit Dorothée, la fidèle histoire de mes malheurs; je n'ai rien à y ajouter, si ce n'est que de tous ceux de mes sujets qui m'ont accompagnée il ne m'est resté que ce bon écuyer barbu, les autres ayant péri dans une grande tempête en vue du port; ce fidèle compagnon et moi, nous avons seuls échappé par un de ces miracles qui font croire que le ciel nous réserve pour quelque grande aventure.
Elle est toute trouvée, madame, dit don Quichotte: je confirme le don que je vous ai octroyé; et je jure encore une fois de vous suivre jusqu'au bout du monde, et de ne prendre aucun repos que je n'aie rencontré votre cruel ennemi, dont je prétends, avec le secours du ciel et par la force de mon bras, trancher la tête superbe, fût-il aussi vaillant que le dieu Mars. Mais après vous avoir remise en possession de votre royaume, je vous laisserai la libre disposition de votre personne, car tant que mon cœur et ma volonté seront assujettis aux lois de celle... Je m'arrête en songeant qu'il m'est impossible de penser à me marier, fût-ce avec le phénix.
Sancho se trouva si choqué des dernières paroles de son maître, qu'il s'écria plein de courroux: Je jure Dieu et je jure diable, seigneur don Quichotte, que Votre Grâce n'a pas le sens commun! comment se peut-il que vous hésitiez à épouser une si grande princesse que celle-là? Croyez-vous donc que de semblables fortunes viendront se présenter à tout bout de champ? Est-ce que par hasard madame Dulcinée vous semblerait plus belle? Par ma foi, il s'en faut de plus de moitié qu'elle soit digne de lui dénouer les cordons de ses souliers! C'est bien par ce chemin-là que j'attraperai le comté que vous m'avez promis tant de fois, et que j'attends encore. Mariez-vous! mariez-vous! prenez-moi ce royaume qui vous tombe dans la main; puis quand vous serez roi, faites-moi marquis ou gouverneur, et que Satan emporte le reste.
En entendant de tels blasphèmes contre sa Dulcinée, don Quichotte, sans dire gare, leva sa lance, et en déchargea sur les reins de l'indiscret écuyer deux coups tels, qu'il le jeta par terre, et sans Dorothée, qui lui criait de s'arrêter, il l'aurait tué sur la place. Quand il se fut un peu calmé: Pensez-vous, rustre mal appris, lui dit-il, que notre unique occupation à tous deux soit, vous de faire toujours des sottises et moi de vous les pardonner sans cesse? N'y comptez pas, misérable excommunié, car tu dois l'être pour avoir osé mal parler de la sans pareille Dulcinée. Ignorez-vous, vaurien, maraud, bélître, que sans la valeur qu'elle prête à mon bras, je suis incapable de venir à bout d'un enfant? Dites-moi un peu, langue de vipère, qui a conquis ce royaume, qui a coupé la tête à ce géant, qui vous a fait marquis ou gouverneur, car je tiens tout cela pour accompli, si ce n'est Dulcinée elle-même, qui s'est servie de mon bras pour exécuter ces grandes choses? Sachez que c'est elle qui combat en moi et qui remporte toutes mes victoires, comme moi je vis et je respire en elle! Il faut que vous soyez bien ingrat! A l'instant même où l'on vous tire de la poussière pour vous élever au rang des plus grands seigneurs, vous ne craignez pas de dire du mal de ceux qui vous comblent d'honneurs et de richesses.
Tout maltraité qu'il était, Sancho entendait fort bien ce que disait son maître; mais pour y répondre il voulait être en lieu de sûreté. Se levant de son mieux, il alla d'abord se réfugier derrière le palefroi de Dorothée et de là apostrophant don Quichotte: Or çà, seigneur, lui dit-il, si Votre Grâce est très-décidée à ne point épouser madame la princesse, son royaume ne sera pas à votre disposition; eh bien, cela étant, quelle récompense aurez-vous à me donner? Voilà ce dont je me plains. Mariez-vous avec cette reine, pendant que vous l'avez là comme tombée du ciel; ce sera toujours autant de pris, après quoi vous pourrez retourner à votre Dulcinée; car il me semble qu'il doit s'être trouvé dans le monde des rois qui, outre leur femme, ont eu des maîtresses. Quant à leur beauté, je ne m'en mêle pas; à vrai dire, cependant, je les trouve fort belles l'une et l'autre, quoique je n'aie jamais vu madame Dulcinée.
Comment, traître, tu ne l'as jamais vue! reprit don Quichotte; ne viens-tu pas de m'apporter un message de sa part?
Je veux dire que je ne l'ai pas assez vue pour remarquer toute sa beauté, repartit Sancho; mais en bloc je l'ai trouvée fort belle.
Je te pardonne, reprit don Quichotte; pardonne-moi aussi le déplaisir que je t'ai causé; l'homme n'est pas toujours maître de son premier mouvement.
Je le sens bien, repartit Sancho; et l'envie de parler est en moi un premier mouvement auquel je ne puis résister: il faut toujours que je dise au moins une fois ce qui me vient sur le bout de la langue.
D'accord, dit don Quichotte; mais prends garde à l'avenir de quelle manière tu parleras; tant va la cruche à l'eau..... Je ne t'en dis pas davantage.....
Dieu est dans le ciel qui voit les tricheries, répliqua Sancho; eh bien, il jugera qui de nous deux l'offense le plus, ou moi en parlant tout de travers, ou Votre Seigneurie en n'agissant pas mieux.
C'est assez, dit Dorothée; Sancho, allez baiser la main de votre seigneur, demandez-lui pardon, et soyez plus circonspect à l'avenir. Surtout ne parlez jamais mal de cette dame du Toboso, que je ne connais point, mais que je serais heureuse de servir, puisque le grand don Quichotte la vénère: ayez confiance en Dieu, et vous ne manquerez point de récompense.
Sancho s'en alla tête baissée demander la main à son maître, qui la lui donna avec beaucoup de gravité; après quoi, don Quichotte le prenant à part lui dit de le suivre, parce qu'il avait des questions de haute importance à lui adresser.
Tous deux prirent les devants; et quand ils furent assez éloignés: Ami Sancho, dit don Quichotte, depuis ton retour, je n'ai pas trouvé occasion de t'entretenir touchant ton ambassade; mais à présent que nous sommes seuls, dis-moi exactement ce qui s'est passé, et raconte-moi toutes les particularités que j'ai besoin de savoir.
Que Votre Grâce demande ce qu'il lui plaira, répondit Sancho, tout sortira de ma bouche comme cela est entré par mon oreille; seulement, à l'avenir ne soyez pas si vindicatif.
Pourquoi dis-tu cela? demanda don Quichotte.
Je dis cela, répondit Sancho, parce que ces coups de bâton de tout à l'heure me viennent de la querelle que vous m'avez faite à propos des forçats, et non de ce que j'ai dit contre madame Dulcinée, que j'honore et révère comme une relique, encore qu'elle ne serait pas bonne à en faire, mais parce que c'est un bien qui est à Votre Grâce.
Laisse là ton discours, il me chagrine, repartit don Quichotte; je t'ai pardonné tout à l'heure, mais tu connais le proverbe: A péché nouveau, nouvelle pénitence.
Comme ils en étaient là, ils virent venir à eux, assis sur un âne, un homme qu'ils prirent d'abord pour un Bohémien. Sancho, qui depuis la perte de son grison n'en apercevait pas un seul que le cœur ne lui bondît, n'eut pas plus tôt aperçu celui qui le montait, qu'il reconnut Ginez de Passamont, comme c'était lui en effet. Le drôle avait pris le costume des Bohémiens, dont il possédait parfaitement la langue, et pour vendre l'âne il l'avait aussi déguisé. Mais bon sang ne peut mentir, et du même coup Sancho reconnut la monture et le cavalier, à qui il cria: Ah! voleur de Ginésille, rends-moi mon bien, rends-moi mon lit de repos; rends-moi mon âne, tout mon plaisir et toute ma joie; décampe, brigand; rends-moi ce qui m'appartient.
Peu de paroles suffisent à qui comprend à demi-mot; dès le premier, Ginez sauta à terre et disparut en un clin d'œil. Sancho courut à son âne, et l'embrassant avec tendresse: Comment t'es-tu porté, mon fils, lui dit-il, mon cher compagnon, mon fidèle ami? et il le baisait, le choyait comme quelqu'un qu'on aime tendrement. A cela l'âne ne répondait rien, et se laissait caresser sans bouger. Toute la compagnie étant survenue, chacun félicita Sancho d'avoir retrouvé son grison; et don Quichotte, pour récompenser un si bon naturel, confirma la promesse qu'il avait faite de lui donner trois ânons.
Pendant que notre chevalier et son écuyer s'étaient écartés pour s'entretenir, le curé complimentait Dorothée: Madame, lui dit-il, l'histoire que vous avez composée est vraiment fort ingénieuse; j'admire avec quelle facilité vous avez employé les termes de chevalerie, et combien vous avez su dire de choses en peu de paroles.
J'ai assez feuilleté les romans pour en connaître le style, répondit Dorothée; mais la géographie m'est moins familière, et j'ai été dire assez mal à propos que j'avais débarqué à Ossuna.
Cela n'a rien gâté, madame, répliqua le curé, et le petit correctif que j'y ai apporté a tout remis en place. Mais n'admirez-vous pas la crédulité de ce pauvre gentilhomme, qui accueille si facilement tous ces mensonges, par cela seulement qu'ils ressemblent aux extravagances des romans de chevalerie?
Je crois, dit Cardenio, qu'on ne saurait forger de fables si déraisonnables et si éloignées de la vérité, qu'il n'y ajoutât foi.
Ce qu'il y a de plus étonnant, continua le curé, c'est qu'à part le chapitre de la chevalerie, il n'y a point de sujet sur lequel il ne montre un jugement sain et un goût délicat; en sorte que, pourvu qu'on ne touche point à la corde sensible, il n'y a personne qui ne le juge homme d'esprit fin et de droite raison.
Tandis que Dorothée et le curé s'entretenaient de la sorte, don Quichotte reprenait la conversation interrompue par Ginez. Ami Sancho, faisons la paix, lui dit-il, jetons au vent le souvenir de nos querelles, et raconte-moi maintenant sans garder dépit ni rancune, où, quand et comment tu as trouvé Dulcinée. Que faisait-elle? que lui as-tu dit? que t'a-t-elle répondu? quelle mine fit-elle à la lecture de ma lettre? qui te l'avait transcrite? enfin raconte-moi tout, sans rien retrancher ni rien ajouter dans le dessein de m'être agréable; car il m'importe de savoir exactement ce qui s'est passé.
Seigneur, répondit Sancho, s'il faut dire la vérité, personne ne m'a transcrit de lettre, car je n'en ai point emporté.
En effet, dit don Quichotte, deux jours après ton départ je trouvai le livre de poche, ce qui me mit fort en peine; j'avais toujours cru que tu reviendrais le chercher.
Je l'aurais fait aussi, si je n'eusse pas su la lettre par cœur, reprit Sancho; mais l'ayant apprise pendant que vous me la lisiez, je la répétai mot pour mot à un sacristain qui me la transcrivit, et il la trouva si bonne, qu'il jura n'en avoir jamais rencontré de semblable en toute sa vie, bien qu'il eût vu force billets d'enterrement.
La sais-tu encore? dit don Quichotte.
Non, seigneur, répondit Sancho; quand une fois je la vis écrite, je me mis à l'oublier, si quelque chose m'en est resté dans la mémoire, c'est le commencement, la souterraine, je veux dire la souveraine dame, et la fin, à vous jusqu'à la mort, le chevalier de la Triste-Figure; entre tout cela j'avais mis plus de trois cents âmes, beaux yeux et m'amours.
Tout va bien jusqu'ici, dit don Quichotte; poursuivons. Que faisait cet astre de beauté quand tu parus en sa présence? A coup sûr tu l'auras trouvé enfilant un collier de perles, ou brodant quelque riche écharpe pour le chevalier son esclave?
Je l'ai trouvé vannant deux setiers de blé dans sa basse-cour, répondit Sancho.
Hé bien, dit don Quichotte, sois assuré que, touché par ses belles mains, chaque grain de blé se convertissait en diamant; et si tu y as fait attention, ce blé devait être du pur froment, bien lourd et bien brun?
Ce n'était que du seigle blond, répondit Sancho.
Vanné par ses mains, ce seigle aura fait le plus beau et le meilleur pain du monde! dit don Quichotte;... mais passons outre. Quand tu lui rendis ma lettre, elle dut certainement la couvrir de baisers et témoigner une grande joie? Que fit-elle, enfin?
Quand je lui présentai votre lettre, répondit Sancho, son van était plein, et elle le remuait de la bonne façon, si bien qu'elle me dit: Ami, mettez cette lettre sur ce sac, je ne puis la lire que je n'aie achevé de vanner tout ce qui est là.
Charmante discrétion, dit don Quichotte; sans doute elle voulait être seule pour lire ma lettre et la savourer à loisir. Pendant qu'elle dépêchait sa besogne, quelles questions te faisait-elle? Que lui répondis-tu? Achève, ne me cache rien, et satisfais mon impatience.
Elle ne me demanda rien reprit Sancho; mais moi, je lui appris de quelle manière je vous avais laissé dans ces montagnes, faisant pénitence à son service, nu de la ceinture en bas comme un vrai sauvage, dormant sur la terre, ne mangeant pain sur nappe, ne vous peignant jamais la barbe, pleurant comme un veau, et maudissant votre fortune.
Tu as mal fait de dire que je maudissais ma fortune, dit don Quichotte, parce qu'au contraire je la bénis, et je la bénirai tous les jours de ma vie, pour m'avoir rendu digne d'aimer une aussi grande dame que Dulcinée du Toboso.
Oh! par ma foi, elle est très-grande, repartit Sancho: elle a au moins un demi-pied de plus que moi.
Hé quoi! demanda don Quichotte, t'es-tu donc mesuré avec elle, pour en parler ainsi?
Je me suis mesuré avec elle en lui aidant à mettre un sac de blé sur son âne, répondit Sancho: nous nous trouvâmes alors si près l'un de l'autre, que je vis bien qu'elle était plus haute que moi de toute la tête.
N'est-il pas vrai, dit don Quichotte, que cette noble taille est accompagnée d'un million de grâces, tant de l'esprit que du corps? Au moins tu conviendras d'une chose: en approchant d'elle, tu dus sentir une merveilleuse odeur, un agréable composé des plus excellents parfums, un je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer, une vapeur délicieuse, une exhalaison qui t'embaumait, comme si tu avais été dans la boutique du plus élégant parfumeur?
Tout ce que je puis vous dire, répondit Sancho, c'est que je sentis une certaine odeur qui approchait de celle du bouc; mais sans doute elle avait chaud, car elle suait à grosses gouttes.
Tu te trompes, dit don Quichotte: c'est que tu étais enrhumé du cerveau ou que tu sentais toi-même. Je sais, Dieu merci, ce que doit sentir cette rose épanouie, ce lis des champs, cet ambre dissous.
A cela je n'ai rien à répondre, repartit Sancho; bien souvent il sort de moi l'odeur que je sentais; mais en ce moment je me figurai qu'elle sortait de la Seigneurie de madame Dulcinée: au reste, il n'y a là rien d'étonnant; un diable ressemble à l'autre.
Eh bien, maintenant qu'elle a fini de cribler son froment, et qu'elle l'a envoyé au moulin, que fit-elle en lisant ma lettre? demanda don Quichotte.
Votre lettre, elle ne la lut point, répondit Sancho, ne sachant, m'a-t-elle dit, ni lire ni écrire; au contraire, elle la déchira en mille morceaux, ajoutant que personne ne devait connaître ses secrets; qu'il suffisait de ce que je lui avais raconté de vive voix, touchant l'amour que vous lui portez, et la pénitence que vous faisiez à son intention. Finalement, elle me commanda de dire à Votre Grâce qu'elle lui baise bien les deux mains, et qu'elle a plus d'envie de vous voir que de vous écrire; qu'ainsi elle vous supplie et vous ordonne humblement, aussitôt la présente reçue, de sortir de ces rochers sans faire plus de folies, et de prendre sur-le-champ le chemin du Toboso, à moins qu'une affaire plus importante ne vous en empêche, car elle brûle de vous revoir. Elle faillit mourir de rire quand je lui contai que vous aviez pris le surnom de chevalier de la Triste-Figure. Je lui demandai si le Biscaïen était venu la trouver; elle me répondit que oui, et m'assura que c'était un fort galant homme. Quant aux forçats, elle me dit n'en avoir encore vu aucun.
Maintenant, dis-moi, continua don Quichotte, quand tu pris congé d'elle, quel bijou te remit-on de sa part pour les bonnes nouvelles que tu lui portais de son chevalier? car entre les chevaliers errants et leurs dames, il est d'usage de donner quelque riche bague aux écuyers en récompense de leurs messages.
J'en approuve fort la coutume, répondit Sancho; mais cela sans doute ne se pratiquait qu'au temps passé: à présent on se contente de leur donner un morceau de pain et de fromage; voilà du moins tout ce que madame Dulcinée m'a jeté par-dessus le mur de la basse-cour, quand je m'en allai; à telles enseignes que c'était du fromage de brebis.
Oh! elle est extrêmement libérale, reprit don Quichotte; et si elle ne t'a pas fait don de quelque diamant, c'est qu'elle n'en avait pas sur elle en ce moment; mais je la verrai, et tout s'arrangera. Sais-tu, Sancho, ce qui m'étonne? c'est qu'il semble, en vérité, que tu aies voyagé par les airs; à peine as-tu mis trois jours pour aller et revenir d'ici au Toboso, et pourtant il y a trente bonnes lieues; aussi cela me fait penser que le sage enchanteur qui prend soin de mes affaires et qui est mon ami, car je dois en avoir un, sous peine de ne pas être un véritable chevalier errant, t'aura aidé dans ta course, sans que tu t'en sois aperçu. En effet, il y a de ces enchanteurs qui prennent tout endormi dans son lit un chevalier, lequel, sans qu'il s'en doute, se trouve le lendemain à deux ou trois mille lieues de l'endroit où il était la veille; et c'est là ce qui explique comment les chevaliers peuvent se porter secours les uns aux autres, comme ils le font à toute heure. Ainsi, l'un d'eux est dans les montagnes d'Arménie, à combattre quelque andriague, ou n'importe quel monstre qui le met en danger de perdre la vie; eh bien, au moment où il y pense le moins, il voit arriver sur un nuage, ou dans un char de feu, un de ses amis qu'il croyait en Angleterre, et qui vient le tirer du péril où il allait succomber; puis le soir, ce même chevalier se retrouve chez lui frais et dispos, assis à table et soupant fort à son aise, comme s'il revenait de la promenade. Tout cela, ami Sancho, se fait par la science et l'adresse de ces sages enchanteurs qui veillent sur nous. Ne t'étonne donc plus d'avoir mis si peu de temps dans ton voyage; tu auras sans doute été mené de la sorte.
Je le croirais volontiers, répondit Sancho, car Rossinante détalait comme l'âne d'un Bohême; on eut dit qu'il avait du vif-argent par tout le corps[48].
Du vif-argent! repartit don Quichotte; c'était plutôt une légion de ces démons qui nous font cheminer tant qu'ils veulent, sans ressentir eux-mêmes la moindre fatigue. Mais revenons à nos affaires. Dis-moi, Sancho, que faut-il que je fasse, touchant l'ordre que me donne Dulcinée d'aller la trouver? car, quoique je sois obligé de lui obéir ponctuellement, et que ce soit mon plus vif désir, j'ai des engagements avec la princesse; les lois de la chevalerie m'ordonnent de tenir ma parole et de préférer le devoir à mon plaisir. D'une part, j'éprouve un ardent désir de revoir ma dame, de l'autre, ma parole engagée et la gloire me retiennent; cela réuni m'embarrasse extrêmement. Mais je crois avoir trouvé le moyen de tout concilier: sans perdre de temps, je vais me mettre à la recherche de ce géant; en arrivant, je lui coupe la tête, je rétablis la princesse sur son trône et lui rends ses États; cela fait, je repars à l'instant, et reviens trouver cet astre qui illumine mes sens et à qui je donnerai des excuses si légitimes, qu'elle me saura gré de mon retardement, voyant qu'il tourne au profit de sa gloire et de sa renommée, car toute celle que j'ai déjà acquise, toute celle que j'acquiers chaque jour, et que j'acquerrai à l'avenir, me vient de l'honneur insigne que j'ai d'être son esclave.
Aïe! aïe! c'est toujours la même note, reprit Sancho. Comment, seigneur, vous voudriez faire tout ce chemin-là pour rien, et laisser perdre l'occasion d'un mariage qui vous apporte un royaume; mais un royaume qui, à ce que j'ai entendu dire, a plus de vingt mille lieues de tour, qui regorge de toutes les choses nécessaires à la vie, et qui est à lui tout seul plus grand que la Castille et le Portugal réunis! En vérité, vous devriez mourir de honte des choses que vous dites. Croyez-moi, épousez la princesse au premier village où il y aura un curé; sinon voici le seigneur licencié qui en fera l'office à merveille. Je suis déjà assez vieux pour donner des conseils, et celui que je vous donne, un autre le prendrait sans se faire prier. Votre Grâce ignore-t-elle que passereau dans la main vaut mieux que grue qui vole; et que lorsqu'on vous présente l'anneau, il faut tendre le doigt?
Je vois bien, Sancho, reprit don Quichotte, que si tu me conseilles si fort de me marier, c'est pour que je sois bientôt roi afin de te donner les récompenses que je t'ai promises. Mais apprends que sans cela j'ai un sûr moyen de te satisfaire; c'est de mettre dans mes conditions, avant d'entrer au combat, que si j'en sors vainqueur, on me donnera une partie du royaume, pour en disposer comme il me plaira; et quand j'en serai maître, à qui penses-tu que j'en fasse don, si ce n'est à toi?
A la bonne heure, répondit Sancho; mais surtout que Votre Grâce n'oublie pas de choisir le côté qui avoisine la mer, afin que si le pays ne me plaît pas, je puisse embarquer mes vassaux nègres, et en faire ce que je me disais tantôt. Ainsi, pour l'heure, laissez là madame Dulcinée, afin de courir assommer ce géant, et achevons promptement cette affaire; je ne saurais m'ôter de la tête qu'elle sera honorable et de grand profit.