PARIS.—IMPRIMERIE SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1
D'une fenêtre de son palais d'où l'on dominait le cours du Mançanarès, un de ces mélancoliques souverains qui régnèrent sur l'Espagne pendant plus d'un siècle, Philippe III, promenait ses regards sur la plaine aride et désolée qui entoure Madrid. En ce moment un jeune homme, qu'à son manteau rapiécé on reconnaissait aisément pour un de ces pauvres étudiants si nombreux alors dans les grandes villes, suivait le bord du fleuve un livre à la main. On le voyait à chaque pas interrompre sa lecture, gesticuler, se frapper le front, puis laisser échapper de longs éclats de rire. Philippe observait cette pantomime: Assurément cet homme est fou, s'écria-t-il; ou bien il lit Don Quichotte. Un page, dépêché tout exprès, revint bientôt confirmer ce que le roi avait soupçonné; en effet, l'étudiant lisait Don Quichotte.
L'auteur de ce livre immortel qui provoquait si fort l'hilarité de ses contemporains, comme il excitera celle de bien d'autres générations, Miguel de Cervantes Saavedra, naquit le 9 octobre 1547 à Alcala de Hénarès, petite ville des environs de Madrid. De même que pour Homère, plusieurs villes[137] se disputèrent après sa mort l'honneur de l'avoir vu naître; mais un registre baptistaire, récemment découvert dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, a mis fin à ces prétentions en fournissant la preuve authentique que Alcala de Hénarès avait été son berceau. Sa famille, originaire des Asturies, était venue s'établir en Castille. Dès le treizième siècle, le nom de Cervantes figure parmi les vainqueurs de Séville, alors que le saint roi Ferdinand chassait les Mores de cette noble cité. Il y eut des Cervantes parmi les conquérants du nouveau monde. Dans les premières années du quatorzième siècle, un Cervantes était corrégidor d'Ossuna. Son fils, Rodrigo Cervantes, épousa, vers 1540, une noble dame, doña Leonor Cortinas, qui lui donna deux filles, Andrea et Luisa, puis deux fils, Rodrigo et Miguel. Ce dernier est l'homme, aussi grand que malheureux, dont nous allons esquisser la vie.
On ne sait rien sur les premières années de Cervantes. Seulement, par une allusion qu'il fait à son enfance[138], nous savons qu'une instinctive curiosité et un vif désir de s'instruire lui faisaient ramasser pour le lire jusqu'au moindre chiffon de papier. Il nous apprend encore que son goût pour le théâtre se développa en voyant jouer le fameux Lope de Rueda, acteur et poëte tout à la fois. On croit que le jeune Cervantes fit ses premières études à Alcala, sa ville natale, et qu'ensuite il fut envoyé à Salamanque, qui était alors la plus célèbre université de l'Espagne. Il y resta deux ans et habita une rue qu'on appelle encore la rue des Mores (calle de los Moros).
Plus tard, nous retrouvons Cervantes à Madrid chez l'humaniste Lopez de Hoyos. Ce Lopez, chargé par l'Ayuntamiento (municipalité) de Madrid de la composition des allégories et devises en vers qui devaient orner le catafalque de la reine Élisabeth de Valois dans la cérémonie des funérailles qu'on lui préparait, se fait aider par quelques-uns de ses élèves. Cervantes, qu'il appelle son disciple bien-aimé, figure au premier rang. Aussi, dans la relation des obsèques de la reine, que Lopez publia peu après, le mentionne-t-il avec éloge comme auteur d'une épitaphe en forme de sonnet, et surtout d'une élégie où le jeune poëte prenait la parole au nom de tous ses camarades. Encouragé par ce premier succès, Cervantes composa un petit poëme pastoral appelé Filena, puis quelques sonnets et romances qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Tels furent ses débuts dans la poésie.
Sans une circonstance fortuite, Cervantes restait peut-être toute sa vie voué au culte des Muses. Mais un drame mystérieux s'était accompli dans le sombre palais de l'Escurial. L'héritier du trône, l'infant don Carlos, fils de Philippe II, venait d'y mourir, précédant de deux mois seulement dans la tombe la reine Élisabeth de Valois. Le pontife qui occupait alors la chaire de Saint-Pierre, le pape Pie V, fit choix d'un fils du duc d'Atri, le cardinal Aquaviva, pour l'envoyer en Espagne, en qualité de légat extraordinaire, porter au roi ses compliments de condoléance sur ce double événement. Mais Philippe avait impérieusement défendu qu'on lui parlât jamais de son fils. Il accueillit très-froidement le légat, qui ne tarda pas à recevoir ses passe-ports avec ordre de quitter la Péninsule. Dans son court séjour à Madrid, ce prince de l'Église voulut voir le jeune poëte qui s'était distingué par cette touchante élégie sur la mort de la reine. Cervantes lui fut présenté et eut le bonheur de lui plaire. Le cardinal désirait se l'attacher en qualité de secrétaire ou de valet de chambre (camarero). La tentation était grande pour un esprit aventureux comme celui de Cervantes: il accepta avec empressement, et bientôt il fut en route pour l'Italie. A cette époque, un jeune gentilhomme ne croyait pas déroger en se mettant au service de la pourpre romaine, assuré qu'il était d'obtenir quelque bonne prébende.
A la suite de son puissant patron, Cervantes traversa la riche Huerta de Valence; il put contempler l'imposante Barcelone, qu'il appelle la ville de la courtoisie, le rendez-vous des étrangers, et pour laquelle il conserva un enthousiasme qui ne s'est jamais affaibli. Les provinces méridionales de la France, le Languedoc et la Provence surtout, le frappèrent vivement, et quand, plus tard, Cervantes, revenu dans sa patrie, publia le poëme de Galatée, on put voir par le charme et la fraîcheur des descriptions combien les impressions du jeune voyageur avaient été vives et profondes.
Arrivé dans la ville éternelle, Cervantes en visita les musées, en étudia les ruines, en admira les monuments; mais une fois sa curiosité satisfaite, après quinze mois passés à Rome, ne se sentant aucune vocation pour l'Église, il quitta l'antichambre du cardinal et courut s'enrôler dans les troupes espagnoles. Ce fut dans la compagnie de don Diego de Urbina qu'il fit sa première campagne et l'apprentissage de son nouveau métier. Il avait alors vingt-deux ans.
Le moment était propice. La grande querelle de l'Islamisme et de la Croix venait de se rallumer. Une ligue sainte unissait le pape, Venise et l'Espagne. Sous les ordres de don Juan d'Autriche, le vainqueur des Mores dans les monts Alpujarras, une puissante flotte avait pris la mer. Longtemps cherchés sans succès, les Turcs furent enfin rencontrés par les chrétiens au fond du golfe de Lépante (7 octobre 1571). L'action, engagée au milieu du jour, se termina par une des plus signalées victoires dont l'histoire fasse mention. La galère sur laquelle était embarqué Cervantes, appelée la Marquesa, chargée d'attaquer la Capitane d'Alexandrie, s'en empara ainsi que du grand étendard d'Égypte, et tua cinq cents hommes à l'ennemi. Quoique malade de la fièvre, placé, sur ses vives instances, au poste le plus périlleux avec douze soldats d'élite, Cervantes montra une grande intrépidité, et, malgré deux coups d'arquebuse dans la poitrine et un troisième qui le priva toute sa vie de l'usage de la main gauche, il ne voulut quitter son poste qu'après la fuite des infidèles. Fier d'avoir pris part à cette grande bataille qu'il appelle en maint endroit de ses écrits «la plus glorieuse qu'aient vue les siècles passés et que verront les siècles à venir,» il montra depuis lors avec un légitime orgueil les cicatrices qu'il portait «comme autant d'étoiles faites pour guider les autres au ciel de l'honneur.»
Une expédition contre Tunis qui suivit de près, et à laquelle il prit part avec son frère Rodrigo, lui fournit une nouvelle occasion de se distinguer dans les rangs de cette célèbre infanterie espagnole (tercios) qui, selon l'expression d'un historien, faisait trembler la terre sous ses mousquets.
L'hôpital de Messine le reçut brisé des suites de ces deux campagnes; il y resta languissant près de neuf mois. Enfin, guéri de ses blessures, il sollicita et obtint un congé. Muni des plus hautes attestations sur son intelligence et sa valeur, Cervantes s'embarque dans la rade de Naples sur la frégate el Sol, et plein d'espoir d'embrasser sa famille dont il était séparé depuis sept ans, il fait voile vers l'Espagne en compagnie de son frère Rodrigo, du général d'artillerie Carillo de Quesada, gouverneur de la Goulette, et d'autres militaires qui retournaient dans leur patrie. Mais le sort en ordonna autrement, et les plus cruelles épreuves l'attendaient. Le 26 septembre 1575, le bâtiment que montait Cervantes fut rencontré, à la hauteur des îles Baléares, par une escadrille barbaresque aux ordres du farouche renégat arnaute Dali-Mami. Le combat s'engage, et après une résistance désespérée la frégate espagnole, forcée de se rendre, est conduite en triomphe dans le port d'Alger.
Dans la répartition du butin, Cervantes était tombé au pouvoir de Dali-Mami. En dépouillant son prisonnier, cet homme non moins avare que cruel, avait trouvé les lettres de recommandation données au brave soldat: convaincu qu'il tenait entre ses mains un personnage important dont il pouvait tirer une forte rançon, il commença par le faire charger de chaînes et l'accabla des plus mauvais traitements.
C'est alors que dut se manifester chez Cervantes cet héroïsme de la patience, «cette seconde valeur de l'homme, dit Solis[139], peut-être plus grande que la première.» Notre but n'est pas de raconter ici toutes les phases de son séjour parmi les barbares. Des tentatives qu'il fit pour briser ses fers, l'une échoua par la trahison d'un More auquel il s'était confié, les autres par la grandeur des obstacles ou la défaillance de quelques-uns de ses compagnons d'infortune. Lui-même nous a fait le récit de ses cruelles angoisses dans la nouvelle du Captif[140]. Qu'il nous suffise de dire qu'après cinq ans du plus horrible esclavage, menacé à tout instant de la mort et l'écartant chaque fois à force de courage et de sang-froid, Cervantes, dont la captivité, signalée par les incidents les plus romanesques, fournirait à lui seul, dit un historien contemporain[141], la matière d'un volume, fut racheté par les soins et l'intercession des Frères de la Merci, qui s'imposèrent les plus grand sacrifices pour un tel prisonnier. Enfin, devenu libre en octobre 1580, il quitta cette terre maudite et fit voile pour l'Espagne, où, en abordant, il dut goûter l'une des plus grandes joies qu'il soit donné à l'homme d'éprouver: «celle de recouvrer la liberté et de revoir son pays.» Ainsi fut conservé au monde un des plus nobles cœurs qui aient honoré l'humanité, et aux lettres le rare génie auquel elles allaient devoir une éternelle illustration.
Revenu dans cette patrie qu'il avait désespéré de revoir jamais, Cervantes se trouvait sans ressources; son père était mort et sa mère avait, pour aider à sa délivrance, engagé le peu de bien qui lui restait. Il reprit donc le mousquet de soldat et fit avec son frère Rodrigo la campagne des Açores, dont la soumission devait compléter celle du Portugal, que le duc d'Albe venait de conquérir à son maître.
Ici doit trouver place un incident qui joue un grand rôle dans la vie de Cervantes. Pendant un séjour qu'il fit à Lisbonne, avant de s'embarquer pour les Açores, son esprit vif et ingénieux lui avait ouvert l'accès de plusieurs sociétés. Dans l'une d'elles, une noble dame s'éprit pour lui d'une vive passion; il en eut une fille à laquelle il donna le nom d'Isabel de Saavedra, et qu'il garda toujours avec lui, même après s'être marié; car il n'eut point d'autre enfant. La campagne terminée, ce nouvel essai de la profession des armes ne lui ayant valu aucune récompense malgré ses blessures et ses glorieux services, il abandonna la carrière militaire.
L'amour devait le ramener au culte des Muses. Le roman de Galatée, qu'il publia peu de temps après son mariage, fut composé sous l'inspiration de ce tendre sentiment. Sans aucun doute Cervantes, caché sous le nom d'Élicio, berger des rives du Tage, a voulu peindre ses amours avec Galatée, bergère habitante des mêmes rivages. Il venait en effet d'épouser une fille noble et pauvre de la petite ville d'Esquivias, dona Catalina Palacios, moins pourvue d'argent que de beauté, car on voit figurer dix poules[142] dans le détail de la faible dot qu'elle apportait à son époux. Voilà donc Cervantes, chef d'une famille qui se composait, avec sa mère, sa femme et sa fille naturelle, de ses deux sœurs, Andrea et Luise. Il avait trente-sept ans.
La poésie pastorale offrait peu de ressources; pressé par le besoin, Cervantes revint aux premiers rêves de sa jeunesse, et prit le parti d'aller s'établir à Madrid pour y demander des moyens de subsistance au théâtre, qui, alors comme aujourd'hui, promettait plus de profit. Il débuta par une comédie en six actes sur ses aventures (el Trato de Argel), les Mœurs d'Alger. Dans cette pièce, il introduit sous son propre nom de Saavedra un soldat, qui adresse au roi une harangue véhémente pour l'engager à détruire ce nid de pirates. Cette pièce fut suivie de plusieurs autres, parmi lesquelles on doit citer Numancia (la destruction de Numance). On applaudit dans Numancia le tableau des malheurs effroyables qu'entraîne un siége, et surtout le poignant épisode dans lequel un enfant tombant d'inanition demande du pain à sa mère. Cette pièce, palpitante d'exaltation patriotique, fut jouée à Saragosse, pendant la dernière guerre de l'indépendance espagnole, et n'a pas peu contribué sans doute à rendre la nouvelle Numance digne de l'ancienne. «J'osai le premier dans Numancia, dit Cervantes, personnifier les pensées secrètes de l'âme, en introduisant des êtres moraux sur la scène, au grand applaudissement du public. Mes autres pièces furent aussi représentées; mais tout leur succès, ajoute-t-il, consista à parcourir leur carrière sans sifflets ni tapage, ni sans cet accompagnement d'oranges et de concombres dont on a coutume de saluer les auteurs tombés.»
L'espoir qu'il avait fondé sur le théâtre n'avait pas tardé à s'évanouir. Le fameux Lope de Véga y régnait alors sans rivaux. Il avait, dit Cervantes lui-même, soumis la monarchie comique à ses lois, et maître du public et des acteurs, il remplissait le monde de ses comédies[143].
Banni du théâtre par cette prodigieuse fécondité, Cervantes fut contraint d'accepter un autre métier moins digne de lui; mais il fallait vivre, et avec sa nombreuse famille il n'y avait pas à hésiter. Un certain Antonio Guevara, chargé de réunir à Séville des approvisionnements pour cette immense armada, pour cette flotte invincible qui devait envahir l'Angleterre et que détruisirent les tempêtes, lui offre un modeste emploi de commissaire des vivres. Cervantes accepte, et s'achemine aussitôt avec tous les siens vers la capitale de l'Andalousie. On croit pourtant qu'à cette époque il avait déjà perdu sa mère; quant à son frère Rodrigo, qui servait en Flandre, sans doute il fut tué dans quelque obscure rencontre, car il ne reparaît plus.
Le séjour de Cervantes à Séville dura dix années consécutives, sauf quelques excursions dans les environs et un seul voyage à Madrid. Il connut à Séville le célèbre peintre Francisco Pacheco, maître et beau-père du grand Velasquez, dont la maison était le rendez-vous des beaux esprits; Cervantes la fréquentait assidûment. Il s'y lia d'amitié avec le célèbre poëte lyrique Fernando de Herrera, et fit un sonnet sur sa mort. Il devint également l'ami de Juan de Jaureguy, l'élégant traducteur de l'Aminte du Tasse. Jaureguy, qui cultivait aussi la peinture, fit le portrait de son ami Cervantes. Ce fut pendant son séjour à Séville que Cervantes composa presque toutes ses nouvelles: car, au milieu de vulgaires occupations, il entretenait avec les lettres un commerce secret. Ce fut encore à Séville, qu'à l'occasion de la mort du roi Philippe II (13 septembre 1598), il composa ce fameux sonnet où il raille avec tant de grâce la forfanterie des Andalous. La date de ce sonnet est précieuse; elle sert à fixer le terme de son séjour à Séville, qu'il quitta peu de temps après. Voici à quelle occasion.
Une somme de 7,400 réaux, produit des comptes arriérés de son commissariat, avait été remise par lui à un négociant de Séville, Simon Freire de Lima, pour être envoyé à la Contaduria, trésorerie de Madrid. Au lieu de remplir son mandat, Simon disparut, emportant l'argent. La Contaduria fit saisir les biens du banquier; puis, comme en même temps on avait conçu quelques doutes sur la parfaite régularité de la gestion de Cervantes, ses livres furent vérifiés à l'improviste. Trouvé en déficit d'une misérable somme de 2,400 réaux (600 francs), on le mit en prison. Il réclama avec force, promettant de satisfaire dans le délai de quelques jours; on le relâcha, mais il avait perdu son emploi.
Paris, S. Raçon, et Cie, imp.
Furne, Jouvet et Cie, édit.
C'est là pourtant que fut engendré ce glorieux fils de son intelligence (p. X).Ici la biographie de Cervantes présente une grande lacune. Pendant cinq années sa trace nous échappe, depuis 1598, où il quitte Séville, jusqu'en 1603, où on le retrouve à Valadolid. On pense que durant cet intervalle, devenu agent d'affaires pour le compte de particuliers et de corporations, il vint s'établir dans quelque petite ville de la Manche. La connaissance qu'il montre des localités et des mœurs de cette province autorise cette conjecture et prouve qu'il y séjourna assez longtemps. Ce fut sans doute dans une des fréquentes excursions qu'il était obligé de faire dans l'intérêt de ses clients, qu'au bourg d'Argamasilla de Alba, les habitants le jetèrent en prison, soit parce qu'il réclamait les dîmes arriérées dues par eux au grand prieuré de Saint-Juan soit parce qu'il enlevait à leurs irrigations les eaux de la Guadiana, dont il avait besoin pour la préparation des salpêtres. On montre encore aujourd'hui dans ce bourg une vieille masure appelée la casa de Medrano (la maison de Medrano), comme l'endroit où Cervantes fut emprisonné. Il est certain qu'il y languit longtemps et dans un état fort misérable. C'est de ce triste lieu que, dans une lettre dont on a gardé le souvenir, Cervantes réclamait d'un de ses parents, Juan Barnabé de Saavedra, bourgeois d'Alcazar, secours et protection; cette lettre commençait ainsi: «De longs jours et des nuits sans sommeil me fatiguent dans cette prison[144], ou pour mieux dire, caverne...» Et c'est là pourtant que fut engendré ce glorieux fils de son intelligence (hijo del entendimiento), et qu'il en écrivit les premières pages. Il fallait, on doit en convenir, une singulière habitude de l'adversité et une rare et noble liberté d'esprit pour faire d'un semblable cabinet de travail le berceau d'un livre tel que Don Quichotte.
En 1603, nous retrouvons Cervantes à Valladolid, où la cour avait pour quelque temps établi sa résidence, et nous le voyons solliciteur à cinquante-six ans. L'indolent Philippe III régnait, mais un orgueilleux favori gouvernait à sa place. Cervantes s'arme de courage et, ses états de services à la main, il se présente à l'audience du duc de Lerme, ce puissant dispensateur des grâces, cet Atlas, comme il l'appelle, du poids de cette monarchie. Là encore une déception l'attendait. Accueilli froidement, il est bientôt éconduit avec hauteur. Désabusé une fois de plus, mais non découragé, Cervantes reprit le chemin de sa pauvre demeure, afin d'y achever le livre qu'il avait commencé en prison, et qui allait l'immortaliser en le vengeant.
Une si pénible situation devait lui faire hâter la publication du Don Quichotte: aussi s'occupa-t-il activement d'en obtenir le privilége; mais il fallait un Mécène, l'usage le voulait ainsi. Pour lui offrir la dédicace de son livre, Cervantes avait jeté les yeux sur le dernier descendant des ducs de Bejar, don Alonzo Lopez de Zuniga y Sotomayor. Au premier mot de chevalerie errante, le grand seigneur refusa. Cervantes lui demanda pour toute faveur de vouloir bien entendre la lecture d'un seul chapitre; et tels furent la surprise et le charme de cette lecture, qu'on alla ainsi jusqu'à la fin. Le duc accepta l'hommage, et la première partie de Don Quichotte parut (1605).
Le succès fut prodigieux. Trente mille exemplaires[145], chose inouïe pour le temps, furent imprimés et vendus dans l'espace de quelques années; le Portugal, l'Italie, la France, les Pays-Bas lurent l'ouvrage avec avidité, et la langue espagnole dut à Cervantes une popularité qui lui a longtemps survécu.
Nous n'entreprendrons pas, nos forces nous trahiraient, l'examen approfondi de ce phénomène littéraire: quelques mots seulement, avant de continuer ce récit, sur l'intention présumée du roman de Don Quichotte. On a prétendu qu'en publiant ce livre, l'unique but de Cervantes avait été de guérir ses contemporains de leur fol engouement pour les livres de chevalerie; lui-même le laisse entendre à la fin de sa préface. Certes la passion immodérée de son siècle pour ces fades et insipides lectures appelait un redresseur, et sans aucun doute Cervantes voulut l'être; mais ceci n'est que la surface des choses, et chemin faisant il se proposa surtout un autre but. Après avoir protesté, au nom de la raison et du goût, contre l'emphase ridicule et la fausse grandeur, et donné à ses contemporains une leçon qu'ils méritaient, Cervantes, selon nous, voulut aussi protester contre leur ingratitude et se rendre enfin justice à lui-même. Ainsi que Molière cherchait à se consoler des caprices d'une femme égoïste et coquette, en se peignant sous les traits du Misanthrope, de même le soldat mutilé de Lépante, l'héroïque captif d'Alger, l'auteur dédaigné de Galatée et de Numancia, éprouvait, lui aussi, le besoin de se mettre en scène, et, pour unique représaille envers son siècle, de verser dans un ouvrage, miroir et confident de ses vicissitudes, un peu de cette ironie exempte d'amertume qui sied au génie méconnu. L'image d'un juste toujours bafoué devait lui sourire, car c'était sa propre histoire. Il se fit donc le héros de son livre, et, s'incarnant dans ce sublime bâtonné, si j'ose m'exprimer ainsi, il forma de toutes ses déceptions, de toutes ses misères, une œuvre pleine d'ironie et de tendresse, drame à la fois railleur et sympathique, comédie aux cent actes divers, épopée burlesque et grave tour à tour, l'une des plus grandes créations, mais à coup sûr la plus originale que dans aucune langue ait produite l'esprit humain.
«Le style de l'ouvrage, dit M. de Sismondi, est d'une beauté inimitable; il a la noblesse, la candeur des anciens romans de chevalerie, et en même temps une vivacité de coloris, un charme d'expression, une harmonie de périodes qu'aucun écrivain n'a égalée. Telle est la fameuse allocution de don Quichotte aux chevriers sur l'âge d'or. Dans le dialogue, le langage du héros est plein de grandeur, il a la pompe et la tournure antiques; ses discours comme sa personne ne quittent jamais la cuirasse et la lance.» Ajoutons qu'aucun livre ne respire un plus noble héroïsme, une morale plus pure, une philosophie plus douce; et pour ce qui est de l'utilité pratique, personne n'ignore que les proverbes de Sancho Panza sont devenus les oracles mêmes du bon sens.
La renommée allait redisant partout le nom de Cervantes; mais, comme toujours, avec le succès vinrent les détracteurs et les ennemis. La troupe des auteurs tombés et des médiocrités jalouses se leva contre lui. On voulut enrôler le grand Lope de Véga dans cette ligue honteuse en lui dénonçant la critique que Cervantes avait faite de son théâtre[146]; riche et heureux, Lope de Véga eut le bon sens de rejeter cette alliance, et daigna même avouer que Cervantes ne manquait ni de grâce ni de style. Moins scrupuleux, un certain Aragonais, auteur de quelques plates comédies, osa, sous le pseudonyme d'Avellaneda, publier une suite de Don Quichotte, dans laquelle il s'empare de l'idée du livre et du personnage principal. «Nous continuons cet ouvrage, dit-il effrontément, avec les matériaux que Cervantes a employés pour le commencer, en nous aidant de plusieurs relations fidèles qui sont tombées sous sa main, je dis sa main, car lui-même avoue qu'il n'en a qu'une...[147]» Ainsi, non content de voler Cervantes, ce plagiaire impudent ajoutait l'insulte à l'ironie.
«Cervantes, dit M. Mérimée, répondit à ses lâches adversaires par la seconde partie du Don Quichotte, au moins égale, sinon supérieure à la première. Dans la préface, il combat ses ennemis en homme d'esprit et de bon ton; mais il est facile de voir que les injures de l'Aragonais lui ont été sensibles, car il y revient à plusieurs reprises, et se donne trop souvent la peine de confondre le misérable qu'il aurait dû oublier.»
Dans cette seconde partie, les facultés créatrices de l'auteur se montrent avec encore plus d'éclat. Quelle variété d'incidents, quelle prodigieuse fécondité d'invention! Avec quel art le héros est promené à travers mille nouvelles et étranges aventures! Mais cette fois, du moins, ses épaules n'ont rien à redouter, et les nombreux coups de bâton, justement critiqués peut-être, ont fait place à une série de mystifications dont un nouveau personnage, le bachelier Samson Carrasco, sorte de Figaro sceptique et railleur, devient le pivot et le principal instrument. Quant au bon Sancho Panza, qui a si grande envie d'être gouverneur, qu'il se rassure, il aura satisfaction, et dans une royauté de dix jours on l'entendra parler et juger comme Salomon.
La première partie du Don Quichotte avait été dédiée au duc de Bejar. En échange de l'oubli dont il sauvait ce désœuvré de noble sang, ainsi l'appelle M. Viardot, Cervantes avait espéré quelque appui: il n'en fut rien, et on doit le croire, car depuis lors, Cervantes, le plus reconnaissant des hommes, ne prononce plus ce nom. Il dédia la seconde partie au comte de Lemos, vice-roi de Naples. Celui-ci, il est vrai, se déclara son protecteur, mais d'une façon si mesquine, que la détresse de Cervantes en fut médiocrement allégée[148], et pourtant on verra bientôt quelles expressions de touchante gratitude il trouva dans son cœur pour d'aussi maigres bienfaits.
Trois ans avant la publication de la seconde partie de Don Quichotte, Cervantes avait publié le recueil de ses nouvelles, composées pendant son séjour à Séville. Ces nouvelles, au nombre de quinze, auraient seules suffi à sa gloire; elles sont divisées en sérieuses (serias) et badines (jocosas). Il les appella Nouvelles exemplaires Novelas ejemplares, pour montrer qu'elles renferment toutes un utile et agréable enseignement. On y reconnaît cet admirable talent de conteur qui lui a valu de la part du célèbre auteur de Don Juan, Tirso de Molina, le surnom de Boccace espagnol. Dans la préface de ses Nouvelles, Cervantes nous a laissé de lui un portrait que nous donnons ici; il avait 66 ans.
PORTRAIT DE CERVANTES PAR LUI-MÊME.
«Cher lecteur,
«Celui que tu vois représenté ici avec un visage aquilin, les cheveux châtains, le front lisse et découvert, les yeux vifs, le nez recourbé, quoique bien proportionné, la barbe d'argent (il y a vingt ans qu'elle était d'or), la moustache grande, la bouche petite, les dents peu nombreuses, car il ne lui en reste que six, encore en fort mauvais état, le corps entre les deux extrêmes, ni grand ni petit, le teint assez animé, plutôt blanc que brun, un peu voûté des épaules et non fort léger des pieds; cela, dis-je, est le portrait de l'auteur de la Galatée, de Don Quichotte de la Manche, et d'autres œuvres qui courent le monde à l'abandon, peut-être sans le nom de leur maître. On l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra.»
Peu de temps après la publication de ses Nouvelles, il fit aussi paraître un petit poëme intitulé: le Voyage au Parnasse, dans lequel on retrouve sa philosophie habituelle et son aimable enjouement. Dans cet ouvrage, il se suppose à la cour d'Apollon, et en profile pour passer en revue les rimeurs de son temps; presque toujours il les loue, mais il est facile de voir que ces éloges sont ironiques; ce qu'il y a de piquant dans l'ouvrage, ce sont les éloges qu'il s'adresse, lui, d'ordinaire si modeste. Introduit devant Apollon, il le voit entouré des poëtes ses rivaux qui lui forment une cour nombreuse; il cherche un siége pour s'asseoir et ne peut en trouver. «Eh bien, dit le dieu, plie ton manteau et assieds-toi dessus.—Hélas! Sire, répondis-je, faites attention que je n'ai pas de manteau.—Ton mérite sera ton manteau, me dit Apollon.—Je me tus, et je restai debout.»
On le voit, pour être moins obscur, Cervantes n'en était pas plus riche, et la pauvreté était toujours assise à son foyer. L'anecdote suivante en est la preuve. Laissons parler le chapelain de l'archevêque de Tolède, le licencié Francisco Marquez de Torres, qui fut chargé de faire la censure de la seconde partie du Don Quichotte:
«Le 25 février de cette année 1615, dit-il, monseigneur de Tolède ayant été rendre visite à l'ambassadeur de France, plusieurs gentilshommes français, après la réception, s'approchèrent de moi, s'informant avec curiosité des ouvrages en vogue en ce moment. Je citai par hasard la seconde partie du Don Quichotte dont je faisais l'examen. A peine le nom de Miguel Cervantes fut-il prononcé, que tous, après avoir chuchoté à voix basse, se mirent à parler hautement de l'estime qu'on en faisait en France. Leurs éloges furent tels, que je m'offris à les mener voir l'auteur, offre qu'ils acceptèrent avec de grandes démonstrations de joie. Chemin faisant ils me questionnèrent sur son âge, sa qualité, sa fortune. Je fus obligé de leur répondre qu'il était ancien soldat, gentilhomme et pauvre.—«Eh quoi! l'Espagne n'a pas fait riche un tel homme? dit un d'entre eux; il n'est pas nourri aux frais du Trésor public?—Si c'est la nécessité qui l'oblige à écrire, répondit son compagnon, Dieu veuille qu'il n'ait jamais l'abondance; afin que restant pauvre, il enrichisse par ses œuvres le monde entier.»
Cet abandon systématique de la part de ses plus grands admirateurs eût manqué à la destinée de Cervantes; mais sa fin approchait, et affecté d'une hydropisie cruelle, déjà condamné par les médecins, la mort, selon l'expression d'un de ses biographes[149], allait bientôt le dérober à l'ingratitude des princes et à l'injustice des hommes. Son âme stoïque la vit venir sans effroi, et elle le trouva tel qu'il s'était montré à Lépante ou dans les fers du féroce Dali-Mami.
Au commencement du printemps de l'année 1616, Cervantes avait quitté Madrid afin d'aller respirer à la campagne un air plus pur, et s'était rendu à Esquivias dans la famille de sa femme; mais là, son mal empirant tout à coup, il demanda à revenir parmi les siens et reprit le chemin de sa maison, en compagnie de deux amis qui n'avaient pas voulu l'abandonner un seul instant. Dans le prologue de Persiles et Sigismonde, roman publié par sa veuve, en 1617, il parle presque gaiement de sa maladie et de ses derniers jours.
«Or, il advint, cher lecteur, que deux de mes amis et moi, sortant
d'Esquivias, nous entendîmes derrière nous quelqu'un qui trottait de
grande hâte, comme s'il voulait nous atteindre, ce qu'il prouva bientôt
en nous criant de ne pas aller si vite. Nous l'attendîmes; et voilà que
survint, monté sur une bourrique, un étudiant tout gris, car il était
habillé de gris des pieds à la tête. Arrivé auprès de nous, il s'écria:
Si j'en juge au train dont elles trottent, Vos Seigneuries s'en vont
prendre possession de quelque place ou de quelque prébende à la cour, où
sont maintenant Son Éminence de Tolède et Sa Majesté. En vérité, je ne
croyais pas que ma bête eût sa pareille pour voyager. Sur quoi répondit
un de mes amis: La faute est au cheval du seigneur Miguel Cervantes, qui
a le pas fort allongé. A peine l'étudiant eut-il entendu mon nom, qu'il
sauta à bas de sa monture; puis me saisissant le bras gauche, il
s'écria: Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot, ce fameux tout,
ce joyeux écrivain, ce consolateur des Muses! Moi qui en si peu de mots
m'entendais louer si galamment, je crus qu'il y aurait peu de courtoisie
à ne pas lui répondre sur le même ton.—Seigneur, lui dis-je, vous vous
trompez, comme beaucoup d'autres honnêtes gens. Je suis Miguel
Cervantes, mais non le consolateur des Muses, et je ne mérite aucun des
noms aimables que Votre Seigneurie veut bien me donner. On vint à parler
de ma maladie, et le bon étudiant me désespéra en me disant: C'est une
hydropisie, et toute l'eau de la mer océane ne la guérirait pas, quand
même vous la boiriez goutte à goutte. Ah! seigneur Cervantes, que Votre
Grâce se règle sur le boire, sans oublier le manger, et elle se guérira
sans autre remède.—Oui, répondis-je, on m'a déjà dit cela bien des
fois; mais je ne puis renoncer à boire quand l'envie m'en prend; et il
me semble que je ne sois né pour faire autre chose. Je m'en vais tout
doucement, et aux éphémérides de mon pouls je sens que c'est dimanche
que je quitterai ce monde. Vous êtes venu bien mal à propos pour faire
ma connaissance, car il ne me reste guère de temps pour vous remercier
de l'intérêt que vous me portez. Nous en étions là quand nous arrivâmes
au pont de Tolède; je le passai, et lui entra par celui de Ségovie...»
Le mal était sans remède, et bientôt Cervantes s'alita; le 18 avril, après avoir reçu les sacrements, il dicta presque mourant la dédicace de Persiles et Sigismonde au comte de Lemos, qui revenait d'Italie prendre la présidence du conseil:
A DON PEDRO FERNANDEZ DE CASTRO
COMTE DE LEMOS
«Cette ancienne romance, qui fut célèbre dans son temps, et qui commence par ces mots: Le pied dans l'étrier, me revient à la mémoire, hélas! trop naturellement, en écrivant cette lettre; car je puis la commencer à peu près dans les mêmes termes.
«Le pied dans l'étrier, en agonie mortelle, seigneur, je t'écris ce billet[150].
«Hier ils m'ont donné l'extrême-onction, et aujourd'hui je vous écris ces lignes. Le temps est court: l'angoisse s'accroît, l'espérance diminue, et avec tout cela je vis, parce que je veux vivre assez de temps pour baiser les pieds de V. E., et peut-être que la joie de la revoir en bonne santé de retour en Espagne me rendrait la vie. Mais s'il est décrété que je doive mourir, que la volonté du ciel s'accomplisse: du moins V. E. connaîtra mes vœux; qu'elle sache qu'elle perd en moi un serviteur dévoué, qui aurait voulu lui prouver son attachement, même au delà de la mort.
«Sur quoi je prie Dieu de conserver V. E., ainsi qu'il le peut.»
Madrid, 19 avril 1616.
Il expira le 23 avril 1616, âgé de 69 ans, et plein de cette résignation chrétienne qu'il avait toujours professée. Ses obsèques furent sans aucune pompe. Sa fille, Isabel de Saavedra, chassée par la pauvreté de la maison paternelle, avait depuis quelque temps déjà prononcé ses vœux et s'était retirée dans un couvent. Quant à lui, l'ingratitude et l'abandon qu'il éprouva pendant sa vie devaient le suivre même après sa mort, car on ignore où repose sa cendre; et dans sa patrie, qu'il dota d'une gloire immortelle, c'est vainement qu'on chercherait son tombeau.
[1] Debajo de mi manto, el rey mato.
[2] Cette coutume, alors générale, était surtout très-suivie en Espagne.
[3] Cervantes avait cinquante-sept ans lorsqu'il publia la première partie du Don Quichotte.
[4] Personnage proverbial, comme l'est encore le juif errant.
[5] C'est à tort que Cervantes attribue ces vers à Caton; ils sont d'Ovide.
[6] Don Antonio de Guevara, auteur de la notable histoire des Trois Amoureuses.
[7] Rabbin, portugais qui a écrit les Dialogues d'amour.
[8] Argamasilla de Alba; on y montre encore une antique maison où la tradition locale place la prison de Cervantes.
[9] Olla, pot-au-feu.
[10] En Espagne, le bœuf est moins estimé que le mouton.
[11] Salpicon, saupiquet, émincé de viande avec une sauce qui excite l'appétit.
[12] Feliciano de Silva, auteur de la Chronique des très-vaillants Chevaliers.
[13] Siguenza est dit ironiquement.
[14] Bouffon du duc de Ferrare au quinzième siècle, dont le cheval n'avait que la peau et les os.
[15] Rocin-antes, Rosse auparavant.
[16] En Espagne, on appelle puerto, port, un col ou passage dans les montagnes.
[18] Il y a ici un jeu de mots: en espagnol, castellano veut dire Castillan et châtelain.
[20] L'hôtelier donne ici la nomenclature des divers endroits fréquentés par les vagabonds et les voleurs.
[21] Il était d'usage alors, chez les paysans espagnols, d'être armé de la lance, comme aujourd'hui de porter l'escopette.
[22] Boyardo est auteur de Roland amoureux, et l'Arioste de Roland furieux.
[23] Ce capitaine est don Geronimo Ximenez de Urrea, qui avait fait une détestable traduction du Roland furieux.
[24] Cervantes renouvela peu de jours avant sa mort, dans la préface de Persiles et Sigismonde, la promesse de donner cette seconde partie de la Galatée. Elle ne fut point trouvée parmi ses écrits.
[25] Cervantes divisa la première partie de Don Quichotte en quatre livres fort inégaux. Dans la seconde partie, il abandonna cette division pour s'en tenir à celle des chapitres.
[26] On appelait Morisques les descendants des Arabes et des Mores restés en Espagne, après la prise de Grenade, et convertis violemment au christianisme.
[27] Cervantes veut parler de l'hébreu, et faire entendre qu'il y avait des juifs à Tolède.
[28] La Sainte-Hermandad était un corps spécialement chargé de la poursuite des malfaiteurs.
[29] C'était, dit l'histoire de Charlemagne, un géant qui guérissait ses blessures en buvant d'un baume qu'il portait dans deux petits barils gagnés à la conquête de Jérusalem.
[30] Royaumes extraordinaires cités dans Amadis de Gaule.
[31] Roue garnie de seaux à bascule, qui puisent l'eau et la versent dans un réservoir.
[32] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[33] Femme d'Abraham.
[34] On donnait alors le nom de Cachopin à l'Espagnol qui émigrait aux grandes Indes, par pauvreté ou vagabondage.
[35] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[36] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[37] Tizona: c'était le nom de l'épée du Cid.
[38] En voie de fortune. Mot à mot: Chercher mon sort à la piste.
[39] André Laguna, né à Ségovie, médecin de l'empereur Charles-Quint, traducteur et commentateur de Dioscoride.
[40] Les bergers espagnols appellent la constellation de la Petite Ourse la bocina (le clairon).
[41] Cervantes fait allusion au duc d'Ossuna, dont on disait qu'il n'avait de petit que la taille.
[42] La Sainte-Hermandad faisait tuer à coups de flèches les criminels qu'elle condamnait, et laissait leurs cadavres exposés au gibet.
[43] Chirurgien d'Amadis de Gaule.
[44] Inadvertance de l'auteur, car Sancho a perdu son âne et ne l'a pas encore retrouvé.
[45] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[46] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[47] Montera, espèce de casquette sans visière que portent les paysans espagnols.
[48] Allusion à l'usage des Bohémiens qui versaient du vif-argent dans les oreilles d'une mule pour lui donner une allure plus vive.
[49] Allusion à un proverbe italien.
[50] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[51] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[52] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[53] Le mot cava, signifie mauvaise, et rumia veut dire chrétienne.
[54] Ces vers et les précédents sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[55] Cette nouvelle est de Cervantes lui-même. Elle fut publiée, pour la première fois, dans le recueil de ses nouvelles, 1613. Elles étaient divisées en (jocosas) badines et (serias) sérieuses.
[56] Gaspard de Villalpando est l'auteur d'un livre scolastique fort estimé de son temps.
[57] Ces trois pièces sont de Lupercio Leonardo de Argensola.
[58] L'Ingratitude vengée est de Lope de Vega; Numancia, de Cervantes lui-même; le Marchand amoureux, de Gaspard de Aguilar, et l'Ennemi favorable, de Francisco Tarraga.
[59] Lope de Vega. Il a composé près de dix-huit cents pièces de théâtre.
[60] Mot composé de mono, singe, et de congo, c'est-à-dire singe du Congo, marmot, gros singe.
[61] Se dice del que tiene la cabeza atronada, y es vocinglero y alocado.
[62] Ce mot a différentes acceptions, telles que commensal, compagnon, partisan déclaré, etc.
[63] L'âne.
[64] Nom d'un fameux renégat.
[65] C'est l'écrivain caché sous le nom du licencié Alonzo Fernandez de Avellaneda, natif de Tordesillas, et dont le livre fut imprimé à Tarragone.
[66] La bataille de Lépante, livrée le 5 octobre 1571.
[67] Allusion à Lope de Vega, qui était en effet prêtre et familier du Saint-Office.
[68] Don Bernardo Sandoval y Rojas.
[69] Il était alors d'usage en chirurgie de coudre les blessures.
[70] Allusion à quelque romance populaire de l'époque, aujourd'hui inconnue.
[71] Médor fut laissé pour mort sur la place, en allant relever le cadavre de son maître. (Arioste, chant xxiii.)
[72] Sancho change le nom de Ben-Engeli en Berengena, qui veut dire aubergine, espèce de légume fort commun dans le royaume de Valence.
[73] Si le bon Homère dort quelquefois.
[74] Infini est le nombre des fous.
[75] L'infante dona Urraca n'ayant rien reçu dans le partage des biens de la couronne que fit le roi de Castille, Ferdinand Ier, entre ses trois fils, prit le bourdon de pèlerin, et menaça son père de quitter l'Espagne. Elle obtint alors la ville de Zamora.
[76] C'était la coiffure des condamnés du Saint-Office.
[77] Garcilaso de la Vega.
[78] Garcilaso de la Vega.
[80] Selle arabe, avec deux montants, un par devant et un par derrière.
[81] La Giralda, grande statue de bronze qui sert de girouette à la haute tour arabe de la cathédrale de Séville.
[82] Les taureaux de Guisando sont quatre énormes blocs de pierre qui ont la forme de taureaux; ils sont dans la province d'Avila.
[83] C'était l'amende à laquelle on condamnait les membres d'une confrérie absents le jour d'une réunion
[84] Ce passage, sous la plume de Cervantes, pauvre et oublié, est une bien innocente ironie.
[85] Allusion à l'exil d'Ovide.
[86] On raconte que pendant la dernière guerre de Grenade, les Rois catholiques ayant reçu d'un émir africain un présent de plusieurs lions, des dames de la cour regardaient du haut d'un balcon ces animaux dans leur enceinte. L'une d'elles, que servait le célèbre don Manuel Ponce, laissa tomber son gant exprès ou par mégarde. Aussitôt don Manuel s'élança dans l'enceinte l'épée à la main, et releva le gant de sa maîtresse. C'est à cette occasion que la reine Isabelle l'appela don Manuel Ponce de Léon, nom que ses descendants ont conservé depuis; et c'est aussi pour cela que Cervantes appelle don Quichotte nouveau Ponce de Léon.
[87] Célèbres épées qui se fabriquaient à Tolède et qui avaient pour marque un petit chien.
[88] Ces vers et les suivants sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[89] Zapateta, danse aux souliers. Le danseur frappe par intervalle son soulier avec la paume de sa main.
[90] Les danses parlantes, pantomimes mêlées de danses et de récitatifs.
[91] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[92] Pallida mors æquo, etc. (Horace.)
[93] Passage dangereux qui borde la côte des Pays-Bas. On disait proverbialement pour faire l'éloge de quelqu'un, qu'il pouvait passer sur les bancs de Flandre.
[94] Célèbre armurier au seizième siècle.
[95] Le Guadiana tire sa source des lagunes de Ruidera, au pied de la Sierra de Alcaraz, dans la province de la Manche.
[96] Famille suisse établie à Augsbourg, et qui rappelait par ses richesses les Médicis de Florence.
[97] Cervantes fait ici allusion au comte de Lemos, son protecteur.
[98] Expression italienne, prêtée par Cervantes à don Quichotte, qui équivaut à cette locution française. «Quelle anguille sous roche?»
[99] Réminiscence du commencement du second chant de l'Énéide: Conticuere omnes, etc., etc.
[100] Voici ce défi:
«Moi don Diego Ordunez de Lara, je vous défie, gens de Zamora, comme traîtres et félons; je défie tous les morts et avec eux tous les vivants; je défie les hommes et les femmes, ceux qui sont nés et ceux à naître; je défie les grands et les petits, la viande, le poisson, les eaux des rivières.
«Cancionero.»
[101] On appelait Cazalleros les habitants de Valladolid, par allusion à Augustin de Cazalla, qui y périt sur l'échafaud. On ignore l'origine des autres surnoms.
[102] Nom donné par les Arabes à la fille du comte Julien.
[103] Le texte porte Girifaltes, Gerfauts, oiseaux de proie.
[104] Vamba régna sur l'Espagne gothique au septième siècle.
[105] Rodrigue, dernier roi des Goths, périt à la bataille de Guadalète en 712.
[106] Ce Favila n'était pas un roi goth; il succéda à Pélage dans les Asturies.
[107] Noël, l'Épiphanie, Pâques et la Pentecôte.
[108] Ces vers sont empruntés à Florian.
[109] Abrenuncio: : locution familière pour exprimer la répugnance.
[110] Qui pourrait, sans pleurer, conter pareille histoire! (Réminiscence de l'Énéide de Virgile.)
[111] Les épileuses étaient fort à la mode du temps de Cervantes.
[112] Village près de Tolède, où la Sainte-Hermandad faisait exécuter les malfaiteurs.
[113] Juan de Mena, natif de Cordoue, auteur du Labyrinthe, ouvrage dans lequel il avait entrepris de réunir toute la science humaine.
[114] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[115] En Espagne, pour rafraîchir l'eau pendant l'été, on place dans un courant d'air des cruches nommées alcarazas.
[116] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[117] A l'époque de Cervantes, les Biscayens étaient depuis longtemps en possession des places de secrétaire du conseil.
[118] J'aime Platon, mais j'aime encore plus la vérité.
[119] Ayuntamiento, corps municipal.
[120] Mot allemand qui veut dire argent.
[121] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[122] Santiago, y cierra, España. Le mot cerrar, qui primitivement signifiait attaquer, veut dire aujourd'hui: fermer. C'est comme, en France, Montjoie, Saint-Denis!
(Ancien romancero.)
[124] Allusion au don Quichotte d'Avellaneda.
[125] Campos ubi Troja fuit... (Réminiscence de Virgile.)
[126] Espèces de cymbales.
[127] Après les ténèbres, j'attends la lumière.
[128] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[129] Ces vers sont empruntés à la traduction de Filleau de Saint-Martin.
[130] Ville du royaume de Léon qu'Arabes et chrétiens se disputèrent longtemps.
[131] Cervantes a déjà raconté cette histoire dans un des premiers chapitres de cette seconde partie, page 306.
[132] Voir la gravure page 289.
[133] Mauvais présage, mauvais présage.
[134] En écrivant ces lignes, il semble que Cervantes ait eu le pressentiment qu'un jour huit villes d'Espagne se disputeraient l'honneur de l'avoir vu naître.
[135] Ce passage est la traduction de quatre vers d'un ancien romancero.
[136] A la fin de son livre, l'imitateur Avellaneda avait annoncé une troisième partie.
[137] Ces villes sont Madrid, Séville, Tolède, Lucena, Esquivias, Alcazar de San Juan, Consuegra et Alcala de Hénarès.
[138] Don Quichotte, Ire partie, livre III, ch. IX.
[139] Historien et poëte espagnol.
[140] Don Quichotte, Ire partie, ch. XXXIX, XL, XLI.
[141] Le Père Haedo (Historia de Argel).
[142] Éloge de Cervantes par don Jose Mon de Fuentes.
[143] Lope de Véga a composé plus de dix-huit cents pièces de théâtre.
[144] C'est pour cela qu'il commence Don Quichotte par ces mots: «Dans un village de la Manche dont je ne veux pas me rappeler le nom...»
[145] Treinta mil volumenes se han impreso de mi historia; Don Quichotte, IIe partie, ch. XVI.
[146] Don Quichotte, Ire partie, ch. XLVIII.
[147] Cervantes lui-même nous apprend que, par suite de sa blessure à la bataille de Lépante, il avait perdu le mouvement de la main gauche.
[148] A cette époque, il fut judiciairement expulsé du logement qu'il occupait à Madrid, rue du Duc d'Albe, au coin de San-Isidro; il se réfugia dans un autre modeste réduit, rue del Leon, no 20, au coin de celle de Francos, où il mourut.
[149] M. Dumas-Hinard.