Reviens, ma chère fille, reviens, je te pardonne! (p. 227).

A ce nom, le cavalier sauta à bas de son cheval, et courut embrasser le jeune homme: Oui, c'est moi, mon cher neveu, lui dit-il; oui, c'est bien toi, mon enfant, que j'ai cru mort et pleuré tant de fois; ta mère et toute ta famille auront bien de la joie de ton retour: nous avions enfin appris que tu étais à Alger, et à tes vêtements comme à ceux de tes compagnons, je comprends que vous vous êtes sauvés par quelque voie extraordinaire. Cela est vrai, répondit le captif, et Dieu aidant, nous vous en ferons le récit.

Dès qu'ils surent que nous étions des chrétiens esclaves, les cavaliers mirent pied à terre, et chacun offrit sa monture pour nous conduire à Velez-Malaga, qui était distant d'une lieue et demie. Quelques-uns d'entre eux se chargèrent d'aller prendre la barque pour la porter à la ville; les autres nous prirent en croupe de leurs chevaux; et Bustamente fit monter Zoraïde avec lui sur le sien. En cet équipage nous fûmes accueillis avec joie par tous les habitants, qui, déjà prévenus, venaient au-devant de nous. Ils s'étonnaient peu de voir des esclaves et des Mores esclaves, parce que ceux qui habitent ces côtes sont accoutumés à semblables rencontres. Quant à Zoraïde, la fatigue du chemin et la joie de se voir parmi les chrétiens, donnaient des couleurs si vives et tant d'éclat à sa beauté, que, je puis le dire sans flatterie, elle excitait l'admiration générale. Tout le peuple nous accompagna à l'église, pour aller rendre grâces à Dieu. Nous n'y fûmes pas plus tôt entrés, que Zoraïde s'écria: Voilà des visages qui ressemblent à celui de Lela Marien. Nous lui dîmes que c'étaient ses images, et le renégat lui expliqua de son mieux pourquoi elles étaient là, afin qu'elle leur rendît le même hommage que les chrétiens.

L'esprit vif de Zoraïde lui fit comprendre aisément les paroles du renégat, et dans sa dévotion naïve elle montra à sa manière une si véritable piété que tous ceux qui la regardaient pleuraient de joie. En sortant de l'église, on nous donna des logements, et mon compagnon, ce neveu de Bustamente, nous emmena, le renégat, Zoraïde et moi, dans la maison de son père, qui nous reçut avec la même affection qu'il témoignait à son propre fils. Après avoir passé environ six jours à Velez-Malaga, et avoir fait toutes les démarches nécessaires à sa sûreté, le renégat se rendit à Grenade afin de rentrer, par le moyen de la Sainte-Inquisition, dans le giron de l'Église, et chacun de nos compagnons prit le parti qui lui plut. Zoraïde et moi nous restâmes seuls avec le secours qu'elle tenait de la libéralité du corsaire français, dont j'employai une partie à acheter cette monture afin de lui épargner de la fatigue.

Maintenant, lui servant toujours de protecteur et d'écuyer, nous allons savoir si mon père est encore vivant, et si l'un de mes frères a rencontré un meilleur sort que le mien, quoique après tout je n'aie pas lieu de m'en plaindre, puisqu'il me vaut l'affection de Zoraïde, dont la beauté et la vertu sont pour moi d'un plus haut prix que tous les trésors du monde. Mais je voudrais pouvoir la dédommager de tout ce qu'elle a perdu, et qu'elle n'eût pas lieu de se repentir d'avoir abandonné tant de richesses, et un père qui l'aimait si tendrement, pour accompagner un malheureux. Rien de plus admirable que la patience dont elle a fait preuve dans toutes les fatigues que nous avons souffertes et de tous les accidents qui nous sont arrivés, si ce n'est le désir ardent qu'elle a de se voir chrétienne. Aussi, quand je ne serais point son obligé autant que je le suis, sa seule vertu m'inspirerait toute l'estime et l'attachement que je lui dois par reconnaissance, et m'engagerait à la servir et à l'honorer toute ma vie. Mais le bonheur que j'éprouve d'être à elle est troublé par l'inquiétude de savoir si je pourrai trouver dans mon pays quelque abri pour la retirer, mon père étant mort sans doute, et mes frères occupant, je le crains, des emplois qui les tiennent éloignés du lieu de leur naissance, sans compter que la fortune ne les aura peut-être pas mieux traités que moi-même.

Seigneurs, telle est mon histoire. J'aurais désiré vous la raconter aussi agréablement qu'elle est pleine d'étranges aventures; mais je n'ai point l'art de faire valoir les choses, et dans un pays où j'ai été obligé d'apprendre une autre langue, j'ai presque oublié la mienne. Aussi je crains bien de vous avoir ennuyés par la longueur de ce récit; cependant il n'a pas dépendu de moi de le faire plus court, et j'en ai même retranché plusieurs circonstances.


CHAPITRE XLII
DE CE QUI ARRIVA DE NOUVEAU DANS L'HOTELLERIE, ET DE PLUSIEURS AUTRES CHOSES DIGNES D'ÊTRE CONNUES

Après ces dernières paroles, le captif se tut. En vérité, seigneur capitaine, lui dit don Fernand, la manière dont vous avez raconté votre histoire égale l'intérêt et le charme de l'histoire elle-même; tout y est curieux, extraordinaire, et plein des plus merveilleux incidents; dût le jour de demain nous retrouver occupés à vous écouter, nous serions aises de l'entendre encore une fois. Cardenio et les autres convives lui firent les mêmes compliments, mêlés d'offres si obligeantes, que le captif ne pouvait suffire à exprimer sa reconnaissance, et il remerciait Dieu d'avoir trouvé tant d'amis dans sa mauvaise fortune. Don Fernand ajouta que s'il voulait l'accompagner, il prierait le marquis, son frère, d'être parrain de Zoraïde, et que pour lui, il se chargeait de le mettre en mesure de rentrer dans son pays avec toute la considération due à son mérite. Le captif les remercia courtoisement, et se défendit de bonne grâce d'accepter ces offres généreuses.

Cependant le jour baissait, et quand la nuit fut venue, un carrosse s'arrêta devant la porte de l'hôtellerie, escorté de quelques cavaliers qui demandèrent à loger. On leur répondit qu'il n'y avait pas un pied carré de libre dans toute la maison. Pardieu, dit un des cavaliers qui avait déjà pied à terre, il y aura bien toujours place pour monseigneur l'auditeur. A ce nom, l'hôtesse se troubla: Seigneur, reprit-elle, je veux dire que nous n'avons point de lits vacants; mais si monseigneur fait porter le sien, comme je n'en doute pas, nous lui abandonnerons volontiers notre chambre pour que Sa Grâce s'y établisse. A la bonne heure, dit l'écuyer.

En même temps descendait du carrosse un homme de bonne mine, dont le costume indiquait la dignité. Sa longue robe à manches tailladées faisait assez connaître qu'il était auditeur, comme l'avait annoncé son valet. Il tenait par la main une jeune demoiselle d'environ quinze à seize ans, en habit de voyage, mais si fraîche, si jolie et de si bon air, que tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie la trouvèrent non moins belle que Dorothée, Luscinde et Zoraïde. Don Quichotte, qui se trouvait présent, ne put s'empêcher, en le voyant s'avancer, de lui adresser ces paroles: Seigneur, lui dit-il, que Votre Grâce entre avec assurance dans ce château, et y demeure tant qu'il lui plaira. Tout étroit qu'il est et assez mal pourvu des choses nécessaires, il peut suffire à n'importe quel homme de guerre ou de lettres, surtout quand il se présente, ainsi que Votre Grâce, accompagné d'une si charmante personne, devant qui non-seulement les portes des châteaux doivent s'ouvrir, mais les rochers se dissoudre, et les montagnes s'abaisser. Que Votre Grâce entre donc dans ce paradis, elle y trouvera des soleils et des étoiles dignes de faire compagnie à l'astre éblouissant qu'elle conduit par la main: je veux dire les armes à leur poste, et la beauté dans toute son excellence.

Tout interdit de cette harangue, l'auditeur se mit à considérer notre héros de la tête aux pieds, non moins étonné de sa figure que de ses paroles. Pendant que Luscinde et Dorothée entendant l'hôtesse vanter la beauté de la jeune voyageuse, s'avançaient avec empressement pour la recevoir, Don Fernand, Cardenio et le curé vinrent se joindre à elles; et tous accablèrent l'auditeur de tant de civilités, qu'il avait à peine le temps de se reconnaître; aussi, tout surpris de ce qu'il venait de voir et d'entendre en si peu de temps, il entra dans l'hôtellerie, faisant de grandes révérences à droite et à gauche sans savoir que répondre. Il ne doutait pas qu'il n'eût affaire à des gens de qualité; mais le visage, le costume et les manières de don Quichotte le déroutaient. Enfin, après force compliments de part et d'autre, on arrêta que les dames coucheraient toutes dans la même chambre, et que les hommes se tiendraient au dehors, comme leurs protecteurs et leurs gardiens; l'auditeur consentit à tout et s'accommoda du lit de l'hôtelier joint à celui qu'il faisait porter.

Quant au captif, dès le premier regard jeté sur l'auditeur, il avait ressenti de secrets mouvements qui lui disaient que cet inconnu était son frère; mais dans la joie que lui donnait cette rencontre, ne voulant pas s'en rapporter à son pressentiment, il demanda à l'un des écuyers le nom de son maître. L'écuyer répondit qu'il s'appelait Juan Perez de Viedma; et qu'il le croyait originaire des montagnes de Léon. Cette réponse acheva de confirmer le captif dans son opinion, il prit à part don Fernand, Cardenio et le curé, et les assura que le voyageur était certainement ce frère qui avait voulu se livrer à l'étude; que ses gens venaient de lui apprendre qu'il était auditeur dans les Indes, en l'audience du Mexique, et que la jeune demoiselle était sa fille, dont la mère était morte en la mettant au monde. Là-dessus il leur demanda conseil sur la manière dont il pourrait se faire reconnaître, et s'il ne devait pas d'abord s'assurer de l'accueil qui lui était réservé, parce que, dans le dénûment où il se trouvait, l'auditeur aurait peut-être quelque honte de l'avouer pour son frère.

Seigneur, laissez-moi tenter cette épreuve, dit le curé; j'ai bonne opinion du succès, et à sa physionomie je vois d'avance qu'il n'a pas ce sot orgueil qui fait mépriser les gens que la fortune persécute.

Je ne voudrais pourtant pas me présenter brusquement, reprit le captif; il serait préférable, ce me semble, de le pressentir et de le préparer adroitement à me revoir.

Encore une fois, répliqua le curé, si vous voulez vous en rapporter à moi, je ne doute point que vous n'ayez satisfaction, et vous me ferez plaisir en me procurant cette occasion de vous rendre service.

Le souper étant servi, l'auditeur se mit à table; don Fernand, ses compagnons, le curé et Cardenio vinrent lui tenir compagnie, quoiqu'ils eussent déjà pris leur repas du soir; les dames, de leur côté, restèrent avec la jeune fille, qui alla souper dans l'autre chambre, où le captif entra sous prétexte de servir d'interprète à Zoraïde.

Le curé, s'adressant à l'auditeur, pendant qu'il mangeait: Seigneur, lui dit-il, étant jadis esclave à Constantinople, j'ai eu un compagnon de ma mauvaise fortune du même nom que Votre Grâce; c'était un brave homme, et un des meilleurs officiers de l'infanterie espagnole; mais le pauvre diable éprouva autant de traverses qu'il avait de mérite.

Et comment s'appelait cet officier? demanda l'auditeur.

Ruiz Perez de Viedma, répondit le curé, et il était des montagnes de Léon. Un jour, il me raconta une particularité assez étrange de lui et de ses deux frères: son père, me disait-il, craignant, par suite d'une humeur trop libérale, de dissiper son bien, le partagea entre ses trois enfants, en y ajoutant des conseils qui faisaient voir qu'il était homme de sens. Mon compagnon avait choisi la carrière des armes; il s'y distingua si bien par sa valeur, qu'en peu de temps on lui donna une compagnie d'infanterie, et il était en passe de devenir mestre de camp, quand le sort voulut qu'il perdît cet espoir avec la liberté dans cette grande journée de Lépante, où tant d'esclaves la recouvrèrent; pour moi, je fus fait prisonnier à la Goulette, et, après divers événements, nous nous trouvâmes à Constantinople appartenir à un même maître. De là il fut conduit à Alger, où il lui arriva des aventures qui semblent tenir du prodige. Le curé termina par le récit succinct de l'histoire du captif et de Zoraïde, récit que l'auditeur écoutait avec une attention extrême, jusqu'au moment où les Français, après s'être emparés de la barque et avoir dépouillé les malheureux Espagnols, laissèrent Zoraïde et son compagnon dans le plus grand dénûment. Depuis ce jour, ajouta-t-il, on n'a pas eu de leurs nouvelles, et j'ignore s'ils sont arrivés en Espagne, ou si les corsaires les ont emmenés en France.

Le captif ne perdait pas une des paroles du curé, et observait avec une égale attention tous les mouvements de l'auditeur. Celui-ci poussa un grand soupir, et les yeux pleins de larmes: Ah! seigneur, dit-il au curé, si vous saviez combien votre récit me touche! Ce brave soldat dont vous parlez est mon frère aîné, qui, plein d'une généreuse résolution, embrassa la carrière des armes; moi j'ai préféré celle des lettres, où Dieu, mes travaux et mes veilles m'ont fait parvenir à la dignité d'auditeur. Quant à notre frère cadet, il habite le Pérou, où il s'est enrichi. L'argent qu'il nous a envoyé surpasse de beaucoup la somme qu'il avait reçue en partage, et elle a mis notre père à même de satisfaire cette libéralité qui lui est naturelle. Cet excellent homme vit encore, et tous les jours il prie Dieu de ne point le retirer de ce monde qu'il n'ait eu la consolation d'embrasser l'aîné de ses enfants, dont il n'a pas reçu la moindre nouvelle depuis son départ. On a vraiment peine à comprendre qu'un homme tel que mon frère soit resté aussi longtemps sans informer de sa situation un père qui l'aime et sans témoigner quelque sollicitude pour sa famille. Si nous eussions été instruits de sa disgrâce, il n'aurait pas, à coup sûr, eu besoin de cette canne merveilleuse qui lui rendit la liberté. Mais je crains bien qu'il ne l'ait reperdue avec ces corsaires. Et qui sait si ces misérables ne se seront pas défaits de lui pour mieux cacher leurs brigandages? Hélas! cette pensée va troubler tout l'agrément que je me promettais de mon voyage, et je ne saurais plus goûter de véritable joie. Ah! mon pauvre frère, si je pouvais savoir où vous êtes en ce moment, je n'épargnerais rien pour adoucir votre misère, et je suis assuré que notre père donnerait tout pour vous délivrer. O Zoraïde! aussi libérale que belle, qui pourra jamais vous récompenser dignement? Que j'aurais de plaisir à voir la fin de vos malheurs, et, par un mariage tant désiré, de contribuer à faire deux heureux! L'auditeur prononça ces paroles avec une telle expression de douleur et de tendresse, que tous ceux qui l'entendaient en furent touchés.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Chacun des cavaliers offrit sa monture pour nous conduire à Velez-Malaga (p. 229).

Le curé, voyant que son dessein avait si bien réussi, ne voulut pas différer plus longtemps: il se leva de table, et allant prendre d'une main Zoraïde, que suivirent Dorothée, Luscinde et Claire, il saisit en passant de l'autre main celle du captif: Essuyez vos larmes, seigneur, dit-il à l'auditeur en revenant vers lui; vous avez devant vous ce cher frère et cette aimable belle-sœur que vous souhaitez si ardemment de voir: voilà le capitaine Viedma, et voici la belle More à qui il est redevable de si grands services; en voyant le misérable état où ces Français les ont réduits, vous serez heureux de donner un libre cours à votre générosité.

Le captif courut aussitôt vers son frère, qui, l'ayant considéré quelque temps et achevant de le reconnaître, se jeta dans ses bras, et tous deux étroitement attachés l'un à l'autre, ils versèrent tant de larmes qu'aucun des assistants ne put retenir les siennes. Il serait impossible de répéter tout ce que se dirent les deux frères: qu'on se figure ce que de braves gens qui s'aiment peuvent éprouver dans un pareil moment! Ils se racontèrent succinctement leurs aventures, et à chaque parole ils se prodiguaient les plus précieuses marques d'une vive amitié. Tantôt l'auditeur quittait son frère pour embrasser Zoraïde, à qui il faisait mille offres obligeantes, tantôt il retournait embrasser son frère; la fille de l'auditeur et la belle More ne pouvaient non plus se séparer, et par les témoignages de tendresse qu'ils se donnaient les uns aux autres, ils firent de nouveau couler les larmes de tous les yeux.

Quant à don Quichotte, il regardait tout cela sans dire mot, et l'attribuait en lui-même aux prodiges de la chevalerie errante. Les deux frères, après s'être embrassés de nouveau, adressèrent quelques excuses à la compagnie, qui leur exprima combien elle prenait part à leur joie. Les compliments étant épuisés de part et d'autre, l'auditeur voulut que le captif l'accompagnât à Séville, pendant qu'on donnerait avis de son retour à leur père, afin que le vieillard pût s'y rendre pour assister au baptême et aux noces de Zoraïde, lui-même devant continuer son voyage, afin de ne pas laisser échapper l'occasion d'un bâtiment prêt à mettre à la voile pour les Indes. Tout le monde partageait la joie du captif, et ne cessait point de le lui témoigner; mais comme il était fort tard, chacun se décida à aller dormir le reste de la nuit.

Don Quichotte s'offrit à faire la garde du château, afin d'empêcher qu'un géant ou quelqu'autre brigand de cette espèce, jaloux des trésors de beautés qu'il renfermait, ne vînt à s'y introduire par surprise. Ceux qui le connaissaient le remercièrent de son offre et ils apprirent à l'auditeur la bizarre manie du chevalier de la Triste-Figure, ce qui le divertit beaucoup. Le seul Sancho se désespérait au milieu de la joie générale, en voyant qu'on tardait à se mettre au lit; lorsqu'il en eut enfin reçu la permission de son maître, il alla s'étendre sur le bât de son âne, qui va lui coûter bien cher, comme nous le verrons tout à l'heure. Les dames retirées dans leur chambre, et les hommes arrangés de leur mieux, don Quichotte sortit de l'hôtellerie pour aller se mettre en sentinelle et faire, comme il l'avait offert, la garde du château.

Or, au moment où l'aube commençait à poindre, les dames entendirent tout à coup une voix douce et mélodieuse: d'abord elles écoutèrent avec grande attention, surtout Dorothée, qui s'était éveillée depuis quelque temps, tandis que Claire Viedma, la fille de l'auditeur, dormait à ses côtés. Cette voix n'était accompagnée d'aucun instrument, et tantôt il leur semblait que c'était dans la cour qu'on chantait, tantôt dans un autre endroit. Comme elles étaient dans ce doute et toujours fort attentives, Cardenio s'approcha de la porte de leur chambre: Mesdames, dit-il à demi-voix, si vous ne dormez point, écoutez un jeune muletier qui chante à merveille.

Nous l'écoutions, et avec beaucoup de plaisir, répondit Dorothée; puis voyant que la voix recommençait, elle prêta de nouveau l'oreille, et entendit les couplets suivants:


CHAPITRE XLIII
OU L'ON RACONTE L'INTÉRESSANTE HISTOIRE DU GARÇON MULETIER, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS EXTRAORDINAIRES ARRIVÉS DANS L'HOTELLERIE

Je suis un nautonnier d'amour,
Voguant sur cette mer si fertile en orages;
Sans connaître de port où se termine un jour
Ma course et mes voyages.
J'ai pour guide un astre brillant,
Dont je suis en tous lieux l'éclatante lumière;
le soleil n'en voit point de plus étincelant
En toute sa carrière.
Mais comme j'ignore son cours,
Je navigue au hasard, incertain de ma course,
Attentif seulement à l'observer toujours,
Et sans autre ressource.
Trop souvent le jaloux destin,
Sous le voile fâcheux de quelque retenue,
Me fait sans guide errer du soir jusqu'au matin
Le cachant à ma vue.
Bel astre si doux à mes yeux!
Ne cache plus le phare utile à mon voyage:
Si tu cesses de luire, en ces funestes lieux
Je vais faire naufrage.

En cet endroit de la chanson, Dorothée voulut faire partager à Claire le plaisir qu'elle éprouvait: elle la poussa deux ou trois fois, et étant parvenue à l'éveiller: Pardonnez-moi, ma belle enfant, lui dit-elle, si j'interromps votre sommeil, mais c'est pour vous faire entendre la plus agréable voix qui soit au monde.

Claire ouvrit les yeux à demi, sans comprendre d'abord ce que lui disait Dorothée; mais après se l'être fait répéter, elle se mit aussi à écouter. A peine eut-elle entendu la voix, qu'il lui prit un tremblement dans tous les membres comme si elle avait eu la fièvre. Ah! madame, dit-elle en se jetant dans les bras de sa compagne, pourquoi m'avez-vous réveillée? La plus grande faveur que pouvait à cette heure m'accorder la fortune, c'était de me tenir les oreilles fermées pour ne pas entendre ce pauvre musicien.

Ma chère enfant, dit Dorothée, apprenez que celui qui chante n'est qu'un garçon muletier.

Ce n'est pas un garçon muletier, reprit Claire, c'est un seigneur de terre et d'âmes, et si bien seigneur de la mienne, que s'il ne veut pas de lui-même y renoncer, il la conservera éternellement.

Dorothée, surprise de ce discours, qu'elle n'attendait pas d'une fille de cet âge, lui répondit: Expliquez-vous, ma belle, et apprenez-moi quel est ce musicien qui vous cause tant d'inquiétude. Mais il me semble qu'il recommence à chanter; il mérite bien qu'on l'écoute, vous répondrez ensuite à mes questions.

Oui, dit Claire en se bouchant les oreilles avec ses deux mains pour ne pas entendre. La voix reprit ainsi:

Mon cœur, ne perds point l'espérance,
Persévérons jusques au bout;
L'amour est le maître de tout;
On devient plus heureux lorsque moins on y pense.
Et le triomphe et la victoire
Suivent un généreux effort;
Il faut toujours tenter le sort,
Mais pour les paresseux il n'est aucune gloire.
L'amour vend bien cher ses caresses;
Pourrait-on les acheter moins?
Qu'est-ce que du temps et des soins?
Un moment de bonheur vaut toutes les richesses
[54].

Ici, la voix cessa, et la fille de l'auditeur poussa de nouveaux soupirs. Dorothée, dont la curiosité s'augmentait, la pria de remplir sa promesse. Claire, approchant sa bouche de l'oreille de Dorothée pour ne pas être entendue de Luscinde qui était dans l'autre lit: Celui qui chante, lui dit-elle, est le fils d'un grand seigneur d'Aragon, qui a sa maison à Madrid, vis-à-vis celle de mon père. Je ne sais vraiment où ce jeune gentilhomme a pu me voir, si ce fut à l'église ou ailleurs, car nos fenêtres étaient toujours soigneusement fermées: quoi qu'il en soit, il devint amoureux de moi, et il me l'exprimait souvent par une des fenêtres de sa maison qui ouvrait sur les nôtres, et où je le voyais verser tant de larmes qu'il me faisait pitié. Je m'accoutumai à sa vue, et je me mis à l'aimer sans savoir ce qu'il me demandait. Entre autres signes, je le voyais toujours joindre ses deux mains pour me faire comprendre qu'il désirait se marier avec moi. J'aurais été bien aise qu'il en fût ainsi; mais, hélas! seule et sans mère, je ne savais comment lui faire connaître mes sentiments. Je le laissai donc continuer, sans lui accorder aucune faveur, si ce n'est pourtant quand mon père n'était pas au logis, celle de hausser un moment la jalousie, afin qu'il pût me voir, ce dont le pauvre garçon avait tant de joie, qu'on eût dit qu'il en perdait l'esprit.

Enfin l'époque de notre départ approchait. J'ignore comment il en fut instruit, car je ne pus trouver moyen de l'en prévenir; j'appris alors qu'il en était tombé malade de chagrin, et, ce moment venu, il me fut impossible de lui dire adieu. Mais au bout de deux jours de route, comme nous entrions dans une hôtellerie qui est à une journée d'ici, voilà que je l'aperçois sur la porte en habit de muletier, et si bien déguisé, que je ne l'aurais pas reconnu si je ne l'avais toujours présent à la pensée. Je fus fort étonnée de cette rencontre; et j'en ressentis bien de la joie. Quant à lui, il a les yeux sans cesse attachés sur moi, excepté devant mon père, dont il se cache avec beaucoup de soin. Comme je sais qui il est, et que c'est par amour pour moi qu'il a fait la route à pied avec tant de fatigue, j'en ai beaucoup de chagrin, et partout où il met les pieds, je le suis des yeux. J'ignore quelles sont ses intentions, ni comment il a pu s'échapper de chez son père, qui l'aime tendrement, car il n'a que lui pour héritier, et aussi parce qu'il est fort aimable, comme en jugera sans doute Votre Grâce. On dit qu'il a beaucoup d'esprit, qu'il compose tout ce qu'il chante, qu'il fait très-bien les vers. Aussi, chaque fois que je le vois et l'entends, je tremble que mon père ne vienne à le reconnaître. De ma vie je ne lui ai adressé la parole, et pourtant je l'aime à tel point qu'il me serait désormais impossible de vivre sans lui. Voilà, ma chère dame, tout ce que je puis vous dire de ce musicien dont les accents vous ont charmée; vous voyez, d'après cela, que ce n'est pas un garçon muletier, mais le fils d'un grand seigneur.

Calmez-vous, ma chère enfant, reprit Dorothée en l'embrassant; tout ira bien, et j'espère que des sentiments si raisonnables auront une heureuse fin.

Hélas! madame, dit Claire, quelle fin dois-je espérer! Son père est un seigneur si noble et si riche, qu'il m'estimera toujours trop au-dessous de son fils; et quand à me marier à l'insu du mien, je ne le ferais pas pour tous les trésors du monde. Je voudrais seulement que ce pauvre enfant s'en retournât; peut-être alors que ne le voyant plus, et près de faire moi-même avec mon père un si long voyage, je serai soulagée du mal dont je souffre, quoique je ne pense pas que cela puisse servir à grand'chose. Je ne sais, vraiment, quel démon nous a mis ces idées-là dans la tête, puisque nous sommes tous deux si jeunes, que je le crois à peine âgé de seize ans, tandis que j'en aurai treize seulement dans quelques mois, à ce que m'a dit mon père.

Dorothée ne put s'empêcher de sourire de l'ingénuité de l'aimable Claire: Mon enfant, lui dit-elle, dormons le reste de la nuit; le jour viendra, et il faut espérer que Dieu aura soin de toutes choses.

Elles se rendormirent après cet entretien, et dans l'hôtellerie régna le plus profond silence: il n'y avait d'éveillée que la fille de l'hôtelier et Maritorne, qui, toutes deux connaissant la folie de don Quichotte, résolurent de lui jouer quelque bon tour, pendant que notre chevalier, armé de pied en cap et monté sur Rossinante, ne songeait qu'à faire une garde exacte.

L'auditeur tenait par la main une jeune demoiselle (p. 231).

Or, il faut savoir qu'il n'y avait dans toute la maison d'autre fenêtre donnant sur les champs, qu'une simple lucarne pratiquée dans la muraille, et par laquelle on jetait la paille pour les mules et les chevaux. Ce fut à cette lucarne que vinrent se poster les deux donzelles, et c'est de là qu'elles aperçurent don Quichotte à cheval, languissamment appuyé sur sa lance et poussant par intervalles de profonds et lamentables soupirs, comme s'il eût été prêt de rendre l'âme. O Dulcinée du Toboso! disait-il d'une voix tendre et amoureuse; type suprême de la beauté, idéal de l'esprit, sommet de la raison, archives des grâces, dépôt des vertus, et finalement abrégé de tout ce qu'il y a dans le monde de bon, d'utile et de délectable, que fait Ta Seigneurie en ce moment? Ta pensée s'occupe-t-elle par aventure du chevalier, ton esclave qui, dans le seul dessein de te plaire, s'est exposé volontairement à tant de périls? Oh! donne-moi de ses nouvelles, astre aux trois visages, qui, peut-être envieux du sien, te livres au plaisir de la regarder, soit qu'elle se promène dans quelque galerie d'un de ses magnifiques palais, soit qu'appuyée sur un balcon doré, elle rêve aux moyens de faire rentrer le calme dans mon âme agitée; c'est-à-dire de me rappeler d'une triste mort à une délicieuse vie, et, sans péril pour sa réputation, de récompenser mon amour et mes services. Et toi, Soleil, qui sans doute ne te hâtes d'atteler tes coursiers qu'afin de venir admirer plus tôt celle que j'adore, salue-la, je t'en prie, de ma part; mais garde-toi de lui donner un baiser, car j'en serais encore plus jaloux que tu ne le fus de cette nymphe ingrate et légère qui te fit tant courir dans les plaines de la Thessalie ou sur les rives du Pénée: je ne me rappelle pas bien où ton amour et ta jalousie t'entraînèrent en cette circonstance.

Notre héros en était là de son pathétique monologue, quand il fut interrompu par la fille de l'hôtelier, qui, faisant signe avec la main, lui dit, en l'appelant à voix basse: Mon bon seigneur, approchez quelque peu, je vous prie. A cette voix, l'amoureux chevalier tourna la tête, et reconnaissant, à la clarté de la lune, qu'on l'appelait par cette lucarne, qu'il transformait en une fenêtre à treillis d'or, ainsi qu'il en voyait à tous les châteaux dont il avait l'imagination remplie, il se mit dans l'esprit, comme la première fois, que la fille du seigneur châtelain, éprise de son mérite et cédant à la passion, le sollicitait de nouveau d'apaiser son martyre. Aussi, plein de cette chimère, et pour ne pas paraître discourtois, il tourna la bride à Rossinante, et s'approcha: Que je vous plains, madame, lui dit-il en soupirant, que je vous plains d'avoir pris pour but de vos amoureuses pensées un malheureux chevalier errant, qui ne s'appartient plus, et que l'amour tient ailleurs enchaîné. Ne m'en voulez pas, aimable demoiselle; retirez-vous dans votre appartement, je vous en conjure, et à force de faveurs ne me rendez point encore plus ingrat. Mais si, à l'exception de mon cœur, il se trouve en moi quelque chose qui puisse payer l'amour que vous me témoignez, demandez-le hardiment: je jure par les yeux de la belle et douce ennemie dont je suis l'esclave, de vous l'accorder sur l'heure, quand bien même vous exigeriez une tresse des cheveux de Méduse, qui étaient autant d'effroyables couleuvres, ou les rayons du Soleil lui-même enfermés dans une fiole.

Ma maîtresse n'a pas besoin de tout cela, seigneur chevalier, répondit Maritorne.

De quoi votre maîtresse a-t-elle besoin, duègne sage et discrète? demanda don Quichotte.

Seulement d'une de vos belles mains, répondit Maritorne, afin de calmer un feu dont l'ardeur l'a conduite à cette lucarne en l'absence d'un père qui, sur le moindre soupçon, hacherait sa fille si menu que l'oreille resterait la plus grosse partie de toute sa personne.

Qu'il s'en garde bien, repartit don Quichotte, s'il ne veut avoir la plus terrible fin que père ait jamais eue pour avoir porté une main insolente sur les membres délicats de son amoureuse fille.

Après un pareil serment, Maritorne ne douta point que don Quichotte ne donnât sa main. Aussi pour exécuter son projet, elle courut à l'écurie chercher le licou de l'âne de Sancho, et revint bientôt après juste au moment où le chevalier venait de se mettre debout sur sa selle, pour atteindre jusqu'à la fenêtre grillée où il apercevait la passionnée demoiselle: Voilà, lui dit-il en se haussant, voilà cette main que vous demandez, madame, ou plutôt ce fléau des méchants qui troublent la terre par leurs forfaits, cette main que personne n'a jamais touchée, pas même celle à qui j'appartiens corps et âme; prenez-la cette main, je vous la donne non pour la couvrir de baisers, mais simplement pour vous faire admirer l'admirable contexture de ses nerfs, le puissant assemblage de ses muscles, et la grosseur peu commune de ses veines; jugez, d'après cela, quelle est la force du bras auquel appartient une telle main.

Nous le verrons dans un instant, dit Maritorne, qui ayant fait un noeud coulant à l'un des bouts du licou, le jeta au poignet de don Quichotte, puis s'empressa d'attacher l'autre bout au verrou de la porte.

Le chevalier, sentant la rudesse du lien qui lui retenait le bras, ne savait que penser: Ma belle demoiselle, lui dit-il avec douceur, il me semble que Votre Grâce m'égratigne la main au lieu de la caresser, épargnez-la, de grâce; elle n'a aucune part au tourment que vous endurez; il n'est pas juste que vous vengiez sur une petite partie de moi-même la grandeur de votre dépit: quand on aime bien, on ne traite pas les gens avec cette rigueur.

Il avait beau se plaindre, personne ne l'écoutait, car dès que Maritorne l'eut lié de telle sorte qu'il ne pouvait plus se détacher, nos deux donzelles s'étaient retirées en pouffant de rire. Le pauvre chevalier resta donc debout sur son cheval, le bras engagé dans la lucarne, fortement retenu par le poignet, et mourant de peur que Rossinante, en se détournant tant soit peu, ne l'abandonnât à ce supplice d'un nouveau genre. Dans cette inquiétude il n'osait remuer; et retenant son haleine, il craignait de faire un mouvement qui impatientât son cheval, car il ne doutait pas que de lui-même le paisible quadrupède ne fût capable de rester là un siècle entier. Au bout de quelque temps néanmoins, le silence de ces dames commença à lui faire penser qu'il était le jouet d'un enchantement, comme lorsqu'il fut roué de coups dans ce même château par le More enchanté, et il se reprochait déjà l'imprudence qu'il avait eue de s'y exposer une seconde fois, après avoir été si maltraité la première. J'aurais dû me rappeler, se disait-il en lui-même, que lorsqu'un chevalier tente une aventure sans pouvoir en venir à bout, c'est une preuve qu'elle est réservée à un autre; et il est dispensé dans ce cas de l'entreprendre de nouveau. Cependant il tirait son bras, avec beaucoup de ménagement toutefois, de crainte de faire bouger Rossinante, mais tous ses efforts ne faisaient que resserrer le lien, de sorte qu'il se trouvait dans cette cruelle alternative, ou de se tenir sur la pointe des pieds, ou de s'arracher le poignet pour parvenir à se remettre en selle. Oh! comme en cet instant il eût voulu posséder cette tranchante épée d'Amadis, qui détruisait toutes sortes d'enchantements! que de fois il maudit son étoile, qui privait la terre du secours de son bras tant qu'il resterait enchanté! Que de fois il invoqua sa bien-aimée Dulcinée du Toboso! que de fois il appela son fidèle écuyer Sancho Panza, qui, étendu sur le bât de son âne, et enseveli dans un profond sommeil, oubliait que lui-même fût de ce monde!

Finalement, l'aube du jour le surprit, mais si confondu, si désespéré, qu'il mugissait comme un taureau, et malgré tout si bien persuadé de son enchantement, que confirmait encore l'incroyable immobilité de Rossinante, qu'il ne douta plus que son cheval et lui ne dussent rester plusieurs siècles sans boire, ni manger, ni dormir, jusqu'à ce que le charme fût rompu, ou qu'un plus savant enchanteur vînt le délivrer.

Il en était là, lorsque quatre cavaliers bien équipés et portant l'escopette à l'arçon de leurs selles, vinrent frapper à la porte de l'hôtellerie. Don Quichotte, pour remplir malgré tout le devoir d'une vigilante sentinelle, leur cria d'une voix haute: Chevaliers ou écuyers, ou qui que vous soyez, cessez de frapper à la porte de ce château: ne voyez-vous pas qu'à cette heure ceux qui l'habitent reposent encore? On n'ouvre les forteresses qu'après le lever du soleil. Retirez-vous, et attendez qu'il soit jour; nous verrons alors s'il convient ou non de vous ouvrir.

Quelle diable de forteresse y a-t-il ici, pour nous obliger à toutes ces cérémonies? dit l'un des cavaliers; si vous êtes l'hôtelier, faites-nous ouvrir promptement, car nous sommes pressés, et nous ne voulons que faire donner l'orge à nos montures, puis continuer notre chemin.

Est-ce que j'ai la mine d'un hôtelier? repartit don Quichotte.

Je ne sais de qui vous avez la mine, répondit le cavalier; mais il faut rêver pour appeler cette hôtellerie un château.

C'en est un pourtant, et des plus fameux de tout le royaume, répliqua don Quichotte; il a pour hôtes en ce moment tels personnages qui se sont vus le sceptre à la main et la couronne sur la tête.

C'est sans doute une troupe de ces comédiens qu'on voit sur le théâtre, répondit le cavalier; car il n'y a guère d'apparence qu'il y ait d'autres gens dans une pareille hôtellerie.

Vous connaissez peu les choses de la vie, repartit don Quichotte, puisque vous ignorez encore les miracles qui ont lieu chaque jour dans la chevalerie errante.

Ennuyés de ce long dialogue, les cavaliers recommencèrent à frapper de telle sorte, qu'ils finirent par éveiller tout le monde. Or, il arriva qu'en ce moment la jument d'un d'entre eux s'en vint flairer Rossinante, qui, immobile et l'oreille basse, continuait à soutenir le corps allongé de son maître. Rossinante, qui était de chair, quoiqu'il parût de bois, voulut à son tour s'approcher de la jument qui lui faisait des avances; mais à peine eût-il bougé tant soit peu, que, glissant de sa selle, les deux pieds de don Quichotte perdirent à la fois leur appui, et le pauvre homme serait tombé lourdement s'il n'avait été fortement attaché par le bras. Il éprouva une telle angoisse, qu'il crut qu'on lui arrachait le poignet. Allongé par le poids de son corps, il touchait presque à terre, ce qui lui fut un surcroît de douleur, car, sentant combien peu il s'en fallait que ses pieds ne portassent, il s'allongeait de lui-même encore plus, comme font les malheureux soumis au supplice de l'estrapade, et augmentait ainsi son tourment.


CHAPITRE XLIV
OU SE POURSUIVENT LES ÉVÉNEMENTS INOUIS DE L'HOTELLERIE

Aux cris épouvantables que poussait don Quichotte, l'hôtelier s'empressa d'ouvrir la porte, pendant que de son côté Maritorne, éveillée par le bruit et en devinant sans peine la cause, se glissait dans le grenier afin de détacher le licou et de rendre la liberté au chevalier, qui roula par terre en présence des voyageurs. Ils lui demandèrent pour quel sujet il criait si fort; mais, sans leur répondre, notre héros se relève promptement, saute sur Rossinante, embrasse son écu, met la lance en arrêt, et, prenant du champ, revient au petit galop en disant: Quiconque prétend que j'ai été justement enchanté ment comme un imposteur; je lui en donne le démenti! et pourvu que madame la princesse de Micomicon m'en accorde la permission, je le défie et l'appelle en combat singulier.

Ces paroles surprirent grandement les nouveaux venus qui, ayant su l'humeur bizarre du chevalier, ne s'y arrêtèrent pas davantage et demandèrent à l'hôtelier s'il n'y avait point chez lui un jeune homme d'environ quinze ans, vêtu en muletier; en un mot, ils donnèrent le signalement complet de l'amant de la belle Claire.

Il y a tant de gens de toute sorte dans ma maison, répondit l'hôtelier, que je n'ai pas pris garde à celui dont vous parlez.

Mais un des cavaliers, reconnaissant le cocher qui avait amené l'auditeur, s'écria que le jeune homme était sans doute là: Qu'un de nous, ajouta-t-il, se tienne à la porte et fasse sentinelle, pendant que les autres le chercheront; il serait bon aussi de veiller autour de l'hôtellerie, de peur que le fugitif ne s'échappe par-dessus les murs. Ce qui fut fait.

Le jour étant venu, chacun pensa à se lever, surtout Dorothée et la jeune Claire, qui n'avaient pu dormir, l'une troublée de savoir son amant si près d'elle, et l'autre brûlant d'envie de le connaître. Don Quichotte étouffait de rage, en voyant qu'aucun des voyageurs ne faisait attention à lui, et s'il n'eût craint de manquer aux lois de la chevalerie, il les aurait assaillis tous à la fois, pour les contraindre de répondre à son défi. Mais tenu comme il l'était de n'entreprendre aucune aventure avant d'avoir rétabli la princesse de Micomicon sur le trône, il se résigna et regarda faire les voyageurs.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Voilà, dit-il en se haussant, voilà la main que vous demandez, madame (p. 238).

L'un d'eux ayant enfin trouvé le jeune garçon qu'ils cherchaient, endormi tranquillement auprès d'un muletier, le saisit par le bras et lui dit en l'éveillant: Par ma foi, seigneur don Luis, je vous trouve dans un bel équipage, et ce lit répond bien aux délicatesses dans lesquelles vous avez été élevé!

Notre amoureux, encore tout assoupi, se frotta les yeux, et ayant envisagé celui qui le tenait, reconnut un des valets de son père, ce dont il fut si surpris qu'il fut longtemps sans pouvoir articuler une parole.

Seigneur don Luis, continua le valet, vous n'avez qu'un seul parti à prendre. Retournez chez votre père, si vous ne voulez être bientôt privé de lui; car il n'y a guère autre chose à attendre de l'état où l'a mis votre fuite.

Hé! comment mon père a-t-il su que j'avais pris ce chemin et ce déguisement? répondit don Luis.

En voyant son affliction, un étudiant à qui vous aviez confié votre dessein lui a tout découvert, et il nous a envoyés à votre poursuite, ces trois cavaliers et moi. Nous serons heureux de pouvoir bientôt vous remettre entre les bras d'un père qui vous aime tant.

Oh! il n'en sera que ce que je voudrai, répondit don Luis.

Le muletier auprès de qui don Luis avait passé la nuit, ayant entendu cette conversation, en alla donner avis à don Fernand et aux autres, qui étaient déjà sur pied; il leur dit que le valet appelait le jeune homme seigneur, et qu'on voulait l'emmener malgré lui. Ces paroles leur donnèrent à tous l'envie de le connaître et de lui prêter secours au cas où l'on voudrait lui faire quelque violence; ils coururent donc à l'écurie, où ils le trouvèrent se débattant contre le valet. Dorothée qui, en sortant de sa chambre, avait rencontré Cardenio, lui conta en peu de mots l'histoire de Claire et du musicien inconnu, et Cardenio, de son côté, lui apprit ce qui se passait entre don Luis et les gens de son père. Mais il ne le fit pas si secrètement que Claire, qui suivait Dorothée, ne l'entendît. Elle en fut si émue, qu'elle faillit s'évanouir. Heureusement Dorothée la soutint et l'emmena dans sa chambre, après que Cardenio l'eût assurée qu'il allait faire tous ses efforts pour arranger tout cela.

Cependant les quatre cavaliers venus à la recherche de don Luis ne le quittaient pas; ils tâchaient de lui persuader de partir sur-le-champ pour aller consoler son père; et comme il refusait avec emportement, ayant, disait-il, à terminer une affaire qui intéressait son honneur, sa vie, et même son salut, ils le pressaient de façon à ne lui laisser aucun doute sur la résolution où ils étaient de l'emmener à quelque prix que ce fût. Tous ceux qui étaient dans l'hôtellerie étaient accourus au bruit, Cardenio, don Fernand et ses cavaliers, l'auditeur, le curé, maître Nicolas et don Quichotte lui-même, auquel il avait semblé inutile de faire plus longtemps la garde du château. Cardenio, qui connaissait déjà l'histoire du garçon muletier, demanda à ceux qui voulaient l'entraîner par force, quel motif ils avaient d'emmener ce jeune homme, puisqu'il s'y refusait obstinément.

Notre motif, répondirent-ils, c'est de rendre la vie au père de ce gentilhomme, que son absence réduit au désespoir.

Ce sont mes affaires et non les vôtres, répliqua don Luis; je retournerai s'il me plaît, et pas un de vous ne saurait m'y forcer.

La raison vous y forcera, répondit un des valets, et si elle ne peut rien sur vous, nous ferons notre devoir.

Sachons un peu ce qu'il y a au fond de tout cela, dit l'auditeur.

Ce valet reconnut l'auditeur. Est-ce que Votre Grâce, Seigneur, lui dit-il en le saluant, ne se rappelle pas ce jeune gentilhomme? C'est le fils de votre voisin; il s'est échappé de chez son père sous un costume qui ne ferait guère soupçonner qui il est.

Frappé de ces paroles, l'auditeur le considéra quelque temps, et, s'étant rappelé ses traits, il lui dit en l'embrassant: Hé! quel enfantillage est-ce là, seigneur don Luis? Quel motif si puissant a pu vous faire prendre un déguisement si indigne de vous? mais voyant le jeune garçon les yeux pleins de larmes, il dit aux valets de s'éloigner; et l'ayant pris à part, il lui demanda ce que cela signifiait.

Pendant que l'auditeur interrogeait don Luis, on entendit de grands cris à la porte de l'hôtellerie. Deux hommes qui y avaient passé la nuit, voyant tous les gens de la maison occupés, voulurent déguerpir sans payer: mais l'hôtelier, plus attentif à ses affaires qu'à celles d'autrui, les arrêta au passage, leur réclamant la dépense avec un tel surcroît d'injures qu'il les excita à lui répondre à coups de poing, et en effet, ils le gourmaient de telle sorte, qu'il fut contraint d'appeler au secours. L'hôtesse et sa fille accoururent; mais comme elles n'y pouvaient rien, la fille de l'hôtesse, qui avait vu en passant don Quichotte les bras croisés et au repos, revint sur ses pas et lui dit: Seigneur chevalier, par la vertu que Dieu vous a donnée, venez, je vous en supplie, venez secourir mon père, que deux méchants hommes battent comme plâtre.

Très-belle demoiselle, répondit don Quichotte avec le plus grand sang-froid, votre requête ne saurait pour l'heure être accueillie, car j'ai donné ma parole de n'entreprendre aucune aventure avant d'en avoir achevé une à laquelle je me suis engagé. Mais voici ce que je peux faire pour votre service: courez dire au seigneur votre père de soutenir de son mieux le combat où il est engagé, sans se laisser vaincre; j'irai pendant ce temps demander à la princesse de Micomicon la liberté de le secourir; si elle me l'octroie, soyez convaincue que je saurai le tirer d'affaire.

Pécheresse que je suis! s'écria Maritorne qui était présente, avant que Votre Seigneurie ait la permission qu'elle vient de dire, notre maître sera dans l'autre monde!

Trouvez bon, madame, que j'aille la réclamer, repartit don Quichotte, et quand une fois je l'aurai obtenue, peu importe que le seigneur châtelain soit ou non dans l'autre monde; je saurai l'en arracher en dépit de tous ceux qui voudraient s'y opposer, ou du moins je tirerai de ceux qui l'y auront envoyé une vengeance si éclatante que vous aurez lieu d'être satisfaite.

Cela dit, il va se jeter à genoux devant Dorothée, la suppliant, avec les expressions les plus choisies de la chevalerie errante, de lui permettre de secourir le seigneur du château, qui se trouvait dans un pressant péril. La princesse y consent; alors notre valeureux chevalier, mettant l'épée à la main et embrassant son écu, se dirige vers la porte de l'hôtellerie, où le combat continuait au grand désavantage de l'hôtelier. Mais tout à coup il s'arrête et demeure immobile, quoique l'hôtesse et Maritorne le harcelassent en lui demandant ce qui l'empêchait de secourir leur maître.

Ce qui m'en empêche, répondit don Quichotte, c'est qu'il ne m'est pas permis de tirer l'épée contre de pareilles gens; appelez mon écuyer Sancho Panza, c'est à lui que revient de droit le châtiment de ceux qui ne sont pas armés chevaliers.

Voilà ce qui se passait à la porte de l'hôtellerie, où les gourmades tombaient dru comme grêle sur la tête de l'hôtelier, pendant que Maritorne, l'hôtesse et sa fille enrageaient de la froideur de don Quichotte et lui reprochaient sa poltronnerie. Mais quittons-les un moment, et allons savoir ce que don Luis répondait aux questions de l'auditeur, au sujet de sa fuite et de son déguisement.

Le jeune homme pressait les mains du père de la belle Claire et versait des larmes abondantes. Seigneur, lui disait-il, je ne saurais confesser autre chose, sinon qu'après avoir vu mademoiselle votre fille, lorsque vous êtes venu habiter dans notre voisinage, j'en devins éperdument amoureux; et si vous consentez à ce que j'aie l'honneur d'être votre fils, dès aujourd'hui même elle sera ma femme: c'est pour elle que j'ai quitté sous ce déguisement la maison de mon père, et je suis résolu à la suivre partout. Elle ne sait pas combien je l'aime, à moins pourtant qu'elle ne l'ait deviné à mes larmes, car je n'ai jamais eu le bonheur de lui parler. Vous savez qui je suis, quel est le bien de mon père, vous savez aussi qu'il n'a pas d'autre héritier que moi. D'après cela si vous me jugez digne de votre alliance, rendez-moi heureux promptement, je vous en supplie, en m'acceptant pour votre fils, et je vous jure de vous servir toute ma vie avec tout le respect et toute l'affection imaginables. Si, par hasard, mon père refusait d'y consentir, j'espère que le temps et l'excellence de mon choix le feront changer d'idée.

L'amoureux jeune homme se tut; l'auditeur demeura non moins surpris d'une confidence si imprévue, qu'indécis sur le parti qu'il devait prendre. Il engagea d'abord don Luis à se calmer, et lui dit que pourvu qu'il obtînt des gens de son père de ne pas le forcer à les suivre, il allait aviser au moyen de faire ce qui conviendrait le mieux.

L'hôtelier avait fait la paix avec ses deux hôtes, que les conseils de don Quichotte, encore plus que ses menaces, avaient décidés à payer leur dépense, et les valets de don Luis attendaient le résultat de l'entretien de leur jeune maître avec l'auditeur, quand le diable, qui ne dort jamais, amena dans l'hôtellerie le barbier à qui don Quichotte avait enlevé l'armet de Mambrin, et Sancho Panza le harnais de son âne. En conduisant sa bête à l'écurie, cet homme reconnut Sancho qui accommodait son grison: Ah! larron, lui dit-il en le prenant au collet, je te tiens à la fin; tu vas me rendre mon bassin, mon bât et tout l'équipage que tu m'as volé. Se voyant attaqué à l'improviste, et s'entendant dire des injures, Sancho saisit d'une main l'objet de la dispute, et de l'autre appliqua un si grand coup de poing à son agresseur, qu'il lui mit la mâchoire en sang; néanmoins le barbier ne lâchait point prise, et il se mit à pousser de tels cris, que tout le monde accourut. Justice! au nom du roi! justice! criait-il; ce détrousseur de passants veut m'assassiner parce que je reprends mon bien.

Tu en as menti par la gorge! répliquait Sancho; je ne suis point un détrousseur de passants, et c'est de bonne guerre que mon maître a conquis ces dépouilles.

Témoin de la valeur de son écuyer, don Quichotte jouissait de voir avec quelle vigueur Sancho savait attaquer et se défendre; aussi dès ce moment il le tint pour homme de cœur, et il résolut de l'armer chevalier à la première occasion qui viendrait à se présenter, ne doutant point que l'ordre n'en retirât un très-grand lustre. Pendant ce temps, le pauvre barbier continuait à s'escrimer de son mieux. De même que ma vie est à Dieu, disait-il, ce bât est à moi, et je le reconnais comme si je l'avais mis au monde! d'ailleurs mon âne est là qui pourra me démentir: qu'on le lui essaye, et si ce bât ne lui va pas comme un gant, je consens à passer pour un infâme. Mais ce n'est pas tout, le même jour qu'ils me l'ont pris, ils m'ont aussi enlevé un plat à barbe de cuivre tout battant neuf, qui m'avait coûté un bel et bon écu.

En entendant ces paroles, don Quichotte ne put s'empêcher d'intervenir; il sépara les combattants, déposa le bât par terre, afin qu'il fût vu de tout le monde, et dit: Seigneurs, Vos Grâces vont reconnaître manifestement l'erreur de ce bon écuyer, qui appelle un plat à barbe ce qui est, fut et ne cessera jamais d'être l'armet de Mambrin; or, cet armet, je le lui ai enlevé en combat singulier, j'en suis donc maître de la façon la plus légitime. Quant au bât, je ne m'en mêle point: tout ce que je puis dire à ce sujet, c'est qu'après le combat mon écuyer me demanda la permission de prendre le harnais du cheval de ce poltron, pour remplacer le sien. Expliquer comment ce harnais s'est métamorphosé en bât, je ne saurais en donner d'autre raison, sinon que ces sortes de transformations se voient chaque jour dans la chevalerie errante; et pour preuve de ce que j'avance, ajouta-t-il, cours, Sancho, mon enfant, va chercher l'armet que ce brave homme appelle un bassin de barbier.

Si nous n'avons pas d'autre preuve, répliqua Sancho, nous voilà dans de beaux draps: aussi plat à barbe est l'armet de Mambrin, que la selle de cet homme est bât.

Fais ce que je t'ordonne, repartit don Quichotte; peut-être que ce qui arrive dans ce château ne se fera pas toujours par voie d'enchantement.

Sancho alla chercher le bassin et l'apporta. Voyez maintenant, seigneurs, dit don Quichotte en le présentant à l'assemblée, voyez s'il est possible de soutenir que ce ne soit pas là un armet? Je jure, par l'ordre de chevalerie dont je fais profession, que cet armet est tel que je l'ai pris, sans y avoir rien ajouté, rien retranché.