Mon sommeil fut si profond, que qui voulut mon âne eut tout le temps (p. 308).

J'aurai soin, reprit Carrasco, d'avertir l'auteur de l'histoire de ne point oublier, s'il la réimprime, ce que le bon Sancho vient de dire; cela devra rehausser le prix d'une nouvelle édition.

Y a-t-il encore autre chose à corriger? demanda don Quichotte.

Sans doute, répondit Carrasco, mais aucune correction n'aura l'importance de celle-ci.

Et l'auteur promet-il par hasard une seconde partie? poursuivit don Quichotte.

Oui, certes, répondit Carrasco, mais il dit qu'il ne l'a pas encore trouvée et qu'il ne sait où la prendre; de sorte qu'on ignore si jamais elle paraîtra. Ainsi, pour cette raison d'abord, puis à cause de la prévention que le public a toujours eue pour les secondes parties, on craint bien que l'auteur n'en reste là; et pourtant on ne cesse de demander des Aventures de don Quichotte. Que don Quichotte agisse et que Sancho Panza parle, entend-on répéter à tout propos, nous sommes contents.

Et à quoi se décide l'auteur? demanda notre chevalier.

A quoi? répondit Carrasco, à chercher cette histoire avec un soin extrême, et quand il l'aura trouvée, à la livrer sans retard à l'impression, plutôt en vue du profit que de l'honneur qu'il peut en tirer.

Ah! l'auteur ne pense qu'à l'argent! s'écria Sancho; par ma foi, ce sera merveille s'il réussit. Il m'a bien la mine de faire comme ces tailleurs qui, la veille de Pâques, cousent à grands points pour expédier la besogne, mais du diable s'il y a morceau qui tienne. Dites de ma part à ce seigneur more de prendre un peu de patience; car mon maître et moi nous lui fournirons bientôt tant d'aventures, qu'il pourra publier non-seulement une seconde partie, mais dix autres encore. Le bon homme pense peut-être que nous ne songeons qu'à dormir; eh bien, qu'il vienne nous tenir le pied à la forge, et il verra duquel nous sommes chatouilleux. Tenez, seigneur bachelier, si mon maître voulait suivre mon conseil, nous serions déjà en campagne, redressant les torts, réparant les injustices, vengeant les outrages, comme c'est le devoir des chevaliers errants.

A peine Sancho achevait de parler, qu'on entendit hennir Rossinante; don Quichotte, voyant là un favorable augure, résolut de faire sous peu de jours une nouvelle sortie. Il s'ouvrit de son projet à Samson Carrasco, et lui demanda son avis sur le chemin qu'il devait prendre.

Si vous m'en croyez, répondit le bachelier, vous vous dirigerez du côté de Saragosse, où dans peu, pour la Saint-Georges, doivent avoir lieu des joutes solennelles; là il y aura de la gloire à acquérir, car, en l'emportant sur les chevaliers aragonais, vous pourrez vous vanter de l'emporter sur tous les chevaliers du monde. Carrasco loua sa généreuse résolution, tout en lui conseillant d'affronter désormais le péril avec moins de témérité, parce que sa vie ne lui appartenait pas, mais à ceux qui avaient besoin du secours de son bras.

Voilà justement ce qui me fait donner au diable, dit Sancho; mon maître se précipite sur cent hommes armés, comme un enfant gourmand tombe sur une douzaine de poires. Mort de ma vie! il y a temps pour attaquer, et temps pour faire retraite; on ne peut pas toujours crier Saint Jacques! et Ferme Espagne! d'autant plus que j'ai entendu dire bien des fois, et, si j'ai bonne mémoire, c'est à monseigneur lui-même, qu'entre la témérité et la poltronnerie, il y place pour le vrai courage. On ne doit donc pas fuir sans motif, ni attaquer hors de propos. Au surplus, je l'avertis que s'il m'emmène avec lui, ce sera à condition qu'il se chargera seul de toutes les batailles, et que je n'aurai à m'occuper que de sa nourriture et de ses vêtements; oh! pour cela, il ne me trouvera pas en défaut; mais espérer que je mette l'épée à la main, fût-ce même contre des muletiers, par ma foi, je suis bien son serviteur.

Seigneur bachelier, jamais je n'ai songé à passer pour un Roland, mais pour le meilleur et le plus loyal écuyer qui ait servi chevalier errant. Après cela, si, en récompense de mes bons services, monseigneur don Quichotte veut m'accorder une de ces îles qu'il doit conquérir, à la bonne heure! je lui en aurai grande obligation. S'il ne me la donne pas, eh bien, il faudra s'en consoler; l'homme ne doit pas vivre sur la parole d'autrui, mais sur celle de Dieu. Et puis, gouverné ou gouvernant, le pain que je mangerai me semblera-t-il meilleur? Que sais-je même, si, en fin de compte, le diable ne me prépare pas dans ces gouvernements quelque croc-en-jambe pour me faire tomber et casser la mâchoire? Sancho je suis né, et Sancho je pense mourir. Pourtant, si, sans risques ni soucis, le ciel m'envoyait une île ou quelque chose de semblable, je ne suis pas si sot que d'en faire fi. Quand on te donne la génisse, dit le proverbe, jette-lui la corde au cou et mène-la dans ta maison.

Ami Sancho, vous venez de parler comme un livre, reprit le bachelier; prenez patience; tout vient à point pour qui sait attendre, et le seigneur don Quichotte vous donnera non-seulement une île, mais un royaume.

Va pour le plus comme pour le moins, repartit Sancho. Soyez certain, seigneur bachelier, que si mon maître me donne un royaume, il n'aura pas lieu de s'en repentir; je me suis bien tâté là-dessus, et me sens de force à gouverner île ou royaume.

Prenez garde, Sancho, dit le bachelier; les honneurs changent les mœurs, et il se pourrait qu'une fois gouverneur, vous en vinssiez à méconnaître la mère qui vous a mis au monde.

Cela serait bon pour ces petites gens nés sous la feuille d'un chou, répliqua Sancho; mais ceux qui, comme moi, ont sur l'âme quatre doigts de graisse de vieux chrétien! oh! ne craignez rien, tout le monde sera content.

Dieu le veuille ainsi, ajouta don Quichotte. Au reste, nous ne tarderons pas à voir Sancho à l'œuvre; car, si je ne me trompe, l'île est bien près de venir, je crois déjà la voir d'ici.

Cela dit, notre héros pria le bachelier, en sa qualité de poëte de vouloir bien lui composer quelques vers pour prendre congé de madame Dulcinée du Toboso. Je voudrais, lui dit-il, que chaque vers commençât par une lettre de son nom, de manière que les premières lettres de chacun d'eux formassent par leur réunion le nom de Dulcinée du Toboso.

Bien que je ne sois pas un des poëtes fameux que possède l'Espagne, puisqu'on n'en compte que trois et demi, j'essayerai de vous donner satisfaction, repartit le bachelier.

Surtout, répliqua don Quichotte, faites de façon à ne pas laisser croire que ces vers aient pu être composés pour une autre dame que pour Dulcinée du Toboso.

Ils tombèrent d'accord sur ce point et fixèrent le départ à huit jours de là. Don Quichotte recommanda au bachelier le secret, surtout à l'égard du curé, de maître Nicolas, de sa nièce et de sa gouvernante, afin qu'ils ne vinssent pas se jeter en travers de sa louable résolution. Carrasco le promit et prit congé de notre héros, le priant de l'aviser, quand il en aurait l'occasion, de sa bonne ou de sa mauvaise fortune. Sur cela ils se séparèrent, et Sancho alla faire ses dispositions pour leur nouvelle campagne.


CHAPITRE V
DU SPIRITUEL, PROFOND ET GRACIEUX ENTRETIEN DE SANCHO ET DE SA FEMME, AVEC D'AUTRES ÉVÉNEMENTS DIGNES D'HEUREUSE SOUVENANCE

En arrivant à écrire ce cinquième chapitre, le traducteur de cette histoire avertit qu'il le tient pour apocryphe, parce que Sancho y parle un langage qui semble surpasser son intelligence bornée, et qu'il y dit des choses si subtiles qu'elles ne sauraient venir de son propre fonds; toutefois, il ajoute qu'il n'a pas voulu manquer de le traduire, comme c'était son devoir, puis il continue de la sorte:

Sancho revenait chez lui si joyeux, si content, que sa femme, qui avait aperçu son allégresse à la distance d'un trait d'arbalète, lui demanda avec empressement: Qu'avez-vous donc, mon ami, que vous paraissez si joyeux?

Femme, répondit Sancho, je le serais bien davantage, si je n'étais pas si content.

Je ne vous comprends pas, mon ami. Vous dites que vous seriez plus joyeux si vous n'étiez pas si content; encore que je sois bien sotte, je ne crois pas qu'on puisse regretter d'être content.

Apprends, Thérèse, répondit Sancho, que si je suis joyeux, c'est parce que j'ai résolu de repartir avec mon maître don Quichotte, qui s'en va pour la troisième fois chercher les aventures; apprends de plus que si je m'en vais avec lui, c'est d'abord par nécessité, et ensuite dans l'espoir de trouver cent autres écus comme ceux que nous avons déjà dépensés; car si Dieu m'avait accordé de vivre à l'aise dans ma maison, ce qui lui était facile, puisqu'il n'avait qu'à le vouloir, ma joie serait bien plus grande encore, car je n'aurais pas le déplaisir de te quitter ainsi que mes enfants! N'ai-je donc pas raison de dire que je serais plus content si je n'étais pas si joyeux?

En vérité, dit Thérèse, il n'y a plus moyen de vous entendre depuis que vous êtes dans vos chevaleries.

Dieu m'entend, femme, répliqua Sancho; et comme il est l'entendeur de toutes choses, cela me suffit. Aie seulement soin du grison pendant ces trois jours-ci, afin qu'il soit en bon état; double-lui sa ration, regarde s'il ne manque rien aux harnais, car ce n'est pas à la noce que nous allons, mais bien faire le tour du monde, nous prendre de querelle avec des géants, des andriaques, des vampires; et tout cela encore ne serait que pain bénit, si l'on ne rencontrait pas des muletiers yangois et des Mores enchantés.

Je me doute bien, répliqua Thérèse, que les écuyers errants ne mangent pas gratis le pain de leur maître; aussi je prierai Dieu qu'il vous garantisse des mauvaises aventures.

Vois-tu, femme, dit Sancho, si je n'espérais devenir bientôt gouverneur d'une île, je me laisserais tomber mort à l'instant même.

Que dites-vous là, Sancho? reprit Thérèse, vive, vive la poule, même avec sa pépie! Vivez donc, et que les gouvernements s'en aillent à tous les diables. Vous êtes sorti sans gouvernement du ventre de votre mère, et sans gouvernement vous avez vécu jusqu'à cette heure; il faudra bien trouver moyen de s'en passer; que de gens vivent sans cela, et qui n'en sont pas moins gens de bien! Tenez, la meilleure sauce du monde c'est la faim, et comme elle ne manque jamais aux pauvres, ils mangent toujours avec appétit. Mais pourtant, mon ami, si vous veniez à attraper un gouvernement, tâchez de ne pas oublier votre femme et vos enfants. Votre fils Sancho a bientôt quinze ans, et il est temps de l'envoyer à l'école, si tant est que son oncle le bénéficier le destine toujours à l'Église; quant à Sanchette, votre fille, je ne pense pas qu'un mari lui fasse peur; et si je ne me trompe, elle n'a pas moins d'envie d'être mariée que vous d'être gouverneur; après tout, mieux vaut fille mal mariée que bien amourachée.

Écoute, femme, repartit Sancho, je t'assure que si je deviens gouverneur, je marierai notre fille en si haut lieu, qu'on ne l'approchera pas à moins de la traiter de Seigneurie.

Oh! pour cela, non, non, s'il vous plaît, répliqua Thérèse, croyez-moi, mariez-la avec votre égal, c'est le plus sage parti; mais si vous la faites passer des sabots aux escarpins et de la jaquette de laine au vertugadin de velours; si d'une Sanchette qu'on tutoie, vous en faites une dona Maria, qu'on traitera de Seigneurie, la pauvre enfant ne s'y reconnaîtra plus, et fera voir à chaque instant qu'elle n'est qu'une grossière paysanne.

Tais-toi, sotte, repartit Sancho, tout cela n'est que l'affaire de deux ou trois ans, après quoi tu verras si elle ne fait pas comme les autres! Qu'elle soit Seigneurie d'abord, après nous verrons.

Mesurez-vous avec votre état, Sancho, reprit Thérèse, sans chercher à vous élever plus haut que lui. Ce serait, par ma foi, une belle affaire de marier notre Sanchette avec quelque gentillâtre, qui, lorsqu'il lui en prendrait fantaisie, l'appellerait fille de manant pioche-terre et de dame tourne-fuseau. Non, non, mon ami, ce n'est pas pour cela que je l'ai élevée; tâchez seulement d'apporter de l'argent; et quant à la marier, fiez-vous-en à moi. Nous avons ici tout près le fils de Juan Tocho, notre voisin, Lope Tocho, garçon frais et gaillard, que nous connaissons depuis longtemps; je sais qu'il ne regarde pas la petite d'un mauvais œil, il est notre égal, et avec lui elle sera bien mariée. Nous les aurons tous les deux sous nos yeux; père, mère, enfants et petits-enfants, nous vivrons tous ensemble, et la bénédiction de Dieu sera sur nous. Mais n'allez pas me la marier dans vos grands palais, où on ne l'entendrait pas plus qu'elle ne s'entendrait elle-même.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Mesurez-vous avec votre état, Sancho (p. 312).

Viens çà, bête opiniâtre, femme de Barabbas, répliqua Sancho; pourquoi veux-tu m'empêcher, sans rime ni raison, de marier ma fille avec un homme qui me donnerait des grands seigneurs pour héritiers? Écoute, Thérèse, j'ai toujours entendu dire à mon grand-père que celui qui ne sait pas saisir le bonheur quand il vient ne doit pas se plaindre quand il s'en va; ainsi, à cette heure, qu'il frappe à notre porte, nous serions bien sots de la lui fermer au nez. Laissons-nous donc emporter par le vent favorable de la fortune, puisqu'il souffle dans nos voiles! (C'est à cause de cette façon de parler, et aussi pour ce que Sancho va dire plus bas, que le traducteur de cette histoire tient le présent chapitre pour apocryphe.) Lorsque j'aurai attrapé quelque bon gouvernement qui nous tire de la misère, et que j'aurai marié ma fille selon mon goût, tu verras alors comme on t'appellera dona Teresa Panza, gros comme le poing, et comment à l'église tu t'assoiras sur des tapis et des carreaux de velours, en dépit de toutes les femmes d'hidalgos du pays? Veux-tu donc rester toujours dans le même état, sans jamais croître ni décroître, comme une figure de tapisserie? Mais en voilà assez là-dessus. Quoi que tu dises, notre fille sera comtesse.

Prenez garde à ce que vous dites, mon ami, répondit Thérèse, j'ai bien peur que tout cela ne soit un jour la perdition de votre fille. Faites-en ce que vous voudrez, mais pour comtesse, jamais je n'y donnerai mon consentement. Voyez-vous, Sancho, j'ai toujours aimé l'égalité, et je ne saurais endurer la morgue et la suffisance; on m'a nommée, au baptême, Thérèse tout court; mon père s'appelait Cascayo, et moi je m'appelle Thérèse Panza, parce que je suis votre femme, car je devrais m'appeler Thérèse Cascayo; mais là où sont les rois, là vont les lois; tant il y a que je suis contente de mon nom, et ne veux pas qu'on le grossisse, de peur qu'il ne pèse trop et ne fasse jaser les gens. Vraiment ils se gêneraient bien pour dire: Voyez donc comme elle fait la renchérie, cette gardeuse de cochons! Hier encore elle filait de l'étoupe et allait à la messe avec le pan de sa robe en guise de mante, et aujourd'hui madame se promène avec une robe de soie et porte un vertugadin. Si Dieu me conserve mes cinq ou six sens, enfin le nombre que j'en ai, je jure bien de ne pas leur donner cette satisfaction. Pour vous, mon ami, soyez gouverneur, président, tout ce qu'il vous plaira; mais quand à votre fille et à moi, nous ne ferons jamais un pas hors de notre village, ou je n'aurai pas voix au chapitre. Femme de bon renom a la jambe cassée et reste à la maison, et fille honnête de travailler se fait fête. Allez-vous-en courir à vos aventures avec votre seigneur don Quichotte, et laissez-nous tranquilles; en vérité, je ne sais où il a pris le don celui-là, car ni son père ni son grand-père ne l'ont jamais porté!

En vérité, femme, répliqua Sancho, il faut que tu aies un démon familier dans le corps; où vas-tu prendre toutes les sottises que tu viens de débiter? Qu'est-ce que tes Cascayo, tes vertugadins et tes présidents ont à voir avec ce que j'ai dit? Viens çà, stupide ignorante; car j'ai bien le droit de t'appeler ainsi, puisque tu n'entends pas raison, et que tu fuis ton bonheur. Si je te disais qu'il faut que ma fille se jette du haut d'une tour en bas, ou s'en aille courir le monde, comme l'infante dona Urraca[75], tu pourrais te fâcher: mais si en trois pas et un saut je fais tant qu'on la nomme madame, si je la tire du chaume pour la faire asseoir sous un dais, et sur plus de coussins de velours qu'il n'y a d'Almohades au Maroc, pourquoi ne veux-tu pas être de mon avis?

Pourquoi? répondit Thérèse; c'est à cause du proverbe qui dit: Qui te couvre, te découvre. On ne jette les yeux qu'en passant sur les pauvres, mais on les arrête sur les riches; quand le riche a été pauvre, on ne fait que murmurer et en médire, et le pis est que lorsqu'on a commencé, on ne finit plus; car il y a dans les rues des médisants par tas, comme des essaims d'abeilles.

Ma pauvre Thérèse, répliqua Sancho, je m'en vais te dire des choses que tu n'as peut-être jamais entendues en toute ta vie, et certes elles ne sont pas de mon cru, car ce sont les propres paroles du prédicateur qui prêchait le carême dernier dans notre village. Il disait, si j'ai bonne mémoire, que les choses qu'on a tous les jours devant les yeux entrent dans la tête, et s'impriment mieux dans la mémoire que les choses passées. (Ce discours que va tenir Sancho est tellement au-dessus de sa portée d'esprit habituelle, que c'est le second motif pour lequel le traducteur croit que le présent chapitre n'est pas authentique.) Ainsi, lorsque nous voyons un homme paré de beaux habits et entouré de nombreux valets, nous lui portons involontairement du respect, quoique nous nous rappelions de l'avoir jadis vu pauvre, parce qu'il ne l'est plus, et que nous ne pensons qu'à ce qu'il est devenu: l'état où on le voit fait oublier l'état où on l'a vu. Pourquoi donc, celui que le sort favorise, s'il est bon et libéral, serait-il moins aimé et estimé que ceux qui sont de noble race, puisqu'il vit comme s'il l'était, et qu'il mérite de l'être; il n'y a que les envieux qui se rappellent son passé pour lui en faire reproche.

Je ne comprends rien à tout cela, reprit Thérèse; faites ce que vous voudrez, mon ami, et ne me rompez plus la tête si vous êtes si révolu de faire ce que vous dites...

Il faut dire résolu, femme, et non pas révolu, observa Sancho.

Ne nous amusons point à disputer, répliqua Thérèse, je parle comme il plaît à Dieu, et cela me suffit. Je veux dire que si vous vous opiniâtrez à être gouverneur, il faudra emmener avec vous votre fils Sancho, pour lui apprendre à tenir un gouvernement; car les fils doivent apprendre de bonne heure le métier de leurs pères.

Quand je serai dans le gouvernement, répondit Sancho, j'enverrai chercher le petit par la poste, et en même temps je t'enverrai de l'argent; je n'en manquerai pas alors, car il n'y a personne qui n'en prête aux gouverneurs; seulement, fais en sorte que son habit ne laisse pas voir ce qu'il est, mais ce qu'il doit paraître.

Commencez par envoyer l'argent, ajouta Thérèse, et je vous l'habillerai comme un chérubin.

Or çà, femme, dit Sancho, sommes-nous d'accord que notre fille sera comtesse?

Le jour où elle sera comtesse, s'écria Thérèse, je préférerais la voir à cent pieds sous terre. Mais encore une fois, faites comme vous l'entendrez: car, vous autres hommes, vous êtes les maîtres, et les femmes ne sont que vos servantes.

Là-dessus la pauvre Thérèse se mit à pleurer, comme si l'on eût porté sa fille en terre. Mais Sancho l'apaisa en l'assurant qu'il attendrait le plus tard possible pour la faire comtesse, et il alla trouver don Quichotte pour procéder aux préparatifs du départ.


CHAPITRE VI
QUI TRAITE DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE AVEC SA NIÈCE ET SA GOUVERNANTE, ET L'UN DES PLUS IMPORTANTS CHAPITRES DE CETTE HISTOIRE

Pendant que Sancho Panza et sa femme Thérèse Cascayo avaient ensemble l'étonnante conversation que nous venons de rapporter, la nièce et la gouvernante de don Quichotte étaient dans une grande anxiété, car à mille signes divers elles voyaient bien que leur oncle et seigneur se préparait à leur échapper une troisième fois pour retourner à sa maudite chevalerie; aussi, par tous les moyens possibles, tâchaient-elles de l'en détourner, mais c'était prêcher dans le désert et battre le fer à froid.

Enfin après y avoir dépensé toute son éloquence, la gouvernante ne put s'empêcher de lui dire: En vérité, monseigneur, si Votre Grâce a résolu de quitter encore une fois sa maison pour s'en aller courir par monts et par vaux, comme une âme en peine, cherchant ce que vous appelez des aventures, et ce qu'il faudrait plutôt appeler mauvaises rencontres, je jure que j'irai m'en plaindre à Dieu et au roi.

J'ignore, ma mie, repartit don Quichotte, ce que Dieu répondra à vos plaintes, non plus que ce que dira le roi; mais ce que je sais, c'est qu'à sa place, je me dispenserais de recevoir toutes ces impertinentes requêtes qu'on lui fait parvenir chaque jour. Un des plus grands ennuis de la royauté, parmi beaucoup d'autres, c'est, à mon avis, d'être forcé d'écouter tout et de répondre à tout; aussi ne voudrais-je pas que mes affaires causassent au roi le moindre souci.

Dites-moi, seigneur, demanda la gouvernante, est-ce que dans la cour du roi il n'y a pas des chevaliers?

Il y en a un grand nombre, répondit don Quichotte, car ces chevaliers sont le soutien du trône, et leur présence augmente l'éclat de la majesté royale.

Eh bien, reprit la nièce, pourquoi ne seriez-vous pas un de ces heureux chevaliers qui, sans tourner les talons à tout propos, servent tranquillement, dans sa cour, leur roi et seigneur?

Ma mie, répliqua don Quichotte, tous les chevaliers ne peuvent pas être courtisans, ni tous les courtisans être chevaliers; il faut de tout dans le monde, et quoique les uns et les autres portent le même nom, il existe cependant entre eux une grande différence. En effet, sans quitter la cour, sans dépenser un maravédis, et sans éprouver la moindre fatigue, il suffit aux courtisans, pour voyager par toute la terre, de regarder simplement la carte. Mais nous, chevaliers errants, c'est exposés au brûlant soleil de l'été et au froid glacé de l'hiver, que nous parcourons incessamment la surface entière du globe; ce n'est pas en peinture que nous connaissons l'ennemi, c'est armés et à chaque instant que nous l'affrontons, sans consulter cette loi du duel qui veut que la longueur des épées soit égale de part et d'autre; sans savoir si notre adversaire n'a pas sur lui quelque talisman qui lui assure l'avantage; sans penser, avant d'en venir aux mains, à partager le soleil; et tant d'autres cérémonies en usage dans les combats singuliers. Sachez, ma chère nièce, qu'un véritable chevalier errant, loin de s'épouvanter de la rencontre de dix géants, leurs têtes dépassassent-elles les nuages, leurs jambes fussent-elles plus grosses que des tours, leurs bras plus longs que des mâts de navires, leurs yeux plus grands que des roues de moulins et plus ardents qu'un four de vitrier; sachez, dis-je, que loin d'éprouver la moindre crainte, ce chevalier doit, avec une contenance dégagée et un cœur intrépide, attaquer ces géants, s'efforcer de les vaincre, de les tailler en pièces: et cela, quand bien même ils auraient pour armure les écailles d'un certain poisson qu'on dit plus dures que le diamant, et pour épées, des cimeterres de Damas ou des massues à pointes d'acier, comme j'en ai vu très-souvent. Je vous dis cela afin que vous fassiez la différence de tel chevalier à tel autre chevalier; il serait bon que les princes sussent faire aussi cette différence, afin d'apprécier un peu mieux le mérite et l'importance de ceux qu'on appelle chevaliers errants, car il s'est rencontré tel parmi eux qui a été le salut de tout un royaume.

Que dites-vous là, mon bon seigneur? repartit la nièce; considérez donc que tout ce qu'on dit des chevaliers errants n'est que fable et mensonge; par ma foi, leurs histoires mériteraient un san benito[76], comme corruptrices des bonnes mœurs.

Par le Dieu vivant qui nous éclaire! s'écria don Quichotte, si tu n'étais ma nièce, la fille de ma propre sœur, je t'infligerais, pour le blasphème que tu viens de prononcer, un tel châtiment, que tout l'univers en parlerait. Est-il possible qu'une petite morveuse qui sait à peine tourner le fuseau, ait l'audace de parler ainsi des chevaliers errants! qu'aurait dit le grand Amadis s'il t'avait entendue tenir un semblable langage? Tiens... il aurait eu pitié de toi, car c'était le plus courtois des chevaliers et le plus grand protecteur des jeunes filles. Mais tel autre te l'aurait fait payer cher; car ils n'avaient pas tous la même modération, et pour s'appeler chevaliers, ils ne se ressemblaient pas en toutes choses. Si les uns sont d'or pur, les autres sont d'alliage. Les premiers s'élèvent par leur mérite et leur courage, les seconds s'abaissent par leur mollesse et leurs vices. Il faut, je t'assure, beaucoup de discernement et d'expérience pour distinguer ces deux espèces de chevaliers, si semblables par le nom, mais si différents par la conduite.

Sainte Vierge! s'écria la nièce; en vérité, mon cher oncle, vous pourriez monter en chaire et devenir prédicateur; et pourtant vous êtes aveugle à ce point de vous croire encore un jeune homme, tout vieux que vous êtes, et surtout de vous dire chevalier, ne l'étant pas? car bien que les hidalgos puissent le devenir, ce n'est pas quand ils sont pauvres.

En ceci tu as raison, ma chère nièce, répondit don Quichotte, et je pourrais, sur ce chapitre de la naissance, t'apprendre des choses qui t'étonneraient; mais pour ne pas mêler le divin au terrestre, je m'en abstiens. Écoutez seulement ceci, l'une et l'autre, et faites-en votre profit. On peut réduire à quatre toutes les races ou familles qu'il y a dans le monde: les unes, parties d'un humble commencement, se sont progressivement élevées jusqu'à la puissance souveraine; d'autres, illustres dès l'origine, se maintiennent encore aujourd'hui dans le même éclat; il en est dont la grandeur peut se comparer à celle des pyramides: ayant eu d'abord une base large et puissante, elles ont fini peu à peu en pointe imperceptible; la dernière, enfin, et la plus nombreuse, est toujours restée dans l'obscurité, et continuera d'y demeurer, c'est le menu peuple.

Par le Dieu vivant qui nous éclaire! si tu n'étais pas ma nièce (p. 316).

De ces races parties d'humbles commencements, je pourrais citer en exemple la maison ottomane, qui a eu pour point de départ un simple pâtre, et s'est élevée successivement au faîte de la grandeur où nous la voyons aujourd'hui. Nombre de princes qui règnent par droit de succession et qui ont su conserver en paix leurs États, sont la preuve des secondes; pour les troisièmes, qui ont fini en pointe ainsi que les pyramides, nous avons les Pharaons et les Ptolémées d'Égypte, les Césars de Rome, et cette multitude de princes, assyriens, mèdes, grecs ou barbares, dont il ne reste plus que le nom. Quant aux familles plébéiennes, je n'ai rien à en dire, si ce n'est qu'elles servent à augmenter le nombre des vivants, sans mériter aucune mention dans l'histoire.

Par tout ce que je viens de dire, mes enfants, je veux vous faire conclure qu'il y a des différences considérables entre les races, et que celle-là seule est grande et illustre, qui se distingue par la vertu, la richesse et la libéralité de ses membres; je dis la vertu, la richesse et la libéralité, parce qu'un grand seigneur sans vertu n'est qu'un grand vicieux; et le riche sans libéralité, qu'un mendiant avare. Ce ne sont pas les richesses qui font le bonheur, c'est l'usage qu'on en fait. Le chevalier pauvre a un sûr moyen de prouver qu'il est un véritable chevalier; ce moyen, c'est de se montrer loyal, obligeant, sans orgueil, et surtout charitable, car avec deux maravédis seulement qu'il donnera d'un cœur joyeux, il ne sera pas moins libéral que celui qui fait l'aumône à son de cloches. En le voyant orné de ces vertus, chacun, même en sachant sa détresse, le jugera de noble race, et ce serait miracle qu'il en fût autrement; car l'estime publique a toujours récompensé la vertu.

Deux chemins, mes chères filles, peuvent conduire aux richesses et aux honneurs; ces deux chemins ce sont les lettres et les armes. Il faut croire que la planète de Mars dominait quand je vins au monde, puisque les armes sont plus de mon goût; aussi je me vois contraint d'obéir à leur influence, et de suivre le penchant de ma nature. Oui, c'est en vain que l'on voudrait me persuader de résister à la volonté du ciel, d'aller contre ma destinée, et avant tout contre mon désir. Je connais les rudes travaux imposés à la chevalerie errante, mais je sais aussi combien on y rencontre de sérieux avantages; je n'ignore pas que le sentier de la vertu est rude et étroit, et le chemin du vice large et facile; mais je sais aussi que ces deux voies aboutissent à des résultats bien différents: le chemin du vice, avec tous ses charmes, nous conduit à la mort; tandis que le sentier de la vertu, tout pénible qu'il est, nous conduit à la vie, non à une vie périssable, mais à une vie qui n'a point de fin; et, comme dit notre grand poëte castillan[77]:

Par ce sentier étroit, si rude et si pénible,
On arrive à la fin au séjour éternel;
Le chercher autrement, c'est tenter l'impossible
Et renoncer au ciel.

Miséricorde! s'écria la nièce, quoi! mon oncle est poëte aussi? il connaît tout, il sait tout; je gage, s'il l'eût entrepris, qu'il pourrait bâtir une maison.

Ma pauvre enfant, repartit don Quichotte, je t'assure que si l'exercice de la chevalerie errante ne m'absorbait tout entier, il n'est rien au monde dont je ne puisse venir à bout.

En ce moment, on entendit frapper à la porte. Sancho ayant fait connaître que c'était lui, la gouvernante se cacha aussitôt pour ne pas le voir, car elle le haïssait mortellement; la nièce alla lui ouvrir; don Quichotte courut au-devant de son écuyer, l'embrassa, se renferma avec lui dans sa chambre, où ils eurent ensemble une conversation qui ne le cède en rien à celle qui vient d'avoir lieu.


CHAPITRE VII
DE CE QUI SE PASSA ENTRE DON QUICHOTTE ET SON ÉCUYER, AINSI QUE D'AUTRES ÉVÉNEMENTS ON NE PEUT PLUS DIGNES DE MÉMOIRE

Dès que la gouvernante vit Sancho s'enfermer avec son seigneur, elle devina leur dessein; aussi, se doutant bien que de cette entrevue allait naître la résolution d'une troisième sortie, elle prit sa mante, et, pleine de trouble et de chagrin, elle courut trouver le bachelier Samson Carrasco, pensant que, comme nouvel ami de son maître, et doué d'une parole facile, il pourrait mieux que personne le dissuader de son impertinente résolution. Quand elle entra, le bachelier se promenait dans la cour de sa maison; aussitôt qu'elle l'aperçut, elle se laissa tomber à ses pieds haletante et désolée.

Qu'avez-vous, dame gouvernante? demanda Carrasco; qu'est-il donc arrivé? On dirait que vous allez rendre l'âme.

Rien, rien, seigneur bachelier, répondit-elle, sinon que mon maître s'en va; bien certainement il s'en va.

Et par où s'en va votre maître? demanda Carrasco; s'est-il ouvert quelque partie du corps?

Non, seigneur, répondit-elle; il s'en va par la porte de sa folie; je veux dire, seigneur bachelier de mon âme, qu'il va faire une nouvelle sortie, et ce sera la troisième, afin d'aller courir encore une fois le monde à la recherche de ce qu'il appelle d'heureuses aventures, quoique je ne sache guère comment il peut les nommer ainsi. La première fois, on nous le ramena couché en travers sur un âne, et roué de coups de bâton; la seconde, nous le vîmes revenir sur une charrette traînée par des bœufs, enfermé dans une cage où il se prétendait enchanté, et dans un état tel que la mère qui l'a mis au monde aurait eu peine à le reconnaître. Il était jaune comme un parchemin, et il avait les yeux tellement enfoncés dans le fin fond de la cervelle, que pour le remettre sur pied, il m'en a coûté plus de cent douzaines d'œufs, comme Dieu le sait, et comme le diraient mes pauvres poules si elles pouvaient parler.

Il n'est pas besoin de témoin pour cela, reprit Carrasco; on sait que pour tout au monde vous ne voudriez pas altérer la vérité. Ainsi donc, dame gouvernante, il ne s'est passé rien autre chose, et vous n'avez à cette heure d'autre souci que celui de voir le seigneur don Quichotte prendre encore une fois la clef des champs?

Oui, seigneur, répondit-elle.

Eh bien, ne vous mettez point en peine, repartit le bachelier, retournez chez vous, et préparez-moi quelque chose de chaud pour déjeuner. Vous direz seulement, chemin faisant, l'oraison de sainte Apolline; je vous suis de près et vous verrez merveilles.

L'oraison de sainte Apolline! Jésus! Maria! s'écria la gouvernante; ce serait bon si mon maître avait mal aux dents; mais, ce qui est malade chez lui, c'est la cervelle.

Allez, dame gouvernante, allez, repartit Carrasco; faites ce que je vous dis sans répliquer; car, ne l'oubliez pas, je suis bachelier, et qui plus est de par l'université de Salamanque.

Là-dessus, la gouvernante se retira, et le bachelier alla trouver le curé pour comploter avec lui ce qu'on verra plus tard.

Pendant ce temps, don Quichotte et Sancho avaient ensemble une longue conversation, dont l'histoire nous a conservé la relation véridique.

Seigneur, disait Sancho, j'ai fait si bien que ma femme est réluite à me laisser aller encore une fois avec Votre Grâce, partout où il lui plaira de m'emmener.

C'est réduite qu'il faut dire, et non réluite, reprit don Quichotte.

Je vous ai déjà prié, seigneur, répondit Sancho, de ne pas me reprendre sur les mots, lorsque vous comprenez ce que je veux dire; quand vous ne me comprenez pas, dites: Sancho, je ne te comprends pas. Si après cela je m'explique mal, alors vous pourrez me reprendre; car je n'ai pas un esprit de contravention et je ne demande pas mieux qu'on m'induise?

Du diable si je te comprends, repartit don Quichotte; que veux-tu dire avec ton esprit de contravention, et ton je veux bien qu'on m'induise?

Un esprit de contravention, répliqua Sancho, cela veux dire un esprit qui est... tout... attendez... tout je ne sais comment, qui n'aime point à être... vous me comprenez bien.

Je te comprends encore moins, dit don Quichotte.

Par ma foi, si vous ne me comprenez pas, je ne sais plus comment parler, reprit Sancho: nous n'avons donc qu'à en rester là.

Ah! si vraiment, je devine, repartit don Quichotte: tu veux dire que tu n'as pas un esprit de contradiction, et que tu es bien aise qu'on t'instruise.

Je gagerais ma vie, reprit Sancho, que vous m'avez compris du premier coup; mais vous prenez plaisir à me faire trébucher à tout bout de champ.

Ce n'était pas mon intention, observa don Quichotte; mais enfin que dit Thérèse?

Thérèse dit qu'il faut que je prenne mes sûretés avec Votre Grâce, que quand l'homme se tait le papier parle; que qui prend bien ses mesures ne se trompe point: qu'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras; et moi j'ajoute qu'un conseil de femme n'est pas grand'chose, mais que celui qui ne l'écoute pas est un fou.

C'est aussi mon avis, dit don Quichotte; continue, Sancho, tu parles aujourd'hui comme un livre.

Je dis donc, poursuivit Sancho, et Votre Grâce le sait mieux que moi, je dis donc que nous sommes tous mortels, que l'agneau meurt comme la brebis, et que nul ne peut en cette vie se promettre une heure au delà de celle que Dieu a jugé bon de lui accorder; car la mort est sourde, et lorsqu'elle frappe à notre porte, c'est toujours à grand'hâte, et alors prières, couronnes, sceptres, mitres n'y peuvent rien, comme disent les prédicateurs.

Tout cela est vrai, mais où veux-tu en venir? demanda don Quichotte.

Je veux en venir, répondit Sancho, à ce que Votre Grâce m'alloue des gages fixes, c'est-à-dire, tant par mois, tout le temps que j'aurai l'honneur de la servir, et que ces gages me soient payés sur ses biens. J'aime mieux cela que d'être à merci, parce que les récompenses viennent trop tard ou même jamais, tandis qu'avec des gages, je sais au moins à quoi m'en tenir. Peu ou beaucoup, on est bien aise de savoir ce que l'on gagne; et qui gagne, ne perd point. Malgré cela, s'il arrivait, ce que je ne crois ni n'espère plus, que Votre Grâce vînt à me donner l'île qu'elle m'a promise, je ne suis pas si ingrat ni si exigeant, que je ne consente volontiers à rabattre mes gages sur le montant des revenus de l'île.

A bon chat bon rat, ami Sancho, dit don Quichotte.

Je gage, repartit Sancho, que Votre Grâce a voulu dire qu'un rat est aussi bon qu'un chat; mais qu'importe! puisque vous m'avez compris.

Si bien compris, continua don Quichotte, que j'ai pénétré le fond de ta pensée, et deviné le but où visent les innombrables flèches de tes proverbes. Écoute, Sancho, si dans une seule histoire j'avais pu trouver le plus léger indice de ce que les chevaliers errants donnaient par mois à leurs écuyers, je ne ferais aucune difficulté de condescendre à ton désir; mais je t'affirme qu'après les avoir toutes lues et relues, je n'y ai jamais rencontré rien de semblable. Tout ce que je sais, c'est que les écuyers servaient à merci; seulement à l'heure où ils y pensaient le moins; et si la chance tournait en faveur de leurs maîtres, ils étaient gratifiés de quelque île, ou tout au moins ils attrapaient un titre ou une seigneurie. Si dans cette espérance, mon ami, vous voulez rester à mon service, à la bonne heure; sinon je vous baise les mains; car, croyez-le bien, je n'irai pas pour vos beaux yeux changer les antiques coutumes de la chevalerie errante. Vous n'avez donc qu'à retourner chez vous, et consulter votre Thérèse: si elle trouve bon que vous me serviez dans l'attente des récompenses, ainsi soit-il; si elle ne le veut pas, ni vous non plus, bene quidem, nous n'en serons pas moins bons amis. Tant que le grain ne manquera pas au colombier, le colombier ne manquera point de pigeons. Cependant, je vous avertis que bonne espérance vaut mieux que mauvaise possession, et bonne revendication mieux que mauvais payement. Vous voyez, Sancho, que les proverbes ne me coûtent pas plus qu'à un autre. Je vous parle franchement, si vous n'avez pas envie de me suivre à merci, Dieu vous bénisse et vous sanctifie! quant à moi, je saurai trouver des écuyers plus obéissants, plus empressés, et surtout moins bavards que vous.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Devant une si ferme décision de son maître, Sancho sentit ses yeux se couvrir d'un nuage (p. 321).

Devant une si ferme décision de son maître, Sancho sentit son cœur défaillir et ses yeux se couvrir d'un nuage; car il s'était persuadé que pour tous les trésors du monde don Quichotte ne partirait pas sans lui. Il en était encore tout interdit, lorsque Samson Carrasco survint avec la nièce et la gouvernante, qui le suivaient, empressées de savoir comment le bachelier parviendrait à détourner leur seigneur de se lancer encore une fois à la recherche des aventures. A peine le bachelier fut-il entré, qu'embrassant les genoux de notre héros: O fleur de la chevalerie errante, s'écria-t-il, lumière resplendissante des armes, honneur et miroir de la vaillante nation espagnole! plaise au Dieu tout-puissant que ceux qui voudraient s'opposer à la généreuse résolution que tu as formée de faire une troisième sortie, ne sachent plus comment sortir du labyrinthe de leurs folles pensées, et ne voient jamais s'accomplir leurs souhaits les plus ardents!

Il est inutile de réciter plus longtemps l'oraison de sainte Apolline, dit-il à la gouvernante; je sais que le ciel, dans ses décrets immuables, a décidé que le seigneur don Quichotte retournerait au grand exercice de la chevalerie errante; je chargerais donc gravement ma conscience si je ne conseillais, que dis-je, si je n'intimais à ce chevalier de faire éclater de nouveau la bonté de son imperturbable cœur et la force de son valeureux bras, qu'il ne peut laisser plus longtemps dans l'inaction, sans tromper l'attente des malheureux, sans faire tort aux orphelins et aux veuves, sans exposer l'honneur des femmes et des filles, dont il est le rempart et l'appui, sans contrevenir à toutes les lois de cet ordre incomparable que Dieu enflamma de son souffle tout-puissant pour la sûreté du genre humain. Courage donc, seigneur don Quichotte! courage! commençons aujourd'hui plutôt que demain; et si quelque chose vous manque pour l'exécution de vos grands desseins, je suis prêt à vous y aider en personne; je tiendrai non-seulement à honneur d'être écuyer de Votre Grâce, mais j'en recevrai encore le titre comme la première et la plus glorieuse fortune du monde.

Eh bien, que t'avais-je dit, reprit Don Quichotte en se tournant vers Sancho; crois-tu maintenant que je manquerai d'écuyer? vois-tu qui s'offre à m'en servir! sais-tu que c'est l'étonnant bachelier Samson Carrasco, le joyeux boute-en-train de l'université de Salamanque? Considère comme il est sain de corps et d'esprit, bien fait de sa personne, et dans la vigueur de l'âge; celui-là sait souffrir le chaud et le froid, la faim et la soif, et, ce qui vaut mieux, il sait se taire; enfin c'est un homme qui possède au plus haut degré toutes les qualités requises chez l'écuyer d'un chevalier errant. A Dieu ne plaise cependant que pour mon intérêt particulier, j'expose ainsi le vase de la science, la colonne des lettres, et la palme des beaux-arts! Que le nouveau Samson reste dans sa patrie dont il est l'honneur et la défense; ne privons pas son vieux père de l'appui de sa vieillesse; et puisque Sancho ne veut pas venir avec moi... j'aime mieux me contenter du premier écuyer venu.

Si fait, si fait, je veux y aller, reprit Sancho tout attendri et les yeux pleins de larmes: il ne sera pas dit que j'aurai faussé compagnie à un homme après avoir mangé son pain. Je ne suis point, Dieu merci, d'une race ingrate, et, dans notre village, tout le monde connaît ceux dont je suis sorti; et puis, je vois à vos actes et plus encore à vos paroles, que vous avez envie de me faire du bien. Si je vous ai demandé des gages, c'était pour complaire à ma femme; car dès qu'elle s'est mis une chose dans la tête, il n'y a pas de maillet qui serre autant les cercles d'une cuve, qu'elle vous serre le bouton pour en venir à ses fins. Mais, après tout, il faut que l'homme soit homme, et puisque je le suis, je le serai dans ma maison comme ailleurs, quand on devrait en enrager. Il n'y a donc plus qu'une chose à faire, c'est que Votre Grâce rédige son testament et son concile, de telle façon qu'il ne se puisse rétorquer; après quoi mettons-nous en chemin, afin que l'âme du seigneur bachelier ne pâtisse pas davantage, car il a dit que sa conscience le pressait de pousser Votre Grâce à faire une troisième sortie. Quant à moi, mon cher maître, je suis prêt à vous suivre jusqu'au bout du monde; et je vous servirai aussi fidèlement, et même mieux qu'aucun des écuyers qui ont jamais servi les chevaliers errants passés, présents et à venir.

Le bachelier ne fut pas médiocrement étonné du discours de Sancho, car bien qu'il connût la première partie de l'histoire de don Quichotte, il ne croyait pas son écuyer aussi plaisant que l'auteur le fait; mais en lui entendant dire un testament et un concile qui ne se puisse rétorquer, au lieu d'un testament et d'un codicille qui ne se puisse révoquer, il crut aisément tout ce qu'il avait lu sur son compte, et il se dit en lui-même qu'après le maître il n'y avait guère de plus grand fou au monde que le serviteur.

Finalement, don Quichotte et Sancho s'embrassèrent, meilleurs amis que jamais; puis, sur l'avis du grand Samson Carrasco, qui était devenu son oracle, notre chevalier arrêta de partir sous trois jours, pendant lesquels il aurait le loisir de se munir des choses nécessaires pour le voyage et de se procurer une salade à visière, décidé qu'il était à en porter désormais une de la sorte. Carrasco s'offrit à lui procurer celle que possédait un de ses amis, l'assurant qu'elle était de bonne trempe, et qu'il suffirait de la dérouiller.

La nièce et la gouvernante, qui attendaient tout autre chose des conseils du bachelier, lui donnèrent mille malédictions: elles s'arrachèrent les cheveux et s'égratignèrent le visage, criant et hurlant, comme si la troisième sortie de don Quichotte eût été un présage de sa mort. Le projet de Carrasco, en lui conseillant de se mettre encore une fois en campagne, était de faire ce qu'on verra dans la suite de cette histoire.

Enfin, pourvus de tout ce qui leur parut nécessaire, Sancho ayant apaisé sa femme, et don Quichotte sa nièce et sa gouvernante, un beau soir, sans témoins, hormis le bachelier, qui voulut les accompagner à demi-lieue, nos deux chercheurs d'aventures prirent le chemin du Toboso, don Quichotte sur Rossinante, et Sancho sur son ancien grison, le bissac bien bourré de provisions de bouche et la bourse garnie d'argent. Carrasco prit congé du chevalier, après l'avoir supplié de lui donner avis de sa bonne ou de sa mauvaise fortune, afin de se réjouir de l'une ou de s'attrister de l'autre, comme le voulait leur amitié. Ils s'embrassèrent; le bachelier reprit le chemin de son village, et don Quichotte continua le sien vers la grande cité du Toboso.


CHAPITRE VIII
DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE ET A SANCHO EN ALLANT VOIR DULCINÉE

Béni soit le Tout-Puissant Allah! s'écrie cid Hamed-Ben-Engeli au commencement de ce chapitre, Allah soit béni! répète-t-il par trois fois! ajoutant que s'il lui adresse ses bénédictions, c'est parce qu'enfin don Quichotte et Sancho sont en campagne, et que désormais vont recommencer les exploits du maître et les facéties de l'écuyer. Il invite en même temps le lecteur à oublier les prouesses passées de notre héros, pour accorder toute son attention à celles qu'il va raconter et qui commencent sur le chemin du Toboso, comme les premières ont commencé dans la plaine de Montiel; et en vérité ce qu'il demande est peu de chose en comparaison de ce qu'il promet. Après quoi il continue de la sorte:

A peine don Quichotte et Sancho venaient-ils de quitter Samson Carrasco, que Rossinante se mit à hennir et le grison à braire; ce que le maître et l'écuyer tinrent à bon signe et regardèrent comme un heureux présage. Toutefois, s'il faut dire la vérité, les soupirs et les braiments de l'âne furent plus prolongés et plus forts que les hennissements du cheval, d'où Sancho conclut que son bonheur devait surpasser celui de son maître, se fondant sur je ne sais quelle astrologie judiciaire dont il avait sans doute connaissance, quoique l'histoire n'en parle pas. Seulement on lui avait entendu dire que lorsqu'il trébuchait ou tombait, il eût voulu n'être pas sorti de sa maison, parce que trébucher et tomber signifiait, selon lui, souliers rompus, ou côtes brisées; et par ma foi, tout simple qu'il était, il faut convenir qu'il avait raison.

Ami Sancho, dit don Quichotte, plus nous marchons, plus la nuit avance, et bientôt elle sera si obscure, que nous ne pourrons apercevoir le Toboso; et pourtant c'est là que j'ai résolu de me rendre avant d'entreprendre aucune aventure. Là je demanderai à la sans pareille Dulcinée son agrément et sa bénédiction, et dès qu'elle m'aura accordé l'un et l'autre, j'espère et je suis même assuré de mener à bonne fin toute périlleuse prouesse, car rien n'exalte et ne fortifie le cœur d'un chevalier errant comme de se savoir protégé par sa dame.

Je le crois aussi, répondit Sancho; mais il me semble qu'il sera bien difficile à Votre Grâce de lui parler et de recevoir sa bénédiction, à moins cependant qu'elle ne vous la jette par-dessus le mur de la basse-cour où je la vis la première fois quand je lui portai votre lettre avec le détail des extravagances que vous faisiez pour elle au fond de la Sierra-Morena.

Un mur de basse-cour! s'écria don Quichotte. Quoi! c'est là que tu t'imagines avoir vu cet astre de beauté! Tu te trompes grandement, mon ami; ce ne pouvait être que sur quelque balcon doré ou sous le riche vestibule de quelque somptueux palais.

C'est possible, répondit Sancho; mais à moi, si je m'en souviens bien, cela m'a semblé le mur d'une basse-cour.

Quoi qu'il en soit, allons-y, reprit don Quichotte, et pourvu que je voie Dulcinée, peu m'importe que ce soit par-dessus le mur d'une basse-cour ou à travers la grille d'un jardin, car de quelque endroit que m'arrive le moindre rayon de sa beauté, il éclairera mon entendement et fortifiera mon cœur de telle sorte que je deviendrai sans égal pour l'esprit et pour la vaillance.

Par ma foi, seigneur, dit Sancho, quand je vis ce soleil de madame Dulcinée, il n'était pas assez brillant pour jeter aucun rayon. Mais cela vient sans doute de ce qu'étant à cribler le grain que je vous ai dit, la poussière épaisse qui en sortait élevait devant elle un nuage qui m'empêchait de la voir.

Est-il possible, Sancho, reprit don Quichotte, que tu persistes encore à croire et à soutenir que Dulcinée criblait du grain, quand tu sais combien une semblable occupation est indigne d'une personne de son mérite et de sa qualité! As-tu donc oublié ces vers dans lesquels notre grand poëte[78] dépeint les ouvrages délicats dont s'occupaient, au fond de leur palais de cristal, ces nymphes qui, sortant des profondeurs du Tage, allaient souvent s'asseoir dans une verte prairie pour travailler à de riches étoffes toutes de perles, d'or et de soie? Eh bien, telle devait être l'occupation de Dulcinée quand tu la vis, à moins cependant que quelque maudit enchanteur, par une de ces transformations qu'ils ont toujours à leurs ordres, ne t'ait donné le change et jeté dans l'erreur. Aussi je crains bien que l'histoire de mes prouesses (qui circule imprimée, dit-on), si elle a pour auteur un de ces mécréants, contienne fort peu de vérités mêlées à beaucoup de mensonges. O envie! source de tous les maux, ver rongeur de toutes les vertus! Les autres vices, Sancho, ont encore, malgré leur laideur, je ne sais quel charme, mais l'envie ne traîne après elle que désordres, ressentiments et fureurs!

Voilà justement ce que je pense, dit Sancho: aussi je gage que dans ce livre, dont a parlé le bachelier Carrasco, je suis arrangé de la bonne façon, et que mon honneur y va roulant de çà, de là, battant les murs comme une voiture disloquée; et pourtant, je le jure par l'âme des Panza, je n'ai de ma vie médit d'aucun enchanteur, et je ne suis pas assez riche pour faire des jaloux. Ce qu'on peut me reprocher, c'est d'avoir un petit grain de coquinerie et de dire trop souvent ce qui me vient au bout de la langue; mais, après tout, je suis plus simple que méchant, et quand je n'aurais pour moi que de croire sincèrement et fermement à tout ce que croit et enseigne la sainte Église catholique romaine, et d'être, comme je le suis, ennemi mortel des Juifs, les historiens devraient m'en tenir compte et m'épargner dans leurs écrits. Au reste, puisque je n'y peux rien, et que me voilà mis en livre, qu'ils disent ce qu'ils voudront; je m'en soucie comme d'une figue, et je ne donnerais pas un maravédis pour les en empêcher.