Ce que tu viens de dire, Sancho, reprit don Quichotte, me rappelle l'histoire d'un poëte de notre temps, qui, dans une satire contre les dames galantes de la cour, avait négligé à dessein d'en nommer une sur le compte de laquelle il n'osait pas se prononcer. Furieuse de l'oubli, la dame courut chez le poëte, le sommant de réparer l'omission et le menaçant, en cas de refus, de lui faire un mauvais parti. Le poëte s'empressa de lui donner satisfaction, et l'arrangea de telle sorte que mille langues de duègnes n'eussent pas mieux fait. A ce propos vient encore l'histoire de ce berger qui, dans le seul but d'immortaliser son nom, incendia une des sept merveilles du monde, le fameux temple de Diane à Éphèse: aussi malgré tout ce qu'on put faire pour empêcher d'en parler, nous ne savons pas moins qu'il s'appelait Érostrate.
On peut encore citer à ce sujet ce qui arriva à notre grand empereur Charles-Quint. En passant à Rome, ce prince voulut visiter le Panthéon d'Agrippa, ce fameux temple de tous les dieux, qu'on a depuis appelé temple de tous les saints: c'est l'édifice le mieux conservé de l'ancienne Rome, celui qui donne la plus haute idée de la magnificence de ses fondateurs; il est d'une admirable architecture, et quoiqu'il ne reçoive le jour que par une large ouverture placée au sommet du monument, il est aussi bien éclairé que s'il était ouvert de tous côtés. L'illustre visiteur considérait de là l'édifice, pendant qu'un gentilhomme romain, qui l'accompagnait, lui faisait remarquer les détails de ce chef-d'œuvre d'architecture. Lorsque l'empereur se fut retiré: «Sire, lui dit ce gentilhomme, il faut que j'avoue à Votre Majesté une pensée bizarre qui vient de me traverser l'esprit: pendant qu'elle était au bord de ce trou, il m'a pris plusieurs fois envie de la saisir à bras-le-corps et de me jeter du haut en bas avec elle, afin de rendre, par sa mort, mon nom immortel!—Je vous sais gré de n'avoir pas mis à exécution cette mauvaise pensée, reprit Charles-Quint; et pour ne plus vous exposer à semblable tentation, je vous défends de jamais vous trouver dans le même lieu que moi.» Après quoi il le congédia en lui accordant une grande faveur.
Ceci te montre, Sancho, combien est vif, chez les hommes, le désir de faire parler de soi. Quel motif, à ton sens, avait Horatius Coclès pour se jeter dans le Tibre, chargé du poids de ses armes? Qui pouvait inspirer à Mutius, surnommé depuis Scævola, un mépris de la douleur assez grand pour lui faire tenir la main étendue sur un brasier ardent, jusqu'à ce qu'elle fût presque consumée? Qui poussa Curtius à se précipiter dans cet abîme de feu qui s'était ouvert tout à coup au milieu de Rome? Pourquoi Jules César passa-t-il le Rubicon après tant de présages sinistres? De nos jours, enfin, pourquoi les vaillants Espagnols, que guidait le grand Cortez à la conquête du nouveau monde, coulèrent-ils eux-mêmes leurs vaisseaux, s'ôtant ainsi tout moyen de retraite?
Eh bien, Sancho, c'est la soif de la renommée qui a produit tous ces exploits; c'est pour elle qu'on affronte les plus grands périls et la mort même, comme si dans la résolution que l'on fait paraître on jouissait par avance de l'immortalité. Mais nous, chrétiens catholiques et chevaliers errants, nous devons travailler plutôt pour la gloire éternelle dont on jouit dans le ciel, que pour une vaine renommée qui doit finir avec cette vie périssable. Ainsi donc, Sancho, que nos actions soient toujours conformes aux règles de cette religion que nous avons le bonheur de connaître et de professer. En tuant des géants, proposons-nous de terrasser l'orgueil, combattons l'envie par la générosité et la grandeur d'âme, opposons à la colère le calme et le sang-froid, à la gourmandise la sobriété, à l'incontinence et à la luxure la fidélité due à la dame de nos pensées; triomphons de la paresse en parcourant les quatre parties du monde et en recherchant sans cesse toutes les occasions qui peuvent nous rendre non-seulement bons chrétiens, mais encore fameux chevaliers. Voilà, Sancho, les degrés par lesquels on peut et on doit atteindre au faîte glorieux d'une bonne renommée.
Seigneur, dit Sancho, j'ai bien compris ce que vient de dire Votre Grâce: je désire seulement que vous me débarrassiez d'un doute qui m'arrive à l'esprit.
Qu'est-ce, mon fils, reprit don Quichotte; dis ce que tu voudras, et je te répondrai de mon mieux.
Ces Césars, ces Jules, tous ces chevaliers dont vous venez de parler et qui sont morts, où sont-ils maintenant? demanda Sancho.
Sans aucun doute, les païens sont en enfer, répondit don Quichotte; les chrétiens, s'ils ont bien vécu, sont dans le purgatoire ou dans le ciel.
Voilà qui est bien, continua Sancho; mais, dites-moi, les tombeaux où reposent les corps de ces gros seigneurs ont-ils à leurs portes des lampes d'argent sans cesse allumées, et les murailles de leurs chapelles sont-elles ornées de béquilles, de suaires, de têtes, de jambes et de bras en cire: Si ce n'est de tout cela, de quoi sont-elles ornées, je vous prie?
Les tombeaux des païens, répondit don Quichotte, ont été, pour la plupart des monuments fastueux. Les cendres de Jules César furent mises sous une pyramide en pierre d'une grandeur démesurée, qu'on appelle, à Rome, l'aiguille de Saint-Pierre, un tombeau grand comme un village, qu'on appelait alors Moles Adriani, et qui est aujourd'hui le château Saint-Ange, a servi de sépulture à l'empereur Adrien; la reine Artémise a fait placer le corps de son époux Mausole dans un tombeau si vaste et d'un travail si exquis, qu'on l'a mis au rang des sept merveilles du monde; mais tous ces somptueux monuments n'ont jamais été ornés de suaires ou d'offrandes pouvant faire penser que ceux qu'ils renferment soient devenus des saints.
Très-bien, répliqua Sancho, maintenant que choisirait Votre Grâce de tuer un géant ou de ressusciter un mort?
La réponse est facile, dit don Quichotte; je préférerais ressusciter un mort.
Par ma foi, je vous tiens! s'écria Sancho: vous convenez que la renommée de ceux qui ressuscitent les morts, qui rendent la vue aux aveugles, qui font marcher les boiteux, et qui ont sans cesse la foule agenouillée devant leurs reliques, est plus grande dans ce monde et dans l'autre que celle de tous les empereurs idolâtres et de tous les chevaliers errants ayant jamais existé?
J'en demeure d'accord, dit don Quichotte.
Eh bien, reprit Sancho, puisque les saints ont seuls le privilége d'avoir des chapelles toujours remplies de lampes allumées, de jambes et de bras en cire; que les évêques et les rois portent leurs reliques sur leurs épaules, qu'ils en décorent leurs oratoires, et en enrichissent leurs autels...
Achève, dit don Quichotte; que veux-tu conclure de là?
Je conclus, continua Sancho, que nous ferions mieux de nous adonner à être saints, pour atteindre plus tôt cette bonne renommée que nous cherchons, et qui nous fuira peut-être encore longtemps. Tenez: avant-hier, on canonisa deux carmes déchaux; eh bien, vous ne sauriez imaginer la foule qu'il y avait pour baiser les chaînes qu'ils portaient autour de leur corps. Sur ma foi, on paraissait les priser bien plus que cette fameuse épée de Roland qui est dans le magasin des armes du roi, notre maître, que Dieu garde! Vous voyez donc, seigneur, qu'il vaut mieux être un simple moine, n'importe de quel ordre, que le plus vaillant chevalier errant du monde. Douze coups de discipline appliqués à propos sont plus agréables à Dieu que mille coups de lance qui tombent sur des géants, des vampires ou autres monstres de cette espèce.
J'en conviens, mon ami, dit don Quichotte; mais nous ne pouvons pas tous être moines et Dieu a plusieurs voies pour acheminer ses élus au ciel. La chevalerie est un ordre religieux, et il y a des saints chevaliers dans le paradis.
D'accord, reprit Sancho; mais on dit qu'il s'y trouve encore plus de moines.
C'est vrai, répondit don Quichotte, car le nombre des religieux est plus grand que celui des chevaliers errants.
Il y a pourtant bien des gens qui errent, dit Sancho.
Beaucoup, reprit don Quichotte, mais peu qui méritent le nom de chevaliers.
Ce fut dans cet entretien et autres semblables, que nos aventuriers passèrent la nuit et le jour suivant, sans qu'il leur arrivât rien qui mérite d'être raconté, ce qui chagrinait fort don Quichotte. Enfin, le second jour, ils découvrirent la grande cité du Toboso, et notre chevalier ne l'eût pas plus tôt aperçue qu'il ressentit une joie incroyable. Sancho, au contraire, devint mélancolique et rêveur, parce qu'il ne connaissait pas la maison de Dulcinée, et que pas plus que son seigneur, il n'avait vu la dame; de sorte que tous deux, l'un pour la voir, l'autre pour ne pas l'avoir vue, ils étaient inquiets et agités. Bref, notre chevalier résolut de n'entrer dans la ville qu'à la nuit close; en attendant l'heure, ils se tinrent cachés dans un bouquet de chênes qui est proche du Toboso, et la nuit venue ils entrèrent dans la grande cité, où il leur arriva des choses qui peuvent être qualifiées ainsi.
Il était minuit ou à peu près, quand don Quichotte et Sancho quittèrent le petit bois pour entrer dans le Toboso. Un profond silence régnait dans tout le village, car à cette heure les habitants dormaient, comme on dit, à jambe étendue. La nuit était d'une clarté douteuse, et Sancho aurait bien voulu qu'elle fût tout à fait noire, afin que cette obscurité vînt en aide à son ignorance. Partout ce n'était qu'aboiements de chiens, qui assourdissaient don Quichotte et troublaient l'âme de son écuyer. De temps en temps un âne se mettait à braire, des cochons grognaient, des chats miaulaient, et ces bruits divers produisaient un vacarme qu'augmentait encore le silence de la nuit. Tout cela parut de mauvais augure à l'amoureux chevalier; cependant il dit à Sancho: Mon fils, conduis-nous au palais de Dulcinée; peut-être la trouverons-nous encore éveillée.
A quel diable de palais voulez-vous que je vous conduise, répondit Sancho; celui où j'ai vu Sa Grandeur n'était qu'une toute petite maison des moins apparentes du village.
Sans doute, répondit don Quichotte, elle s'était retirée dans quelque modeste pavillon de son alcazar, pour se divertir en liberté avec ses femmes, comme c'est la coutume des grandes princesses.
Puisque Votre Grâce veut à toute force que la maison de madame Dulcinée soit un alcazar, répliqua Sancho, dites-moi, je vous prie, est-ce bien l'heure d'en trouver la porte ouverte? est-il convenable d'y aller frapper à tour de bras, au risque de mettre sur pied tout le monde? Allons-nous par hasard chez nos donzelles, semblables à ces galants protecteurs qui entrent et sortent à toute heure de nuit?
Commençons par trouver l'alcazar, dit don Quichotte; après je te dirai ce qu'il faut faire. Mais, ou je n'y vois goutte, ou cette masse qu'on aperçoit là-bas et qui projette une si grande ombre doit être le palais de Dulcinée?
Eh bien, seigneur, conduisez-moi, répondit Sancho; peut-être bien est-ce cela; mais quand même je le verrais de mes yeux et le toucherais de mes mains, j'y croirais comme je crois qu'il fait jour à présent.
Don Quichotte prit les devants, et après avoir fait environ deux cents pas, il s'arrêta au pied de la masse qui projetait la grande ombre. En voyant une haute tour, il reconnut que cet édifice n'était pas un palais, mais l'église paroissiale du village. Nous avons rencontré l'église, dit-il à son écuyer.
Je le vois bien, répondit Sancho, et Dieu veuille que nous n'ayons pas rencontré notre sépulture, car c'est mauvais signe de courir les cimetières à pareille heure, surtout, si je m'en souviens, quand j'ai dit à Votre Grâce que la maison de sa dame est dans un cul-de-sac.
Maudit sois-tu de Dieu, s'écria don Quichotte; où et par qui as-tu jamais entendu dire que les maisons royales étaient bâties dans de pareils endroits?
Seigneur, répliqua Sancho, chaque pays a sa coutume, et peut-être que celle du Toboso est de placer dans les culs-de-sac les palais et les grands édifices; je supplie Votre Grâce de me laisser chercher autour d'ici, et sans doute je trouverai dans quelque coin cet alcazar que je voudrais voir mangé des chiens, tant il nous fait donner au diable.
Sancho, dit don Quichotte, parle avec plus de respect de ce qui concerne ma dame; passons la fête en paix et ne jetons pas le manche après la cognée.
Je tiendrai ma langue, Seigneur, répondit Sancho, mais comment Votre Grâce veut-elle que je reconnaisse la maison de notre maîtresse, que je n'ai vu qu'une seule fois dans ma vie, et surtout quand il fait noir comme dans un four, tandis que vous, qui devez l'avoir vue plus de cent fois, vous ne pouvez la retrouver.
Paris, S. Raçon, et Cie, imp.
Furne, Jouvet et Cie, édit.
Il s'arrêta au pied de la masse qui projetait la grande ombre (p. 328).Tu me ferais perdre l'esprit! reprit don Quichotte. Viens çà, hérétique. Ne t'ai-je pas dit mille et mille fois que de ma vie je n'ai vu la sans pareille Dulcinée; que je n'ai jamais franchi le seuil de son palais; qu'enfin je n'en suis amoureux que sur ouï-dire et d'après cette grande réputation qu'elle a d'être la plus belle et la plus sage princesse de la terre!
Je l'apprends à cette heure, répondit Sancho, et je dis que puisque Votre Grâce ne l'a pas vue, par ma foi, je ne l'ai pas vue davantage.
Cela ne peut être, répliqua don Quichotte, puisque tu m'as dit l'avoir trouvée criblant du blé, quand tu me rapportas sa réponse à la lettre que tu lui avais remise de ma part.
Ne vous y fiez pas, seigneur, répondit Sancho; car, sachez-le, ma visite et la réponse que je vous rapportai sont aussi sur ouï-dire; je connais madame Dulcinée tout comme je puis donner un coup de poing dans la lune.
Sancho, Sancho, repartit don Quichotte, il y a temps pour plaisanter et temps où la plaisanterie ne serait pas de saison. Parce que je dis n'avoir jamais vu la dame de mes pensées, il ne t'est pas permis à toi d'en dire autant, surtout quand tu sais que c'est le contraire qui est la vérité.
Ils en étaient là de leur entretien, lorsqu'ils virent venir à eux un homme qui poussait deux mules devant lui. Au bruit que faisait la charrue que traînaient ces mules, nos aventuriers jugèrent que ce devait être quelque laboureur levé avant le jour pour aller aux champs; ce qui était vrai. Tout en cheminant, ce rustre chantait ce refrain d'une vieille romance:
Que je meure, dit don Quichotte, s'il nous arrive rien de bon cette nuit; entends-tu ce que chante ce drôle?
Je l'entends fort bien, répondit Sancho, mais qu'est-ce que cela fait à notre affaire, la chasse de Roncevaux?
Le laboureur les ayant rejoints: Ami, lui dit don Quichotte, Dieu vous donne sa bénédiction. Pourriez-vous m'indiquer où est le palais de la sans pareille princesse dona Dulcinée du Toboso?
Seigneur, répondit le laboureur, je ne suis pas d'ici, et il y a peu de temps que je sers un riche fermier de ce village; mais, dans cette maison, là en face, demeurent le curé et le sacristain; l'un ou l'autre pourra vous donner des nouvelles de cette princesse, parce qu'ils ont la liste de tous les habitants du Toboso; quoique, à vrai dire, je ne pense pas qu'il y ait dans ce pays aucune princesse, mais seulement des dames de qualité qui peut-être sont princesses dans leurs maisons.
Eh bien, c'est parmi elles que doit se trouver celle que je cherche, dit don Quichotte.
Cela se pourrait, répondit le laboureur: le jour vient, adieu; et touchant ses mules, il s'éloigna.
Voyant son maître indécis et mécontent de la réponse, Sancho lui dit: Seigneur, voici venir le jour, et il me semble qu'il ne serait pas prudent que le soleil nous trouvât dans la rue. Si vous m'en croyez, nous sortirons de la ville, et nous irons nous embusquer dans quelques bois près d'ici; quand le jour sera venu, je reviendrai chercher de porte en porte le palais de votre maîtresse; et, par ma foi, il faudra que je sois bien malheureux si je ne parviens pas à le déterrer; puis, quand je l'aurai trouvé, je parlerai à Sa Grâce et je lui demanderai humblement où et comment vous pourrez la voir sans dommage pour sa réputation et son honneur.
Bien parlé, Sancho, dit don Quichotte, ces quelques mots valent un millier de proverbes, et je veux suivre ton conseil. Allons, mon fils, allons chercher un endroit propre à m'embusquer en t'attendant; après quoi tu iras trouver cette reine de la beauté, dont la discrétion et la courtoisie me font espérer mille faveurs miraculeuses.
Sancho brûlait d'impatience d'emmener son maître, tant il craignait de voir découvrir sa fraude au sujet de cette réponse qu'il lui avait rapportée dans la Sierra-Morena, de la part de Dulcinée; il se mit donc à marcher le premier, et au bout d'une demi-lieue, ayant rencontré un petit bois, don Quichotte s'y cacha pendant que son écuyer alla faire cette ambassade dans laquelle il lui arriva des événements qui méritent un redoublement d'attention.
En arrivant à raconter les événements que renferme le présent chapitre, l'auteur de cette grande histoire dit qu'il fut tenté de les passer sous silence, dans la crainte qu'on ne voulût pas y ajouter foi, parce qu'ici les folies de don Quichotte touchèrent la dernière limite qu'il soit possible d'atteindre et allèrent même à deux portées d'arquebuse au delà. Il se décida pourtant à les écrire comme le chevalier les avait faites, sans rien ajouter, sans rien retrancher, dût-il être accusé d'avoir menti; et en cela il eut raison, car la vérité, si ténue qu'elle soit, ne se brise jamais, et nage toujours au-dessus du mensonge, comme l'huile nage au-dessus de l'eau.
Continuant donc son récit, l'historien dit qu'à peine entré dans le petit bois qui est près du Toboso, don Quichotte ordonna à Sancho de retourner à la ville, et de ne pas reparaître devant lui sans avoir parlé à sa dame, pour la supplier de daigner admettre en sa présence son captif chevalier, dont le souhait le plus ardent était d'obtenir et de recevoir sa bénédiction, afin qu'il pût se promettre de sortir heureusement de toutes les entreprises qu'il allait affronter désormais. Sancho promit d'exécuter ponctuellement les ordres de son maître, et de lui rapporter une réponse non moins bonne que la première fois.
Va, mon fils, lui dit don Quichotte, va, mais songe à ne point te troubler quand tu approcheras de ce soleil de beauté à la recherche duquel je t'envoie, ô le plus fortuné des écuyers du monde! Lorsque tu seras admis en son auguste présence, aies bien soin de graver dans ta mémoire de quelle façon elle te recevra; observe si elle se trouble quand tu lui exposeras l'objet de ton ambassade, si elle rougit en entendant prononcer mon nom. Si tu la trouves assise sur les moelleux coussins de la riche estrade où doit te recevoir une femme de sa condition, remarque bien si elle s'agite, si elle a de la peine à rester en place. Dans le cas où elle serait debout, observe si elle se pose tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre; si elle hésite dans sa réponse, si elle la change de douce en aigre, et d'aigre en amoureuse; si enfin, pour cacher son embarras, elle porte la main à sa chevelure, faisant semblant de l'arranger, bien qu'elle ne soit pas en désordre. Bref, mon fils, examine avec soin tous ses gestes, tous ses mouvements, afin de m'en faire un fidèle récit. Car tu sauras, Sancho, si tu ne le sais pas encore, qu'en amour les mouvements extérieurs trahissent les secrets sentiments de l'âme. Pars, ami, sois guidé par un meilleur sort que le mien, et ramené par un meilleur succès que celui dans l'attente duquel je vais rester en l'amère solitude où tu me laisses.
J'irai et je reviendrai promptement, répondit Sancho; mais, seigneur, remettez-vous, de grâce, et laissez dilater un peu ce petit cœur, qui ne doit pas être en ce moment plus gros qu'une noisette; rappelez-vous ce qu'on a coutume de dire: Bon courage vient à bout de mauvaise fortune, et à l'heure où l'on s'y attend le moins, saute le lièvre. Si je n'ai pu trouver, cette nuit, le palais de madame Dulcinée, maintenant qu'il fait jour je saurai bien le reconnaître, et quand je l'aurai trouvé, laissez-moi faire.
Sur ce, Sancho tourna le dos et bâtonna son grison, tandis que don Quichotte restait à cheval, languissamment appuyé sur sa lance, l'esprit livré à de tristes et confuses pensées. Nous le laisserons dans cette attitude pour suivre l'écuyer, qui s'éloignait non moins pensif et préoccupé que son maître.
Quand Sancho fut hors du bois, il tourna la tête; n'apercevant plus don Quichotte, il mit pied à terre, puis s'asseyant au pied d'un arbre, il commença de la sorte à se parler à lui-même: Maintenant, frère Sancho, dites-moi un peu où va Votre Grâce? Allez-vous à la recherche de quelque âne que vous avez perdu?—Pas le moins du monde.—Eh bien, qu'allez-vous donc chercher?—Je vais tout simplement chercher une princesse qui, à elle seule, est plus belle que le soleil et tous les astres ensemble.—Et où pensez-vous trouver cette princesse?—Où? Dans la grande cité du Toboso.—Fort bien. Et de quelle part l'allez-vous chercher?—De la part du fameux chevalier don Quichotte de la Manche, celui qui redresse les torts, qui donne à manger à ceux qui ont soif, et à boire à ceux qui ont faim.—Très-bien. Connaissez-vous la demeure de cette dame?—Pas du tout; seulement mon maître m'a dit que c'était un magnifique palais, un superbe alcazar.—L'avez-vous vue quelquefois, cette dame?—Ni mon maître ni moi ne l'avons jamais vue.—Et si les gens du Toboso savaient que vous venez dans l'intention d'enlever leurs princesses et de débaucher leurs femmes, croyez-vous, ami Sancho, qu'ils auraient tort de vous frotter les épaules à grands coups de bâton?—C'est juste; mais s'ils considèrent que je ne suis qu'ambassadeur, et que je ne viens que pour le compte d'autrui, je ne pense pas qu'ils se permettent d'en user si librement.—Ne vous y fiez pas, Sancho; les gens de la Manche n'entendent point raillerie. Vive Dieu! s'ils vous dépistent, vous n'avez qu'à bien vous tenir, ou à jouer des jambes au plus vite.—En ce cas, qu'est-ce donc que je viens chercher? Par ma foi, je l'ignore moi-même, et j'en donne ma langue aux chiens; d'ailleurs, chercher madame Dulcinée dans le Toboso, n'est-ce pas chercher le bachelier dans Salamanque? Malédiction! c'est le diable en personne qui m'a fourré dans cette affaire.
Telles étaient les réflexions que faisait Sancho, et la conclusion qu'il en tira fut de se raviser sur-le-champ. Pardieu, se dit-il, il y a remède à tout, si ce n'est à la mort, à laquelle nous devons tribut à la fin de la vie. Mon maître est fou à lier, comme je m'en suis maintes fois aperçu; et franchement je ne suis guère en reste avec lui, puisque je l'accompagne et le sers; car, selon le proverbe, dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. Or, mon maître étant fou, et d'une folie qui lui fait prendre le blanc pour le noir et le noir pour le blanc, des moulins à vent pour des géants, des mules pour des dromadaires, des troupeaux de moutons pour des armées, et cent autres choses de la même force, il ne me sera pas difficile de lui faire accroire que la première paysanne qui me tombera sous la main est madame Dulcinée. S'il s'y refuse, j'en jurerai; s'il soutient le contraire, j'en jurerai encore plus fort; s'il tient bon, je n'en démordrai pas; de cette façon, j'aurai toujours manche pour moi, quoi qu'il arrive. Peut-être ainsi le dégoûterai-je de me charger de pareils messages, en voyant le peu d'avantage qu'il en tire; ou plutôt s'en prendra-t-il à quelque enchanteur qui, pour lui faire pièce, aura changé la figure de sa dame.
De cette manière, Sancho se mit l'esprit en repos et regarda l'affaire comme arrangée. Il resta sous son arbre jusqu'au soir, afin de mieux tromper son maître sur l'aller et le retour, et son bonheur fut tel, que lorsqu'il se leva pour remonter sur son grison, il aperçut venir, sur le chemin du Toboso, trois paysannes montées sur trois ânes ou trois ânesses (l'auteur se tait sur ce point), mais il faut croire que c'étaient des bourriques, monture ordinaire des femmes de la campagne. Bref, dès que Sancho vit ces trois donzelles, il revint au petit trot chercher don Quichotte, qu'il retrouva dans la même attitude où il l'avait laissé, continuant à se lamenter et à soupirer amoureusement.
Eh bien, qu'y a-t-il, ami? lui dit son maître, dois-je marquer cette journée avec une pierre blanche ou avec une pierre noire?
Il faut la marquer avec une pierre rouge, répondit Sancho; comme ces écriteaux qu'on veut qui soient vus de loin.
Tu m'apportes donc de bonnes nouvelles, mon fils? demanda don Quichotte.
Si bonnes, répondit Sancho, que vous n'avez qu'à éperonner Rossinante, pour aller au-devant de madame Dulcinée, qui vient avec deux de ses femmes rendre visite à Votre Grâce.
Sainte Vierge! dis-tu vrai? s'écria don Quichotte; ne m'abuse point, mon ami, et ne cherche pas à me donner de fausses joies pour charmer mes ennuis.
Et que gagnerais-je à vous tromper, répliqua Sancho, quand vous êtes à deux doigts de savoir ce qu'il en est? Avancez seulement de quelques pas, et vous verrez venir votre maîtresse parée comme une châsse. Elle et ses femmes ne sont que colliers de perles, rivières de diamants, étoffes d'argent et d'or, si bien que je ne sais comment elles peuvent porter tout cela; leurs cheveux tombent sur leurs épaules à grosses boucles, et on dirait les rayons du soleil agités par le vent; enfin, dans un moment, vous allez les voir toutes les trois, montées sur des caquenées grasses à lard, et qui valent leur pesant d'or.
C'est haquenées qu'il faut dire, Sancho, reprit don Quichotte; si Dulcinée t'entendait parler de la sorte, elle ne nous prendrait pas pour ce que nous sommes.
La distance de caquenées à haquenées n'est pas bien grande, répliqua Sancho; mais qu'elles soient montées sur ce qu'elles voudront, je n'ai jamais vu de dames plus élégantes, et surtout madame Dulcinée.
Allons, reprit don Quichotte, pour étrennes d'une nouvelle si heureuse et si peu attendue, je t'abandonne le butin de notre prochaine aventure; ou, si tu l'aimes mieux, les poulains de mes trois juments, qui, tu le sais, sont près de mettre bas.
Je m'en tiens aux poulains, repartit Sancho, car il n'est pas sûr que le butin de votre prochaine aventure soit bon à garder.
Ainsi discourant ils sortirent du bois; aussitôt don Quichotte jeta les yeux sur toute la longueur du chemin du Toboso; mais n'apercevant que trois paysannes, il commença à se troubler, et demanda à son écuyer s'il avait laissé ces dames hors delà ville.
Hors de la ville? répondit Sancho. Votre Grâce a-t-elle les yeux derrière la tête? ne voyez-vous point ces trois dames qui viennent à nous, resplendissantes comme le soleil en plein midi?
Je ne vois que trois paysannes montées sur trois ânes, dit don Quichotte.
Dieu me soit en aide! repartit Sancho; se peut-il que vous preniez pour trois ânes trois haquenées plus blanches que la neige! Par ma foi, on dirait que vous n'y voyez goutte, ou que vous êtes encore enchanté.
En vérité, Sancho, reprit notre chevalier, c'est toi qui n'y vois goutte: ce sont des ânes ou des ânesses, aussi sûr que je suis don Quichotte et que tu es Sancho Panza; du moins il me le semble ainsi.
Allons, allons, seigneur, vous vous moquez, repartit Sancho: frottez-vous les yeux, et venez faire la révérence à la dame de vos pensées que voilà tout près de vous.
En même temps, il alla à la rencontre des paysannes, et sautant à bas de son grison, il arrêta un des ânes par le licou, puis, se jetant à deux genoux:
O sublime princesse! s'écria-t-il, reine et duchesse de la beauté, que Votre Grandeur ait la bonté d'admettre en grâce et d'accueillir avec faveur ce pauvre chevalier, votre esclave, qui est là froid comme le marbre, tant il est troublé et haletant de se voir en votre magnifique présence! Je suis Sancho Panza, son écuyer, pour vous servir, et lui, c'est le vagabond chevalier don Quichotte de la Manche, autrement appelé le chevalier de la Triste-Figure.
Pendant cette harangue, l'amoureux chevalier s'était jeté à genoux auprès de Sancho et ouvrait de grands yeux; mais ne voyant dans celle que son écuyer traitait de reine et de princesse qu'une grossière paysanne au visage boursouflé et au nez camard, il demeura si stupéfait qu'il ne pouvait desserrer les lèvres. Les paysannes n'étaient pas moins étonnées à la vue de ces deux hommes si différents l'un de l'autre, tous deux à genoux et leur barrant le chemin; aussi celle que Sancho avait arrêtée, prenant la parole: Gare, seigneurs, gare, dit-elle, passez votre chemin et laissez-nous, nous sommes pressées.
O grande princesse! répondit Sancho, ô dame universelle du Toboso! comment votre cœur magnanime ne s'amollit-il point, en voyant prosterné devant votre sublime présence la colonne et l'arc-boutant de la chevalerie errante?
Oui-da, oui-da, reprit une des paysannes: voyez un peu ces hidalgos qui viennent se gausser des filles du village; comme si nous n'étions pas faites comme les autres! Passez, passez, celles-là sont prises; laissez-nous continuer notre chemin.
Lève-toi, Sancho, lève-toi, dit tristement don Quichotte; je vois bien que le sort n'est point encore rassasié de mon malheur, et qu'il a fermé tous les chemins par où pouvait arriver quelque joie à cette âme chétive que je porte en ma chair. Et toi, dernier terme de la beauté humaine, résumé accompli de toutes les perfections, unique soutien de ce cœur affligé qui t'adore, puisque le maudit enchanteur qui me poursuit a jeté sur mes yeux une effroyable cataracte, et que pour moi et non pour d'autres il cache ton incomparable beauté sous les traits d'une grossière paysanne, ne laisse pas, je t'en supplie, de me regarder avec amour, à moins toutefois qu'il ne m'ait donné aussi l'aspect de quelque vampire, pour me rendre horrible à tes yeux! Tu vois, adorable princesse, tu vois quelle est ma soumission et mon zèle, et que, malgré l'artifice de mes ennemis, mon cœur ne laisse pas de t'offrir les hommages qui te sont dus.
Ah! par ma foi, repartit la paysanne, je suis bien bonne d'écouter vos cajoleries! Laissez-nous passer, seigneurs, nous n'avons pas de temps à perdre.
Sancho s'empressa de se relever et de lui faire place, ravi dans son cœur d'être parvenu si heureusement à sortir d'embarras.
A peine la prétendue Dulcinée se vit-elle libre, qu'avec le clou qui était fixé au bout de son bâton elle piqua son âne, et se mit à le faire courir de toute sa force à travers le pré. Mais pressé par l'aiguillon plus qu'à l'ordinaire, le baudet allait par sauts et par bonds, lâchant force ruades, et il fit tant qu'à la fin il jeta madame Dulcinée par terre. Aussitôt, l'amoureux chevalier courut pour la relever, tandis que Sancho ramenait le bât qui avait tourné sous le ventre de la bête. Le bât replacé et sanglé, don Quichotte voulut prendre sa dame entre ses bras pour la porter sur l'âne, mais la belle, se relevant prestement, fit trois pas en arrière pour prendre son élan, posa les mains sur la croupe de sa monture, et d'un saut se trouva à califourchon sur le bât.
Vive Dieu! s'écria Sancho, notre maîtresse est plus légère qu'un daim, et elle rendrait des points à tous les écuyers de Cordoue et du Mexique! D'un seul bond elle a passé par-dessus l'arçon de sa selle. Voyez comme elle fait courir sa haquenée sans éperons. Par ma foi! ses femmes ne sont point en reste, tout cela court comme le vent.
Sancho disait vrai, car toutes trois galopaient à qui mieux mieux, sans tourner la tête, et elles coururent ainsi plus d'une demi-lieue.
Don Quichotte les suivit des yeux pendant quelque temps, et lorsqu'il cessa de les apercevoir: Vois, Sancho, lui dit-il, jusqu'où va la haine des enchanteurs, et de quel détestable artifice ils se servent pour me priver du bonheur que j'aurais eu à contempler Dulcinée! Fut-il jamais homme plus malheureux que moi, et ne suis-je pas le type du malheur même? Les traîtres! non contents de la transformer en une grossière paysanne, et de me la montrer sous une figure indigne de sa qualité et de son mérite, ils lui ont encore ôté ce qui distingue les grandes princesses, dont l'haleine respire toujours un si doux parfum; car lorsque je me suis approchée de Dulcinée pour la remettre sur sa haquenée, comme tu l'appelles, quoique j'aie constamment pris sa monture pour une ânesse, elle m'a lancé, te l'avouerai-je, une odeur d'oignon cru qui m'a soulevé le cœur.
Canailles! misérables et pervers enchanteurs! cria Sancho, n'aurai-je jamais le plaisir de vous voir tous enfilés par la même broche, et griller comme des sardines! Ne devait-il pas vous suffire, infâmes coquins! brigands maudits! d'avoir changé les perles des yeux de notre maîtresse en des yeux de chèvre, ses cheveux d'or pur en queue de vache rousse, et finalement d'avoir gâté toute sa personne, sans pervertir encore son odeur? Par là du moins nous aurions pu nous faire quelque idée de ce qui était caché sous cette grossière écorce; bien qu'à vrai dire, je ne me sois point aperçu de sa laideur, et qu'au contraire je n'aie vu que sa beauté, à telles enseignes qu'elle a sur la lèvre droite un gros signe, en manière de moustache, d'où sortent sept ou huit poils roux de deux doigts de long, qu'on prendrait pour autant de filets d'or.
D'après les rapports que les signes du visage ont avec ceux du corps, reprit don Quichotte, Dulcinée doit en avoir un du même côté sur le plat de la cuisse; mais ces poils que tu viens de dire, Sancho, sont bien grands pour un signe, et cela n'est point ordinaire.
Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, ils font là merveille.
Oh! j'en suis persuadé, dit don Quichotte, car la nature n'a rien mis en Dulcinée qui ne soit l'idéal de la perfection; et ces signes dont tu parles ne sont pas en elle des défauts, ce sont plutôt des étoiles resplendissantes et lumineuses. Mais dis-moi, ce qui m'a semblé un bât, était-ce une selle plate ou une selle en fauteuil?
C'était une selle à la genette[80] avec une housse si riche, mais si riche, qu'elle vaut la moitié d'un royaume, répondit Sancho.
Et je n'ai rien vu de tout cela? reprit don Quichotte: ah! je ne cesserai de le répéter, je suis le plus malheureux des hommes.
Le sournois d'écuyer avait bien de la peine à s'empêcher de rire en voyant l'extravagance et la crédulité de son maître, et il se réjouissait tout bas de l'avoir trompé si adroitement. Finalement, nos deux aventuriers remontèrent sur leurs bêtes, et prirent le chemin de Saragosse, où ils comptaient être encore assez à temps pour se trouver à une fête solennelle qui a lieu tous les ans dans cette ville: mais il leur arriva tant de choses et de si surprenantes, qu'elles méritent d'être racontées comme on le verra ci-après.
Don Quichotte suivait son chemin tout pensif et tout préoccupé du mauvais tour que lui avaient joué les enchanteurs en transformant sa dame en une grossière paysanne, ce qui malheureusement lui paraissait sans remède. Ces pensées l'absorbaient tellement que, sans y faire attention, il lâcha la bride à Rossinante, lequel, se sentant libre, s'arrêtait à chaque pas pour paître l'herbe fraîche qui croissait abondamment dans cet endroit.
Seigneur, lui dit Sancho en le voyant ainsi, la tristesse, j'en conviens, n'a pas été faite pour les bêtes, mais pour l'homme; et pourtant, quand l'homme s'y abandonne, il devient une bête. Allons, allons! remettez-vous, relevez la bride à Rossinante, et faites voir ce que vous êtes: un véritable chevalier errant. Morbleu! pourquoi vous décourager de la sorte? Que Satan emporte toutes les Dulcinées qu'il y a dans ce monde, plutôt que j'aie la douleur de voir un seul chevalier errant succomber à la maladie!
Tais-toi, répondit don Quichotte, et ne profère point de blasphème contre Dulcinée; c'est moi qui suis la seule cause de sa disgrâce: elle ne serait pas telle qu'elle m'est apparue si les enchanteurs ne portaient envie à ma gloire et à mes plaisirs.
C'est aussi mon avis, reprit Sancho; en vérité le cœur se fend quand on pense à ce qu'elle était jadis et à ce qu'elle est maintenant.
Ah! tu peux bien le dire, toi qui l'as vue dans tout l'éclat de sa beauté, car le charme dirigé contre moi ne troublait point ta vue. Il me semble pourtant, Sancho, que tu as mal dépeint la beauté de ma dame en disant qu'elle avait des yeux de perles: des yeux de perles sont des yeux de poisson plutôt que des yeux de femme. Les yeux de Dulcinée ne peuvent être que deux vertes émeraudes, avec deux arcs-en-ciel pour sourcils. Mon ami, réserve les perles pour les dents et non pour les yeux; tu auras sans doute fait confusion.
Cela peut être, répondit Sancho, car j'ai été aussi troublé de sa beauté que vous avez pu l'être de sa laideur. Mais recommandons le tout à Dieu, qui seul sait ce qui doit arriver dans cette vallée de larmes, dans ce méchant monde où il n'y a rien qui soit exempt de malice ou de fourberie. Une seule chose m'inquiète, c'est de savoir comment on s'y prendra quand, après avoir vaincu quelque géant ou quelque chevalier, Votre Grâce lui ordonnera d'aller se présenter devant madame Dulcinée. Où le pauvre diable la trouvera-t-il? Il me semble le voir d'ici se promener dans les rues du Toboso, le nez en l'air, la bouche béante, et cherchant madame Dulcinée, qui passera cent fois devant lui sans qu'il la reconnaisse.
Paris, S. Raçon, et Cie, imp.
Furne, Jouvet et Cie, édit.
D'un saut la belle se trouve à califourchon sur le bât (p. 335).L'enchantement ne s'étendra peut-être pas jusqu'aux géants ou aux chevaliers vaincus, répondit don Quichotte. Au reste, nous en ferons l'expérience sur les deux ou trois premiers auxquels nous aurons affaire, en leur ordonnant de venir me rendre compte de ce qu'ils auront éprouvé à ce sujet.
Votre idée me paraît excellente, repartit Sancho. Une fois certain que la beauté de notre maîtresse n'est voilée que pour vous seul, il faudra en prendre votre parti; le malheur sera pour vous et non pour elle; et puis du moment que madame Dulcinée se porte bien, pourquoi nous attrister? En attendant, poussons notre fortune du mieux que nous pourrons en cherchant les aventures; le temps arrangera le reste, car il est le meilleur médecin du monde, et il n'y a pas de maladie qu'il ne guérisse.
Don Quichotte allait répliquer, quand tout à coup, au détour du chemin, parut un chariot chargé de divers personnages et des plus étranges figures qu'on puisse imaginer. Celui qui faisait l'office de cocher était un horrible démon, et comme le chariot était découvert, on voyait aisément ceux qui étaient dedans. Après le cocher, la première figure qui s'offrit aux yeux de don Quichotte fut celle de la Mort sous un visage humain. Tout près d'elle se tenait un ange avec de grandes ailes de différentes couleurs; à sa droite était un empereur avec une couronne qui paraissait d'or; aux pieds de la Mort, on voyait assis le dieu Cupidon, avec son carquois, son arc et ses flèches, mais sans bandeau sur les yeux; enfin, un chevalier armé de toutes pièces, si ce n'est qu'au lieu de casque il portait un chapeau orné de plumes de diverses couleurs, complétait la troupe.
Ce spectacle inattendu troubla quelque peu notre chevalier, et jeta l'effroi dans l'âme de Sancho; mais une prompte joie succéda à la surprise dans l'esprit de don Quichotte, qui ne douta point que ce ne fût quelque périlleuse aventure. Dans cette pensée, et avec un courage prêt à tout braver, il se campe au-devant de l'équipage, et d'une voix fière et menaçante: Cocher ou diable, s'écrie-t-il, il faut que tu me dises à l'instant qui tu es, où tu vas, et quelles gens tu mènes dans ce chariot, qui a plutôt l'air de la barque à Caron que d'une charrette ordinaire.
Seigneur, répondit le diable d'une voix mielleuse et en retenant les rênes, nous sommes acteurs de la troupe d'Angulo le Mauvais. Ce matin, octave de la Fête-Dieu, nous venons de représenter derrière cette colline que vous voyez là-bas, la tragédie des Cortès de la Mort, et nous devons la jouer encore ce soir dans le village qui est devant nous: comme c'était tout proche, nous n'avons pas voulu quitter nos habits, afin de n'avoir pas la peine de les reprendre. Ce jeune homme que vous voyez représente la Mort; cet autre un ange; cette dame, qui est la femme de l'auteur de la pièce, fait la reine; en voilà un qui remplit un rôle d'empereur, cet autre celui de soldat; quant à moi je suis le diable pour vous servir et un des principaux acteurs, car j'ouvre la scène. Si vous avez d'autres questions à me faire, parlez, seigneur, parlez, je répondrai à tout ponctuellement, étant le diable, il n'y a rien que je ne sache.
Foi de chevalier errant, répondit don Quichotte, dès que j'ai vu votre chariot, j'aurais juré que c'était une grande aventure qui s'offrait à moi; je vois bien qu'il ne faut pas se fier aux apparences, si l'on ne veut être trompé.
Allez, mes amis, allez en paix célébrer votre fête, et si je puis vous être utile à quelque chose, croyez que je suis à vous de bien bon cœur: j'ai été toute ma vie grand amateur du théâtre, et dès ma tendre jeunesse je ne rêvais que comédie.
Comme ils en étaient là, le sort voulut qu'un des acteurs de la troupe, qui était resté en arrière, les rejoignît. Ce dernier était habillé en fou de cour, avec quantité de grelots autour du corps, et il portait au bout d'un bâton trois vessies gonflées. En approchant de don Quichotte, ce grotesque personnage se mit à s'escrimer avec son bâton, frappant la terre avec ses vessies, et sautant de droite et de gauche pour faire résonner ses grelots. Cette fantastique vision épouvanta tellement Rossinante, que, malgré les efforts de son maître pour le calmer, il prit le mors aux dents et se mit à courir à travers champs avec une vitesse qu'on était loin d'attendre de lui. A cette vue Sancho sauta à bas de son âne pour aller secourir son seigneur, mais quand il arriva, cheval et cavalier étaient étendus sur la poussière, conclusion ordinaire des prouesses de Rossinante.
Or, à peine Sancho eut-il lâché sa monture, que le fou sauta dessus, et, la fouettant à grands coups de vessies, il la fit courir vers le village où la fête allait avoir lieu. Entre la chute de son maître et la fuite de son âne, Sancho se trouvait dans une cruelle perplexité; mais, en fidèle écuyer, l'amour de son seigneur l'emporta, et malgré la pluie de coups qu'il voyait tomber sur la croupe du baudet, et qu'il eut préféré cent fois recevoir sur la prunelle de ses propres yeux, il accourut auprès de don Quichotte qu'il trouva en fort mauvais état. Tout en l'aidant à remonter sur Rossinante: Seigneur, lui dit-il, le diable emporte l'âne.
Quel diable? demanda don Quichotte.
Le diable aux vessies, répondit Sancho.
Sois tranquille, reprit notre héros, je te le ferai rendre, allât-il se cacher au fond des enfers. Suis-moi; le chariot marche lentement; et avec les mules qui le traînent je couvrirai, sois-en certain, la perte de ton grison.
Plus n'est besoin de s'en occuper! s'écria Sancho: le diable l'a lâché, et le voilà qui revient, le pauvre enfant!
Sancho disait vrai; le diable et le grison avaient culbuté à l'instar de don Quichotte et de Rossinante, et pendant que l'un gagnait le village, l'autre venait retrouver son maître.
Malgré tout, dit don Quichotte, il serait bon de châtier l'insolence de ce démon sur un des hommes du chariot, fût-ce sur l'empereur lui-même.
Otez-vous cela de l'esprit, Seigneur, repartit Sancho; il n'y a rien à gagner avec les comédiens, ces gens-là ont des amis partout. J'ai connu autrefois un comédien poursuivi pour deux meurtres; eh bien, il s'en est tiré sans qu'il lui en coûtât un cheveu de la tête. Comme ce sont des gens de plaisir, tout le monde les protége et les aime, ceux-ci surtout qui se prétendent de la troupe royale.
Il ne sera pas dit, répliqua don Quichotte, que ce mauvais histrion m'aura échappé, dût le genre humain tout entier le prendre sous sa protection! Et il se mit à courir après le chariot, en criant: Arrêtez, baladins! arrêtez, mauvais bouffons! je veux vous apprendre à respecter à l'avenir les bêtes qui servent de monture aux écuyers des chevaliers errants.
Don Quichotte criait si fort que les comédiens l'entendirent. Jugeant de son intention par ses paroles, la Mort saute à terre, avec le diable, suivi de l'empereur et de l'ange; il n'y eut pas jusqu'au dieu Cupidon qui ne voulût être de la partie: alors tous se chargent de pierres, et, se retranchant derrière leur voiture, ils attendent l'assaillant, résolus à se défendre. En les voyant si bien armés et faire bonne contenance, notre héros retint la bride à Rossinante, et se mit à réfléchir de quelle manière il attaquerait ce bataillon avec le moins de danger. Pendant qu'il délibérait sur ce qu'il avait à faire, Sancho arriva, et trouvant son maître prêt à en venir aux mains:
Seigneur, lui dit-il, voici une aventure qui ne me paraît nullement bonne à entreprendre. Considérez que contre des amandes de ruisseaux il n'existe pas d'armes défensives, à moins de se blottir sous une cloche de bronze? Considérez aussi qu'il y a plus de témérité que de courage à vouloir attaquer seul une armée où les empereurs combattent en personne, et qui est soutenue par les bons et les mauvais anges, sans compter la Mort, qui est à leur tête? Et puis, remarquez, je vous prie, mon cher maître, que parmi tous ces gens-là il n'y a pas un seul chevalier errant.
Tu as touché juste, interrompit don Quichotte, et voilà de quoi me faire changer de résolution: je ne puis ni ne dois tirer l'épée contre n'importe quelles gens s'ils ne sont armés chevaliers; ainsi donc, Sancho, cela te regarde; c'est à toi de tirer vengeance de l'outrage fait à ton grison. Je me tiendrai ici pour te donner mes conseils et t'animer au combat.
Seigneur, il n'y a pas là de quoi tirer vengeance de personne, repartit Sancho, et un bon chrétien doit savoir oublier les offenses; d'ailleurs, je m'arrangerai avec mon âne, et comme il n'est pas moins pacifique que son maître, je suis certain qu'une mesure d'avoine sera bien plus de son goût.
Si c'est là ton avis, bon et pacifique Sancho, répliqua don Quichotte, laissons-là ces fantômes et allons chercher de meilleures aventures; car ce pays-ci m'a tout l'air d'en fournir un bon nombre et des plus surprenantes.
En parlant ainsi, il tourna bride, suivi de son écuyer. De son côté, la Mort et ses compagnons remontèrent sur le chariot et continuèrent leur voyage. Telle fut, grâce aux sages conseils de Sancho Panza, l'heureuse fin de la terrible aventure du char de la Mort. Le jour suivant, notre héros eut une autre aventure avec un chevalier amoureux et errant, laquelle mérite, à elle seule, un nouveau chapitre.
La nuit qui suivit le jour de la rencontre du char de la Mort, don Quichotte et son écuyer la passèrent sous un bouquet de grands arbres où ils soupèrent avec les provisions que portait le grison. Pendant qu'ils mangeaient, Sancho dit à son maître: Avouez, Seigneur, que j'aurais eu grand tort de choisir pour étrennes le butin de votre dernière aventure plutôt que les poulains des trois juments: Par ma foi, mieux vaut moineau en cage que grue qui vole!
Cela se peut, répondit don Quichotte, mais pourtant si tu m'avais laissé attaquer et combattre comme je le voulais, tu n'aurais certes pas eu lieu de te plaindre, car à cette heure, tu serais en possession de la couronne d'or de l'empereur et des ailes peintes de ce Cupidon: je les lui aurais arrachées pour les remettre entre tes mains.
Bah! reprit Sancho, jamais sceptres ni couronnes des empereurs de comédie n'ont été d'or, mais bien de cuivre ou de fer-blanc.
Cela est vrai, reprit don Quichotte; en effet, il ne conviendrait pas que les hochets de la comédie fussent de fine matière; ils doivent être comme elle une sorte de fiction, une simple apparence. A propos de comédie, j'entends, Sancho, que tu sois bien disposé pour le théâtre, ainsi que pour ceux qui composent les pièces et ceux qui les représentent, parce que ce sont des gens fort utiles dans un État, car, en nous offrant chaque jour un miroir fidèle où se reflète la vie humaine, ils nous montrent ce que nous sommes et ce que nous devrions être. Tu as sans doute vu représenter des comédies dans lesquelles il y avait des rois, des prêtres, des chevaliers, des dames et autres personnages divers? L'un fait le fanfaron, l'autre le fourbe, celui-là le soldat, celui-ci l'amoureux; puis, quand la pièce est terminée, chacun quitte son costume, et, dans la coulisse tout se donne la main.
Oui, vraiment, j'ai vu de ces comédies-là, répondit Sancho.
Eh bien, reprit don Quichotte, il en est de même dans la comédie de ce monde: les uns sont empereurs, les autres papes; finalement autant de personnages différents que sur le théâtre. Puis quand arrive la fin de la pièce, c'est-à-dire quand vient la mort qui leur fait quitter les oripeaux qui les distinguaient, tous redeviennent égaux dans la sépulture.
Voilà une comparaison que j'ai entendu faire bien souvent et qui ressemble comme deux gouttes d'eau au jeu des échecs, dit Sancho: tant que le jeu dure, chaque pièce représente un personnage; mais une fois le jeu fini, elles sont toutes jetées pêle-mêle dans une boîte, comme dans un tombeau.
Il me semble, reprit don Quichotte, que tu deviens chaque jour moins simple et plus avisé.
Pardieu, répliqua Sancho, en me frottant tous les jours contre Votre Grâce, il faut bien qu'il m'en reste quelque chose. Bien aride serait le terrain qui ne rapporterait rien, quand on le cultive et qu'on le fume: je veux dire, seigneur, que la conversation de Votre Grâce a été l'engrais répandu sur la terre sèche de mon esprit, et le temps passé à votre service la culture moyennant laquelle j'espère rapporter des moissons dignes du bon labourage que vous avez fait dans mon stérile entendement.
Le chevalier ne put s'empêcher de sourire des expressions recherchées dont Sancho appuyait son raisonnement; il lui sembla qu'il en savait plus long qu'à l'ordinaire, et il en était tout surpris. En effet, depuis quelque temps, Sancho parlait de façon à étonner son maître; seulement, quand il voulait par trop faire le beau parleur, comme un candidat au concours, il trébuchait lourdement. Ce qui lui allait le mieux, c'était de débiter des proverbes, qu'ils vinssent à tort ou à raison, comme on l'a vu souvent et comme on le verra encore dans la suite de cette histoire.