Le gentilhomme les salua poliment en passant près d'eux (p. 357).

Dieu sait la vérité de toutes choses, reprit Sancho peu satisfait des raisonnements de son maître; mais il ne voulait pas le contredire, dans la crainte de découvrir sa supercherie à propos de l'enchantement de Dulcinée.

Ils en étaient là de leur entretien, quand ils furent rejoints par un cavalier monté sur une belle jument gris pommelé. Ce cavalier portait un caban de drap vert, avec une bordure de velours fauve, et sur la tête une montera de même étoffe; un cimeterre moresque, soutenu par un baudrier vert et or, pendait à sa ceinture. Ses bottines étaient du même travail que le baudrier, et ses éperons également vernis de vert d'un bruni si luisant, que par leur harmonie avec le reste du costume, ils faisaient meilleur effet que s'ils eussent été d'or pur. Le gentilhomme les salua poliment en passant près d'eux; puis, donnant de l'éperon à sa monture, il allait poursuivre sa route, quand don Quichotte lui dit: Seigneur, si Votre Grâce suit le même chemin que nous et si rien ne la presse, je serais flatté de cheminer avec elle.

Seigneur, j'avais même intention, répondit le voyageur; mais j'ai craint que votre cheval ne s'emportât à cause de ma jument.

Oh! pour cela ne craignez rien, repartit Sancho; notre cheval est le plus honnête et le mieux appris qui soit au monde; ce n'est pas un animal à faire des escapades, et pour une fois en toute sa vie qu'il s'est émancipé, nous l'avons payé cher, mon maître et moi. Ne craignez rien, je le répète; votre jument est en sûreté, car ils seraient dix ans côte à côte, qu'il ne prendrait pas à notre cheval la moindre envie de folâtrer.

Le gentilhomme ralentit sa monture et se mit à considérer, non sans étonnement, la figure de notre héros, qui marchait tête nue, Sancho portant le casque de son maître pendu à l'arçon du bât de son âne. Mais si le cavalier regardait attentivement don Quichotte, don Quichotte regardait le cavalier avec une curiosité plus grande encore, le jugeant homme d'importance. Son âge paraissait être d'environ cinquante ans, il avait les cheveux grisonnants, le nez aquilin, le regard grave et doux; enfin sa tenue et ses manières annonçaient beaucoup de distinction.

Quant à l'inconnu, le jugement qu'il porta de notre chevalier fut que c'était quelque personnage extraordinaire, et il ne se souvenait pas d'avoir jamais vu quelqu'un équipé de la sorte. Sa longue taille, la maigreur de son visage, ces armes dépareillées et cette singulière tournure sur ce cheval efflanqué, tout enfin lui paraissait si étrange, qu'il ne se lassait point de le regarder. Don Quichotte s'aperçut de la surprise qu'éprouvait le gentilhomme, et lisant dans ses yeux l'envie qu'il avait d'en savoir davantage, il voulut le prévenir par un effet de sa courtoisie habituelle.

Je comprends, seigneur, lui dit-il, que vous soyez surpris de voir en moi un air et des manières si différentes de celles des autres hommes; mais votre étonnement cessera, quand vous saurez que je suis chevalier errant, de ceux dont on dit communément qu'ils vont à la recherche des aventures. Oui, j'ai quitté mon pays, j'ai engagé mon bien, j'ai renoncé à tous les plaisirs, et je me suis jeté dans les bras de la fortune, pour qu'elle m'emmenât où bon lui semblerait. Mon dessein a été de ressusciter la défunte chevalerie errante, et depuis longtemps déjà, bronchant ici, tombant là, me relevant plus loin, j'ai en grande partie réalisé mon désir, car j'ai secouru les veuves, protégé les jeunes filles, défendu les droits des femmes mariées, des orphelins, et de tous les affligés, labeur ordinaire des chevaliers errants. Aussi, par bon nombre de vaillantes et chrétiennes prouesses, ai-je mérité de parcourir en lettres moulées presque tous les pays du globe. Trente mille volumes de mon histoire sont déjà imprimés, et elle pourra bientôt se répandre encore davantage, si Dieu n'y met ordre. Bref, pour tout dire en peu de mots, et même en un seul, je suis don Quichotte de la Manche, autrement dit, le chevalier de la Triste-Figure; et quoiqu'il soit peu convenable de publier ses propres louanges, je suis parfois obligé de le faire, quand personne ne se rencontre pour m'en épargner le soin et la peine. Ainsi donc, seigneur, ni cet écu, ni cette lance, ni cet écuyer, ni ce cheval, ni la couleur de mon visage, ni la maigreur de mon corps, ne doivent vous étonner, puisque vous savez qui je suis et la profession que j'exerce.

Don Quichotte se tut, et l'homme au caban vert, après avoir tardé quelque temps à lui répondre, dit enfin: Seigneur chevalier, au moment de notre rencontre, vous aviez lu ma curiosité sur mon visage; mais ce que vous venez de dire est loin de l'avoir fait cesser. Est-il possible qu'il existe aujourd'hui des chevaliers errants, et qu'on ait imprimé des histoires de véritable chevalerie? Par ma foi, seigneur, j'aurais eu peine à me persuader qu'il y eût encore de ces défenseurs des dames, de ces protecteurs des veuves et des orphelins, si mes yeux ne m'en faisaient voir en votre personne un témoignage assuré. Béni soit le ciel qui a permis que l'histoire de vos grands et véridiques exploits, que vous dites imprimée, soit venue faire oublier les innombrables prouesses de ces chevaliers errants imaginaires, dont le monde était plein, au grand détriment des histoires véritables.

Il y a beaucoup à dire sur la question de savoir si les histoires des chevaliers errants sont imaginaires ou ne le sont pas, répondit don Quichotte.

Comment! reprit le voyageur, se trouverait-il quelqu'un qui doutât de la fausseté de ces histoires?

Moi j'en doute, répliqua don Quichotte. Mais laissons cela; j'espère, si nous voyageons quelque temps ensemble, vous tirer de l'erreur dans laquelle vous a entraîné le torrent de l'opinion.

Ces dernières paroles, le ton dont elles avaient été prononcées, firent penser au voyageur que notre héros devait être quelque cerveau fêlé, et il l'observait soigneusement pour saisir un nouvel indice qui vînt confirmer ses premiers soupçons.

Mais avant d'aborder un autre sujet d'entretien, don Quichotte le pria de lui dire à son tour qui il était.

Seigneur chevalier, répondit le voyageur, je m'appelle don Diego de Miranda; je suis un hidalgo, natif d'un bourg voisin, où nous irons souper ce soir, s'il plaît à Dieu. Possesseur d'une fortune raisonnable, je passe doucement ma vie entre ma femme et mon fils. Mes exercices ordinaires sont la chasse et la pêche; mais je n'entretiens ni faucons ni lévriers: je me contente d'un chien courant ou d'un hardi furet. Ma bibliothèque se compose d'une soixantaine de volumes, tant latins qu'espagnols, quelques-uns d'histoire, d'autres de dévotion; quant aux livres de chevalerie, jamais ils n'ont passé le seuil de ma maison. Je préfère à tous les autres les livres profanes, pourvu qu'ils aient du style et de l'invention; et de ceux-là il y en a fort peu dans notre Espagne. Mes voisins et moi nous vivons en parfaite intelligence, et souvent nous mangeons les uns chez les autres; nos repas sont abondants sans superfluité. Je ne glose jamais sur la conduite d'autrui, et ne souffre pas que la médisance se donne carrière devant moi. Je ne fouille la vie et n'épie les actions de personne. J'entends la messe chaque jour; je donne aux pauvres une partie de mon bien, sans faire parade de bonnes œuvres, afin de ne pas ouvrir dans mon âme accès à l'hypocrisie ou à la vanité, ennemis qui, si l'on n'y prend garde, ne tardent pas à s'emparer du cœur le plus humble. Je m'efforce d'apaiser autour de moi les querelles; je suis dévot à la mère de notre Sauveur, et j'ai confiance dans la miséricorde de Dieu.

Sancho avait écouté avec la plus grande attention cet exposé de la vie et des occupations du gentilhomme au caban vert; aussi, persuadé qu'un homme qui vivait de la sorte devait être un saint et faire des miracles, il saute à bas de son âne, va saisir l'étrier du voyageur, puis d'un cœur dévot et les larmes aux yeux, il lui baise le pied à plusieurs reprises.

Que faites-vous là, mon ami? s'écria le gentilhomme; qu'avez-vous à me baiser ainsi les pieds?

Laissez-moi faire, seigneur, répondit Sancho; j'ai toujours honoré les saints, mais votre Grâce est le premier saint à cheval que j'aie vu en toute ma vie.

Je ne suis pas un saint, répliqua le gentilhomme, mais un grand pécheur; c'est plutôt vous, mon frère, qui méritez le titre de saint, par l'humilité que vous faites paraître.

Satisfait de ce qu'il venait de faire, Sancho, sans rien répondre, remonta sur son grison.

Don Quichotte, qui malgré sa mélancolie n'avait pu s'empêcher de rire de la naïveté de son écuyer, prit la parole, et demanda au seigneur don Diego s'il avait beaucoup d'enfants, ajoutant que la chose dans laquelle les anciens philosophes, qui pourtant manquèrent de la connaissance du vrai Dieu, avaient placé le souverain bien, c'était, outre les avantages de la nature et de la fortune, de posséder beaucoup d'amis et d'avoir des enfants bons et nombreux.

Seigneur, répondit don Diego, je n'ai qu'un fils, mais il est tel que peut-être sans lui je serais plus complétement heureux que je ne suis; non que ses inclinations soient mauvaises, mais enfin parce qu'il n'a pas celles que j'aurais souhaité qu'il eût. Il a environ dix-huit ans; les six dernières années il les a passées à Salamanque à apprendre les langues grecque et latine; mais quand j'ai voulu l'appliquer à d'autres sciences, je l'ai trouvé si entêté de poésie (si toutefois la poésie peut s'appeler une science), qu'il m'a été impossible de le faire mordre à l'étude du droit, ni à la première de toutes les sciences, la théologie. J'aurais voulu qu'il étudiât pour devenir l'honneur de sa race, puisque nous avons le bonheur de vivre dans un temps où les rois savent si bien récompenser le mérite vertueux[84]; mais il préfère passer ses journées à discuter sur un passage d'Homère, ou sur la manière d'interpréter tel ou tel vers de Virgile. Enfin il ne quitte pas un seul instant ces auteurs, non plus qu'Horace, Perse, Juvénal et Tibulle, car des poëtes modernes il fait fort peu de cas; et cependant, malgré son dédain pour notre poésie espagnole, il est complétement absorbé, à l'heure qu'il est, par la composition d'une glose sur quatre vers qu'on lui a envoyés de Salamanque, et qui sont, je crois, le sujet d'une joute littéraire.

Seigneur, répondit don Quichotte, nos enfants sont une portion de nos entrailles, et nous devons les aimer tels qu'ils sont, comme nous aimons ceux qui nous ont donné la vie. C'est aux parents à les diriger dès l'enfance dans le sentier de la vertu par une éducation sage et chrétienne, afin que, devenus hommes, ils soient l'appui de leur vieillesse et l'honneur de leur postérité. Quant à étudier telle ou telle science, je ne suis pas d'avis de les contraindre; il vaut mieux y employer la persuasion; après quoi, surtout s'ils n'ont pas besoin d'étudier de pane lucrando, on fera bien de laisser se développer leur inclination naturelle. Quoique la poésie offre plus d'agrément que d'utilité, c'est un art qui ne peut manquer d'honorer celui qui le cultive. La poésie, seigneur, est à mon sens comme une belle fille dont les autres sciences forment la couronne; elle doit se servir de toutes, et toutes doivent se rehausser par elle. Mais cette aimable vierge ne doit pas s'émanciper en honteuses satires ou en sonnets libertins; noble interprète, c'est à des poëmes héroïques, à des tragédies intéressantes, à des comédies ingénieuses, qu'elle prêtera ses accents et sa voix. Celui donc qui s'occupera de poésie dans les conditions que je viens de poser rendra son nom célèbre chez toutes les nations policées.

Quant à ce que vous dites, seigneur, que votre fils fait peu de cas de notre poésie espagnole, je trouve qu'il a tort; et voici ma raison: puisque le grand Homère, l'harmonieux et tendre Virgile, en un mot tous les poëtes anciens ont écrit dans leur langue maternelle, et n'ont point cherché des idiomes étrangers pour exprimer leurs hautes conceptions, pourquoi condamner le poëte allemand parce qu'il écrit dans sa langue, ou le castillan, et même le biscayen parce qu'il écrit dans la sienne? La conclusion de tout ceci, seigneur, est que vous laissiez votre fils suivre son inclination; laborieux comme il doit l'être, puisqu'il a franchi heureusement le premier échelon des sciences, je veux dire la connaissance des langues anciennes, il parviendra de lui-même au faite des lettres humaines, ce qui sied non moins à un gentilhomme que la mitre aux évêques, ou la toge aux jurisconsultes. Réprimandez votre fils s'il compose des satires qui puissent nuire à la réputation d'autrui; mais s'il s'occupe, à la manière d'Horace, de satires morales, où il gourmande le vice en général, surtout avec autant d'élégance que l'a fait son devancier, oh! alors, ne lui épargnez pas les éloges. On a vu certains poëtes, qui, pour le stérile plaisir de dire une méchanceté, n'ont pas craint de se faire exiler dans les îles du Pont[85]. Mais si le poëte est réservé dans ses mœurs, il le sera dans ses vers. La plume est l'interprète de l'âme; ce que l'une pense, l'autre l'exprime. Aussi quand les princes rencontrent, chez des hommes sages et vertueux, cette merveilleuse science de la poésie, ils s'empressent de l'honorer, de l'enrichir et de la couronner des feuilles de cet arbre que la foudre ne frappe jamais, pour montrer qu'on doit respecter ceux dont le front est paré de telles couronnes.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Malappris et impertinent écuyer, tu as mis des fromages dans mon casque (p. 362).

L'homme au caban vert ne savait que penser du langage de don Quichotte, et il commençait à revenir de l'opinion peu favorable qu'il avait d'abord conçue de son jugement. Vers le milieu de ce discours, qui n'était pas fort de son goût, Sancho s'était écarté du chemin pour demander un peu de lait à des bergers occupés près de là à traire des brebis. Le gentilhomme s'apprêtait à répondre, enchanté de l'esprit et du bon sens de notre héros, lorsque celui-ci, levant les yeux, vit venir sur le chemin qu'il suivait un char surmonté de bannières aux armes royales. S'imaginant que c'était quelque nouvelle aventure, il appela Sancho à grands cris pour qu'il lui apportât sa salade. Quittant aussitôt les bergers, et talonnant le grison de toutes ses forces, l'écuyer accourut auprès de son maître, auquel, en effet, il va arriver la plus insensée et la plus épouvantable aventure.


CHAPITRE XVII
DE LA PLUS GRANDE PREUVE DE COURAGE QU'AIT JAMAIS DONNÉE DON QUICHOTTE ET DE L'HEUREUSE FIN DE L'AVENTURE DES LIONS

L'histoire raconte que Sancho était en train d'acheter de petits fromages aux bergers lorsque don Quichotte l'appela. Pressé d'obéir et ne sachant comment emporter ces fromages qu'il ne pouvait se résoudre à perdre après les avoir payés, notre écuyer imagina de les jeter dans le casque de son seigneur; puis il accourut en toute hâte pour savoir ce qu'il voulait.

Donne, ami, donne-moi ma salade, lui dit don Quichotte; car je suis peu expert en fait d'aventures, ou celle que j'aperçois m'oblige dès à présent à prendre les armes.

En entendant ces paroles, l'homme au caban vert jeta les yeux de tous côtés et ne découvrit rien autre chose qu'un chariot surmonté de deux ou trois petites banderoles, qui venait à leur rencontre; d'où il conclut que ce chariot portait l'argent du trésor royal. Il fit part de cette pensée à don Quichotte; mais notre héros, qui n'était pas homme à se détromper aisément, et croyait toujours voir arriver aventure sur aventure, lui répondit: Seigneur, un homme découvert est à demi vaincu; je ne risque rien en me tenant sur mes gardes, car je sais par expérience que je ne manque pas d'ennemis visibles et invisibles, toujours prêts à me surprendre. En parlant ainsi, il prit le casque et le mit sur sa tête, avant que son écuyer eût eu le temps d'en ôter les fromages; mais le petit lait commença à dégoutter de tous côtés sur ses yeux et sur sa barbe.

Qu'est-ce ceci, Sancho? s'écria don Quichotte: on dirait que mon crâne se ramollit, et que ma cervelle se fond; en effet, je sue des pieds à la tête; ce n'est pas de peur assurément. Oui, j'en ai le pressentiment, j'ai devant moi une terrible aventure; donne-moi de quoi m'essuyer, ajouta-t-il, je suis aveuglé par la sueur.

Sancho lui donna un mouchoir, sans dire mot, remerciant Dieu de ce que son maître ne devinait point ce que c'était. Don Quichotte s'essuya le visage, et ayant ôté son casque pour s'essuyer aussi la tête, et savoir ce qui la rafraîchissait à contre-temps, il vit cette bouillie blanche, qu'il porta aussitôt à son nez: Par la vie de la sans pareille Dulcinée, s'écria-t-il, traître, malappris et impertinent écuyer, tu as mis des fromages dans mon casque.

Seigneur, répondit Sancho sans s'émouvoir et avec une dissimulation parfaite, si ce sont des fromages, donnez-les moi, je les mangerai bien. Mais non: que le diable les mange, lui qui les a fourrés là. Me croyez-vous assez hardi pour salir l'armet de Votre Grâce? Par ma foi, vous avez joliment trouvé le coupable. Tout ce que je vois, c'est qu'il y a des enchanteurs qui me persécutent aussi bien que vous; et pourquoi y échapperais-je, étant membre de Votre Grâce? Vous verrez que ce sont eux qui auront placé là ces immondices, pour exciter votre colère, et me faire, suivant l'usage, moudre les côtes; mais, cette fois, ils auront craché en l'air, car j'ai affaire à un bon maître, qui connaît toute leur malice, et qui sait que si ce sont là des fromages, j'aurais mieux aimé les mettre dans mon estomac.

Tout cela est possible, reprit don Quichotte, mais finissons.

L'homme au caban vert les regardait tout étonné; et son étonnement fut au comble lorsqu'il vit don Quichotte, après s'être essuyé le visage et la barbe, enfoncer de nouveau son casque sur sa tête, s'affermir sur ses étriers, dégainer à demi son épée et empoigner sa lance en disant: Maintenant advienne que pourra, me voilà prêt et résolu à en venir aux mains avec Satan lui-même.

Sur ces entrefaites, arriva le char aux banderoles, où il n'y avait d'autres gens que le gardien assis sur le devant, et le conducteur monté sur une des mules. Don Quichotte leur barra le passage. Où allez-vous, amis, leur dit-il, quel est ce chariot? qu'y a-t-il dedans, et que signifient ces banderoles!

Seigneur, répondit le gardien, ce chariot est à moi, et dans ces deux cages il y a deux lions, que le gouverneur d'Oran envoie au roi notre maître. Au reste, pour preuve de ce que j'avance, voilà les armoiries royales.

Les lions sont-ils grands? demanda don Quichotte.

Oui, vraiment, ils sont grands, répondit le gardien, et si grands qu'il n'en est point encore venu de semblables d'Afrique en Espagne; c'est moi qui en suis le gardien, ajouta-t-il, j'en ai conduit beaucoup en ma vie, mais jamais qui approchent de ceux-là. Dans cette première cage est le lion, et dans l'autre la lionne; à cette heure ils ont grand'faim, car d'aujourd'hui ils n'ont encore pris aucune nourriture. Ainsi, seigneur, veuillez nous laisser continuer notre chemin jusqu'à l'endroit où nous pourrons leur donner à manger.

Le conducteur allait passer outre; mais don Quichotte lui dit en souriant: A moi des lions! des lions à moi! eh bien, je veux montrer à ceux qui me les envoient si je suis homme à m'épouvanter pour des lions. Ami, mets pied à terre, et, puisque tu es leur gardien, ouvre ces cages et fais-les sortir. Je veux au milieu de cette campagne, en dépit et à la barbe des enchanteurs, leur faire connaître quel est don Quichotte de la Manche.

Oh! pour le coup, il n'en faut plus douter, dit en lui-même l'homme au caban vert, notre chevalier vient de se découvrir, ces fromages lui auront sans doute amolli la cervelle.

Seigneur, au nom de Dieu, lui dit Sancho en s'approchant tout tremblant, empêchez que mon maître n'ait querelle avec ces lions; car s'il les attaque, ils vont nous mettre en pièces.

Croyez-vous donc votre maître assez fou pour vouloir en venir aux mains avec des bêtes féroces? reprit le gentilhomme.

Il n'est pas fou, dit Sancho; mais c'est un homme qui ne craint rien.

Allez, allez, reprit le gentilhomme, je réponds de lui; et s'approchant de don Quichotte, qui pressait toujours le gardien d'ouvrir les cages: Seigneur, lui dit-il, les chevaliers errants ne doivent entreprendre que des aventures dont ils puissent venir à bout, mais non celles dont le succès est impossible; autrement leur courage n'est que brutalité farouche qui tient plus de la folie que de la véritable vaillance. D'ailleurs, ces lions ne viennent pas contre vous, c'est un présent que l'on envoie au roi; il serait malséant de les retenir et de retarder leur voyage.

A chacun son métier, mon gentilhomme, répondit brusquement don Quichotte; mêlez-vous de vos perdrix et de vos filets: ceci me regarde, et c'est à moi de savoir si les lions viennent ou non contre moi; puis se tournant vivement vers le gardien: Maraud, lui dit-il, ouvre ces cages, ou je te cloue à l'instant même contre ton chariot avec ma lance.

Par charité, seigneur, s'écria le conducteur, permettez que je dételle mes mules, afin de m'enfuir avec elles avant qu'on ouvre aux lions; car s'ils se jettent sur ces pauvres bêtes, me voilà ruiné pour le reste de mes jours, et, je le jure devant Dieu, je n'ai d'autre bien que ces mules et ce chariot.

Homme de peu de foi, ajoute don Quichotte, descends, dételle, fais ce que tu voudras, mais tu vas voir que c'était une peine que tu aurais pu t'épargner.

Le muletier ne se le fit point répéter; il sauta par terre et détela ses mules en toute hâte pendant que le gardien criait: Je vous prends à témoin vous tous ici présents, que c'est contre ma volonté et par force que j'ouvre les cages et que je lâche ces lions; je proteste contre ce seigneur de tout le mal qui peut en arriver, comme aussi de la perte de mon salaire. Hâtez-vous de vous mettre en sûreté; quant à moi, je suis bien sûr que les lions ne me feront aucun mal.

Le gentilhomme voulut encore une fois détourner don Quichotte d'un si étrange dessein, en lui représentant que c'était tenter Dieu que de s'exposer à un pareil danger; mais notre héros répondit qu'il n'avait pas besoin de conseils.

Prenez-y garde, reprit l'homme au caban vert; bien certainement vous vous trompez.

Seigneur, répliqua don Quichotte, si vous croyez qu'il y ait tant de danger, vous n'avez qu'à jouer de l'éperon.

Sancho, voyant que le gentilhomme n'y pouvait rien, voulut à son tour dissuader son maître, et, les larmes aux yeux, il le supplia de ne point entreprendre cette aventure, disant que celle des moulins à vent et celle des marteaux à foulon n'étaient en comparaison que jeux d'enfants. Seigneur, faites attention, lui disait-il, qu'il n'y a point ici d'enchantement: j'ai vu une des pattes du lion à travers les barreaux de sa cage, et, par ma foi, à en juger par les ongles, il doit être plus gros qu'un éléphant.

Bientôt la peur te le fera voir plus gros qu'une montagne, repartit don Quichotte; retire-toi, mon pauvre Sancho, et laisse-moi seul, tu perds ton temps, aussi bien que les autres. S'il m'arrive malheur, qu'il te souvienne de ce dont nous sommes convenus: tu iras trouver Dulcinée de ma part, et, je ne t'en dis pas davantage. Il ajouta encore quelques paroles qui montraient que rien n'était capable de le faire reculer.

Le gentilhomme tenta un dernier effort; mais voyant que tout était inutile, et se trouvant d'ailleurs hors d'état de mettre à la raison ce fou qui n'entendait point raillerie, et qui était d'ailleurs bien armé, il prit le parti de s'éloigner avec Sancho et le muletier, qui pressèrent vigoureusement leurs montures, pendant que don Quichotte continuait à menacer le gardien des lions. Le pauvre Sancho était accablé de douleur, pleurant déjà la mort de son maître; il maudissait son étoile et l'heure où il s'était attaché à son service; mais tout en regrettant la perte de son temps et de ses récompenses, il talonnait le grison de toutes ses forces pour s'enfuir au plus vite.

Quand le gardien vit nos gens assez éloignés, il pria de nouveau don Quichotte de ne point le contraindre d'ouvrir à des animaux si dangereux, et voulut encore une fois lui remontrer la grandeur du péril; mais notre chevalier ne fit que sourire, lui disant seulement de se hâter. Pendant que le gardien ouvrait avec lenteur une des cages, don Quichotte se demanda en lui-même s'il ne ferait pas mieux de combattre à pied; considérant, en effet, que Rossinante pourrait s'épouvanter à l'aspect du lion, il saute à bas de son cheval, jette sa lance, embrasse son écu, tire son épée, et va intrépidement se camper devant le chariot, se recommandant d'abord à Dieu, puis à sa dame Dulcinée.

Or, vous saurez qu'arrivé en cet endroit, l'auteur de cette véridique histoire s'écrie, transporté d'admiration: O vaillant! ô intrépide don Quichotte de la Manche! Miroir où peuvent venir se contempler tous les vaillants du monde! O nouveau Ponce de Léon, honneur et gloire des chevaliers espagnols[86]! quelles paroles employer pour raconter cette prouesse surhumaine, afin de la rendre vraisemblable aux âges futurs! où trouver des louanges qui ne soient toujours au-dessous de la grandeur de ton courage! Toi seul, à pied, couvert d'une mauvaise rondache, armé d'une simple épée et non d'une de ces fines lames de Tolède marquées au petit chien[87], tu provoques et tu attends les deux plus formidables lions qu'aient produits les déserts africains. Que tes exploits parlent seuls à ta louange, héros incomparable, valeureux Manchois. Quant à moi, je m'arrête, car les expressions me manquent pour te louer dignement.

Il tire son épée, et va intrépidement se camper devant le chariot (p. 364).

Après cette invocation, l'auteur continue son récit.

Quand le gardien des lions vit qu'il lui était impossible de résister sans s'attirer la colère de notre héros, il ouvrit à deux battants la première cage où se trouvait le lion mâle, lequel parut d'une grandeur démesurée. La première chose que fit l'animal fut de se retourner plusieurs fois, puis de s'étendre tout de son long, en allongeant ses pattes et faisant jouer ses griffes; il ouvrit ensuite une gueule immense, bâilla lentement et tirant deux pieds de langue, il s'en frotta les yeux et s'en lava la face. Cela fait, il avança la tête hors de sa cage, et regarda de tous côtés avec deux yeux rouges comme du sang. Ce spectacle, capable d'effrayer la témérité en personne, don Quichotte se contentait de l'observer attentivement, impatient d'en venir aux mains avec son terrible adversaire et comptant bien le mettre en pièces. Mais le lion, plus courtois qu'arrogant, tourna le dos sans faire attention à toutes ces bravades, se mit à regarder de tous côtés, puis alla se recoucher au fond de sa cage avec le plus grand sang-froid. En voyant cela, notre chevalier ordonna impérieusement au gardien de harceler le lion à coups de bâton, pour le faire sortir à quelque prix que ce fût.

Oh! pour cela je n'en ferai rien, dit le gardien; car si on l'excite, le premier qui sera mis en pièces, ce sera moi. Votre Grâce, seigneur chevalier, n'a-t-elle pas assez montré sa vaillance sans vouloir tenter une seconde fois la fortune? Le lion a eu la porte ouverte; s'il n'est pas sorti, c'est qu'il ne sortira pas de tout le jour. Personne n'est tenu à plus qu'à défier son ennemi et à l'attendre en rase campagne. Si le provoqué ne vient pas, tant pis pour lui: le combattant exact au rendez-vous est sans contredit le victorieux.

Par ma foi, tu as raison, répondit don Quichotte; donne-moi une attestation en bonne forme de ce qui vient de se passer, c'est-à-dire, que tu as ouvert au lion, que je l'ai attendu, et qu'il n'est point sorti; que je l'ai attendu une seconde fois, qu'il a de nouveau refusé de sortir, et qu'il est allé se coucher. Je ne dois rien de plus: arrière les enchanteurs et les enchantements, et vive la véritable chevalerie! Ferme la cage, pendant que je vais rappeler nos fuyards, afin qu'ils apprennent la vérité de ta propre bouche.

Le gardien ne se le fit pas dire deux fois, et don Quichotte, attachant au bout de sa lance le mouchoir avec lequel il avait essuyé les fromages, l'éleva dans l'air pour faire signe aux fuyards de revenir. Sancho courait toujours avec les autres; mais comme il tournait de temps en temps la tête, il aperçut le signal: Que je sois pendu, dit-il, si mon maître n'a pas vaincu ces bêtes féroces, car le voilà qui nous appelle!

Tous trois s'arrêtèrent, reconnaissant que c'était bien don Quichotte qui leur faisait signe; ils commencèrent à se rassurer, et se rapprochant peu à peu, ils entendirent bientôt la voix de notre héros, auprès duquel ils ne tardèrent pas à arriver.

Camarade, dit don Quichotte au muletier, attelle tes mules, et continue ton chemin; et toi, Sancho, donne deux écus d'or à cet homme, pour le temps que je lui ai fait perdre.

De bon cœur, répondit Sancho en les tirant de sa bourse; mais que sont devenus les lions? ajouta-t-il: sont-ils morts ou vivants?

Alors le gardien se mit à raconter longuement comment l'action s'était passée, exagérant à dessein l'intrépidité de notre héros, et attribuant la poltronnerie du lion à la frayeur qu'il lui avait causée.

Eh bien! que t'en semble, ami Sancho? dit don Quichotte, crois-tu qu'il y ait des enchantements au-dessus de la véritable vaillance? Les enchanteurs pourraient peut-être me dérober la victoire, mais diminuer mon courage, je les en défie.

Sancho donna les deux écus, le muletier attela ses bêtes, le gardien baisa les mains du chevalier en signe de reconnaissance, et promit de raconter ce merveilleux exploit au roi lui-même, quand il serait arrivé à la cour.

Si par hasard, ajouta don Quichotte, Sa Majesté désire connaître celui qui en est l'auteur, vous lui direz que c'est le chevalier des Lions, car désormais je veux porter ce nom au lieu de celui de chevalier de la Triste-Figure, et en cela je ne fais que suivre l'antique coutume des chevaliers errants, qui changeaient de nom à leur fantaisie.

Sur ce, le chariot se remit en marche, puis don Quichotte, Sancho et le gentilhomme au caban vert, continuèrent leur chemin.

Pendant tout ce temps, don Diego n'avait pas dit une seule parole, occupé qu'il était à observer notre chevalier, qui lui paraissait tantôt le plus sage des fous, tantôt le plus fou des sages. N'ayant pas lu la première partie de son histoire, il ne pouvait comprendre quelle était cette folie d'une si étrange espèce. Quelle plus grande extravagance, se disait-il en lui-même que de mettre sur sa tête un casque plein de fromages, et d'aller s'imaginer que les enchanteurs vous ramollissent la cervelle? Quelle témérité peut se comparer à celle d'un homme qui veut lutter seul contre des lions?

Don Quichotte vint le tirer de ses réflexions en lui disant: Je gagerais, seigneur, que Votre Grâce me regarde comme un être privé de raison; et à dire vrai, je ne serais point étonné qu'il en fût ainsi, car mes actions ne rendent pas d'autre témoignage; toutefois je vous prie de suspendre votre jugement, et de croire que je ne suis pas aussi fou que je le parais. Tel chevalier se distingue sous les yeux de son roi, en donnant un beau coup de lance à un taureau farouche; tel autre couvert d'une brillante armure paraît dans la lice aux yeux des dames; et tous deux, à des titres divers sont admirés, fêtés, applaudis. Mais combien est plus digne d'estime le chevalier errant qui parcourt les forêts et les montagnes, recherchant les aventures les plus périlleuses pour les mener à bonne fin, et cela dans la seule intention d'acquérir une renommée glorieuse et durable? N'aurait-il qu'une fois le bonheur de protéger dans quelque lieu désert une pauvre veuve, combien il l'emporte sur le chevalier qui courtise la jeune fille au sein des cités!

Au surplus, chacun a sa fonction: que le chevalier de cour serve les dames, qu'il rehausse par le luxe de ses livrées l'éclat de la suite des princes, qu'il reçoive à sa table les gentilshommes pauvres, qu'il porte un défi dans une joute, qu'il soit tenant dans un tournoi; s'il se montre libéral, magnifique, et surtout bon chrétien, il aura fait tout ce que son rang lui impose. Mais le chevalier errant, oh! pour celui-là, c'est autre chose: son devoir est de sans cesse parcourir tous les coins du globe, de pénétrer dans les labyrinthes les plus inextricables, de tenter à chaque pas l'impossible, de braver les brûlants rayons du soleil d'été, aussi bien que les glaces hérissées de l'hiver, de regarder les lions sans effroi, les vampires sans épouvante, les andriagues sans terreur; car chercher les uns, attaquer les autres, les vaincre tous, voilà ses principaux et véritables exercices. Comme membre de la chevalerie errante, il m'est imposé d'entreprendre tout ce qui tient au devoir de ma profession; ainsi donc j'ai dû aujourd'hui attaquer ces lions, quoique je susse à n'en pas douter que c'était une extrême témérité. Je n'ignore pas que la véritable vaillance est un juste milieu placé entre la couardise et la témérité; mais mieux vaut ce dernier excès que d'être accusé de poltronnerie; et de même qu'il est plus facile au prodigue qu'à l'avare de se montrer libéral, de même il est plus aisé au téméraire de rester dans les bornes du vrai courage, qu'au lâche de s'y élever. Pour ce qui est de tenter les aventures, croyez-moi, seigneur, mieux vaut se perdre pour le plus que pour le moins, et cela résonne plus agréablement à l'oreille, quand on s'entend dire: Ce chevalier est audacieux et téméraire, que si l'on disait: Il est timide et poltron.

Je le reconnais, seigneur don Quichotte, reprit don Diego; tout ce que dit et fait Votre Grâce est marqué au cachet de la droite raison, et je suis certain que si les lois de la chevalerie venaient à se perdre, elles se retrouveraient dans votre cœur, comme dans leur dernier asile. Cependant il se fait tard; doublons le pas, je vous prie, afin d'arriver d'assez bonne heure chez moi, où je serai heureux de profiter de tout le temps que vous voudrez bien y demeurer.

Je tiens l'invitation à grand honneur, répondit don Quichotte.

En même temps, ils pressèrent leurs chevaux, et sur les deux heures de l'après-midi, ils arrivèrent à la maison de l'homme au caban vert.


CHAPITRE XVIII
DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE DANS LA MAISON DE DON DIEGO

En entrant dans la maison de don Diego, qu'il trouva belle et surtout spacieuse, comme elles le sont toutes à la campagne, avec armes sculptées au-dessus de la porte, don Quichotte aperçut plusieurs grandes cruches de terre propres à garder le vin, rangées en cercle dans la cour, près du cellier; ces cruches, qui se fabriquent au Toboso, lui rappelèrent sa dame enchantée. Aussitôt il se prit à soupirer, et sans faire attention à ceux qui l'entouraient, il s'écria: O chers trésors rencontrés pour mon malheur! chers et joyeux tant que Dieu l'a permis! cruches tobosines, qui me rappelez de si amers chagrins!

Ces exclamations furent entendues de l'étudiant-poëte, fils de don Diego, qui était venu le recevoir accompagné de sa mère; la mère et le fils restèrent interdits en voyant l'étrange figure de notre héros. Quant à celui-ci, il s'avança vers la dame en réclamant la faveur de lui baiser la main.

Madame, dit don Diego à sa femme, je vous présente et vous prie de recevoir avec votre bonne grâce accoutumée le seigneur don Quichotte, le chevalier errant le plus discret, le plus spirituel et le plus vaillant qui soit au monde.

Dona Christina, c'était le nom de la dame, reçut son hôte avec de grandes démonstrations de politesse et d'estime auxquelles celui-ci répondit avec sa courtoisie accoutumée. Il en fut de même de l'étudiant qui, en l'entendant, le tint pour un homme d'un esprit fin et délicat.

Ici l'auteur décrit dans tous ses détails la maison de don Diego, qui était celle d'un riche campagnard. Mais le traducteur laisse de côté ces minuties, comme inutiles à l'objet principal de l'histoire, qui n'a que faire de froides digressions.

Notre héros fut conduit dans une salle basse où, s'étant fait désarmer par Sancho, il resta en chausses à la wallonne et en pourpoint de chamois tout souillé de la crasse de ses vieilles armes. Il portait un collet de simple toile à la façon des étudiants. Ses bottines étaient jaunes et ses souliers enduits de cire. Il passa sur l'épaule sa bonne épée, qui pendait à un baudrier de peau de loup marin, et qu'il ne ceignait pas autour de son corps, parce que, dit-on, il avait souffert des reins pendant longues années. Puis il jeta sur son dos un petit manteau de drap brun. Mais, avant toute chose, il s'était lavé la tête et le visage dans cinq ou six aiguiérées d'eau (on n'est pas d'accord sur le nombre), encore la dernière resta-t-elle couleur de petit lait, grâce à la gourmandise de Sancho et à ces maudits fromages qui avaient si bien barbouillé son maître.

Le désordre de son costume ainsi réparé, don Quichotte, d'un air libre et dégagé, entra dans une autre pièce où l'étudiant l'attendait pour lui tenir compagnie jusqu'à ce que la table fût servie, car pour honorer un tel hôte dona Christina n'avait rien épargné.

Pendant que don Quichotte quittait son armure, don Lorenzo, ainsi s'appelait l'étudiant, avait eu le temps de dire à son père: Quel est cet hidalgo que nous amène Votre Grâce? Nous sommes étrangement surpris, ma mère et moi, de sa figure, de son nom, et surtout de ce titre de chevalier errant que vous lui avez donné.

En vérité, je ne sais qu'en penser, répondit don Diego; tout ce que je puis dire, c'est qu'il parle comme un sage et qu'il agit comme un fou. Au reste, entretiens-le toi-même, et tu m'en diras ton avis.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Il s'était lavé la tête et le visage dans cinq ou six aiguiérées d'eau (p. 368).

Sur ce, don Lorenzo alla, comme il a été dit, tenir compagnie à don Quichotte, et dans la conversation qu'ils eurent ensemble, notre héros lui dit entre autres choses: Le seigneur don Diego, votre père, m'a parlé de l'esprit ingénieux que possède Votre Grâce; il m'a entretenu particulièrement de votre talent pour la poésie, il a même ajouté que vous étiez un grand poëte.

Poëte, c'est possible, répondit le jeune homme; pour grand, je ne m'en flatte pas. La vérité est que j'ai du goût pour la poésie et que j'aime à lire les bons auteurs; mais pour être qualifié de grand poëte, comme l'a fait mon père, cela ne suffit pas.

Cette modestie est de bon augure, répliqua don Quichotte, car qui dit poëte, dit présomptueux, et le moindre se croit toujours le premier.

Il n'y a point de règle sans exception, répondit Lorenzo, et tel peut se rencontrer qui soit poëte sans s'en douter.

Peu sont dans ce cas, repartit don Quichotte; mais dites-moi, je vous prie, quels sont les vers que vous avez maintenant sur le métier et qui vous tiennent préoccupé et soucieux? Si c'est par hasard quelque glose, je m'entends assez dans ce genre de composition, et je serai charmé de connaître votre ouvrage. S'il s'agit d'autre chose, d'une joute littéraire, par exemple, je souhaite à Votre Grâce, d'obtenir plutôt le second prix que le premier, car le premier prix se donne toujours à la faveur ou à la qualité de la personne, tandis que le second ne s'accorde qu'au mérite; de manière que le troisième prix devient le second, et que le premier à ce compte, n'est plus que le troisième, à la façon des licences qui s'obtiennent dans les universités. Malgré tout, cela n'empêche pas le premier prix d'être une très-honorable distinction.

Jusqu'à présent, dit à part lui Lorenzo, je ne puis le prendre pour un fou. Il me semble, continua-t-il que Votre Grâce a fréquenté les universités: quelles sciences y a-t-elle principalement étudiées?

Celle de la chevalerie errante, répondit don Quichotte, qui est aussi élevée que celle de la poésie, et la dépasse même de deux doigts, à quelque point qu'on puisse y exceller.

J'ignore quelle est cette science, répliqua Lorenzo, et jusqu'à présent je n'en avais pas entendu parler.

C'est une science qui renferme toutes les autres, reprit don Quichotte. En effet, celui qui la professe doit être jurisconsulte, et savoir les lois de la justice distributive et commutative, pour rendre à chacun ce qui lui appartient. Il doit être théologien, afin de pouvoir, en toute circonstance, donner les raisons de sa foi. Il doit être médecin et connaître les simples qui ont la vertu de guérir, car au milieu des montagnes et des déserts, le chevalier errant ne trouve guère de chirurgien pour panser ses blessures. S'il n'est pas instruit de l'astronomie et qu'il ignore le cours des astres, comment pourra-t-il savoir la nuit quelle heure il est, sous quel climat, dans quelle partie du monde il se trouve? Il doit connaître les mathématiques, car à chaque pas le calcul lui est nécessaire; et laissant de côté, comme chose convenue, qu'il doit être orné de toutes les vertus théologales et cardinales, je dirai, pour descendre à des bagatelles, qu'il lui faut savoir monter un cheval, le ferrer au besoin, raccommoder une selle et une bride, nager comme un poisson, danser, faire des armes, enfin tout ce qui constitue le cavalier accompli; remontant ensuite aux choses d'en haut, je dirai qu'il doit être fidèle à Dieu et à sa dame, chaste dans ses pensées, discret dans ses discours, généreux, vaillant, charitable envers les malheureux; finalement, le constant et ferme champion de la vérité en tous temps et en tous lieux, aux dépens même de sa vie. Telles sont les qualités, grandes et petites, qui constituent le véritable chevalier errant; jugez maintenant, seigneur Lorenzo, quelle science est la chevalerie errante, et si parmi celles qu'on enseigne dans les gymnases et les écoles, aucune est capable d'en approcher.

S'il en est ainsi, répondit Lorenzo, cette science assurément l'emporte sur toutes les autres.

En doutez-vous? repartit don Quichotte.

Je veux dire, répliqua Lorenzo, que j'ai de la peine à croire qu'il y ait jamais eu, et encore moins qu'il y ait aujourd'hui dans le monde des chevaliers si accomplis.

Voilà justement, dit don Quichotte, comment parlent la plupart des hommes; je vois bien que si le ciel ne fait un miracle tout exprès pour leur prouver clair comme le jour qu'il a existé des chevaliers errants, et qu'il en existe encore à cette heure, c'est vouloir se casser la tête que de prétendre le leur démontrer. Seigneur, je ne chercherai point en ce moment à vous tirer d'une ignorance que Votre Grâce partage avec tant d'autres; tout ce que je puis faire, c'est de prier Dieu qu'il vous éclaire, et vous fasse comprendre combien ces chevaliers furent nécessaires dans les siècles passés, et combien ils seraient utiles dans le siècle présent; mais aujourd'hui triomphent, pour nos péchés, la paresse, l'oisiveté, la gourmandise et la mollesse.

Notre hôte vient de se trahir, dit tout bas Lorenzo, qui ne cessait de l'observer avec beaucoup d'attention; malgré tout, c'est un fou remarquable, et j'aurais grand tort de ne pas être de son avis.

En ce moment, on les appela pour dîner, et don Diego, prenant son fils à part, lui demanda ce qu'il pensait de notre chevalier.

Je pense, seigneur, répondit le jeune homme, que tous les médecins du monde ne viendraient pas à bout de le guérir, car il est fou sans remède; mais tel qu'il est, il a, sur ma foi, de fort bons moments.

On se mit à table, et l'on fit bonne chère. Ce qui enchanta le plus don Quichotte pendant le repas, ce fut le merveilleux silence qu'on observait dans toute la maison, qu'il comparait en lui-même à un couvent de chartreux.

Sitôt qu'on eût desservi, récité les grâces et jeté de l'eau sur les mains, don Quichotte pria instamment Lorenzo de lui montrer les vers dont il lui avait parlé.

Seigneur, répondit l'étudiant, pour ne point ressembler à ces poëtes qui refusent de montrer leurs ouvrages quand on les en prie, et les jettent à la tête des gens quand on ne les leur demande pas, je vais vous lire ma glose dont je n'attends aucun prix, et que j'ai composée seulement dans le but de m'exercer l'imagination.

Un de mes amis, qui est homme de sens et d'esprit, reprit don Quichotte, me disait un jour qu'il n'était pas d'avis qu'on se fatiguât à composer une glose, parce que c'était, selon lui, un travail ingrat, et dont les règles sont fort étroites; en effet, jamais glose ne peut égaler le thème; la plupart du temps, elle s'éloigne du sujet qu'elle est destinée à développer, enfin elle présente une foule d'entraves qui gênent un auteur et qu'on ne rencontre que dans ce genre de poésie, comme doit le savoir Votre Grâce.

En vérité, seigneur, répondit Lorenzo, vous m'apprenez là bien des choses qu'on ignore généralement; j'espérais trouver Votre Grâce en défaut, mais vous m'échappez toujours au moment où je crois le mieux vous tenir.

Je n'entends point ce que vous voulez dire par ces mots, que je vous échappe, repartit don Quichotte.

Je m'expliquerai mieux plus tard, répliqua l'étudiant; pour l'heure voyons ma glose. Voici le texte qu'on m'a envoyé: