Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Il s'en allait chantant des seguidillas pour charmer l'ennui de la route (p. 402).

Sur ce, il pressa si bien son mulet, que notre héros n'eut pas le loisir de lui en demander davantage.

Curieux comme il l'était de tout ce qui avait la moindre apparence d'aventures, don Quichotte résolut aussitôt d'aller, sans s'arrêter, coucher à cette hôtellerie. Nos voyageurs reprirent leurs montures, et un peu avant la fin du jour ils arrivèrent à l'ermitage, où le guide proposa d'entrer pour boire un coup. Aussitôt Sancho poussa le grison de ce côté, et don Quichotte le suivit sans faire d'objection. Mais le sort voulut que l'ermite fût absent. Il ne s'y trouvait que son compagnon, à qui notre écuyer demanda s'il y avait moyen de s'humecter le gosier; on leur répondit que le père n'avait point de vin, mais que s'ils voulaient de l'eau on leur en offrirait de bon cœur, et qui ne leur coûterait rien.

Si j'avais soif d'eau, repartit Sancho, j'ai assez trouvé de sources en chemin. Ah! noces de Gamache, ajouta-t-il en soupirant, abondance de la maison de Diego, qu'êtes-vous devenues?

Quittant donc l'ermitage, ils prirent le chemin de l'hôtellerie. A quelque distance, ils rejoignirent un jeune garçon qui marchait d'un pas délibéré; sur son épaule, il portait, en guise de bâton, une épée, à laquelle pendait un paquet renfermant quelques hardes; il était vêtu d'un pourpoint de velours, dont l'usure, en certains endroits, laissait voir sa chemise; ses bas étaient en soie et ses souliers carrés à la mode de la cour; il paraissait avoir dix-huit à dix-neuf ans; il avait l'air jovial, la démarche agile, et s'en allait chantant des seguidillas pour charmer l'ennui de la route. En ce moment, il en finissait une dont voici le refrain:

Je m'en vais à la guerre et c'est en enrageant;
Au diable le métier, si j'avais de l'argent!

Où allez-vous ainsi, mon brave? lui demanda don Quichotte; il me semble que vous cheminez bien à la légère?

C'est à cause de la chaleur et de la pauvreté, répondit le jeune homme; et je m'en vais à la guerre.

A cause de la chaleur, je le crois aisément, dit don Quichotte: mais pourquoi à cause de la pauvreté?

Seigneur, repartit le jeune garçon, j'ai là dans ce paquet des chausses de velours qui accompagnent le pourpoint, mais je ne veux pas les user en voyageant; ils ne me feraient plus d'honneur une fois arrivé à la ville, et je n'ai pas d'argent pour les remplacer. Par cette raison, et aussi afin de n'avoir pas trop chaud, je marche comme vous voyez, jusqu'à ce que j'aie rejoint, à dix ou douze lieues d'ici, quelques compagnies d'infanterie dans lesquelles je compte m'enrôler; alors j'aurai tout ce qu'il me faut pour atteindre plus à l'aise le lieu de l'embarquement, qu'on dit être Carthagène, car j'aime mieux avoir le roi pour maître, et le servir dans les camps, que d'être aux gages de quelque ladre à la cour.

Mais n'avez-vous pas quelque haute paye? demanda le guide.

Si j'avais servi un grand d'Espagne, ou quelque autre personnage d'importance, répondit le jeune homme, certes elle ne manquerait pas, car de la table des pages on sort enseigne et capitaine, souvent avec quelque bonne pension; mais je n'ai jamais servi que des solliciteurs de places et des gens de rien, qui mettent leurs valets à la portion congrue et si maigre, que la moitié de mes gages suffisait à peine pour payer l'empois de mon collet. En vérité, ce serait miracle qu'un page d'aventure eût pu faire quelques économies.

Depuis le temps que vous êtes en service, demanda don Quichotte, comment se fait-il que vous n'ayez pas attrapé au moins quelque livrée?

J'ai eu deux maîtres, répondit le jeune garçon; mais de même qu'à celui qui quitte le couvent avant d'y faire profession on retire le capuchon et la robe, de même les maîtres que je servais, ayant achevé les affaires qui les amenaient à la cour, sont retournés chez eux après m'avoir repris les habits de livrée qu'ils ne m'avaient donnés que par ostentation.

Insigne vilenie! s'écria don Quichotte. Félicitez-vous, mon ami, d'avoir quitté de pareilles gens, surtout avec le dessein qui vous anime, car je ne connais rien de plus honorable après le service de Dieu, que de servir son roi dans le noble métier des armes. Si l'on n'y amasse pas de grandes richesses, au moins y acquiert-on plus de gloire et d'honneur que dans la profession des lettres, comme je crois l'avoir déjà démontré. Les lettres servent souvent de marchepied à la fortune, mais les armes ont je ne sais quoi de grand et de noble qui répand sur les familles un plus vif éclat. Maintenant écoutez bien ce que je vais vous dire, et gravez-le dans votre mémoire, vous y trouverez profit et soulagement dans les peines attachées au métier que vous allez embrasser. Affermissez-vous sans cesse contre les adversités, et soyez préparé à tous les événements, en songeant que le plus funeste c'est la mort, mais que pourvu qu'elle soit glorieuse, elle est préférable à la vie. On demandait un jour au grand Jules César quelle était la meilleure mort: La soudaine et l'imprévue, répondit-il; et il disait vrai, car la crainte de la mort est le plus fort instinct de notre nature. Qu'importe qu'on soit tué d'une décharge d'artillerie, ou des éclats d'une mine! c'est toujours mourir, et la besogne est faite. Térence l'a dit: Mourir en combattant sied mieux au soldat que d'être libre dans la fuite. Croyez-moi, le soldat doit plutôt sentir la poudre que l'ambre, et si la vieillesse l'atteint dans ce noble métier, fût-il mutilé et couvert de blessures, au moins ne le surprendra-t-elle point sans honneur, et ces marques glorieuses le protégeront contre le mépris qui s'attache toujours à la pauvreté. Grâce au ciel, on s'occupe en ce moment à établir un fonds pour l'entretien des soldats vieux et estropiés; car il n'était pas juste de les traiter comme ces misérables Mores à qui on donne la liberté quand l'âge les a rendus inutiles, les faisant ainsi esclaves de la faim pour récompenses de leurs services. Quant à présent, mon ami, je n'ai rien à vous dire de plus, si ce n'est de prendre la croupe de mon cheval jusqu'à l'hôtellerie, où je veux que vous soupiez avec moi, et demain vous continuerez votre voyage, que je vous souhaite aussi bon que le mérite votre louable résolution.

Le page s'excusa de monter derrière don Quichotte, mais il accepta l'invitation à souper avec force remercîments. L'histoire rapporte que pendant le discours de son maître, Sancho disait en lui-même: Comment se peut-il que l'homme qui dit tant et de si belles choses, comme celles qu'il vient de débiter, soutienne avoir vu toutes ces bêtises impossibles qu'il raconte de la caverne de Montesinos? Par ma foi, j'en jette ma langue aux chiens.

Ils arrivèrent bientôt à l'hôtellerie, et outre la joie d'y arriver, Sancho eut encore celle de voir que son maître la prenait pour ce qu'elle était, et non pour un château selon sa coutume. En entrant, don Quichotte s'informa d'un homme qui portait des lances et des hallebardes; et après qu'on lui eut répondu qu'il était à l'écurie où il arrangeait son mulet, tous trois s'y rendirent et y attachèrent leurs montures.


CHAPITRE XXV
DE L'AVENTURE DU BRAIEMENT DE L'ANE, DE CELLE DU JOUEUR DE MARIONNETTES, ET DES DIVINATIONS ADMIRABLES DU SINGE

Don Quichotte grillait, comme on dit, d'impatience d'apprendre les merveilles que l'homme aux hallebardes avait promis de lui raconter; aussi en l'abordant le somma-t-il de tenir sa parole.

Seigneur, répondit celui-ci, ce n'est ni si vite, ni sur les pieds qu'on peut conter tout cela; que Votre Grâce me laisse achever de panser mon mulet, après quoi je vous donnerai satisfaction.

Qu'à cela ne tienne, répondit notre chevalier, et je vais vous y aider moi-même. Aussitôt il se mit à vanner l'orge, à nettoyer la mangeoire: courtoisie pleine de simplicité qui lui gagna si complétement les bonnes grâces de l'inconnu, que, sortant de l'écurie, celui-ci vint s'asseoir sur le bord d'un puits, et là, ayant pour auditoire don Quichotte, Sancho, le guide, le page et l'hôtelier, il commença de la sorte:

Vous saurez, seigneurs, que dans un village situé à quatre ou cinq lieues d'ici, il arriva qu'un régidor perdit, il y a quelque temps, un âne, par la faute ou plutôt, dit-on, par la malice de sa servante; et quelque diligence qu'il fît pour le retrouver, il n'en put jamais venir à bout. A quinze jours de là environ, comme il se promenait dans le marché, un autre régidor, son voisin, vint à lui: Que me donnerez-vous, compère, lui dit-il, si je vous apporte des nouvelles de votre âne?

Tout ce que vous voudrez, répondit le régidor; mais dites-moi, je vous prie, qu'en savez-vous?

Eh bien, votre âne, reprit l'autre, je l'ai rencontré ce matin, dans la montagne, sans bât, sans licou, et si maigre, que c'était pitié; j'ai voulu le chasser devant moi, pour vous l'amener, mais il était déjà devenu si farouche, que dès que je m'en suis approché, il s'est mis à ruer, puis s'est enfui dans le fourré le plus épais. Si vous voulez, nous l'irons chercher ensemble; laissez-moi seulement mettre cette bourrique à l'écurie, et dans un moment je suis à vous.

Vous me ferez grand plaisir, répondit le régidor, et en pareille occasion vous pouvez compter sur moi.

C'est de cette façon que ceux qui savent l'histoire la content mot pour mot. Bref, nos deux régidors se rendirent à pied dans la montagne, vers l'endroit où ils espéraient trouver l'âne; et après bien des allées et venues inutiles: Compère, dit celui qui l'avait vu, je viens d'imaginer un bon moyen pour découvrir votre baudet, fût-il caché dans les entrailles de la terre. Je sais braire à merveille, et pour peu que vous le sachiez aussi, l'affaire est faite?

Pour peu que je le sache! répondit l'autre régidor; sans vanité je ne le cède à qui que ce soit, pas même aux ânes en chair et en os.

Tant mieux, repartit le premier régidor: nous n'avons donc qu'à marcher chacun de notre côté, en faisant le tour de la montagne; vous brairez de temps en temps, moi après vous, et il faudra que le diable s'en mêle, si l'âne nous entend pas.

Par ma foi, compère, dit le second régidor, l'invention est admirable et digne de votre rare esprit.

Sur ce, ils se séparèrent. Or, il arriva qu'en marchant ils se mirent à braire en même temps, et de telle sorte que chacun d'eux, trompé par les braiments de son compagnon, courut à sa voix, croyant que l'âne était retrouvé; mais ils furent bien étonnés de se rencontrer.

Serait-il vrai, compère, s'écria le premier régidor, que ce n'est pas mon âne que j'ai entendu?

Non, vraiment, c'est moi, répondit le voisin.

Vous? repartit le régidor, est-il possible? Ah! je dois l'avouer, il n'y a aucune différence entre vous et un âne, au moins en fait de braiments; de ma vie je n'ai entendu rien de semblable.

Vous vous moquez, reprit l'autre; ces louanges vous appartiennent plus qu'à moi, et sans flatterie, vous feriez la leçon aux meilleurs maîtres; vous avez la voix forte, l'haleine longue et vous faites les roulements à merveille. En vérité, je me rends, et je dirai partout que vous en savez plus que tous les ânes ensemble.

Trêve de louanges, compère, dit le régidor; je ne me reconnais pas tant de mérite qu'il vous plaît de m'en accorder, mais après ce que vous venez de dire, je m'estimerai désormais davantage.

Il faut avouer, dit son compagnon, qu'il y a bien des talents perdus dans le monde, faute d'avoir l'occasion de s'en servir.

Je ne sais guère à quoi peut servir celui que nous avons montré tous deux, répondit le régidor, si ce n'est en pareille circonstance.

Après ces compliments ils se séparèrent de nouveau, et se mirent à chercher en brayant de plus belle; mais ils ne faisaient que se tromper à chaque pas et couraient l'un vers l'autre, croyant toujours que c'était l'âne, jusqu'à ce qu'enfin ils convinrent de braire deux fois de suite, pour indiquer que c'était eux. De cette manière ils firent le tour de la montagne, toujours brayant, mais toujours inutilement; l'âne ne répondait rien. En effet, comment eût-elle répondu, la pauvre bête, puisqu'ils finirent par la trouver dans le fourré le plus épais, à demi mangée par les loups?

Aussitôt il se mit à vanner l'orge avec une courtoisie pleine de simplicité (p. 403).

Je m'étonnais bien qu'il ne répondît pas, dit son maître en le voyant, car il n'eût pas manqué de le faire, s'il nous eût entendus braire, ou il n'aurait pas été un âne. Après tout, compère, je tiens pour bien employé le temps que j'ai mis à vous entendre, car ce plaisir compense pour moi la perte de ma bête.

A la bonne heure, répondit l'autre; mais si le curé chante bien, son vicaire ne lui cède en rien.

Enfin ils s'en retournèrent au village, tristes et enroués, et ils contèrent à leurs amis ce qui venait de leur arriver, se donnant l'un à l'autre de grandes louanges sur leur habileté à braire.

Tout cela se sut et se répandit dans les villages voisins; aussi le diable, qui ne dort jamais et qui ne demande que plaies et bosses, fit si bien, que les habitants de ces villages, quand ils rencontraient quelqu'un du nôtre, lui allaient braire au nez, pour se moquer de nos régidors. Les enfants mêmes se sont mis de la partie, au point que les gens de notre village sont à cette heure connus comme les nègres parmi les blancs. Mais ce n'est pas tout: la raillerie a été si avant, que railleurs et raillés en sont souvent venus aux coups, sans s'inquiéter ni du roi ni de la justice; et je crois que demain ou après-demain, pas plus tard, nos gens iront combattre ceux d'un autre village qui est à deux lieues d'ici, parce que ce sont ceux qui les persécutent le plus; et c'est pour ce combat que je viens d'acheter les lances et les hallebardes que vous avez vues. Voilà, seigneurs, les merveilles que j'avais à vous conter, je n'en sais point d'autres.

En cet instant, parut à la porte de l'hôtellerie un homme habillé de peau de chamois, bas, chausses et pourpoint.

Seigneur hôtelier, dit-il en élevant la voix, y a-t-il place au logis? voici venir le singe qui devine, et le tableau de la liberté de Mélisandre.

Comment, reprit l'hôtelier, c'est maître Pierre! Mort de ma vie! nous nous divertirons joliment ce soir. Que maître Pierre soit le bienvenu! Où donc sont le singe et le tableau? Je ne les vois point.

Ils ne sont pas loin, répondit maître Pierre; j'ai pris les devants pour savoir s'il y avait de quoi loger?

Pour loger maître Pierre, je refuserais le duc d'Albe en personne, dit l'hôtelier; faites venir le singe et le tableau, il y a ici des gens qui en payeront la vue bien volontiers.

Et moi, repartit maître Pierre, j'en ferai meilleur marché, à cause de l'honorable compagnie; pourvu que je retire mes frais, je me trouverai content. Je m'en vais chercher la charrette, et dans un moment je suis à vous.

J'avais oublié de dire que ce maître Pierre avait l'œil gauche couvert d'un emplâtre de taffetas vert qui lui cachait la moitié du visage; ce qui faisait penser qu'il devait avoir ce côté-là endommagé.

Don Quichotte demanda à l'hôtelier qui était ce maître Pierre, et ce qu'étaient son singe et son tableau.

C'est, répondit l'hôtelier, un excellent joueur de marionnettes, qui depuis quelque temps parcourt la province, montrant un tableau de Mélisandre délivré par don Galiferos, et c'est bien la plus merveilleuse peinture qu'on ait vue depuis longtemps dans tout le pays. Il mène avec lui un singe admirable, et qui n'a jamais eu son pareil. Lui fait-on une question, il commence par écouter, puis après avoir réfléchi quelque temps, il saute sur l'épaule de son maître, et lui dit la réponse à la question; réponse que maître Pierre répète tout haut sur-le-champ. Il connaît mieux les choses passées que celles de l'avenir, et quoiqu'il ne rencontre pas toujours juste, il se trompe rarement, si bien que cela fait croire à beaucoup de gens qu'il a un démon dans le corps. On donne deux réaux pour chaque question, si le singe répond, ou, pour mieux dire, si maître Pierre répond après que le singe lui a parlé à l'oreille: de sorte que ce maître Pierre passe pour être fort riche. C'est un bon compagnon; il parle plus que six et boit comme douze; en un mot, il mène la plus joyeuse vie du monde, et tout cela grâce à son industrie.

Là-dessus, maître Pierre arriva avec la charrette et le singe, qui était très-grand, sans queue, les fesses pelées, et fort plaisant à voir. A peine don Quichotte l'eût-il aperçu, que, poussé par l'impatience qu'il avait de tout connaître, il lui dit: Maître devin, quel poisson prenons-nous[98]? que doit-il nous arriver? tenez, voilà mes deux réaux. Et il fit signe à Sancho de les donner à maître Pierre; celui-ci prenant la parole pour son singe: Seigneur, cet animal ne sait rien de l'avenir, comme je vous l'ai déjà dit; il ne parle que du passé et un peu du présent.

Pardieu, reprit Sancho, du diable si je donnerais un maravédis pour apprendre ce qui m'est arrivé: qui est-ce qui le sait mieux que moi? il faudrait que je fusse bien fou que de bailler pour cela. Mais puisque le seigneur singe connaît le présent, voilà mes deux réaux: qu'il me dise ce que fait Thérèse Panza ma femme, et à quoi elle s'occupe en ce moment.

Maître Pierre répondit qu'il ne recevait point d'argent par avance, qu'il fallait attendre la réponse du singe. Il frappa deux coups sur son épaule gauche, le singe s'élança et s'approchant de l'oreille de son maître, il commença à remuer les mâchoires, comme s'il eût marmotté quelque chose, puis, au bout d'un credo, il sauta par terre. Aussitôt maître Pierre courut s'agenouiller devant don Quichotte, et lui embrassant les deux jambes:

J'embrasse ces jambes avec plus de joie que je n'embrasserais les colonnes d'Hercule, s'écria-t-il. O restaurateur insigne de l'oubliée chevalerie errante! ô illustre chevalier, jamais assez dignement loué, fameux don Quichotte de la Manche, appui des faibles, soutien de ceux qui chancellent, bras qui relève les abattus, en un mot, renfort de tous les nécessiteux.

Don Quichotte demeura très-surpris, Sancho plein de frayeur, le guide et le page en admiration; bref, les cheveux en dressèrent à tous ceux qui étaient présents. Maître Pierre, sans se troubler, continua ainsi: Et toi, ô bon Sancho Panza! le meilleur écuyer du meilleur chevalier du monde, réjouis-toi; ta Thérèse s'occupe à l'heure qu'il est de filer une livre d'étoupes; à telles enseignes qu'elle a près d'elle une jarre ébréchée par le haut, remplie de deux pintes de bon vin, qui lui sert à se délasser de son travail.

Oh! pour cela, je le crois aisément, repartit Sancho, c'est une vraie bienheureuse, et n'était sa jalousie, je ne la troquerais pas pour la géante Andandona, qui, suivant mon maître, fut une femme très-entendue et de grand mérite. Ma Thérèse est de celles qui ne se laissent manquer de rien, dussent en pâtir leurs héritiers.

C'est avec raison qu'il est dit: on s'instruit beaucoup en voyageant, reprit notre chevalier; qui se serait jamais douté qu'il y a des singes qui devinent! Par ma foi, je ne le croirais point si je ne l'avais vu de mes yeux. En effet, seigneurs, poursuivit-il, je suis ce même don Quichotte de la Manche, qu'a dit ce bon animal, au mérite près, sur lequel il s'est un peu trop étendu; mais, quoi qu'il en soit, je rends grâces au ciel de m'avoir donné un bon cœur, et le désir d'être utile à tout le monde.

Si j'avais de l'argent, dit le page, je demanderais au singe de m'apprendre ce qui doit m'arriver dans mon voyage.

Seigneurs, répondit maître Pierre, je vous ai déjà dit que mon singe ne savait rien de l'avenir; s'il en avait connaissance, vous n'auriez pas besoin d'argent pour cela, car il n'est rien que je ne fusse disposé à faire en considération du seigneur don Quichotte, dont j'estime l'amitié plus que tous les trésors du monde. Aussi, pour le lui témoigner, je vais préparer mon théâtre, et en donner gratis le divertissement à la compagnie.

L'hôtelier, tout joyeux, indiqua l'endroit où l'on pouvait dresser le théâtre; ce qui fut fait en un instant.

Don Quichotte avait peine à comprendre qu'un singe devinât et fît des réponses; il se retira avec Sancho dans un coin de l'écurie pendant que maître Pierre s'occupait de ses préparatifs, et voyant que personne ne pouvait les entendre: Sancho, lui dit-il, j'ai pensé et repensé à l'étonnante habileté de ce singe, et pour mon compte je suis très-porté à croire que son maître a fait quelque pacte ou convention tacite avec le démon.

Oh! je gagerais bien, répondit Sancho, qu'ils n'ont point dit leur bénédicité avant de faire cette collation; mais, seigneur, à quoi sert à ce maître Pierre d'avoir fait un pacte avec le diable?

Tu ne m'as pas compris, reprit don Quichotte: je veux dire que, par un pacte, le diable est convenu de donner ce talent au singe, pour enrichir le maître qui, plus tard en retour, devra livrer son âme au diable, but que poursuit sans cesse cet ennemi du genre humain. Ce qui me le fait penser, c'est que le singe ne parle que du passé et du présent, car là se borne toute la science du démon, qui ne sait rien de l'avenir, si ce n'est par quelques conjectures, et encore se trompe-t-il souvent, Dieu seul s'étant réservé la connaissance de toutes choses. Cela étant, il est clair que le singe ne parle qu'avec le secours du diable, et je suis étonné qu'on n'ait point encore déféré ce maître Pierre au saint-office, pour lui faire avouer en vertu de quoi son singe devine. Après tout, ni son maître ni lui ne sont prophètes, ils ne sont point non plus tireurs d'horoscopes, si ce n'est peut-être à la manière dont tout le monde s'en mêle aujourd'hui en Espagne, même les savetiers et les laquais, qui, par leurs mensonges et leur ignorance, sont parvenus à discréditer l'astrologie judiciaire, cette science merveilleuse et ineffable.

A propos d'astrologie, cela me rappelle cette femme de qualité qui demandait à un de ces tireurs d'horoscopes, si une petite chienne qu'elle avait deviendrait pleine, si elle mettrait bas, de quelle couleur seraient ses petits, et quel en serait le nombre. Notre homme, après avoir interrogé sa figure, répondit que la chienne aurait trois chiens, l'un vert, l'autre rouge et le troisième mêlé, pourvu toutefois qu'elle fût couverte le lundi ou le samedi, entre onze et douze heures du jour ou de la nuit. Eh bien, la petite chienne mourut au bout de trois jours, et la prédiction ne laissa pas de mettre l'astrologue en grande réputation d'habileté.

Malgré tout, seigneur, reprit Sancho, je voudrais bien faire demander au singe si ce que vous avez raconté de la caverne de Montesinos est véritable; pour moi, je pense, soit dit sans vous offenser, que ce sont autant de rêveries, ou tout au moins des visions que vous aurez eues en dormant.

Tout est possible, répondit don Quichotte; je le demanderai pour te faire plaisir, bien que j'en éprouve quelque scrupule.

Ils en étaient là, quand maître Pierre vint chercher don Quichotte, disant que son théâtre était prêt et qu'on n'attendait que Sa Grâce pour commencer. Notre héros lui répondit qu'avant tout il voulait faire une question au singe, et savoir si certaines choses qui lui étaient arrivées dans un souterrain, appelé la caverne de Montesinos, étaient vision ou réalité, lui-même croyant qu'il y avait à la fois un peu de tout cela. Maître Pierre alla aussitôt chercher son singe: Savant singe, lui dit-il, l'illustre chevalier qui est devant vous désire savoir si certaines choses qui lui sont arrivées dans la caverne de Montesinos sont fausses ou vraies. Au signal accoutumé, le singe sauta sur l'épaule gauche de son maître, puis après avoir quelque temps remué les mâchoires, comme s'il lui eût parlé à l'oreille, il s'élança à terre. Aussitôt maître Pierre dit à don Quichotte: Seigneur chevalier, le singe répond qu'une partie des merveilles que vous avez vues dans la caverne est vraisemblable, et l'autre douteuse: c'est tout ce qu'il peut en dire. Si vous voulez en savoir davantage, il satisfera vendredi prochain aux questions que vous lui adresserez; quant à présent, sa faculté divinatrice est suspendue.

Avais-je tort de dire, seigneur, repartit Sancho, que ces aventures n'étaient pas toutes véritables? Par ma foi, il s'en faut de plus de la moitié.

La suite nous l'apprendra, répondit don Quichotte; car le temps, grand découvreur de toutes choses, n'en laisse aucune sans la traîner à la lumière du soleil, fût-elle cachée dans les profondeurs de la terre. Mais, brisons-là pour l'heure, et voyons le tableau de maître Pierre; je suis persuadé qu'il nous présentera quelque chose de curieux.

Comment, quelque chose! répliqua maître Pierre; dites cent mille choses; seigneur chevalier, il n'y a rien aujourd'hui qui mérite plus votre attention. Au surplus, operibus credite, non verbis, c'est-à-dire mettons la main à l'œuvre, car il se fait tard, et nous avons beaucoup à faire voir et à expliquer.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Au signal accoutumé, le singe sauta sur l'épaule de son maître (p. 408).

Don Quichotte et Sancho le suivirent dans la chambre où était dressé le théâtre, éclairé d'une foule de petites bougies; maître Pierre passa derrière le tableau, parce que c'était lui qui faisait jouer les figures; en avant se tenait un petit garçon pour servir d'interprète, et annoncer avec une baguette les mystères de la représentation. Enfin, la compagnie s'étant placée, le spectacle commença.


CHAPITRE XXVI
DE LA REPRÉSENTATION DU TABLEAU, AVEC D'AUTRES CHOSES QUI NE SONT PAS EN VÉRITÉ MAUVAISES

Tous se turent, Tyriens et Troyens[99]: je veux dire que les spectateurs, les yeux fixés sur le théâtre, étaient suspendus à la bouche de l'explicateur de ces merveilles, quand tout à coup on entendit un grand bruit de timbales et de trompettes; puis, après deux ou trois décharges d'artillerie, le petit garçon qui servait d'interprète éleva la voix en disant: Cette histoire véritable que nous allons représenter devant vous est tirée mot pour mot des chroniques de France et des romances espagnoles, que tout le monde sait et que les enfants chantent par les rues. Nous allons voir comment don Galiferos délivra la belle Mélisandre, son épouse, que les Mores tenaient captive dans la cité de Sansuena, appelée aujourd'hui Sarragosse. Regardez bien, seigneurs; voici don Galiferos qui s'amuse à jouer au trictrac, ne pensant déjà plus à sa femme, comme le dit la romance.

Cet autre personnage, le plus grand de tous, couronne en tête et sceptre à la main, est le grand empereur Charlemagne, père putatif de la belle Mélisandre. Fort mécontent de la nonchalance de son gendre, il vient lui en faire des reproches. Remarquez, je vous prie, comme il le gourmande; ne dirait-on pas qu'il a envie de lui casser la tête avec son sceptre? Certains auteurs prétendent même qu'il lui en donna cinq ou six horions bien appliqués, après lui avoir remontré le tort qu'il se faisait en ne portant point secours à sa femme. Considérez comment, après une bonne poignée d'avertissements, l'empereur lui tourne le dos; et comment don Galiferos, tout dépité, renverse la table et le trictrac, fait signe qu'on lui apporte ses armes, et prie son cousin Roland de lui prêter sa bonne épée Durandal. Roland ne veut pas la lui prêter, et offre à son cousin de l'accompagner; mais don Galiferos refuse en disant qu'il suffit seul pour tirer sa femme de captivité, fût-elle à cent cinquante lieues par delà les antipodes. Voyez comme il s'empresse de s'armer pour se mettre en route à l'instant même.

Maintenant, seigneurs, tournez les yeux vers cette tour qui est là-bas; c'est une des tours de l'alcazar de Saragosse, qu'on appelle aujourd'hui Aljaferia. Cette dame, que vous voyez sur ce balcon, vêtue à la moresque, est la sans pareille Mélisandre, qui venait souvent s'y placer pour regarder du côté de la France, et se consoler ainsi de sa captivité par le ressouvenir de son cher mari et de la bonne ville de Paris. Oh! c'est ici, seigneurs, qu'il faut considérer avec attention une chose nouvelle, et qu'on n'a peut-être jamais vue. N'apercevez-vous pas un More qui s'en vient tout doucement le doigt sur la bouche? Le voyez-vous se glisser derrière Mélisandre? Le voilà qui lui frappe sur l'épaule? Mélisandre tourne la tête, et le More lui donne un baiser. Voyez comme la belle s'essuie les lèvres avec la manche de sa chemise! comme elle se lamente! la voilà toute en pleurs, qui arrache ses beaux cheveux blonds, comme s'ils étaient coupables de l'affront que le More vient de lui faire. Voyez aussi ce grave personnage à turban qui se promène dans cette galerie. Ce grave personnage, c'est Marsile, roi de Sansuena, qui, s'étant aperçu de l'insolence du More, et sans considérer que c'est son parent et l'un de ses favoris, le fait saisir par les archers de sa garde, et commande qu'on le promène dans toutes les rues et par toutes les places publiques de la ville, avec un écriteau devant et un autre derrière, et qu'on lui applique deux cents coups de fouet.

Voyez maintenant comment les archers sortent pour exécuter la sentence aussitôt qu'elle est prononcée, parce que chez les Mores il n'y a ni information, ni confrontation, ni appel.

Holà, l'ami, s'écria don Quichotte, suivez votre histoire en droite ligne, sans prendre de chemin de traverse; car pour tirer au clair une vérité, il faut bien des preuves et des surpreuves.

Petit garçon, répliqua de derrière son tableau maître Pierre, fais ce que te dit ce bon seigneur, sans t'amuser à battre les buissons: poursuis ton chemin et ne t'occupe pas du reste.

Le jeune garçon reprit: Celui qui se présente là, à cheval, couvert d'une cape de Béarn, c'est don Galiferos en personne, à qui la belle Mélisandre, apaisée par le châtiment du More amoureux, parle du haut de la tour; croyant que c'est quelque voyageur étranger: Chevalier, lui dit-elle, si vous allez en France, informez-vous de don Galiferos. Je ne vous rapporte point tout leur entretien, parce que les longs discours sont ennuyeux; il suffit de savoir comment don Galiferos se fait reconnaître, et comment Mélisandre montre, par les transports auxquels elle se livre, qu'elle l'a reconnu, surtout maintenant qu'on la voit se glisser du balcon, pour se mettre en croupe sur le cheval de son époux bien-aimé. Mais le malheur poursuit toujours les gens de bien. Voilà Mélisandre arrêtée par sa jupe à un des fers du balcon; elle reste suspendue en l'air sans pouvoir atteindre le sol. Hélas! comment fera-t-elle, et qui la secourra dans un si grand péril? Voyez, pourtant, seigneurs, que le ciel ne l'abandonne point dans un danger si pressant; car don Galiferos s'approche, et sans nul souci de gâter sa riche jupe, il tire sa femme en bas, et malgré tous ces empêchements il la débarrasse, et la met aussitôt en croupe, à califourchon, comme un homme, l'avertissant de l'embrasser fortement par le milieu du corps, crainte de tomber, car elle n'était pas habituée à chevaucher ainsi. N'est-ce pas merveille d'entendre ce cheval, qui témoigne par ses hennissements combien il a de joie d'emporter son maître et sa maîtresse? Voyez comme ils s'éloignent de la ville, et prennent gaiement le chemin de Paris. Allez en paix, ô couple de véritables amants! arrivez sains et saufs dans votre chère patrie; puisse la mauvaise fortune ne pas mettre obstacle à votre voyage, que vos parents et vos amis vous voient jouir d'une paix tranquille le reste de vos jours, et que ces mêmes jours puissent égaler ceux de Nestor.

En cet endroit, maître Pierre éleva de nouveau la voix: Doucement, petit garçon, lui cria-t-il; ne montez pas si haut, la chute en deviendrait plus lourde.

L'interprète continua sans répondre: Il ne manqua pas d'yeux oisifs, car il y en a pour tout voir, qui s'aperçurent de la fuite de Mélisandre, et qui en donnèrent incontinent avis au roi Marsile, qui fit aussitôt donner l'alarme. Ne dirait-on pas que la ville est près de s'abîmer sous le bruit des cloches qui retentissent dans toutes les mosquées?

Oh! pour ce qui est des cloches, observa don Quichotte, maître Pierre se trompe lourdement: les Mores n'en ont point; ils ne se servent que de tambours et de timbales, et de certaines dulzaïna, qui ressemblent beaucoup à nos clairons; faire sonner les cloches à Sansuena est un énorme anachronisme.

Ne vous inquiétez pas pour si peu, seigneur chevalier, reprit maître Pierre: ne savez-vous pas que tous les jours on représente en Espagne des comédies remplies de sottises et d'extravagances, et qui n'en sont pas moins applaudies avec enthousiasme? Allez toujours, petit garçon, et laissez dire: pourvu que je garnisse mon gousset, je me moque du reste.

Pardieu, maître Pierre a raison, dit don Quichotte.

Or, voyez, seigneurs, poursuivit l'interprète, la belle et nombreuse cavalerie qui sort de la ville à la poursuite de nos amants; combien de trompettes résonnent, combien de timbales et de tambours retentissent de toutes parts! Pour moi, je crains bien qu'on ne les rattrape, et que nous ne les voyions ramener attachés à la queue des chevaux; ce qui serait un épouvantable spectacle.

Don Quichotte, comme réveillé par ces paroles, voyant cette multitude de Mores et entendant tout ce tapage, crut en effet qu'il était temps de secourir ces amants fugitifs, il se leva brusquement, et s'écria tout hors de lui: Pour qui me prend-on donc ici? sera-t-il dit que, moi présent et vivant, on aura fait violence à un si fameux chevalier que don Galiferos? Arrêtez, canaille insolente, et ne soyez pas assez hardis pour oser passer outre, ou vous aurez affaire à don Quichotte de la Manche.

Ce disant, il tire son épée, d'un bond atteint le théâtre, et commence à tomber sur la foule des Mores avec une fureur inouïe, pourfendant tous ceux qui se trouvent sous sa main. En s'escrimant ainsi, il porta un si furieux coup de haut en bas, que si le joueur de marionnettes n'eût baissé la tête, il la lui aurait fait sauter de dessus les épaules.

Que faites-vous! seigneur chevalier! que faites-vous? criait maître Pierre; ce ne sont pas ici de véritables Mores: ne voyez-vous pas que ce sont des figures de carton, et que vous allez me ruiner?

Les cris de maître Pierre n'arrêtèrent point notre héros. Tant qu'il croit voir des ennemis, ses coups tombaient serrés comme la pluie, si bien qu'en moins d'un credo il mit le tableau en pièces, laissant le roi Marsile dangereusement blessé, Charlemagne la tête fendue, sans distinguer entre Mores ni chrétiens. Toute l'assistance se troubla; le singe s'enfuit et gagna le toit de la maison, le guide trembla, le page resta stupéfait; Sancho lui-même éprouva une grande frayeur, car, ainsi qu'il l'avoua après la tempête passée, il n'avait jamais vu son maître dans une pareille colère.

Enfin, après avoir tout bouleversé, don Quichotte se calma: Je voudrais bien, dit-il en s'essuyant le front, tenir à l'heure qu'il est ces gens qui ne veulent pas reconnaître de quel avantage sont dans le monde les chevaliers errants. Si je ne m'étais pas trouvé là, dites-moi, je vous prie, ce qui serait advenu de don Galiferos et de la belle Mélisandre? A coup sûr ces mécréants les auraient déjà rattrapés et leur auraient fait un mauvais parti. Vive, vive la chevalerie errante, ajouta-t-il, en dépit de l'envie et malgré l'ignorance et la faiblesse de ceux qui n'ont pas le courage de se ranger sous ses lois! Que celui qui oserait soutenir le contraire paraisse à l'instant.

Ah! qu'elle vive, j'y consens, repartit maître Pierre d'un ton lamentable; mais que je meure, moi misérable, qui puis bien répéter ce que disait le roi don Rodrigue: Hier, j'étais seigneur de toutes les Espagnes, aujourd'hui il ne me reste plus un pouce de terre. Il n'y a pas un quart d'heure j'avais la plus belle cour du monde, je commandais à des rois et à des empereurs, j'avais une armée innombrable en hommes et en chevaux, mes coffres étaient pleins de parures magnifiques, et me voilà dépouillé, pauvre et mendiant! me voilà surtout sans mon singe, qui était mon unique ressource; et cela par la fureur inconsidérée de ce chevalier, qu'on dit être le rempart des orphelins et des veuves, l'appui et le réconfort des affligés. Cette immense charité qu'on lui reconnaît envers les autres, il y renonce pour moi seul! Cependant béni soit Dieu mille fois jusqu'au trône de sa gloire, quoiqu'il ait permis que le chevalier de la Triste Figure ait tellement défiguré les miennes, qu'elles méritent mieux que lui-même de porter ce nom!

Sancho se sentit tout attendri: Ne pleurez point, maître Pierre, lui dit-il, ne vous lamentez point; vous me fendez le cœur. Sachez que mon maître est aussi bon chrétien que vaillant chevalier; s'il vient à reconnaître qu'il vous a fait le moindre dommage, il vous le payera au centuple.

Pourvu que le seigneur don Quichotte me paye une partie de ce que m'ont coûté mes figures, dit maître Pierre, je serai content et il mettra sa conscience en repos; car on ne saurait sauver son âme si l'on ne répare le tort fait au prochain, si l'on ne lui restitue le bien qu'on lui a pris.

Cela est vrai, reprit don Quichotte; mais jusqu'à présent, maître Pierre, je ne sache pas avoir rien à vous.

Comment! rien, seigneur, repartit maître Pierre: et ces tristes débris que vous voyez gisants sur le sol, qui les a dispersés, anéantis, si ce n'est la force de votre bras invincible? et ces corps à qui appartenaient-ils, si ce n'est à moi? enfin qui me faisait subsister, si ce n'étaient eux?

Pour le coup, reprit don Quichotte, je doute moins que jamais de ce que j'ai répété si souvent: oui, les enchanteurs changent et bouleversent toutes choses à leur fantaisie pour m'abuser; car, je vous le jure, seigneurs qui m'entendez, ce que j'ai vu là m'a semblé réel et constant, comme au temps de Charlemagne; j'ai pris cette Mélisandre pour Mélisandre, don Galiferos pour don Galiferos, et Marsile pour le roi Marsile; en un mot, les Mores pour les Mores, comme s'ils avaient été en chair et en os. Cela étant, je n'ai pu retenir ma colère; et pour accomplir le devoir de ma profession, qui m'ordonne de secourir les opprimés, j'ai fait ce dont vous avez été témoins; si les effets ne répondent pas à mon intention, ce n'est pas ma faute, mais celle des enchanteurs qui me persécutent sans relâche. Cependant, tout innocent que je suis de leur malice, je me condamne à réparer le dommage: que maître Pierre dise ce qu'il lui faut pour la perte de ses figures, et je le lui ferai payer sur-le-champ.

Tant qu'il croit voir des ennemis, ses coups tombent serrés comme la pluie (p. 412).

Je n'attendais pas moins, dit maître Pierre, en s'inclinant profondément, de la chrétienne probité du vaillant don Quichotte de la Manche, le véritable soutien de tous les vagabonds nécessiteux: voilà le seigneur hôtelier et le grand Sancho Panza qui seront, s'il plaît à Votre Seigneurie, médiateurs entre elle et moi, et qui apprécieront mes figures brisées.

J'y consens et de tout mon cœur, dit don Quichotte.

Aussitôt maître Pierre ramassa Marsile, et montrant qu'il était sans tête: Vous voyez bien, seigneurs, dit-il, qu'il m'est impossible de remettre le roi de Saragosse en son premier état; ainsi je crois, sauf meilleur avis, qu'on ne peut me donner pour sa personne moins de quatre réaux et demi.

D'accord, dit don Quichotte; passons à un autre.

Pour cette ouverture de haut en bas, continua maître Pierre en levant de terre l'empereur Charlemagne, serait-ce trop de cinq réaux et un quart?

Ce n'est-pas peu, dit Sancho.

Ce n'est pas trop, repartit l'hôtelier; mais partageons le différend, et accordons-lui cinq réaux.

Qu'on lui donne cinq réaux et le quart avec, dit don Quichotte; mais dépêchez-vous, maître Pierre; car il est temps de souper; et la faim commence à se faire sentir.

Pour cette figure sans nez, avec un œil de moins, qui est celle de la belle Mélisandre, il me semble, dit maître Pierre, que, demander deux réaux et douze maravédis, c'est être fort accommodant.

Ah! parbleu, s'écria don Quichotte, ce serait bien le diable si, à cette heure et d'après le galop qu'avait pris son cheval, don Galiferos et Mélisandre ne sont pas au moins sur la frontière de France. A d'autres, maître Pierre, ce n'est pas à moi qu'on vend un chat pour un lièvre; n'espérez pas me faire passer votre Mélisandre camuse pour la véritable Mélisandre qui, en ce moment, doit être à la cour de Charlemagne, en train de se divertir avec son époux.

Maître Pierre voyant don Quichotte retourner à son premier thème, ne voulut pas le laisser échapper; il se mit à considérer la figure de plus près, et dit: Si ce n'est point là Mélisandre, il faut que ce soit quelqu'une de ses damoiselles, qui se servait de ses habits; qu'on me donne seulement soixante maravédis, je serai content.

Il examina ainsi toutes les autres figures, mettant le prix à chacune, prix que les juges réglèrent, à la satisfaction des parties, à la somme de quarante réaux et trois quarts payés sur-le-champ par Sancho. Maître Pierre demanda encore deux réaux pour la peine qu'il aurait à rattraper son singe.

Donne-les, Sancho, dit don Quichotte, et plus s'il le faut, pour le satisfaire; mais j'en donnerais volontiers deux cents autres, ajouta-t-il, à qui m'assurerait que don Galiferos et Mélisandre sont maintenant en France, dans le sein de leur famille.

Personne ne pourra le dire mieux que mon singe, repartit maître Pierre; mais le diable ne le rattraperait pas, effarouché comme il l'est; j'espère pourtant que la faim, jointe à l'attachement qu'il a pour moi, le feront revenir cette nuit. Au reste, demain il fera jour, et nous verrons.

Enfin, la tempête apaisée, toute la compagnie soupa aux dépens de don Quichotte. L'homme aux hallebardes partit de grand matin; et dès qu'il fut jour, le guide et le page allèrent prendre congé de notre héros, l'un pour s'en retourner dans son pays, l'autre pour continuer son voyage. Don Quichotte donna une douzaine de réaux au page, et, après quelques judicieux conseils touchant la carrière qu'il allait suivre, il l'embrassa et le laissa partir. Quant à maître Pierre, bien instruit de l'humeur du chevalier, il ne voulut rien avoir de plus à démêler avec lui; ayant donc rattrapé son singe et ramassé les débris de son théâtre, il partit avant le lever du soleil, sans dire adieu, et alla, de son côté, chercher les aventures. Don Quichotte fit payer largement l'hôtelier, et, le laissant non moins surpris de ses extravagances que de sa libéralité, il monta à cheval vers huit heures du matin, et se mit en route.

Nous le laisserons cheminer, afin de donner à loisir plusieurs explications nécessaires à l'intelligence de cette histoire.


CHAPITRE XXVII
OU L'ON APPREND CE QU'ÉTAIENT MAITRE PIERRE ET SON SINGE, AVEC LE FAMEUX SUCCÈS QU'EUT DON QUICHOTTE DANS L'AVENTURE DU BRAIMENT, QU'IL NE TERMINA PAS COMME IL L'AVAIT PENSÉ

Cid Hamed Ben-Engeli, l'auteur de cette grande histoire, commence le présent chapitre par ces paroles: Je jure comme chrétien catholique, etc., etc. Sur quoi le traducteur fait observer qu'en jurant comme chrétien catholique, tandis qu'il était More (et sans aucun doute il l'était), cid Hamed n'a voulu dire autre chose, sinon que comme le chrétien catholique promet, quand il jure, de dire la vérité, de même il promet de la dire en ce qui concerne don Quichotte, principalement en expliquant ce qu'étaient maître Pierre et son singe, dont les divinations faisaient l'admiration de toute la contrée. Il dit donc que ceux qui ont lu la première partie de cette histoire se rappelleront sans doute un certain Ginez de Passamont, auquel don Quichotte rendit la liberté ainsi qu'à d'autres forçats qu'on menait aux galères; bienfait dont ces gens de mauvaise vie le récompensèrent d'une si étrange manière. Ce Ginez de Passamont, que don Quichotte appelait don Ginesille de Parapilla, déroba, on se le rappelle, le grison de Sancho dans la Sierra Morena; et parce qu'il n'a point été dit alors de quelle manière eut lieu ce larcin, l'imprimeur ayant supprimé cinq ou six lignes qui l'expliquent, on a généralement attribué à l'auteur ce qui n'était qu'une omission de l'imprimerie. Voici comment le fait arriva.

Pendant que Sancho dormait d'un profond sommeil sur son âne, Ginez employa le même artifice dont Brunel avait fait usage devant la forteresse d'Albraque, pour voler le cheval de Sacripant, et lui tira son grison d'entre les jambes après avoir placé sous le bât quatre pieux appuyés contre terre; depuis, Sancho retrouva son âne, ainsi que nous l'avons raconté. Ce Ginez, craignant d'être repris par la justice qui le recherchait pour ses prouesses (le nombre en était si grand qu'il en composa lui-même un gros volume), s'appliqua un emplâtre sur l'œil, et, ainsi déguisé, résolut de passer au royaume d'Aragon comme joueur de marionnettes, car en pareille matière et pour les tours de gobelets il était maître achevé. Chemin faisant, il acheta de quelques chrétiens qui revenaient de Barbarie le singe dont nous avons parlé, auquel il apprit, à certain signal, à lui sauter sur l'épaule et à paraître lui marmotter quelque chose à l'oreille. Son plan arrêté, notre homme, avant d'entrer dans un village, s'informait avec soin aux environs des particularités survenues dans cet endroit et des gens qu'elles concernaient. Cela logé dans sa mémoire, la première chose qu'il faisait en arrivant, c'était de dresser son théâtre, lequel représentait tantôt une histoire, tantôt une autre, mais toutes agréables et divertissantes. La représentation finie, il annonçait le talent de son singe, qui connaissait, disait-il, le passé et le présent, mais ne se mêlait point de l'avenir; pour chaque question il prenait deux réaux, et faisait meilleur marché à quelques-uns, après avoir tâté le pouls aux curieux. Souvent, quand il se trouvait avec des gens dont il savait bien l'histoire, encore qu'on ne lui adressât point de demande, il faisait à son singe le signal accoutumé, disait qu'il venait de lui révéler telle ou telle chose, et comme cela concordait presque toujours avec ce qui était arrivé, il s'était acquis un crédit incroyable parmi le peuple. S'il n'était pas bien informé, il y suppléait avec adresse, faisant une réponse ambiguë qui avait rapport à la demande; mais comme la plupart des gens n'y voyaient que du feu, il se moquait de tout le monde, et remplissait ainsi son escarcelle. En entrant dans l'hôtellerie, il reconnut de suite don Quichotte et Sancho, et il lui fut facile, on le pense bien, de les étonner, ainsi que tous ceux qui étaient présents. Cependant il lui en aurait coûté cher, si notre chevalier eût un peu plus baissé le bras quand il fit sauter la tête au roi Marsile et détruisit toute sa cavalerie, comme nous l'avons dit au chapitre précédent.

Mais revenons à don Quichotte. En quittant l'hôtellerie, le héros de la Manche résolut d'aller visiter les beaux rivages de l'Èbre et les lieux environnants, avant de gagner Saragosse, l'époque des joutes annoncées dans cette ville étant encore assez éloignée. Il marcha ainsi deux jours entiers, sans qu'il lui arrivât rien qui mérite d'être raconté. Le troisième jour, comme il gravissait une petite colline, il entendit un grand bruit de tambours et de trompettes. Il crut d'abord que c'était quelque troupe de soldats, et poussa Rossinante de ce côté; mais arrivé au sommet de la colline, il aperçut à l'autre extrémité de la plaine plus de deux cents hommes armés de lances, pertuisanes, arbalètes, piques, avec quelques arquebuses et un bon nombre de rondaches. Il descendit la côte et s'approcha assez du bataillon pour pouvoir distinguer des bannières avec leurs couleurs et leurs devises, parmi lesquelles une entre autres en satin blanc représentait un âne peint au naturel, le cou tendu, le nez en l'air, la bouche béante, la langue allongée, comme s'il eût été prêt à braire; autour étaient écrits ces mots: «Ce n'est pas pour rien que nos alcades se sont mis à braire.»

Don Quichotte comprit par là que ces gens armés appartenaient au village du braiment, et il le dit à Sancho, tout en lui faisant remarquer que l'homme dont ils tenaient l'histoire s'était sans doute trompé, puisqu'il n'avait parlé que de régidors, tandis que la bannière mettait en scène des alcades.

Il ne faut pas y regarder de si près, seigneur, répondit Sancho; ces régidors sont peut-être devenus alcades par la suite des temps; et puis, que ce soient des régidors ou des alcades, qu'est-ce que cela fait, s'ils se sont mis de même à braire? Il n'est pas plus étonnant d'entendre braire un alcade qu'un régidor.

Bref, ils reconnurent et apprirent que les gens du village persiflé s'étaient mis en campagne pour combattre les habitants d'un autre village, qui les raillaient plus que de raison. Don Quichotte s'approcha, malgré les conseils de Sancho, qui avait peu de goût pour de semblables rencontres, et les gens du bataillon l'accueillirent, croyant que c'était quelqu'un de leur parti. Quant à lui, haussant sa visière, il poussa jusqu'à l'étendard, et là il fut entouré par les principaux de la troupe, lesquels demeurèrent plus qu'étonnés de son étrange figure.

Don Quichotte les voyant attentifs à le considérer sans lui adresser la parole, voulut profiter de leur silence et leur parla en ces termes: Braves seigneurs, je vous supplie de ne point interrompre le discours que je vais vous adresser, à moins que vous ne le trouviez ennuyeux, car, dans ce cas, au moindre signe, je mettrai un frein à ma langue et un bâillon à ma bouche. Tous répondirent qu'il pouvait parler, et qu'ils l'écouteraient de bon cœur; notre héros continua donc de la sorte: Mes chers amis, je suis chevalier errant; ma profession est celle des armes et me fait un devoir de protéger ceux qui en ont besoin. Depuis plusieurs jours je connais votre disgrâce et la cause qui vous rassemble pour tirer vengeance de vos ennemis. Après avoir bien réfléchi sur votre affaire, et consulté les lois sur le duel, j'ai conclu que vous avez tort de vous tenir pour offensés, et en voici la raison: un seul homme ne peut, selon moi, offenser une commune entière, si ce n'est pourtant en l'accusant de trahison en général, comme nous en avons un exemple dans don Diego Ordugnez de Lara, qui défia tous les habitants de Zamora[100], ignorant que c'était le seul Vellidos Dolfos qui avait tué le roi son maître. Or, cette accusation et ce défi les offensant également, la vengeance en appartenait à tous en général et à chacun en particulier. Dans cette occasion, néanmoins, le seigneur don Diego s'emporta outre mesure, et dépassa de beaucoup les limites du défi, car il n'y avait aucun motif pour y comprendre avec les vivants, les morts, l'eau, le pain, les enfants à naître, et tant d'autres particularités dont son cartel contient l'énumération; mais lorsque la colère a débordé et s'est emparée d'un homme, aucun frein n'est capable de le retenir.