Don Quichotte et Sancho se relevèrent un peu maltraités de leur chute (p. 474).

Ami Sancho, répondit le duc, je ne puis donner à personne aucune partie du ciel, ne fût-elle pas plus grande que l'ongle: Dieu seul a le pouvoir d'accorder semblables faveurs. Je vous donne ce que je puis vous donner, une île faite et parfaite, ronde, bien proportionnée, fertile et abondante, où, si vous en prenez la peine, vous pourrez ajouter aux richesses de la terre celles du ciel.

Monseigneur, répliqua Sancho, que l'île vienne, et je m'efforcerai de la gouverner si bien, qu'en dépit de tous les méchants j'irai droit au ciel. Ce n'est point par ambition, croyez-le, que je songe à quitter ma chaumière, mais seulement pour tâter de ces gouvernements, dont tout le monde est si affamé.

Ami Sancho, dit le duc, quand vous en aurez une fois goûté, vous vous en lécherez les doigts jusqu'aux coudes, tant est grand le plaisir de commander et de se faire obéir.

Monseigneur, répondit Sancho, je m'imagine qu'il est fort agréable de commander, ne fût-ce qu'à un troupeau de moutons.

Par ma foi, vous possédez toute science, Sancho, repartit le duc, et je crois que vous serez un fort bon gouverneur. Mais trêve de discours, et sachez que dès demain vous irez prendre possession de votre île. Ce soir on prépare l'équipage qui vous convient et toutes les choses nécessaires à votre installation.

Qu'on m'habille comme on voudra, répondit Sancho; sous quelque habit que ce soit, je n'en serai pas moins Sancho Panza.

Cela est vrai, dit le duc; cependant le costume doit être conforme à l'état qu'on professe et à la dignité dont on est revêtu: il serait ridicule qu'un jurisconsulte fût vêtu comme un homme d'épée, et un soldat comme un prêtre. Quant à vous, Sancho, votre costume doit tenir du lettré et de l'homme de guerre, parce que dans l'île que je vous donne, les armes sont aussi nécessaires que les lettres, et les lettres que les armes.

Pour la science, repartit Sancho, je n'en suis guère pourvu, car je ne sais pas l'A B C; mais je sais mon Pater noster, et c'est assez pour être bon gouverneur; quant aux armes, je me servirai de celles qu'on me donnera, jusqu'à ce qu'elles me tombent des mains, et à la grâce de Dieu.

Avec de pareils sentiments, dit le duc, Sancho ne pourra faillir en rien.

Sur ces entrefaites arriva don Quichotte. Ayant appris que Sancho devait partir le jour suivant, il le prit par la main, et avec la permission du duc l'emmena dans sa chambre, pour lui donner, avant son départ, quelques leçons sur la manière dont il devait remplir son nouvel emploi. Sitôt qu'ils furent entrés, le chevalier ferma la porte, et ayant fait asseoir Sancho presque malgré lui, d'une voix lente et posée il lui parla en ces termes:

Je rends grâces au ciel, ami Sancho, de ce que la fortune, qui n'a encore eu pour moi que des rigueurs, soit venue, pour ainsi dire, te prendre par la main. Moi, qui pensais trouver dans les faveurs du sort de quoi récompenser la fidélité de tes services, je suis encore au début de mes espérances, tandis que toi, avant le temps et contre tout calcul raisonnable, tu vas voir combler tous tes désirs. L'un se donne mille soucis et travaille sans relâche pour atteindre son but, quand l'autre sans y songer, sans savoir pourquoi ni comment, se trouve en possession de l'emploi sollicité par une foule de prétendants. C'est bien le cas de dire que dans la poursuite des places il n'y a qu'heur et malheur. Ainsi, quoique tu ne sois qu'un lourdaud, te voilà, sans faire un pas, sans perdre une minute de ton sommeil, mais par cela seulement que la chevalerie errante t'a touché de son souffle, te voilà appelé au gouvernement d'une île.

Je te dis cela, Sancho, pour que tu n'attribues pas ta bonne fortune à ton mérite, mais afin que tu apprennes à remercier incessamment le ciel, et après lui la chevalerie errante dont la grandeur renferme en elle tant de biens. Maintenant que ton cœur est disposé à suivre mes conseils, écoute avec l'attention d'un disciple qui veut profiter des enseignements de son maître, écoute les préceptes qui devront te servir d'étoile et de guide pour éviter les écueils de cette mer orageuse où tu vas te lancer; car les hauts emplois et les charges d'importance ne sont qu'un profond abîme couvert d'obscurités et rempli d'écueils.

Premièrement, mon fils, garde la crainte de Dieu, parce que cette crainte est le commencement de la sagesse, et que celui qui est sage ne tombe jamais dans l'erreur.

Secondement, souviens-toi toujours de ta première condition, et ne cesse de t'examiner pour arriver à te connaître toi-même; c'est la chose à laquelle on doit le plus s'appliquer, et à laquelle d'ordinaire on réussit le moins. Cette connaissance t'apprendra à ne pas t'enfler comme la grenouille qui voulut un jour s'égaler au bœuf; et si la vanité, cette sotte enflure de cœur, venait à s'emparer de ton âme, rappelle-toi que tu as gardé les cochons.

C'est vrai, répondit Sancho; mais j'étais petit garçon; plus tard, en grandissant, ce sont les oies que j'ai gardées et non pas les cochons. Au reste, qu'est-ce que cela fait à l'affaire? tous les gouverneurs ne sont pas fils de princes.

J'en demeure d'accord, dit don Quichotte; c'est pourquoi ceux dont la naissance ne répond pas à la gravité de leur emploi doivent être affables, afin d'échapper à la médisance et à l'envie, qui toujours s'attachent aux dépositaires de l'autorité.

Fais gloire, Sancho, de l'humilité de ta naissance, et n'aie point honte d'avouer que tu es fils de laboureur; car tant que tu ne t'élèveras point, personne ne songera à t'humilier. Pique-toi plutôt d'être humble vertueux, que pécheur superbe. On ne saurait dire le nombre de ceux que la fortune a tirés de la poussière pour les élever jusqu'à la dignité de la couronne et de la tiare, et je pourrais t'en citer des exemples jusqu'à te fatiguer.

Que la vertu soit la règle constante de tes actions, et tu n'auras rien à envier à ceux qui sont princes et grands seigneurs; car on hérite de la noblesse, mais la vertu s'acquiert, et par elle seule la vertu vaut ce que le sang ne peut valoir.

Cela étant, si un de tes parents va te voir dans ton gouvernement, ne le rebute point; au contraire, fais-lui bon accueil; ainsi tu obéiras à Dieu, qui défend de mépriser son ouvrage, et tu te conformeras aux saintes lois de la nature, qui veulent que tous les hommes se traitent en frères.

Si tu emmènes ta femme avec toi (et il n'est pas convenable qu'un gouverneur soit longtemps sans sa femme), tâche de la dégrossir et de la former, car ce que peut gagner un gouverneur sage et discret, une femme sotte et grossière le lui fait perdre.

Si par hasard tu deviens veuf, ce qui peut arriver, et si l'emploi te faisait trouver une femme de plus haute condition, ne la prends pas telle qu'elle serve d'amorce et prenne à toutes mains; car je te le dis, ce que reçoit la femme du juge, le mari en rendra compte au jour du jugement; et alors il payera au centuple ce dont il fut innocent pendant sa vie.

Ne te laisse point aller à l'interprétation arbitraire de la loi, comme font les ignorants qui se piquent d'habileté et de pénétration.

Que les larmes du pauvre trouvent accès auprès de toi, mais sans te faire oublier la justice qui est due au riche. Fais en sorte de découvrir la vérité à travers les promesses et les présents du riche, comme à travers les sanglots et les importunités du pauvre.

Ne frappe pas le coupable avec toute la rigueur de la loi: la réputation de juge impitoyable ne vaut pas mieux que celle de juge trop compatissant.

Si tu laisses quelquefois pencher la balance de la justice, que ce ne soit pas sous le poids des présents, mais sous celui de la miséricorde.

Quand tu auras à juger un de tes ennemis, abjure tout ressentiment, et n'examine que son procès; autrement si la passion dictait ta sentence, tu te verrais un jour obligé de réparer ton injustice aux dépens de ton honneur et de ta bourse.

Si une femme belle vient te solliciter, ferme tes yeux et bouche tes oreilles; car la beauté est dangereuse, il n'y a point de poison plus fait pour corrompre l'intégrité d'un juge.

Ne maltraite point en paroles celui que tu châtieras en actions; la peine suffit aux malheureux, sans y ajouter de cruels propos.

Pense toujours à la misérable condition des hommes sujets aux infirmités de leur nature dépravée; et autant que tu le pourras, montre-toi miséricordieux, sans blesser l'équité; car parmi les attributs de Dieu, bien qu'ils soient tous égaux, la miséricorde resplendit avec encore plus d'éclat que la justice.

En suivant ces préceptes, Sancho, tu auras de longs jours, ta renommée sera éternelle, tes désirs seront comblés, ta félicité sera ineffable, et après avoir vécu dans la paix de ton cœur, entouré des bénédictions des gens de bien, la mort t'atteindra dans une douce vieillesse, et tes yeux se fermeront sous les doigts tendres et délicats de tes petits enfants.

Voilà mon ami, les conseils que j'avais à te donner, en ce qui concerne l'ornement de ton âme; écoute maintenant ceux qui doivent servir à la parure de ton corps.


CHAPITRE XLIII
SUITE DES CONSEILS QUE DON QUICHOTTE DONNA A SANCHO

Qui aurait pu entendre ce discours sans tenir don Quichotte pour un homme plein de sagesse et de bonnes intentions? Mais, comme nous l'avons vu plus d'une fois dans le cours de cette grande histoire, l'esprit de notre pauvre gentilhomme, raisonnable sur tout le reste, déménageait quand il était question de chevalerie: de sorte qu'à toute heure ses œuvres discréditaient son jugement, et son jugement démentait ses œuvres. Dans les secondes instructions qu'il donna à Sancho, il fit preuve d'une grâce parfaite, et montra dans tout leur jour sa sagesse et sa folie. Sancho l'écoutait avec une extrême attention, et tâchait d'imprimer ses conseils dans sa mémoire, bien résolu à les suivre, afin de se tirer au mieux de la grande affaire de son gouvernement. Don Quichotte continua ainsi:

En ce qui touche, Sancho, la manière dont tu dois gouverner ta maison et ta personne, la première chose que je te recommande, c'est d'être propre et de te couper les ongles, au lieu de les laisser pousser à l'exemple de certaines gens assez sots pour croire que de grands ongles embellissent les mains; comme si cet appendice pouvait s'appeler des ongles, quand ce sont plutôt des griffes d'épervier.

Ne te montre jamais avec des vêtements débraillés et en désordre, c'est le signe d'un esprit faible et lâche; à moins que cette négligence ne couvre une grande dissimulation, comme on l'a pensé de Jules César.

Sonde discrètement ce que peut te rapporter ton office: s'il te permet de donner une livrée à tes gens, donne-leur en une qui soit propre et commode, plutôt que brillante et magnifique, et emploie l'épargne que tu feras là-dessus à habiller autant de pauvres. Si donc tu as de quoi entretenir six pages, habilles-en trois seulement, et distribues le reste à autant de pauvres: tu auras ainsi trois pages pour le ciel et trois pour la terre, manière de donner des livrées que ne connaissent point les glorieux.

Ne mange point d'ail ni d'oignon, de crainte que ce parfum ne vienne à trahir ta condition première. Marche posément, parle avec lenteur, mais non pas à ce point que tu paraisses t'écouter toi-même, car toute affectation est mauvaise.

Dîne peu; soupe moins encore; la santé de tout le corps s'élabore dans l'officine de l'estomac.

Sois tempérant dans le boire; celui qui s'enivre est incapable de garder un secret ni de tenir un serment.

Fais attention, en mangeant, à ne point mâcher des deux côtés à la fois, et à n'éructer devant personne.

Qu'entendez-vous par éructer? demanda Sancho.

Éructer, répondit don Quichotte, signifie roter, ce qui est un des plus vilains mots de notre langue, quoique fort expressif: aussi les gens bien élevés ont recours au latin, et au lieu de roter, ils disent éructer; au lieu de rots, éructations. Si quelques personnes n'entendent point cela, peu importe; l'usage et le temps feront adopter le mot; ainsi s'enrichissent les langues, sur lesquelles le vulgaire et l'usage ont tant de pouvoir.

En vérité, seigneur, reprit Sancho, un des conseils que je veux surtout retenir, c'est de ne pas roter; car cela m'arrive à tout bout de champ.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Premièrement, mon fils, garde la crainte de Dieu (p. 478).

Éructer, reprit don Quichotte, et non pas roter.

A l'avenir, je dirai toujours éructer, repartit Sancho, et je vous promets de ne pas l'oublier.

Veille aussi à ne pas mêler à tes discours cette foule de proverbes dont tu abuses à chaque instant; les proverbes, il est vrai, sont de courtes sentences, mais tu les tires tellement par les cheveux, qu'ils ont plutôt l'air de balourdises que de maximes.

Dieu seul peut y remédier, dit Sancho; car j'ai en moi plus de proverbes qu'un livre; et sitôt que je desserre les dents, il m'en vient sur le bout de la langue un si grand nombre, qu'ils se disputent à qui sortira le premier: mais j'aurai soin dorénavant de ne dire que ceux qui conviendront à la gravité de mon emploi; car en bonne maison la nappe est bientôt mise, qui convient du prix n'a pas de dispute, celui-là ne craint rien qui sonne le tocsin, et entre donner et prendre garde de se méprendre.

Allons, mon ami, lâche, lâche tes proverbes! c'est bien le cas de dire ma mère me châtie, et je fouette la toupie: je suis à te corriger de ta manie des proverbes, et tu en débites une kyrielle qui viennent aussi à propos que s'ils tombaient des nues. Je ne blâme pas un proverbe bien placé; mais les enfiler sans rime ni raison, cela rend la conversation lourde et fastidieuse.

Quand tu monteras à cheval, aie soin de tenir la jambe tendue et le corps droit; autrement tu aurais l'air d'être encore sur ton grison.

Sois modéré quant au sommeil: celui qui n'est pas levé avec le soleil ne jouit pas du jour. Je t'avertis, Sancho, que la diligence est mère de la bonne fortune, et que la paresse, son ennemie, n'atteignit jamais un but honorable.

J'ai à te donner un dernier conseil, et quoiqu'il ne regarde pas, comme les précédents, la parure de ton corps, je crois que son observation te sera très-profitable. Le voici: Ne dispute jamais sur la noblesse des familles; quand on les compare, l'une finit toujours par l'emporter, et tu te ferais une ennemie de celle que tu mettrais au second rang, sans que l'autre te sût le moindre gré de ta préférence.

Ton habillement devra se composer de chausses entières, d'un pourpoint et d'un manteau. Jamais de grègues, elles ne conviennent ni aux gentilshommes, ni aux gouverneurs.

Voilà, Sancho, les conseils qui, pour le moment, se sont présentés à mon esprit; je t'en enverrai d'autres à l'occasion, pourvu que tu aies soin de m'informer de l'état de tes affaires.

Seigneur, répondit Sancho, toutes les choses que vous venez de me dire sont saintes et profitables; mais à quoi cela me servira-t-il, si je ne m'en souviens pas? Pour ce qui est de me rogner les ongles, et de me remarier, si le cas se présente, cela ne sortira point de la tête: quant à toutes ces autres minuties que vous m'avez recommandées, par ma foi, je ne m'en souviens pas plus que des nuages de l'an passé. Veuillez me les coucher par écrit, et je les remettrai à mon confesseur, afin qu'au besoin il me les fourre dans la cervelle.

Qu'il sied mal à un gouverneur de ne savoir ni lire ni écrire! reprit don Quichotte. Sais-tu, Sancho, ce qu'on pense d'un homme qui ne sait pas lire? de deux choses l'une, ou qu'il a eu pour parents des gens de la dernière condition, ou qu'il a été lui-même un si mauvais sujet, qu'on ne l'a pas trouvé susceptible de correction. C'est un grand défaut que tu as là, mon ami, et je voudrais au moins que tu apprisses à signer ton nom.

Je sais signer mon nom, repartit Sancho: lorsque j'étais bedeau dans notre village, j'ai appris à tracer des lettres comme celles qu'on met sur les ballots de marchandises, et on disait que cela figurait mon nom. Après tout, je ferai semblant d'avoir la main droite estropiée, et un autre signera pour moi; car il y a remède à tout, fors à la mort; et comme je serai le maître, et tiendrai la baguette, je ferai ce que je voudrai, d'autant plus que celui dont le père est alcade... et comme je serai gouverneur, ce qui est encore plus que d'être alcade.... Oui-da, qu'on s'y frotte, et on sera bien reçu: tel vient chercher de la laine, qui s'en retourne tondu. D'ailleurs, les sottises du riche passent dans le monde pour sentences, et quand je serai riche, puisque je serai gouverneur, qui est-ce qui me trouvera un défaut? Oui, oui, faites-vous miel, et les mouches vous mangeront; autant tu possèdes, autant tu vaux, disait ma grand'mère; et d'un homme qui a pignon sur rue on n'a jamais raison.

Maudit sois-tu de Dieu et des saints! interrompit don Quichotte; mille satans puissent-ils emporter toi et tes proverbes! Il y a plus d'une heure que tu me tiens à la torture. Si tes proverbes ne te conduisent un jour au gibet, dis que je suis un faux prophète: ils exciteront quelque sédition parmi tes vassaux, et finiront par te faire perdre ton gouvernement. Et où diable vas-tu les trouver, imbécile, lorsque moi, pour en citer un à propos, je sue comme si je piochais la terre.

Par ma foi, Votre Grâce se fâche pour peu de chose, repartit Sancho; qui diable peut trouver mauvais que je me serve de mon bien, puisque je n'en possède pas d'autres? Je n'ai que des proverbes, eh bien, je lâche des proverbes; tenez, j'en ai quatre en ce moment sur le bout de la langue, qui venaient à point nommé, mais je ne les dirai pas; car, comme dit le vieux dicton, pour se taire à propos, il n'est tel que Sancho.

Tu n'es pas ce Sancho-là reprit don Quichotte, mais Sancho le bavard et l'opiniâtre. Néanmoins je serais curieux de connaître les quatre proverbes que tu prétends venir si à propos: j'ai beau y songer, et quoique j'aie la mémoire assez bonne, il ne s'en présente aucun.

Eh! quels meilleurs proverbes peut-il y avoir que ceux-ci, répondit Sancho: Entre deux dents mâchelières ne mets jamais le doigt; Videz la maison et que voulez-vous à ma femme? et cet autre, Si la pierre donne contre la cruche, ou la cruche contre la pierre, tant pis pour la cruche. Ce qui veut dire: que personne ne se prenne de querelle avec son gouverneur, autrement, il lui en cuira; lorsque le gouverneur commande, il n'y a pas à répliquer, non plus qu'à Vider la maison, et que voulez-vous à ma femme? Pour celui de la cruche et de la pierre, un aveugle le verrait. Du reste, Votre Seigneurie n'ignore pas qu'un sot en sait plus long dans sa maison qu'un sage dans celle d'autrui.

Sancho, repartit don Quichotte, ni dans sa maison ni ailleurs, un sot ne sait rien; il est impossible de rien asseoir de raisonnable sur le fondement de la sottise. Mais restons-en là mon ami: si tu gouvernes mal, à toi la faute, à moi la honte; cependant j'aurai la consolation de n'avoir rien négligé, et de t'avoir donné mes conseils en homme d'honneur et de conscience. Dieu te conduise, Sancho, qu'il te gouverne dans ton gouvernement, et me délivre, moi, de l'inquiétude où je vais rester que tu ne mettes tout sens dessus dessous dans ton île. Il ne tiendrait qu'à moi de m'ôter cette crainte; je n'aurais qu'à découvrir au duc qui tu es, et que ton épaisse personne n'est qu'un magasin de proverbes et un sac plein de malice.

Seigneur, répondit Sancho, si Votre Grâce ne me croit pas capable de remplir le devoir d'un bon gouverneur, eh bien, n'en parlons plus, je renonce au gouvernement; la plus petite portion de mon âme m'est plus chère que mon corps tout entier; je vivrai aussi bien Sancho avec un morceau de pain et un oignon, que Sancho gouverneur avec des chapons et des perdrix. D'ailleurs, si Votre Seigneurie veut bien se le rappeler, c'est elle qui m'a mis le gouvernement en tête, car moi, je ne sais ce que c'est qu'île et gouvernement. Après tout, enfin, si vous croyez que le diable doive emporter le gouverneur, j'aime mieux aller simple Sancho en paradis que gouverneur en enfer.

En vérité, Sancho, dit don Quichotte, les dernières paroles que tu viens de prononcer méritent à elles seules le gouvernement de cent îles: tu as un bon naturel, sans quoi il n'y a science qui vaille. Va, recommande-toi à Dieu; et surtout cherche le bien en toutes choses; le ciel ne manque jamais de favoriser les bonnes intentions.

Maintenant allons dîner: Leurs Seigneuries, je crois, nous attendent.


CHAPITRE XLIV
COMMENT SANCHO ALLA PRENDRE POSSESSION DU GOUVERNEMENT DE L'ILE, ET DE L'ÉTRANGE AVENTURE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE DANS LE CHATEAU

Dans l'original de cette histoire, on trouve au présent chapitre un exorde dont voici le sens: Cid Hamet se plaint à lui-même et regrette d'avoir entrepris une tâche aussi aride et aussi uniforme que celle-ci, forcé qu'il est de parler toujours de don Quichotte et de Sancho. Il dit qu'avoir l'esprit et la plume sans cesse occupés d'un seul personnage, ne parler que par la bouche de peu de gens, c'est un travail par trop ingrat. Pour éviter cet inconvénient, j'avais, ajoute-t-il, usé d'un artifice dans la première partie, en y intercalant quelques nouvelles, comme celles du Curieux malavisé et du Captif, qui sont en dehors de l'histoire; mais ayant fait réflexion que les lecteurs, absorbés par le récit des prouesses de don Quichotte, n'accorderaient aucune attention aux nouvelles et les parcourraient à la hâte, je me suis abstenu d'en insérer dans cette seconde partie, me bornant à quelques épisodes semés çà et là, et encore d'une manière fort restreinte et en aussi peu de mots qu'en exige l'exposition. Son exorde terminé, il continue son récit:

Au sortir de table, don Quichotte coucha par écrit les conseils que dans la journée il avait donnés à Sancho, et les lui remit en disant qu'il n'avait qu'à se les faire lire quand il lui plairait; mais le papier fut aussitôt perdu que donné, et un valet, dans les mains duquel il tomba, s'empressa de le porter au duc et à la duchesse, qui admirèrent de nouveau la folie et le grand sens de notre héros. Pour continuer une plaisanterie dont ils s'amusaient tous deux de plus en plus, dès le même soir ils envoyèrent Sancho avec un grand cortége au bourg qui devait passer pour son île. Ils le firent accompagner d'un majordome, homme plein d'esprit et d'enjouement (il n'y a pas d'enjouement sans esprit), lequel avait fait le personnage de la comtesse Trifaldi, et inventé la mystification que nous avons rapportée. Grâce à ses talents et aux instructions qu'il avait reçues, il ne réussit pas moins agréablement dans celle qui va suivre.

Or, il arriva que Sancho, ayant regardé avec attention ce majordome, reconnut la figure de la Trifaldi: Seigneur, dit-il en se tournant vers son maître, le diable m'emporte si le majordome de monseigneur ne ressemble pas comme deux gouttes d'eau à la duègne Doloride.

Don Quichotte, après avoir bien considéré cet homme, répondit: Il existe, j'en conviens, de la ressemblance entre le visage de la Doloride et celui du majordome; mais il ne s'ensuit pas que le majordome soit la Doloride. Au reste, ce n'est pas le moment de faire de pareilles investigations, elles nous jetteraient dans un labyrinthe inextricable; crois-moi, mon ami, nous n'avons tous deux qu'un besoin, c'est de prier instamment Notre-Seigneur qu'il nous délivre des maudits sorciers et des méchants enchanteurs.

Ce n'est pas une plaisanterie, seigneur, répliqua Sancho; je viens à l'instant même d'entendre parler le majordome, et, sur ma foi, il me semblait que la voix de la Doloride me cornait aux oreilles. Pour l'heure, je n'en dis pas davantage, mais je me tiendrai sur mes gardes, et nous verrons si je ne découvrirai rien qui nous éclaircisse mieux sur ce point.

Tu feras bien, Sancho, dit don Quichotte, de me donner avis de ce que tu auras pu découvrir, comme aussi de tout ce qui t'arrivera dans ton gouvernement.

Enfin l'heure du départ étant venue, Sancho sortit accompagné d'une suite nombreuse. Il était vêtu en magistrat, avec un long manteau de camelot fauve, une toque de même couleur, et montait un mulet avec selle à la genette; son âne, magnifiquement caparaçonné et couvert d'une housse de cheval d'une étoffe incarnate, marchait derrière lui. De temps en temps, Sancho tournait la tête pour considérer son grison, ravi de l'état où il le voyait, non moins que de celui où il était lui-même, et il n'aurait pas changé sa fortune contre celle d'un empereur d'Allemagne. J'oubliais de dire qu'en prenant congé du duc et de la duchesse, il leur baisa les mains, puis alla demander la bénédiction de son maître. Don Quichotte la lui donna les larmes aux yeux, ce dont Sancho éprouva un attendrissement qui se traduisit en une fort laide grimace.

Maintenant, ami lecteur, laissons aller en paix notre gouverneur; prends patience et sois assuré de la pinte de bon sang que tu vas faire quand tu verras comment il se comporte dans son nouvel emploi. A présent occupons-nous de don Quichotte.

A peine Sancho fut-il en chemin, que notre chevalier éprouva un tel regret de son départ et de l'isolement où il se trouvait réduit, que s'il eût pu révoquer la mission de son écuyer, il l'eût rappelé sur l'heure sans s'inquiéter s'il le privait d'un gouvernement, juste récompense de ses services. La duchesse, qui s'aperçut de sa mélancolie, lui en demanda le sujet, ajoutant que si l'absence de Sancho en était la cause, il y avait dans sa maison cent duègnes ou demoiselles qui mettraient le plus grand empressement à le servir.

Sancho était ravi de l'état où il voyait son grison, non moins que de celui où il était lui-même (p. 484).

Madame, répondit don Quichotte, j'avoue que Sancho me fait faute, mais ce n'est pas là la principale cause de ma tristesse. Quant aux offres que Votre Excellence a la bonté de me faire, j'accepte seulement la courtoisie qui les dicte, et je supplie très-humblement Votre Grandeur de vouloir bien permettre que je n'aie d'autre serviteur que moi-même.

Oh! par ma foi, il n'en sera pas ainsi, seigneur don Quichotte, dit la duchesse, et je veux vous faire servir par quatre de mes filles, qui sont toutes fraîches comme des roses.

Elles ne seraient pas pour moi des roses, mais des épines, reprit notre héros; aussi, Madame, suis-je bien résolu, sauf le respect que je dois à Votre Grâce, à ne point les laisser pénétrer dans ma chambre. Laissez-moi, je vous prie, me servir seul, à huis clos; il m'importe de mettre une muraille entre mes désirs et ma chasteté; je dormirais plutôt tout habillé, que de me laisser déshabiller par personne.

Eh bien, seigneur don Quichotte, répliqua la duchesse, puisque vous l'exigez, non-seulement aucune de mes filles, mais pas même une mouche n'entrera dans votre appartement. Je sais que parmi les nombreuses vertus de Votre Seigneurie, celle qui tient le premier rang, c'est la chasteté, et je ne suis pas femme à permettre qu'on y porte la moindre atteinte: que Votre Grâce s'habille et se déshabille comme il lui plaira; seulement on aura soin de mettre dans votre appartement les meubles nécessaires à qui dort porte close, afin de vous épargner la peine de les demander. Vive à jamais la grande Dulcinée du Toboso! que son nom soit célébré par toute la terre, puisqu'elle a mérité d'avoir pour serviteur un chevalier si chaste et si vaillant! Veuille le ciel mettre au cœur de notre gouverneur Sancho Panza la résolution d'accomplir sans retard l'heureuse pénitence qui doit faire jouir l'univers des attraits d'une si grande dame.

Votre Grandeur, répondit notre héros, imprime le dernier sceau au mérite de ma Dulcinée; c'est votre bouche qui relève l'éclat de sa beauté et la met dans tout son lustre. Après l'éloge que vous venez d'en faire, le nom de Dulcinée sera encore plus glorieux et plus révéré dans le monde, que si les orateurs les plus éloquents avaient pris soin de célébrer ses louanges.

Trève de compliments, seigneur don Quichotte, repartit la duchesse; voici l'heure du souper et le duc doit nous attendre. Votre Grâce veut-elle bien m'accompagner? Au sortir de table nous vous laisserons jouir du repos dont vous avez sans doute grand besoin, car le voyage de Candaya a dû vous causer quelque fatigue.

Je n'en sens aucune, répondit le chevalier, et j'oserais jurer à Votre Excellence, que de ma vie je n'ai rencontré monture plus agréable que Chevillard; aussi ne puis-je comprendre comment Malambrun a pu se défaire d'un cheval d'une si douce allure et le brûler sans plus de façon.

Je pense, répondit la duchesse, que le repentir du mal qu'il avait fait à la Trifaldi et à ses compagnes, ainsi qu'à bien d'autres, l'a porté à détruire tous les éléments de ses maléfices, surtout Chevillard, qui en était le principal, et qui le tenait dans une extrême agitation, en le faisant courir sans cesse de pays en pays: sans nul doute, il aura pensé que cette machine ne devait plus servir à personne, après avoir porté le grand don Quichotte de la Manche.

Notre chevalier fit de nouveaux remercîments à la duchesse, et dès qu'il eut soupé, il se retira dans sa chambre, sans vouloir souffrir que personne y pénétrât, tant il craignait de porter atteinte à la fidélité promise à Dulcinée. Il ferma donc la porte sur lui, et à la lueur de deux bougies, il commença à se déshabiller. Mais en se déchaussant, ô disgrâce indigne d'un tel personnage! il fit partir, non des soupirs, ni rien autre chose qui fût contraire à ses habitudes de propreté et d'extrême courtoisie, mais environ deux douzaines de mailles à un de ses bas, lequel demeura percé à claire-voie comme une jalousie. Le bon seigneur en fut contristé jusqu'au fond de l'âme, et il aurait volontiers donné une once d'argent pour quelques fils de soie verte, je dis de soie verte car ses bas étaient de cette couleur.

En cet endroit, Ben-Engeli interrompt son récit pour s'écrier: O pauvreté! pauvreté! je ne sais quel motif a pu pousser le grand poëte de Cordoue[113] à t'appeler saint présent dont on ne connaît pas le prix. Pour moi, quoique More, je sais, par mes rapports avec les chrétiens, que la sainteté consiste dans la charité, l'humilité, la foi, l'obéissance et la pauvreté. Malgré tout, celui-là doit être élu de Dieu, qui se félicite d'être pauvre, à moins que ce ne soit de cette pauvreté dont saint Paul a dit: Possédez toutes choses, comme si vous ne les possédiez pas. Par là, il entendait l'absolu détachement des biens de ce monde. Mais toi, seconde pauvreté, qui es celle dont je parle ici, pourquoi t'attaquer de préférence aux hidalgos? pourquoi les forces-tu à rapiécer leurs chausses, et à porter à leurs pourpoints des boutons, les uns de soie, les autres de crin ou de verre? Pourquoi es-tu cause que leurs collets, presque toujours sales et chiffonnés, sont ouverts autrement qu'au moule (ce qui prouve combien est ancien l'usage de l'amidon et des collets ouverts)? Malheureux, continue Ben-Engeli, malheureux l'hidalgo qui met son honneur au régime, fait maigre chère à huis clos, puis sort de chez lui armé d'un cure-dent hypocrite, sans avoir rien mangé qui l'oblige à se nettoyer la bouche. Oui, malheureux celui dont l'honneur ombrageux s'imagine qu'on aperçoit d'une lieue le rapiéçage de son soulier, la crasse de son chapeau, la corde du drap de son manteau et le vide de son estomac.

Toutes ces réflexions vinrent à l'esprit de don Quichotte, à propos de la rupture de ses mailles; mais il se consola en voyant que Sancho lui avait laissé des bottes de voyage qu'il résolut de mettre le lendemain. Finalement il se coucha pensif et chagrin. Puis ayant éteint la lumière, il voulut s'endormir, mais il n'en put venir à bout: l'absence de Sancho et l'extrême chaleur l'en empêchaient. Il se leva donc et se promena quelque temps dans sa chambre; ne trouvant pas encore assez de fraîcheur, il ouvrit une fenêtre grillée qui donnait sur un jardin. Tout aussitôt il entendit des voix de femmes, dont l'une disait à l'autre, en poussant un grand soupir: N'exige pas que je chante, ô Émerancie! Tu le sais, depuis que cet étranger est entré dans ce château, depuis que mes regards se sont attachés sur lui, j'ai moins envie de chanter que de verser des larmes. D'ailleurs, madame a le sommeil léger, et, pour tous les trésors du monde, je ne voudrais pas qu'elle nous surprît; mais quand elle dormirait, à quoi servirait mon chant, si ce nouvel Énée, auteur de ma souffrance, dort d'un paisible sommeil, et ignore le sujet de mes plaintes?

Bannis cette inquiétude, chère Altisidore, répondit une autre voix: tout dort dans le château, excepté l'objet de tes désirs, car si je ne me trompe, je viens d'entendre ouvrir sa fenêtre. Ne crains donc point de chanter, pauvre blessée, chante à voix basse, et si la duchesse nous entend, la chaleur qu'il fait nous servira d'excuse.

Ce n'est pas là ce qui me retient, repartit Altisidore: je ne voudrais pas que mon chant découvrit l'état de mon âme, et que ceux qui ignorent la puissance irrésistible de l'amour me prissent pour une créature volage et sans pudeur. Mais advienne que pourra, mieux vaut honte sur le visage que souffrance au cœur. Et prenant son luth, elle se mit à préluder.

En entendant ces paroles et cette musique, notre héros éprouva un ravissement inexprimable, car se rappelant aussitôt ce qu'il avait lu dans ses livres, il s'imagina que c'était quelque femme de la duchesse éprise d'amour pour lui, que la pudeur forçait à cacher sa passion. Après s'être recommandé avec dévotion à sa Dulcinée, et avoir fait en son cœur un ferme propos de ne pas se laisser vaincre, il se décida à écouter; bien plus, afin d'indiquer qu'il était là, il feignit d'éternuer, ce qui réjouit fort les deux donzelles, qui n'avaient qu'un désir, celui d'être entendues de don Quichotte.

Altisidore ayant accordé son luth, chanta cette romance:

Toi qui du soir jusqu'au matin,
Dans ton lit à jambe étendue,
Dors, quand pleine de chagrin
Je fais ici le pied de grue!
Écoute le chant ennuyeux
D'une triste et dolente dame
A qui le feu de tes beaux yeux
A consumé le corps et l'âme.
Sais-tu que par monts et par vaux
Courant après les aventures,
Tu viens nous causer tous les maux
Sans jamais guérir nos blessures?
Dis-moi, courage de lion,
Quel monstre t'a donné la vie?
Es-tu né sous le Scorpion
Ou dans les sables de Libye?
Un serpent t'a-t-il enfanté?
Quelque dragon fut-il ton père?
Une ourse t'a-t-elle allaité,
Ou le sein de quelque panthère?
Dulcinée, comment donc fis-tu
Pour vaincre ce tigre sauvage?
Si j'avais pareille vertu,
Je n'en voudrais pas davantage.
Mon cœur, tu fais bien du chemin!
Arrête un désir téméraire:
Crois-tu que ce héros divin
Ait été formé pour te plaire?
Si tu voulais, mon Adonis,
Avoir pitié de ta captive,
J'ai mille choses de grand prix,
Que je t'offrirais morte ou vive.
Je suis aussi droite qu'un jonc.
Et plus vermeille que l'Aurore;
Mes cheveux, d'une aune de long,
Sont d'argent, et plus beaux encore.
Mes yeux ressemblent au corail,
Aussi bien qu'à l'azur ma bouche,
Et mes dents sont d'un pur émail
Où l'on a mis d'ambre une couche.
Le ciel m'a fait mille autres dons,
Que je tais; mais à ma requête
Prête l'oreille, et je réponds
Qu'Altisidore est ta conquête[114].

Ici s'arrêta le chant de l'amoureuse Altisidore et commença l'effroi du trop courtisé chevalier, qui, poussant un grand soupir, se dit à lui-même: Faut-il que je sois si malheureux qu'il n'y ait pas un cœur de femme que je n'embrase à la première vue? Qu'as-tu donc fait au ciel, sans pareille Dulcinée, pour te voir sans cesse troublée dans la possession de ma constance et de ma foi? Que lui voulez-vous, reines? qu'avez-vous à lui reprocher, impératrices? et vous, jeunes filles, pourquoi la poursuivre ainsi? Laissez-la, laissez-la s'enorgueillir et triompher du destin que lui a fait l'amour, en soumettant mon âme à ses lois. Songez-y bien, troupe amoureuse, je suis de cire molle pour la seule Dulcinée, de marbre et de bronze pour toutes les autres. Dulcinée est la seule belle, la seule chaste, la seule discrète, la seule noble, la seule digne d'être aimée; chez les autres, je ne vois que laideur, sottise, dévergondage et basse origine. C'est pour elle seule que le ciel m'a fait naître. Qu'Altisidore chante ou pleure, qu'elle nourrisse de vains désirs ou meure de désespoir, c'est à Dulcinée que je dois appartenir, en dépit de tous les enchantements du monde.

Là-dessus, don Quichotte ferma brusquement sa fenêtre et alla se jeter sur son lit. Nous l'y laisserons reposer, car ailleurs nous appelle le grand Sancho, qui va débuter dans le gouvernement de son île.


CHAPITRE XLV
COMMENT LE GRAND SANCHO PRIT POSSESSION DE SON ILE ET DE LA MANIÈRE DONT IL GOUVERNA

O toi qui parcours incessamment l'un et l'autre hémisphère, flambeau du beau monde, œil du ciel, aimable auteur du balancement des cruches à rafraîchir[115]; Phœbus par ici, Tymbrius par là, archer d'un côté, médecin de l'autre, père de la poésie, inventeur de la musique; toi qui tous les jours te lèves et ne te couches jamais, c'est à toi que je m'adresse, ô Soleil! avec l'aide de qui l'homme engendre l'homme, afin que tu illumines l'obscurité de mon esprit, et que tu me donnes la force de raconter de point en point le gouvernement du grand Sancho Panza; car sans toi je me sens troublé, faible, abattu.

Or donc, notre gouverneur, avec tout son cortége, arriva bientôt dans un bourg d'environ mille habitants, qui était un des meilleurs de la dépendance du duc. On lui dit que c'était l'île Barataria, soit que le bourg s'appelât Baratorio, soit pour exprimer combien peu lui en coûtait le gouvernement, barato, signifiant bon marché. Sitôt qu'il fut arrivé aux portes du bourg, qui était entouré de bonnes murailles, les notables sortirent à sa rencontre, on sonna les cloches, et au milieu de l'allégresse générale on le conduisit en grande pompe à la cathédrale; puis, après avoir rendu grâces à Dieu, on lui présenta les clefs, et on l'installa comme gouverneur perpétuel de l'île Barataria. Le costume, la barbe, la taille épaisse et raccourcie du nouveau gouverneur surprirent tout le monde, ceux qui n'étaient pas dans la confidence, comme ceux qui avaient le mot de l'énigme. Bref, au sortir de l'église, on le mena dans la salle d'audience, et quand il se fut assis comme juge souverain, le majordome du duc lui dit: Seigneur gouverneur, c'est une ancienne coutume dans cette île que celui qui vient en prendre possession soit tenu, pour mettre en lumière la solidité de son jugement, de résoudre une question difficile, afin que, par sa réponse, le peuple sache s'il a lieu de se réjouir ou de s'attrister de sa venue.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

La romance de l'amoureuse Altisidore (p. 487).

Pendant que le majordome parlait, Sancho regardait avec attention plusieurs grandes lettres tracées sur le mur; mais comme il ne savait pas lire, il demanda ce que signifiaient ces peintures.

On lui répondit: Seigneur, elles marquent le jour où vous êtes entré en fonction, et voici en quels termes: Aujourd'hui, tel jour et tel an, le seigneur don Sancho Panza a pris possession de cette île; puisse-t-il en jouir longues années!

Et qui appelle-t-on don Sancho Panza? demanda le gouverneur.

Votre Seigneurie, répondit le majordome; jamais aucun Panza n'a occupé la place où vous êtes.

Eh bien, sachez, mon ami, reprit Sancho, que je ne porte point le don; que jamais personne de ma famille ne l'a porté; je m'appelle Sancho Panza tout court; Panza s'appelait mon aïeul, et tous mes aïeux se sont appelés Panza sans don ni seigneurie. Au reste, Dieu m'entend; et si ce gouvernement dure seulement quatre jours, je prétends dissiper tous ces DON comme autant de moustiques importuns. Maintenant, qu'on me fasse telle question qu'on voudra, et je répondrai du mieux que je pourrai, sans m'inquiéter que le peuple s'afflige ou qu'il se réjouisse de ma venue.

Au même instant, on vit entrer dans la salle deux hommes, l'un vêtu en paysan, et l'autre qu'aux ciseaux qu'il tenait à la main on reconnut pour un tailleur: Seigneur gouverneur, dit le dernier, ce paysan et moi nous sommes devant Votre Grâce pour le fait que voici: cet homme est venu il y a peu de jours à ma boutique (car, sauf votre respect et celui de la compagnie, je suis maître tailleur juré), et, me mettant un coupon de drap entre les mains, il me dit: Seigneur, y a-t-il là assez d'étoffe pour faire un chaperon? Je mesurai l'étoffe, et lui répondis qu'elle suffisait amplement. Fondé sur sa propre malice, et sur la mauvaise opinion qu'en général on a des tailleurs, il s'imagina sans doute que j'avais envie de lui voler une partie de son drap, et il me dit de bien regarder s'il n'y avait pas de quoi faire deux chaperons. Je devinai sa pensée, et je lui répondis que oui; mais lui, toujours poursuivant sa méchante intention, me demanda si l'on ne pourrait pas en faire davantage; je répondis affirmativement, et il fut convenu entre nous que je lui en livrerais cinq; maintenant que la besogne est achevée, il me refuse mon salaire et veut me faire payer son drap, ou que je le lui rende.

Tout cela est-il vrai? demanda Sancho au paysan.

Oui, seigneur, répondit celui-ci; mais ordonnez, je vous prie, qu'il montre les chaperons qu'il m'a faits.

Les voici, repartit le tailleur, qui, tirant la main de dessous son manteau, montra au bout de ses cinq doigts cinq petits chaperons, en disant: Voici les chaperons que cet homme m'a demandés, et sur mon Dieu et ma conscience, si je n'y ai employé toute l'étoffe, je m'en rapporte à l'examen des experts!

Tout le monde se mit à rire en voyant ce nombre de chaperons. Quant à Sancho, il resta quelque temps à rêver: Ce procès-là, dit-il, ne me semble pas demander un long examen, voici donc ma sentence: Le paysan perdra son drap, et le tailleur sa façon; que les chaperons soient livrés aux prisonniers, et qu'il ne soit plus question de cette affaire.

On fit ce que venait d'ordonner le gouverneur, devant lequel parurent ensuite deux vieillards, dont l'un avait pour bâton une tige de roseau; celui qui était sans bâton dit à Sancho: Seigneur, il y a quelque temps je prêtai à cet homme dix écus d'or pour lui faire plaisir et lui rendre service, à condition qu'il me les remettrait dès que je lui en ferais la demande. Depuis lors bien des jours se sont passés sans que je lui aie rien réclamé, mais quand j'ai vu qu'il ne songeait point à s'acquitter, je lui ai redemandé plusieurs fois mon argent; et maintenant non-seulement il ne veut pas me payer, mais il nie la dette, disant que je ne lui ai rien prêté, ou que si je lui ai fait un prêt, il me l'a rendu. Comme je n'ai point de témoins de mon côté, ni lui du sien, je prie Votre Grâce de lui déférer le serment; alors s'il jure qu'il m'a rendu mon argent, je le tiens quitte.

Qu'avez-vous à répondre à cela, bonhomme? dit Sancho.

Seigneur, répondit le vieillard au bâton, je confesse qu'il m'a prêté dix écus; et puisqu'il s'en rapporte à mon serment, je suis prêt à jurer que je les lui ai bien et loyalement restitués.

Le gouverneur lui ordonna de lever la main; alors le vieillard passant son bâton à son adversaire, comme s'il en eût été embarrassé, étendit la main sur la croix, suivant la coutume d'Espagne, et dit: J'avoue avoir reçu des mains de cet homme les dix écus d'or, mais je jure que je les lui ai remis, et c'est faute d'y avoir pris garde qu'il me les réclame une seconde fois.

Là-dessus, le créancier répliqua que puisque son débiteur jurait, il fallait qu'il dît la vérité, le sachant homme de bien et bon chrétien, et que dorénavant il ne lui réclamerait plus rien. Le débiteur s'inclina, reprit son bâton, et sortit de l'audience.

Sancho, considérant la résignation du demandeur, tandis que l'autre s'en allait sans plus de façon, pencha la tête sur sa poitrine, puis tout d'un coup, se mordant le bout du doigt, il fit rappeler le vieillard qui déjà avait disparu. Au bout de quelque temps on le ramena.

Donnez-moi votre bâton, brave homme, lui dit Sancho.

Le voilà, seigneur, répondit le vieillard.

Sancho le prit, et le tendant à l'autre vieillard: Allez avec Dieu, lui dit-il, vous êtes payé maintenant.

Qui! moi! seigneur, répondit celui-ci; est-ce que ce roseau vaut dix écus d'or?

Oui, oui, répliqua le gouverneur, il les vaut, ou je suis le plus grand sot du monde, et on verra tout à l'heure si je m'entends en fait de gouvernement. Qu'on rompe le bâton, ajouta-t-il.

Le bâton fut rompu, et dans l'intérieur on trouva dix écus d'or. Tous les assistants demeurèrent émerveillés et il n'y en eut pas un seul qui ne regardât le seigneur gouverneur comme un nouveau Salomon. On lui demanda d'où il avait conjecturé que les écus d'or étaient dans le bâton: C'est, répondit-il, parce que j'ai vu que celui qui le portait l'avait mis sans nécessité entre les mains de sa partie adverse, pendant qu'il jurait, et qu'il l'avait repris aussitôt après, ce qui m'a donné à penser qu'il n'aurait pas juré si affirmativement sans être sûr de son fait. De là, ajouta-t-il, on peut tirer cette conclusion: que ceux qui sont appelés à gouverner encore qu'ils soient simples, Dieu quelquefois leur fait la grâce de les diriger dans leurs jugements.

Finalement les vieillards se retirèrent, l'un remboursé, l'autre confus, et les spectateurs restèrent dans l'admiration. Celui qui avait charge d'enregistrer les faits et gestes de Sancho ne savait plus, après cela, s'il devait le tenir pour fou ou pour sage.

Cette affaire terminée, une femme entra dans l'audience, traînant à deux mains un homme vêtu en riche éleveur de bétail. Justice! s'écriait-elle, justice, seigneur gouverneur; si on ne me la fait sur la terre, j'irai la chercher dans le ciel. Ce manant m'a surprise seule au milieu des champs, et s'est servi de mon corps comme d'une guenille; ah! malheureuse que je suis! il m'a dérobé ce que j'avais défendu pendant vingt-cinq ans contre Mores et chrétiens, nationaux et étrangers. C'était bien la peine de me conserver jusqu'à ce jour intacte comme la salamandre dans le feu, pour que ce malotru vînt mettre sur moi ses sales mains.

Reste à vérifier, dit Sancho, si ce galant a les mains sales ou non; puis se tournant vers le paysan, il lui demanda ce qu'il avait à répondre à la plainte de cette femme.

Seigneur, répondit l'homme tout ému, je suis un pauvre berger, éleveur de bêtes à soies. Ce matin comme je sortais de ce bourg où j'étais venu, sauf votre respect, vendre quatre cochons, que j'ai même donnés à bon marché, afin de pouvoir payer la taille, j'ai rencontré cette duègne sur mon chemin. Le diable, qui se fourre partout, nous a fait folâtrer ensemble; je n'ai point fait le difficile, ni elle la renchérie; mais du reste, seigneur, je lui ai bien payé ce qui lui était dû. Cependant cette enragée m'a traîné jusqu'ici, prétendant que je lui ai fait violence; mais elle ment par le serment que j'en fais et que je suis prêt à faire. Voilà toute la vérité, sans qu'il y manque un fil.

Avez-vous de l'argent sur vous, mon ami? demanda le gouverneur.

Seigneur, j'ai environ vingt ducats dans le fond d'une bourse en cuir, répondit le paysan.

Donnez telle qu'elle est votre bourse à la plaignante, répliqua le gouverneur.

Le pauvre diable obéit tout tremblant, la femme prit la bourse, après s'être bien assurée toutefois que c'était de la monnaie d'argent qu'elle contenait; et priant Dieu pour la vie et la santé du seigneur gouverneur, qui prenait ainsi la défense des pauvres orphelines, elle sortit toute joyeuse de l'audience.

Elle était à peine dehors que Sancho dit au berger, dont le cœur et les yeux s'en allaient après la bourse: Mon ami, courez après cette femme, reprenez-lui votre bourse de gré ou de force, et revenez tous deux ici.

Notre homme n'était ni sot ni sourd; il partit comme un éclair pour exécuter les ordres du gouverneur, et pendant que les spectateurs étaient en suspens, attendant la fin de l'affaire, le berger et la femme revinrent cramponnés l'un à l'autre, elle sa jupe retroussée tenant la bourse entre ses jambes, lui faisant tous ses efforts pour la reprendre; mais il n'y avait pas moyen, tant cette femme la défendait bien. Justice, criait-elle de toute sa force, justice! Voyez, seigneur, voyez l'effronterie de ce vaurien, qui, au milieu de la rue et devant tout le monde, veut me reprendre la bourse que Votre Grâce m'a fait donner.

Et vous l'a-t-il ôtée? demanda Sancho.

Otée! répliqua-t-elle, oh! il m'arracherait plutôt la vie; je ne suis pas si sotte, il faudrait me jeter d'autres chats à la gorge, que ce nigaud répugnant. Ni marteau, ni tenaille, ni ciseau, ni maillet, ne me feraient lâcher prise; on m'arracherait plutôt l'âme du milieu des chairs.

Je confesse que je suis rendu, dit le paysan, et qu'elle est plus forte que moi; et il la laissa aller.

Donnez cette bourse, chaste et vaillante héroïne, dit le gouverneur. La femme la donna aussitôt, et Sancho l'ayant prise la rendit au laboureur, en disant à la plaignante: Ma sœur, si vous vous étiez défendue ce matin avec autant de force et de courage que vous venez de défendre cette bourse, dix hommes réunis n'auraient jamais été capables de vous violenter. Allons, tirez au large, dévergondée, enjôleuse, et de vos jours n'approchez de cette île ni de six lieues à la ronde, sous peine de deux cents coups de fouet.

La femme s'en fut tête baissée et maugréant. Mon ami, dit le gouverneur au paysan, allez-vous-en avec votre argent; et si vous ne voulez le perdre, abstenez-vous à l'avenir de folâtrer avec personne.

Le bonhomme remercia comme il put et sortit, laissant chacun stupéfait de la sagesse du nouveau gouverneur. Tous ces détails, recueillis par son historiographe, furent aussitôt envoyés au duc, qui les attendait avec impatience.

Mais laissons ici le bon Sancho, et retournons à son maître, encore tout agité des plaintes d'Altisidore.


CHAPITRE XLVI
DE L'ÉPOUVANTABLE CHARIVARI QUE REÇUT DON QUICHOTTE PENDANT QU'IL RÊVAIT A L'AMOUR D'ALTISIDORE

Nous avons laissé le grand don Quichotte livré aux préoccupations qu'avait fait naître dans son âme la sérénade de l'amoureuse Altisidore; ces préoccupations le suivirent au lit comme autant de puces, et la déconfiture de ses bas se joignant aux pensées tumultueuses qui l'agitaient, il lui fut impossible de prendre un seul instant de repos. Mais le temps est léger, rien ne l'arrête dans sa course, et comme il court à cheval sur les heures, bientôt arriva celle du matin. A la pointe du jour, notre vigilant chevalier sauta à bas du lit, revêtit son pourpoint de chamois et chaussa ses bottes de voyage; il jeta sur son épaule son manteau d'écarlate, mit sur sa tête une toque de velours vert, garnie de passements d'argent, sans oublier sa bonne épée et son large baudrier de buffle, puis tenant à la main son rosaire, qu'il portait toujours avec lui, il s'avança gravement vers la salle, où le duc et la duchesse, déjà levés, semblaient s'être rendus pour l'attendre.