Contez-moi le sujet de votre plainte, dit Sancho, je suis le gouverneur (p. 508).

Pourquoi donc fuyais-tu, jeune homme? demanda Sancho.

Seigneur, répondit le garçon, je fuyais pour éviter toutes ces questions que font les gens de justice.

Fort bien; quel est ton métier?

Tisserand, avec la permission de Votre Grâce.

Et qu'est-ce que tu tisses?

Des fers de lance.

Ah! ah! repartit Sancho, tu fais le plaisant, j'en suis bien aise. Et où allais-tu, à l'heure qu'il est?

Prendre l'air, répondit-il.

Et où prend-on l'air dans cette île? demanda Sancho.

Là où il souffle, seigneur, répondit le jeune homme.

C'est très-bien répondre, dit le gouverneur, et je vois que tu en sais long. Eh bien, mon ami, imagine-toi que c'est moi qui suis l'air, que je te souffle en poupe, et que je te pousse à la prison: holà, qu'on l'y mène à l'instant! Je saurai bien empêcher que tu dormes cette nuit en plein air.

Pardieu, seigneur, reprit-il, vous me ferez dormir en prison, tout comme je serai roi.

Et pourquoi donc ne te ferais-je pas dormir en prison, insolent? repartit Sancho; est-ce que je n'ai pas le pouvoir de t'y faire conduire, et de t'en tirer quand il me plaira.

Ma foi, vous auriez cent fois plus de pouvoir, que vous ne m'y feriez point dormir, répondit le jeune homme.

Comment, non! répliqua Sancho; qu'on le mène en prison sur-le-champ, afin qu'il apprenne à ses dépens si je suis le maître ou non; et si le geôlier le laisse échapper, je le condamne d'avance à deux mille ducats d'amende.

Plaisanterie que tout cela! Je défie tous les habitants de la terre de me faire dormir cette nuit en prison.

Es-tu le diable en personne, ou possèdes-tu quelque esprit familier pour t'ôter les menottes qu'on va te mettre? demanda Sancho avec colère.

Un instant, seigneur gouverneur, répondit le jeune homme d'un air dégagé; soyons raisonnable, et venons au fait. Je suppose que Votre Seigneurie m'envoie en prison, qu'on me mette au fond d'un cachot, les fers aux pieds et aux mains, et qu'on me garde à vue: eh bien, si je ne veux pas dormir, et si je veux passer la nuit les yeux ouverts, tout votre pouvoir serait-il capable de me contraindre à les fermer.

Il a raison, observa le secrétaire.

De sorte, dit Sancho, que tu ne dormiras pas, uniquement pour suivre ta fantaisie, et non pour contrevenir à ma volonté?

Assurément, seigneur, répondit le jeune homme; je n'en ai pas même la pensée.

A la bonne heure, va dormir chez toi, je ne prétends pas l'empêcher; mais, à l'avenir, je te conseille de ne pas plaisanter avec la justice, car tu pourrais tomber entre les mains d'un juge qui n'entendrait pas raillerie et te donnerait sur les doigts.

Le jeune homme s'en fut, et le gouverneur continua la ronde.

A quelques pas de là, deux archers survinrent avec un nouveau prisonnier: Seigneur, dit l'un d'eux, celui que nous vous amenons n'est point un homme, c'est une femme, et même fort aimable, qui a pris ce travestissement.

On approcha deux lanternes, à la lumière desquelles on reconnut que c'était une fille d'environ quinze à seize ans. Ses cheveux étaient ramassés dans une résille de fils d'or et de soie verte; elle portait un vêtement de brocart d'or à fond vert; ses bas de soie étaient incarnats, ses jarretières de taffetas blanc, bordées de franges d'or avec des perles, ses souliers étaient blancs comme ceux des hommes; elle n'avait point d'épée, mais seulement un riche poignard, et aux doigts plusieurs bagues d'un grand prix. En un mot, sa beauté surprit tout le monde, mais aucun des assistants ne put la reconnaître; ceux mêmes qui étaient dans le secret des tours qu'on voulait jouer à Sancho, non moins étonnés que les autres, attendaient la fin de l'aventure.

Émerveillé de la beauté de cette jeune fille, Sancho lui demanda qui elle était, où elle allait, et pourquoi on la rencontrait sous ce déguisement.

Seigneur, répondit-elle en rougissant, je ne saurais dire devant tant de monde une chose qu'il m'importe de cacher; je puis seulement vous assurer que je ne suis point un malfaiteur, mais une infortunée à qui la violence d'un sentiment jaloux a fait oublier les règles de la bienséance.

Le majordome, qui l'avait entendue, dit à Sancho: Seigneur gouverneur, ordonnez à vos gens de s'éloigner, afin que cette dame puisse parler en toute liberté.

Lorsqu'ils se furent retirés sur l'ordre du gouverneur, avec qui il ne demeura que le majordome, le maître d'hôtel et le secrétaire, la jeune fille parla ainsi: Seigneur, je suis la fille de Pedro Perez Mazorca, fermier des laines de ce pays, lequel a l'habitude de venir souvent chez mon père.

Cela n'a pas de sens, madame! interrompit le majordome; je connais fort bien Pedro Perez, et je sais qu'il n'a pas d'enfants; d'ailleurs, après avoir dit que vous êtes sa fille, vous ajoutez qu'il va souvent chez votre père: cela ne se comprend pas.

J'en avais déjà fait la remarque, dit Sancho.

Seigneurs, je vous demande pardon, continua la jeune fille, je suis si troublée que je ne sais ce que je dis; la vérité est que je suis la fille de don Diego de la Lana.

Je connais très-bien don Diego de la Lana, dit le majordome. Don Diego est un gentilhomme fort riche, qui a un fils et une fille; mais depuis qu'il est veuf, personne ne peut se vanter d'avoir vu le visage de sa fille; il la tient si resserrée qu'il la cache au soleil lui-même, mais malgré toutes ses précautions on sait qu'elle est d'une remarquable beauté.

Vous dites vrai, seigneur, répliqua-t-elle, et cette fille c'est moi. Quant à cette beauté dont vous parlez, vous pouvez en juger maintenant que vous m'avez vue.

A ces mots, elle se mit à sangloter, et le secrétaire dit à l'oreille du majordome: il faut qu'il soit arrivé quelque chose d'extraordinaire à cette jeune fille, puisque bien née comme elle l'est, on la rencontre à pareille heure hors de sa maison.

Il n'en faut pas douter, répondit celui-ci, et ses larmes en font foi.

Sancho la consola du mieux qu'il put, la conjurant d'avouer, sans nulle crainte, ce qui lui était arrivé, et lui promettant de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour lui rendre service.

Seigneurs, répondit-elle, depuis dix ans que ma mère est morte, mon père m'a tenu renfermée, et pendant tout ce temps je n'ai vu d'homme que mon père, un frère que j'ai, et Pedro Perez, le fermier que tout à l'heure j'ai dit être mon père afin de ne pas nommer le mien. Cette solitude si resserrée, la défense de sortir de la maison, même pour aller à l'église, car chez nous on dit la messe dans un riche oratoire, me donnaient beaucoup de chagrin, et je mourais d'ennui de voir le monde, ou pour le moins le lieu où je suis née, ne croyant pas qu'il y eût rien de coupable à cela. Quand j'entendais parler de courses de taureaux, de jeux de bagues, de comédies, je demandais à mon frère, qui est d'un an plus jeune que moi, ce que c'était, et il me l'expliquait de son mieux, ce qui redoubla l'envie que j'avais de les voir; enfin, pour abréger le récit de ma faute, je suppliai mon frère, et plût à Dieu que je ne lui eusse jamais rien demandé de semblable!... Ici, la pauvre enfant se mettant à pleurer de plus belle, excita une grande compassion chez tous ceux qui l'écoutaient.

Jusqu'ici il n'y a point lieu de s'affliger, dit le majordome; rassurez-vous, madame, et continuez; vos paroles et vos larmes nous tiennent en suspens.

Je n'ai rien à dire de plus, répondit-elle; mais j'ai beaucoup à pleurer mon imprudence et ma curiosité.

Les charmes de la jeune fille avaient impressionné le maître d'hôtel; il approcha de nouveau sa lanterne pour la regarder, et il lui sembla que ce n'étaient point des larmes qui coulaient de ses yeux, mais plutôt des gouttes de rosée; il en vint même à les élever au rang de perles orientales. Aussi désirait-il avec ardeur que le malheur de cette belle enfant ne fût pas aussi grand que le témoignaient ses soupirs et ses pleurs. Quant au gouverneur, il se désespérait de ces retards et de ces interruptions, et il la pria d'achever son récit, disant qu'il se faisait tard et qu'il avait encore une grande partie de la ville à parcourir pour terminer sa ronde.

Alors, d'une voix entrecoupée par de nouveaux sanglots, la jeune fille poursuivit: Ma disgrâce vient d'avoir, pendant que mon père dormait, demandé à mon frère de me prêter un de ses habillements, afin d'aller ensemble nous promener par la ville. Importuné de mes prières, il m'a donné ses vêtements, et il a pris le mien, qui lui sied à ravir, car sous ce costume il ressemble à une jolie fille. Il y a environ une heure que nous sommes sortis de la maison, poussés par notre imprudente curiosité; nous avions fait le tour du pays, quand tout à coup, en revenant, nous avons vu s'avancer vers nous une nombreuse troupe de gens. Mon frère me dit: Voici sans doute les archers; tâche de me suivre, et fuyons au plus vite; si on nous reconnaît, nous sommes perdus. Aussitôt il s'est mis à courir, mais avec tant de vitesse qu'on eût dit qu'il volait; pour moi, je suis bientôt tombée de peur; alors survint cet homme qui m'a amenée ici, où j'ai honte de paraître une fille fantasque et dévergondée aux yeux de tant de monde.

Ne vous est-il arrivé que cela? demanda Sancho; ce n'est donc point la jalousie, comme vous le disiez d'abord, qui vous a fait quitter votre maison?

Il ne m'est rien arrivé que cela, Dieu merci, et en sortant mon seul dessein était de voir la ville, ou tout ou moins les rues de ce pays que je ne connaissais pas encore.

Ce qu'avait dit la jeune fille fut confirmé par son frère, qu'un des archers ramenait après l'avoir rattrapé à grand'peine. Il portait une jupe de femme, avec un mantelet de damas bleu bordé d'une riche dentelle; sa tête était nue et sans autre ornement que ses propres cheveux, qui semblaient autant d'anneaux d'or, tant ils étaient blonds et bouclés. Le gouverneur, le majordome et le maître d'hôtel s'écartèrent un peu du reste de la troupe, et ayant demandé au jeune garçon, sans que sa sœur l'entendît, pourquoi il était en cet équipage, il répéta tout ce qu'avait déjà raconté celle-ci, et avec la même naïveté et le même embarras: ce dont eut beaucoup de joie le maître d'hôtel, que tout cela intéressait vivement.

Voilà, il faut l'avouer, un terrible enfantillage! dit le gouverneur; et il ne fallait pas tant de soupirs et tant de larmes pour en faire le récit: était-il si difficile de dire: Nous sommes un tel et une telle, sortis de chez nos parents pour nous promener, sans autre dessein que la curiosité? Le conte eût été fini, et vous vous seriez épargné toutes ces pleurnicheries.

Vous avez raison, seigneur, répondit la jeune fille, mais mon trouble a été si grand que je n'ai pas eu la force de retenir mes larmes.

Il n'y a rien de perdu, dit Sancho; allons, venez avec nous: nous allons vous reconduire chez votre père, qui peut-être ne s'est pas aperçu de votre absence. Mais une autre fois n'ayez pas tant d'envie de voir le monde; à fille de renom, dit le proverbe, la jambe cassée et la maison; poule et femme se perdent pour trop vouloir trotter; car celle qui a envie de voir a aussi envie d'être vue.

Nos deux étourdis remercièrent le gouverneur de sa bonté; et l'on prit le chemin de la maison de don Diego de la Lana, qui n'était pas éloignée. En arrivant, le jeune homme jeta un petit caillou contre la fenêtre, aussitôt une servante vint ouvrir la porte; le frère et la sœur entrèrent. Le seigneur gouverneur et sa troupe continuèrent la ronde, s'entretenant de la gentillesse de ces pauvres enfants, et de l'envie qu'ils avaient eue de courir le monde de nuit, sans sortir de leur village.

Pendant le peu de temps qu'il avait vu cette jeune fille, le maître d'hôtel en était devenu si amoureux, qu'il résolut de la demander à son père dès le lendemain, ne doutant point qu'on ne lui accordât, puisqu'il était attaché à la personne du duc. De son côté, Sancho eut aussi quelque désir de marier le jeune homme à sa petite Sanchette, se réservant d'effectuer son dessein quand le temps serait venu, et persuadé qu'il n'y avait point de parti au-dessus de la fille du gouverneur. Ainsi finit cette ronde de nuit, et, deux jours après, le gouvernement, avec la chute duquel s'écroulèrent tous les projets de Sancho, comme on le verra plus loin.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

On reconnut que c'était une fille d'environ quinze à seize ans (p. 510).

CHAPITRE L
DES ENCHANTEURS QUI FOUETTÈRENT LA SENORA RODRIGUEZ ET QUI ÉGRATIGNÈRENT DON QUICHOTTE.

Cid Hamet, le ponctuel chroniqueur des moindres faits de cette véridique histoire, dit qu'au moment où la señora Rodriguez se leva pour aller trouver don Quichotte, une autre duègne, qui était couchée près d'elle s'en aperçut; et comme toutes les duègnes sont curieuses, celle-ci suivit sa compagne à pas de loup. L'ayant vue entrer dans la chambre de notre chevalier, elle ne manqua pas, suivant la louable coutume qu'ont aussi les duègnes d'être bavardes et rapporteuses, de courir en instruire la duchesse. Aussitôt, afin d'approfondir ce mystère, la duchesse prit avec elle Altisidore, et toutes deux allèrent se poster près de la porte pour écouter. Comme la señora Rodriguez parlait haut, elles ne perdirent pas un seul mot de la conversation; aussi, quand la duchesse entendit dévoiler le secret de ses fontaines, elle ne put se contenir; Altisidore encore moins. Elles enfoncèrent la porte, criblèrent de coups d'ongles notre héros et fustigèrent la señora comme nous l'avons déjà dit; tant les outrages qui s'adressent à la beauté des femmes allument dans leur cœur le désir de la vengeance. La duchesse alla raconter le tout au duc qui s'en amusa beaucoup; puis pour continuer à se divertir de leur hôte, la duchesse dépêcha un jeune page (celui-là même qui avait fait le personnage de Dulcinée dans la cérémonie du désenchantement) chargé de remettre à Thérèse Panza une lettre de son mari et une autre lettre de sa propre main, avec un grand collier de corail.

Or, dit l'histoire, ce page était fort égrillard; aussi, charmé de complaire à ses maîtres, il partit de grand matin pour le village de Sancho. Un peu avant d'y arriver, il trouva quantité de femmes qui lavaient dans un ruisseau. Il les aborda en les priant de lui indiquer une personne du village qui avait nom Thérèse Panza, et qui était femme d'un certain Sancho Panza, écuyer d'un chevalier qu'on appelait don Quichotte de la Manche.

A cette question, une jeune fille qui lavait avec les autres se leva, en disant: Cette Thérèse Panza, c'est ma mère; ce Sancho, c'est mon seigneur père, et ce chevalier c'est notre maître.

Eh bien, mademoiselle, reprit le page, venez avec moi, et conduisez-moi vers votre mère, car je lui apporte une lettre et un présent de ce seigneur votre père.

Volontiers, répondit la jeune fille, qui paraissait avoir quinze ans; puis laissant son linge, et sans prendre le temps de se chausser, tant elle avait hâte, elle se mit à courir en gambadant devant le page: Venez, seigneur, venez, disait-elle, notre maison n'est pas loin d'ici, et ma mère y est en ce moment bien en peine, car il y a bien longtemps qu'elle n'a reçu des nouvelles de mon seigneur père.

Eh bien, repartit le page, je lui en apporte de si bonnes qu'elle aura sujet d'en rendre grâces à Dieu.

Enfin, la petite Sanchette, courant, sautant, et gambadant, arriva à la maison; et de si loin qu'elle crut pouvoir être entendue: Venez! ma mère, s'écria-t-elle, venez vite! voici un seigneur qui apporte une lettre de mon père et d'autres choses qui vous réjouiront.

Aux cris de sa fille, parut Thérèse Panza, sa quenouille à la main, vêtue d'un jupon de serge brune, mais si court qu'il ne descendait pas à la moitié des jambes; elle n'était pas très-vieille, bien qu'elle eût dépassé la quarantaine, mais forte, droite, nerveuse et hâlée. Qu'est-ce donc, Sanchette? dit-elle à sa fille; quel est ce seigneur?

C'est le très-humble serviteur de madame dona Thérésa Panza, répondit le page. En même temps il mit pied à terre, et fléchissant le genou devant elle, il ajouta: Que Votre Grâce veuille bien me permettre de baiser sa main, très-honorée dame, en qualité de propre et légitime épouse du seigneur Sancho Panza, gouverneur souverain de l'île Barataria.

Levez-vous, seigneur, reprit Thérèse, je ne suis point une dame, mais une pauvre paysanne, fille de bûcheron, femme d'un écuyer errant, et non d'un gouverneur.

Votre Seigneurie, repartit le page, est la très-digne épouse d'un archiduquissime gouverneur; et pour preuve, lisez cette lettre et recevez ce présent.

Il lui remit la lettre, et lui passa au cou la chaîne de corail, dont les agrafes étaient d'or: Cette lettre, ajouta-t-il, est du seigneur gouverneur, et cette autre, ainsi que la chaîne est de madame la duchesse qui m'envoie auprès de Votre Grâce.

Thérèse et sa fille restèrent pétrifiées. Que je meure, dit la petite, si notre seigneur et maître don Quichotte n'est pas là dedans; il aura donné à mon père le comté qu'il lui avait promis.

Justement, répondit le page, c'est en considération du seigneur don Quichotte que le seigneur Sancho est devenu gouverneur de l'île Barataria, comme vous le verrez par cette lettre.

Lisez-la donc, seigneur, dit Thérèse; je sais filer, mais je ne sais pas lire.

Ni moi non plus, ajouta Sanchette; attendez, j'irai chercher quelqu'un qui la lira, soit le curé, soit le bachelier Samson Carrasco; ils viendront de bon cœur pour apprendre des nouvelles de mon seigneur père.

Il n'est besoin d'aller chercher personne, dit le page; je ne sais point filer, mais je sais lire, et je la lirai bien tout seul.

Comme cette lettre est rapportée plus haut, on ne la répète point ici. Le page ensuite en prit une autre, celle de la duchesse, qui était conçue en ces termes:

«Amie Thérèse, les excellentes qualités de cœur et d'esprit de votre époux Sancho m'ont décidée à prier monseigneur le duc de lui donner le gouvernement d'une île parmi celles qu'il possède. J'apprends qu'il gouverne comme un aigle, ce dont je me réjouis fort, ainsi que le duc mon seigneur, qui s'applaudit chaque jour du choix qu'il a fait; car, vous le savez, ma chère dame, il n'y a rien de si difficile au monde que de trouver un homme capable, et Dieu veuille faire de moi une femme aussi bonne que Sancho est bon gouverneur. Mon page vous remettra une chaîne de corail dont les agrafes sont en or. Je voudrais, ma bonne amie, que ce fût autant de perles orientales; mais enfin qui te donne un os ne veut pas ta mort. Un temps viendra, j'espère, où nous pourrons nous connaître et nous visiter; en attendant, faites mes compliments à la petite Sanchette; dites-lui de ma part qu'elle se tienne prête, et qu'au moment où elle y pensera le moins, je veux la marier à un grand seigneur. On dit ici que vous avez dans votre village une très-belle espèce de gland, envoyez-m'en, je vous prie, deux douzaines; le présent me sera considérable venant de vous. Écrivez-moi longuement de votre santé, de vos occupations, enfin de tout ce qui vous regarde; et si vous avez besoin de quelque chose, faites-moi-le savoir, vous serez servie à bouche que veux-tu. Dieu vous tienne en sa sainte garde!

«Votre bonne amie, qui vous aime bien.

«La Duchesse.

«De cet endroit tel jour.»

Sainte Vierge! s'écria Thérèse, la bonne dame que voilà, et qu'elle est simple et modeste! Dieu fasse qu'on m'enterre avec de pareilles dames, et non avec ces femmes d'hidalgos de notre village, qui, parce qu'elles sont nobles, ne voudraient pas que le vent les touche, vont à l'église avec autant de morgue que si elles étaient des reines, et croiraient se déshonorer si elles regardaient une paysanne en face; tandis que voilà une duchesse qui m'appelle sa bonne amie, et me traite comme si j'étais son égale. Plaise à Dieu que je la voie un jour aussi élevée que le plus haut clocher de la Manche! Quant aux glands doux qu'elle me demande, je lui en enverrai un boisseau, mais de si gros que je veux qu'on vienne les voir d'une lieue. Sanchette aie soin de ce seigneur, et qu'on traite son cheval comme lui-même: va chercher des œufs dans l'étable, coupe une large tranche de lard, enfin traite-le comme un prince: les nouvelles qu'il nous apporte méritent bien qu'on lui fasse faire bonne chère. En attendant, je m'en vais raconter l'heureuse nouvelle à nos voisines, au seigneur curé et à maître Nicolas, qui étaient et qui sont encore si bons amis de ton père.

Soyez tranquille, ma mère, répondit la petite, je me charge de tout. Mais, dites-moi, n'oubliez pas de me donner la moitié de votre collier, car je ne pense pas que madame la duchesse soit si mal apprise que de l'envoyer pour vous seule.

Il sera pour toi tout entier, ma fille, reprit Thérèse; laisse-le-moi porter seulement quelques jours, cela me réjouira le cœur.

Votre cœur se réjouira bien davantage, dit le page, quand je vous ferai voir ce que j'ai dans cette valise: c'est un habillement de drap fin, que le gouverneur n'a porté qu'une seule fois à la chasse, et il l'envoie tout complet à mademoiselle Sanchette.

Qu'il vive mille années, mon bon père! s'écria Sanchette, ainsi que celui qui nous apporte de si bonnes nouvelles, et même deux mille, au besoin.

Thérèse s'en fut aussitôt, le collier au cou et les lettres à la main; et ayant rencontré le curé et Samson Carrasco, elle se mit à sauter en disant: Par ma foi, c'est aujourd'hui qu'il n'y a plus de parents pauvres, nous tenons un gouvernement. Que la plus huppée de ces dames vienne se frotter à moi, elles trouveront à qui parler.

Que voulez-vous dire, Thérèse, demanda le curé; d'où vient cette folie, et quel papier tenez-vous là?

Toute la folie est que voici des lettres de duchesse et de gouverneur, que le collier que je porte a les Ave de fin corail, les Pater noster d'or pur, et que je suis gouverneuse.

Que Dieu vous entende, Thérèse, dit Carrasco; car nous ne vous entendons pas, et nous ne savons ce que vous voulez dire.

Vous l'allez voir à l'instant, repartit Thérèse; lisez seulement.

Le curé lut les lettres à haute voix, et lui et le bachelier restèrent encore plus étonnés qu'auparavant, car ils n'y pouvaient rien comprendre. Carrasco demanda qui les avait apportées.

Venez à la maison, répondit Thérèse, et vous verrez le messager: c'est un jeune garçon beau comme le jour, et il m'apporte en présent bien d'autres choses.

Le curé prit le collier, le considéra trois ou quatre fois, et reconnaissant qu'il était de prix, il ne pouvait revenir de sa surprise. Par l'habit que je porte, s'écria-t-il, je m'y perds: le cadeau n'est pas de médiocre valeur; et voici une duchesse qui envoie demander des glands, comme si c'était chose rare et qu'elle n'en eût jamais vu.

Tout cela est bizarre, dit Carrasco: mais allons trouver le messager, nous apprendrons peut-être ce que cela signifie.

Ils suivirent Thérèse, que la joie avait rendue folle, et en entrant ils virent le page qui criblait de l'avoine pour son cheval, et la petite Sanchette qui coupait du jambon pour faire une omelette. Le messager leur parut de bonne mine et en galant équipage. S'étant salués de part et d'autre, Carrasco lui demanda des nouvelles de don Quichotte et de son écuyer, disant que les lettres qu'ils venaient de lire ne faisaient que les embarrasser, qu'ils ne comprenaient rien au gouvernement de Sancho, et surtout à cette île qu'on lui avait donnée, puisque celles de la Méditerranée appartenaient au roi d'Espagne.

Seigneur, répondit le page, il n'y a cependant rien de plus vrai; le seigneur Sancho est gouverneur, que ce soit d'une île ou d'autre chose, je n'en sais rien: quoi qu'il en soit, c'est une ville de plus de mille habitants. Pour ce qui est des glands que madame la duchesse envoie demander à une paysanne, il ne faut point s'en étonner: elle n'est pas fière, et je l'ai vue plus d'une fois envoyer prier une de ses voisines de lui prêter un peigne. Nos dames, d'Aragon ne sont pas si fières ni si pointilleuses que celles de Castille, et elles traitent les gens avec moins de hauteur.

Pendant cet entretien, la petite Sanchette accourut avec des œufs dans le pan de sa robe, et s'adressant au page: Dites-moi, seigneur, est-ce que mon seigneur père attache ses chausses avec des aiguillettes, depuis qu'il est gouverneur?

Je n'y ai pas fait attention, répondit le page, mais il doit en être ainsi.

Eh bon Dieu, continua Sanchette, que je serais aise de voir mon seigneur père en hauts-de-chausses! je l'ai toujours demandé à Dieu, depuis que je suis au monde.

Venez vite! voici un seigneur qui apporte une lettre de mon père (p. 514).

Si le gouvernement dure seulement deux mois, répondit le page, vous le verrez voyager avec un masque sur le visage.

Le curé et le bachelier s'apercevaient bien qu'on se moquait de la mère et de la fille; mais ils ne savaient que penser du riche collier et de l'habit de chasse que Thérèse leur avait montrés. Cependant ils riaient de bon cœur de la simplicité de Sanchette; et ce fut bien mieux encore lorsque Thérèse vint à dire: Or çà, seigneur licencié, connaissez-vous ici quelqu'un qui aille à Madrid ou à Tolède? Je voudrais faire acheter pour moi un vertugadin à la mode. Car, en vérité, je veux honorer le gouvernement de mon mari en tout ce que je pourrai, et si on me fâche, je m'en irai à la cour, et j'aurai un carrosse comme les autres: une femme dont le mari est gouverneur a bien le droit d'en avoir un.

Plût à Dieu, ma mère, que ce fût aujourd'hui plutôt que demain, ajouta Sanchette, quand même ceux qui me verraient dedans devraient dire: Regardez donc cette péronnelle, cette fille de mangeur d'ail, la voyez-vous se prélasser dans ce carrosse, à côté de madame sa mère! ne dirait-on pas que c'est la papesse Jeanne? Mais qu'ils enragent, je m'en moque, et qu'ils pataugent dans la boue, pourvu que j'aille dans un bon carrosse les pieds chauds. N'ai-je pas raison, ma mère?

Oui, ma fille, répondit Thérèse, et mon bon Sancho me l'a toujours dit, qu'il me ferait un jour comtesse. Le tout est de commencer, et, comme je l'ai ouï dire bien des fois à ton père, qui est autant le père des proverbes que le tien: Si on te donne la vache, mets-lui la corde au cou; si on te donne un gouvernement, empoigne-le; si on te donne un comté, saute dessus; ce qui est bon à prendre, est bon à garder; sinon, fermez l'oreille et ne répondez pas au bonheur qui vient frapper à votre porte.

Je me moque bien, moi, reprit Sanchette, qu'on dise en me voyant prendre des grands airs: Le lévrier s'est joliment refait, depuis qu'il a un collier d'or, il ne connaît plus son compagnon.

En vérité, dit le curé, je crois que toute cette race des Panza est venue au monde avec un sac de proverbes dans le corps; je n'en ai pas vu un seul qui n'en lâche une douzaine à tout propos.

Il est vrai, repartit le page, qu'ils ne coûtent rien au seigneur gouverneur; il en débite à chaque instant, et quoique nombre ne viennent pas fort à propos, cela ne laisse pas de divertir madame la duchesse, ainsi que son époux.

Seigneur, dit Carrasco, parlons sérieusement, je vous prie. Quel est ce gouvernement de Sancho, et quelle est cette duchesse qui écrit à sa femme et lui envoie des présents? Quoique nous voyions les présents et les lettres, nous ne savons qu'en penser, sinon que c'est une de ces choses extraordinaires qui arrivent constamment au seigneur don Quichotte, et qu'il s'imagine toujours avoir lieu par enchantement. Nous sommes même tentés de vous prendre pour un ambassadeur fantastique.

Quant à moi, répondit le page, tout ce que je puis vous dire, c'est que je suis un véritable ambassadeur, qu'on m'a envoyé ici avec ces lettres et ces présents; que le seigneur Sancho Panza est bien effectivement gouverneur, et que le duc, mon maître, lui a donné ce gouvernement où il fait merveilles. Si dans tout cela il y a enchantement, je laisse Vos Grâces en discuter entre elles; pour moi, je ne sais rien autre chose, et j'en jure par la vie de mes père et mère, qui sont en bonne santé et que je chéris tendrement.

Cela peut être ainsi, repartit Carrasco; mais vous me permettrez d'en douter.

Doutez-en si vous voulez, dit le page; je vous ai dit la vérité: sinon, venez avec moi, et vous la verrez de vos propres yeux.

Moi, moi, j'irai, cria Sanchette; prenez-moi sur la croupe de votre bidet, je serai fort aise d'aller voir mon seigneur père.

Les filles des gouverneurs ne doivent point aller ainsi, mais en carrosse ou en litière, et avec un grand nombre de serviteurs, repartit le page.

J'irai sur une bourrique aussi bien assise que dans un coche, reprit Sanchette; vraiment, vous l'avez bien trouvée votre mijaurée.

Tais-toi, petite, dit Thérèse à sa fille, tu ne sais ce que tu dis, et ce seigneur a raison; il y a temps et temps; quand c'était Sancho, c'était la petite Sanchette, et quand c'est le gouverneur, c'est mademoiselle; tâche de ne point l'oublier.

Madame Thérèse a raison, ajouta le page; mais qu'on me donne, je vous prie, un morceau à manger, afin que je m'en aille, car je dois être ce soir de retour.

Seigneur, dit le curé, vous viendrez, s'il vous plaît, faire pénitence avec moi: madame Thérèse a plus de bonne volonté que de moyens pour traiter un homme de votre qualité.

Le page le remercia d'abord, mais finit par se rendre, et le curé fut charmé de pouvoir le questionner à son aise sur don Quichotte et sur Sancho. Le bachelier Carrasco offrit à Thérèse d'écrire ses réponses, mais elle ne voulut point qu'il se mêlât de ses affaires, le sachant très-goguenard; elle s'adressa à un enfant de chœur, qui écrivit deux lettres, l'une pour la duchesse, l'autre pour Sancho, toutes deux sorties de sa propre cervelle, et qui ne sont pas les plus mauvais morceaux de cette histoire.


CHAPITRE LI
SUITE DU GOUVERNEMENT DE SANCHO PANZA.

L'esprit préoccupé des attraits de la jeune fille déguisée, le maître d'hôtel avait passé la nuit sans dormir, tandis que le majordome l'employait, de son côté, à écrire à ses maîtres tout ce que disait et faisait Sancho Panza. Le jour venu, le seigneur gouverneur se leva, et, par ordre du docteur Pedro Rezio, on le fit déjeuner avec un peu de conserves et quelques gorgées d'eau fraîche, mets que Sancho eût troqués de bon cœur contre un quartier de pain bis. Enfin, voyant qu'il fallait en passer par là, il s'y résigna à la grande douleur de son âme et à la grande fatigue de son estomac, le médecin lui affirmant que manger peu avive l'esprit; chose nécessaire aux personnes constituées en dignité et chargées de graves emplois, où l'on a bien moins besoin des forces du corps que de celles de l'intelligence. Avec ces beaux raisonnements, Sancho souffrait la faim, maudissant tout bas le gouvernement et celui qui le lui avait donné.

Cependant il ne laissa pas de tenir audience ce jour-là, et la première affaire qui s'offrit, ce fut une question que lui fit un étranger en présence du majordome et des autres gens de sa suite.

Monseigneur, lui dit cet homme, que Votre Grâce veuille bien m'écouter avec attention, car le cas est grave et passablement difficile. Une large et profonde rivière sépare en deux les terres d'un même seigneur; sur cette rivière il y a un pont, et au bout de ce pont une potence, ainsi qu'une salle d'audience, où d'ordinaire sont quatre juges chargés d'appliquer la loi établie par le propriétaire de la seigneurie. Cette loi est ainsi conçue: «Quiconque voudra traverser ce pont doit d'abord affirmer par serment d'où il vient et où il va: s'il dit la vérité, qu'on le laisse passer; s'il ment, qu'on le pende sans rémission à ce gibet.» Cette loi étant connue de tout le monde, on a l'habitude d'interroger ceux qui se présentent pour passer; on les fait jurer, et s'ils disent vrai, ils passent librement. Or, un jour il arriva qu'un homme, après avoir fait le serment d'usage, dit: Par le serment que je viens de prêter, je jure que je mourrai à cette potence, et non d'autre manière. Les juges se regardèrent en disant: Si nous laissons passer cet homme, il aura fait un faux serment, et suivant la loi il doit mourir; mais si nous le faisons pendre, il aura dit vrai, et suivant la même loi, ayant dit vrai, on doit le laisser passer. Or, on demande à Votre Grâce ce que les juges doivent faire de cet homme, car ils sont encore en suspens et ne savent quel parti adopter. Ayant appris par le bruit public combien vous êtes clairvoyant dans les matières les plus difficiles, ils m'ont envoyé vers vous, Monseigneur, pour supplier Votre Grâce de donner son avis dans un cas si douteux et si embrouillé.

En vérité, répondit Sancho, ceux qui vous envoient ici auraient bien pu s'en épargner la peine; car je ne suis pas aussi subtil qu'ils le pensent, et j'ai plus d'épaisseur de chair que de finesse d'esprit. Néanmoins, répétez-moi votre question; je tâcherai de bien la comprendre, et peut-être qu'à force de chercher, je toucherai le but.

Le questionneur répéta une ou deux fois ce qu'il avait d'abord exposé. Il me semble, continua Sancho, qu'on peut bâcler cela en un tour de main, et voici comment: cet homme jure qu'il va mourir à cette potence, et s'il y meurt, il a dit vrai: or, s'il dit vrai, la loi veut qu'on le laisse passer; si on ne le pend point, il a menti, et il doit être pendu: n'est-ce pas cela?

C'est cela même, seigneur gouverneur, répondit l'étranger.

Eh bien, mon avis, ajouta Sancho, est qu'on laisse passer de cet homme la partie qui a dit vrai, et qu'on pende la partie qui a dit faux; de cette façon, la loi sera exécutée au pied de la lettre.

Mais, seigneur, repartit l'étranger, il faudra couper cet homme en deux? et cela ne pouvant se faire sans qu'il meure, la question reste indécise.

Écoutez, répliqua Sancho: ou je suis un sot, ou il y a autant de raisons pour laisser vivre cet homme que pour le faire mourir, car si le mensonge le condamne, la vérité le sauve: ainsi donc, vous direz à ceux qui vous envoient que, puisqu'il est, à mon avis, aussi raisonnable de l'absoudre que de le condamner, ils doivent le laisser aller. Il vaut toujours mieux qu'un juge soit doux que rigoureux, et cela je le signerais de ma main si je savais signer. D'ailleurs, je vous apprendrai que ce que je viens de dire n'est pas de mon cru. Je me rappelle que monseigneur don Quichotte m'a dit, entre autres choses, la veille même de mon départ pour venir gouverner cette île, que quand je trouverais un cas douteux, je fisse miséricorde; et Dieu a voulu que je m'en sois ressouvenu ici fort à propos.

Seigneur, dit le majordome, ce jugement est si équitable que Lycurgue, qui donna des lois à Lacédémone, n'en aurait pu rendre un meilleur. Mais en voilà assez pour l'audience de ce matin, et je vais donner des ordres pour que Votre Grâce dîne tout à son aise.

C'est cela, dit Sancho, qu'on me nourrisse bien, et qu'on me fasse question sur question; si je ne vous les éclaircis comme un crible, dites que je suis une bête.

Le majordome tint parole, se faisant conscience de laisser mourir de faim un si grand gouverneur et un juge si éclairé; outre qu'il avait envie de jouer à Sancho, la nuit suivante, le dernier tour qu'on lui réservait.

Or, il arriva que notre gouverneur ayant fort bien dîné ce jour-là, en dépit des aphorismes du docteur Tirteafuera, un courrier entra dans la salle et lui remit une lettre de la part de don Quichotte. Sancho ordonna au secrétaire de la parcourir des yeux, pour voir s'il n'y avait rien de secret. Après l'avoir achevée, le secrétaire s'écria que non-seulement on devait en donner lecture devant tout le monde, mais qu'elle devrait être gravée en lettres d'or, et il lut ce qui suit:

LETTRE DE DON QUICHOTTE DE LA MANCHE A SANCHO PANZA, GOUVERNEUR DE L'ÎLE DE BARATARIA.

«Quand je m'attendais à recevoir des nouvelles de ta négligence et de tes sottises, ami Sancho, je n'entends parler que de ta sage administration et de ta prudence, ce dont je rends grâces au ciel, qui sait tirer le pauvre du fumier et de sots faire des gens d'esprit.

«On me dit que tu gouvernes ton île avec la dignité d'un homme, mais qu'on te prendrait pour une brute, tant est grande la simplicité de ta vie. Je dois t'avertir, Sancho, que pour conserver l'autorité de sa place, il faut savoir résister à l'humilité de son cœur; la bienséance exige que ceux qui sont chargés de hautes fonctions se conforment à la dignité de ces fonctions, et oublient le rôle chétif qu'ils remplissaient auparavant. Sois toujours bien vêtu, car un bâton paré n'est plus un bâton; je ne dis pas cela pour que tu te couvres de dentelles et de broderies, et qu'étant magistrat, tu aies l'air d'un courtisan; mais afin que l'habit que requiert ta profession soit propre, et décent.

«Pour gagner l'affection de ceux que tu gouvernes, observes deux choses: la première, c'est d'être affable avec tout le monde, ainsi que je te l'ai déjà dit; la seconde, d'entretenir l'abondance dans ton île, car il n'y a rien qui fasse autant murmurer le peuple que la disette et la faim.

«Fais le moins possible de lois et d'ordonnances; mais quand tu en feras, qu'elles soient bonnes et qu'on les suive exactement; les lois qu'on n'observe pas, font dire que celui qui a eu la sagesse de les concevoir n'a pas eu la force de les faire exécuter. Or, la loi qui reste impuissante est comme cette poutre qu'on donna pour reine aux grenouilles; après avoir commencé par la craindre, elles finirent par la mépriser jusqu'à sauter dessus.

«Sois une mère pour les vertus et une marâtre pour les vices. Ne te montre ni toujours rigoureux, ni toujours débonnaire, et tiens le milieu entre ces deux extrêmes: c'est là qu'est la sagesse.

«Visite les prisons, les boucheries, les marchés; tous les endroits, en un mot, où la présence du gouverneur est indispensable.

«Console les prisonniers qui attendent la prompte expédition de leur affaire.

«Sois un épouvantail pour les bouchers et les revendeurs, afin qu'ils donnent le juste poids.

«Garde-toi de te montrer, quand tu le serais, ce que je ne crois pas, avide, gourmand, débauché; car dès qu'on aura découvert en toi de mauvaises inclinations, il ne manquera pas de gens pour te tendre des piéges, et dès lors ta passion causerait ta perte.

«Lis et relis sans cesse les instructions que je t'ai données quand tu partis pour ton gouvernement; si tu les suis, tu verras de quelle utilité elles te seront dans une charge si épineuse.

«Écris à tes seigneurs, et montre-toi reconnaissant à leur égard: l'ingratitude est fille de l'orgueil et l'un des plus grands péchés que l'on connaisse; tandis qu'être reconnaissant du bien qu'on a reçu, est une preuve qu'on le sera également envers Dieu, qui nous accorde chaque jour tant de faveurs.

«Madame la duchesse a dépêché un exprès à ta femme pour lui porter ton habit de chasse, et un autre présent qu'elle lui envoie par la même occasion; nous attendons d'heure en heure la réponse.

«J'ai été quelque peu indisposé par suite de certaines égratignures de chats, dont mon nez ne s'est pas fort bien trouvé, mais cela n'a rien été, car s'il y a des enchanteurs qui me maltraitent, il n'en manque pas pour me protéger.

«Le majordome qui t'accompagnait a-t-il quelque chose de commun avec la Trifaldi, comme tu l'avais cru d'abord? Donne-moi avis de tout ce qui t'arrivera, puisque la distance est si courte.

«Entre nous, je te dirai que je songe à quitter la vie oisive où je languis; elle n'est pas faite pour moi. Une circonstance s'est présentée qui, je le crains bien, a dû me faire perdre les bonnes grâces de monseigneur le duc et de madame la duchesse: mais enfin, malgré le regret que j'en ai, quoi que je puisse leur devoir, je me dois encore plus à ma profession; suivant cet adage: Amicus Plato, sed magis amica veritas[118]. Je te dis ces quelques mots de latin, parce que je pense que depuis que tu es gouverneur tu n'auras pas manqué de l'apprendre.

«Sur ce, Dieu te garde longues années, et qu'il te préserve de la compassion d'autrui.

«Ton ami,

«Don Quichotte de la Manche

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Thérèse s'adressa à un enfant de chœur qui écrivit deux lettres (p. 518).

Cette lettre fut trouvée admirable et pleine de bon sens; aussi dès que Sancho en eut entendu la lecture, il se leva de table, appela son secrétaire, et alla s'enfermer avec lui pour y faire réponse sur-le-champ. Après avoir ordonné au secrétaire d'écrire, sans ajouter ni retrancher un seul mot, voici ce qu'il lui dicta:

LETTRE DE SANCHO PANZA A DON QUICHOTTE DE LA MANCHE.

«L'occupation que me donnent mes affaires est si grande, que je n'ai pas le temps de me gratter la tête, ni même de me couper les ongles; aussi les ai-je si longs, que Dieu seul peut y remédier. Je dis cela, mon cher maître, afin que Votre Grâce ne soit pas surprise si jusqu'à présent je ne l'ai pas informée comment je me trouve dans ce gouvernement, où je souffre encore plus de la faim que quand nous errions tous les deux par les forêts et les déserts.

«Monseigneur le duc m'a écrit l'autre jour, pour me donner avis qu'il est entré dans mon île des assassins avec le dessein de me tuer. Mais jusqu'à présent je n'ai pu en découvrir d'autre qu'un certain docteur, qui est gagé dans ce pays pour tuer autant de gouverneurs qu'il y en vient. Il s'appelle le docteur Pedro Rezio, et est natif de Tirteafuera. Voyez quel nom, et si j'ai raison de craindre de mourir par ses mains. Ce docteur avoue qu'il ne guérit point la maladie qu'on a; mais qu'il la prévient pour qu'elle ne vienne pas. Or, ses remèdes sont diète sur diète, jusqu'à rendre un homme plus sec que du bois, comme si la maigreur n'était pas un plus grand mal que la fièvre. Finalement il me fait mourir de faim, et en attendant je crève de dépit: car lorsque je vins dans le gouvernement, je comptais manger chaud, boire frais, et me reposer sur la plume entre des draps de fine toile de Hollande, tandis que j'y suis réduit à faire pénitence comme un ermite: mais comme je ne la fais qu'en enrageant, j'ai bien peur qu'à la fin le diable n'en profite, et ne m'emporte un beau jour décharné comme un squelette.

«Jusqu'à présent je n'ai perçu aucuns droits, ni reçu aucuns cadeaux; j'ignore pourquoi, car on m'avait dit que les habitants de ce pays donnent ou prêtent de grandes sommes aux gouverneurs à leur entrée dans l'île, comme c'est aussi la coutume dans les autres gouvernements.

«Hier soir, en faisant ma ronde, j'ai rencontré une jeune demoiselle, belle à ravir, en habit de garçon, et son frère en habit de femme. Mon maître d'hôtel est devenu en un instant amoureux de la fille, et il veut en faire sa femme, à ce qu'il nous a dit; quant à moi, j'ai choisi le jeune homme pour mon gendre. Aujourd'hui nous en causerons avec le père, qui est un certain don Diego de Lana, vieux chrétien, et gentilhomme si jamais il en fut.

«Je visite souvent les marchés et les places publiques, comme Votre Grâce me le conseille. Hier, je vis une marchande qui vendait des noisettes fraîches, parmi lesquelles s'en trouvaient bon nombre de vieilles et pourries: je confisquai le tout au profit des enfants de la doctrine chrétienne, qui sauront bien distinguer les bonnes des mauvaises, et j'ai condamné en outre la marchande à ne point reparaître de quinze jours dans le marché. Et on m'a dit que j'avais fort bien fait. Ce que je puis assurer à Votre Grâce, c'est que le bruit court en ce pays qu'il n'y a pas de plus mauvaise engeance que ces revendeuses, qu'elles sont toutes effrontées, menteuses, sans foi ni loi; et je le crois bien, car partout je les ai vues de même.

«Que madame la duchesse ait écrit à Thérèse, et lui ait envoyé le présent que dit Votre Grâce, j'en suis très-satisfait; et je tâcherai, en temps et lieu, de montrer que je ne suis pas ingrat. En attendant, baisez-lui les mains de ma part, et dites-lui que le bien qu'elle m'a fait n'est point tombé dans un sac percé.

«Je ne voudrais pas que Votre Seigneurie eût des démêlés et des fâcheries avec monseigneur le duc et madame la duchesse; car si Votre Grâce se brouille avec eux, il est clair que ce sera à mon détriment, et puis ce serait mal à vous, qui me conseillez d'être reconnaissant, de ne pas l'être envers des personnes qui vous ont si bien accueilli et régalé dans leur château.

«Quant aux égratignures de chats, j'ignore ce que cela signifie; je m'imagine que ce doit être quelque méchant tour de vos ennemis les enchanteurs; vous me direz au juste ce qui en est quand nous nous reverrons.

«J'aurais voulu envoyer quelque chose en présent à Votre Grâce, mais je n'ai rien trouvé dans ce pays, si ce n'est des canules de seringue ajustées à des vessies, instruments qu'on y travaille à merveille; au reste, si l'office me demeure, je saurai bien sous peu vous envoyer quelque chose de mieux.

«Dans le cas où Thérèse Panza, ma femme, viendrait à m'écrire, payez le port, et envoyez-moi la lettre sans retard, car je meurs d'envie de savoir comment on se porte chez nous. Je prie Dieu qu'il vous délivre des enchanteurs, et moi, qu'il me tire sain et sauf de ce gouvernement, chose dont je doute fort à la manière dont me traite le docteur Pedro Rezio.

«Le très-humble serviteur de Votre Grâce,

«Sancho Panza, le gouverneur.

«De mon île, le même jour où je vous écris.»

Le secrétaire ferma la lettre, et fit partir le courrier; puis les mystificateurs de Sancho arrêtèrent entre eux de mettre fin à son gouvernement. Quant à lui, il passa l'après-dînée à dresser quelques ordonnances touchant la bonne administration de ce qu'il croyait être une île. Il défendit les revendeurs de comestibles, mais il permit de faire venir du vin d'où l'on voudrait, pourvu qu'on déclarât l'endroit d'où il était, afin d'en fixer le prix selon la qualité et selon l'estime qu'on faisait du cru; déclarant que celui qui y mettrait de l'eau ou le dirait d'un autre endroit que celui d'où il provenait, serait puni de mort. Il abaissa le prix de toute espèce de chaussures, et principalement celui des souliers, qui lui semblait exorbitant. Il taxa les gages des valets. Il établit des peines rigoureuses contre ceux qui chanteraient des chansons obscènes, soit de jour, soit de nuit. Il défendit qu'aucun aveugle chantât des complaintes faites sur des miracles, à moins de fournir des preuves de leur authenticité; car il lui semblait que la plupart étant controuvés, ils faisaient tort aux véritables. Il créa un alguazil des pauvres, non pas pour les poursuivre, mais pour s'assurer s'ils l'étaient véritablement, parce que, disait-il, ces prétendus manchots, avec leurs plaies factices, ne sont souvent que des coupeurs de bourse et des ivrognes. En un mot, il rendit des ordonnances si équitables et si utiles, qu'on les observe encore aujourd'hui dans le pays, où on les appelle les Constitutions du grand gouverneur Sancho Panza.


CHAPITRE LII
AVENTURE DE LA SECONDE DOLORIDE, AUTREMENT LA SENORA RODRIGUEZ.

Cid Hamet raconte que don Quichotte, une fois guéri de ses égratignures, trouvant la vie qu'il menait indigne d'un véritable chevalier errant, résolut de prendre congé de ses hôtes et de s'en aller à Saragosse, afin de se trouver au tournoi annoncé, où il prétendait conquérir l'armure, prix ordinaire de ces joutes. Un jour qu'il était à table avec le duc, bien résolu à lui déclarer son intention, on vit tout à coup entrer dans la salle deux femmes couvertes de deuil de la tête aux pieds. L'une d'elles, s'approchant de notre héros, se jeta à ses pieds et les embrassa avec des gémissements si prolongés, qu'on crut qu'elle allait expirer de douleur. Quoique le duc et la duchesse s'imaginassent que c'était quelque nouveau tour qu'on voulait jouer à don Quichotte, l'affliction de cette femme paraissait tellement naturelle, qu'ils ne savaient qu'en penser.

Touché de compassion, don Quichotte fit relever la suppliante, puis, l'ayant priée d'écarter son voile, on reconnut la vénérable señora Rodriguez, et dans la personne qui l'accompagnait, cette jeune fille qu'avait séduite le fils du riche laboureur. Ce fut une grande surprise, surtout pour le duc et la duchesse, car quoiqu'ils connussent la duègne pour une créature assez simple, ils ne pensaient pas qu'elle fût capable d'une si grande crédulité. Enfin la señora Rodriguez se tourna du côté de ses maîtres, et après avoir fait une profonde révérence, elle leur dit humblement:

Que Vos Excellences veuillent bien me permettre d'entretenir un instant ce chevalier; j'ai besoin de lui pour sortir à mon honneur d'un embarras où m'a plongée l'audace d'un vilain malintentionné.

Je vous l'accorde, lui répondit le duc, et vous pouvez dire au seigneur don Quichotte tout ce qu'il vous plaira.

Valeureux chevalier, dit la señora Rodriguez en se tournant vers don Quichotte, il y a quelques jours, je vous ai raconté la perfidie dont un rustre s'est rendu coupable envers ma chère fille, l'infortunée ici présente. Vous me promîtes alors de prendre sa défense, et de redresser le tort qu'on lui a fait; mais j'apprends que votre intention est de quitter ce château pour retourner aux aventures qu'il plaira à Dieu de vous envoyer; je voudrais donc qu'avant de vous mettre en chemin, il plût à Votre Grâce de défier ce rustre indompté, pour le contraindre à épouser ma fille, selon sa promesse; car de penser que monseigneur le duc me fasse rendre justice, c'est demander des poires à l'ormeau, pour la raison que je vous ai déjà confiée. Sur cela, que Notre-Seigneur Jésus-Christ donne à Votre Grâce une excellente santé, et qu'il ne nous abandonne point, ma fille et moi.