Il recommença à se lamenter et à jeter de grands cris pour appeler du secours (p. 538).

Le premier qui parut dans la lice fut le maître des cérémonies; il la parcourut d'un bout à l'autre pour s'assurer qu'il n'y avait aucun piége ou obstacle qui pût faire trébucher les combattants. La duègne et sa fille, dans une contenance affligée et avec leurs voiles tombant jusqu'à terre, vinrent ensuite prendre place. Notre héros était déjà dans la lice, quand par un des angles de la place et au son des trompettes on vit entrer le grand laquais Tosilos, couvert d'armes resplendissantes, le casque en tête et la visière baissée. Il montait un puissant cheval de Frise qui faisait trembler la terre sous ses pas. Tosilos n'avait point oublié les instructions du duc son seigneur, c'est-à-dire d'éviter le premier choc, pour éviter la mort si don Quichotte l'atteignait. Il parcourut la place, et s'approchant des dames, il regarda quelque temps avec beaucoup d'attention, celle qui le réclamait pour époux. Enfin, le juge du camp appela notre chevalier, et suivi de Tosilos, il alla demander aux plaignantes si elles consentaient à prendre pour champion le seigneur don Quichotte de la Manche. Toutes deux s'inclinèrent en répondant qu'elles tenaient pour bon et valable ce qu'il ferait en cette circonstance.

Le duc et la duchesse étaient assis dans une galerie construite au-dessus de l'enceinte et remplie de gens qui attendaient l'issue d'un combat si extraordinaire. Les conditions du champ clos furent que si don Quichotte était vainqueur, le vaincu épouserait la fille de la señora Rodriguez; qu'au contraire, s'il succombait, son adversaire se trouverait relevé de sa promesse. Le maître des cérémonies partagea le soleil aux combattants, et assigna à chacun le lieu où il devait se placer. Puis dès qu'il fut retourné à sa place, les clairons retentirent.

Tout en attendant le dernier signal, don Quichotte s'était recommandé à Dieu et à sa dame Dulcinée; quant à Tosilos, il avait bien d'autres pensées en tête. S'étant mis à considérer son aimable ennemie, elle lui avait semblé la plus charmante créature du monde: aussi le petit dieu qu'on appelle Amour ne voulut-il pas perdre l'occasion de triompher d'un cœur de laquais; il s'approcha du drôle, sans être vu de personne, et il lui décocha une flèche qui le perça de part en part (car l'amour est invisible, il va et vient, entre et sort à sa fantaisie), si bien que lorsque les clairons sonnèrent, Tosilos n'entendit rien, ne songeant déjà plus qu'à la beauté dont il était devenu tout à coup l'esclave.

Don Quichotte, au contraire, n'avait pas plutôt entendu le signal de l'attaque qu'il s'était élancé sur son adversaire de toute la vitesse de Rossinante, pendant que Sancho criait de toutes ses forces: Que Dieu te conduise, fleur et crème de la chevalerie errante! que Dieu te donne la victoire comme tu la mérites!

Bien que Tosilos vît fondre sur lui don Quichotte, il ne bougea pas; au contraire, appelant à haute voix le juge du camp: Seigneur, lui dit-il, ce combat n'a-t-il lieu que pour m'obliger à épouser cette dame?

Précisément, lui répondit celui-ci.

En ce cas, repartit Tosilos, ma conscience me défend de passer outre: je me tiens pour vaincu, et je suis prêt à épouser cette dame à l'instant même.

A ces paroles, le juge du camp, qui était un des confidents de cette facétie, demeura fort étonné, et ne sut que répondre.

Quant à don Quichotte, voyant que son ennemi ne venait point à sa rencontre, il s'était arrêté au milieu de la carrière. Le duc cherchait à deviner ce qui suspendait le combat; mais lorsqu'il sut ce qu'il en était, il entra dans une grande colère contre son domestique, sans toutefois oser le laisser paraître.

Tosilos s'approchant de l'estrade où était la señora Rodriguez: Madame, lui dit-il, je suis prêt à épouser votre fille, et je ne veux point obtenir par les armes ce que je puis posséder sans débat.

S'il en est ainsi, je suis libre et délié de mon serment, ajouta don Quichotte; qu'ils se marient, et puisque Dieu la lui donne, que saint Pierre les bénisse!

Le duc descendit dans la lice: Est-il vrai, chevalier, dit-il en s'adressant à Tosilos, que vous vous teniez pour vaincu, et que pressé des remords de votre conscience, vous consentiez à épouser cette jeune fille?

Oui, seigneur, répondit celui-ci.

Par ma foi, il fait bien, dit alors Sancho, car ce que tu voulais donner au rat, donne-le au chat, et de peine il te sortira.

Cependant Tosilos s'était mis à délacer son casque, et priait qu'on l'aidât, parce qu'il ne pouvait plus respirer, tant il était serré dans cette étroite prison. On s'empressa de le satisfaire. Alors se montra à découvert le visage du laquais Tosilos. Quand la señora Rodriguez et sa fille virent ce qu'il en était, elles se mirent à crier en disant: C'est une tromperie, c'est une infâme tromperie. On a mis Tosilos, le laquais de monseigneur, à la place de mon véritable époux. Justice, justice! nous ne souffrirons pas cette trahison.

Ne vous affligez point, mesdames, dit don Quichotte, il n'y a ici ni malice ni tromperie; du reste, s'il y en a, elle n'est point de la part de monseigneur le duc, mais de la part des enchanteurs, mes ennemis, qui, jaloux de la gloire que j'allais acquérir dans ce combat, ont changé le visage de votre époux en celui de ce laquais. N'en doutez pas, mademoiselle, ajouta-t-il, et en dépit de la malice de nos ennemis, mariez-vous avec ce cavalier; car c'est bien celui que vous désiriez. Là-dessus, vous pouvez vous en fier à moi.

En entendant notre héros, le duc sentit s'évanouir sa colère: En vérité, dit-il, tout ce qui arrive au chevalier de la Manche est tellement extraordinaire, que je suis disposé à croire que l'homme ici présent n'est point mon laquais; mais pour en être plus certains, remettons le mariage à quinzaine, et gardons sous clef ce personnage qui nous tient en suspens; peut-être alors aura-t-il repris sa première forme. La malice des enchanteurs contre le seigneur don Quichotte ne peut pas toujours durer, surtout quand ils verront que toutes leurs ruses et leurs transformations sont inutiles.

Oh! vraiment, dit Sancho, ces diables d'enchanteurs sont plus opiniâtres qu'on ne pense, et ils ne tiennent pas mon maître quitte à si bon marché: dans ce qui lui arrive, ce n'est que transformation de celui-ci en celui-là, et de celui-là en un autre. Il y a peu de jours il vainquit un chevalier qui s'appelait le chevalier des Miroirs; eh bien, les enchanteurs donnèrent au vaincu la figure du bachelier Samson Carrasco, qui est un de ses meilleurs amis; madame Dulcinée, ils l'ont changée en une grossière paysanne; mais je serais bien trompé si ce laquais ne reste pas laquais jusqu'à la fin de ses jours.

Il en sera ce qui pourra, reprit la fille de la señora Rodriguez; et puisqu'il consent à m'épouser, je l'accepte de bon cœur: j'aime mieux être la femme d'un laquais que la maîtresse d'un gentilhomme, d'autant plus que mon séducteur ne l'est pas.

Malgré tout on renferma Tosilos, sous prétexte de voir ce qui adviendrait de sa métamorphose, et don Quichotte fut proclamé vainqueur. Quant aux spectateurs qui avaient espéré voir les combattants se mettre en pièces, ils se retirèrent aussi désappointés que le sont les petits garçons lorsqu'on fait grâce au condamné qu'ils étaient venus pour voir pendre. Le duc, la duchesse et le glorieux don Quichotte rentrèrent au château; la señora Rodriguez et sa fille étaient charmées de voir que, de façon ou d'autre, cette aventure finissait par un mariage; quant à Tosilos, il ne demandait pas mieux.


CHAPITRE LVII
COMMENT DON QUICHOTTE PRIT CONGÉ DU DUC, ET DE CE QUI LUI ARRIVA AVEC LA BELLE ALTISIDORE, DEMOISELLE DE LA DUCHESSE.

Craignant enfin d'avoir un jour à rendre compte à Dieu de la vie oisive qu'il menait dans ce château, vie qu'il trouvait si contraire à sa profession de chevalier errant, don Quichotte se résolut enfin à partir, et demanda congé à Leurs Excellences. Ce ne fut pas sans montrer un grand déplaisir que le duc y consentit; mais enfin, il se rendit aux raisons du chevalier.

La duchesse remit à Sancho les lettres de sa femme. Après en avoir entendu la lecture: Qui eût pensé, se disait-il en pleurant, que toutes mes espérances s'en iraient en fumée, et qu'il me faudrait encore une fois me mettre en quête d'aventures à la suite de mon maître? Au moins je suis bien aise d'apprendre que Thérèse a fait son devoir en envoyant des glands à madame la duchesse: si elle y eût manqué, je l'aurais regardée comme une ingrate. Ce qui me console, c'est qu'on ne peut appeler ce cadeau un pot-de-vin, puisque j'occupais déjà le gouvernement quand elle l'a envoyé; si petit qu'il soit, il montre que nous sommes reconnaissants. Nu je suis entré dans le gouvernement, et nu j'en sors. Ainsi, on n'a rien à me reprocher, et me voilà tel que ma mère m'a mis au monde.

Don Quichotte, qui, la veille au soir, avait pris congé du duc et de la duchesse, voulut se mettre en route de grand matin. Au lever du soleil, il parut tout armé dans la cour du château, dont les galeries étaient remplies de gens curieux d'assister à son départ. Sancho était sur son grison avec sa valise et son bissac, le cœur plus joyeux qu'on ne pensait, car, à l'insu de don Quichotte, le majordome du duc lui avait remis deux cents écus d'or pour continuer leur voyage.

Tout le monde avait les yeux attachés sur notre chevalier, quand tout à coup l'effrontée et spirituelle Altisidore éleva la voix du milieu des filles de la duchesse et dit d'un ton amoureux et plaintif:

Arrête, ô le plus dur des chevaliers errants!
Retiens le mors, quitte la selle;
Sans fatiguer en vain les flancs
De ta vieille et maigre haridelle;
Apprends donc que tu ne fuis pas
Une vipère venimeuse,
Mais un petit agneau qui recherche tes bras,
Et qui n'est point brebis galeuse.
Monstre, tu réduis aux abois
La plus aimable créature
Que Diane ait vue dans ses bois,
Ou Vénus dans sa grotte obscure.
Cruel Énée, amant trop fugitif,
Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif!
Tu m'as ravi, cruel, oui, oui, tu m'as ravi
Un cœur plein d'amoureuse rage;
Et tu t'en es si mal servi,
Qu'il ne peut servir davantage:
Mais voler trois coiffes de nuit,
Et dérober ma jarretière!
Va, va te promener, et tout ce qui s'ensuit:
Ce ne sont point là tours à faire.
Tu m'as volé mille soupirs,
Et des soupirs chauds comme braise,
Non pas de languissants zéphyrs,
Mais de vrais soufflets à fournaise.
Cruel Énée, amant trop fugitif,
Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif.
Que toujours le nigaud qui te sert d'écuyer,
Laisse ton âme désolée,
Sans mettre en son état premier
Ta ridicule Dulcinée;
Qu'elle se ressente à jamais,
L'impertinente créature,
De toutes tes rigueurs, des maux que tu m'as faits,
De tous les tourments que j'endure.
Puisses-tu dans tes plus hauts faits,
N'avoir que mauvaise aventure,
Et qu'avec toi tous tes souhaits
Soient bientôt dans ta sépulture!
Cruel Énée, amant trop fugitif,
Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif[121]!

Tandis qu'Altisidore se lamentait de la sorte, don Quichotte la regardait avec de grands yeux; tout à coup, se tournant vers Sancho: Par le salut de tes aïeux, lui dit-il, je te prie, je t'adjure de déclarer la vérité: emportes-tu, par hasard, les trois mouchoirs et les jarretières dont parle cette amoureuse damoiselle!

Les mouchoirs, j'en conviens, répondit Sancho; mais de jarretières, pas plus que sur ma main.

Quoiqu'elle la connût pour une personne très-hardie et très-facétieuse, la duchesse ne revenait pas de l'effronterie de sa suivante; mais le duc, à qui le jeu plaisait, ne fut pas fâché de le prolonger. Seigneur chevalier, dit-il à don Quichotte, votre conduite est inexcusable, surtout après le bon accueil que Votre Grâce a reçu dans ce château: votre action dénote un mauvais cœur, et trahit un genre de faiblesse qui s'accorde mal avec ce que la renommée publie de vous. Rendez les jarretières à cette demoiselle, sinon je vous défie en combat à outrance sans craindre que les enchanteurs changent mes traits, comme cela est arrivé à mon laquais Tosilos.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Au son des trompettes, on vit entrer le grand laquais Tosilos (p. 541).

Dieu me préserve, seigneur, répondit notre héros, de tirer l'épée contre votre illustre personne de qui j'ai reçu tant de faveurs. Les mouchoirs, je les ferai rendre, puisque Sancho dit qu'il les a: quant aux jarretières, ni lui ni moi ne les avons vues: que cette belle demoiselle veuille bien les chercher dans sa toilette, sans aucun doute elle les y trouvera. Jamais je n'ai rien dérobé, seigneur duc, et j'espère ne jamais donner sujet qu'on m'accuse de pareilles bassesses, à moins que Dieu ne m'abandonne. Cette jeune fille, on le voit bien, parle avec le dépit d'un cœur amoureux, que je n'ai nullement pensé à enflammer; aussi n'ai-je point d'excuses à lui faire, non plus qu'à Votre Excellence, que je supplie très-humblement d'avoir de moi meilleure opinion, et de me permettre de continuer mon voyage.

Partez, seigneur don Quichotte, dit la duchesse, et puisse la fortune vous être toujours fidèle, afin que nous puissions entendre parler de vos nouveaux exploits; partez, car votre présence est un mauvais remède aux blessures que l'amour a faites à mes femmes. Quant à celle-ci, je la châtierai si bien, qu'elle sera plus réservée à l'avenir.

O valeureux chevalier! s'écria Altisidore, encore deux mots, je t'en conjure: pardon de t'avoir accusé du vol de mes jarretières; je te fais réparation d'honneur, car je les ai sur moi en ce moment; mais je suis si troublée que je ressemble à celui qui cherchait son âne pendant qu'il était monté dessus.

Ne l'avais-je pas dit? s'écria Sancho: ah! vraiment, c'est bien moi qu'il faut accuser de larcin! si j'avais voulu voler, n'en avais-je pas une belle occasion dans mon gouvernement?

Don Quichotte se baissa avec grâce sur ses arçons, pour saluer le duc, la duchesse et tous les assistants, puis, tournant bride, il sortit du château et prit le chemin de Saragosse.


CHAPITRE LVIII
COMMENT DON QUICHOTTE RENCONTRA AVENTURES SUR AVENTURES, ET EN SI GRAND NOMBRE, QU'IL NE SAVAIT DE QUEL COTÉ SE TOURNER.

Lorsque don Quichotte se vit en rase campagne, libre et à l'abri des importunités d'Altisidore, il se sentit renaître, et il lui sembla qu'une force nouvelle se manifestait en lui pour pratiquer mieux que jamais sa profession de chevalier errant. Ami, dit-il en se tournant vers son écuyer, de tous les biens dont le ciel a comblé les mortels, le plus précieux est la liberté, les trésors que la terre cache dans ses entrailles, ceux que la mer recèle dans ses vastes profondeurs, n'ont rien qui lui soit comparable: pour la liberté aussi bien que pour l'honneur, on peut et on doit aventurer sa vie. Tu as été témoin, Sancho, des délices et de l'abondance dont nous avons joui dans ce château; eh bien, te l'avouerai-je? au milieu de ces banquets somptueux, de ces breuvages exquis, il me semblait toujours souffrir le tourment de la soif et de la faim. Non, je ne jouissais point de ces choses avec la même liberté que si elles m'eussent appartenu: car l'obligation de reconnaître les bienfaits et les services qu'on a reçus est un lien serré de mille nœuds qui tient une âme constamment captive. Heureux celui à qui le ciel a donné un morceau de pain, et qui n'est tenu d'en remercier que le ciel lui-même!

Malgré tout ce que vient de dire Votre Grâce, répondit Sancho, nous ne saurions nous empêcher d'être reconnaissants de la bourse de deux cents écus d'or que m'a donnée le majordome de monseigneur le duc; aussi je la porte sur mon cœur, comme une relique contre la nécessité, et comme un bouclier contre les accidents qu'on rencontre à toute heure: car pour un château où l'on fait bonne chère, il y a cent hôtelleries où l'on est roué de coups.

Déjà depuis quelque temps le chevalier et l'écuyer errants marchaient s'entretenant de la sorte, quand ils aperçurent une douzaine d'hommes en costume de paysans, qui dînaient assis sur l'herbe, leurs manteaux leur servant de nappe. Près d'eux, d'espace en espace, étaient étendus de grands draps blancs, qui recouvraient quelque chose. Don Quichotte s'approcha, et ayant salué poliment, il demanda ce que cachaient ces toiles.

Seigneur, répondit un de ces hommes, sous ces toiles sont des figures sculptées destinées à un reposoir qu'on est en train de faire dans notre village. Nous les portons sur nos épaules, de peur qu'elles ne se brisent, et nous les couvrons, afin qu'elles ne se gâtent point à l'air et par les chemins.

Vous me feriez plaisir si vous vouliez me permettre de les voir, dit don Quichotte, car je m'imagine que des figures dont on prend un tel soin doivent être fort belles.

Oui, certes, elles le sont, répondit l'interlocuteur; mais aussi il faut savoir ce qu'elles coûtent! il n'y en a pas une seule qui ne revienne à plus de cinquante ducats. Vous allez en juger, ajouta-t-il. Et il découvrit une superbe figure représentant un saint George à cheval vainqueur d'un dragon auquel il tenait la lance contre la poitrine. L'image entière ressemblait à une châsse d'or.

Don Quichotte ayant quelque temps considéré la figure: Ce chevalier, dit-il, fut un des plus illustres chevaliers errants de la milice céleste; il s'appelait saint George et fut un grand protecteur de l'honneur des dames. Passons au suivant. L'homme la découvrit, et l'on reconnut l'image de saint Martin également à cheval, et partageant son manteau avec le pauvre. Ce chevalier, poursuivit notre héros, était aussi un grand aventurier chrétien; mais il se montra plus charitable encore que vaillant, comme tu peux le voir, Sancho, puisqu'il coupe son manteau pour en donner la moitié à un pauvre; et ce fut probablement en hiver; autrement, charitable comme il l'était, il lui aurait donné le manteau tout entier.

Vous n'y êtes pas, repartit Sancho; c'est parce qu'il savait le proverbe: Pour donner et pour avoir, compter il faut savoir.

Tu as raison, Sancho, reprit don Quichotte, et il demanda qu'on lui fît voir une autre figure.

Cette fois on découvrit l'image du patron des Espagnes, l'épée sanglante à la main, culbutant les Mores et les foulant sous les pieds de son coursier. Oh! pour celui-ci, s'écria notre héros, c'était un des plus fameux aventuriers qui aient jamais suivi l'étendard de la croix: c'est le grand saint Jacques, surnommé le tueur de Mores, un des plus vaillants chevaliers qu'ait possédé le monde, et que possède maintenant le ciel.

On lui fit voir ensuite un saint Paul précipité à bas de son cheval, avec toutes les circonstances qui d'habitude accompagnent le récit de sa conversion. Ce saint-là, dit don Quichotte, fut d'abord un très-grand ennemi de l'Église de Dieu, mais il a fini par en être le plus zélé défenseur. Chevalier errant pendant sa vie, saint inébranlable dans la foi jusqu'à la mort, ouvrier infatigable de la vigne du Seigneur, docteur des nations, il puisa sa doctrine dans le ciel, et eut Jésus-Christ lui-même pour instituteur et pour maître. Enfants, couvrez vos images. Mes frères, reprit-il, je tiens à bon présage ce que je viens de voir; car ces chevaliers exercèrent la profession que j'ai embrassée, celle des armes, avec cette différence toutefois qu'ils furent saints, et qu'ils combattirent avec des armes célestes, tandis que moi, pécheur, je combats à la manière des hommes. Ils ont conquis le ciel par la violence, car le royaume des cieux veut qu'on l'obtienne par la violence; mais moi, jusqu'à cette heure, je ne sais trop ce que j'ai conquis, quelles que soient les fatigues que j'ai endurées. Oh! si ma chère Dulcinée pouvait être délivrée des peines qu'elle endure, mon sort s'améliorant et mon esprit se trouvant plus en repos, peut-être m'engagerais-je dans une voie meilleure que celle où j'ai marché jusqu'à présent.

Que Dieu t'entende! dit tout bas Sancho!

Ces hommes n'étaient pas moins surpris de la figure de notre héros que de son langage, auquel ils ne comprenaient rien ou peu s'en faut. Leur repas achevé, ils chargèrent les figures sur leurs épaules, prirent congé de don Quichotte, et continuèrent leur chemin.

Comme s'il n'eût jamais entendu parler son maître, Sancho était resté tout ébahi, voyant bien qu'il n'y avait point d'histoire au monde dont il n'eût une parfaite connaissance. En vérité, monseigneur, lui dit-il, si ce qui vient de nous arriver peut s'appeler une aventure, c'est assurément la plus douce et la plus agréable que nous ayons rencontrée jusqu'ici: nous en sommes sortis sans coups de bâton; nous n'avons point mis l'épée à la main; nous n'avons pas mesuré la terre de nos corps, enfin nous voilà sains et saufs, sans avoir souffert ni la soif ni la faim. Dieu soit béni de la grâce qu'il m'a faite de voir tout cela de mes propres yeux.

C'est vrai, Sancho, répondit don Quichotte; mais tu dois savoir que les temps ne se ressemblent pas, et qu'on n'a pas toujours mauvaise chance. Là où le vulgaire ne voit qu'un fâcheux présage, celui qui a le sens droit voit une heureuse rencontre. Un homme superstitieux sort de chez lui de bon matin, et il se trouve face à face avec un moine de l'ordre de Saint-François, aussitôt il tourne les talons comme s'il eût rencontré le diable; on renverse du sel sur la table, et le voilà tout mélancolique, comme si la nature devait employer des moyens aussi futiles pour nous avertir des malheurs qui nous menacent. L'homme sage et chrétien n'attache aucune importance à de semblables vétilles. Scipion arrive en Afrique, trébuche en sautant à terre, et voit que ses soldats tiennent sa chute à mauvais présage; aussitôt, embrassant le sol: Afrique, je te tiens, dit-il, tu ne m'échapperas pas. Ainsi, moi, ami Sancho, je considère comme un bonheur d'avoir rencontré ces images.

Je le crois, dit Sancho; je voudrais seulement que Votre Grâce daignât m'expliquer pourquoi, en invoquant, avant de livrer bataille, ce saint Jacques, le tueur de Mores, les Espagnols ont coutume de s'écrier: Saint Jacques, et ferme, Espagne[122]! L'Espagne est-elle ouverte, qu'il soit besoin de la fermer? Quelle cérémonie est-ce là?

Que tu es simple, mon pauvre ami! répondit don Quichotte: apprends que Dieu a donné aux Espagnols pour protecteur ce grand chevalier à la Croix-Vermeille, et surtout dans les luttes terribles qu'ils ont autrefois soutenues contre les Mores! C'est pour cela qu'ils l'invoquent dans les combats, car on l'a vu souvent en personne, foulant aux pieds, détruisant les escadrons ennemis, comme je pourrais t'en fournir cent exemples tirés des histoires les plus dignes de foi.

Changeant d'entretien, Sancho dit à son maître: En vérité, seigneur, je ne reviens pas de l'effronterie de cette Altisidore: il faut que la pauvrette en ait dans l'aile, et que ce petit scélérat qu'on appelle Amour l'ait diantrement blessée! Le drôle n'y voit goutte, dit-on; mais cela n'y fait rien: lorsqu'il prend un cœur pour but, il vous le perce de part en part avec ses flèches. J'avais entendu dire que les flèches de l'amour s'émoussaient contre la sagesse des filles; eh bien, c'est tout le contraire chez cette Altisidore, car on dirait qu'elles ne s'en aiguisent que mieux.

Ami Sancho, reprit don Quichotte, l'amour ne connaît ni ménagements, ni considérations: il est comme la mort, qui n'épargne pas plus les rois que les bergers. Lorsqu'il s'empare d'un cœur, la première chose qu'il fait, c'est d'en chasser la honte et la crainte. Ainsi, comme tu l'as vu, c'est sans pudeur qu'Altisidore m'a montré des désirs qui ont excité chez moi moins de pitié que de confusion.

O cruauté notoire, ingratitude inouïe! s'écria Sancho; que ne s'adressait-elle à moi, je me serais rendu au premier petit mot d'amour! Mort de ma vie! quel cœur de rocher! quelles entrailles de bronze a Votre Grâce! Mais qu'a donc pu découvrir en vous la pauvre fille pour prendre ainsi feu comme une étoupe? Où donc est la beauté qui l'a si fort charmée dans votre personne? Je vous ai bien des fois regardé de la tête aux pieds, et jamais, je dois l'avouer, je n'ai vu chez vous que des choses plutôt faites pour épouvanter les gens que pour les séduire. S'il est vrai, comme on le prétend, que pour éveiller l'amour l'essentiel soit la beauté, Votre Grâce n'en ayant pas du tout, je ne sais de quoi s'est amourachée cette Altisidore.

Apprends, Sancho, reprit don Quichotte, qu'il y a deux sortes de beauté, celle de l'âme et celle du corps. Celle de l'âme se manifeste par l'esprit, la libéralité, la courtoisie, et tout cela peut se rencontrer chez un homme laid; quand on possède cette beauté, et non celle du corps, l'amour qu'on inspire n'est que plus ardent et plus durable. Moi, Sancho, je sais fort bien que je ne suis pas beau, mais enfin je ne suis pas difforme; et il suffit à un honnête homme de n'être pas un monstre, pour être capable d'inspirer une passion aussi vive que profonde.

Cruel Énée, amant trop fugitif,               
Que le diable t'emporte et t'étrangle tout vif!(p. 544).

En devisant ainsi, ils étaient entrés dans une forêt qui se trouvait sur leur chemin, lorsque, sans y penser, don Quichotte se trouva pris dans de grands filets de soie verte, tendus parmi les arbres: Sancho, dit-il, voici, si je ne me trompe, une des aventures les plus étranges qu'on puisse imaginer: qu'on me pende si les enchanteurs qui me persécutent n'ont pas résolu de m'empêtrer dans ces filets et d'interrompre mon voyage pour venger Altisidore de l'indifférence que je lui ai montrée. Eh bien, je leur déclare que quand même ces filets, au lieu d'être tissus de soie verte, seraient de durs diamants, et mille fois plus forts que ceux dans lesquels le jaloux Vulcain emprisonna jadis Mars et Vénus, je les romprais avec la même facilité que s'ils n'étaient composés que de joncs marins ou d'effilures de coton.

Il s'apprêtait à passer outre, au risque de tout briser, quand il vit sortir de l'épaisseur du bois deux femmes vêtues en bergères; mais avec cette différence que leurs corsets étaient de fin brocart et leurs jupes de riche taffetas doré! Leurs cheveux, si blonds qu'ils pouvaient le disputer à ceux d'Apollon lui-même, tombaient en longues boucles sur leurs épaules; leurs têtes étaient couronnées de guirlandes, où se mêlaient le laurier vert et la rouge amarante, leur âge était au-dessus de quinze années, mais sans atteindre encore la dix-huitième. A cette vue, Sancho ouvre de grands yeux, et don Quichotte reste interdit; le Soleil arrête sa course, et tous étaient dans un merveilleux silence. Enfin une des bergères, s'adressant à notre héros:

Arrêtez, seigneur chevalier, arrêtez, lui dit-elle, ne brisez pas ces filets, ils ne cachent aucun piége; nous ne les avons fait tendre que pour nous divertir; comme je pense que vous désirez savoir qui nous sommes et quel est notre dessein, je vais vous l'expliquer en peu de mots. A deux lieues d'ici, dans un village qu'habitent des gens de qualité, plusieurs personnes de la même famille sont convenues de venir s'amuser en cet endroit, qui est un des plus agréables des environs, afin de former entre elles une nouvelle Arcadie pastorale. Les jeunes gens sont vêtus en bergers, les jeunes filles en bergères. Nous avons étudié deux églogues, l'une est de Garcilasso, l'autre du fameux Camoëns, poëte portugais. Nous ne sommes ici que d'hier, et nous avons fait dresser des tentes sous ces arbres, au bord de ce ruisseau qui arrose les prés d'alentour. La nuit dernière, on a tendu ces filets pour y prendre les petits oiseaux qui, chassés par le bruit, viendraient s'y jeter sans méfiance. Si vous consentez, seigneur, à devenir notre hôte, soyez le bienvenu; nous en aurons tous une grande joie, car nous ne connaissons pas la mélancolie.

En vérité, belle et noble dame, répondit don Quichotte, Actéon fut moins agréablement surpris quand il aperçut au bain la chaste Diane, que je le suis en vous voyant. Je loue l'objet de vos divertissements, et je vous rends grâces de vos offres obligeantes. Si je puis vous servir, parlez, vous êtes sûre d'être promptement obéie, car ma profession est de me montrer affable et empressé, surtout envers les personnes de votre qualité et de votre mérite. Si ces filets, qui n'occupent qu'un faible espace, s'étendaient sur toute la surface de la terre, j'irais, plutôt que de les rompre, chercher un passage dans de nouveaux continents; et afin que vous n'en doutiez pas, apprenez que celui qui vous parle est don Quichotte de la Manche, si toutefois ce nom est arrivé jusqu'à vos oreilles.

Quel bonheur est le nôtre! chère amie de mon âme, s'écria l'autre bergère; regarde ce seigneur! eh bien, c'est le plus vaillant et le plus courtois chevalier qu'il y ait au monde, si l'histoire qui court imprimée de ses hauts faits ne ment point: je l'ai lue, et je gage que ce brave homme qui l'accompagne est Sancho Panza, son écuyer, dont personne n'égale les aimables saillies.

Vous ne vous trompez pas, Madame, répondit Sancho, c'est moi-même qui suis ce plaisant écuyer que vous dites, et ce seigneur est mon maître, le même don Quichotte de la Manche dont parle cette histoire.

Est-il possible, chère amie! dit l'autre bergère; en ce cas, il faut prier ces étrangers de rester avec nous; nos parents et nos frères en auront une joie infinie. J'avais déjà entendu parler de ce que tu viens de me dire; on ajoute même que ce chevalier est l'amant le plus constant et le plus amoureux que l'on connaisse, et que sa dame est une certaine Dulcinée du Toboso à qui l'Espagne entière décerne la palme de la beauté.

Rien de plus vrai, repartit don Quichotte; votre beauté, mesdames, pourrait seule remettre la chose en question. Mais cessez de vouloir me retenir: les devoirs impérieux de ma profession m'interdisent de me reposer jamais.

Sur ces entrefaites arriva le frère d'une des bergères, vêtu aussi en berger, et avec non moins de richesse et d'élégance. Sa sœur lui ayant appris que celui à qui elles parlaient était le valeureux don Quichotte de la Manche, et l'autre son écuyer Sancho, le jeune homme, qui avait lu leur histoire, adressa un gracieux compliment au chevalier, et le pria avec tant d'instance de les accompagner, que notre héros y consentit. On continua la chasse aux huées, et une multitude d'oiseaux, trompés par la couleur des filets, tombèrent dans le péril qu'ils croyaient éviter. Cela fit rassembler les chasseurs, qui bientôt réunis au nombre de plus de cinquante, vêtus en bergers et en bergères, et ravis d'apprendre que c'était là don Quichotte et son écuyer, les emmenèrent vers les tentes où la table était dressée. On fit asseoir le chevalier à la place d'honneur; et pendant le repas, tous le regardaient avec étonnement, tous étaient ravis de le voir. Mais lorsqu'on fut près de lever la nappe, don Quichotte, promenant ses yeux sur les convives, prit la parole en ces termes:

De tous les péchés des hommes, bien qu'on ait souvent prétendu que le plus grand c'est l'orgueil, je soutiens, moi, que c'est l'ingratitude, et je me fonde sur ce qu'on dit communément que l'enfer est peuplé d'ingrats. Ce péché, je me suis toute ma vie efforcé de l'éviter; et lorsque je ne puis payer par d'autres services les services qu'on me rend, mon impuissance est du moins compensée par l'intention; mais comme cela ne saurait suffire, je les publie, je les proclame, afin qu'on sache bien que si un jour il m'arrive de pouvoir les reconnaître, je n'y faillirai pas. Trop souvent, hélas! je me suis vu réduit au stérile désir de m'acquitter, celui qui reçoit étant toujours au-dessous de celui qui donne. Ainsi, envers Dieu qui nous accorde à toute heure tant de faveurs, qu'est-il possible à l'homme de faire pour s'acquitter? Rien, car la distance qui les sépare est infinie. A cette impuissance, à cette misère, supplée jusqu'à un certain point la gratitude et la reconnaissance. C'est pourquoi, reconnaissant du gracieux accueil qu'on m'a fait ici, mais ne pouvant y répondre dans la même mesure, je suis contraint de me renfermer dans les étroites limites de mon pouvoir, et de n'offrir bien à regret que les modestes prémices de ma moisson. Je déclare donc que pendant deux jours entiers, armé de toutes pièces, et au milieu de cette grande route qui conduit à Saragosse, je soutiendrai contre tout venant que les dames ici présentes sont les plus courtoises et les plus belles qu'il y ait au monde, à l'exception toutefois de la sans pareille Dulcinée du Toboso, unique maîtresse de mes pensées, soit dit sans offenser aucune des dames qui m'entendent.

A ces dernières paroles, Sancho, qui écoutait de toutes ses oreilles, ne put se contenir et s'écria: Est-il possible qu'il y ait sous le ciel des gens assez osés pour dire et jurer même que mon maître est fou? Répondez, seigneurs bergers, quel est le curé de village, si sensé et si savant qu'il soit, qui serait capable de mieux parler que ne vient de le faire monseigneur don Quichotte, quel chevalier errant avec toutes ses rodomontades oserait proposer chose pareille?

Don Quichotte se tourna brusquement vers son écuyer, et lui dit le visage enflammé de colère: Est-il possible, ô Sancho! qu'il se trouve dans l'univers entier un homme qui ose dire que tu n'es pas un sot doublé de malice et de friponnerie? Qui te prie de te mêler de mes affaires, et de rechercher si je suis fou ou si je ne le suis pas. Tais-toi, va seller Rossinante, afin que je réalise ma promesse, car avec la raison que j'ai de mon côté, tu peux tenir pour vaincus tous ceux qui oseraient me contredire.

Sur ce, il se leva avec des gestes d'indignation, laissant les spectateurs douter de sa sagesse aussi bien que de sa folie. Tous le prièrent de ne point pousser le défi plus avant, disant qu'ils connaissaient assez la délicatesse de ses sentiments, sans qu'il en donnât de nouvelles preuves; et qu'il n'avait pas non plus besoin de signaler davantage sa valeur, puisqu'ils connaissaient son histoire.

Don Quichotte n'en persista pas moins dans sa résolution. Enfourchant Rossinante, il embrasse sa rondache, et, la lance au poing, va se camper au milieu du grand chemin, suivi de Sancho et de toute la troupe des bergers et des bergères curieux de voir quelle serait l'issue d'un défi si singulier et si arrogant. Campé, comme on vient de le dire, au beau milieu du chemin, notre héros fit retentir l'air de ces superbes paroles:

O vous, chevaliers, écuyers, voyageurs à pied et à cheval, qui passez ou devez passer sur cette route pendant les deux jours entiers qui vont suivre, apprenez que don Quichotte de la Manche, chevalier errant, est ici pour soutenir que toutes les beautés et courtoisies de la terre sont surpassées par celles que l'on rencontre chez les nymphes de ces prés et de ces bois, à l'exception toutefois de la reine de mon âme, la sans pareille Dulcinée du Toboso. Que celui qui oserait soutenir le contraire, sache que je l'attends ici!

Par deux fois il répéta le même défi, et deux fois ses paroles ne furent entendues d'aucun chevalier errant.

Mais le sort, qui conduisait de mieux en mieux ses affaires, voulut que peu de temps après on vît venir sur la route un grand nombre de cavaliers, armés de lances et s'avançant en toute hâte. Ceux qui étaient avec notre chevalier ne les eurent pas plus tôt aperçus, qu'ils s'empressèrent de s'éloigner du chemin, jugeant qu'il y avait danger à barrer le passage. Don Quichotte, d'un cœur intrépide, resta seul sur la place, tandis que Sancho se faisait un bouclier de la croupe de Rossinante. Cependant la troupe confuse des cavaliers approchait, et l'un d'eux, qui marchait en avant, se mit à crier à don Quichotte: Gare, homme du diable, gare du chemin! ne vois-tu pas que ces taureaux vont te mettre en pièces?

Canailles, répondit don Quichotte, vous avez bien rencontré votre homme! Pour moi, il n'y a taureaux qui vaillent, fussent-ils les plus formidables de la vallée de Jarama. Confessez tous, malandrins, confessez la vérité de ce que je viens de proclamer, sinon préparez-vous au combat.

Le guide n'eut pas le temps de répliquer, ni don Quichotte de se détourner, quand même il l'aurait voulu: aussi la bande entière des redoutables taureaux, avec les bœufs paisibles qui servaient à les conduire, et la foule de gens qui les accompagnaient à la ville où une course devait se faire le lendemain, tout cela passa par-dessus don Quichotte, par-dessus Sancho, Rossinante et le grison, les roulant à terre et les foulant aux pieds. De l'aventure, Sancho resta moulu, don Quichotte exaspéré, Rossinante et le grison dans un état fort peu orthodoxe. A la fin, pourtant, ils se relevèrent, et don Quichotte, encore étourdi de sa chute, trébuchant ici, bronchant là, se mit à courir après le troupeau de bêtes à cornes, en criant: Arrêtez, malandrins, arrêtez; c'est un seul chevalier qui vous défie, lequel n'est ni de l'humeur ni de l'avis de ceux qui disent: «A l'ennemi qui fuit fais un pont d'or.»

Mais le vent emportait ses menaces, et, le troupeau s'éloignant toujours, notre chevalier, plus enflammé de colère que rassasié de vengeance, s'assit sur le bord du chemin, attendant Sancho, Rossinante et le grison. Ils arrivèrent enfin; maître et valet remontèrent sur leurs bêtes, et sans dire adieu aux nymphes de la nouvelle Arcadie continuèrent tout honteux leur chemin.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Il vit sortir de l'épaisseur du bois deux femmes vêtues en bergères (p. 550).

Une claire fontaine, qui serpentait au milieu d'un épais bouquet d'arbres, fut un utile secours pour rafraîchir nos aventuriers et nettoyer la poussière qu'ils devaient à l'incivilité des taureaux. Ils s'assirent auprès de cette fontaine, et après avoir débridé Rossinante et le grison, ils secouèrent leurs habits. Don Quichotte se rinça la bouche, se lava le visage, et par cette ablution rendit quelque énergie à ses esprits abattus; quant à Sancho, il se mit à visiter le bissac, et en tira ce qu'il avait coutume d'appeler sa victuaille.


CHAPITRE LIX
DE CE QUI ARRIVA A DON QUICHOTTE, ET QUE L'ON PEUT VÉRITABLEMENT APPELER UNE AVENTURE.

Don Quichotte était si triste, si fatigué, qu'il ne songeait point à manger, et Sancho, par déférence, n'osait toucher à ce qui était devant lui. Mais voyant qu'enseveli dans ses pensées son maître oubliait de prendre aucune nourriture, il mit de côté toute retenue et commença à enfourner dans son estomac le pain et le fromage qu'il avait sous la main. Mange, ami Sancho, mange, lui dit don Quichotte; jouis du plaisir de vivre, plaisir que tu sais goûter bien mieux que moi, et laisse-moi mourir sous le poids de mes disgrâces. Je suis né pour vivre en mourant, comme toi, Sancho, pour mourir en mangeant; et afin de te prouver combien j'ai raison de parler ainsi, vois-moi, je te prie, imprimé dans les histoires, fameux par mes exploits, loyal dans mes actions, honoré des princes, sollicité des jeunes filles; et malgré tout cela, au moment où j'avais le droit d'espérer les palmes et les lauriers mérités par mes hauts faits, je me suis vu ce matin terrassé, foulé aux pieds par des animaux immondes, au point d'être pris en pitié par ceux qui apprendront notre aventure! Crois-tu, mon ami, que l'amertume d'une telle pensée ne soit pas faite pour émousser les dents, engourdir les mains et ôter l'appétit? Aussi, mon enfant, suis-je résolu à me laisser mourir de faim, ce qui de toutes les morts est la mort la plus cruelle.

Ainsi, répondit Sancho, qui ne cessait de jouer des mâchoires, Votre Grâce n'est pas de l'avis du proverbe qui dit: Meure la poule, pourvu qu'elle meure soûle. Quant à moi, je ne suis pas si sot que de me laisser mourir de faim: et je prétends imiter le cordonnier, qui tire le cuir avec ses dents jusqu'à ce qu'il le fasse arriver où il veut. Sachez, seigneur, qu'il n'y a pire folie que celle de se désespérer comme le fait Votre Grâce; croyez-moi, mangez, et après avoir mangé, dormez deux heures, le ventre au soleil, sur l'herbe de cette prairie: et si vous n'êtes pas mieux en vous réveillant, dites que je suis une bête.

Don Quichotte lui promit de suivre son conseil, sachant par expérience combien la philosophie naturelle l'emporte sur tous les raisonnements. Si, en attendant, mon fils, ajouta-t-il, tu voulais faire ce que je vais te dire, mon soulagement serait plus assuré et mes peines plus légères: ce serait tandis que je vais sommeiller uniquement pour te complaire, de t'écarter un peu, et, mettant ta peau à l'air, de t'administrer avec la bride de Rossinante trois ou quatre cents coups de fouet, à valoir sur les trois mille trois cents que tu dois te donner pour le désenchantement de Dulcinée; car, je te le demande, n'est-ce pas pitié que cette pauvre dame reste dans l'état où elle est, et cela par ta négligence?

L'affaire mérite réflexion, répondit Sancho; dormons d'abord, nous verrons ensuite; car enfin, croyez-vous que ce soit chose bien raisonnable, qu'un homme se fouette ainsi de sang-froid, et surtout quand les coups doivent tomber sur un corps mal nourri? Que madame Dulcinée prenne patience; un de ces jours, quand elle y pensera le moins, elle me verra percé comme un crible. Jusqu'à la mort tout est vie: je veux dire que je suis encore de ce monde, et que j'aurai tout le temps de tenir ma promesse.

Don Quichotte se tint pour satisfait de la parole de son écuyer, et après avoir mangé, l'un beaucoup, l'autre peu, tous deux s'étendirent sur l'herbe, laissant paître en liberté Rossinante et le grison.

Le jour était avancé quand nos aventuriers se réveillèrent; aussitôt ils reprirent leurs montures pour atteindre une hôtellerie que l'on découvrait à environ une lieue de là: je dis hôtellerie, parce que don Quichotte la nomma ainsi de lui-même, contre sa coutume d'appeler toutes les hôtelleries des châteaux. En entrant, ils demandèrent s'il y avait place pour loger; il leur fut répondu que oui, et avec toutes les commodités qu'ils pourraient trouver même à Saragosse. Ils mirent donc pied à terre; puis Sancho ayant déposé les bagages dans une chambre dont l'hôtelier lui remit la clef, il alla mettre Rossinante et le grison à l'écurie, et leur donna la ration en rendant grâces à Dieu de ce que son maître avait pris cette maison pour ce qu'elle était en réalité. Quand il revint auprès de lui, il le trouva assis sur un banc.

L'heure du souper venue, don Quichotte se retira dans sa chambre, et Sancho demanda à l'hôtelier ce qu'il avait à leur donner.

Parlez, répondit celui-ci: en animaux de la terre, en oiseaux de l'air, en poissons de la mer, vous serez servis à bouche que veux-tu.

Il ne nous en faut pas tant, repartit Sancho: deux bons poulets feront notre affaire, car mon maître est délicat et mange peu, et moi, je ne suis pas glouton à l'excès.

L'hôtelier répondit qu'il n'y avait pas de poulets, parce que les milans les détruisaient tous.

Eh bien, faites-nous donner une poule grasse et tendre, dit Sancho.

Une poule? reprit l'hôtelier, en frappant du pied, par ma foi, j'en envoyai vendre hier plus de cinquante à la ville. Mais, excepté cela, dites ce que vous désirez.

Aurez-vous du moins quelque tranche de veau ou de chevreau? demanda Sancho.

Pour l'heure, il n'y en a point céans, répondit l'hôtelier; ce matin on a mangé le dernier morceau; mais je vous assure que la semaine prochaine il y en aura de reste.

Courage, dit Sancho, nous y voilà: je gage que toutes ces grandes provisions vont aboutir à une tranche de lard et à des œufs.

Parbleu, reprit l'hôtelier, mon hôte a bonne mémoire! je viens de lui dire que je n'ai ni poules ni poulets, et il veut qu'il y ait des œufs! Cherchez, s'il vous plaît, quelque autre chose, et laissons-là toutes ces délicatesses.

Eh, morbleu! finissons-en, dit Sancho, et dites-nous vite ce que vous avez pour souper, sans nous faire tant languir.

Eh bien, répondit l'hôtelier, j'ai tout prêts deux pieds de bœuf à l'oignon avec de la moutarde: c'est un manger de prince.

Des pieds de bœuf! s'écria Sancho; que personne n'y touche, je les retiens pour moi: rien n'est plus de mon goût.

Je vous les garderai, répondit l'hôtelier, parce que les autres voyageurs que j'ai ici sont gens d'assez haute volée pour mener avec eux cuisinier, sommelier et provisions de bouche.

Pour la qualité, dit Sancho, mon maître ne le cède à personne; mais sa profession ne permet ni sommelier, ni maître d'hôtel; le plus souvent nous nous étendons au milieu d'un pré, et nous mangeons à notre soûl des nèfles et des glands.

La discussion finit là; et quoique l'hôtelier eût demandé à Sancho quelle était la profession de son maître, Sancho s'en alla sans lui donner satisfaction. L'heure du souper venue, l'hôtelier apporta le ragoût, qu'il avait annoncé, dans la chambre de don Quichotte, et le chevalier se mit à table.

A peine commençait-il à manger que, dans une chambre séparée de la sienne par une simple cloison, il entendit quelqu'un qui disait: Par la vie de Votre Grâce, seigneur don Geronimo, lisons en attendant qu'on apporte le souper un autre chapitre de la seconde partie de l'histoire de don Quichotte de la Manche.

Notre chevalier n'eut pas plutôt entendu son nom qu'il était debout, et prêtant l'oreille, il écouta ce qu'on disait de lui. Il saisit cette réponse de don Geronimo: Pourquoi voulez-vous, seigneur don Juan, que nous lisions ces sottises? Quand on connaît la première partie, quel plaisir peut-on trouver à la seconde?

D'accord, répliqua don Juan, mais il n'y a si mauvais livre qui n'ait quelque bon côté: ce qui me déplaît toutefois dans cette seconde partie, c'est qu'on y dit que don Quichotte est guéri de son amour pour Dulcinée du Toboso.

A ces mots, notre héros s'écria plein de dépit et de fureur: Quiconque prétend que don Quichotte de la Manche a oublié, ou est capable d'oublier Dulcinée du Toboso, ment par sa gorge, et je le lui prouverai à armes égales. La sans pareille Dulcinée du Toboso ne saurait être oubliée, et un tel oubli est indigne de don Quichotte de la Manche: la constance est sa devise, et son devoir de la garder incorruptible jusqu'à la mort.

Qui est-ce qui parle là? demanda-t-on de l'autre chambre.

Et qui ce peut-il être, répondit Sancho, sinon don Quichotte de la Manche lui-même, qui soutiendra tout ce qu'il vient de dire; car un bon payeur ne craint pas de donner des gages.

Sancho n'avait pas achevé de parler, que deux gentilshommes entrèrent dans la chambre, et l'un d'eux se jetant dans les bras de notre héros: Votre aspect, lui dit-il, ne dément point votre nom, ni votre nom votre aspect, seigneur chevalier, et sans aucun doute vous êtes le véritable don Quichotte de la Manche, l'étoile polaire de la chevalerie errante, en dépit de l'imposteur qui a usurpé votre nom, et qui tâche d'effacer l'éclat de vos prouesses, comme le prouve ce livre que je remets entre vos mains.

Don Quichotte prit le livre, et après l'avoir quelque temps feuilleté en silence, il le rendit. Dans le peu que je viens de lire, dit-il, je trouve trois choses fort blâmables: la première, ce sont quelques passages de la préface; la seconde, c'est que le dialecte est aragonais, car l'auteur supprime souvent les articles; et enfin la troisième, qui prouve son ignorance, c'est qu'il se fourvoie sur un point capital de l'histoire en disant que la femme de Sancho Panza, mon écuyer, s'appelle Marie Guttierez, tandis qu'elle s'appelle Thérèse Panza. Celui qui fait une erreur de cette importance doit être inexact dans tout le reste.

Par ma foi, s'écria Sancho, voilà qui est beau pour un historien, et il est joliment au courant de nos affaires, puisqu'il appelle Thérèse Panza, ma femme, Marie Guttierez: seigneur, reprenez ce livre, je vous prie, voyez un peu s'il y est parlé de moi, et si l'on n'a point aussi changé mon nom.

A ce que je vois, mon ami, repartit don Geronimo, vous êtes Sancho Panza, l'écuyer du seigneur don Quichotte?

Oui, seigneur, c'est moi, et je serais très-fâché que ce fût un autre.

En vérité, dit le cavalier, l'auteur ne vous traite guère comme vous me paraissez le mériter: il vous fait glouton et niais, et nullement plaisant, bien différent en cela du Sancho de la première partie de l'histoire de votre maître.

Dieu lui pardonne, repartit Sancho, mieux eût valu qu'il m'oubliât tout à fait; quand on ne sait pas jouer de la flûte, on ne devrait pas s'en servir, et saint Pierre n'est bien qu'à Rome.

Les deux cavaliers invitèrent notre héros à passer dans leur chambre et à partager leur repas, disant qu'ils savaient que dans cette hôtellerie il n'y avait rien qui fût digne de lui. Don Quichotte qui était la courtoisie même, ne se fit pas prier davantage, et alla souper avec eux. Resté en pleine possession du ragoût, Sancho prit le haut bout de la table, l'hôtelier s'assit à ses côtés, et ils mangèrent avec appétit leurs pieds de bœuf, buvant et riant comme s'ils eussent fait la plus grande chère du monde.

Pendant le repas, don Juan demanda à notre héros quelles nouvelles il avait de madame Dulcinée du Toboso; si elle était mariée, si elle était accouchée ou enceinte, ou si, restée chaste et fidèle, elle pensait à couronner la constance du seigneur don Quichotte.

Dulcinée est aussi pure, aussi intacte qu'au sortir du ventre de sa mère, répondit notre chevalier; mon cœur est plus fidèle que jamais, notre correspondance est toujours nulle, et sa beauté changée en la laideur d'une grossière paysanne. Puis il leur conta l'enchantement de sa maîtresse, ses aventures personnelles dans la caverne de Montesinos, et la recette que lui avait enseignée Merlin pour désenchanter sa dame; recette qui était la flagellation de Sancho.

Les deux voyageurs furent ravis d'entendre de la bouche de don Quichotte le récit de ses étranges aventures. Étonnés de tant d'extravagances et de la manière dont il les racontait, tantôt ils le prenaient pour un fou, tantôt pour un homme de bon sens, et en définitive ils ne savaient que penser.