A merveille, seigneur, répondit Sancho; et n'était le besoin que nous pourrions avoir de Rossinante, je serais d'avis qu'on le pendît également.
Non, repartit don Quichotte, il ne faut pendre ni les armes, ni Rossinante, afin qu'on ne puisse pas dire: A bon serviteur mauvaise récompense.
Sans doute aussi, répliqua Sancho, à cause du proverbe qui dit qu'il ne faut pas faire retomber sur le bât la faute de l'âne. Eh bien, puisque c'est à Votre Grâce que revient le tort de cette aventure, châtiez-vous vous-même, et ne vous en prenez point à vos armes qui sont déjà toutes brisées, ni au malheureux Rossinante, qui n'en peut mais, et encore moins à mes pauvres pieds, en les faisant cheminer plus que de raison.
Cette journée et trois autres encore se passèrent en semblables discours, sans que rien vînt entraver leur voyage. Le cinquième jour, à l'entrée d'une bourgade, ils trouvèrent tous les habitants sur la place, assemblés pour se divertir, car c'était la fête du pays. Comme don Quichotte s'approchait d'eux, un laboureur éleva la voix et dit: Bon! voilà justement notre affaire: ces seigneurs qui ne connaissent point les parieurs jugeront notre différend.
Très-volontiers, mes amis, répondit notre héros, pourvu que je parvienne à bien comprendre.
Mon bon seigneur, voici le cas, repartit le laboureur: un habitant de ce village, si gros qu'il pèse près de deux cent quatre-vingts livres, a défié à la course un de ses voisins, qui ne pèse pas la moitié autant que lui, et ils doivent courir cent pas, à condition qu'ils porteront chacun le même poids. Quand on demande à l'auteur du défi comment il veut qu'on s'y prenne, il répond que son adversaire doit se charger de cent cinquante livres de fer, et que par ce moyen ils pèseront autant l'un que l'autre.
Vous n'y êtes pas, dit Sancho devançant la réponse de son maître, et c'est à moi, qui viens tout fraîchement d'être gouverneur, comme chacun sait, à juger cette affaire.
Juge, ami Sancho, reprit don Quichotte; aussi bien ne suis-je pas en état de distinguer le blanc du noir, tant mon jugement est troublé et obscurci.
Eh bien, frères, continua Sancho, je vous dis donc, avec la permission de mon maître, que ce que demande le défieur n'est pas juste. C'est toujours au défié à choisir les armes; ici c'est le défieur qui les choisit, et il en donne à son adversaire de si embarrassantes, que celui-ci non-seulement ne saurait remporter la victoire, mais même se remuer. Or, s'il est trop gros, qu'il se coupe cent cinquante livres de chair par-ci par-là, à son choix: de cette manière les parties devenant égales, personne n'aura lieu de se plaindre.
Par ma foi, reprit un paysan, ce seigneur a parlé comme un bienheureux et jugé comme un chanoine: mais le gros ne voudra jamais s'ôter une once de chair, à plus forte raison cent cinquante livres.
Le mieux est qu'ils ne courent point, dit un autre, afin que le maigre n'ait point à crever sous le faix, ni le gros à se déchiqueter le corps. Convertissons en vin la moitié de la gageure, et emmenons ces seigneurs à la taverne: s'il en arrive mal, je le prends sur moi.
Je vous suis fort obligé, seigneurs, répondit don Quichotte; mais je ne puis m'arrêter un seul instant. De sombres pensées et de tristes pressentiments me forcent d'être impoli et me font cheminer plus vite que je ne voudrais.
En parlant ainsi, il piqua Rossinante et passa outre, laissant les villageois non moins étonnés de son étrange figure que de la sagacité de son écuyer.
Lorsqu'il les vit s'éloigner, un des laboureurs dit aux autres: Si le valet a tant d'esprit, que doit être le maître! S'ils vont étudier à Salamanque, je gage qu'ils deviendront en un tour de main alcades de cour; car il n'est rien comme d'étudier et d'avoir un peu de chance, pour, au moment où l'on y songe le moins, se voir verge à la main ou mitre sur la tête.
Cette nuit-là, le maître et le valet la passèrent à la belle étoile au milieu des champs. Le matin, comme ils poursuivaient leur route, ils virent venir à eux un messager à pied qui avait un bissac sur l'épaule, et une espèce de bâton ferré à la main. Cet homme doubla le pas en approchant de don Quichotte, et lui embrassant la cuisse: Seigneur, lui dit-il, que monseigneur le duc aura de joie quand il apprendra que vous retournez au château! Il y est encore avec madame la duchesse.
Mon ami, je ne sais qui vous êtes; veuillez me le dire, reprit notre chevalier.
Moi, seigneur, répondit l'homme, je suis ce Tosilos, laquais de monseigneur le duc, qui refusa de se mesurer avec Votre Grâce, au sujet de la fille de la señora Rodriguez.
Sainte Vierge! s'écria don Quichotte, quoi, c'est vous que les enchanteurs, mes ennemis, ont transformé en laquais, pour m'ôter la gloire de ce combat!
Je vous demande pardon, répliqua Tosilos, il n'y eut ni transformation ni enchantement: j'étais laquais quand j'entrai dans la lice, et laquais quand j'en sortis. Comme la fille me semblait jolie, j'ai préféré l'épouser plutôt que de combattre. Mais il y eut bien à déchanter après votre départ: monseigneur le duc m'a fait donner cent coups de bâton, pour n'avoir pas exécuté ses ordres; la pauvre fille a été mise en religion, et la señora Rodriguez s'en est retournée en Castille. Pour l'instant, je vais à Barcelone porter un paquet de lettres à monseigneur le vice-roi, de la part de mon maître. J'ai ici une gourde pleine de vieux vin, ajouta-t-il; Votre Seigneurie veut-elle boire un coup? quoique chaud, quelques bribes d'un fromage que j'ai encore là vous le feront trouver bon.
Je vous prends au mot, dit Sancho, car, moi, je ne fais point de façon avec mes amis. Que Tosilos mette la nappe, et nous verrons si les enchanteurs m'empêchent de lever le coude.
En vérité, Sancho, répondit don Quichotte, tu es bien le plus grand glouton et le plus ignorant personnage qui soit dans le monde. Ne vois-tu pas que ce courrier est enchanté, et que ce n'est là qu'un faux Tosilos. Reste avec lui; farcis-toi la panse, je m'en irai au petit pas en t'attendant.
Tosilos sourit en regardant partir le chevalier, et ayant tiré de son bissac la gourde et le fromage, il s'assit sur l'herbe avec Sancho. Tous deux y restèrent jusqu'à ce que la gourde fût entièrement vide; l'histoire dit même qu'ils finirent par lécher le paquet de lettres, seulement parce qu'il sentait le fromage.
Ton maître doit être un grand fou! dit Tosilos à Sancho.
Comment! il doit? répondit Sancho: parbleu! il ne doit rien, il n'y a point d'homme qui paye mieux ses dettes, surtout quand c'est en monnaie de folies. Je m'en aperçois bien, et je le lui ai souvent dit à lui-même; mais qu'y faire? maintenant qu'il est fou à lier, depuis le jour où il a été vaincu par le chevalier de la Blanche-Lune!
Tosilos le pria de lui conter cette aventure; Sancho répondit qu'il lui donnerait contentement à la première rencontre et qu'il ne voulait pas faire attendre son maître plus longtemps. Il se leva, secoua son pourpoint et les miettes qui étaient tombées sur sa barbe; puis ayant souhaité un bon voyage à Tosilos, il poussa le grison devant lui et rejoignit don Quichotte, qui l'attendait à l'ombre, sous un arbre.
Si don Quichotte, avant sa rencontre avec le chevalier de la Blanche-Lune, avait été en proie à de tristes pensées, c'était bien pis depuis sa défaite.
Il attendait, comme je l'ai dit, couché à l'ombre d'un arbre, et là mille pénibles souvenirs, comme autant de moustiques, venaient l'assaillir et le harceler: les uns avaient trait au désenchantement de Dulcinée, les autres au genre de vie qu'il allait mener pendant son repos forcé.
Sancho s'étant mis à lui vanter la générosité du laquais Tosilos:
Est-il possible, lui dit-il, que tu croies encore que ce soit là un véritable laquais? Tu as donc oublié la malice de mes ennemis les enchanteurs? Dulcinée transformée en paysanne, et le chevalier des Miroirs devenu le bachelier Carrasco? Mais, dis-moi, as-tu demandé à ce prétendu Tosilos des nouvelles d'Altisidore? A-t-elle pleuré mon absence, ou a-t-elle banni loin d'elle les amoureuses pensées qui la tourmentaient avec tant de violence moi présent?
Par ma foi, seigneur, répondit Sancho, je ne songeais guère à ces niaiseries: mais, pourquoi, je vous prie, vous occuper des pensées d'autrui, et surtout des pensées amoureuses?
Mon ami, dit don Quichotte, il y a une grande différence entre la conduite qu'inspire l'amour, et celle qui est dictée par la reconnaissance: un chevalier peut se montrer froid et insensible, mais il ne doit jamais être ingrat. Altisidore m'aimait sans doute, puisqu'elle m'a donné les mouchoirs de tête que tu sais; elle a pleuré mon départ, m'a adressé des reproches et maudit devant tout le monde, en dépit de toute pudeur; preuves certaines qu'elle m'adorait, car toujours les dépits des amants éclatent en malédictions. Moi, je n'avais ni trésors à lui offrir, ni espérance à lui donner: tout cela appartient à Dulcinée, la souveraine de mon âme, Dulcinée, que tu outrages par tes retardements à châtier ces chairs épaisses que je voudrais voir mangées des loups, puisqu'elles aiment mieux se réserver pour les vers du tombeau que de s'employer à la délivrance de cette pauvre dame.
En vérité, seigneur, répondit Sancho, je ne puis me persuader que ces coups de fouet dont vous parlez sans cesse aient rien de commun avec le désenchantement de personne; c'est comme si on disait: La tête te fait mal; eh bien, graisse-toi la cheville. Je jurerais bien que dans vos livres de chevalerie vous n'avez jamais vu délivrer un enchanté à coups de fouet. Mais enfin, pour vous faire plaisir, je me les donnerai aussitôt que l'envie m'en prendra et que j'en trouverai l'occasion.
Que Dieu t'entende, dit don Quichotte, et qu'il te fasse la grâce de reconnaître bientôt l'obligation où tu es de soulager ma dame et maîtresse, qui est aussi la tienne puisque tu es à moi.
En discourant ainsi, ils arrivèrent à l'endroit où ils avaient été culbutés et foulés sous les pieds des taureaux. Don Quichotte reconnut la place et dit à son écuyer: Voici la prairie où nous rencontrâmes naguère ces aimables bergers et ces charmantes bergères qui voulaient renouveler l'Arcadie pastorale. Leur idée me semble aussi louable qu'ingénieuse; et si tu veux m'en croire, ami Sancho, nous nous ferons bergers à leur imitation, ne fût-ce que pendant le temps que j'ai promis de ne pas porter les armes. J'achèterai quelques brebis et toutes les choses nécessaires à la vie pastorale; puis, me faisant appeler le Berger Quichottin, et toi le berger Pancinot, nous nous mettrons à errer à travers les bois et les prés, chantant par ici, soupirant par là, tantôt nous désaltérant au pur cristal des fontaines, tantôt aux eaux limpides des ruisseaux. Les chênes nous donneront libéralement leurs fruits savoureux; le tronc des liéges, un abri rustique; les saules, leur ombre hospitalière; la rose, ses parfums; les prairies, leurs tapis émaillés de mille couleurs; l'air, sa pure haleine; les étoiles, leur douce lumière; le chant, du plaisir: l'Amour nous inspirera de tendres pensées, et Apollon nous dictera des vers qui nous rendront fameux, non-seulement dans l'âge présent, mais aussi dans les siècles à venir.
Pardieu, seigneur, voilà une manière de vivre qui m'enchante, répondit Sancho; il faut que le bachelier Samson Carrasco et maître Nicolas le barbier n'y aient jamais pensé: je parie qu'ils seront ravis de se faire bergers. Et que diriez-vous si le seigneur licencié faisait de même, lui qui est bon compagnon et qui aime tant la joie?
Ce que tu dis là est parfait, reprit don Quichotte; et si le bachelier Samson veut être de la partie, comme il n'aura garde d'y manquer, il pourra s'appeler le berger Sansonio ou le berger Carrascon; maître Nicolas s'appellera Nicoloso, à l'imitation de l'ancien Boscan, qui s'appelait Nemoroso; quant au seigneur curé, je ne sais trop quel nom lui donner, si ce n'est un nom qui dérive du sien, le berger Curiambro, par exemple. Nous pourrons donner à nos bergères les noms que bon nous semblera, et comme celui de Dulcinée convient aussi bien à une bergère qu'à une princesse, je n'ai que faire de me creuser la tête pour lui en chercher un autre; toi, Sancho, tu feras porter à ta bergère tel nom que tu voudras.
Je n'ai pas envie, répondit Sancho, de lui en donner un autre que celui de Thérésona, il ira bien avec sa taille ronde et avec le nom qu'elle porte, puisqu'elle s'appelle Thérèse, outre qu'en la nommant dans mes vers, on verra que je lui suis fidèle, et que je ne vais point moudre au moulin d'autrui. Pour ce qui est du curé, il ne convient pas qu'il ait de bergère, afin de donner le bon exemple, mais si le bachelier veut en avoir une, à lui permis.
Bone Deus! s'écria don Quichotte, quelle vie nous allons mener, ami Sancho! que de cornemuses vont résonner à nos oreilles! que de tambourins, de violes et de guimbardes! et si avec cela nous pouvons nous procurer des albogues[126], il ne nous manquera aucun des instruments qui entrent dans la musique pastorale.
Qu'est-ce que cela, des albogues, seigneur? demanda Sancho; je n'en ai jamais vu, ni même entendu parler de ma vie.
Des albogues, répondit don Quichotte, sont des plaques de métal assez semblables à des pieds de chandeliers, et qui, frappées l'une contre l'autre, rendent un son peu agréable, peut-être, mais qui se marie fort bien avec la cornemuse et le tambourin. Ce nom d'albogue est arabe, comme tous ceux de notre langue qui commencent par al; par exemple, almoaça, almorzar, alhombra, alguazil, almaçen et autres semblables. Notre langue n'a que trois mots qui finissent en i, borcegui, zaquizami et maravedi; car alheli et alfaqui, autant pour l'al, qui est au commencement que pour l'i de la fin, sont reconnus pour être d'origine arabe. Je dis ceci en passant, parce que le nom d'albogue vient de me le rappeler. Au reste, ce qui nous aidera surtout à pratiquer dans la perfection notre état de berger, c'est que je me mêle un peu de poésie, comme tu sais, et que le bachelier Carrasco est un poëte excellent: du curé, je n'ai rien à dire, mais je crois qu'il en tient un peu. Quant à maître Nicolas, il n'en faut pas douter, car tous les barbiers sont joueurs de guitare et faiseurs de couplets. Moi, je gémirai de l'absence; toi, tu chanteras la fidélité; le berger Carrascon fera l'amoureux dédaigné; le berger Curiambro, ce qui lui plaira; et de la sorte tout ira à merveille.
Seigneur, dit Sancho, j'ai tant de guignon, que je ne verrai jamais arriver l'heure de commencer une si belle vie. Oh! que de jolies cuillers de bois je vais faire, quand je serai berger! que de fromages à la crème, que de houlettes, que de guirlandes je ferai pour moi et ma bergère! Et si l'on ne dit pas que je suis savant, au moins dira-t-on que je ne suis pas maladroit. Sanchette, ma fille, viendra nous apporter notre dîner à la bergerie. Mais, j'y songe! elle n'est pas trop déchirée, la petite, et il y a des bergers qui sont plus malins qu'on ne croit. Diable, je ne voudrais pas qu'elle vînt chercher de la laine et s'en retournât tondue; les amourettes et les méchants désirs se fourrent partout, aussi bien aux champs qu'à la ville, aussi bien dans les chaumières que dans les châteaux. Ainsi je ne veux pas que ma fille vienne à la bergerie, elle restera à la maison; car en ôtant l'occasion, on ôte le péché, et, comme on dit, si les yeux ne voient pas, le cœur ne saute pas.
Trêve, trêve de proverbes, Sancho, s'écria don Quichotte; en voilà assez pour exprimer ta pensée, et je t'ai souvent répété de n'en pas être si prodigue. Mais, avec toi, c'est prêcher dans le désert; ma mère me châtie, je fouette la toupie.
Par ma foi, seigneur, repartit Sancho, Votre Grâce est avec moi comme la pelle avec le fourgon: vous dites que je lâche trop de proverbes, et vous les enfilez deux à deux.
Écoute, Sancho, reprit don Quichotte, ceux que je place ont leur à-propos; mais les tiens, tu les tires si fort par les cheveux, qu'on dirait que tu les traînes. Je te l'ai répété souvent, les proverbes sont autant de sentences tirées de l'expérience et des observations de nos anciens sages; mais le proverbe qui vient à tort et à travers est plutôt une sottise qu'une sentence. Au surplus, laissons cela: la nuit arrive, éloignons-nous du chemin, et cherchons quelque gîte; nous verrons demain ce que Dieu nous réserve.
Ils gagnèrent un endroit écarté et soupèrent tard et mal, au grand déplaisir de Sancho, à qui les jeûnes de la chevalerie errante faisaient incessamment regretter l'abondance de la maison de don Diego, les noces de Gamache et le logis de don Antonio. Mais enfin, considérant que la nuit devait succéder au jour, et le jour à la nuit, il s'endormit pour passer celle-là de son mieux.
La nuit était obscure, quoique la lune fût au ciel, mais elle ne se montrait pas dans un endroit d'où on pût l'apercevoir; car Diane va quelquefois se promener aux antipodes, et laisse dans l'ombre nos montagnes et nos vallées. Don Quichotte paya le tribut à la nature en dormant le premier sommeil; mais il ne se permit pas le second, tout au rebours de Sancho, qui avait coutume de dormir d'une seule traite, depuis le soir jusqu'au matin, preuve d'une bonne constitution et de fort peu de soucis.
Ceux de don Quichotte, au contraire, le réveillèrent de bonne heure; aussi, après avoir appelé plusieurs fois son écuyer, il lui dit: En vérité, Sancho, je t'admire: tu parais aussi insensible que le marbre ou le bronze; tu dors quand je veille, tu chantes quand je pleure; je tombe d'inanition, faute de donner à la nature les aliments nécessaires, pendant que tu es alourdi et haletant pour avoir trop mangé. Il est pourtant d'un serviteur fidèle de prendre part aux déplaisirs de son maître ou d'en paraître touché, ne fût-ce que par bienséance. Vois comme la nuit est sereine, et quelle solitude règne autour de nous; tout cela mérite bien qu'on se prive d'un peu de sommeil pour en profiter: lève-toi donc, je t'en conjure: éloigne-toi un peu, et par pitié pour Dulcinée donne-toi quatre ou cinq cents coups de fouet sur ceux que tu es convenu de t'appliquer pour le désenchantement de cette pauvre dame; agis de bonne grâce, je t'en supplie; je ne veux pas en venir aux mains avec toi, comme l'autre jour; car, je le sais, tu as la poigne un peu rude. Puis, quand l'affaire sera faite, nous passerons le reste de la nuit à chanter, moi les maux de l'absence, et toi les douceurs de la fidélité, commençant tous deux dès à présent cette vie que nous devons mener dans notre village.
Paris, S. Raçon, et Cie, imp.
Furne, Jouvet et Cie, édit.
Mille pénibles souvenirs venaient l'assaillir et le harceler (p. 590).Seigneur, répondit Sancho, je ne suis pas chartreux pour me lever ainsi au milieu de mon sommeil et me donner la discipline. Par ma foi, voilà qui est plaisant de croire qu'après cela nous chanterons toute la nuit: pensez-vous qu'un homme qui a été bien étrillé ait grande envie de chanter? Laissez-moi dormir, je vous prie, et ne me pressez point davantage de me fouetter, autrement je fais serment de ne jamais battre mon pourpoint, encore moins ma propre chair.
O cœur endurci! s'écria don Quichotte, ô homme sans entrailles, ô faveurs mal placées! est-ce là ma récompense de t'avoir fait gouverneur, et de t'avoir mis en position de devenir au premier jour comte ou marquis; ce qui ne peut manquer d'arriver aussitôt que j'aurai accompli le temps de mon exil, car enfin, post tenebras spero lucem[127].
Je ne comprends pas cela, repartit Sancho; mais ce que je comprends fort bien, c'est que quand je dors je n'ai ni crainte ni espérance, ni peine ni plaisir. Car, ma foi, béni soit celui qui a inventé le sommeil! manteau qui couvre les soucis, mets qui chasse la faim, eau qui calme la soif, feu qui garantit du froid, froid qui tempère la chaleur; en un mot, monnaie universelle pour acheter tous les plaisirs du monde, balance dans laquelle rois et bergers, savants et ignorants, ont tous le même poids! C'est une bonne chose que le sommeil, seigneur, si ce n'est qu'il ressemble à la mort; car d'un trépassé à un homme endormi, il n'y a pas grande différence, excepté pourtant que l'on ronfle quelquefois, tandis que l'autre ne souffle jamais mot.
De ma vie je ne t'ai entendu parler avec autant d'élégance, dit don Quichotte; et le proverbe a raison quand il dit: Regarde non avec qui tu nais, mais avec qui tu pais.
Eh bien, seigneur, repartit Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des proverbes? Par ma foi, mon cher maître, ils sortent de votre bouche deux par deux, avec cette différence, il est vrai, que ceux de Votre Grâce viennent à propos, et les miens sans rime ni raison; mais, en fin de compte, ce sont toujours des proverbes.
Ils en étaient là quand ils entendirent un bruit sourd qui remplissait toute la vallée. Don Quichotte se leva brusquement, et mit l'épée à la main, mais Sancho se coula aussitôt sous son grison, se faisant un rempart à droite et à gauche des armes de son maître et du bât de l'âne: encore tremblait-il de tout son corps, quoiqu'il fût bien retranché. De moment en moment le bruit augmentait; et plus il approchait de nos aventuriers, plus il leur causait de frayeur, à l'un du moins, car pour l'autre on connaît sa vaillance. Ce bruit venait de plus de six cents pourceaux que des marchands conduisaient à la foire. Ils marchaient la nuit afin de n'être point incommodés par la chaleur, et le grognement de ces animaux était si fort, que don Quichotte et Sancho en avaient les oreilles assourdies sans pouvoir deviner ce que ce pouvait être. Peu soucieux de savoir si don Quichotte et Sancho se trouvaient sur leur chemin et sans respect pour la chevalerie errante, les pourceaux leur passèrent sur le corps, emportant les retranchements de Sancho, confondant pêle-mêle le chevalier et l'écuyer, Rossinante et le grison, le bât et les armes.
Sancho se releva du mieux qu'il put, et demanda l'épée de son maître pour apprendre à vivre à messieurs les pourceaux, car il avait enfin reconnu ce que c'était.
Laisse-les passer, ami, répondit tristement don Quichotte; cet affront est la peine de mon péché, et il est juste qu'un chevalier vaincu soit piqué par les moustiques, mangé par les renards, et foulé aux pieds par les pourceaux.
Je n'ai rien à répliquer à cela, seigneur, dit Sancho; mais est-il juste que les écuyers des chevaliers vaincus soient tourmentés des moustiques, mangés des poux, dévorés par la faim? Si nous étions, nous autres écuyers, les enfants des chevaliers que nous servons, ou leurs proches parents, je ne m'étonnerais pas que nous fussions châtiés pour leurs fautes, même jusqu'à la quatrième génération. Mais qu'ont à démêler les Panza avec les don Quichotte? Enfin, prenons courage, tâchons de dormir le reste de la nuit: il fera jour demain, et nous verrons ce qui nous attend.
Dors, Sancho, dors, toi qui es né pour dormir, répondit notre héros: moi, qui suis fait pour veiller, je vais songer à mes malheurs, et tâcher de les soulager en chantant une romance que j'ai composée la nuit dernière, et dont je ne t'ai rien dit.
Par ma foi, reprit Sancho, les malheurs qui n'empêchent pas de faire des chansons, ne doivent pas être bien grands. Au reste, seigneur, chantez tant qu'il vous plaira; moi, je vais dormir de toutes mes forces.
Là-dessus, prenant sur la terre autant d'espace qu'il voulut, il s'endormit d'un profond sommeil. Don Quichotte, appuyé contre un hêtre, ou peut-être contre un liége, car cid Hamet ne dit point quel arbre c'était, chanta ces vers en soupirant:
Il accompagnait chaque vers de soupirs et de larmes, comme un homme ulcéré du sentiment de sa défaite.
Cependant le jour parut, et les rayons du soleil donnant dans les yeux de Sancho, il commença à s'allonger, à se tourner d'un côté, puis d'un autre, et parvint à s'éveiller tout à fait. En voyant le désordre qu'avaient causé les pourceaux dans son équipage, il se mit à maudire le troupeau et ceux qui le conduisaient. Bref, nos aventuriers reprirent leurs montures, et continuèrent leur chemin. A la nuit tombante, ils virent venir à leur rencontre huit ou dix hommes à cheval, suivis de cinq ou six autres à pied. Don Quichotte sentit son cœur battre, et Sancho le sien défaillir, car ces gens portaient des lances et des boucliers, et semblaient en équipage de guerre. Sancho, dit notre héros en se tournant vers son écuyer, s'il m'était permis de faire usage de mes armes, et que ma parole ne me liât point les mains, cet escadron entier ne me ferait pas peur. Il se pourrait cependant que ce fût tout autre chose que ce que nous pensons.
Il parlait encore lorsqu'ils furent rejoints par les cavaliers qui, environnant don Quichotte sans dire mot, lui mirent la pointe de leurs lances les uns sur la poitrine, les autres contre les reins, comme pour le menacer de mort. Un des gens à pied, le doigt posé sur la bouche, pour montrer qu'il fallait se taire, prit Rossinante par la bride, et le conduisit hors du chemin; ses compagnons, entourant Sancho dans un merveilleux silence, le firent marcher du même côté. Deux ou trois fois il prit envie au pauvre chevalier de demander ce qu'on lui voulait, et où on le conduisait: mais dès qu'il voulait desserrer les lèvres, ses gardes, d'un œil menaçant et faisant briller leur lance, lui fermaient la bouche. Sancho n'en était pas quitte à si bon marché: pour peu qu'il fît mine de vouloir parler, on le piquait avec un aiguillon, lui et son âne, comme si l'on eût appréhendé que le grison n'eût la même envie. La nuit venue, on doubla le pas, et la frayeur augmenta dans le cœur de nos deux prisonniers, quand ils entendirent ces paroles: Avancez, Troglodites; silence, barbares; souffrez, anthropophages; cessez de vous plaindre, Scythes; fermez les yeux, Polyphèmes meurtriers, tigres dévorants, et autres noms semblables, dont on leur assourdissait les oreilles.
Voilà des noms qui ne sonnent rien de bon; disait Sancho en lui-même; il souffle un mauvais vent! et tous les maux viennent à la fois, comme au chien les coups de bâton. Plaise à Dieu que cette rencontre ne finisse pas de même; mais elle commence trop mal pour avoir une bonne fin.
Don Quichotte marchait tout interdit; il ne pouvait comprendre les injures et les reproches dont on l'accablait; et malgré ses efforts pour trouver une explication, il jugea seulement qu'il y avait beaucoup à craindre et peu à espérer de cette aventure. Environ à une heure de la nuit, ils arrivèrent à la porte d'un château que don Quichotte reconnut pour être celui du duc, où il avait séjourné quelques jours auparavant.
Eh! que signifie tout ceci? demanda-t-il alors: n'est-ce pas dans ces lieux où j'ai rencontré naguère tant de courtoisie? Mais pour les vaincus tout est amertume et déception, le bien se change en mal, et le mal en pis.
En entrant dans la principale cour du château, ce qu'ils aperçurent augmenta leur étonnement, et redoubla leurs frayeurs, comme on le verra dans le chapitre suivant.
Les cavaliers mirent pied à terre, puis enlevant don Quichotte et Sancho de leur selle, ils les portèrent dans la cour du château. Cent torches brûlaient à l'entour, et plus de cinq cents lampes qui donnaient une lumière égale à celle du plus beau jour éclairaient les galeries. Au milieu de la cour s'élevait un catafalque haut de sept à huit pieds, couvert d'un immense dais de velours noir, autour duquel brûlaient une centaine de cierges de cire blanche dans des chandeliers d'argent. Sur le catafalque était étendu le corps d'une jeune fille, si belle, qu'elle embellissait la mort même. Sa tête, posée sur un carreau de brocart, était couronnée d'une guirlande de fleurs diverses; dans ses mains, croisées sur sa poitrine, elle tenait une branche de palmier. A l'un des côtés de la cour s'élevait un espèce de théâtre, sur lequel on voyait deux personnages, couronne en tête et sceptre à la main, tels qu'on représente Minos et Rhadamanthe. Au pied de l'estrade, il y avait deux siéges vides: ce fut là que les gens qui avaient arrêté don Quichotte et Sancho les menèrent et les firent asseoir, en leur recommandant le silence d'un air farouche; mais il n'était pas besoin de menaces, la terreur les avait rendus muets.
Pendant que notre chevalier regardait tout cela avec stupéfaction, ne sachant que penser, surtout en voyant que le corps déposé sur le catafalque était celui de la belle Altisidore, deux personnages de distinction, que nos aventuriers reconnurent pour le duc et la duchesse, naguère leurs hôtes, montèrent sur le théâtre et vinrent s'asseoir sur deux riches fauteuils, auprès des deux rois couronnés. Don Quichotte et Sancho leur firent une profonde révérence, à laquelle le noble couple répondit en inclinant légèrement la tête.
Un officier de justice parut alors, et s'approchant de Sancho, il le revêtit d'une robe de boucassin noir, bariolée de flammes peintes, lui posa sur la tête une mitre pointue, semblable à celles que portent les condamnés du saint-office, en lui déclarant à voix basse que s'il desserrait les dents on lui mettrait un bâillon, si même on ne le massacrait sur la place. Ainsi affublé, Sancho se regardant des pieds à la tête, se voyait tout couvert de flammes, mais comme il ne se sentait point brûler, il en prit son parti. Il ôta la mitre, et la voyant couverte de diables, il la replaça sur sa tête, en se disant à lui-même: Puisque ni les flammes ne me brûlent ni les diables ne m'emportent, il n'y a pas à s'inquiéter. Don Quichotte, en regardant son écuyer, ne put, malgré toute sa frayeur, s'empêcher de rire.
Alors, au milieu du silence général, on entendit sortir de dessous le catafalque un agréable concert de flûtes; puis tout d'un coup, près du coussin sur lequel reposait le cadavre se montra un beau jeune homme vêtu à la romaine, qui, accordant sa voix avec une harpe qu'il tenait, chanta les stances suivantes:
Assez, dit un des deux rois; assez, chantre divin: ce serait à n'en jamais finir que de vouloir célébrer la mort et les attraits de l'incomparable Altisidore. Elle n'est pas morte, comme le pense le vulgaire ignorant, car elle vit grâce à la renommée, mais elle vit et elle revivra, grâce surtout aux tourments que Sancho Panza, ici présent, va endurer pour la rendre à la lumière. Ainsi donc, ô Rhadamanthe! toi qui siéges avec moi dans les sombres cavernes du destin, toi qui connais ce qu'ordonnent ses immuables décrets, pour que cette aimable personne revienne à la vie, déclare-le sur-le-champ, afin que nous ne soyons pas privés plus longtemps du bonheur que doit nous procurer son retour.
A peine Minos eut-il cessé de parler, que Rhadamanthe se leva et dit: Allons, ministres de justice, grands et petits, forts et faibles, vous tous qui êtes ici, accourez, et appliquez sur le visage de Sancho Panza vingt-quatre croquignoles, faites-lui douze pincements aux bras, et aux reins six piqûres d'épingles, car de cela dépend la résurrection d'Altisidore.
Mille Satans! s'écria Sancho, je suis aussi disposé à me laisser faire qu'à devenir Turc. Mort de ma vie! qu'a de commun ma peau avec la résurrection de cette demoiselle! Il paraît que l'appétit vient en mangeant. Madame Dulcinée est enchantée, il faut que je la désenchante à coups de fouet; celle-là meurt du mal que Dieu lui envoie et il faut que je me laisse meurtrir le visage à coups de croquignoles, et percer le corps comme un crible pour la rappeler à la vie! A d'autres, à d'autres, s'il vous plaît: je suis un vieux renard, et je ne m'en laisse pas conter de la sorte.
Tu mourras, cria Rhadamanthe d'une voix formidable; tigre, adoucis-toi, humilie-toi, superbe; souffre et tais-toi, puisqu'on ne te demande rien d'impossible, et surtout n'essaye pas de pénétrer le secret de cette affaire: tu seras souffleté, tu seras égratigné, tu gémiras sous les poignantes piqûres des épingles. Sus donc, mes fidèles ministres, qu'on exécute ma sentence, où je vais vous montrer si je sais me faire obéir.
Aussitôt s'avancèrent six duègnes marchant à la file; quatre portaient des lunettes; toutes avaient la main droite levée et découverte jusqu'au poignet, afin qu'elle parût plus longue. En les apercevant, Sancho se mit à mugir comme un taureau.
Non! non! dit-il. Je me laisserai bien manier et pincer par qui l'on voudra, mais par des duègnes, jamais: qu'on m'égratigne le visage comme les chats égratignèrent celui de mon maître dans ce même château; qu'on me perce le corps à coups de dague; qu'on me déchiquette les bras avec des tenailles rouges, je le souffrirai, puisqu'il le faut: mais que les duègnes me touchent, non, mille fois non; dussent tous les diables m'emporter.
Résigne-toi, mon enfant, dit don Quichotte; donne contentement à ces seigneurs, et rends grâces au ciel de t'avoir octroyé une aussi grande vertu que celle de désenchanter les enchantées, et de ressusciter les morts.
Les duègnes étaient déjà près de Sancho, lorsque devenu plus traitable, ou plutôt acceptant ce qu'il ne pouvait empêcher, il commença à s'arranger sur son siége et tendit le visage. Une première duègne lui appliqua une vigoureuse croquignole sur la joue et lui fit ensuite une grande révérence.
Trêve de civilités, madame la duègne, dit Sancho, et à l'avenir rognez un peu mieux vos ongles.
Bref, les six duègnes lui en donnèrent autant avec les mêmes cérémonies, et tous les gens de la maison lui pincèrent les bras. Mais les piqûres d'épingles lui firent perdre toute patience: à la première il se leva de son siége, et, saisissant une torche enflammée qui se trouvait près de lui, il fondit sur ses bourreaux, en criant de toutes ses forces: Hors d'ici, ministres de Satan! croyez-vous que je sois de bronze pour être insensible à un pareil supplice?
En ce moment, Altisidore, fatiguée sans doute d'être resté si longtemps sur le dos, se tourna sur le côté; aussitôt tous les assistants de s'écrier: Altisidore est vivante! Altisidore est vivante!
Rhadamanthe invita Sancho à se calmer, puisque le résultat qu'on se proposait était obtenu.
Quand don Quichotte vit remuer Altisidore, il se jeta à deux genoux devant Sancho et lui dit: O mon fils! voici l'instant de t'appliquer quelques-uns de ces coups de fouet qu'on t'a ordonnés pour le désenchantement de Dulcinée! voici l'instant où ta vertu est en train d'opérer: ne perds pas une minute, je t'en conjure, pour travailler à la guérison de ma maîtresse, qui est aussi la tienne.
Savez-vous bien, seigneur, répondit Sancho, que soie sur soie n'est pas propre à faire bonne doublure? Comment, ce n'est pas assez d'être souffleté, pincé et égratigné, il faut encore que je me fouette? Tenez, seigneur, qu'on m'attache au cou une meule de moulin, et qu'on me jette dans un puits, si pour guérir les maux d'autrui je dois être toujours le veau de la noce. Qu'on me laisse tranquille, ou j'envoie tout au diable.
Pendant ce temps, Altisidore s'était dressé sur son séant, et l'on entendait le son des hautbois et des musettes, mêlé à des voix qui criaient: Vive Altisidore! vive Altisidore! Le duc et la duchesse, Minos et Rhadamanthe se levèrent, et tous, y compris don Quichotte et Sancho, s'avancèrent vers elle pour l'aider à descendre du catafalque. Altisidore fit une profonde révérence au duc, à la duchesse et aux deux rois, puis regardant notre héros de travers: Dieu te le pardonne, lui dit-elle, insensible chevalier dont la cruauté m'a envoyée dans l'autre monde où je suis restée, à ce qu'il me semble, un long siècle. Quant à toi, ô le plus compatissant des écuyers! ajouta-t-elle en se tournant vers Sancho, je te rends grâces de mon retour à la vie; reçois en récompense d'un si grand service six de mes chemises dont tu pourras en faire six autres pour ton usage; si elles ne sont pas en très-bon état, au moins puis-je t'assurer qu'elles sont fort propres.
Sancho, ayant ôté sa mitre, mit un genou en terre et lui baisa la main en signe de reconnaissance. Le duc ordonna qu'on rendît à Sancho son chaperon et son pourpoint, et qu'on lui ôtât la robe semée de flammes; mais notre écuyer le supplia de permettre qu'il emportât chez lui la robe et la mitre, disant qu'il voulait les conserver en souvenir d'une aventure si étrange. La duchesse répondit qu'on les lui abandonnait volontiers.
Le duc fit débarrasser la cour de tout cet attirail; chacun se retira, puis on conduisit nos deux aventuriers à leur ancien appartement.
Sancho coucha cette nuit-là sur un lit de camp qu'on lui avait dressé dans la chambre du chevalier; ce qu'il aurait voulu éviter, se doutant bien que de questions en réponses et de réponses en questions, son maître ne lui laisserait pas un moment de repos, et il eût de bon cœur donné quelque chose pour coucher seul sous une hutte de berger plutôt que dans ce riche appartement.
En effet, le pauvre diable ne fut pas plus tôt au lit, que don Quichotte l'interpella: Que te semble, ami Sancho, lui dit-il, de l'aventure de cette nuit? Comprend-on la force et la violence d'un désespoir amoureux! Car, enfin, tu as vu de tes propres yeux Altisidore tuée, non par une arme meurtrière ni par l'action mortelle du poison, mais uniquement par l'indifférence que je lui ai montrée.
Qu'elle fût morte, à la bonne heure, répondit Sancho, mais au moins elle aurait dû me laisser tranquille, moi qui de ma vie ne l'ai ni enflammée ni dédaignée; qu'a de commun la guérison de cette Altisidore avec le martyre de Sancho Panza? C'est maintenant que je reconnais qu'il y a des enchanteurs et des enchantements dans ce monde: Dieu veuille m'en délivrer, puisque je ne sais pas m'en garantir. Mais, de grâce, seigneur, laissez-moi dormir, si vous ne voulez pas que je me jette par la fenêtre.
Dors, Sancho, dors, mon enfant, reprit don Quichotte, si toutefois tes chiquenaudes et tes piqûres te le permettent.
N'était l'affront de les avoir reçus de ces duègnes, je me moquerais bien des pincements et des piqûres, répliqua Sancho. Mais encore une fois, seigneur, laissez-moi dormir.
Ainsi soit-il, dit don Quichotte, et que Dieu soit avec toi.
Ils s'endormirent tous deux, et cid Hamed Ben-Engeli profite de ce répit pour nous apprendre ce qui avait engagé le duc à imaginer la plaisante cérémonie que nous venons de raconter. Carrasco, dit-il, conservait un amer souvenir de la culbute que lui avait fait faire don Quichotte en le désarçonnant comme chevalier des Miroirs; aussi était-il résolu à une nouvelle tentative aussitôt qu'il en trouverait l'occasion. S'étant donc informé près du page qui avait porté la lettre de la duchesse à Thérèse Panza du lieu où se trouvait notre héros, il se procura un cheval et des armes, et se mit en route avec un mulet chargé de son équipage que conduisait un paysan qui lui servait d'écuyer. En arrivant chez le duc, il sut le départ de don Quichotte, et le chemin qu'il avait pris dans le dessein de se trouver aux joutes de Saragosse. Le duc raconta à Carrasco les tours que l'on avait joués à notre chevalier, sans oublier le désenchantement de Dulcinée, qui devait s'opérer aux dépens du pauvre Sancho; il lui raconta aussi la malice de l'écuyer qui avait fait accroire à son maître que Dulcinée était enchantée et transformée en paysanne, mais comment la duchesse lui avait persuadé que c'était lui qui se trompait. Tout cela fit beaucoup rire le bachelier, qui se remit immédiatement à la recherche de notre héros, et promit au duc de lui faire savoir l'issue de l'entreprise. Ne le trouvant pas à Saragosse, Carrasco poussa plus avant, et le rencontra à Barcelone, où il eut sa revanche, comme nous l'avons dit. Il revint tout conter au duc, regagna promptement son village, où don Quichotte ne devait pas tarder de le rejoindre. Voilà ce qui avait fourni au duc l'idée de cette mystification, tant il se plaisait dans la compagnie de deux fous si divertissants.
Un grand nombre de ses gens, tant à pied qu'à cheval, se postèrent donc aux environs du château et sur tous les chemins par où l'on pouvait penser que passeraient nos aventuriers. On les rencontra, en effet, et incontinent le duc en fut informé. Comme tout était déjà préparé, on n'eut qu'à allumer les torches; Altisidore s'étendit sur le catafalque avec l'appareil qu'on vient de décrire, et tout réussit admirablement. Cid Hamet ajoute que pour lui il croit que les mystificateurs n'étaient guère moins fous que les mystifiés, et qu'il ne saurait penser autre chose du duc et de la duchesse, qui employaient ainsi leur esprit à se jouer de deux pauvres cervelles.
Le jour surprit don Quichotte et Sancho, l'un ronflant de toutes ses forces, l'autre complétement absorbé dans ses rêveries ordinaires.
Comme don Quichotte se disposait à se lever, car vaincu ou vainqueur il fut toujours ennemi de la paresse, Altisidore, la tête ornée de la même guirlande que la veille, vêtue d'une robe de satin blanc à fleurs d'or, les cheveux épars sur les épaules, et s'appuyant sur un bâton d'ébène, entra tout à coup dans la chambre du chevalier qui, troublé et confus, s'enfonça sous sa couverture sans pouvoir articuler un seul mot. Altisidore s'assit sur une chaise, à son chevet, et après un grand soupir, elle lui dit à voix basse et d'un air tendre: Quand les dames de qualité et les modestes jeunes filles foulent aux pieds la honte, et permettent à leur langue de découvrir les secrets de leur cœur, c'est qu'elles se trouvent réduites à une bien cruelle extrémité; eh bien, moi, seigneur don Quichotte, je suis une de ces femmes, pressée par la passion, vaincue par l'amour, et cependant chaste à ce point, que pour cacher mon martyre, il m'en a coûté la vie. Il y a deux jours, insensible chevalier, que la seule pensée de ton indifférence m'a mise au tombeau, ou du moins fait juger morte par ceux qui m'entouraient; et si, prenant pitié de mes peines, l'amour n'eût trouvé un remède dans le martyre de ce bon écuyer, je restais à jamais dans l'autre monde.
Par ma foi, dit Sancho, l'amour aurait bien pu faire à mon âne l'honneur qu'il m'a fait, je lui en aurais su beaucoup de gré. Dieu veuille, madame, vous envoyer à l'avenir un amant plus traitable que mon maître! Mais, dites-moi, qu'avez-vous vu dans l'autre monde? et qu'est-ce que c'est que cet enfer dont ceux qui meurent volontairement sont obligés de prendre le chemin.
A dire vrai, répondit Altisidore, je doute fort que je fusse morte tout de bon, puisque je ne suis point entrée en enfer: car une fois dedans, il m'aurait bien fallu y rester. Je suis allé seulement jusqu'à la porte, et là j'ai trouvé une douzaine de démons en hauts-de-chausses et en pourpoint, avec des collets à la wallonne, garnis de dentelle, qui tous jouaient à la paume avec des raquettes de feu. Une chose me surprit étrangement: c'est qu'en guise de balles ils se servaient de livres enflés de vent et remplis de bourre. Mais ce qui m'étonna beaucoup aussi, ce fut de voir que, contre l'ordinaire des joueurs, qui tantôt sont tristes, tantôt sont joyeux, ceux-là grondaient toujours, pestaient, et s'envoyaient mille malédictions.