Les discours ne coûtent pas plus à M. de Lamartine que les vers, et il les laisse couler avec une sorte de prodigalité d'éloquence, sans trace d'effort ni crainte d'épuisement. Après quelques tâtonnements et grâce à cette richesse de dons qui lui rendait faciles les succès les plus divers, il est devenu l'un des orateurs et, ce qui est plus rare encore, l'un des improvisateurs en renom de la Chambre. Souvent, sans doute, son argumentation manque de vigueur et de puissance; presque jamais, il n'a de passion profonde et communicative; le dessin général est un peu mou, l'impression, monotone; on voudrait quelque chose de plus nerveux, de plus viril et même de plus heurté. Mais quelle belle abondance! Quel éclat de forme et de couleur! Avec quelle aisance souveraine se déroulent ces longues périodes imagées et cadencées! Ce n'est pas le vol soudain et terrible de l'aigle fondant sur sa proie: on dirait plutôt d'un noble cygne planant, avec une sorte de grâce majestueuse, dans un nuage de pourpre et d'or. Il n'est pas jusqu'à l'aspect de l'orateur, sa haute taille, l'élégance de son allure, son profil sculptural, son front inspiré, l'élégante dignité de son geste, son timbre sonore et mélodieux qui ne paraissent faits pour augmenter son prestige et son charme. Et cependant, le plus souvent, M. de Lamartine n'exerce pas une grande action sur la Chambre: il en est fort surpris[140]. La curiosité, l'admiration même avec lesquelles on accueille ses discours sont un peu du genre de celles qu'obtiendraient les beaux morceaux d'un virtuose en renom. Un jour vient cependant,—en 1839, dans les débats de la coalition,—où il acquiert subitement une importance politique qu'on lui a jusque-là refusée. C'est que, pour la première fois, il sort de ses nuages flottants et prend nettement parti dans la bataille qui se livre sur terre. Va-t-il donc se fixer dans l'armée conservatrice? On le croit un moment, mais pas longtemps. Dès 1842, en février à propos de la réforme électorale, en août avec plus d'éclat encore dans la discussion de la loi de régence, il fait acte d'opposition et parle en homme de gauche. On ne voit d'abord là autre chose qu'un retour à son ancienne mobilité, le caprice passager d'un indépendant, le goût de caresser tour à tour chaque parti; quelques jours avant le discours en faveur de la réforme électorale, n'en a-t-il pas fait un contre la réforme parlementaire? On se refuse donc à croire que sa rupture avec le parti conservateur soit définitivement consommée[141].
Telle est la situation quand s'engage la discussion de l'adresse de 1843. Dès le premier jour, le 27 janvier, dans un discours qui a un grand retentissement, M. de Lamartine prend position de façon à ne plus laisser place à aucune illusion. Sans doute, il se dit encore monarchiste, mais cette réserve faite, il va aussi loin que possible: il s'attaque à tout le système du gouvernement, à la «pensée du règne» telle qu'elle s'est manifestée depuis huit ans, et fait amende honorable de l'avoir jusque-là trop ménagée. Il sait bien que, sur ce nouveau terrain, il a peu de monde avec lui. «Mais, s'écrie-t-il, était-elle donc plus nombreuse et plus populaire, en commençant, cette opposition des quinze ans, objet des mêmes dédains?... Non, il ne sera pas donné de prévaloir longtemps contre l'organisation et le développement de la démocratie moderne, à ce système qui usurpe légalement, qui empiète timidement, mais toujours, et qui dépouille le pays, pièce à pièce, de ce qu'il devait conserver des conquêtes de dix ans et de cinquante ans. (Murmures au centre.) Non! ce n'est pas pour si peu que nous avons donné au monde européen, politique, social, religieux, une secousse telle qu'il n'y a pas un empire qui n'en ait croulé ou tremblé (Bravo!), pas une fibre humaine dans tout l'univers qui n'y ait participé par le bien, par le mal, par la joie, par la terreur, par la haine ou par le fanatisme! (Applaudissements aux extrémités.) Et c'est en présence de ce torrent d'événements qui a déraciné les intérêts, les institutions les plus solidifiées dans le sol, que vous croyez pouvoir arrêter tout cela, arrêter les idées du temps qui veulent leur place, devant le seul intérêt dynastique trop étroitement assis, devant quelques intérêts groupés autour d'une monarchie récemment fondée. Vous osez nier la force invincible de l'idée démocratique, un pied sur ses débris!... Derrière cette France qui semble s'assoupir un moment, derrière cet esprit public qui semble se perdre et qui, s'il ne vous suit pas, du moins vous laisse passer en silence, sans vous résister, mais sans confiance, il y a une autre France et un autre esprit public; il y a une autre génération d'idées qui ne s'endort pas, qui ne vieillit pas avec ceux qui vieillissent, qui ne se repent pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas avec ceux qui se trahissent eux-mêmes, et qui, un jour, sera tout entière avec nous. C'est pour cela que je m'éloigne, de jour en jour davantage, du gouvernement, et que je me rapproche complètement des oppositions constitutionnelles où je vais me ranger pour toujours!» (Rires et bruyants murmures au centre. À gauche: Très bien, très bien!)
La surprise fut grande de voir ainsi l'ancien orateur des 221 rejoindre et presque dépasser la gauche. Quel était donc le secret de cette évolution? M. de Lamartine avait apporté dans la politique une ambition immense: ambition d'un caractère assez singulier, sans âpreté envieuse et offensive contre les personnes, car celui qui l'éprouvait, ne se croyant pas de semblable essence ni appelé aux mêmes destinées que les autres hommes, ne supposait seulement pas qu'il pût leur être comparé[142]; ambition dédaigneuse des avancements hiérarchiques, ne visant aucun but déterminé, sans limites précisément parce qu'elle est indéfinie; ambition d'imagination plus que d'intérêt, qui rêvait moins l'exercice et la jouissance du pouvoir que l'éclat d'un rôle extraordinaire, quelque chose comme la mise en action d'un beau poème ou d'un grand drame[143]. M. de Lamartine a raconté lui-même que, tout jeune encore, il avait ainsi conçu et communiqué à ses amis le programme de sa vie: ses premières années à la poésie; ensuite un livre d'histoire; puis il ajoutait: «Quand j'aurai écrit ce livre d'histoire, complément de ma célébrité littéraire de jeunesse, j'entrerai résolument dans l'action, je consacrerai les années de ma maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature qui aime à jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties où les vaincus sont des victimes, où les vainqueurs sont des héros... Et si la guerre me manque, je monterai aux tribunes, ces champs de bataille de l'esprit humain, je tâcherai de me munir, quoique tardivement, d'éloquence, cette action parlée qui confond, dans Démosthène, dans Cicéron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature et la politique, l'homme du discours et l'homme d'État, deux immortalités en une[144].» Qu'on ne dise pas que ce programme a été tracé après coup, pour mettre une sorte d'unité dans cette vie si disparate. Le poète laissait déjà entrevoir ses rêves d'ambition politique, sous la Restauration, dans son discours de réception à l'Académie française[145]. La révolution de Juillet, en brisant autour de lui tous les freins et en supprimant devant lui toutes les barrières, lui paraît rendre plus facile la réalisation de ces rêves. En 1831, il croit entendre M. de Talleyrand lui prédire qu'il sera le Mirabeau d'une nouvelle révolution[146]. L'année suivante, en Orient, rencontrant lady Esther Stanhope au sommet du Liban, où elle prend les attitudes d'une sorte de prophétesse, il se fait saluer par elle comme «l'instrument des œuvres merveilleuses que Dieu va bientôt accomplir parmi les hommes». Élu député, son ambition tourne plus décidément encore vers la politique, sans cesser cependant d'être flottante. Il n'est à la Chambre que depuis un an, quand il prédit à ses amis que bientôt «le pays sera dans ses mains[147]». Comment, «sous quel drapeau», il l'ignore; il est aux ordres de son «idée», et fera ce qu'elle aura commandé[148]. Le plaisir avec lequel il contemple et admire ses progrès dans l'art oratoire[149], la facilité avec laquelle il se figure que «tous les partis viennent à lui, comme à une idée, qui se lève[150]», l'aident d'abord à attendre assez patiemment l'accomplissement de sa prophétie. Au bout de quelque temps, il commence à se lasser de cette attente: «Ma destinée était l'action, écrit-il le 13 janvier 1838; les événements me la refusent, et j'en sèche.» Après la coalition, il croit, un moment, être sur le point de jouer le rôle auquel il se sent appelé. «Ma petite puissance, écrit-il le 12 mai 1839, est devenue tellement immense que tous les partis font les derniers efforts pour me faire pencher vers eux, et, dans le pays honnête, j'ai une faveur qui va jusqu'à l'adoration.» Aussi son dépit est grand, quand, au 29 octobre 1840, lors de la constitution du cabinet destiné à raffermir l'ordre et la paix en péril, il voit le Roi et les conservateurs, au secours desquels il est venu l'année précédente, s'adresser à l'un des fauteurs de la coalition, repentant il est vrai, à M. Guizot. On s'est cru quitte envers le poète avec l'offre d'un portefeuille secondaire; il le refuse, déclarant ne pouvoir accepter que le ministère de l'intérieur ou celui des affaires étrangères, que personne n'a envie de lui confier. Il repousse également la proposition qui lui est faite d'une ambassade à son choix. En somme, il sort de là avec le sentiment d'avoir été victime d'une grande ingratitude.
Faut-il donc croire que la monarchie de Juillet a péri pour n'avoir pas ménagé une de ces vanités de lettrés, si terribles parfois dans leurs vengeances, et que M. de Lamartine, comme naguère M. de Chateaubriand, est passé à l'opposition par l'effet d'un ressentiment personnel? Avec notre poète, on risquerait de se tromper si l'on faisait une trop large part à un semblable mobile; malgré ses préoccupations si naïvement personnelles, il se défendait, non sans sincérité, d'être rancuneux; il n'eût pas écrit de soi, comme M. de Chateaubriand: «Je suis malheureusement né; les blessures qu'on me fait ne se ferment jamais.» Le déplaisir de n'avoir pas été ministre ne saurait donc être l'unique ni même la principale cause de son changement. Lui eût-on proposé, en 1840, ceux des portefeuilles qui lui paraissaient seuls dignes de lui, il n'en aurait pas été longtemps satisfait. Prendre simplement rang dans un gouvernement régulier ne pouvait lui suffire. Son idéal n'était pas si modeste, si banal, et il fallait autre chose pour intéresser son imagination. S'il a rêvé un moment de trouver son rôle au service des idées conservatrices, c'est qu'il pressentait des événements extraordinaires, par exemple, une catastrophe au milieu de laquelle il eût apparu comme le sauveur de la société et de la monarchie; il se voyait «jeté au timon brisé par un grand flot de terreur»; et il ajoutait ces mots bien significatifs: «Une tempête ou rien[151].» Du moment où la politique conservatrice ne lui offre pas la chance d'un sauvetage dramatique, il s'en dégoûte. «Toute réalité le fatigue et l'ennuie, dit finement M. Rossi; il lui faut des images lointaines, des lueurs éblouissantes qui permettent de tout supposer, de tout rêver. Que peut lui offrir de séduisant le parti conservateur, avec sa mesure, sa règle, son positif, avec un horizon dont les limites sont à dix pas de nous? Que peut lui offrir un parti qui fait profession de vouloir être demain ce qu'il est aujourd'hui, de faire demain à peu près ce qu'il fait aujourd'hui, un parti qui n'admet qu'un progrès lent, sans bruit, sans éclat, sans dangers? Évidemment ce n'est pas là le parti de M. de Lamartine. Il peut l'être aux jours du péril; mais, dans les temps de calme et de repos, il ne s'y sent pas à l'aise[152].» Un mot qui revient alors à chaque instant sous sa plume, en parlant de la politique régnante, résume assez bien l'état d'esprit auquel il est arrivé, c'est le mot d'ennui. «J'en suis prodigieusement ennuyé, écrit-il... je ferai l'insurrection de l'ennui... Du nouveau! du nouveau! c'est le cri des choses et du pays[153].» Ce «nouveau», où le trouver? L'opinion conservatrice ne le lui apportant pas, M. de Lamartine en vient à se demander s'il ne faut pas le chercher dans l'opposition, non dans celle de M. Thiers qui n'a pas plus d'horizons et qui «l'ennuie» tout autant que la politique ministérielle[154], mais au delà, dans une région plus lointaine et plus indéterminée. Ainsi que l'observe encore M. Rossi, «l'opposition lui offre quelque chose d'inconnu, un avenir couvert de nuages, percé par des éclairs; si ce n'est l'infini, c'est du moins l'indéfini; l'imagination peut tout y placer».
Un dernier mécompte avait précipité son évolution. Trompé dans ses prétentions ministérielles, M. de Lamartine s'était mis en tête, au début de la session de 1842, de briguer la présidence de la Chambre. N'eût-il pas été sage d'essayer de le retenir, en lui donnant cette satisfaction? Qu'on redoutât sa présence dans un ministère, cela se comprend. Mais en quoi était-il dangereux au fauteuil de la présidence? Le ministère ne vit qu'une chose, c'est que M. Sauzet lui serait un président plus commode, et il combattit vivement la candidature rivale, en affectant de croire qu'elle était une intrigue conçue et conduite en dehors de M. de Lamartine. Au scrutin, ce dernier n'eut que 64 voix. Presque aucun conservateur n'avait voté pour lui. Il en fut plus mortifié encore que de n'avoir pas été appelé au pouvoir, le 29 octobre 1840. Dès lors, son parti fut pris de passer à gauche. Quelques semaines plus tard, le 12 février 1842, il s'exprimait ainsi dans une lettre intime, au sujet du discours qu'il venait de prononcer contre la réforme parlementaire, dernier service rendu par lui à la cause conservatrice: «Ce sont mes adieux. La semaine prochaine, je commencerai à parler en homme de grande opposition. On me fait toutes les offres imaginables pour me retenir à la vieille majorité; je n'en veux plus.» Le 17 février, au lendemain de son discours pour la réforme électorale, il écrivait: «Je viens de sauter un grand fossé, au milieu d'un orage inouï dans la Chambre... Je sais où je tends, comme la boussole sait le pôle.» Il ajoutait, le 6 septembre de la même année, à la suite du débat sur la loi de régence: «J'ai profité hardiment de l'occasion, pour débarrasser le terrain des principes démocratiques, de la présence et de la tactique de M. Thiers qui m'empêchaient d'y mettre le pied. Maintenant m'y voici. Je commence, de ce jour, ma vraie carrière politique. Je vais faire de la grande opposition, ressusciter les jours de 1815 à 1830.» Aux approches de la session de 1843, son animation augmentait encore; il se plaisait à cette «vie infernale». «Je veux attaquer le règne tout entier», écrivait-il le 5 octobre 1842. Et le 9 décembre: «Je crois l'opposition nécessaire à grandes doses à une situation léthargique.» C'est cette «attaque contre le règne tout entier», cette «opposition à grandes doses» qui éclatent dans le fameux discours du 27 janvier 1843. Après ce que nous venons de voir de l'état d'âme et d'imagination de ce poète si malheureusement égaré dans la politique, sommes-nous aussi surpris de ce discours que le fut alors le public? Ne possédons-nous pas ce que nous avons appelé le secret de cette évolution?
On sait aujourd'hui quel devait être le dénouement de l'opposition où s'engageait M. de Lamartine. Sur le moment, les conservateurs, bien qu'attristés de voir s'éloigner d'eux un homme dont la parole avait été souvent une force ou tout au moins un ornement pour leur cause, ne croyaient pas avoir lieu de s'en alarmer. M. Villemain, qui répondit sur-le-champ au discours du 27 janvier, le fit sommairement, en ne poussant rien à fond, avec plus d'ironie que d'émotion, sans prendre l'événement au tragique, ni même presque au sérieux. «L'opinion conservatrice, disait le lendemain le Journal des Débats, ne perd qu'un vote, un vote inconstant et incertain. Mais M. de Lamartine, en quittant le parti conservateur, perd le seul terrain sur lequel il pouvait fonder et construire, avec le temps, son importance politique.» Cette sécurité semblait justifiée par l'accueil assez froid que l'opposition faisait à celui qui venait à elle d'une allure si altière et si conquérante. «M. de Lamartine, disaient dédaigneusement les journaux de M. Odilon Barrot, passe, avec son bagage de poète orateur, dans les rangs de la gauche; il voudrait en être le chef, mais la place est prise.» À ne voir donc que le parlement et le monde politique qui gravitait autour, l'effet produit ne semblait pas être considérable. En était-il de même dans le pays? M. de Lamartine écrivait, le 3 février 1843, à un ami: «L'étincelle tombée de la tribune a, contre mon attente, immédiatement allumé un incendie des esprits dont rien ne peut vous donner l'idée. Je ne croyais pas la désaffection si profonde, et je m'en effraye. À ce coup de tocsin, les forces me sont accourues de toutes parts avec fanatisme.» On ne saurait prendre à la lettre un témoignage où il entre sans doute une bonne part de cette illusion vaniteuse à laquelle notre poète était plus sujet que personne. Tout cependant n'y est pas imaginaire. À la même époque, deux autres témoins non suspects, M. Rossi[155] et M. Sainte-Beuve[156], constataient que, si l'action du nouvel opposant était à peu près nulle à la Chambre, elle grandissait au dehors. Par ses défauts comme par ses qualités, M. de Lamartine répondait à certains besoins de l'esprit public. Il était en communion avec cette imagination et cette sensibilité populaires dont aucun gouvernement, en France, ne peut impunément négliger de tenir compte, et auxquelles la politique un peu sèche et terre à terre de la bourgeoisie régnante ne donnait pas toujours satisfaction. Peu auparavant, ne se vantait-il pas d'être «le point de mire de tout ce qui rêvait en France une idée, une chimère, un noble sentiment[157]»? Et, plus tard, comme on lui énumérait tous ceux qu'il rebutait ou effrayait: «Que m'importe! répondait-il; j'ai pour moi les femmes et les jeunes gens; je puis me passer du reste[158].» En somme, par sa nouvelle attitude, il n'apportait pas seulement une satisfaction et une espérance aux passions ennemies du gouvernement, il offrait une distraction et une émotion à ceux dont il avait dit à la tribune, en 1839: «La France est une nation qui s'ennuie.» À ce point de vue, le passage de M. de Lamartine à l'opposition n'était pas un incident aussi négligeable que les politiques l'ont cru d'abord. Nul, sans doute, ne pouvait indiquer avec précision et lui-même ignorait où il allait. Mais il y avait là un inconnu inquiétant. «C'est une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite», disait M. de Humboldt, au sortir de la séance du 27 janvier 1843.
Le discours de M. de Lamartine n'était qu'un épisode, épisode imprévu pour les adversaires du ministère eux-mêmes et ne rentrant pas dans leur plan d'attaque. D'après ce plan, arrêté à l'ouverture de la session, l'opposition devait, comme les deux années précédentes, porter son principal effort sur la politique étrangère. Elle savait que là était, depuis la mortification de 1840, le point sensible et douloureux de l'esprit public; là existaient un malaise et des ressentiments qu'on avait chance de tourner contre le cabinet. Cette tactique persistera jusqu'à la révolution de 1848. On dirait que, pour être sorti d'une crise de politique extérieure, le ministère du 29 octobre était condamné à batailler indéfiniment sur ce même terrain.
Que les Chambres exercent leur contrôle sur la direction donnée à la diplomatie, que même, à de certaines heures, dans la préoccupation universelle d'un grand péril national, comme en 1831 ou en 1840, ce soit le sujet premier de leurs débats, rien de plus naturel et de plus légitime. Mais qu'à des époques ordinaires, paisibles par calcul parlementaire, plus que par sollicitude patriotique, l'opposition s'attache principalement, on dirait presque exclusivement, aux affaires étrangères; qu'elle y livre toutes les batailles ministérielles; qu'aux aguets par toute l'Europe et même dans le monde entier, elle cherche des incidents à grossir, des difficultés à envenimer, dans le seul dessein d'embarrasser, d'affaiblir, de renverser un cabinet détesté; qu'elle élève ainsi, à tort et à travers, des critiques qui trouvent écho dans les préjugés du moment, mais dont, plus tard, l'histoire, à la lumière des événements, reconnaît presque toujours l'injustice; que tel soit l'objet non seulement de la discussion de l'adresse, mais de presque tous les débats politiques—fonds secrets, crédits supplémentaires, budget, interpellations spéciales,—voilà ce qui ne s'était jamais vu à d'autres époques. Il y avait là un fait anormal, un véritable désordre, un danger grave pour le pays dont la diplomatie risquait ainsi d'être compromise et entravée. C'est par des abus de ce genre que le régime parlementaire s'est attiré le reproche de sacrifier l'intérêt national aux calculs de parti. Dès 1837, le duc de Broglie disait à la tribune de la Chambre des pairs: «J'ai peu de goût aux discussions sur les affaires étrangères. L'expérience démontre qu'en thèse générale ces discussions suscitent au gouvernement, et, par contre-coup, au pays, des embarras sans compensation, des difficultés dont on ne saurait d'avance ni prévoir la nature ni mesurer la portée[159].» M. de Tocqueville, qui était pourtant adversaire du ministère du 29 octobre, a reconnu plus tard, après avoir fait à son tour l'expérience du pouvoir, combien il était fâcheux que «la politique extérieure devînt l'élément principal de l'activité parlementaire»; et il ajoutait: «Je regarde un tel état de choses comme contraire à la dignité et à la sûreté des nations. Les affaires étrangères ont, plus que toutes les autres, besoin d'être traitées par un petit nombre d'hommes, avec suite, en secret. En cette matière, les assemblées doivent ne se réserver que le contrôle et éviter autant que possible de prendre en leurs mains l'action. C'est cependant ce qui arrive inévitablement, si la politique étrangère devient le champ principal dans lequel les questions de cabinet se résolvent[160].» Ce sont là des considérations dont l'opposition ne tient pas d'ordinaire grand compte. De 1840 à 1848, elle ne paraît avoir vu qu'une chose, l'intérêt qu'elle avait à se placer sur un terrain favorable pour attaquer le ministère. Ce terrain, elle ne le trouvait pas dans la politique intérieure où les partis étaient classés avec des frontières à peu près fixes; ce n'était pas son programme de réforme parlementaire ou électorale qui pouvait lui servir à dissoudre la majorité. La politique extérieure, au contraire, lui paraissait se prêter à toutes les manœuvres, à toutes les combinaisons, voire même aux coalitions les plus hétérogènes. Là, elle ne jugeait pas impossible d'amener à voter avec elle des conservateurs que, sur les autres questions, ses principes eussent effarouchés[161]. Et puis, dans les débats de ce genre, n'avait-elle pas, sur ceux qu'elle attaquait, cet avantage de pouvoir tout dire, sans autre souci que de choisir les arguments les plus propres à remuer l'assemblée et à blesser le cabinet, tandis que celui-ci se voyait sans cesse entravé dans sa défense, par la préoccupation des conséquences diplomatiques que pouvait avoir telle ou telle parole? Grâce à son irresponsabilité même, l'opposition se donnait licence de développer des thèses flatteuses à l'amour-propre national, alors à la fois surexcité et souffrant; le gouvernement avait, au contraire, cette tâche particulièrement ingrate de rappeler au pays la prudence patiente et parfois un peu immobile à laquelle l'obligeait, pour quelque temps encore, la situation faite à la France en Europe par la révolution de Juillet et aussi par la crise de 1840.
M. Guizot sentait ces désavantages: il ne s'en troublait pas. Il aimait même à aller au-devant de la principale des objections qui lui étaient faites et à exposer de haut, suivant son procédé oratoire, les raisons de la réserve expectante dans laquelle il maintenait notre politique extérieure. Ainsi fit-il précisément, au début de la session de 1843, dans la discussion de l'adresse des pairs qui devançait de quelques jours celle des députés. «On se laisse diriger, dit-il, par des habitudes, des maximes, aujourd'hui hors de saison. La France a vécu longtemps en Europe à l'état de météore, de météore enflammé, cherchant sa place dans le système général des États européens. Je le comprends; c'était naturel, elle y était obligée. La France avait à faire triompher un état social nouveau, un état politique nouveau; elle ne trouvait pas de place faite; il fallait bien qu'elle se la fît. On la lui contestait souvent avec injustice et inhabileté. Elle a fait sa place, elle a conquis son ordre social, son ordre politique. L'Europe les a acceptés l'un et l'autre. Je prie la Chambre de bien arrêter son attention sur ce fait, car il est la clef de la politique du gouvernement du Roi. La France nouvelle, son nouvel ordre social et son nouvel ordre politique sont acceptés sincèrement par l'Europe: acceptés avec tel ou tel regret, telle ou telle nuance de goût ou d'humeur; peu nous importe. En politique, on ne prétend pas à tout ce qui plaît; on se contente de ce qui suffit. Eh bien, messieurs, les faits étant tels, que doit faire la France? Adopter une politique tranquille, prendre sa place d'astre fixe, à cours régulier et prévu, dans le système européen. À cette condition, à cette condition seule, la France recueillera les fruits de l'ordre social et politique qu'elle a conquis. Quand nous aurons ainsi clos l'ère de la politique révolutionnaire, quand nous serons ainsi décidément entrés dans l'ère de la politique normale et permanente, quand cette question, qui est la question générale en Europe, sera bien évidemment et effectivement résolue, alors vous verrez la France reprendre, dans les questions spéciales, toute son indépendance, toute son influence, toute son action. Elle a déjà commencé; cela est déjà fait en partie, pas encore complètement. Il faudra encore bien des années et bien des efforts pour atteindre un tel but; mais nous sommes sur la voie de la bonne politique. Il s'agit maintenant d'y marcher, d'y marcher tous les jours.» Et un peu plus loin, l'orateur concluait ainsi: «Nous avions, en 1830, un grand choix à faire: il y avait devant nous une politique violente, turbulente, agitée, qu'on pouvait continuer, en paroles, sinon en réalité, un peu puérilement; il y avait une autre politique tranquille, mais forte au fond, efficace, qu'on pouvait comprendre et pratiquer virilement. Entre ces deux politiques, le cabinet actuel a fait son choix, il ne s'en dédira pas[162].»
M. Guizot avait jugé important de commencer par relever sa politique, en en marquant le principe et la portée, en démontrant qu'elle était le résultat d'un calcul et non d'une défaillance. Mais il savait bien que, surtout à la Chambre des députés, le débat ne resterait pas dans ces hautes généralités. En effet, les diverses questions dont avait alors à s'occuper notre diplomatie furent successivement abordées par l'opposition. Celles d'Espagne et de Syrie, sur lesquelles nous aurons à revenir, ne donnèrent lieu qu'à des escarmouches. Ce fut sur le droit de visite que, cette fois encore, les adversaires du cabinet livrèrent la principale bataille.
On se rappelle où en était cette malheureuse affaire, à la fin de 1842. Reculant à regret devant le soulèvement de l'esprit public et désirant ôter tout prétexte à de nouvelles attaques, le ministère avait complètement abandonné la convention du 20 décembre 1841 et avait fait clore le protocole, laissé d'abord ouvert à Londres pour attendre la ratification de la France[163]. À ce prix, il s'était flatté d'en finir avec cette agitation et de sauver les traités de 1831 et de 1833. Le discours par lequel le Roi ouvrit la session de 1843 garda sur ce sujet un silence significatif: le gouvernement indiquait ainsi qu'il regardait l'affaire comme terminée et ne fournissant plus matière à un débat. Tout autre fut l'avis de l'opposition. La satisfaction obtenue au sujet de la convention de 1841, loin de lui paraître une raison de désarmer, l'encourageait à poursuivre la campagne; elle prétendait, en invoquant les mêmes raisons et en usant des mêmes procédés, faire disparaître entièrement le droit de visite. Un fait s'était produit, d'ailleurs, depuis la session précédente, qui lui fournissait un argument de nature à faire effet sur l'opinion: le 9 août 1842, l'Angleterre avait conclu avec les États-Unis un traité pour régler diverses contestations qui menaçaient de dégénérer en querelle ouverte; d'après ce traité, la république américaine, de longue date opposée à tout droit de visite, s'engageait sans doute à armer des croiseurs pour réprimer la traite; mais il était convenu que les croiseurs de chacun des deux contractants feraient séparément la police de leurs nationaux, sans que les Anglais eussent le droit de visiter les navires américains, ni que les Américains pussent visiter les navires anglais. Pourquoi donc, disait-on, la France serait-elle moins soucieuse que les États-Unis de l'indépendance de son pavillon?
Telle était sur ce sujet l'animation des esprits, qu'elle se manifesta tout d'abord dans l'enceinte ordinairement paisible de la Chambre haute. M. Turgot proposa d'ajouter à l'adresse une phrase demandant la revision des traités de 1831 et de 1833. Vivement soutenu par plusieurs orateurs, cet amendement répondait au sentiment de beaucoup de pairs. M. Guizot le combattit. Il déclara que, dans l'état des relations entre la France et l'Angleterre, toute tentative de revision des traités échouerait, «qu'elle aboutirait à une faiblesse ou à une folie». «Pour mon compte, ajouta-t-il, je ne me prêterai ni à l'une ni à l'autre... Ne sacrifions pas la grande politique à la petite. Les bons rapports avec la Grande-Bretagne valent mieux, politiquement et moralement, que la modification des traités sur le droit de visite... C'est par cette raison que, sans sacrifier l'indépendance nationale, sans engager l'avenir, le gouvernement du Roi persiste dans l'exécution complète et loyale des traités et ne croit pas, quant à présent, qu'il soit sage ni opportun de tenter d'ouvrir, à leur sujet, une négociation qui n'atteindrait pas le but qu'on se propose.» Le duc de Broglie vint à la rescousse du ministre, avec l'autorité de sa parole et de son caractère. Un amendement ainsi combattu ne pouvait être adopté par la Chambre des pairs: toutefois, il réunit 67 voix contre 118: c'était, en un tel lieu, une minorité considérable.
Bien que M. Guizot fût arrivé à ses fins, qu'il n'eût rien cédé et eût maintenu intactes les conventions de 1831 et de 1833, cette première épreuve n'était pas rassurante. Si l'opposition avait été telle au Luxembourg, à quoi ne devait-on pas s'attendre au Palais-Bourbon? Les dispositions des députés se manifestèrent dès la nomination de la commission de l'adresse. Cette commission, quoique en majorité ministérielle, ne crut pas pouvoir garder sur le droit de visite le même silence que le discours du trône et l'adresse des pairs. Elle inséra dans son projet un paragraphe où, après avoir félicité le gouvernement de n'avoir pas ratifié la convention de 1841, on ajoutait: «Pour l'exécution stricte et loyale des conventions existantes, tant qu'il n'y sera point dérogé, nous nous reposons sur la fermeté et la vigilance de votre gouvernement. Mais, frappés des inconvénients que l'expérience révèle, et dans l'intérêt même de la bonne intelligence si nécessaire à l'accomplissement de l'œuvre commune, nous appelons, de tous nos vœux, le moment où notre commerce sera replacé sous la surveillance exclusive de notre pavillon.» Impossible de demander plus nettement l'abolition des conventions de 1831 et de 1833. La presse de gauche triompha: «C'est un échec au ministère!» s'écria-t-elle. «Non, répondait le Journal des Débats; ce ne peut être un acte d'hostilité contre le cabinet, puisque la commission est composée en majorité de ses partisans, et que le rapporteur est M. Dumon, l'un des plus chauds amis de M. Guizot.» Même équivoque, on le voit, que celle qui s'était produite dans l'adresse de 1842, lors de l'amendement de M. Jacques Lefebvre.
Au cours de la discussion générale, de nombreux orateurs se prononcèrent contre le droit de visite, entre autres M. Saint-Marc Girardin qui votait ordinairement avec les amis du cabinet. Seul, M. de Gasparin osa le défendre. Aussitôt que s'ouvrit le débat sur le paragraphe proposé par la commission, M. Guizot parut à la tribune[164]. Sa situation n'était pas facile. Repousser ouvertement ce paragraphe, c'était se mettre en lutte avec ses propres amis. L'accepter et promettre de satisfaire au vœu qui y était exprimé, c'était se mettre en contradiction avec l'attitude qu'il avait gardée jusqu'alors, soit dans les négociations avec les autres puissances, soit dans la discussion de la Chambre des pairs. «Quelques personnes, dit-il en commençant, se promettent de presser, de pousser vivement le cabinet et moi en particulier, dans cette discussion. Elles espèrent en faire sortir pour nous quelque embarras. Je leur épargnerai tant de peine. J'irai au-devant de toutes les questions, de tous les doutes.» Après quelques mots sur la convention de 1841, le ministre aborda de front le sujet vraiment délicat, celui des conventions de 1831 et de 1833. «Les traités conclus, ratifiés, exécutés, dit-il, se dénouent d'un commun accord ou se tranchent par l'épée. Il n'y a pas une troisième manière. Le commun consentement, le commun accord, est-ce le moment de le demander? Y a-t-il chance actuelle de l'obtenir? Le cabinet ne l'a pas pensé. Le cabinet n'a pas cru devoir entamer à ce sujet des négociations.» Par cette première déclaration, le ministre se maintenait en harmonie avec ce qu'il avait dit au palais du Luxembourg. Allait-il donc repousser le paragraphe de la commission, comme il avait repoussé l'amendement de M. Turgot? Non, il ne l'osa pas, et voici comment il tâcha de contenter la Chambre sans compromettre la dignité du gouvernement, d'ajouter à son langage précédent sans se démentir, de faire une concession nouvelle en évitant les apparences d'une capitulation: «On demande si le cabinet prendra réellement le sentiment public au sérieux. Je serais bien tenté de regarder cette question comme une injure... Le cabinet prend très au sérieux le sentiment public, l'état des esprits, le vœu de la Chambre. Quand le cabinet croira avec une parfaite sincérité, avec une conviction profonde, qu'une telle négociation peut réussir, que les traités peuvent se dénouer d'un commun accord, le cabinet l'entreprendra: pas auparavant; alors, certainement. Si quelqu'un pense que la Chambre doive ordonner au gouvernement du Roi une négociation immédiate, actuelle, si quelqu'un le pense, qu'il le dise; nous ne saurions accepter cette injonction; nous entendons garder toute notre liberté, toute notre responsabilité. Nous n'élèverons point de discussion sur des mots ou des phrases incidentes; mais nous demanderons à tout le monde de s'expliquer nettement, à fond, sur le sens des paroles qu'il adresse, des recommandations qu'il porte à la couronne.» Le ministre ajoutait d'éloquentes considérations sur la nécessité «de rétablir, de développer les bons rapports, la bonne intelligence avec l'Angleterre». «Je reconnais, disait-il, le mouvement d'opinion en France; je reconnais le chagrin, la colère qui, à l'occasion du traité du 15 juillet, se sont réveillés et ont réveillé des souvenirs, des préventions, des sentiments qui semblaient endormis. Je reconnais ce fait; mais, messieurs, ce fait n'est pas inabordable à l'influence de la raison, de la justice, de la vérité; mon pays n'a pas à cet égard un parti pris, une volonté arrêtée, un de ces sentiments qui résistent à toute la force du temps, de la vérité, et aux intérêts réels du pays. Non, il y a dans ce mouvement de l'opinion, à mon avis, quelque chose de plus superficiel, de plus factice et de plus passager qu'on ne le croit communément; et je suis bien aise de le dire à cette tribune, pour qu'on l'entende de l'autre côté de la Manche, pour que, là aussi, on sache bien que les sentiments justes, équitables, raisonnables, qui doivent présider aux rapports de ces deux grands peuples, ne nous sont pas étrangers, et que le fond de ces sentiments subsiste toujours parmi nous, si la surface en est pour le moment voilée.» En février 1843, un tel langage était dur aux oreilles françaises[165]. Sans doute, le ministre avait politiquement raison, quand il insistait sur l'avantage, sur la nécessité de la bonne entente des deux puissances libérales. Mais, en tenant une balance si impartiale entre les griefs respectifs des deux nations, M. Guizot ne risquait-il pas, comme nous l'avons déjà indiqué, de paraître trop étranger, trop indifférent aux ressentiments de l'amour-propre national? Ses adversaires croyaient trouver là une bonne occasion de tourner et d'ameuter contre lui les susceptibilités patriotiques, et M. Garnier-Pagès l'interrompait pour lui crier: «C'est un discours anglais!»
On voit bien la tactique de M. Guizot. Elle consistait à mettre les opposants en demeure de proposer quelque amendement allant plus loin que le paragraphe de la commission; s'ils le faisaient, la portée de ce paragraphe était singulièrement atténuée, et le ministère n'avait qu'à faire rejeter l'amendement, ce qui était facile, pour sortir pleinement vainqueur du débat. On put croire d'abord que la gauche, entraînée par sa passion, s'engageait sur le terrain, dangereux pour elle, où l'attirait le ministre, et qu'elle poursuivait un vote exprimant ouvertement la défiance envers le cabinet. Mais alors intervint M. Dupin, non moins animé au fond contre M. Guizot, mais plus habile et obligé, par situation, à plus de modération extérieure. Il invita la Chambre à écarter toute préoccupation autre que celle de l'«honneur national», à s'en tenir au paragraphe de l'adresse et à le voter avec la même unanimité qui s'était produite lors de l'amendement présenté par M. Jacques Lefebvre. Après avoir ainsi rassuré les conservateurs, en affectant d'écarter la question ministérielle, le malicieux et sarcastique orateur s'appliqua à donner au paragraphe le sens le plus mortifiant pour le cabinet. Il rappela comment, l'année précédente, M. Guizot avait essayé de faire accepter la convention de 1841, en arguant des difficultés et des périls d'un refus de ratification; comment il avait suffi à la Chambre de ne pas avoir égard à ces arguments ministériels, pour arriver à ses fins; et l'orateur, au milieu des rires de la gauche, félicitait le ministère de s'être soumis et de «n'avoir pas ratifié». «Plus il a dû en coûter aux individus, ajoutait-il ironiquement, plus le sacrifice était grand, et plus il faut vous en savoir gré.» À l'entendre, il n'était pas plus difficile d'obtenir la revision des traités de 1831 et de 1833. Sans doute, le ministère venait «d'accumuler d'avance et d'office tous les moyens qu'un Anglais bien intentionné aurait pu accumuler lui-même dans l'intérêt de la non-revision». Mais M. Dupin soutenait que la France avait des moyens puissants à faire valoir en sens contraire, et il concluait ainsi: «Que la Chambre exprime donc sa volonté sans crainte; qu'elle l'exprime à l'unanimité. Cette volonté sera efficace, et vous, ministres, vous l'aurez pour entendu.»
À gauche, on applaudit vivement le discours de M. Dupin, moitié par reconnaissance, moitié par calcul. Ceux qui avaient voulu d'abord provoquer un vote de défiance y renoncèrent, se déclarant satisfaits du paragraphe de l'adresse ainsi commenté. Invité à s'expliquer sur ce commentaire, M. Guizot se borna à renouveler ses déclarations précédentes. «Si l'on veut nous imposer davantage, ajouta-t-il, qu'on le dise nettement, et nous nous y refuserons.» Comme M. Barrot pressait avec véhémence le cabinet, l'accusant de se dérober derrière une équivoque: «L'équivoque n'est pas de notre côté», riposta M. Duchâtel, et il somma l'opposition de proposer l'addition «d'une phrase disant en termes formels que la Chambre avait défiance du cabinet quant à la négociation à intervenir». La gauche ne releva pas le défi, mais continua ses invectives. Enfin, après un débat de plus en plus tumultueux, le paragraphe de l'adresse fut voté à la presque unanimité; seuls, quelques députés d'extrême gauche votèrent contre; il y eut une dizaine d'abstenants, dont M. Guizot.
Dès le lendemain, chaque parti prétendit s'attribuer la victoire. En réalité, personne n'était vainqueur. L'opposition ne pouvait nier que, mise en demeure, elle n'avait osé présenter aucun des amendements de défiance préparés par elle, qu'elle s'était ralliée à une rédaction proposée par les amis du ministère, et qu'elle avait ainsi déclaré «se reposer sur la vigilance et la fermeté du gouvernement». De son côté, le ministère avait, sous les yeux de tous, abandonné une partie du terrain qu'il était résolu à défendre; il avait suivi ceux qu'il eût été de son rôle de conduire. Subissant au Palais-Bourbon ce qu'il venait de combattre et de faire écarter au Luxembourg, il avait laissé mettre en question les conventions de 1831 et de 1833 qu'il voulait maintenir; il avait consenti éventuellement à en poursuivre la revision, ne se réservant que le choix du moment. Aussi comprend-on que la gauche se félicitât d'avoir affaibli le cabinet, et l'un des amis de M. Guizot pouvait écrire sur son journal intime, à la date du 11 février 1843: «La discussion de l'adresse est loin d'avoir fortifié le ministère... Le pouvoir ne peut pourtant pas vivre à la condition d'annuler son action pour échapper à des échecs qui autrement seraient inévitables[166].»
La question ministérielle, volontairement ajournée dans la session d'août, lors de la loi de régence, n'avait donc pas été résolue par le vote sur le droit de visite. On ne pouvait cependant laisser plus longtemps dans le doute le point de savoir si le cabinet avait ou non perdu la majorité, dans les élections de juillet 1842. La loi des fonds secrets fournissait une occasion de sortir de cette incertitude. De part et d'autre, on s'y prépara comme à une bataille que l'on pressentait devoir être décisive.
L'opposition, que l'accession de M. de Lamartine n'avait pas consolée de l'éloignement de M. Thiers, pressa ce dernier de prendre la tête de l'attaque. Ce fut en vain; le chef du centre gauche persista à se tenir à l'écart, mécontent et silencieux. Cette abstention fit croire au tiers parti que son heure était venue et qu'il lui appartenait de briguer la succession du cabinet. Des pourparlers eurent lieu, et bientôt le bruit se répandit qu'il y avait partie liée entre MM. Dufaure et Passy, d'une part, et M. Molé, de l'autre, pour former ensemble le cabinet qui devait remplacer celui du 29 octobre; on ajoutait que M. Thiers, consulté par M. Molé, lui avait promis son appui au moins pour une session, et que la gauche elle-même se montrait disposée à quelque bienveillance[167]. Les choses étaient-elles à ce point préparées et concertées? On peut en douter. M. Molé, il est vrai, dans l'ardeur de son ressentiment contre M. Guizot, semblait tenté de former à son tour une seconde coalition pour se venger de celle dont il avait été la victime; mais, répugnant à se découvrir par des démarches trop précises et trop patentes, il s'en tenait à des conversations de salons ou de couloirs. M. Dufaure, avec une nature fort différente, n'aimait pas davantage à se compromettre; bien que devenu très âpre contre le cabinet, il était plus grondeur que décidé; par moments, paraissant accueillir les ouvertures de M. Molé; l'instant d'après, se reprenant, ombrageux et hérissé. Malgré tout, les meneurs de l'opposition affectaient de croire et faisaient répéter dans leurs journaux que l'accord était conclu. On racontait d'ailleurs, jusque dans des milieux conservateurs, que le Roi était d'avance résigné à un changement de ministres, et qu'il avait dit, en faisant allusion à l'éventualité d'un vote hostile à M. Guizot: «Mon relais est prêt[168].» La conclusion était que la Chambre pouvait provoquer une crise, sans avoir à en redouter les suites.
Le cabinet ne laissait pas que d'être alarmé. Certains indices lui faisaient croire que la nouvelle coalition, afin d'éviter des explications gênantes, songeait à voter sans discussion, comme on avait fait, en février 1840, pour renverser le ministère du 12 mai. Il estima que le meilleur moyen de parer à ce danger était de marcher droit sur ses adversaires, de les forcer à se montrer au grand jour et à parler tout haut. Sans attendre la discussion dans la Chambre, le Journal des Débats ouvrit le feu avec une extrême vivacité, et dénonça cette «conjuration de muets», cette «intrigue honteuse qui n'osait s'avouer elle-même[169]». La vigueur de cette polémique donnait bonne attitude au cabinet, rendait courage à ses amis et embarrassait ses adversaires. Toutefois, la situation demeurait critique, et plus on approchait du débat, plus le résultat en paraissait incertain.
Ce débat s'ouvrit le 1er mars 1842. Il tourna tout de suite à l'avantage du cabinet. Vivement mis en demeure de s'expliquer[170], les chefs du tiers parti contrarièrent complètement la tactique des opposants qui, afin de détacher du cabinet les conservateurs hésitants, leur avaient affirmé que tout était prévu et concerté pour sa succession. M. Passy déclara qu'étant en désaccord avec la Chambre et avec M. Dufaure sur le droit de visite, il ne «devait pas être tenu pour candidat au ministère». Quant à M. Dufaure, presque aussi empressé à se dérober, il démentit tout ce qui avait été dit sur la préparation de la future administration, et nia avec insistance qu'aucun concert préalable eût été établi. M. Guizot, mis en train par cette maladresse, prit la parole à deux reprises, d'abord pour exploiter avec habileté l'embarras de M. Dufaure, ensuite pour accabler superbement M. de Lamartine, qui avait voulu refaire une seconde édition de son discours de l'adresse contre «la pensée de tout le règne». Qu'est-ce donc que cette pensée? demandait le ministre. «C'est, répondait-il, la pensée du pays. J'ai vu et vous avez vu comme moi le gouvernement de Juillet se lever au milieu de la France; je l'ai vu se lever comme l'homme entre dans le monde, nu et dépourvu de tout (mouvements divers); oui, nu et dépourvu de tout. J'ai vu l'émeute monter sans obstacle jusqu'au haut des escaliers de son palais. Toutes les forces qu'il possède aujourd'hui, tous les moyens d'action qu'il a entre les mains, il les a conquis par la publicité et la discussion; tout ce qu'il a fait, il l'a fait de l'aveu et avec le concours du pays, du pays libre et convaincu (mouvements divers); il l'a fait, au milieu de vos discussions, sous le feu de vos objections, en votre présence, à vous, minorité, opposition, aussi bien qu'en présence de la majorité qui le soutenait. (Vive approbation au centre.) Sachez donc quelle est la pensée que vous poursuivez! C'est la pensée de la France, de la France libre et convaincue.» (Approbation au centre.) Cette fois, M. de Lamartine avait surtout parlé de la politique extérieure. Le ministre passa en revue toutes ses objections, et y répondit de haut, non sans laisser voir le dédain que lui inspiraient tant d'inexpérience, d'irréflexion, de déclamation vide. Aux réponses de fait et de détail, il se plaisait à mêler d'éloquentes généralités: «Comment, s'écriait-il, on s'étonne d'une politique qui demande qu'on patiente, qu'on temporise, qu'on sache attendre! Est-ce que cela est nouveau en politique, messieurs? Est-ce qu'il n'est pas arrivé à tous les gouvernements, aux plus hardis, aux plus forts, aux plus ambitieux, aux plus conquérants, d'attendre, de temporiser, de patienter? Vous parlez d'un an, de deux ans, comme de quelque chose qui doit lasser la patience d'un gouvernement, d'une assemblée; mais d'où venez-vous donc? (On rit.) Vous n'avez donc jamais assisté au spectacle du monde? Vous ne savez donc pas comment les choses se passent et se sont passées de tout temps? De tout temps, il y a eu des moments,—et des moments dans l'histoire, ce sont des années,—de tout temps, il y a eu des moments où il a fallu savoir accepter les difficultés d'une situation, attendre des époques plus favorables, s'accommoder avec des faits qu'on ne pouvait écarter de son chemin comme un caillou que vous rencontrez sur le boulevard. (Mouvements divers.) Eh bien! quand nous sommes arrivés aux affaires, nous avons trouvé une situation de ce genre, nous nous sommes vus en présence d'une nécessité de ce genre.» Et plus loin: «Situation vraiment étrange que celle à laquelle on prétend nous réduire aujourd'hui, quand on nous oblige à venir sans cesse justifier la politique de la paix! Mais vous n'y pensez pas; c'est la guerre qui est obligée de se justifier. (Très bien!) La guerre est une exception déplorable, une exception qui doit être de plus en plus rare. Nous ne consentons pas à cette accusation continuelle, tantôt patente, tantôt déguisée, contre la politique de la paix. Je dis déguisée, je le dis pour vous, pour le discours que vous venez de prononcer à cette tribune; que m'importe que vous parliez de la paix, que le mot de paix sorte sans cesse de vos lèvres, si de vos paroles, si des actes qui correspondraient à vos paroles, la guerre doit nécessairement sortir!» (Très bien, très bien!) M. Guizot termina par cette magnifique péroraison: «Dans un discours précédent, M. de Lamartine a parlé de dévouement et de la nécessité du dévouement pour faire de grandes choses au nom des peuples. Il a eu parfaitement raison. Il n'y a rien de beau dans ce monde, sans dévouement; mais il y a place partout pour le dévouement. La vie a des fardeaux pour toutes les conditions, et la hauteur à laquelle on les porte n'en allège nullement le poids. Vous aimez, dites-vous, à porter vos regards en haut; portez-les donc au-dessus de vous. Êtes-vous, depuis douze ans, le point de mire des balles et des poignards des assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos fils sans cesse dispersés sur la face du globe, pour soutenir partout l'honneur et les intérêts de la France? Voilà du dévouement, du vrai, du pratique dévouement. (Bravos prolongés au centre.) Messieurs, souffrez que nous le reconnaissions, que nous lui rendions hommage, et que nous ne soyons pas ingrats même envers tout un règne.» (Aux centres: Très bien, très bien!) La majorité était dans l'enthousiasme. L'opposition elle-même ne pouvait s'empêcher d'admirer. Rarement la parole de M. Guizot avait eu autant d'effet; rarement il avait remporté une victoire de tribune aussi complète, aussi éclatante. Le parti conservateur se sentait vengé de la défection de M. de Lamartine; il lui semblait que d'un adversaire ainsi flagellé, défait, écrasé, rien n'était désormais à craindre, qu'un tel vaincu ne comptait plus politiquement. L'éloquence produit parfois de ces illusions. Le soir de cette séance, M. Guizot reçut du Roi cette lettre:
«Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage,
disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai bien maudit celle qui m'empêchait d'aller, ce soir, vous serrer la main, et vous dire de grand cœur combien je suis profondément ému et reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du magnifique discours que vous avez prononcé avec tant d'effet et d'éclat.» À la lettre du Roi, était joint ce billet de la Reine: «Comme femme et comme mère, je ne puis résister au désir de remercier l'éloquent orateur qui, en soutenant d'une manière si admirable les intérêts du Roi et de la France, a rendu une justice éclatante à tout ce que j'ai de plus cher au monde[171].» Quelques jours après, M. Doudan écrivait à une de ses amies: «Comment avez-vous trouvé la façon dont M. Guizot a traité M. de Lamartine? Je m'en suis fort réjoui dans mon cœur. C'était un beau spectacle de le voir plumer d'un air sévère ce bel oiseau des tropiques. On dit que celui-ci avait l'air tout mal à son aise après avoir été ainsi plumé; mais les ailes de l'amour-propre repoussent très vite; elles repoussent un peu moins brillantes, et voilà tout. J'espère que le chantre d'Elvire ne prendra plus de quelques mois des airs de dictateur[172].»
Le vote n'eut, cette fois, rien d'équivoque. À la question de confiance très nettement posée, la Chambre répondit en donnant au ministère une majorité de quarante-cinq voix. Victoire considérable et dépassant toute attente. Le cabinet en jouissait d'autant plus qu'il avait été plus inquiet. «Il est tout triomphant», écrivait un spectateur. «Honneur à la majorité! disait le Journal des Débats; honneur aussi au ministère!» Chacun reconnaissait que ce résultat était dû en grande partie au talent supérieur dont avait fait preuve M. Guizot. Il était dû aussi à l'indécision malhabile de M. Dufaure et de M. Passy, et au défaut de crédit de M. Molé, qui n'avait pas pu déplacer plus de quatre ou cinq voix dans la Chambre. Les journaux de gauche étaient les premiers à railler et à malmener ceux dont l'alliance leur avait été si peu profitable. Dès lors, le ministère pouvait envisager sans crainte la fin de la session. «M. Guizot a brillamment et vigoureusement franchi le défilé, écrivait M. Désages à l'un de nos agents diplomatiques. Nous n'aurons plus à lutter, je crois, que contre des taquineries. Il n'y a plus de question obligée de cabinet. Nos oppositions ont l'oreille assez basse[173].» En effet, peu après, la réforme parlementaire fut repoussée sans contestation sérieuse et à une majorité plus forte que l'année précédente[174]; il ne se trouva personne pour soulever la question de la réforme électorale, et une proposition de M. Odilon Barrot, en vue de définir l'attentat soustrait par les lois de septembre à la juridiction du jury, ne fut même pas prise en considération. Battus sur le terrain politique, les opposants cherchèrent à se consoler, en entravant les lois d'affaires présentées par le gouvernement. Plus d'une fois ils y réussirent, grâce à l'étrange état d'esprit d'une majorité qui, n'osant pas donner le coup mortel au ministère, se plaisait à lui donner des coups d'épingle, grâce aussi à l'indifférence de M. Guizot pour ce qu'il appelait les petits débats. Toutefois, cela n'allait jamais bien loin, et il suffisait que la question politique parût engagée, pour que la majorité se retrouvât. Force était donc aux meneurs de l'opposition de reconnaître qu'il ne leur restait plus rien des avantages dont ils avaient cru être en possession, au lendemain des élections de juillet 1842. «Nous avons laissé échapper l'occasion, écrivait mélancoliquement l'un des plus ardents adversaires du cabinet, et il faudrait des circonstances extraordinaires pour qu'elle se retrouvât[175].»
Le succès de M. Guizot, dans la discussion des fonds secrets, avait fait pleinement disparaître l'équivoque parlementaire née du vote sur le droit de visite. Mais restait entière la difficulté diplomatique que ce vote avait condamné le cabinet à résoudre. Les opposants comptaient bien que M. Guizot ne pourrait pas s'en tirer. Au lendemain du jour où il avait eu tant de peine à faire accepter par l'Angleterre le refus de ratifier la convention de 1841, comment obtenir de cette puissance l'abandon des traités de 1831 et de 1833? Outre-Manche, les esprits étaient plus animés que jamais, et l'on s'y montrait fort irrité du tour pris par les débats de notre Chambre des députés; la question fut soulevée au parlement britannique, dès sa réunion en février, et lord Palmerston ne manqua pas cette occasion d'exciter l'opinion contre la France.
À côté de ce fauteur de discorde, se trouvèrent heureusement, à Londres, des hommes pour tenter, non sans éclat, la même œuvre d'apaisement et de réconciliation que M. Guizot poursuivait à Paris. Dans la Chambre des lords, l'événement fut le discours d'un illustre libéral, lord Brougham, qui venait d'assister chez nous aux débats de l'adresse. Il en rapportait cette conviction que les véritables causes de l'irritation existant entre les deux pays n'étaient pas dans les questions actuellement soulevées, entre autres dans le droit de visite, mais dans les fautes d'une politique antérieure. «Vous pouvez m'en croire, disait l'orateur, je connais les Français et je sais aujourd'hui quel est l'état de l'opinion en France. Eh bien, je vous le dirai en bon Anglais, la signification des six ou sept phrases qui agitent aujourd'hui la France se résume en ces mots: 15 juillet 1840; négociation de lord Palmerston.» Puis il continuait par ces éloquentes paroles: «Je n'hésiterai pas à le déclarer, mylords, mon opinion bien arrêtée est que les importants intérêts de l'Angleterre, que ses sentiments les plus chers et ses sympathies sont inséparablement liés avec la paix et l'alliance de la France. Je regarde la paix de l'Europe comme pouvant se résumer en un seul mot: Paix avec la France... Tout en admirant la bravoure de nos troupes, en payant un juste tribut d'hommages au succès qui a couronné la direction des affaires civiles et militaires en Angleterre, je regarde avec une égale admiration cette nation fameuse qui habite de l'autre côté de la Manche, et, avec un grand nombre de mes compatriotes, je la considère comme non moins riche que l'Angleterre en braves soldats, en grands capitaines, en hommes d'État profonds et en illustres philosophes... Je tiens la branche d'olivier suspendue entre les deux pays, les admirant, les aimant tous deux presque également, et je ne me laisserai pas arracher cette branche d'espérance et de paix, dussé-je n'en conserver entre les mains qu'une feuille, une fibre. Je suis convaincu qu'il ne faut qu'un peu d'esprit conciliant, de modération, de loyauté de la part des ministres des deux pays pour ramener les deux peuples, qui ne demandent qu'à revenir à de meilleurs sentiments. Quelques instants de paix suffiront pour produire ce résultat. (Écoutez!) Mylords, j'espère avoir exprimé, en parlant de l'alliance entre l'Angleterre et la France, l'opinion du parlement et du pays, et j'ai la satisfaction bien douce à mon cœur de savoir que les mots que j'ai dits ne seront pas sans utilité[176].» (Bruyants applaudissements.)
Peu de jours après, dans la Chambre des communes, un tory, le chef même du cabinet, sir Robert Peel, exprimait la même pensée. Il renvoyait à lord Palmerston la responsabilité de l'hostilité qui se manifestait en France. Puis, faisant allusion à la présence, dans les deux cabinets de France et d'Angleterre, du maréchal Soult et de lord Wellington, il ajoutait en un magnifique langage: «C'est chose remarquable de voir deux hommes qui occupent les postes les plus éminents dans le gouvernement de leurs pays respectifs, les plus distingués par leurs exploits et par leur renom militaire, deux hommes qui ont connu l'art et les misères de la guerre, qui se sont combattus l'un l'autre sur les champs de bataille de Toulouse et de Waterloo,
Stetimus tela aspera contra,
Contulimusque manus;
c'est, dis-je, une chose remarquable de voir ces deux vaillants hommes, les meilleurs juges des sacrifices imposés par la guerre, employer, l'un en France et l'autre en Angleterre, toute leur influence à inculquer les leçons de la paix; et c'est là, certes, pour leurs vieux jours, une glorieuse occupation! La vie de chacun d'eux s'est déjà prolongée au delà de la durée ordinaire de l'existence accordée à l'homme, et j'espère que tous deux vivront longtemps encore, que longtemps ils pourront exhorter leurs compatriotes à déposer leurs jalousies nationales et à rivaliser honorablement de zèle pour l'augmentation du bonheur de l'humanité. (On applaudit.) Quand je compare la position, l'exemple et les efforts de ces hommes qui ont vu le soleil éclairer à son lever des masses vivantes de guerriers descendus dans la tombe avant que ce même soleil se couchât; lorsque je les entends répandre autour d'eux les leçons de la paix et user de leur autorité pour détourner leurs compatriotes de la guerre, j'espère que, de chaque côté du canal, les journalistes anonymes et irresponsables qui font tout ce qu'ils peuvent pour exaspérer l'esprit public (applaudissements), pour représenter sous un mauvais jour tout ce qui se passe entre les deux gouvernements désireux de cultiver la paix, disant à la France que le ministère français est l'instrument de l'Angleterre, et à l'Angleterre que le ministère anglais sacrifie l'honneur national par peur de la France, j'espère, dis-je, que ces écrivains profiteront de l'exemple de ces deux illustres guerriers, et je compte que ce noble exemple neutralisera l'influence des efforts dont je viens de parler, efforts qui ne sont pas dictés par le dévouement et l'honneur national, mais par le vif désir d'exciter les animosités entre les peuples ou de servir quelque intérêt de parti ou de personne[177].» (Tonnerre d'applaudissements.)
C'était beaucoup sans doute que le premier ministre, par l'ascendant de son caractère et de son éloquence, fît applaudir un tel langage au palais de Westminster; il n'en fallait pas cependant conclure que le gouvernement britannique fût sur le point d'entrer en négociation pour la revision des traités de 1831 et de 1833. Lord Aberdeen y eût-il été disposé par habitude conciliante, qu'il eût dû y renoncer par égard pour l'état de l'opinion. De Londres, M. de Sainte-Aulaire avait bien soin de ne laisser aucune illusion à son ministre; il lui «déclarait, sans la moindre hésitation, qu'aujourd'hui toute ouverture faite au cabinet anglais aboutirait à une rupture ou à une retraite de fort mauvaise grâce pour nous[178]». Ainsi informé de la résistance qu'il devait s'attendre à rencontrer à Londres, M. Guizot tâcha de s'assurer, d'un autre côté, un concours qui déjà, quelques mois auparavant, lui avait servi à faire agréer son refus de ratifier la convention de 1841; il écrivit à M. de Flahault, ambassadeur de France à Vienne: «La question du droit de visite reste et pèsera sur l'avenir. J'ai sauvé l'honneur et gagné du temps; mais il faudra arriver à une solution. J'attendrai, pour en parler, que la nécessité en soit partout comprise. Causez-en, je vous prie, avec M. de Metternich. Il sait prévoir et préparer les choses. J'espère que, le moment venu, il m'aidera à modifier une situation qui ne saurait se perpétuer indéfiniment, car elle amènerait, chaque année, au retour des Chambres, et, dans le cours de l'année, à chaque incident de mer, un accès de fièvre très périlleux[179].» M. de Metternich était alors d'humeur à écouter un pareil langage. Il s'intéressait vivement au maintien de M. Guizot[180], et venait précisément de le «féliciter de la manière dont il s'était tiré, dans les Chambres, de l'affaire du droit de visite[181]». Il se montra donc disposé à ne pas refuser, au jour où elle serait nécessaire, l'assistance qu'on lui demandait.
La démarche faite par M. Guizot auprès de M. de Metternich était une précaution prise en vue d'une négociation que le vote de la Chambre l'obligeait à ouvrir un jour ou l'autre; elle n'indiquait pas, de la part du ministre français, l'intention de commencer aussitôt les pourparlers. Toujours convaincu, comme il l'avait dit à la tribune des deux Chambres, que, dans l'état de l'opinion anglaise, il n'y avait rien d'utile à tenter, et usant de la liberté qu'il s'était réservée de choisir le moment favorable, il recommanda à son ambassadeur auprès du gouvernement britannique «de se tenir, quant à présent, bien tranquille sur cette question-là». Il veillait seulement à ce que ses agents eussent toujours présente à l'esprit la tâche difficile qu'il leur faudrait entreprendre plus tard, et son vigilant collaborateur, M. Désages, écrivait à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres pendant les absences de M. de Sainte-Aulaire: «Travaillez-vous toujours, in your closet, à cette terrible question du droit de visite? À tout événement, rendez-vous tout à fait maître de la matière.» Et encore: «Étudiez-vous toujours, à part vous, la grande, la bien autrement grande question du droit de visite? N'y renoncez pas[182].»
Cette question du droit de visite n'était pas la seule qui soulevât alors des difficultés entre la France et l'Angleterre. Ces deux nations avaient de nombreux points de contact; et telle était l'influence d'une tradition séculaire d'antagonisme, de la divergence des intérêts et de l'antipathie des caractères, que ces contacts risquaient toujours d'amener des chocs ou au moins des froissements. Déjà nous avons eu sujet de faire cette observation à l'époque où les deux puissances se proclamaient alliées. À plus forte raison devait-il en être de même après le refroidissement qui s'était produit depuis 1836 et le conflit qui avait éclaté en 1840. Aussi, au commencement de 1843, malgré les intentions conciliantes des hommes qui dirigeaient les affaires de chaque côté du détroit, les heurts étaient-ils, pour ainsi dire, de tous les instants. Des deux parts, on croyait avoir droit à se plaindre: tandis que sir Robert Peel exprimait rudement ses défiances, et que lord Aberdeen lui-même reprochait au gouvernement français de «témoigner, sous toutes les formes, son hostilité envers l'Angleterre[183]», M. Guizot constatait ce qu'il appelait «le vice anglais, l'orgueil ambitieux, la préoccupation constante et passionnée de soi-même, le besoin ardent et exclusif de se faire partout sa part et sa place la plus grande possible, n'importe aux dépens de quoi et de qui»; et le roi Louis-Philippe, attristé et offensé des soupçons dont il se voyait constamment l'objet, écrivait à son ministre: «La difficulté de détruire chez les Anglais ces illusions, ces défiances, ces misconceptions de nos intérêts, après quarante ans de contact avec eux, aussi bien, j'ose le dire, qu'après mes treize années de règne, me cause un grand ébranlement dans la confiance que j'avais eue de parvenir à établir, entre Paris et Londres, cet accord cordial et sincère qui est, à la fois, selon moi, l'intérêt réel des deux pays et le véritable alcazar de la paix de l'Europe[184].»