De même qu’un tailleur se sert de son aiguille pour coudre ensemble des pièces d’étoffe, de même je me suis servi de mon épée pour réunir mes provinces disjointes; car depuis l’âge où j’ai commencé à raisonner, rien ne m’a répugné autant que le démembrement de l’empire. Demande maintenant à mes frontières si quelque endroit y est au pouvoir de l’ennemi; elles te répondront que non, mais si elles te répondaient que oui, j’y volerais revêtu de ma cuirasse et l’épée au poing. Interroge aussi les crânes de mes sujets rebelles, qui, semblables à des pommes de coloquinte fendues en deux, gisent sur la plaine et étincellent aux rayons du soleil: ils te diront que je les ai frappés sans leur laisser de relâche. Saisis de terreur, les insurgés fuyaient pour échapper à la mort; mais moi, toujours à mon poste, je méprisais le trépas. Si je n’ai épargné ni leurs femmes ni leurs enfants, ç’a été parce qu’ils avaient menacé ma famille, à moi; celui qui ne sait pas venger les outrages qu’on fait à sa famille, n’a aucun sentiment d’honneur et tout le monde le méprise. Quand nous eûmes fini d’échanger des coups d’épée, je les contraignis à boire un poison mortel; mais ai-je fait autre chose qu’acquitter la dette qu’ils m’avaient forcé à contracter avec eux? Certes, s’ils ont trouvé la mort, ç’a été parce que leur destinée le voulait ainsi.
Je te laisse donc mes provinces pacifiées, ô mon fils! Elles ressemblent à un lit sur lequel tu peux dormir tranquille, car j’ai pris soin qu’aucun rebelle ne trouble ton sommeil[122].
Jamais encore la cour des sultans d’Espagne n’avait été aussi brillante qu’elle le devint sous le règne d’Abdérame II, fils et successeur de Hacam. Amoureux de la superbe prodigalité des califes de Bagdad, de leur vie de pompe et d’apparat, ce monarque s’entoura d’une nombreuse domesticité, embellit sa capitale, fit construire à grands frais des ponts, des mosquées, des palais, et créa de vastes et magnifiques jardins sur lesquels des canaux répartissaient les torrents des montagnes[123]. Il aimait aussi la poésie, et si les vers qu’il faisait passer pour les siens n’étaient pas toujours de lui, du moins il récompensait généreusement les poètes qui lui venaient en aide. Au reste, il était doux, facile et bon jusqu’à la faiblesse. Même quand il avait vu de ses propres yeux que ses serviteurs le volaient, il ne les punissait pas[124]. Sa vie durant, il se laissa dominer par un faqui, par un musicien, par une femme et par un eunuque.
Le faqui était le Berber Yahyâ, que nous connaissons déjà comme l’instigateur principal de la révolte du faubourg. Le mauvais succès de cette tentative l’avait convaincu qu’il avait fait fausse route; il savait maintenant que, pour devenir puissant, le clergé, au lieu de se montrer hostile au prince, doit s’insinuer avec adresse dans sa faveur et s’appuyer sur lui. Quoique sa fière et impétueuse nature se pliât difficilement au rôle qu’il avait cru devoir prendre, son sans-gêne, sa franchise acerbe et sa sauvage brusquerie ne lui nuisaient pas trop dans l’esprit du monarque débonnaire, qui, bien qu’il eût étudié la philosophie[125], avait de grands sentiments de piété et qui prenait les colères farouches de l’altier docteur pour les élans d’une vertueuse indignation. Il tolérait donc ses propos hardis et jusqu’à ses bourrasques, se soumettait docilement aux rudes pénitences que ce sévère confesseur lui imposait[126], pliait la tête devant le pouvoir de ce tribun religieux, et lui abandonnait le gouvernement de l’Eglise et la direction de la judicature. Révéré par le monarque, soutenu par la plupart des faquis, par la bourgeoisie qui le craignait[127], par le bas peuple dont la cause s’était identifiée avec la sienne depuis la révolte, et même par certains poètes[128], classe d’hommes dont l’appui n’était nullement à dédaigner, Yahyâ jouissait d’un pouvoir immense. Et pourtant il n’avait aucun emploi, aucune position officielle; s’il gouvernait tout dans sa sphère, c’était par le seul éclat de sa renommée[129]. Despote au fond du cœur, quoique auparavant il eût bafoué le despotisme, il l’exerçait sans scrupule maintenant que les circonstances l’y conviaient. Les juges, s’ils voulaient conserver leurs postes, devaient se faire les instruments aveugles de ses volontés. Le sultan, qui avait parfois quelque velléité de s’affranchir de l’empire que Yahyâ s’était arrogé sur lui, promettait plus qu’il ne pouvait en s’engageant à les soutenir[130]. Tous ceux qui osaient lui résister, Yahyâ les brisait; mais d’ordinaire, s’il voulait défaire un cadi qui lui déplaisait, il n’avait qu’à lui dire: «Donne ta démission![131]»
L’influence de Ziryâb le musicien n’était pas moins grande, bien qu’elle s’exerçât dans une autre sphère. Il était de Bagdad. Persan d’origine, ce semble, et client des califes abbâsides, il avait appris la musique sous le célèbre chanteur Ishâc Maucilî, lorsqu’un jour Hâroun ar-rachîd demanda à ce dernier s’il n’avait pas quelque nouveau chanteur à lui présenter. «J’ai un disciple qui chante assez bien, grâce aux leçons que je lui ai données, lui répondit Ishâc, et j’ai quelque raison de croire qu’un jour il me fera honneur.—Dis-lui alors qu’il vienne me trouver,» reprit le calife. Introduit auprès du monarque, Ziryâb gagna de prime abord son estime par ses manières distinguées et par sa conversation spirituelle; puis, questionné par Hâroun sur ses connaissances musicales: «Je sais chanter comme d’autres savent le faire, lui répondit-il; mais en outre, je sais ce que d’autres ne savent pas. Ma manière, à moi, n’est faite que pour un connaisseur aussi exercé que l’est votre seigneurie. Si elle le veut bien, je vais lui chanter ce qu’aucune oreille n’a encore entendu.» Le calife y ayant consenti, on présenta au chanteur le luth de son maître. Il refusa de s’en servir et demanda celui qu’il avait fait lui-même. «Pourquoi refuses-tu le luth d’Ishâc? lui demanda alors le calife.—Si votre seigneurie désire que je lui chante quelque chose selon la méthode de mon maître, lui répondit Ziryâb, je m’accompagnerai de son luth; mais si elle veut connaître la méthode que j’ai inventée, il me faut le mien de toute nécessité.» Sur ce il lui expliqua de quelle manière il avait fait ce luth, et se mit à lui chanter une chanson qu’il avait composée. C’était une ode à la louange de Hâroun, et ce monarque en fut ravi à un tel point qu’il reprocha durement à Ishâc de ne pas lui avoir présenté plus tôt ce merveilleux chanteur. Ishâc s’excusa en disant, ce qui était vrai, que Ziryâb lui avait soigneusement caché qu’il travaillait de génie; mais aussitôt qu’il se trouva seul avec son disciple, il lui dit: «Tu m’as indignement trompé en me faisant mystère de la portée de ton talent. Je serai franc avec toi, et je te dirai que je suis jaloux de toi, comme les artistes qui cultivent le même art et qui sont égaux en mérite, le sont toujours les uns des autres. En outre, tu as plu au calife, et je sais que sous peu tu vas me supplanter dans sa faveur. C’est ce que je ne pardonnerais à personne, pas même à mon fils; et n’était que je sens pour toi un reste d’affection parce que tu es mon élève, je ne me ferais point scrupule de te tuer, et il en adviendrait ce qu’il pourrait.... Tu as maintenant le choix entre deux partis: va t’établir loin d’ici, jure-moi que jamais je n’entendrai reparler de toi, et alors je te donnerai pour subvenir à tes besoins autant d’argent que tu voudras; ou bien reste ici malgré moi; mais je te préviens que dans ce cas je risquerai corps et biens pour te perdre. Choisis donc!» Ziryâb n’hésita pas sur le parti à prendre: il quitta Bagdad après avoir accepté l’argent qu’Ishâc lui offrait. Quelque temps après, le calife ordonna de nouveau à Ishâc de lui amener son disciple. «Je regrette de ne pouvoir satisfaire à votre désir, lui répondit le musicien; ce jeune homme est possédé; il raconte que les génies lui parlent et lui inspirent les airs qu’il compose; il est si orgueilleux de son talent qu’il croit n’avoir point d’égal au monde. N’ayant été ni récompensé ni redemandé par vous, il a cru que vous n’appréciiez pas ses talents et il est parti furieux. J’ignore où il est à présent; mais rendez grâces à l’Eternel de ce que cet homme est parti, seigneur, car il avait des accès de délire et dans ces moments-là il était horrible à voir.» Le calife, tout en regrettant le départ du jeune musicien qui lui avait inspiré de si grandes espérances, se contenta des raisons qu’Ishâc lui donnait. Il y avait quelque chose de vrai dans les paroles du vieux maëstro: pendant son sommeil Ziryâb croyait réellement entendre chanter les génies. Alors il s’éveillait en sursaut, sautait à bas de son lit, appelait Ghazlân et Honaida, deux jeunes filles de son sérail, leur faisait prendre leurs luths, leur enseignait l’air qu’il avait entendu pendant son sommeil, et en écrivait lui-même les paroles. Ce n’était pas de la folie après tout, Ishâc le savait bien, et quel véritable artiste, croyant aux génies ou n’y croyant pas, n’a pas connu de ces moments où il était sous l’empire d’une émotion bien malaisée à définir, mais qui semblait avoir quelque chose de surhumain?
Ziryâb alla chercher fortune dans l’Ouest. Arrivé en Afrique, il écrivit à Hacam, le sultan d’Espagne, pour lui dire qu’il désirait s’établir à sa cour, et ce prince fut si charmé de cette lettre que, dans sa réponse, il pressa le musicien de venir tout de suite à Cordoue, en lui promettant un traitement fort considérable. Ziryâb passa donc le détroit de Gibraltar avec ses femmes et ses enfants; mais à peine fut-il débarqué à Algéziras qu’il apprit que Hacam venait de mourir. Fort désappointé par cette nouvelle, il se proposait déjà de retourner en Afrique, lorsque le musicien juif, Mançour, que Hacam avait envoyé à sa rencontre, lui fit abandonner ce projet en lui disant qu’Abdérame II n’aimait pas moins la musique que son père, et que sans doute il récompenserait les artistes avec non moins de générosité. L’événement prouva qu’il ne s’était pas trompé. Instruit de l’arrivée de Ziryâb, Abdérame II lui écrivit pour l’inviter à venir à sa cour, ordonna aux gouverneurs de le traiter avec les plus grands égards, et lui fit offrir par un de ses principaux eunuques des mulets et d’autres présents. Arrivé à Cordoue, Ziryâb fut installé dans une maison superbe. Le sultan lui donna trois jours pour se remettre des fatigues de son voyage; au bout de ce temps, il l’invita à se rendre au palais. Il commença l’entretien en lui faisant connaître les conditions auxquelles il voulait le retenir à Cordoue. Elles étaient magnifiques: Ziryâb aurait une pension réglée de deux cents pièces d’or par mois et quatre gratifications par an, à savoir mille pièces d’or à l’occasion de chacune des deux grandes fêtes musulmanes, cinq cents à la Saint-Jean, et cinq cents au jour de l’an; de plus, il recevrait par an deux cents setiers d’orge et cent setiers de froment; enfin, il aurait l’usufruit d’un certain nombre de maisons, de champs et de jardins, qui représentaient ensemble un capital de quarante mille pièces d’or. Ce ne fut qu’après avoir assuré au musicien une si belle fortune, qu’Abdérame le pria de chanter, et quand Ziryâb eut satisfait à ce désir, le monarque fut enchanté de ses talents au point de ne plus vouloir entendre d’autre chanteur. Il vivait avec lui dans la plus grande intimité, et aimait à s’entretenir avec lui d’histoire, de poésie, de toutes les sciences et de tous les arts; car ce musicien extraordinaire avait des connaissances très-étendues et très-variées. Sans compter qu’il était excellent poète et qu’il savait par cœur les paroles et les airs de dix mille chansons, il avait aussi étudié l’astronomie et la géographie, et rien n’était plus instructif que de l’entendre discourir sur les différents pays et sur les mœurs de leurs habitants. Mais ce qui frappait en lui plus encore que son immense savoir, c’était son esprit, son goût et la suprême distinction de ses manières. Nul n’était rompu comme lui à la causerie étincelante, nul n’avait à un égal degré l’instinct du beau et le sentiment de l’art en toutes choses, nul ne s’habillait avec autant de grâce et d’élégance, nul ne savait aussi bien ordonner une fête ou un dîner. On le considérait comme un homme supérieur, comme un modèle, pour tout ce qui concernait le bon ton, et sous ce rapport il devint le législateur de l’Espagne arabe. Les innovations qu’il fit furent hardies et innombrables; il accomplit une révolution radicale dans les coutumes. Auparavant on portait les cheveux longs et séparés sur le front; on se servait à table de vases d’or ou d’argent et de nappes de lin. Maintenant on portait les cheveux coupés en rond; les vases étaient de verre, les nappes, de cuir: Ziryâb le voulait ainsi. Il prescrivit les différentes espèces de vêtements qu’on devait porter dans chaque saison; il apprit aux Arabes d’Espagne que les asperges sont un mets excellent, ce à quoi ils n’avaient pas encore pensé; plusieurs plats inventés par lui conservèrent son nom; enfin on se modelait sur lui jusque dans les moindres minuties de la vie élégante, et par une fortune peut-être unique dans les annales du monde, le nom de ce charmant épicurien est resté célèbre jusqu’aux derniers temps de la domination musulmane en Espagne, tout comme ceux des savants illustres, des grands poètes, des grands généraux, des grands ministres, des grands princes[132].
Au reste, bien que Ziryâb eût pris un tel ascendant sur l’esprit d’Abdérame, que le peuple s’adressait de préférence à lui alors qu’il voulait faire connaître ses vœux au monarque[133], il ne semble pas s’être mêlé beaucoup de la politique. Il entendait trop bien la vie pour ne pas trouver que discuter les affaires de l’Etat, tramer des complots, ou conduire des négociations à travers les plaisirs d’une fête, c’étaient choses du plus mauvais ton. Il abandonnait donc ces choses-là à la sultane Taroub et à l’eunuque Naçr[134]. Taroub était une âme égoïste et aride, faite pour l’intrigue et dévorée par la soif de l’or. Elle vendait, non pas son amour, ces femmes n’en ont pas, mais sa possession, tantôt pour un collier d’un prix fabuleux, tantôt pour des sacs d’argent que son mari faisait placer contre sa porte lorsqu’elle refusait de l’ouvrir[135]. Dure, avide, politique, elle était intimement liée avec un homme tout semblable, le perfide et cruel Naçr. Fils d’un Espagnol qui ne parlait pas même l’arabe[136], cet eunuque haïssait les chrétiens vraiment pieux avec toute la haine d’un apostat.
Voilà ce qu’était la cour à cette époque. Quant au pays, il était loin d’être tranquille. Dans la province de Murcie, il y eut une guerre, qui dura sept ans, entre les Yéménites et les Maäddites. Mérida était presque toujours en révolte; les chrétiens de cette ville étaient en correspondance avec Louis-le-Débonnaire et se concertaient avec lui[137]. Tolède se révolta aussi, et dans le voisinage de cette ville il y eut une véritable jacquerie.
Peu d’années après la journée de la fosse, les Tolédans avaient recouvré leur indépendance et détruit le château d’Amrous. Pour ressaisir cette proie, Hacam avait de nouveau employé la ruse. Etant parti de Cordoue sous le prétexte de faire une razzia dans la Catalogne, il avait établi son camp dans le district de Murcie; puis, informé par ses espions que les Tolédans se croyaient si peu menacés qu’ils négligeaient même de fermer les portes de leur ville pendant la nuit, il était arrivé tout à coup devant une porte, et, comme il l’avait trouvée ouverte, il était devenu maître de la cité sans coup férir. Alors il avait fait brûler toutes les maisons dans la partie élevée de la ville[138]. Parmi ces maisons se trouvait celle d’un jeune renégat nommé Hâchim. Cet homme vint à Cordoue dans un dénûment complet. Pour gagner sa vie, il se fit forgeron. Puis, brûlant du désir de venger ses propres injures et celles de ses concitoyens, il forma un complot avec les ouvriers de Tolède, et quitta Cordoue pour se rendre de nouveau dans sa ville natale, où il se mit à la tête de la populace, laquelle chassa les soldats et les partisans d’Abdérame II (829). Ensuite Hâchim se mit à parcourir le pays avec sa bande, en pillant et en brûlant les villages habités par des Arabes ou par des Berbers. Chaque jour cette bande devenait plus formidable; les ouvriers, les paysans, les esclaves, les aventuriers de toute espèce affluaient de toute part pour se joindre à elle. Sur l’ordre d’Abdérame, le gouverneur de la frontière, Mohammed ibn-Wasîm, fit marcher des troupes contre ces brigands; mais elles furent forcées à la retraite, et pendant une année entière, le Forgeron put continuer impunément ses dévastations. A la fin le gouverneur, qui avait reçu des renforts et que le sultan avait fortement réprimandé sur son inaction, reprit l’offensive, et cette fois avec plus de succès. Après un combat qui dura plusieurs jours, la bande, qui avait perdu son chef, fut dispersée[139].
Cependant Tolède était encore libre. Dans l’année 834, le sultan fit assiéger cette ville par le prince Omaiya; mais les Tolédans repoussèrent victorieusement les attaques de ce général, de sorte qu’Omaiya, après avoir ravagé les campagnes environnantes, fut obligé de lever le siége et de retourner à Cordoue. Les Tolédans, quand ils virent s’éloigner l’armée ennemie, résolurent de la harceler pendant sa retraite; mais Omaiya avait laissé à Calatrava un corps de troupes commandé par le renégat Maisara, et ce capitaine, informé du dessein des Tolédans, leur dressa une embuscade. Attaqués à l’improviste, les Tolédans essuyèrent une terrible déroute. Selon la coutume, les soldats de Maisara présentèrent à leur capitaine les têtes des ennemis tués pendant la mêlée; mais l’amour de sa nation ne s’était pas éteint dans le cœur du renégat. A la vue de ces têtes mutilées, ses sentiments patriotiques se réveillèrent avec force, et, se reprochant amèrement son dévoûment aux oppresseurs de sa patrie, il expira, peu de jours après, de honte et de douleur.
Toutefois, quoique le sultan pût causer de temps en temps du dommage à Tolède, il ne put l’asservir tant que la concorde y régna. Malheureusement elle disparut. Nous ignorons ce qui se passa dans la ville; mais ce qui y arriva plus tard, dans l’année 873, nous fait soupçonner que la discorde y éclata entre les renégats et les chrétiens. Un chef tolédan, qui portait le nom d’Ibn-Mohâdjir et qui semble avoir été un renégat, quitta Tolède avec ses partisans et vint offrir ses services au commandant de Calatrava (836), qui accepta sa proposition avec empressement. D’après les conseils des émigrés, on résolut d’investir et d’affamer la ville, et le prince Walîd, frère du sultan, fut chargé de la direction du siége. Ce siége avait déjà duré une année, pendant laquelle la famine avait fait de grands ravages dans la ville, lorsqu’un parlementaire, envoyé par le général arabe, vint conseiller aux Tolédans de se rendre, attendu qu’ils seraient forcés de le faire bientôt et qu’il valait mieux profiter du moment où ils pouvaient encore prétendre à obtenir des conditions. Les Tolédans s’y refusèrent. Malheureusement pour eux, le parlementaire, qui avait été témoin de leur courage, l’avait été aussi de leur état malheureux et de leur faiblesse. De retour auprès de son général, il le pressa de donner un assaut vigoureux. Walîd le fit, et Tolède fut prise d’assaut, après avoir joui, pendant environ huit années, d’une complète indépendance (16 juin 857). Les annalistes ne nous apprennent pas de quelle manière le sultan traita les habitants de la ville; ils disent seulement qu’Abdérame se fit donner des otages et qu’il fit rebâtir le château d’Amrous[140].
Dans les dernières années du règne d’Abdérame, les chrétiens de Cordoue tentèrent une révolte d’une nature tout à fait exceptionnelle. C’est sur elle que nous allons appeler l’attention de nos lecteurs. Les auteurs latins du milieu du IXe siècle nous fournissent beaucoup d’indications, non-seulement sur cette révolte, mais encore sur le mode d’existence, les sentiments et les idées des chrétiens de Cordoue, et nous nous attacherons à reproduire fidèlement les détails pleins d’intérêt qu’ils nous donnent.
Une grande partie et la partie la plus éclairée des chrétiens de Cordoue ne se plaignaient pas de leur sort; on ne les persécutait pas, on leur permettait le libre exercice de leur religion, et cela leur suffisait[141]. Plusieurs d’entre eux servaient dans l’armée; d’autres avaient des emplois lucratifs à la cour ou dans les palais des riches seigneurs arabes[142]. Ils imitaient leurs maîtres dans tout ce qu’ils leur voyaient faire: un tel entretenait un harem[143], tel autre s’adonnait à un vice abominable, malheureusement fréquent dans les pays orientaux[144]. Fascinés par l’éclat de la littérature arabe, les hommes de goût avaient pris en pitié la littérature latine et n’écrivaient que dans la langue des vainqueurs. Un auteur de cette époque, meilleur patriote que la plupart de ses concitoyens, s’en plaint amèrement. «Mes coreligionnaires, dit-il, aiment à lire les poèmes et les romans des Arabes[145]; ils étudient les écrits des théologiens et des philosophes musulmans, non pour les réfuter, mais pour se former une diction arabe correcte et élégante. Où trouver aujourd’hui un laïque qui lise les commentaires latins sur les saintes Ecritures? Qui d’entre eux étudie les Evangiles, les prophètes, les apôtres? Hélas! tous les jeunes chrétiens qui se font remarquer par leurs talents, ne connaissent que la langue et la littérature arabes; ils lisent et étudient avec la plus grande ardeur les livres arabes; ils s’en forment à grands frais d’immenses bibliothèques, et proclament partout que cette littérature est admirable. Parlez-leur, au contraire, de livres chrétiens: ils vous répondront avec mépris que ces livres-là sont indignes de leur attention. Quelle douleur! les chrétiens ont oublié jusqu’à leur langue, et sur mille d’entre nous vous en trouverez à peine un seul qui sache écrire convenablement une lettre latine à un ami. Mais s’il s’agit d’écrire en arabe, vous trouverez une foule de personnes qui s’expriment dans cette langue avec la plus grande élégance, et vous verrez qu’elles composent des poèmes, préférables, sous le point de vue de l’art, à ceux des Arabes eux-mêmes[146].» Au reste, cette prédilection pour la littérature arabe et cet abandon presque général de la littérature latine n’ont rien qui doive nous surprendre. On ne possédait plus à Cordoue les ouvrages des grands poètes de l’antiquité[147]; les livres de théologie avaient peu d’attrait pour les gens du monde, et la littérature contemporaine était marquée des signes de l’extrême décadence littéraire. On faisait encore des vers latins, mais, comme on avait oublié les règles de la quantité[148], c’étaient des vers rimés, dits rhythmiques[149], dans lesquels on ne faisait attention qu’à l’accent et qui d’ailleurs étaient écrits d’un style à la fois prétentieux et négligé.
Plus qu’à demi arabisés, les chrétiens de Cordoue s’accommodaient donc fort bien de la domination étrangère. Mais il y avait des exceptions à cette règle. Le sentiment de la dignité nationale et le respect de soi-même n’étaient pas éteints dans tous les cœurs. Quelques esprits généreux, qui dédaignaient de se pousser et de s’installer, à force d’impudence ou d’habileté, dans les palais des grands, frémissaient d’indignation en songeant que leur ville natale, qui portait encore avec orgueil son ancien titre de Patricienne, était maintenant la résidence d’un sultan[150]; ils enviaient le bonheur des petits Etats du nord de l’Espagne, qui avaient à soutenir, il est vrai, une guerre continuelle, mais qui, libres du joug arabe, étaient du moins gouvernés par des princes chrétiens[151]. A ces regrets patriotiques se joignaient parfois des griefs très-réels. Les sultans donnaient de temps en temps des ordres qui devaient blesser profondément la fierté et les convictions religieuses des chrétiens. Ainsi ils avaient déclaré la circoncision obligatoire pour eux comme pour les musulmans[152]. Mais les prêtres surtout étaient mécontents. Ils avaient pour les musulmans une haine instinctive et d’autant plus forte qu’ils avaient des idées tout à fait fausses sur Mahomet et sur les doctrines qu’il avait prêchées. Vivant au milieu des Arabes, rien ne leur eût été plus facile que de s’instruire à ce sujet; mais, refusant obstinément de puiser aux sources qui se trouvaient à leur portée, ils se plaisaient à croire et à répéter toutes les fables absurdes que l’on débitait ailleurs sur le Prophète de la Mecque. Ce n’est pas dans les écrits arabes qu’Euloge, un des prêtres les plus instruits de cette époque et sans doute assez familiarisé avec l’arabe pour pouvoir lire couramment un ouvrage historique écrit dans cette langue, va puiser des renseignements sur la vie de Mahomet; au contraire, c’est dans un manuscrit latin que le hasard lui fait tomber sous les mains dans un cloître de Pampelune. On y lisait, entre autres choses, que Mahomet, sentant sa fin approcher, avait prédit que, le troisième jour après sa mort, les anges viendraient le ressusciter. Par conséquent, lorsque l’âme de Mahomet «fut descendue aux enfers,» ses disciples veillèrent assidûment auprès du cadavre en attendant le miracle; mais à la fin du troisième jour, ne voyant pas venir les anges et croyant que leur présence auprès du cadavre, qui exhalait déjà une odeur fétide, les en empêchait, ils s’en allèrent. Alors, au lieu d’anges, arrivèrent des chiens[153], qui se mirent à dévorer une partie du cadavre. Ce qui en restait fut enseveli par les musulmans, qui, pour se venger des chiens, résolurent de tuer chaque année un grand nombre de ces animaux.... «Voilà, s’écrie Euloge, voilà les miracles du prophète des musulmans[154]!» Et l’on ne connaissait pas mieux les doctrines de Mahomet. Que les prêtres, nourris d’idées ascétiques et auxquels il n’était pas permis d’être émus de l’amour d’une femme, aient été choqués par la polygamie qu’il avait autorisée, et surtout par ses idées sur le paradis céleste avec ses belles vierges[155], rien de plus naturel; mais ce qui est singulier, c’est qu’ils s’imaginaient que Mahomet avait prêché précisément le contraire de ce qu’avait prêché le Christ. «Cet adversaire de notre Sauveur, dit Alvaro, a consacré le sixième jour de la semaine (lequel, à cause de la passion de notre Seigneur, doit être un jour de deuil et de jeûne) à la bonne chère et à la débauche. Le Christ a prêché la chasteté à ses disciples; lui, il a prêché aux siens les plaisirs grossiers, les voluptés immondes, l’inceste. Le Christ a prêché le mariage; lui, le divorce. Le Christ a recommandé la sobriété et le jeûne; lui, les festins et les plaisirs de la table[156].» «Le Christ, dit ensuite Alvaro—et il serait difficile de trouver dans le Nouveau Testament les paroles qu’il prête ici au Seigneur—le Christ ordonne que, pendant les jours du jeûne, l’on s’abstienne de son épouse légitime; lui, il consacre surtout ces jours-là aux plaisirs charnels[157].» Pour peu qu’Alvaro eût été au courant de ce qui se passait alors à la cour, il aurait su que Yahyâ avait imposé une rude pénitence à Abdérame II, lorsque ce monarque eut enfreint les ordres de Mahomet sur l’abstinence des femmes pendant le mois du jeûne[158].
Ainsi les prêtres se faisaient une idée tout à fait fausse de la religion mahométane. Ceux de leurs coreligionnaires qui la connaissaient mieux, avaient beau leur dire que Mahomet avait prêché une morale pure[159]: c’était peine perdue, et les gens d’Eglise continuaient à mettre l’islamisme sur la même ligne que le paganisme romain, à le considérer comme une idolâtrie inventée par le diable[160]. Mais ce n’est pas dans la religion musulmane qu’il faut chercher le motif principal de leur aversion; c’est dans le caractère des Arabes. Ce peuple, qui joignait à une gaîté franche et vive une sensualité raffinée, devait inspirer aux prêtres, qui aimaient les retraites éternelles et profondes, les grands renoncements et les terribles expiations, une répugnance extrême et invincible. En outre, les prêtres étaient accablés de vexations continuelles. Si les musulmans des hautes classes étaient trop éclairés et trop bons politiques pour insulter les chrétiens à cause de leur religion, la populace était intolérante comme elle l’est partout. Quand elle voyait un prêtre se montrer dans la rue, elle se mettait à crier: «voilà le fou!» et à chanter une chanson dont le sujet était un éloge ironique de la croix, tandis que les petits garçons jetaient des pierres et des pots à la tête du prêtre. Pendant les enterrements, les prêtres entendaient dire: «Allah, n’ayez point pitié d’eux!» et en même temps les ordures et les cailloux pleuvaient sur le convoi. Quand les cloches des églises sonnaient aux heures canoniques, les musulmans disaient en secouant la tête: «Peuple simple et malheureux qui se laisse tromper par ses prêtres! Quelle folie que de croire aux mensonges qu’ils débitent! Qu’Allâh maudisse ces imposteurs!» Pour plusieurs musulmans, les chrétiens, ou du moins leurs prêtres, étaient un objet de dégoût; quand ils avaient à leur parler, ils se tenaient à distance pour ne pas frôler leurs vêlements[161]. Et pourtant ces malheureux, qui faisaient horreur, qu’on considérait comme impurs, dont on fuyait le contact comme celui d’un pestiféré, et qui voyaient s’accomplir les paroles que Jésus avait adressées à ses disciples quand il leur disait: «Vous serez haïs de tous à cause de mon nom,» se rappelaient fort bien qu’au temps où la religion chrétienne dominait dans le pays et où d’admirables églises s’élevaient partout, leur ordre avait été l’ordre le plus puissant dans l’Etat[162]!
Blessés dans leur orgueil, exaspérés par les outrages qu’ils recevaient, et poussés par un fébrile besoin d’activité, les prêtres, les moines et le petit nombre de laïques qui pensaient comme eux, ne se résignèrent pas à souffrir en silence, à faire de stériles vœux, à se déchirer les entrailles de colère. Dans les villes assez éloignées du centre de la domination musulmane pour pouvoir arborer avec succès le drapeau de la révolte, ces hommes ardents et passionnés auraient été soldats; dans les montagnes, ils auraient mené la vie indépendante de partisans et de bandits, et, soldats à Tolède ou guerrillas dans la Sierra de Malaga, ils auraient soutenu contre les musulmans une guerre à outrance. Dans la résidence du sultan, où une révolte à main armée était impossible, ils se firent martyrs.
Pour se soustraire aux insultes de la populace, les prêtres ne quittaient leurs demeures que dans le cas de nécessité absolue[163]. Souvent aussi ils se faisaient malades et restaient tout le jour au lit, afin d’être dispensés de payer la capitation, réclamée par le trésor public à la fin de chaque mois[164]. Se condamnant ainsi à de longues réclusions, à une vie solitaire, contemplative, toujours repliée sur elle-même, ils amassaient en silence, et avec une sorte de volupté, des trésors de haine; ils se sentaient heureux de haïr chaque jour davantage et de charger leur mémoire de griefs nouveaux. Après le coucher du soleil, ils se levaient. Alors ils se mettaient à lire, dans le silence solennel et mystérieux de la nuit, à la faible et indécise lueur d’une lampe[165], certaines parties de la Bible, surtout le dixième chapitre de saint Matthieu, les Pères de l’Eglise et la Vie des Saints; c’étaient à peu près les seuls livres qu’ils connussent. Ils lisaient que le Christ avait dit: «Allez, et enseignez toutes les nations. Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le dans la lumière; ce que je vous dis à l’oreille, prêchez-le sur les maisons. Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Vous serez menés devant les gouverneurs, et même devant les rois, à cause de moi, pour leur rendre témoignage de moi. Ne craignez point ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme; craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme et le corps, en les jetant dans la géhenne[166]!» Ils lisaient encore chez de grands docteurs, que ceux-là surtout entreront dans la béatitude des élus, qui, lorsque se cacher ne serait pas un crime, s’offrent spontanément au martyre[167]. Mais ce qui enflammait principalement l’imagination maladive des prêtres, c’était l’exemple de ces saints hommes qui avaient été éprouvés par la persécution des païens, et qui, loin d’éviter le martyre, avaient été avides de cette mort sacrée[168]. Vivant dans l’admiration assidue de ces héros de la foi, ils sentaient frémir dans leur âme le besoin impérieux de les imiter. Ils regrettaient de ne pas être persécutés, et appelaient de tous leurs vœux l’occasion de faire un grand acte de foi, comme tant d’autres fidèles serviteurs de Dieu l’avaient trouvée dans les premiers temps de l’Eglise.
Ce parti exalté et fanatique obéissait à l’impulsion de deux hommes remarquables. C’étaient le prêtre Euloge et le laïque Alvaro.
Euloge appartenait à une ancienne famille de Cordoue, qui se distinguait par son attachement au christianisme autant que par sa haine des musulmans. Son grand-père, qui s’appelait aussi Euloge, avait la coutume, quand il entendait les muezzins annoncer, du haut des minarets, l’heure de la prière, de faire le signe de la croix et d’entonner ces paroles du psalmiste: «O Dieu! ne garde point le silence, et ne te tais point! Car voici, tes ennemis bruient, et ceux qui te haïssent ont levé la tête[169]!» Cependant, quelque grande que fût l’aversion de cette famille pour les musulmans, Joseph, le plus jeune des trois frères d’Euloge, entra comme employé dans les bureaux de l’administration. Ses deux autres frères se vouèrent au commerce[170]; une de ses sœurs, nommée Anulone, prit le voile, et Euloge lui-même fut destiné de bonne heure à l’Eglise. Elevé parmi les prêtres de l’église de saint Zoïl, il étudia jour et nuit avec tant d’application qu’il surpassa bientôt, non-seulement ses condisciples, mais aussi ses maîtres. Alors, brûlant du désir d’apprendre ce que ceux-ci ne pouvaient lui enseigner, mais craignant de les offenser s’il leur faisait connaître son envie secrète, il ne leur en dit rien; mais, sortant à la dérobée, il allait assister à leur insu aux leçons des docteurs les plus renommés de Cordoue, et surtout à celles de l’éloquent abbé Spera-in-Deo[171], auteur d’une réfutation des doctrines musulmanes[172] et du récit du martyre de deux personnes décapitées au commencement du règne d’Abdérame II[173]. Ce docteur zélé eut la plus grande influence sur l’esprit du jeune Euloge; c’est lui qui lui inspira cette haine sombre et farouche contre les musulmans par laquelle il se distingua pendant toute sa vie. Ce fut aussi dans l’auditoire de Spera-in-Deo qu’Euloge fit la connaissance d’Alvaro, noble et riche jeune homme de Cordoue, qui, bien qu’il ne se destinât pas à l’Eglise, suivait assidûment les cours du célèbre abbé, dont il partageait les sentiments. Euloge et Alvaro étaient faits pour se comprendre et s’aimer; bientôt une étroite amitié s’établit entre eux, et, écrivant à un âge déjà avancé la biographie de son ami, Alvaro s’arrête avec complaisance sur l’époque où lui et son condisciple se juraient une amitié éternelle, où ils pendaient aux lèvres du grand docteur dont la Bétique était fière, et où leur plus douce occupation était d’écrire des volumes de lettres et de vers; volumes qu’ils anéantirent plus tard, malgré les charmants souvenirs qui s’y attachaient, de peur que la postérité ne les jugeât sur ces faibles productions d’une jeunesse enthousiaste[174].
Devenu d’abord diacre, puis prêtre, de l’église de saint Zoïl, Euloge se concilia par ses vertus la bienveillance de tous ceux qui le connaissaient. Il aimait à fréquenter les cloîtres, sur lesquels il exerça bientôt une grande influence, et, portant dans sa piété une singulière exaltation, il macérait son corps par les jeûnes et les veilles, en demandant à Dieu, comme une faveur spéciale, de le délivrer d’une vie qui lui était à charge, et de le faire entrer dans la béatitude des élus[175].
Pourtant cette vie si austère fut illuminée d’un doux rayon d’amour; mais cet amour était si chaste et si pur dans sa sainte naïveté, qu’Euloge lui-même ne s’en rendait pas compte, et que, sans y songer, il s’en confesse avec une charmante candeur.
Il y avait alors à Cordoue une très-belle jeune fille nommée Flora, dont le caractère avait avec celui d’Euloge de mystérieuses affinités. Née d’un mariage mixte, elle passait pour musulmane; mais comme elle était orpheline de père dès sa plus tendre enfance, sa mère l’avait élevée dans le christianisme. Cette pieuse femme avait développé en elle un très-vif sentiment des choses saintes; mais son frère, en musulman zélé qu’il était, épiait toutes ses démarches, de sorte qu’elle ne pouvait aller que rarement à la messe. Cette contrainte lui pesait; elle se demandait si elle ne péchait pas en se faisant passer pour musulmane; ne lisait-elle pas dans sa Bible bien-aimée: «Quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi devant mon Père qui est aux cieux; mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est aux cieux?» Forte et courageuse, fière et intrépide, c’était un être organisé pour une résistance indomptable, un caractère énergique, entreprenant, et amoureux des partis extrêmes. Elle eut donc bientôt pris sa résolution. A l’insu de son frère, elle quitta le logis, accompagnée de sa sœur Bahlegotone qui partageait ses sentiments. Les deux jeunes filles allèrent se cacher parmi les chrétiens. Leur frère les cherchait en vain dans tous les couvents; en vain il faisait jeter en prison des prêtres qu’il soupçonnait de les tenir cachées, lorsque Flora, qui ne voulait pas que les chrétiens fussent persécutés à cause d’elle, retourna spontanément à la maison, et, se présentant à son frère: «Tu me cherches, lui dit-elle, tu persécutes le peuple de Dieu à cause de moi; eh bien, me voici! Je viens à toi et je le dis hautement, car j’en suis fière: Oui, tes soupçons sont fondés; oui, je suis chrétienne. Essaye, si tu l’oses, de me séparer du Christ par des supplices: je saurai supporter tout!—Malheureuse, s’écria son frère, ne sais-tu donc pas que notre loi prononce contre l’apostat la peine de mort?—Je le sais, répondit Flora; mais sur l’échafaud je dirai avec non moins de fermeté: Jésus, mon seigneur, mon Dieu, remplie d’amour pour toi, je meurs heureuse!» Furieux de cette obstination, le musulman eut la cruauté de frapper sa sœur; mais Flora avait une de ces organisations exceptionnelles, si parfaites, que la douleur physique semble n’avoir pas de prise sur elles; aussi son frère, voyant que sa brutalité ne lui servait de rien, essaya de la persuader par la douceur. Il n’y réussit pas mieux. Alors, l’ayant menée devant le cadi: «Juge, lui dit-il, voici ma sœur, qui avait toujours honoré et pratiqué avec moi notre sainte religion, lorsque des chrétiens l’ont pervertie, lui ont inspiré du mépris pour notre Prophète, et lui ont fait croire que Jésus est Dieu.—Est-ce vrai ce que dit votre frère?» demanda le cadi en s’adressant à Flora. «Eh quoi! répliqua-t-elle, vous appelez cet homme impie mon frère? Il ne l’est pas, je le désavoue! Ce qu’il vient de dire est faux. Non, jamais je n’ai été musulmane. Celui que j’ai connu, que j’ai adoré, dès ma plus tendre enfance, c’est le Christ. C’est lui qui est mon Dieu, et jamais je n’aurai d’autre époux que lui!»
Le cadi aurait pu condamner Flora à la mort; mais, touché peut-être de sa jeunesse et de sa beauté, et croyant sans doute qu’une punition corporelle suffirait pour ramener au bercail cette brebis égarée, il ordonna à deux agents de police d’étendre les bras de la jeune fille, et lui déchira la nuque à coups de fouet. Puis, la remettant plus morte que vive entre les mains de son frère: «Instruisez-la dans notre loi, lui dit-il, et si elle ne se convertit pas, ramenez-la-moi.»
De retour dans sa maison, le musulman fit soigner sa sœur par les femmes de son harem. De peur qu’elle ne lui échappât une seconde fois, il prenait grand soin de tenir les portes fermées; mais comme une très-haute muraille entourait tous les bâtiments dont se composait sa demeure, il jugea inutile de prendre d’autres précautions. Il oubliait qu’une femme aussi courageuse que Flora ne se laisse arrêter par aucun obstacle. En peu de jours, ses plaies à peine fermées, elle se sentit assez forte pour tenter de s’évader. A la faveur de la nuit, elle grimpa jusqu’au toit d’un bâtiment qui se trouvait dans la cour; de là elle escalada légèrement la muraille, et, se laissant glisser jusqu’à terre, elle parvint sans accident dans la rue. Errant au hasard au milieu des ténèbres, elle eut le bonheur d’arriver à la maison d’un chrétien de sa connaissance. C’est là qu’elle resta cachée pendant quelque temps; c’est là qu’Euloge la vit pour la première fois[176]. La beauté de Flora, l’irrésistible séduction de ses paroles et de ses manières[177], ses aventures romanesques, sa fermeté inébranlable au milieu des souffrances, sa piété tendre et son exaltation mystique, tout cela exerça une puissance vraiment électrique sur l’imagination du jeune prêtre, si habituée qu’elle fût à se craindre et à se réprimer. Il conçut pour Flora une amitié exaltée, une sorte d’amour intellectuel, un amour tel qu’on le connaît au séjour des anges, là où les âmes seules brûlent du feu des saints désirs. Six ans plus tard, il se rappelait encore jusqu’aux moindres circonstances de cette première entrevue; loin de s’être affaibli, ce souvenir semble avoir augmenté avec l’âge et être devenu plus vivace, témoin ces paroles passionnées qu’il écrivit alors à Flora: «Tu as daigné, sainte sœur, me montrer, il y a bien longtemps déjà, ta nuque déchirée par les verges et privée de la belle et abondante chevelure qui la couvrait jadis. C’est que tu me considérais comme ton père spirituel, et que tu me croyais pur et chaste comme toi-même. Doucement je mis ma main sur tes plaies; j’aurais voulu les guérir en les pressant de mes lèvres, mais je ne l’osais pas.... En te quittant, j’étais tout rêveur et je soupirais sans cesse[178]»....
Craignant d’être découverte à Cordoue, Flora, accompagnée de sa sœur Baldegotone, alla se cacher ailleurs. Plus tard nous dirons où et comment Euloge la retrouva.
Pendant que les chrétiens zélés de Cordoue étaient livrés aux pénibles rêves d’une ambition nourrie dans l’ombre, aigrie dans l’inaction, un événement se passa qui doubla, s’il était possible, leur haine et leur fanatisme.
Un prêtre de l’église de saint Aciscle, nommé Perfectus, était sorti un jour pour les affaires de son ménage, lorsque des musulmans l’abordèrent, car il parlait assez bien l’arabe. Bientôt la conversation tomba sur la religion et les musulmans demandèrent à Perfectus son opinion sur Mahomet et sur Jésus-Christ. «Quant au Christ, répondit-il, c’est mon Dieu; mais quant à votre Prophète, je n’ose dire ce que nous autres chrétiens nous pensons de lui; car si je le faisais, je vous offenserais et vous me livreriez au cadi, qui me condamnerait à la mort. Cependant, si vous m’assurez que je n’ai rien à craindre, je vous dirai en confidence ce qu’on lit à son sujet dans l’Evangile, et de quelle renommée il jouit parmi les chrétiens.—Vous pouvez vous fier à nous, répondirent les musulmans; ne craignez rien et dites ce que vos coreligionnaires pensent de notre Prophète; nous jurons de ne pas vous trahir.—Eh bien, dit alors Perfectus, dans l’Evangile on lit: «Il s’élèvera de faux prophètes, qui feront des prodiges et des miracles, pour séduire les élus mêmes, s’il était possible.» Le plus grand de ces faux prophètes, c’est Mahomet.» Une fois lancé, Perfectus alla plus loin qu’il n’avait voulu: il éclata en injures contre Mahomet et l’appelait un serviteur de Satan.
Les musulmans le laissèrent partir en paix; mais ils lui gardaient rancune, et quelque temps après, voyant arriver Perfectus et ne se croyant plus liés par leur serment, ils crièrent au peuple: «Cet insolent que voilà a vomi en notre présence de si horribles blasphèmes contre notre Prophète, que le plus patient d’entre vous, s’il les avait entendus, aurait perdu son sang-froid.» Aussitôt Perfectus, «comme s’il eût fâché une ruche,» dit Euloge, se vit entouré par une multitude furieuse, qui se précipita sur lui et le traîna devant le tribunal du cadi avec tant de vitesse que ses pieds touchaient à peine le sol. «Le prêtre que voici, dirent les musulmans au juge, a blasphémé notre Prophète. Mieux que nous, vous savez quelle punition mérite un tel crime.»
Après avoir entendu les témoins, le cadi demanda à Perfectus ce qu’il avait à répondre. Le pauvre prêtre, qui n’était nullement de ceux qui s’étaient préparés au rôle de martyr et qui tremblait de tous ses membres, ne trouva rien de mieux que de nier les paroles qu’on lui prêtait. Cela ne lui servit de rien; son crime étant suffisamment prouvé, le cadi, aux termes de la loi musulmane, le condamna à la mort comme blasphémateur. Chargé de chaînes, le prêtre fut jeté dans la prison, où il devait rester jusqu’au jour que Naçr, le chambellan, fixerait pour l’exécution de la sentence.
Il n’y avait donc plus d’espoir pour le pauvre prêtre, victime de la trahison de quelques musulmans, aux serments desquels il avait eu l’imprudence de croire. Mais la certitude de sa mort prochaine lui rendit le courage qui lui avait manqué devant le cadi. Exaspéré par le manque de foi qui allait lui coûter la vie, certain que rien ne pouvait le sauver ni aggraver sa peine, il avouait hautement qu’il avait injurié Mahomet; il en tirait gloire, maudissait sans cesse le faux prophète, sa doctrine et sa secte, et se préparait à mourir en martyr. Il priait, il jeûnait, et rarement le sommeil venait fermer ses paupières. Des mois se passèrent ainsi. Il semblait que Naçr eût oublié le prêtre ou qu’il eût pris à tâche d’allonger sa lente agonie. Le fait est que Naçr avait résolu, avec un raffinement de cruauté, que le supplice de Perfectus aurait lieu pendant la fête que les musulmans célèbrent après le jeûne du mois de Ramadhân, le premier jour du mois de Chauwâl.
Dans cette année 850, le premier Chauwâl tombait un jour de printemps (18 avril). Dès l’aurore, les rues de Cordoue, qui, durant les matinées des trente jours du carême, avaient été silencieuses et désertes, présentaient un spectacle animé et tant soit peu grotesque. A peine étaient-elles assez larges pour la foule immense qui se précipitait vers les mosquées. Les riches étaient habillés de magnifiques habits neufs; les esclaves avaient revêtu ceux que leurs maîtres venaient de leur donner; les petits garçons se pavanaient dans les longues robes de leurs pères. Toutes les montures avaient été mises en réquisition, et chacune d’elles portait sur son dos autant de personnes que possible. La joie se peignait sur tous les visages; des amis, en se rencontrant, se félicitaient et s’embrassaient. La cérémonie religieuse achevée, les visites commencèrent. Les mets les plus exquis et les meilleurs vins attendaient partout les visiteurs, et les portes des riches étaient encombrées de pauvres qui s’abattaient, comme une nuée de corbeaux avides, sur les miettes des festins. Même pour les femmes, tenues pendant le reste de l’année sous de triples verrous, ce jour-là était un jour de fête et de liberté. Tandis que leurs pères et leurs maris buvaient et s’enivraient, elles parcouraient les rues, des branches de palmier à la main et distribuant des gâteaux aux pauvres, pour se rendre aux cimetières, où, sous le prétexte de pleurer les défunts, elles nouaient mainte intrigue[179].
Dans l’après-midi, lorsque des embarcations innombrables, remplies de musulmans à demi ivres, couvraient le Guadalquivir, et que les Cordouans se réunissaient dans une grande plaine, de l’autre côté du fleuve, pour y entendre un sermon à ce qu’ils prétendaient, mais en réalité pour s’y livrer à de nouvelles réjouissances, on vint annoncer à Perfectus que, d’après l’ordre de Naçr, son supplice allait avoir lieu sur l’heure. Perfectus savait que les exécutions avaient lieu dans cette même plaine où la foule joyeuse se réunissait en ce moment. Il était préparé à monter sur l’échafaud; mais l’idée d’y monter au milieu de la joie et de l’allégresse générales, l’idée que la vue de son supplice serait pour la multitude un divertissement, un passe-temps d’un nouveau genre, le remplissait de douleur et de rage. «Je vous le prédis, s’écria-t-il enflammé d’une juste colère, ce Naçr, cet homme orgueilleux devant lequel se courbent les chefs des plus nobles et des plus anciennes familles, cet homme qui exerce en Espagne un pouvoir souverain,—cet homme ne verra pas l’anniversaire de cette fête à laquelle il a eu la cruauté de fixer mon supplice!»
Perfectus ne donna aucun signe de faiblesse. Pendant qu’on le conduisait à l’échafaud, il criait: «Oui, je l’ai maudit, votre prophète, et je le maudis encore! Je le maudis, cet imposteur, cet adultère, cet homme diabolique! Votre religion est celle de Satan! Les peines de l’enfer vous attendent tous!» Répétant sans cesse ces paroles, il monta d’un pas ferme sur l’échafaud, autour duquel se pressait la populace, aussi fanatique que curieuse, et fort contente de voir décapiter un chrétien qui avait blasphémé Mahomet.
Pour les chrétiens Perfectus devint un saint. Ayant à leur tête l’évêque de Cordoue, ils descendirent son cercueil, avec beaucoup de pompe, dans la fosse où reposaient les ossements de saint Aciscle. En outre, ils publiaient partout que Dieu lui-même s’était chargé de venger le saint homme. Le soir après son exécution, un bateau avait chaviré; sur huit musulmans qu’il contenait, deux s’étaient noyés. «Dieu, disait alors Euloge, a vengé la mort de son soldat. Nos cruels persécuteurs ayant envoyé Perfectus au ciel, le fleuve a englouti deux d’entre eux pour les livrer à l’enfer!» Les chrétiens eurent encore une autre satisfaction: la prédiction de Perfectus s’accomplit: avant une année révolue, Naçr mourut d’une manière aussi subite que terrible[180].
Ce puissant eunuque fut la victime de sa propre perfidie. La sultane Taroub voulait assurer le droit de succéder à la couronne à son propre fils Abdallâh, au préjudice de Mohammed, l’aîné des quarante-cinq fils d’Abdérame II, qui l’avait eu d’une autre femme, nommée Bohair; mais si grande que fût son influence sur son époux, elle n’avait pas réussi à lui faire adopter son projet. Alors elle eut recours à Naçr, dont elle connaissait la haine pour Mohammed, et le pria de la débarrasser et de son époux et du fils de Bohair. L’eunuque lui promit de faire en sorte qu’elle fût contente, et, voulant commencer par le père, il s’adressa au médecin Harrânî, qui était venu d’Orient, et qui, en peu de temps, avait acquis à Cordoue une grande réputation et une fortune considérable, grâce à la vente d’un remède très-efficace contre les maux de ventre, remède dont il possédait le secret, et qu’il vendait au prix exorbitant de cinquante pièces d’or la bouteille[181]. Naçr lui demanda s’il attachait quelque prix à sa faveur, et le médecin lui ayant répondu que ses vœux n’avaient point d’autre objet, il lui donna mille pièces d’or en lui enjoignant de préparer un poison fort dangereux, connu sous le nom de bassoun al-molouc.
Harrânî avait deviné le projet de l’eunuque. Partagé entre la crainte, ou d’empoisonner le monarque, ou de s’attirer le courroux du puissant chambellan, il prépara le poison et l’envoya à Naçr; mais en même temps il fit dire secrètement à une femme du harem qu’elle devait conseiller au sultan de ne pas prendre la potion que Naçr lui offrirait.
L’eunuque étant venu voir son maître et l’ayant entendu se plaindre de sa mauvaise santé, il lui recommanda de prendre un excellent remède, qu’un médecin célèbre lui avait donné. «Je vous l’apporterai demain, ajouta-t-il, car il faut le prendre à jeun.»
Le lendemain, quand l’eunuque eut apporté le poison, le monarque lui dit après avoir examiné la fiole: «Ce remède pourrait bien être nuisible; prends-le d’abord toi-même.» Stupéfait, mais n’osant désobéir, ce qui aurait prouvé son intention criminelle; espérant d’ailleurs que Harrânî saurait bien neutraliser le poison, Naçr l’avala. Aussitôt qu’il put le faire sans exciter des soupçons, il vola à son palais, fit chercher Harrânî, lui raconta en deux mots ce qui était arrivé, et lui demanda un antidote. Le médecin lui prescrivit de prendre du lait de chèvre. Mais il était trop tard[182]. Le poison lui ayant brûlé les entrailles, Naçr expira dans une violente diarrhée[183].
Les prêtres chrétiens ignoraient ce qui s’était passé à la cour. Ils savaient bien que Naçr était mort subitement, et même le bruit se répandit parmi eux qu’il avait été empoisonné; mais ils ne savaient rien de plus. La cour, ce semble, tâcha de tenir caché ce complot avorté, auquel beaucoup de personnes haut placées avaient prêté la main, et qui ne nous est connu que par les curieuses révélations d’un client des Omaiyades, qui écrivait à une époque où l’on pouvait parler librement, attendu que les conspirateurs avaient tous cessé de vivre. Mais ce qui était parvenu à la connaissance des prêtres leur suffisait; ce qui pour eux était l’essentiel, c’est que la prédiction de Perfectus, connue d’un grand nombre de chrétiens et de musulmans renfermés avec lui dans la même prison, s’était accomplie de la manière la plus frappante.
Quelque temps après, l’excessive et injuste rigueur avec laquelle les musulmans traitèrent un marchand chrétien, exaspéra encore davantage le parti exalté.
Jean—le marchand en question—était un homme parfaitement inoffensif, et jamais il ne lui était passé par la tête que son destin l’appelât à souffrir pour la cause du Christ. Ne songeant qu’à son négoce, il faisait de bonnes affaires, et comme il savait que le nom de chrétien n’était pas une recommandation auprès des musulmans qui venaient acheter au marché, il avait pris la coutume, en faisant valoir sa marchandise, de jurer par Mahomet. «Par Mahomet, ceci est excellent! Par le Prophète (que Dieu lui soit propice!), vous ne trouverez pas chez qui que ce soit de meilleures choses qu’ici!» ces sortes de phrases lui étaient habituelles, et pendant longtemps il n’eut pas à s’en repentir. Mais ses concurrents, moins favorisés des acheteurs, enrageaient en voyant sa prospérité toujours croissante; ils lui cherchaient noise, et un jour qu’ils l’entendirent de nouveau jurer par Mahomet, ils lui dirent: «Tu as toujours le nom de notre Prophète à la bouche, afin que ceux qui ne te connaissent pas, te prennent pour un musulman. Et puis, c’est vraiment insupportable de t’entendre jurer par Mahomet chaque fois que tu débites un mensonge.» Jean protesta d’abord que, s’il employait le nom de Mahomet, il ne le faisait pas dans l’intention de blesser les musulmans; mais ensuite, la dispute s’échauffant, il s’écria: «Eh bien, je ne prononcerai plus le nom de votre Prophète, et maudit soit celui qui le prononce!» A peine eut-il dit ces paroles, qu’on le saisit en criant qu’il avait proféré un blasphème, et qu’on le traîna devant le cadi. Interrogé par ce dernier, Jean soutint qu’il n’avait point eu le dessein d’injurier qui que ce fût, et que, si on l’accusait, c’était par jalousie de métier. Le cadi, qui devait ou l’absoudre, s’il le jugeait innocent, ou le condamner à la mort, s’il le croyait coupable, ne fit ni l’un ni l’autre. Il prit un moyen terme: il le condamna à quatre cents coups de fouet, au grand désappointement de la populace, qui criait que Jean avait mérité la mort. Le pauvre homme subit sa peine; puis on le plaça sur un âne, la tête en arrière, et on le promena par les rues de la ville, tandis qu’un héraut marchait devant lui en criant: «Voici comment on châtie celui qui ose se moquer du Prophète!» Ensuite on l’enchaîna et on l’enferma dans la prison. Lorsqu’Euloge l’y trouva quelques mois plus tard, les sillons que le fouet avait tracés dans ses chairs étaient encore visibles[184].
Peu de jours après, les exaltés, qui depuis longtemps se reprochaient leur inaction, entrèrent dans la lice. Le but où tendaient tous leurs souhaits, c’était de mourir de la main des infidèles. Pour en obtenir l’accomplissement, ils n’avaient qu’à injurier Mahomet. Ils le firent. Le moine Isaäc leur donna l’exemple.
Né à Cordoue de parents nobles et riches, Isaäc avait reçu une éducation soignée. Il connaissait l’arabe à fond, et, fort jeune encore, il avait été nommé câtib (employé dans l’administration) par Abdérame II. Mais à vingt-quatre ans, ayant éprouvé tout à coup des scrupules de conscience, il quitta la cour et la carrière brillante qui s’ouvrait devant lui, pour aller s’ensevelir dans le cloître de Tahanos, que son oncle Jérémie avait fait bâtir à ses frais au nord de Cordoue. Situé entre de hautes montagnes et d’épaisses forêts, ce cloître, où la discipline était beaucoup plus rigoureuse qu’ailleurs, passait avec raison pour le foyer du fanatisme. Isaäc y trouva son oncle, sa tante Elisabeth et plusieurs autres de ses parents, qui tous avaient poussé jusqu’aux dernières limites le sombre génie de l’ascétisme. Leur exemple, la solitude, l’aspect d’une nature triste et sauvage, les jeûnes, les veilles, la prière, les macérations, la lecture de la Vie des Saints, tout cela avait développé dans l’âme du jeune moine un fanatisme qui approchait du délire, lorsqu’il se crut appelé par le Christ à mourir pour sa cause. Il partit donc pour Cordoue, et, se présentant au cadi: «Je voudrais me convertir à votre foi, lui dit-il, si vous vouliez bien m’instruire.—Très-volontiers,» lui répondit le cadi, qui, heureux de pouvoir faire un prosélyte, commença à lui exposer les doctrines de l’islamisme; mais Isaäc l’interrompit au milieu de son discours en s’écriant: «Il a menti, votre prophète, il vous a trompés tous; qu’il soit maudit, l’infâme souillé de tous les crimes, qui a entraîné avec lui tant de malheureux au fond de l’enfer! Pourquoi vous, qui êtes un homme sensé, n’abjurez-vous pas ces doctrines pestilentielles? Pouvez-vous croire aux impostures de Mahomet? Embrassez le christianisme; le salut est là!» Hors de lui-même par l’audace inouïe du jeune moine, le cadi remua les lèvres, mais sans pouvoir articuler une parole, versa des larmes de rage, et appliqua un soufflet sur la joue d’Isaäc.
—Eh quoi! s’écria le moine; tu oses souffleter une figure que Dieu a formée à son image? Tu en rendras compte un jour!
—Calmez-vous, ô cadi, dirent à leur tour les conseillers assesseurs; souvenez-vous de votre dignité, et rappelez-vous que notre loi ne permet pas d’outrager qui que ce soit, pas même celui qui a été condamné à la mort.
—Malheureux, dit alors le cadi en s’adressant au moine, tu es ivre peut-être, ou bien tu as perdu la raison et tu ne sais pas ce que tu dis. Ignores-tu donc que la loi immuable de celui que tu outrages si inconsidérément, condamne à mort ceux qui osent parler de lui de la manière dont tu l’as fait?
—Cadi, répliqua tranquillement le moine, je suis dans mon bon sens et je n’ai pas bu du vin. Brûlant d’amour pour la vérité, j’ai voulu la dire à toi et à ceux qui t’entourent. Condamne-moi à la mort; loin de la craindre, je la désire, car je sais que le Seigneur a dit: «Bienheureux sont ceux qui sont persécutés pour la vérité, car le royaume des cieux est à eux!»
Alors le cadi prit en pitié ce moine fanatique. L’ayant fait mettre en prison, il alla demander au monarque la permission d’appliquer une peine mitigée à cet homme évidemment aliéné d’esprit. Mais Abdérame, exaspéré contre les chrétiens par les honneurs qu’ils avaient rendus au corps de Perfectus, lui ordonna de suivre la rigueur des lois, et, voulant empêcher les chrétiens d’enterrer le corps d’Isaäc avec pompe, il lui enjoignit en outre de prendre soin que ce corps demeurât suspendu pendant quelques jours à un gibet la tête en bas, qu’ensuite il fût brûlé, et que les cendres fussent jetées dans la rivière. Ces ordres furent exécutés (3 juin 851); mais, bien que le monarque eût privé ainsi le cloître de Tabanos de reliques précieuses, les moines s’en dédommagèrent en mettant Isaäc au rang des saints et en racontant des miracles qu’il aurait opérés, non-seulement pendant son enfance, mais même avant de venir au monde[185].
La carrière était maintenant ouverte. Deux jours après le supplice d’Isaäc, le Français Sancho, qui servait dans la garde du sultan et qui avait assisté aux leçons d’Euloge, blasphéma Mahomet et fut décapité[186]. Le dimanche suivant (7 juin), six moines, parmi lesquels on distinguait Jérémie (l’oncle d’Isaäc) et un certain Habentius qui demeurait toujours reclus dans sa cellule, se présentèrent au cadi en criant: «Nous aussi, nous disons ce qu’ont dit nos saints frères, Isaäc et Sancho!» Et, après avoir blasphémé Mahomet, ils ajoutèrent: «Venge maintenant ton prophète! Traite-nous avec la plus grande cruauté!» On leur coupa la tête[187]. Puis Sisenand, prêtre de l’église de saint Aciscle, qui avait été l’ami de deux de ces moines, crut les voir descendre du ciel pour l’inviter à souffrir aussi le martyre: il fit comme eux et fut décapité. Avant de monter sur l’échafaud, il avait exhorté le diacre Paul à suivre son exemple: ce dernier eut la tête tranchée quatre jours après (20 juillet). Ensuite un jeune moine de Carmona, nommé Théodemir, subit le même sort[188].
Onze martyrs en moins de deux mois, c’était pour le parti exalté un triomphe dont il était bien fier; mais les autres chrétiens, qui ne demandaient qu’à vivre en repos, s’inquiétaient avec raison de cet étrange fanatisme, qui aurait peut-être pour résultat que les musulmans se défieraient de tous les chrétiens et se mettraient à les persécuter. «Le sultan, disaient-ils aux exaltés, nous permet l’exercice de notre culte et ne nous opprime pas: à quoi peut donc servir ce zèle fanatique? Ceux que vous appelez des martyrs, ne le sont nullement; ce sont des suicides, et ce qu’ils ont fait leur a été suggéré par l’orgueil, la source de tous les péchés. S’ils avaient connu l’Evangile, ils y auraient lu: «Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent.» Au lieu d’éclater en injures contre Mahomet, ils auraient dû savoir que, selon les paroles de l’apôtre, les médisants n’hériteront point le royaume de Dieu. Les musulmans nous disent: «Si Dieu, voulant montrer que Mahomet n’est point un prophète, eût inspiré à ces fanatiques la résolution qu’ils ont prise, il eût opéré des miracles qui nous auraient convertis à votre foi. Et loin de là, Dieu a toléré que les corps de ces soi-disant martyrs fussent brûlés et que leurs cendres fussent jetées dans la rivière. Votre secte ne tire point d’avantage de ces supplices, et la nôtre n’en souffre aucunement: n’est-ce donc pas une folie que de se suicider de la sorte?» Que devons-nous répondre à ces objections qui ne nous semblent que trop fondées[189]?»
Tel était le langage que tenaient non-seulement les laïques, mais la plupart des prêtres[190]. Euloge se chargea de leur répondre; il se mit à composer son Mémorial des Saints, dont le premier livre est une amère et violente diatribe contre ceux qui, «de leur bouche sacrilège, osaient injurier et blasphémer les martyrs[191].» Pour réfuter ceux qui vantaient la tolérance des mécréants, Euloge trace avec les plus sombres couleurs le tableau des vexations dont les chrétiens, et surtout les prêtres, étaient accablés. «Hélas! s’écrie-t-il, si l’Eglise subsiste en Espagne comme un lis entre les épines, si elle brille comme un flambeau au milieu d’un peuple corrompu et pervers, il ne faut pas attribuer ce bienfait à la nation impie à laquelle nous obéissons pour le châtiment de nos péchés, mais à Dieu seul, à lui qui a dit à ses disciples: Je suis toujours avec vous jusques à la fin du monde!» Puis il accumule des citations tirées de la Bible et des légendes, afin de prouver que non-seulement il est permis de s’offrir spontanément au martyre, mais que c’est une œuvre pieuse, méritoire et recommandée par Dieu. «Sachez, dit-il à ses adversaires, sachez, vous, impurs, qui ne craignez pas de rapetisser la gloire des saints, sachez qu’au jugement dernier vous serez confrontés avec eux, et qu’alors vous répondrez devant Dieu de vos blasphèmes!»