—Veillez à l'avant, Perico, criai-je au péon; voici une embarcation qui nous croise.

Le péon se retourna, poussa une exclamation de terreur et abandonna les rames qu'il n'avait plus la force de manier.

—Jesús! Maria! José! s'écria-t-il en faisant le signe de la croix avec une rapidité convulsive, nous sommes perdus!

Cependant, la pirogue avait laissé arriver en plein sur nous; elle semblait glisser sur l'eau sans le secours d'aucune impulsion humaine, sombre, noire, effilée, elle s'avançait dans le canal morne et silencieuse; debout au milieu, enveloppé dans les plis épais d'un manteau qui dérobait entièrement ses traits, se tenait un homme, la tête tournée vers nous, et dont les yeux brillaient dans l'ombre comme des charbons ardents.

La fantastique embarcation passa à nous ranger.

—Te voilà donc enfin! cria une voix rauque, métallique et menaçante.

Don Blas, au son de cette voix, se dressa comme sous le choc d'une commotion électrique.

—Vive Dios! s'écria-t-il en se précipitant vers le péon, c'est lui! c'est lui! Vire! vire donc, Perico, avant qu'il n'échappe!

Mais le péon, incapable du moindre mouvement, tremblait de tous ses membres et murmurait machinalement d'une voix sourde et brisée par la terreur:

—Vous l'avez vu! vous l'avez vu! mi amo! Malheur! malheur!

—Mais qui donc! au nom de tous les saints, m'écriai-je exaspéré.

Le passeur de nuit t balbutia-t-il en se signant!

Cependant don Blas avait réussi à saisir les avirons et à faire virer la pirogue; mais, réelle ou fantastique, l'embarcation qui nous était apparue si subitement avait aussi soudainement disparu, s'évanouissant dans l'ombre sans laisser de traces.

Le Mexicain demeura un instant comme étourdi de la rapidité de cette scène étrange; mais se redressant tout à coup et lançant vers le ciel un regard de défi:

—Soit! s'écria-t-il d'une voix éclatante: homme ou démon, nous nous verrons face à face!

Un éclat de rire strident et saccadé répondit aussitôt à cette hautaine provocation et nous glaça de terreur; car moi-même, malgré mon vif désir de voir du merveilleux, je me sentais trembler instinctivement.

—En avant! au nom de Dieu! s'écria don Blas, en avant!

Chacun de nous saisit des avirons, et la légère pirogue vola sur la nappe unie du canal.

Cinq minutes plus tard, elle abordait une petite crique au fond de laquelle on apercevait, à une portée de fusil en avant, briller dans la nuit les fenêtres éclairées d'un rancho.

Nous étions à Arroyo Pardo.

A l'instant où l'avant de la pirogue grinçait sur le sable de la plage, une femme s'élança follement au devant de nous, les bras étendus, en s'écriant d'une voix déchirante:

—Fuis! fuis, Lucio!.... fuis! le voilà! le voilà!

Soudain un coup de feu retentit, la femme chancela, mais ne s'arrêta point.

—Fuis, Lucio! dit-elle encore, et elle alla tomber, par la force de l'impulsion de sa course désespérée, dans l'eau où elle disparut en poussant un dernier cri de douleur.

Mon compagnon bondit avec désespoir hors de la pirogue.

—A moi! Lucio! à moi, lui dit un homme qui avait semblé surgir de terre.

—Ah! fit le Mexicain avec un cri de rage, te voilà donc enfin, Estevan!

Les deux hommes se précipitèrent l'un sur l'autre, se saisirent à bras le corps, s'enlacèrent comme deux serpents et commencèrent une lutte affreuse entrecoupée de sourdes exclamations de rage et de fureur.

Perico, à genoux sur le sable, priait. J'avais machinalement saisi mon rifle, et, après avoir jeté dans la pirogue le corps de la pauvre femme que le courant avait conduit à portée de ma main, j'avais sauté sur la rive.

Le coup de feu avait donné l'éveil dans le rancho; on voyait des lumières courir dans la maison, et de sombres silhouettes apparaissaient se rapprochant de nous rapidement. Les deux ennemis, acharnés l'un après l'autre, avaient, sans se lâcher, roulé sur le sol, où ils continuaient à s'entre-déchirer, en cherchant à s'arracher mutuellement la vie.

Inquiet du danger terrible que courait mon compagnon, et poussé je ne sais par quelle inspiration subite, je m'approchai du groupe informe des deux ennemis, et au moment où don Estevan levait son poignard pour le plonger dans la gorge de son adversaire abattu sous lui, je lui cassai la tête d'un coup de pistolet.

Il tomba comme une masse. J'aidai don Blas ou plutôt don Lucio,—car ainsi se nommait mon compagnon,—à se relever; il n'avait reçu que de légères blessures.

Quant à don Estevan, qui s'était fait passer pour mort afin d'attirer son ennemi à sa portée ... cette fois, il était bien réellement tué et ne devait plus revenir....

Une heure plus tard, la pirogue repartait d'Arroyo Pardo, conduite par Perico à peine remis de sa terreur, et emmenant, outre don Lucio et moi, doña Dolores, grièvement blessée, il est vrai, mais dont la blessure faite par son frère n'était pas mortelle, grâce à Dieu.

Don Lucio et sa femme, fixés depuis longtemps sur le territoire de Colima, dans une hacienda appartenante un Français, ont oublié au milieu d'une famille charmante et des joies du présent les malheurs de leur première jeunesse; ils sont heureux autant que la condition faite à l'homme par Dieu lui permet de l'être sur cette terre.

Parmi les nombreuses connaissances laissées par moi en Amérique, je suis certain de compter au moins un ami: don Lucio; peu de gens peuvent en dire autant.

Ce simple récit n'a qu'un mérite, celui d'être d'une rigoureuse exactitude; malheureusement, en passant par notre bouche, il aura sans doute perdu beaucoup de sa naïveté première, ce dont nous demandons humblement pardon au lecteur.


LA TOUR DES HIBOUX

HISTOIRE DE VOLEURS

«C'est à votre tour, capitaine,—me dit alors de Saulcy, en vidant d'un seul trait le verre de chambertin que depuis quelques secondes il tenait à la main, et que le dénouement imprévu de la précédente histoire lui avait presque fait oublier.

«Messieurs,—répondis-je en cherchant tant bien que mal à parer la botte qui m'était portée,—je ne sais réellement quoi vous dire: mon existence s'est toujours écoulée si calme et si tranquille, que, dans toute ma vie passée, je ne vois pas un fait qui soit digne de vous être rapporté.»

Comme je m'y attendais, ces paroles furent accueillies par une protestation énergique de tous les convives, plus ou moins échauffés par les nombreuses libations d'un festin qui durait déjà depuis plus de six heures. Ce fut en vain que je cherchai à faire agréer mes excuses au milieu du brouhaha des interpellations et des reproches qui pleuvaient sur moi de toutes parts; enfin, désespérant de sortir vainqueur de cette lutte où la force des poumons était loin d'être de mon côté, je pris le parti d'y mettre fin en souscrivant aux vœux de l'honorable compagnie.

Dès que j'eus fait connaître ma résolution, le silence se rétablit comme par enchantement, les verres se remplirent, les têtes se tournèrent de mon côté, les regards se fixèrent sur moi, et je commençai mon récit avec la conviction flatteuse que l'on m'écoutait, sinon avec intérêt, du moins avec attention.

«Messieurs,—dis-je après avoir allumé une cigarette et m'être adossé nonchalamment sur le dossier de ma chaise,—vers la fin de 18.., des affaires assez importantes m'appelèrent en Espagne et me forcèrent à un séjour de près d'une année en Andalousie.

«A cette époque, j'avais à peine vingt-trois ans. Au lieu de me confiner dans Cadix, dont les rues sont étroites et sales, je louai un joli mirador à Puerto Real, ville coquette, aux blanches maisons percées d'un nombre infini de fenêtres, derrière les jalousies desquelles on est certain, à toute heure du jour, de voir étinceler des yeux noirs et sourire des lèvres roses.

«Aussi, le temps passait-il pour moi le plus agréablement du monde.

«Négligeant mes affaires un peu plus que je ne l'aurais dû, j'avais fait de fort gentilles connaissances, créé de charmantes relations; en un mot, je ne songeais qu'à me divertir.

«Pourtant, deux ou trois fois par semaine, prenant, comme l'on dit vulgairement, mon courage à deux mains, je m'arrachais, quoique à regret, de ma délicieuse retraite, et, monté sur un magnifique genet, je franchissais au galop les trois lieues qui séparent Puerto Real de Cadix, et je m'informais de l'état de mes affaires, bien plus dans le but de savoir combien de temps encore il me serait permis de jouir de la vie délicieuse que je m'étais organisée, que par respect pour les graves intérêts qui m'étaient confiés.

«Que voulez-vous, messieurs! je ne comprenais encore de la vie que le plaisir.

«L'on parlait beaucoup, à cette époque, d'un certain José Maria, qui avait longtemps écume les grandes routes de l'Espagne comme chef de salteadores, et qui, après avoir fait sa paix avec le gouvernement, s'était retiré à Cadix, sa patrie, pour y jouir tranquillement et honorablement du produit de ses rapines passées.

«On racontait de cet ex-bandit des traits d'une audace inouïe, qui avaient éveillé en moi une vive curiosité et le plus grand désir de me trouver en face de lui.

«Un matin, je reçus une lettre d'un de mes compagnons de plaisir, nommé don Torribio Quesada, qui m'annonçait que, le soir même, à Cadix, le fameux José Maria devait dîner avec lui, et m'engageait à ne pas manquer l'occasion qu'il m'offrait de le voir et de l'entretenir à mon aise en venant partager le repas auquel il avait invité l'ancien salteador.

«Bondissant de joie à cette nouvelle inattendue, je fis immédiatement seller mon cheval, et je m'élançai à toute bride sur la route de Cadix, contremandant tous les ordres que j'avais donnés à mon domestique pour les divertissements de ce jour.

«Deux heures plus tard, j'étais confortablement installé dans le salon de don Torribio.

«José Maria fut exact au rendez-vous.

«C'était bien l'homme que je m'étais figuré, il était bien tel que mon imagination exaltée s'était plu à me le représenter, et les quelques heures que je passai en sa compagnie s'écoulèrent pour moi avec la rapidité d'un songe, tant je fus vivement impressionné en l'écoutant raconter, de sa voix grave et vibrante, avec ce laisser-aller et cette franchise de l'homme supérieur, les émouvantes péripéties de sa vie aventureuse.

«Enfin, il fallut se séparer; José Maria nous quitta après avoir bu un dernier verre de valde peñas et nous avoir amicalement serré la main.

«Lorsque je me trouvai seul avec don Torribio, celui-ci m'engagea à passer la nuit chez lui, car il commençait à se faire tard et j'étais à trois lieues de Puerto Real.

«Le dîner avait été copieux, et un nombre considérable de bouteilles vides, rangées plus ou moins symétriquement sur la table, prouvait surabondamment que la soirée ne s'était pas écoulée avec une sobriété exemplaire. Je me sentais la tête lourde, j'avais beaucoup fumé, et sans être ivre, j'avais cependant dépassé de fort loin les limites d'une honnête gaieté, et mon esprit, naturellement rétif et entêté, se ressentait de cette petite débauche; si bien que je demeurai sourd à toutes les observations de mon ami, et quoiqu'il me pressât fortement de rester auprès de lui en m'objectant l'heure avancée, la longueur du chemin et le peu de sécurité des routes, je m'obstinai à partir.

«Don Torribio, voyant que ses remontrances étaient inutiles et que rien ne pouvait me convaincre, ne s'opposa pas davantage à ma résolution, nous bûmes un dernier coup d'aguardiente; puis, après nous être embrassés, je sautai sur mon cheval, qui piaffait avec impatience devant la porte de la maison, et, m'enveloppant avec soin dans mon manteau, je piquai des deux et partis.

«La nuit était sombre, de gros nuages noirs, chargés d'électricité, roulaient lourdement dans l'espace, l'atmosphère était chaude et pesante, de larges gouttes de pluie commençaient à tomber; par intervalles, on entendait les sourds grondements d'un tonnerre lointain, précédés d'éclairs dont l'éclat aveuglait mon cheval et le faisait se cabrer de terreur.

«J'avançais péniblement sur la route solitaire, la tête pleine des lugubres histoires que pendant toute la soirée José Maria n'avait cessé de raconter, et mes regards erraient autour de moi avec inquiétude, cherchant à percer l'obscurité et à me prémunir contre les embûches qui pouvaient m'être tendues par les nombreux caballeros de la Noche qui, à cette époque, pullulaient sur tous les grands chemins de l'Andalousie.

«J'étais armé, et, malgré mes appréhensions, j'avais trop souvent parcouru la distance qui sépare Cadix de Puerto Real, pour ne pas savoir à peu près à quoi m'en tenir sur ce que j'avais à craindre; mais cette nuit-là, la tête farcie d'un tas d'histoires lamentables, je me sentais en proie à une terreur inusitée: de quoi avais-je peur? Je l'ignore, ou plutôt, pour être franc, j'avais peur de tout.

«Cependant, le temps était devenu détestable.

«Le ciel s'était changé en une immense nappe de feu, des éclairs incessants répandaient une lueur livide et fantastique, la pluie tombait à torrents, enfin l'orage qui menaçait depuis longtemps déjà, éclatait avec fureur.

«Mon cheval buttait et trébuchait à chaque pas au milieu de ce bouleversement général de la nature, et j'étais obligé de le surveiller avec le plus grand soin, pour éviter d'être renversé dans la boue.

«J'étais littéralement traversé par la pluie et je maudissais mon entêtement, qui m'avait fait refuser l'offre obligeante de don Torribio, pour venir patauger ainsi au milieu de la nuit dans des sentiers perdus, au risque de me rompre vingt fois le cou; enfin je ne savais plus à quel saint me vouer, lorsque je me souvins d'une vieille masure dont je ne devais pas être bien éloigné en ce moment et qui pouvait provisoirement m'offrir un abri contre la tempête.

«Je m'orientai le mieux qu'il me fut possible dans les ténèbres qui m'entouraient, et je parvins, au bout de quelques instants, à gagner ce toit hospitalier.

«C'était une vieille tour, reste de quelque manoir féodal que le temps avait peu à peu miné et fait disparaître; elle était abandonnée, tombait presque en ruine et servait de retraite aux oiseaux de nuit. Les gens du pays la nommaient, et la nomment sans doute encore, la tour des hiboux, nom qu'elle méritait à tous égards.

«Je mis pied à terre, et passant la bride à mon bras, j'entrai, suivi de mon cheval, dans une grande salle dont l'aspect avait quelque chose de lugubre et de sinistre qui me saisit malgré moi.

«L'on racontait sur cet endroit des histoires étranges qui, je ne sais par quelle fatalité, se retracèrent tout à coup à mon imagination malade avec une vivacité et une force qui firent courir un frisson dans tous mes membres, et ce ne fut qu'avec une certaine inquiétude que je jetai un regard circulaire sur ces lieux qui devaient, pour plusieurs heures peut-être, me servir de domicile.

«Comme je vous l'ai dit, messieurs, je me trouvais dans une vaste salle comprenant toute la largeur de la tour; elle était percée d'étroites fenêtres, veuves depuis longtemps de contrevents, et par lesquelles l'eau, chassée par le vent, entrait en tourbillonnant. Dans le fond, un escalier délabré s'élevait en spirale conduisant aux étages supérieurs; dans un coin, un monceau de débris de toute espèce montait jusqu'au plafond voûté et ne semblait pas avoir été remué ou touché depuis au moins un siècle.

«Mais ce qui m'effraya réellement, ce fut de voir flamber au milieu de la salle un feu de broussailles et de bois mort.

«Quels étaient les hôtes de cette demeure?... où étaient-ils?... Ne voulant pas m'aventurer en étourdi dans ce coupe-gorge, je revins sur la route et regardai attentivement de tous les côtés, mais la nuit était trop obscure pour qu'il me fût possible de rien découvrir; vainement je prêtai l'oreille, j'entendis seulement les sifflements furieux du vent auxquels nul bruit humain ne venait se mêler.

«Un peu rassuré par ce silence et cette solitude, je me déterminai à faire le tour de la vieille forteresse; mes recherches furent sans résultat, seulement je découvris une espèce de hangar sous lequel j'installai mon cheval.

«Puis convaincu que, pour le moment du moins, j'étais le seul habitant de la tour, et que par conséquent je n'avais rien à redouter, je rentrai dans la salle; pourtant, ne voulant pas être pris a l'improviste, je résolus de ne pas m'y arrêter et de monter à l'étage supérieur, ce que j'exécutai immédiatement.

«Autant que je pus en juger au milieu des ténèbres épaisses dans lesquelles j'étais plongé, cette salle ressemblait complètement à celle que j'avais quittée: même délabrement, même monceau d'ordures et même escalier montant à un étage supérieur.

«Pour ne pas être surpris sans défense, je visitai avec soin les amorces de mes pistolets; puis, m'enveloppant de mon manteau et recommandant mon âme à Dieu, je me couchai auprès de l'escalier afin d'être prêt à tout événement et avec la résolution de rester éveillé; mais; la fatigue et le vin aidant, je sentis mes yeux se fermer malgré moi; mes idées peu à peu s'obscurcirent, et j'allais me laisser aller au sommeil, lorsque tout à coup un bruit de pas résonnant à mon oreille me tira subitement de ma torpeur et me rendit à moi-même.

«Une dizaine de personnes venaient d'entrer dans la tour.

«De l'endroit où j'étais couché, en avançant légèrement la tête, il me fut possible de les apercevoir sans être vu.

«C'étaient des hommes au teint hâlé, au visage sombre, aux membres robustes, vêtus pour la plupart du pur costume andalou si riche et si coquet. Ils étaient armés jusqu'aux dents.

«Ils s'étaient assis autour du feu, dans lequel ils avaient mis deux ou trois brassées de bois, et causaient entre eux avec vivacité, tout en jetant par intervalle des regards de convoitise sur deux larges coffres qu'ils avaient déposés dans un coin.

«Les premiers mots que j'entendis ne me permirent pas de conserver le moindre doute sur leur profession.

«C'étaient des salteadores, autrement dit voleurs de grands chemins, et ils appartenaient à la cuadrilla (troupe) du Niño (jeune homme), célèbre chef de bande qui avait succédé à José Maria, et dont le nom était devenu la terreur de toute l'Andalousie.

«Leurs gestes étaient animés; parfois ils portaient la main sur leurs armes. Je crus comprendre qu'ils ne s'entendaient pas sur le partage du butin contenu dans les malles; la dispute finit par s'échauffer à un tel point que je vis le moment où ces misérables allaient s'égorger entre eux: ils s'étaient levés en tumulte, les couteaux étaient tirés, ils se mesuraient du regard avec colère, tout à coup leur chef parut.

«El Niño était à cette époque un homme d'une quarantaine d'années, d'une taille élevée et fortement charpentée; ses épaules larges et ses bras musculeux dénotaient une vigueur peu commune; ses traits étaient durs et son regard farouche; les reflets fantastiques du feu, qui se jouaient sur son visage, donnaient à sa physionomie un caractère rendu plus étrange encore par le sourire ironique qui plissait ses lèvres épaisses et charnues.

«Encore des querelles, des disputes,» dit-il d'une voix brève et accentuée, «Caray! ne pouvez-vous vivre en bonne intelligence comme cela se doit entre honnêtes bandits?»

«Un des brigands hasarda une justification que le Niño interrompit aussitôt.

«Silence, fit-il, je ne veux rien entendre!... Vive Dieu! vous êtes là à vous goberger tranquillement autour du feu comme des moines idiots, sans plus songer à notre sûreté commune que si nous étions seuls dans l'univers!... Heureusement que j'ai toujours l'œil au guet, moi!... Où est passé l'homme auquel appartient le cheval que j'ai trouvé sous le hangar?»

«A cette parole, un frémissement involontaire s'empara de moi, et je réfléchis avec terreur à l'atroce position dans laquelle le hasard et mon mauvais destin m'avaient placé. En effet, cette position était des plus critiques, je me trouvais littéralement dans une souricière: nul moyen n'était en mon pouvoir pour m'échapper de ce coupe-gorge, et je recommandai tout bas mon âme à Dieu, tout en me promettant de vendre ma vie le plus cher possible à ces bandits, dont je connaissais trop bien la férocité pour conserver le moindre doute sur le sort qu'ils me réservaient si je tombais entre leurs mains.

«Cependant les salteadores, étourdis par le discours de leur chef, avaient saisi avec empressement leurs tromblons et leurs carabines.

«Nous ne savons où peut être l'homme dont vous parlez, dit un de ces brigands; à notre arrivée ici, la tour était déserte.

«—Possible, répondit le Niño; en tout cas, deux d'entre vous vont battre les abords de cette bicoque; peut-être est-il caché dans les environs.»

«Deux hommes sortirent, et le capitaine commença à se promener de long en large dans la salle en attendant leur retour.

«Au bout d'un instant ils revinrent.

«Eh bien! demanda-t-il.

«—Rien, répondirent les deux bandits; le cheval est toujours sous le hangar, mais du cavalier, nulle trace.

«—Hum! fit le capitaine. »

«Et il reprit sa promenade.

«Un silence de mort régnait dans cette salle, un instant auparavant si bruyante.

«Je respirai avec force, présumant que tout danger immédiat était passé pour moi. Je me trompais.

«Au bout d'un instant, le capitaine s'arrêta.

«A-t-on visité l'intérieur de la tour? demanda-t-il.

«Non, répondirent les bandits; à quoi bon? aucun homme n'aurait été assez abandonné de Dieu pour venir ainsi, de gaieté de cœur, se jeter dans la gueule du loup.

«Qui sait? murmura le capitaine en hochant la tête, peut-être que l'homme que nous cherchons était ici avant vous, et que, en vous entendant venir, ne sachant à qui il allait avoir affaire, et voyant sa retraite coupée, il est monté dans les étages supérieurs. Visitons-les toujours; dans notre métier, deux précautions valent mieux qu'une.»

«Et, suivi de ses hommes, le Niño se dirigea vers l'escalier.

«Je montai immédiatement au second étage. Je ne tardai pas à entendre le bruit que faisaient les salteadores en fouillant et en furetant dans tous les coins.

«Rien! fit la voix du capitaine; voyons plus haut.»

«La tour n'avait que deux étages et se terminait par une plate-forme sur laquelle j'arrivai haletant et en proie à la plus profonde terreur.

«Je me voyais perdu, perdu sans ressources; nul secours humain ne pouvait me venir en aide; je courais çà et là, je tournais comme une bête fauve autour de cette plate-forme maudite au bas de laquelle se trouvait un précipice de plus de cent pieds.

«Mes dents claquaient à se briser, une sueur froide inondait mon visage, et un tremblement convulsif s'était emparé de tout mon corps.

«J'entendais dans l'escalier les pas des bandits, lancés comme des limiers à ma poursuite, et je calculais en frémissant combien de secondes me restaient encore.

«Enfin, rendu fou par l'épouvante, je résolus de me précipiter, plutôt que de tomber vivant entre les mains de ces scélérats qui, je le savais, avaient la coutume de faire souffrir d'effroyables tortures à leurs victimes, afin d'en tirer de riches rançons.

«Machinalement, avant que d'accomplir cet acte désespéré, je penchai la tête au dehors, sans doute pour mesurer l'abîme au fond duquel j'allais me briser.

«J'aperçus alors, à environ deux pieds au-dessous de moi, une barre de fer de trois pieds de long à peu près, grosse d'un pouce et demi, qui, scellée dans la muraille de la tour, s'avançait horizontalement dans l'espace en forme d'arc-boutant. A quoi avait pu jadis servir cette barre de fer? c'est ce dont je ne m'occupai guère en ce moment. Une idée subite m'avait traversé l'esprit et rendu l'espoir d'échapper aux assassins qui me poursuivaient et étaient sur le point de m'atteindre.

«Le temps pressait, je n'avais pas une minute à perdre; aussi, sans réfléchir davantage, j'enjambai le rebord de la plate-forme, et, saisissant à deux mains la barre de fer, je laissai mon corps pendre dans l'espace et j'attendis.

«J'avais à peine pris cette position que les bandits débouchèrent en tumulte sur la plate-forme; qu'ils se mirent à parcourir dans tous les sens.

«L'orage durait toujours, la pluie tombait à torrents, le vent soufflait avec force, et par intervalles d'éblouissants éclairs déchiraient la nue.

«Vous voyez, capitaine, il n'y a personne! s'écrièrent les salteadores.

«—C'est vrai, répondit le capitaine avec dépit.

«—Allons, descendons, du diable s'il fait bon ici, dit un des voleurs.

«—Descendons,» reprit le chef.

«Un soupir de soulagement s'exhala de ma poitrine oppressée à cette parole qui me prouva que les brigands, convaincus de l'inutilité de leurs recherches, se retiraient enfin.

«J'étais sauvé!...

«Du plus profond de mon cœur je remerciai Dieu du secours imprévu qu'il m'avait donné dans ma détresse, et je me préparai à remonter sur la tour.

«La position dans laquelle j'étais n'avait rien d'agréable, et à présent que le danger était passé, j'éprouvais une fatigue inouïe aux poignets et aux bras, et je ne sais si c'était illusion ou réalité, mais il me semblait que la barre de fer à laquelle j'étais suspendu, trop faible pour supporter longtemps le poids de mon corps et sans doute minée par la rouille, pliait et se courbait lentement, s'inclinant imperceptiblement vers l'abîme.

«Je devais donc me hâter.

«Le silence le plus complet régnait au sommet de la tour.

«Combinant les efforts que j'avais à faire, je levai la tête pour calculer la distance qui me séparait du faîte de la muraille.

«Le capitaine, nonchalamment appuyé sur le rebord de la plate-forme, fixait sur moi ses yeux fauves, et me regardait en souriant avec ironie.

«Ah! ha! fit-il.

«—Démon!» m'écriai-je avec rage.

«Sans me répondre, le Niño se pencha au dehors pour me saisir.

«Lâchant d'une main la barre qui me soutenait dans l'espace, je pris un des pistolets que j'avais mis tout armés à ma ceinture....

«Tu ne m'échapperas pas, compagnon, dit le bandit en ricanant.

«—Oh! je te tuerai!» murmurai-je en l'ajustant avec mon pistolet.

«En ce moment je sentis la barre qui se courbait, ma main glissa, je laissai échapper mon arme, et, par un effort suprême, je parvins à me cramponner des deux mains à cette barre maudite, qui pliait, pliait toujours.

«Oh! m'écriai-je avec désespoir, tout plutôt qu'une telle mort!»

«Et, me roidissant avec une force surhumaine, je m'élançai pour atteindre le faîte de la muraille.

«Non! dit le capitaine avec un rire aigre et strident, tu mourras là comme un chien!»

«Et il me repoussa au dehors.

«Il se passa alors en moi quelque chose d'épouvantable; j'eus un moment d'angoisse terrible. La barre, devenue trop verticale, ne put me soutenir plus longtemps; malgré mes efforts frénétiques et désespérés, je sentis mes doigts crispés glisser lentement le long du fer, j'entendis un rire infernal, poussé sans doute par le bandit qui jouissait de mon supplice; alors, perdant tout espoir, je fermai les yeux pour ne pas voir le gouffre affreux dans lequel j'allais être précipité, et...

«—Et?... s'écrièrent tous mes auditeurs, intéressés au dernier point, et ne comprenant pas pourquoi je m'arrêtais.

«—Et je m'éveillai, messieurs, continuai-je, car tout ceci n'était qu'un rêve. Échauffé par mes nombreuses libations du soir, je m'étais endormi en sortant de Cadix, et la tête pleine d'histoires de voleurs, j'avais rêvé tout ce que je viens de vous raconter, tandis que non cheval, qui, heureusement pour moi, ne dormait pas et connaissait son chemin sur le bout du doigt, m'avait tout doucement conduit jusqu'à ma maison, à la porte de laquelle il s'était arrêté, ce qui m'avait réveillé en sursaut, et, grâce à Dieu, débarrassé de l'épouvantable cauchemar qui me tourmentait depuis plus de deux heures.»


LA CRÉATION

D'APRÈS LES INDIENS TÉHUELS

Il y a environ un an j'assistai à la Naca, c'est-à-dire la fête de la coupe des cheveux, dans le principal village du Grand-Lièvre; cette cérémonie, l'une des plus anciennes et des plus révérées des Indiens Téhuels, qui se prétendent descendus des Incas, se célèbre tous les ans vers la moitié du mois de janvier, qu'ils nomment ouwikari-oni, mois de valeur.

Le jour désigné pour la cérémonie, à l'endit-ha[1], les guerriers se rassemblèrent devant la hutte de la prière, tenant sur leurs bras les papous[2] âgés d'un an révolu, et restèrent plongés dans un profond recueillement jusqu'au moment où le soleil se leva radieux à l'horizon.

Alors les conques, les fifres, les chichikoués, en un mot, tous les instruments de musique indiens commencèrent à la fois un affreux charivari destiné à saluer l'apparition de l'astre du jour.

Le sayotkatta[3], vieillard vénérable, courbé par l'âge et les infirmités, sortit de la case, bénit les assistants, et se plaça debout devant la porte entre le totem et le calumet.

Le totem, ou kekeffiium, est la marque distinctive de chaque tribu, leur signe de ralliement et leur étendard lorsqu'elles sont en guerre.

Le totem représente l'animal emblème de la tribu, chacune ayant le sien propre.

C'est un long bâton avec des plumes de couleurs variées, attachées perpendiculairement de haut en bas; il est porté par le chef de la tribu.

Le calumet est une pipe dont le tuyau est long de quatre, de six, et même souvent de huit pieds; parfois il est rond, mais le plus souvent plat. Il est orné de chevelures humaines, d'animaux peints et de plumes d'oiseau et de porc-épic. Le fourneau du calumet est en marbre rouge ou blanc.

Comme c'est un instrument sacré, il ne doit jamais toucher la terre; aussi est-il, quand on ne s'en sert pas, placé sur deux bâtons fichés en terre dont les extrémités sont en forme de fourche.

L'on charge ordinairement de porter le calumet un guerrier renommé que des blessures graves empêchent de faire la guerre; sa personne est inviolable comme celle des anciens hérauts d'armes.

Le grand prêtre prit l'un après l'autre les enfants dans ses bras, s'inclina devant le totem et le calumet comme s'il les mettait sous la protection de ces deux symboles; puis, avec son couteau à scalper, il coupa à chacune de ces innocentes créatures une petite mèche de cheveux sur laquelle il prononça certaines paroles, et qu'il brûla immédiatement à la flamme d'un réchaud tenu par un prêtre d'un rang inférieur, dont il était suivi.

Puis chaque enfant reçut un nom approprié à quelque circonstance particulière qui lui arriva ce jour-là.

Ainsi l'histoire du Pérou rapporte que le septième Inca fut appelé Yaguar-Huacar, pleureur de sang, parce que, au moment de la cérémonie, l'on vit des gouttes de sang découler de ses yeux, et Huascar, le quatorzième Inca, fut ainsi nommé parce que les ulmenes[4], lui firent présent d'une chaîne d'or appelée huasca.

Dès que les noms furent donnés, le sayotkatta se tourna vers la natte de feu[5], fit une courte prière à laquelle se joignirent les guerriers, puis il rentra dans la hutte de la prière, et les danses commencèrent accompagnées de copieuses libations de chicha[6] conservée pour cette occasion.

Au coucher du soleil, tous les enfants furent portés dans la hutte de la prière, où ils devaient passer la nuit; le sayotkatta sortit de sa poitrine un de ces colliers de coquillages entremêlés de perles qui servent de livres aux Indiens et forment les archives de la nation. Il s'accroupit sur le seuil de la cabane et les guerriers se groupèrent en silence autour de lui pour écouter les instructions qu'il se préparait à leur donner.

Les simples paroles de ce vieillard, prononcées d'un accent onctueux, doux et persuasif, en face de cette nature puissante, majestueuse et grandiose, pour ces hommes à l'organisation de feu, au cœur droit et aux instincts bons et crédules, que la civilisation n'a pas encore flétris de son souffle empoisonné, produisirent sur moi un effet qu'il m'est aujourd'hui encore impossible de m'expliquer, et me causèrent une sensation étrange, mêlée de plaisir et de peine dont je ne pus me rendre compte, mais qui, malgré moi, mouilla mes yeux et me rendit heureux pendant quelques minutes.

«Au commencement des âges, dit le sayotkatta en faisant filer entre ses doigts les grains du collier, le monde n'existait pas; Guatèchù[7] planait seul sur l'immensité, jetant parfois un regard de mépris sur six hommes rebelles, génies déchus, rejetés par lui de l'Eskennane[8], et qui, ballotés au gré des vent, vaguaient sans but sur les nuages.

«Ces hommes étaient tristes, car ils comprenaient qu'abandonnés par Guatèchù, leur race ne tarderait pas à disparaître.

Un jour que, plus sombres et plus abattus que de coutume, ils se trouvaient réunis sur une nuée, suivant d'un œil mélancolique le vol audacieux des oiseaux vers les régions éthérées, Maboya[9], le tokki[10] des génies rebelles, parut tout à coup devant eux.

«—Pourquoi désespérer, leur dit-il, hommes au cœur de gazelle? votre sort est dans vos mains; reprenez courage, je viens à votre secours, et, si vous voulez suivre mon conseil, non-seulement votre race ne s'éteindra pas, mais encore elle deviendra plus puissante que Guatèchù lui-même.

«A ces paroles de l'esprit du mal, les hommes sentirent l'espérance renaître dans leur cœur, et ils le pressèrent de s'expliquer.

«Maboya sourit de son rire nerveux et caustique, qui fige de terreur la moelle dans les os, et continua ainsi:

«Guatèchù possède dans l'Eskennane une créature dont les yeux brillent comme des étoiles, et dont le corps est plus beau qu'un rayon de soleil glissant sur les nuages; cette créature, appelée femme, est destinée à perpétuer votre race; Guatèchù le sait aussi, il la surveille avec le plus grand soin, car il se repent de vous avoir créés, et il veut que vous disparaissiez du nombre des êtres.

«Que l'un de vous, le plus beau, le plus adroit et le plus entreprenant s'introduise dans l'Eskennane et séduise la femme, alors vous serez sauvés. J'ai dit.»

«Les hommes, demeurés seuls, sentirent fermenter en eux les conseils pernicieux du démon; ils réfléchirent pendant de longues heures à ce qu'ils venaient d'entendre, et résolurent enfin de charger le Petit-Loup de la mission difficile de séduire la femme.

«Ils commencèrent alors à entasser les nuées les unes sur les autres, afin d'escalader le ciel.

«Mais Guatèchù riait de leurs vains efforts, et, de son souffle puissant, les rejetait dans l'abîme chaque fois qu'ils se croyaient près d'atteindre leur but.

«Qui peut dire combien de lunes dura cette lutte insensée des hommes contre Dieu, et combien de siècles elle aurait duré encore, si les oiseaux du ciel, émus de compassion, n'avaient résolu d'y mettre un terme.

«Ils se réunirent en une troupe innombrable, et, sur leurs ailes étendues, ils enlevèrent le Petit-Loup dans l'Eskennane.

«Une fois dans ce lieu de délices, l'homme, ému malgré lui par la majesté divine qui éclatait de toutes parts à ses yeux, tomba à deux genoux et resta en adoration pendant la nuit entière.

«Au lever du soleil, il se releva, le cœur raffermi par la prière, et résolu à tout entreprendre pour sauver sa race.

«Devant lui s'élevait la hutte habitée par la femme.

«Le Petit-Loup réfléchit que, probablement, elle ne tarderait pas à sortir pour remplir à une source peu éloignée la cruche destinée à ses ablutions du matin; alors il se cacha derrière le tronc d'un gigantesque nopal, et, l'œil fixé sur la hutte, le cœur rempli de crainte et d'espoir, il attendit.

«Au bout de deux heures, la femme sortit, portant une cruche sur son épaule et se dirigeant vers la source, l'air rêveur et le pas incertain.

«Le Petit-Loup la laissa s'approcher jusqu'à une faible distance de l'endroit où il se cachait, et alors, paraissant tout à coup devant elle, il se jeta à ses pieds en implorant son amour.

«La femme, effrayée à cette apparition subite d'un être inconnu, recula en poussant un grand cri, et voulut prendre la fuite.

«Mais le Petit-Loup la retint par sa robe de bison, et lui parla d'une voix si douce et si persuasive, que la femme, émue malgré elle, finit par l'écouter en souriant.

«Cependant, quelque pressantes que fussent les prières de l'homme, la femme ne voulait pas consentir à le suivre, et le Petit-Loup désespérait de vaincre sa résistance, lorsqu'il se souvint d'une petite boîte en écorce de chêne-liège pleine de graisse d'ours gris qu'il portait sur lui.

«A la vue de la graisse d'ours gris, la chose la plus précieuse qui existe, la femme ne se sentit pas le courage de résister plus longtemps. Honteuse et heureuse à la fois de sa défaite, elle cacha son visage dans le sein de l'homme, et pleura en se donnant à lui pour toujours.

«A cet instant, la voix terrible de Guatèchù résonna comme un tonnerre lointain dans l'Eskennane.

«Les deux amants, effrayés de l'énormité de leur faute, se cachèrent, éperdus, croyant pouvoir échapper au regard puissant du grand être.

«Mais il ne tarda pas à les découvrir; à l'aspect des coupables, un sourire d'une tristesse infinie obscurcit la face du Créateur; deux larmes jaillirent de ses yeux, et, sans leur adresser un mot de reproche, il les lança dans l'espace.

«Déjà depuis neuf jours et neuf nuits l'homme et la femme tombaient à travers les astres qui tressaillaient d'épouvante à la vue de cette chute incommensurable, lorsque la grande tortue de mer eut pitié des deux misérables, et, venant à la surface des grandes eaux, se glissa sous leurs pieds et les maintint immobiles.

«Alors le castor et la loutre prirent de la vase, du gravier et de la boue, en formèrent un ciment, et commencèrent à le coller sans relâche autour de l'écaillé de la tortue; ils travaillèrent tant, qu'ils finirent par former la terre ainsi qu'elle existe aujourd'hui.

«Voici pourquoi la tortue est sainte et révérée, car elle est le centre du monde, et son écaille le soutient.

«Nos premiers ancêtres sauvés par la tortue lui firent l'offrande de leurs chevelures.

«Telle est guerriers téhuels, l'histoire de la création du monde ainsi que nos pères nous l'ont enseignée d'âge en âge; révérons leur sagesse, et ne discutons pas leur croyance, que nous devons vénérer.»


Après avoir parlé ainsi aux Indiens attentifs, le vieillard serra son collier dans sa poitrine, ramena un pan de sa robe de bison sur son visage, et tomba dans une profonde rêverie.

Alors il se fit un silence solennel, troublé seulement par le frémissement du vent à travers les arbres et le chant plaintif de la hulotte bleue qui annonçait les premières ombres de la nuit.


TABLE DES MATIÈRES

A M. Ernest Manceaux.

LE LION DU DÉSERT.

I.Le rancho.
II.Les chasseurs de bison.
III.El vado.
IV.La grotte du Sayotkatta.
V.Le tremblement de terre.
VI.La colline de l'Oiseau-Noir.
VII.Néculpangue.
VIII.La chasse aux élans.
IX.La loi des prairies.

UNE NUIT DE MEXICO.

UNE CHASSE AUX ABEILLES.

LE PASSEUR DE NUIT.