[p.103]

Aussi devons-nous oublier11989.
Les oraisons pour travailler;
Ainsi le comprend l'Écriture
Qui enseigne vérité pure.
Tel le défend Justinien
Qui fit notre code ancien.
Puissant de corps, dit-il, personne
Ne devra demander l'aumône,
Puisque son pain il peut gagner.
Mieux vaut le battre et l'éloigner
Ou en faire bonne justice,
Que l'aider en telle malice.
Ce n'est pas faire son devoir
Qu'aumônes telles recevoir,
A moins d'avoir un privilége
Qui du châtiment vous protége.
Or je ne pense pas savoir
Qu'on le puisse par droit avoir;
Donc il faut que soit par feintise
Du roi la bonne foi surprise.
Non pas qu'en rien je veuille, moi,
Limiter le pouvoir du roi,
Ni par ces mots faire comprendre
Qu'il ne puisse à tels cas s'étendre,
Car ceci discuter ne doi;
Mais je pense selon la loi
Que, les aumônes qui sont dues
A faibles gens pauvres et nues,
Vieillards infirmes, sans soutien,
Qui ne peuvent gagner leur pain
Parce qu'ils n'en ont la puissance,
Ravir par male concurrence,
C'est pourchasser son damnement,
Si le père d'Adam ne ment.

[p.104]

Et sachiés, là où Diex commande11923.
Que li prodons quanqu'il a vende,
Et doint as povres et le sive,
Por ce ne vuet-il pas qu'il vive
De li servir en mendience:
Ce ne fu onques sa sentence;
Ains entent que de ses mains euvre,
Et qu'il le sive par bonne euvre.
Car saint Pol commanda ovrer
As apostres por recovrer
Lor necessités et lor vies,
Et lor deffendoit truandies,
Et disoit: «De vos mains ovrés,
Jà sor autrui ne recorés.»
Ne voloit que riens demandassent
A quelque gens qu'il préeschassent,
Ne que l'évangile vendissent:
Ains doutoit que s'il requéissent,
Qu'il ne tosissent en requerre;
Qu'il sunt maint donéor en terre
Qui por ce donnent, au voir dire,
Qu'il ont honte de l'escondire,
Ou le requerant lor ennuie,
Si li donnent por qu'il s'enfuie.
Et savés que ce lor prouffite?
Le don perdent et la merite.
Quant les bonnes gens qui ooient
Le sermon saint Pol, li prioient
Por Diex qu'il vosist du lor prendre,
N'i vosist-il jà la main tendre;
Mès du labor des mains prenoit
Ce dont sa vie sostenoit.

[p.105]

Or, sachez-le, quand Dieu commande12023.
Que tout son bien le sage vende
Pour le suivre, ayant tout donné,
Pour ce n'a-t-il pas ordonné
Qu'on le servît par mendiance
(Jamais ce ne fut sa sentence):
Mais œuvre manuelle fît
Et par bonne œuvre le suivît.
Saint Paul à travailler convie
Tous les apôtres, pour leur vie
Soutenir avec dignité
Et défend la mendicité:
«Travaillez, dit-il aux apôtres,
N'ayez jamais recours aux autres.»
A la gent qui les écoutait,
Qu'ils demandassent ne voulait,
Ni que l'Évangile vendissent;
Mais il redoutait qu'ils ne prissent,
Bel et bien, tout en demandant.
Car maints, et leurs corps défendant,
Ne donnent, il faut bien le dire,
Que pour la honte d'éconduire,
Ou bien pour que le requérant
Ennuyeux s'en aille à l'instant.
L'aumône en rien ne leur profite,
Car sont perdus don et mérite.
Quand les bonnes gens qui venaient
Saint Paul entendre le priaient,
Pour Dieu, qu'il voulût du leur prendre,
Onc n'y voulut-il la main tendre;
Mais du labeur des mains gagnait
Ce dont ses jours il soutenait.

[p.106]

Amours.

Di-moi donques comment puet vivre11955.
Fors homs de cors qui Diex vuet sivre,
Puis qu'il a tout le sien vendu,
Et as povres Diex despendu,
Et vuet tant solement orer
Sans jamès de mains laborer.
Le puet-il faire?

Faux-Semblant.

Oïl.

Amours.

Comment?

Faux-Semblant.

S'il entroit, selon le commant
[28]
Saint Augustin, en abbaie
Qui fust de propre bien garnie,
Si cum sunt ore cil blanc moine,
Cil noir, cil reguler chanoine,
Cil de l'Ospital, cil du Temple,
Car bien puis faire d'eus exemple,
Et i préist sa soutenance,
Car là n'a point de mendiance:
Neporquant maint moines laborent,
Et puis au Diex service acorent;
Et por ce qu'il fu grant discorde
En ung tens dont ge me recorde,
Sur l'estat de mendicité,
Briefment vous iert ci recité

[p.107]

Amours.

Alors dis-moi comment peut vivre12055.
Un homme fort qui Dieu veut suivre,
Lorsqu'il a tout son bien vendu
Et aux pauvres de Dieu rendu,
Et tout entier à la prière
Des mains ne veut nul travail faire.
Le peut-il?

Faux-Semblant.

Oui.

Amour.

Dis-moi comment.

Faux-Semblant.

Comme saint Augustin l'entend
[28b],
En entrant dans une abbaye
Qui soit de propre bien garnie,
Comme chanoines séculiers,
Moines blancs, noirs, hospitaliers,
Ou bien encore ceux du Temple,
Que puis bien prendre comme exemple.
Pour vivre dans l'austérité;
Ceci n'est pas mendicité.
Maints moines au travail s'adonnent
Néanmoins, qui Dieu n'abandonnent.
Les Mendiants et leur état
Furent cause d'un grand débat,
En un temps dont j'ai souvenance.
Je vais vous donner connaissance

[p.108]

Comment puet hons mendians estre11977.
Qui n'a dont il se puisse pestre.
Les cas en orrés tire-à-tire,
Si qu'il n'i aura que redire,
Maugré les felonnesses jangles;
Car vérités ne quiert nus angles,
Si porrai-ge bien comparer
Quant onc osai tel champ arer.


LXIII

Faulx-Semblant dit cy vérité
De tous cas de mendicité.


L'Acteur.

Vez-ci les cas especiaus;
Se li hons est si bestiaus
Qu'il n'ait de nul mestier science,
Ne n'en desire l'ignorance,
A mendiance se puet traire
Tant qu'il sache aucun mestier faire
Dont il puisse sans truandie
Loiaument gaaingnier sa vie;
Ou s'il laborer ne péust
Por maladie qu'il éust,
Ou por viellece, ou por enfance,
Torner se puet en mendiance;
Ou s'il a trop, par aventure,
D'acoustumée norreture
Vescu délicieusement,
Les bonnes gens communément
En doivent lors avoir pitié,
Et souffrir le par amitié

[p.109]

Comment on peut son pain quêter,12077
Quand on n'a de quoi subsister.
Les cas en verrez tire à tire,
Et n'y sera rien à redire,
Des méchants malgré les discours,
Car vérité hait les détours.
Nul mieux que moi ne peut le faire,
Car bien labourai cette terre.


LXIII

Ci Faux-Semblant dit vérité
Des cas où la mendicité
Peut être seulement permise.

L'Auteur.

Puisqu'il faut que je les précise,
Voici tous les cas spéciaux:
D'abord les pauvres idiots
Qui n'ont de nul métier science;
Victimes de leur ignorance,
Ceux-là peuvent bien mendier
Jusqu'à ce qu'ils sachent métier
Dont puissent sans truanderie
Loyalement gagner leur vie;
Tel qui travailler ne peut plus
Par le mal, par les ans perclus,
Ou l'enfant dans son âge tendre,
Peuvent sans honte la main tendre;
Tel qui trop vécut en son temps
Pour son malheur, les bonnes gens,
Par pitié pour son infortune,
Souffrir le peuvent sans rancune

[p.110]

Mendier et son pain querir,12005.
Non pas lessier de fain morir.
Ou s'il a d'ovrer la science,
Et le voloir et la poissance,
Prest de laborer bonnement,
Mès ne trueve pas prestement
Qui laborer faire li voille
Por rien que faire puisse ou soille,
Bien puet lors en mendicité
Porchacier sa nécessité;
Ou s'il à son labor gaaingne,
Mès il ne puet de sa gaaingne
Soffisamment vivre sor terre,
Bien se puet lors metre à pain querre,
Et d'uis en huis partout tracier
Por le remenant porchacier:
Ou s'il vuet por la foi deffendre
Quelque chevalerie emprendre,
Soit d'armes, ou de lectréure
[29],
Ou d'autre convenable cure,
Se povreté le va grevant,
Bien puet, si cum j'ai dit devant,
Mendier tant qu'il puisse ovrer
Por ses estovoirs recovrer,
Mès qu'il ovre des mains itiex,
Non pas de mains esperitiex,
Mès de mains du cors proprement,
Sans metre i double entendement.
En tous ces cas et en semblables,
Se plus en trovés raisonnables
Sor ceus que ci présens vous livre.
Qui de mendiance vuet vivre,
Faire le puet, non autrement,
Se cil de Saint-Amor ne ment,

[p.111]

Mendier et son pain quérir12105.
Sans le laisser de faim mourir;
Tel qui d'un travail a science
Et le vouloir et la puissance,
Prêt à travailler bonnement,
Mais ne trouve, pour le moment,
De ce qu'il sait faire, personne
Un peu d'ouvrage qui lui donne,
Peut aussi par mendicité
Combattre la nécessité;
Encor l'ouvrier qui se livre
Au travail, mais sans pouvoir vivre,
En suffisance, de son gain,
Peut certes mendier son pain,
Pour le reste, de porte en porte,
Quérir, tant qu'aux siens le rapporte;
Celui qui, la foi défendant,
Noble mission entreprend
Ou autre glorieuse cure,
Chevalier d'arme ou de lecture
[29b],
Si pauvreté le va grevant,
Peut aussi, comme ai dit devant,
Mendier jusqu'à ce qu'il puisse
Travail trouver qui le nourrisse,
Mais je dis labeurs manuels
Et non travaux spirituels,
Des mains de son corps, pour mieux dire,
Sans autre entendement déduire.
En mendiant qui vivre veut
En ces cas et d'autre le peut,
Que mes exemples ne prévoient,
En tant que raisonnables soient;
Mais il ne le peut autrement,
Si le bon Saint-Amour ne ment,

[p.112]

Qui desputer soloit et lire,12039.
Et préeschier ceste matire
A Paris, avec les devins:
Jà ne m'aïst ne pains ne vins,
S'il n'avoit en sa vérité
L'acord de l'Université
Et du pueple communément,
Qui ooient son preschement.
Nus prodons de ce refuser
Vers Diex ne se puet escuser.
Qui grocier en vodra, si grouce,
Qui correcier, si s'en corrouce,
Car ge ne m'en teroie mie
Se perdre en devoie la vie,
Ou estre mis, contre droiture,
Comme saint Pol, en chartre oscure,
Ou estre bannis du roiaume
A tort, cum fu mestre Guillaume
[30]
De Saint-Amor, qu'Ypocrisie
Fist essilier, par grant envie.
Ma mere en essil le chaça;
Le vaillant homme tant braça
Por Vérité qu'il soustenoit;
Vers ma mere trop mesprenoit,
Por ce qu'il fist ung novel livre
Où sa vie fist toute escrivre,
Et voloit que je renoiasse.
Mendicité et laborasse,
Se ge n'avoie de quoi vivre;
Bien me voloit tenir por ivre,
Car laborer ne me puet plaire,
De laborer n'ai-ge que faire:
Trop a grant paine en laborer;
J'aim miex devant les gens orer,

[p.113]

Qui discuter cette matière12139.
Savait, lire et prêcher en chaire
Avec les docteurs de Paris.
Pain et vin me soient interdits,
S'il ne convainquit tout le monde
Par son éloquence profonde,
Et n'acquit en sa vérité
L'accord de l'Université.
Nul qui cet accord lui refuse
N'aura par devant Dieu d'excuse;
En grogne, ma foi, qui voudra
Et s'en courrouce à qui plaira;
Pour moi je ne m'en tairai mie,
En dussé-je perdre la vie
Ou contre droiture me voir,
Comme saint Paul, en cachot noir
Plonger, ou bien de ce royaume
A tort bannir comme Guillaume
[30b]
De Saint-Amour, qu'exiler fit
Ma mère par trop grand dépit.
Tant fit ma mère Hypocrisie
Au vaillant homme d'avanie,
Pour Vérité qu'il soutenait,
Qu'il fut chassé; car il avait
Trop dévoilé d'Hypocrisie
Dans un nouveau livre la vie,
Et me voulait voir renier
Mendicité pour travailler,
Si je n'avais pas de quoi vivre.
Il me prenait, certes, pour ivre,
Car le travail ne me plaît point
Et de travail n'ai nul besoin.
J'aime mieux draper ma rouerie
Du manteau de Papelardie,

[p.114]

Et affubler ma renardie12073.
Du mantel de Papelardie.

Le Dieu d'Amours.

Qu'est-ce, diable! quiex sunt ti dit?
Qu'est-ce que tu as ici dit?

Faux-Semblant.
Quoi?

Amours.

Grans desloiautés apertes.
Donc ne criens-tu pas Diex?

Faux-Semblant.

Non, certes,
Qu'envis puet à grant chose ataindre
En ce siecle, qui Diex vuet craindre:
Car li bon qui le mal eschivent,
Et loiaument du lor se vivent,
Et qui selonc Diex se maintiennent,
Envis de pain à autre viennent.
Tex gens boivent trop de mesaise:
N'est vie qui tant me desplaise.
Mès esgardés cum de deniers
Ont usurier en lor greniers,
Faussonnier et terminéours
[31]
Baillif, prevoz, bediaus, maiours,
Tuit vivent presque de rapine,
Li menus pueple les encline,
Et cil comme leus les deveurent;
Tretuit sor les povres gens queurent:
N'est nus qui despoillier nes vueille,
Tuit s'afublent de lor despueille,

[p.115]

Et devant le monde prier,12173.
Car c'est trop dur de travailler.

Le Dieu d'Amours.

Que nous dis-tu là, vilain diable,
Avec ta morale exécrable?

Faux-Semblant.

Quoi donc?

Amours.

Impudence sans nom!
Ne crains-tu pas Dieu?

Faux-Semblant.

Certes, non.
Nul ne peut à grand' chose atteindre
En ce monde qui Dieu veut craindre;
Car ceux qui ne font que le bien,
Qui loyaux vivent de leur bien
Et qui selon Dieu se maintiennent,
Bien vite au pain des autres viennent,
Boivent trop de fiel, de douleur,
Et j'ai telle vie en horreur.
Mais voyez comme l'or en foule
Aux greniers des usuriers coule.
Faux monnayeurs, banqueroutiers
[31b],
Archers, prévôts, baillis, guerriers,
Tous presque vivent de rapine,
Et le peuple à leurs pieds s'incline.
Eux le dévorent comme loups,
Sur pauvres gens se jettent tous,
Sans échauder tout vifs les plument,
Tretous de leur substance hument,

[p.116]

Tretuit de lor sustances hument,12097.
Sans eschauder tous viz les plument.
Li plus fors le plus fiéble robe:
Mès ge qui vest ma simple robe,
Lobans lobés et lobéors,
Robe robés et robéors.
Par ma lobe entasse et amasse
Grans tresors en tas et en masse,
Qui ne puet por riens afunder;
Car, se g'en fais palais funder,
Et acomplis tous mes déliz
De compaignies en délitz,
De tables plaines d'entremez,
(Car ne voil autre vie mès),
Recroist mes argens et mes ors:
Car, ains que soit vuis mes tresors,
Deniers me viennent à resours:
Ne fais-ge bien tumber mes hours?
En aquerre est toute m'entente,
Miex vaut mes porchas que ma rente.
S'en me devoit tuer ou batre,
Si me voil-ge par tout embatre.

Amours.

Tu sembles sains hons.

Faux-Semblant.

Certes voire.
Ordener me fis à provoire,
Sui le curé de tout le monde
Si cum il dure à la réonde.
Par tout vois les ames curer,
Nulz ne puet mès sans moi durer,

[p.117]

Ne cherchent qu'à les dépouiller12197.
Et des dépouilles s'affubler.
Le plus fort le faible dérobe,
Mais moi qui vêts ma simple robe,
Trompant et trompés et trompeurs,
Je vole et volés et voleurs.
Par ma fourbe j'amasse, entasse
Grands trésors en tas et en masse
Qui ne sauraient s'évanouir,
Car j'en fais des palais bâtir
Et satisfais mes fantaisies,
Vidant en belles compagnies
Tables couvertes d'entremets;
Je n'aurai vie autre jamais.
Mes ors et mes argents pullulent,
Toujours mes deniers s'acccumulent,
Jamais n'est vide mon trésor.
Me sais-je faire un heureux sort?
Acquérir est ma seule entente,
Et mieux vaut mon gain que ma rente.
Dût-on me battre ou me tuer,
Je veux partout m'insinuer.

Amour.

Tu sembles un saint homme!

Faux-Semblant.

Oui, maître,
Car je me fis ordonner prêtre;
Partout vais les âmes curer
Et nul sans moi ne peut durer.
Je suis curé de tout le monde,
Et tous m'accueillent à la ronde;

[p.118]

Et préeschier et conseillier,12125.
Sans jamès de mains traveillier;
De l'Apostole en ai la bule
Qui ne me tient pas por entule.
Si ne querroie jà cessier
Ou d'empereors confessier,
Ou rois, ou dux, ou bers, ou contes,
Mès de povres gens est-ce hontes.
Je n'aim pas tel confession,
Se n'est par autre occasion;
Ge n'ai cure de povre gent,
Lor estât n'est ne bel, ne gent.
Ces empereris, ces duchesses,
Ces roïnes, et ces contesses,
Ces hautes dames palasines,
Ces abéesses, ces béguines
[32],
Ces baillives, ces chevalieres,
Ces borgoises cointes et fieres,
Ces nonains et ces damoiseles,
Por que soient riches ou beles,
Soient nuës ou bien parées,
Jà ne s'en iront esgarées.
Et por le sauvement des ames
J'enquiers des seignors et des dames,
Et de trestoutes lor mesnies,
Les propriétés et les vies,
Et lor fais croire et metz ès testes
Que lor prestres curez sunt bestes
Envers moi et mes compaignons,
Dont j'ai moult de mauvès gaignons[33]
A qui ge suel, sans rien celer,
Les secrés des gens réveler;
Et eus ausinc tout me revelent,
Que riens du monde ne me celent.

[p.119]

On me voit prêcher, conseiller,12225.
Sans jamais des mains travailler,
Car du pape, qui, le crédule,
M'estime fort, j'ai bonne bulle.
Partout je cherche sans cesser
Un empereur à confesser,
Un roi, duc ou baron ou comte,
Mais pauvres gens, c'est une honte!
Point n'aime leur confession,
A moins de rare occasion,
Car je n'ai des pauvres gens cure.
Leur état n'est, je vous assure,
Ni beau, ni gai, ni séduisant;
Mais je n'en dirai pas autant
Des impératrices, duchesses,
Reines, baronnes et comtesses
Et grandes dames de palais.
Abbesses, béguines, jamais
[32b],
Ni ballives, ni chevalières,
Ni bourgeoises coquettes, fières,
Belles et riches, ni nonnains,
Ni damoiselles, de nos mains,
Ou sans chemise ou moult parées,
Ne sauraient sortir égarées.
Et pour leur salut je m'enquiers
Des dames et des chevaliers
Et de toute leur compagnie,
Quels sont leurs biens, quelle est leur vie,
Et leur fais croire, tant leur dis,
Qu'au prix de moi, de mes amis,
Leurs curés ne sont que des bêtes.
Mes amis sont gens fort honnêtes[33b]
A qui je vais, sans rien céler,
Les secrets des gens révéler;

[p.120]

Et por les felons aparçoivre12159.
Qui ne cessent des gens déçoivre,
Paroles vous dirai jà ci
Que nous lisons de saint Maci,
C'est assavoir l'evangelistre,
Au vingt et troisième chapistre
[34];
Sor la chaiere Moysi,
Car la glose l'espont ainsi,
C'est le testament ancien,
Sistrent Scribe et Pharisien,
(Ce sunt les fauces gens maudites
Que la letre apele ypocrites),
Faites ce qu'il sermonneront,
Ne faites pas ce qu'il feront.
De bien dire n'ierent jà lent,
Mès de faire n'ont-il talent.
Il lient as gens décevables
Griés faiz qui ne sunt pas portables,
Et sor lor espaules lor posent,
Mais o lor doi movoir nes osent.

Amours.

Porquoi non?

Faux-Semblant.

Par foi, qu'il ne vuelent,
Car les espaules sovent suelent
As portéors des faiz doloir,
Por ce fuient-il tel voloir.
S'il font euvres qui bonnes soient,
C'est por ce que les gens les voient.

[p.121]

Eux d'autre part tout me révèlent12259.
Et rien au monde ne me cèlent.
Pour les félons apercevoir
Toujours prêts aux gens décevoir,
Oyez la parole subtile
Qu'en son vingt-troisième évangile
[34b];
Écrivit le grand saint Matthieu.
Ainsi parle l'homme de Dieu:
«Las! sur la chaire de Moïse
(Telle est sa parole précise
Dans le Testament ancien),
Siégent Scribe et Pharisien
(Ce sont les fausses gens maudites
Qu'il désigne par hypocrites);
Faites, dit-il, ce qu'ils diront;
Ne faites pas ce qu'ils feront.
Des lèvres moult bien vous enseignent,
Mais leurs dits pratiquer ne daignent:
Ils attachent les pauvres gens
A des fardeaux par trop pesants,
Et sur leurs épaules les posent,
Eux qui du doigt les toucher n'osent.

Amour.

Pourquoi non?

Faux-Semblant.

Ils ne veulent pas;
Car aux porteurs souvent les bras
Sous un tel faix de douleur plient,
C'est pourquoi telle peine ils fuient.
S'ils font œuvre qui bonne soit,
Ce n'est que parce qu'on les voit,

[p.122]

Lor philateres eslargissent[35],12185.
Et lor fimbries agrandissent,
Et des sieges aiment as tables
Les plus haus, les plus honorables,
Et les premiers es sinagogues,
Cum fiers et orguilleus et rogues,
Et ament que l'en les salue
Quant il trespassent par la rue,
Et vuelent estre apelé mestre,
Ce qu'il ne devroient pas estre:
Car l'évangile vet encontre,
Qui lor déloiauté démonstre.
Une autre coustume ravons
Sor ceus que contre nous savons;
Trop les volons forment haïr,
Et tuit par accort envaïr.
Ce que l'ung het, li autres héent,
Tretuit à confondre le béent,
Se nous véons qu'il puist conquerre
Par quelque engin honor en terre,
Provendes ou possessions,
A savoir nous estudions
Par quele eschiele il puet monter;
Et por li miex prendre et donter,
Par traïsons le diffamons
Vers ceus, puis que nous ne l'amons.
De s'eschiele les eschilons
Ainsinc copons, et l'essillons
De ses amis, qu'il n'en saura
Jà mot, que perdus les aura.
Car s'en apert les grevions,
Espoir blasmés en serions,
Et si faudrions à nostre esme;
Car se nostre entencion pesme

[p.123]

Leurs philatères élargissent[35b]12287.
Et les franges en agrandissent,
A table ils prennent les tréteaux
Les plus marquants et les plus hauts,
Et les premiers aux synagogues
Marchent fiers, orgueilleux et rogues,
Et dans la rue ils sont contents
Lorsque s'inclinent les passants
Devant eux et leur disent: maître?
Ce qui ne devrait pas être,
Car l'Évangile le défend
Qui leur déloyauté reprend.
Voici ce que nous soulons faire
Encor contre notre adversaire.
Nous ne songeons qu'à le haïr,
Et tous ensemble l'assaillir;
Car ce qu'un hait, tous le haïssent
Et pour le confondre s'unissent.
Si nous voyons par quel moyen
Il peut avoir honneur, soutien,
Rentes, possessions, hautesse,
Nous nous étudions sans cesse
Par quelle échelle il peut monter,
Et pour mieux l'abattre et dompter,
Voilons nos passions haineuses
Par nos manœuvres ténébreuses.
De l'échelle les échelons
Ainsi coupons et l'isolons
De ses amis, sans qu'il s'en doute;
Tous les perdra sans y voir goutte.
Car face à face l'attaquer
Serait nous faire critiquer
Et manquer notre but sans doute;
Voyant notre manœuvre toute,

[p.124]

Savoir cil, il s'en deffendroit,12219.
Si que l'en nous en reprendroit.
Grant bien se l'ung de nous a fait,
Par nous tous le tenons à fait,
Voire par Diex s'il le faignoit,
Ou sans plus vanter s'en daignoit
D'avoir avanciés aucuns hommes,
Tuit du fait parçoniers nous sommes,
Et disons, bien savoir devés,
Que tex est par nous eslevés.
Et por avoir des gens loenges,
Des riches hommes, par losenges,
Empetrons que letres nous doignent
Qui la bonté de nous tesmoignent,
Si que l'en croie par le munde
Que vertu toute en nous habunde;
Et tous jors povres nous faignons,
Mès comment que nous nous plaignons,
Nous sommes, ce vous fais savoir,
Cil qui tout ont sans riens avoir.
Ge m'entremet de corretages,
Ge faiz pais, ge joing mariages,
Sor moi preng execucions,
Et vois en procuracions:
Messagiers sui et fais enquestes
Qui ne me sunt pas moult honestes,
Les autrui besoignes traitier
Ce m'est ung trop plesant mestier;
Et se vous avés riens à faire
Vers ceus entor qui ge repaire,
Dites-le moi, c'est chose faite,
Si-tost cum la m'aurés retraite,
Por quoi vous m'aiés bien servi,
Mon service avés deservi.

[p.125]

Notre ennemi s'en défendrait,12321.
Et chacun nous en reprendrait.
Si l'un de nous fit oeuvre pie,
Par nous bien vite elle est grossie;
Voire, par Dieu, s'il la feignait,
Ou, sans plus, vanter se daignait
D'avoir obligé quelques hommes,
Tous ses associés nous sommes,
Et crions, comme vous savez,
Que tels furent par nous sauvés;
Et pour capter la confiance
Des grands, à force d'insistance,
Nous obtenons bons parchemins
Qui font de nous autant de saints,
Si bien qu'on croit parmi le monde
Que vertu toute en nous abonde;
Toujours pauvres nous nous feignons,
Mais combien que tous nous ayons
Ainsi coutume de nous plaindre,
A ne pas la vérité feindre,
Nous sommes, vous le fais savoir,
Gens qui tout ont sans rien avoir.
Puis je me mêle de courtages,
Raccommodements, mariages,
Sur moi prends exécutions
Et vais en procurations;
Messager suis et fais enquêtes
Le plus souvent rien moins qu'honnêtes;
J'éprouve un bonheur inouï
A voir aux besognes d'autrui;
Enfin, si vous avez affaire
Auprès des gens chez qui j'opère,
Parlez; sitôt dit, sitôt fait,
Vous serez servis à souhait,

[p.126]

Mès qui chastier me vodroit,12253.
Tantost ma grace se todroit:
Je n'aim pas homme ne ne pris
Par qui ge sui de riens repris.
Les autres voil-ge tous reprendre,
Mès ne voil lor reprise entendre:
Car ge qui les autres chasti,
N'ai mestier d'estrange chasti.
Si n'ai mès cure d'ermitages:
J'ai laissié desers et bocages,
Et quit à saint Jehan-Baptiste
Du desert, et manoir et giste.
Trop par estoie loing gités.
Es bors, ès chastiaus, ès cités
Fais mes sales et mes palès,
Où l'en puet corre à plains eslès;
Et di que ge sui hors du monde,
Mès ge m'i plonge et m'i afonde,
Et m'i aése, et baigne et noë
Miex que nus poissons de sa noë.
Ge sui des valez Antecrist,
Des larrons dont il est escript
Qu'il ont habiz de saintéé,
Et vivent en tel faintéé;
Dehors semblons aigniaus pitables,
Dedens sommes leus ravissables,
Si avirons-nous mer et terre,
A tout le monde avons pris guerre,
Et voulons du tout ordener
Quel vie l'en i doit mener.
S'il i a chastel ne cité
Où bogres soient récité,
Néis s'il ierent de Melan,
Car aussinc les en blasme-l'en:

[p.127]

Car moult votre service prise,12355.
Mon amitié vous est acquise.
Mais qui me corriger voudrait
Mes faveurs s'aliénerait,
Tous les autres je veux reprendre
Sans oncques nul reproche entendre,
Car si d'en faire j'ai pouvoir,
Point n'ai besoin d'en recevoir.
J'ai peu de goût pour les bocages,
Les déserts et les hermitages,
Je laisse à saint Jean ses déserts,
Ses rochers et ses gîtes verts,
C'est par trop loin chercher son gîte.
En châteaux et cités j'habite,
J'y fais des salles, des palais,
A l'aise où l'on circule en paix;
Je dis qu'au monde je renonce,
Et je m'y plonge et m'y enfonce,
J'y nage et plonge de nouveau,
Plus heureux que poisson dans l'eau.
De l'Antechrist valet parjure,
C'est de moi que dit l'Écriture:
«Il a l'habit de sainteté,
Mais ne vit que d'iniquité.»
Dehors nous semblons agneaux doux,
Dedans nous sommes d'affreux loups,
Nous parcourons et mer et terre,
Partout à tous faisons la guerre,
Et voulons de tout ordonner
Quelle vie on y doit mener.
Ainsi lorsqu'en castel habite,
Ou cité, quelque sodomite
(Fut-il encore de Milan
Où fleurit ce joli talent),

[p.128]

Ou se nus homme oultre mesure12287.
Vent à terme ou preste à usure,
Tant iert d'aquerre curieus,
Ou s'il iert trop luxurieus,
Ou lerres, ou simoniaus,
Soit prevost ou officiaus,
Ou prélas de jolive vie,
Ou prestres qui tiengne s'amie,
Ou vielles putains hostelieres,
Ou maqueriaus ou bordelieres,
Ou repris de quiexconques vice
Dont l'en devroit faire justice:
Par tretous les sainz que l'en proie,
S'il ne se deffent de lamproie,
De lus, de saumon ou d'anguile,
S'en le puet trover en la vile,
Ou de tartes, ou de flaons,
Ou de fromages en glaons,
Qu'ausinc est-ce moult bel joel;
Ou la poire de cailloel,
Ou d'oisons gras, ou de chapons
Dont par les geules nous frapons;
Ou s'il ne fait venir en haste
Chevriaus, connis lardés en paste,
Ou de porc au mains une longe,
Il aura de corde une longe
A quoi l'en le menra bruler,
Si que l'en l'orra bien uler
D'une grant liue tout entor:
Ou sera pris et mis en tor,
Por estre à tous jors enmurés,
S'il ne nous a bien procurés,
Ou sera pugni du meffait,
Plus espoir qu'il n'aura meffait.

[p.129]

Ou si quelqu'un outre mesure12389.
Vend à terme ou prête à usure,
Tant est d'acquérir curieux,
Ou s'il est trop luxurieux,
Ou prélat de joyeuse vie,
Prêtre qui vive avec sa mie,
Prévôt ou juge official
Qui soit voleur ou déloyal,
Ou vieille putain hôtelière
Ou maquerele ou bordelière,
Ou vaurien de vices souillé
Qui devrait être châtié:
Oui, par tous les saints que l'on prie!
S'il ne sait défendre sa vie
A grand renfort de brocheton,
De lamproie, anguille ou saumon
(Si l'on en peut trouver en ville),
Tartes, flans, ou gâteaux par mille,
Ou fromages de crême blancs
En leurs paniers si séduisants,
Ou s'il ne fait venir en hâte
Chevreaux, lapins lardés en pâte,
Poulardes grasses et chapons,
Que par la gueule nous passons,
Ou la poire de cailloèle,
Ou de porc large tranche et belle,
La corde au col on l'enverra
Brûler, si bien qu'on l'entendra
Hurler une lieue à la ronde,
Ou bien en cellule profonde,
Dans une tour, pour y mourir,
S'il ne songe à nous bien garnir;
De notre haine ainsi victime
Plus que ne méritait son crime.

[p.130]

Mais cil, se tant d'engin avoit12321.
Qu'une grant tor faire saurait
[36],
Ne li chausist jà de quel pierre,
Fust sans compas, ou sans esquierre,
Néis de motes ou de fust,
Ou d'autre-riens queque ce fust,
Mès qu'il éust léans assés
De biens temporex amassés,
Et dreçast sus une perriere
Qui lançast devant et derriere,
Et des deus costés ensement
Encontre nous espessement,
Tex cailloz cum m'oés nomer,
Por soi faire bien renomer,
Et gitast à grans mangoniaus
Vins en bariz ou en tonniaus,
Ou grans sas de centaine livre,
Tost se porroit véoir délivre;
Et s'il ne trueve tex pitances,
Estudit en équipolances,
Et lest ester leus et fallaces,
S'il n'en cuide aquerre nos graces;
Ou tel tesmoing li porterons,
Que tout vif ardoir le ferons,
Ou li donrons tel pénitence
Qui vaudra pis que la pitance[37].

Jà ne les congnoistrés as robes[38] Voire la note.
Les faus traistres plains de lobes:
Lor faiz vous estuet regarder,
Se vous volés d'eus bien garder;
Et se ne fust la bonne garde
De l'Université qui garde

[p.131]

Mais si tant d'esprit il avait12423.
Que grande tour faire saurait,
Et de n'importe quelle pierre,
Sans compas même et sans équerre,
Fût-ce de mottes ou de bois
Ou d'autres choses à son choix,
Et de temporelle chevance
Bien la garnît en abondance,
Et dessus un pierrier dressât
Qui derrière et devant lançât
Et par côtés, de cent manières,
Sur nous une grêle des pierres
Que m'avez entendu nommer,
Pour se bien faire renommer,
Et jetât du haut des murailles
Gros sacs d'écus, vins en futailles,
A grands coups de ses mangonneaux,
Il pourrait braver nos assauts;
Mais s'il n'a pas telle pitance,
Que l'équivalent il nous lance
S'il veut nos grâces acquérir,
Et point n'essaie à nous servir
De lieux communs et verbiages,
Ou contre lui tels témoignages
Un beau jour nous déposerons
Que brûler tout vif le ferons,
Ou lui donnerons pénitence
Qui vaudra pis que la pitance
[37b].
A l'habit ne reconnaîtrez[38b]
Jamais ces traîtres exécrés;
A leurs lacs qui se veut soustraire
Leur actes seuls qu'il considère;
Car si n'eût l'Université,
Gardienne de la Chrétienté,

[p.132]

La clef de la Crestienté,12353.
Tout éust esté tormenté,
Quant par mauvese entencion,
En l'an de l'incarnacion
Mil et deus cens cinc et cinquante,
(N'est hons vivant qui m'en démente)
Fut baillé, c'est bien chose voire,
Por prendre commun exemploire
Ung livre de par le Déable,
C'est l'Evangile pardurable
[39],
Que li sainz Esperiz menistre,
Si cum il aparoit au tistre;
Ainsinc est-il entitulé,
Bien est digne d'estre brulé.
A Paris n'ot homme ne fame
Où parvis, devant Nostre-Dame[40],
Qui lors avoir ne le péust
A transcrire, s'il li pléust:
Là trovast par grant mesprison
Mainte tele comparaison.
Autant cum par sa grant valor
Soit de clarté, soit de chalor,
Sormonte li solaus la lune
Qui trop est plus troble et plus brune,
Et li noiaus des nois la coque:
(Ne cuidiés pas que ge vous moque,
Sor m'ame, le vous di sans guile):
Tant sormonte ceste Evangile
Ceus que li quatre evangelistres
Jhesu-Crist firent à lor tistres.
De tex comparoisons grant masse
I trovast-l'en, que ge trespasse.
L'Université, qui lors iere
Endormie, leva la chiere;

[p.133]

Tant fait bonne garde naguère,12457.
Ils eussent tous défait sur terre,
Quand par mauvaise intention,
En l'an de l'Incarnation
Mille deux cent cinq et cinquante
(Nul homme n'est qui me démente),
Chacun le sait, fut exposé,
Pour être par tous copié,
Un livre dicté par le diable.
C'est l'Évangile pardurable
[39b]
Que, soi-disant, le Saint-Esprit
Inspira, le titre le dit
Tout au long sur le frontispice;
Le brûler eût été justice.
Alors à Paris qui voulut
Pour le transcrire avoir le put,
Devant l'église Notre-Dame[40b],
Sur le parvis, soit homme ou femme.
Dans ce livre, à grand' méprison,
Mainte horrible comparaison
On pouvait lire: «Autant la lune
Près du soleil est pâle et brune,
Autant il la passe en valeur,
Soit de clarté, soit de chaleur,
Et le noyau des noix la coque
(Ne croyez pas que je vous moque,
Sur mon âme, j'y lus ceci),
Autant cet Évangile-ci
Surpasse en valeur les quatre autres,
Ceux qu'écrivirent les apôtres.»
Que je meure si n'y trouvons
Quantité de telles raisons.
L'Université stupéfaite,
Qui dormait lors, leva la tête,

[p.134]

Du bruit du livre s'esveilla,12387.
N'onc puis gaires ne someilla;
Ains s'arma por aller encontre,
Quant el vit cel horrible monstre,
Toute preste de bataillier,
Et du livre as juges baillier.
Mès cil qui là le livre mistrent,
Saillirent sus et le repristrent,
Et se hasterent d'el repondre
Car il ne savoient respondre
Par espondre, ne par gloser
A ce qu'en voloit oposer
Contre les paroles maldites
Qui en ce livre sunt escriptes.
Or ne sai qu'il en avendra,
Ne quel chief cis livres tendra;
Mès encor lor convient atendre
Tant qu'il le puissent miex deffendre.
Ainsinc Ante-crist atendrons,
Tuit ensemble à li nous rendrons:
Cil qui ne s'i vodront aerdre,
La vie lor convendra perdre.
Les gens encontre eus esmovrons
Par les baraz que nous covrons,
Et les ferons desglavier,
Ou par autre mort devier,
Puisqu'il ne nous vodront ensivre,
Qu'il est ainsinc escript où livre
Qui ce raconte et segnefie:
Tant cum Pierres ait seignorie,
Ne puet Jehans monstrer sa force.
Or vous ai dit du sens l'escorce
Qui fait l'entencion repondre:
Or vous en voil la moele espondre.

[p.135]

Du bruit du livre s'éveilla12491.
Et depuis lors ne sommeilla,
Mais, prenant les armes, terrible
Marcha contre ce monstre horrible
Qui l'osait ainsi batailler,
Pour le livre aux juges bailler;
Mais ceux qui le livre là mirent
Sautèrent sus et le reprirent
Pour le cacher hâtivement,
Car jamais n'eussent su comment
Soutenir les raisons maudites
Qui dans ce livre sont écrites.
Or ne sais ce qu'il adviendra
Ni quelle fin ce livre aura,
Mais ils jugent prudent d'attendre
Tant qu'ils le puissent mieux défendre.

Ainsi l'Antechrist attendrons;
Tous ensemble à lui nous rendrons;
A ceux qui ne voudront le suivre
Il faudra renoncer à vivre,
Car nous soulèverons contre eux
Tous les gens superstitieux
Par notre insigne fourberie
Et leur arracherons la vie
Soit par le fer, soit autrement,
Pourvu qu'ils meurent, simplement
Pour n'avoir pas voulu nous suivre.
Car voici ce que dit ce livre
Qui nous explique tout cela:
«Tant que Pierre dominera
Ne peut Jehan montrer sa force.»
Ceci n'est que du sens l'écorce

[p.136]

Par Pierre voil le Pape entendre,12421.
Et les clers seculiers comprendre
Qui la loi Jhesu-Crist tendront,
Et garderont et deffendront
Contre tretous empeschéors:
Et par Jehan les preschéors:
Qui diront qu'il n'est loi tenable
Fors l'Evangile pardurable,
Que li Sains-Esperiz envoie
Por metre gens en bonne voie.
Par la force Jehan entent
La grace dont se va vantant
Qui vuet peschéors convertir
Por eus faire à Dieu revertir.
Moult i a d'autres déablies
Commandées et establies
En ce livre que ge vous nomme,
Qui sunt contre la loi de Romme,
Et se tiennent à Ante-Crist,
Si cum ge truis où livre escript.
Lors commanderont à occierre
Tous ceus de la partie Pierre;
Mès jà n'auront pooir d'abatre,
Ne por occirre, ne por batre
La loi Pierres, ce vous plevis,
Qu'il n'en démore assés de vis
Qui tous jors si la maintendront,
Que tuit en la fin i vendront.
Et sera la loi confonduë
Qui par Jehan est entenduë.
Mès or ne vous en voil plus dire,
Que trop i a longue matire;

[p.137]

Qui fait l'intention cacher;12523.
Or j'en vais la moelle arracher.
Par Pierre, il faut le Pape entendre,
Et les clercs séculiers comprendre
De la loi du Christ défenseurs,
Et par Jehan tous les prêcheurs
Qui diront qu'il n'est loi tenable
Fors l'Évangile pardurable
Que nous envoya l'Esprit-Saint
Pour mettre gens en droit chemin.
La force de Jehan veut dire
La grâce que ce livre inspire
A qui veut pécheurs convertir
Pour les faire à Dieu revenir.
En ce livre que je vous nomme,
Contre la sainte loi de Rome
Sont bien d'autres commandements
Du diable hideux instruments
Et qui tous l'Antechrist soutiennent,
Comme en ce livre ils en conviennent.
Lors diront d'occire céans
De Pierre tous les partisans;
Mais ils auront beau tuer, battre,
Jamais ils ne pourront abattre
La loi de Pierre; malgré tout
Bien assez resteront debout,
Et sera la loi confondue
Qui par Jehan est entendue;
Car ceux-là tant se maintiendront
Qu'à leurs fins toujours ils viendront
Or sur ce point dois-je me taire,
Car trop longue en est la matière;
Mais si ce livre fût passé,
Au faîte je serais placé,

[p.138]

Mès se cis livres fust passés,12453.
En greignor estat fusse assés;
S'ai-ge jà de moult grans amis
Qui en grant estat m'ont jà mis.
De tout le monde est empereres
Baras mes sires et mes peres;
Ma mere en est empereris.
Maugré qu'en ait Sains-Esperis,
Nostre poissant lignage regne:
Nous regnons ore en chascun regne,
Et bien est drois que nous regnons,
Que trestout le monde fesnons,
Et savons si les gens déçoivre,
Que nus ne s'en set aparçoivre;
Ou qui le set aparcevoir,
N'en ose-il descovrir le voir.
Mès cil en l'ire Diex se boute,
Quant plus de Diex mes freres doute;
N'est pas en foi bons champions
Qui crient tex simulacions,
Ne qui vuet poine refuser
Qui puist venir d'eus encuser.
Tex hons ne vuet entendre à voir,
Ne Diex devant ses yex avoir;
Si l'en pugnira Diex sans faille.
Mès ne m'en chaut comment qu'il aille,
Puisque l'amor avons des hommes;
Por si bonnes gens tenus sommes,
Que de reprendre avons le pris,
Sans estre de nulli repris.
Quex gens doit-l'en donc honorer,
Fors nous qui ne cessons d'orer
Devant les gens apertement,
Tout soit-il darriers autrement?

[p.139]

Car j'ai déjà d'amis grand' foule12557.
D'où mon puissant état découle.

De tout le monde est empereur
Mensonge mon père et seigneur,
L'impératrice c'est ma mère.
Quoique l'Esprit-Saint puisse faire,
Sur tous les royaumes s'étend
Notre lignage omnipotent,
Et ce n'est vraiment que justice,
Puisqu'au gré de notre caprice
Si bien savons gens décevoir
Que nul n'y sut jamais rien voir,
Ou s'il le voit, se tait et n'ose
Au grand jour dévoiler la chose.
Mais Dieu méprise le cœur vain
Qui plus que Dieu mes frères craint;
De la foi champion indigne,
Sous un tel joug qui se résigne,
Et qui, pouvant les accuser
Et les punir, s'ose excuser.
Sa voix de Dieu n'est entendue,
Il détourne de lui sa vue,
Et certe un jour le punira.
Au fait, arrive que pourra,
Puisque l'amour avons des hommes,
Puisque pour si bons tenus sommes
Que de reprendre avons le droit
Sans que nul nous touche du doigt!
A qui doit-on honneur, largesse,
Fors à nous qui prions sans cesse
Devant les gens ouvertement,
Derrière en fût-il autrement?

[p.140]

Est-il greignor forsenerie12487.
Que d'essaucier chevalerie,
Et d'amer gens nobles et cointes
Qui robes ont gentes et jointes?
S'il sunt tex gens cum il aperent,
Si net cum netement se perent,
Que lor diz s'acort à lor fais,
N'est-ce grant duel et grans sorfais,
S'il ne vuelent estre ypocrite?
Tel gens puist estre la maudite!
Jà certes tiex gens n'amerons,
Mès Beguins à grans chaperons
[41]
As chieres pasles et alises,
Qui ont ces larges robes grises
Toutes fretelèes de crotes,
Hosiaus froncis et larges botes
Qui resemblent borce à caillier:
A ceux doivent princes baillier
A governer eus et lor terre,
Ou soit par pais, ou soit par guerre.
A ceus se doit princes tenir
Qui vuet à grant honor venir;
Et s'il sunt autres qu'il ne semblent,
Qu'ainsinc la grâce du monde emblent,
Là me voil embatre et fichier,
Por décevoir et por trichier.
[Si ne voil-ge pas por ce dire[42]
Que l'en doie humble habit despire,
Por quoi dessous orgoil n'abit:
Nus ne doit haïr por l'abit
Le povre qui s'en est vestus;
Mès Diex nel' prise deus festus,
S'il dist qu'il a lessié le monde,
Et de gloire mondaine habonde,

[p.141]

Est-il pire forcennerie12589.
Que d'exalter chevalerie
Et d'aimer ces nobles, ces grands
Aux habits coquets et brillants?
Si tels ils sont comme ils paraissent
Et nobles comme ils le professent,
Leurs dits si confirment leurs faits,
N'est-ce grand deuil et grand excès?
Si telle engeance être hypocrite
Ne daigne, qu'elle soit maudite!
Jamais telle gent n'aimerons;
Mais Béguins à grands chaperons
[41b]
Que l'on voit partout sur la terre
Cheminer le visage austère
Et plat, les traits longs, amaigris
Et drapés dans leur manteau gris
Haché de vermine et de crottes,
Chausses tombant dessus leurs bottes
Ainsi que filets à cailler.
A ceux-là doit prince bailler
A gouverner toute sa terre
Et lui, soit en paix, soit en guerre,
A eux se doit prince tenir
Qui veut à grand honneur venir.
Ils sont tout autres qu'on ne pense;
Mais des gens ont la confiance,
Donc avec eux me veux ficher
Pour mieux décevoir et tricher.
[Je ne veux pas par là vous dire[42b]
Que l'on doive humble habit proscrire
S'il ne couvre un cœur orgueilleux.
On ne doit pas le malheureux
Mépriser pour sa pauvre mise;
Mais Dieu deux fétus ne le prise

[p.142]

Et de delices vuet user.12521.
Qui puet tel beguin escuser,
Tel papelart, quant il se rent,
Puis va mondains déliz querant,
Et dist que tous les a lessiés,
S'il en vuet puis estre engressiés?
C'est li mâtins qui gloutement
Retorne à son vomissement.]
Mès à vous n'osé-ge mentir,
Car se ge péusse sentir
Que vous ne l'aparcéussiés,
Là menchoigne où poing éussiés,
Certainement ge vous boulasse:
Jà por pechié ne le lessasse;
Si vous poré-ge bien faillir,
S'ous m'en deviés mal baillir
[43].

L'Acteur.

Le Diex sorrist de la merveille,
Chascuns s'en rist et s'en merveille,
Et dient: Ci a biau sergent,
Où bien se doivent fier gent.

Le Dieu d'Amours.

Faulx-Semblant, dist Amors, di-moi.
Puisque de moi tant t'aprimoi,
Qu'en ma cort si grant pooir as,
Que rois des ribaus i seras,
Me tendras-tu ma convenance?

[p.143]

S'il dit que le monde a quitté,12623.
Et poursuit d'une autre côté
Délices et gloire mondaine.
Quand il se fait moine, sans peine
Pour des plaisirs mondains jouir,
Quand il dit qu'il les veut tous fuir
Et pourtant nul ne se refuse,
Tel papelard n'a pas d'excuse.
C'est le chien qui gloutonnement
Retourne à son vomissement.]
Ne croyez pas que vous je leurre;
Car si j'avais pu croire une heure
Que vous n'eussiez rien aperçu,
Vous auriez les poings dans ma glu
Déjà, je vous le certifie;
Pour rien mon rôle je n'oublie.
Aussi de moi gardez-vous bien,
Traître suis, je vous en prévien
[43b].

L'Auteur.

Le Dieu sourit de la merveille;
Chacun s'en rit, s'en émerveille
Et dit: Vrai, c'est un beau sergent
En qui peut se fier la gent.

Le Dieu d'Amour.

Faux-Semblant, dit Amour, de grâce
Puisque t'ai mis en telle place
Et qu'en ma cour tel pouvoir as
Que chef des troupes y seras
Me tiendras-tu ma convenance?

[p.144]

Faux-Semblant.

Oïl, gel' vous jure et fiance;12546.
N'onc n'orent sergent plus leal
Vostre pere ne vostre eal.

Amours.

Comment! c'est contre ta nature.

Faux-Semblant.

Metés-vous en à l'aventure;
Car se pleges en requerés,
Jà plus aséur n'en serés,
Non voir, se g'en bailloie ostages,
Ou letres, ou tesmoings, ou gages.
Car, à tesmoing vous en apel,
L'en ne puet oster de sa pel
Le leu, tant qu'il soit escorchiés,
Jà tant n'iert batu ne torchiés.
Cuidiés-vous que ne triche et lobe,
Por ce se ge vest simple robe,
Sous qui j'ai maint grant mal ovré?
Ja par Diex mon cuer n'en movré;
Et se j'ai simple chiere et coie,
Que de mal faire me recroie?
M'amie Contrainte-Astenance
A mestier de ma porvéance:
Pieçà fust morte et mal-baillie,
S'el ne m'éust en sa baillie;
Lessiés-nous li et moi chevir.

[p.145]

Faux-Semblant.

Oui, je vous jure obéissance,12650.
Et votre père n'eut féal,
Ni vos aïeux, aussi loyal.

Amour.

Comment? c'est contre ta nature.

Faux-Semblant.

Mettez-vous-en à l'aventure;
Car si caution requerez,
Jamais plus certain n'en serez
Quand je vous baillerais otage,
Voire écrit, ou témoin, ou gage.
On peut gratter, battre, hacher
Un loup, à moins de l'écorcher,
A vous-même je m'en rapporte,
De sa peau croyez-vous qu'il sorte?
Parce que simple habit je vêts
Sous lequel j'ai fait maint excès,
Croyez-vous que tromper je cesse,
Que, par Dieu, mon cœur je redresse,
Et sous mon air patriarchal
Je renonce à faire le mal?
Ma chère Contrainte-Abstinence
A besoin de ma prévoyance;
Elle fût morte dès longtemps,
La malheureuse, je le sens,
Si je n'avais toujours près d'elle
Été son pourvoyeur fidèle.
Elle et moi laissez-nous agir.

[p.146]

Amours.

Or soit: ge t'en croi sans plevir.12570.

L'Acteur.

Et li lerres ens en la place,
Qui de traïson ot la face
Blanche dehors, dedans nercie,
Si s'agenouille et l'en mercie.
Donc n'i a fors de l'atorner:
Or à l'assaut sans séjorner,
Ce dist Amors apertement.
Dont s'arment tuit communément
De tex armes cum armer durent.
Armé sunt: et quant armé furent,
Si saillent sus tuit abrivé.
Au fort chastel sunt arrivé,
Dont jà ne béent à partir
Tant que tuit i soient martir,
Ou qu'il soit pris ains qu'il s'en partent,
Lor batailles en quatre partent:
Si s'en vont as quatre parties
Si cum lor gens orent parties,
Por assaillir les quatre portes
Dont les gardes n'ierent pas mortes,
Ne malades, ne pareceuses,
Ains erent fors et viguereuses.

[p.147]

Amour.

Or soit, fais selon ton désir.12676.

L'Auteur.

Et le larron reste en la place.
Il avait d'un traître la face
Noire dedans, blanche dehors.
Faux-Semblant à genoux alors
Se prosterne et l'en remercie.
Or donc, sans plus de causerie,
Dit Amour, sus, préparons-nous
A l'assaut! Et sur l'heure tous
De s'armer comme s'armer durent.
Armés sont. Et quand armés furent,
Se sont, en bataille pressés,
Jusqu'au fort castel avancés,
Et s'en retourner ne désirent
jusqu'à ce qu'en luttant expirent,
Ou qu'il tombe sous leurs efforts.
Se partageant en quatre corps,
Chacun marche vers la partie
Qui fut à ses gens répartie,
Les quatre portes assaillir,
Dont les gardes n'ont de mourir
Envie et ne sont paresseuses,
Mais moult fortes et vigoureuses.

[p.148]

LXIV

Comment Faulx-Semblant cy sermone12593.
De ses habitz, et puis s'en torne,
Luy et Abstinence-Contrainte,
Vers Male-Bouche, tout par feinte.

Or vous dirai la contenance
De Faus-Semblant et d'Astenance,
Qui contre Male-Bouche vindrent.
Entr'eus deus un parlement tindrent
Comment contenir se devroient,
Et se congnoistre se feroient,
Ou s'il iroient déguisié.
Si ont par acort devisié
Qu'il s'en iront en tapinage
Ausinc cum en pelerinage,
Cum bonne gent piteuse et sainte.
Tantost Astenance-Contrainte
Vest une robe cameline
[44].
Et s'atorne comme beguine,
Et ot d'ung large cuevrechief,
Et d'ung blanc drap covert le chief:
Son psaltier mie n'oblia.
Unes patenostres i a
A ung blanc laz de fil penduës
Qui ne li furent pas venduës:
Données les li ot uns freres
Qu'ele disoit qu'il ert ses peres,
Et le visitoit moult sovent
Plus que nul autre du covent;
Et il sovent la visitoit,
Maint biau sermon li recitoit.

[p.149]

LXIV

Comment s'affuble Faux-Semblant12699.
Et s'en retourne incontinent
Avec Abstinence-Contrainte
Vers Malebouche tout par feinte.

Or vous dirai l'agissement
D'Abstinence et de Faux-Semblant,
Qui contre Malebouche vinrent.
Entre eux deux un conseil ils tinrent
Comme il leur convenait se mettre,
Savoir s'ils se feraient connaître
Ou bien s'ils iraient déguisés.
D'accord ils se sont avisés
De s'en aller en tapinage,
Comme gens en pèlerinage,
L'air doucereux, humble et dévot.
Contrainte-Abstinence aussitôt
S'atourna comme une béguine;
Elle prit robe cameline
[44b],
Et puis d'un large couvre-chef
Et d'un blanc drap couvrit son chef,
Et son psaultier n'oublia mie.
Un chapelet de comédie
Avait à blanc cordon pendu,
Qui ne lui fut oncques vendu;
Le lui donna jadis un frère,
Qu'elle disait être son père,
Et qu'elle visitait souvent
Plus que nul autre du couvent.
De son côté, brûlant de zèle.
Il visitait souvent la belle

[p.150]

Jà por Faus-Semblant ne lessast12623.
Que sovent ne la confessast;
Et par si grant dévocion
Faisoient lor confession,
Que deus testes avoit ensemble
En ung chaperon, ce me semble.

De bele taille la devis,
Mès ung poi fu pale de vis;
El resembloit, la pute lisse,
Le cheval de l'Apocalypse,
Qui senefie la gent male
D'ypocrisie tainte et pale:
Car ce cheval sor soi ne porte
Nule color, fors pale et morte.
D'itel color enlangorée
Iert Astenance colorée;
De son estat se repentoit,
Si cum ses vis representoit.
De larrecin ot ung bordon
[45]
Qu'el reçut de Barat por don,
De triste pensée roussi:
Escharpe ot plaine de soussi.
Quant el fu preste, si s'en torne
Faus-Semblant, qui bien se ratorne,
Et aussi cum por essoier,
Vestuz les dras frere Sohier.
La chiere ot moult simple et piteuse,
Ne regardéure orguilleuse
N'ot-il pas, mès douce et peisible:
A son col porroit une bible.
Après s'en va sans escuier,
Mès por ses membres apuier

[p.151]

Et lui faisait maint beau sermon.12729.
Que Faux-Semblant en fût ou non
Content, toute était son entente
A confesser sa pénitente,
Et par si grand' dévotion
Ils faisaient leur confession,
Que deux têtes avaient ensemble
En un chaperon, ce me semble.
De belle taille je la vis,
Mais un peu pâle à mon avis;
Elle semblait, la chaude lice,
Le cheval de l'Apocalypse,
Symbole de tous ces cafards
Aux visages teints et blafards;
Car ce cheval sur soi ne porte
Nulle couleur fors pâle et morte.
Ce langoureux et morne fond
Teignait son visage et son front,
Et cette créature blême
Semblait honteuse d'elle-même.
De larcin était son bourdon
[45b],
Que lui donna Mensonge en don,
Plein de tristes pensers, de peine,
A l'écharpe de soucis pleine.
Ailleurs, comme pour essayer
La robe de frère Soyer,
Faux-Semblant s'en vêt et s'atourne,
Et vers Abstinence retourne.
Il a les traits humbles, piteux;
Son regard n'est point orgueilleux,
Mais doux au contraire et paisible,
Et pend à son col une bible.
Seul il s'en va sans écuyer,
Mais, pour ses membres appuyer,

[p.152]

Ot ausinc cum par impotence12655.
De traïson une potence;
Et fist en sa manche glacier
Ung bien tranchant rasoer d'acier,
Qu'il fist forgier à une forge
Que l'en apele cope-gorge,
Tant va chascun et tant s'aprouche,
Qu'il sunt venu à Male-Bouche
Qui à sa porte se séoit.
Tretous les trespassans véoit,
Les pelerins choisist qui viennent,
Qui moult humblement se contiennent.


LXV

Com Faulx-Semblant et Abstinence
Pour l'Amant s'en vont sans doubtance
Saluer le faulx Male-Bouche
Qui des bons souvent dit reprouche.

Encliné l'ont moult humblement;
Astenance premierement
Le salue, et de li va près;
Faus-Semblant le saluë après,
Et cil eus: mès onc ne se mut,
Qu'il nes douta, ne ne cremut:
Car quant véus les ot où vis,
Bien les congnut. Ce li fu vis
Qu'il congnoissoit bien Astenance,
Mès n'i sot riens de contraignance,
Ne savoit pas que fust contrainte
Sa laronnesse vie fainte;