Li prestéis as usuriers,20013
Mès il est tous jors droituriers,
Par quoi trop fait à redouter:
Mal se fait en pechié bouter.
Sans faille de tous les pechiés
Dont li chetis est entechiés,
A Dieu les lais, bien s'en chevisse,
Quant li plaira, si l'en punisse:
Mès de ceus dont Amors se plaint,
Car g'en ai bien oï le plaint,
Ge méismes, tant cum ge puis,
M'en plaing et m'en doi plaindre, puis
Qu'il me renoient le tréu[55]
Que trestuit homme m'ont déu,
Et tous jors doivent et devront,
Tant cum mes ostiz recevront.
NATURE A GENIUS
Genius, li bien emparlés,
En l'ost au Dicx d'Amors alés...
Et ge m'en voi endementiers,
Dist Genius, plus que le cors...
(Pages 214 et 220,
vers 20033 et 20126.)
C
Cy est comme dame Nature
Envoye à Amours par grant cure,
Genius pour le salouer,
Et pour maints courages muer[56].
Genius li bien emparlés,
En l'ost au diex d'Amors alés,
Qui moult de moi servir se paine,
Et tant m'aime, g'en sui certaine,
Que par son franc cuer débonnaire
Plus se vuet vers mes euvres traire
Que ne fait fer vers aïmant,
Dites-li que salus li mant
Le prêt fait par un usurier!20277
Mais il est toujours droiturier;
Aussi redoutez sa colère,
Vous à qui la vertu n'est chère!
Sans mentir, sur tous les péchés
Dont ces vilains sont entachés
Je passe; que Dieu s'en arrange,
S'il veut, les punisse et me venge.
Mais de ceux dont Amour se plaint,
Car ce n'est pas certes en vain
Qu'Amour m'adresse sa prière,
Moi-même devant vous, mon père,
Céans autant que je le puis
M'en plains et m'en dois plaindre, puis-
Que le tribut ils me refusent
Que tous m'ont dû (qu'ils ne s'abusent!),
Toujours me doivent et devront,
Mes outils tant qu'ils recevront.
C
Ci voit-on comme vers Amour
Nature délègue ce jour
Génius, pour qu'il le salue
Et tous les courages remue[56b].
Génius, qui si bien parlez,
En l'ost du Dieu d'Amour allez,
Qui moult de me servir se peine
Et tant m'aime, j'en suis certaine,
Que son cœur débonnaire et franc,
Plus que le fer ne fait l'aimant,
Toujours vers mes œuvres se tire.
Adonc vous daignerez lui dire
Et à dame Venus m'amie,20041
Puis à toute la baronnie,
Fors solement à Faus-Semblant,
Por qu'il s'aut jamès assemblant
Avec les felons orguilleus,
Les ypocrites perilleus
Desquex l'escriture recete
Que ce sunt li pseudo-prophete.
Si r'ai-ge moult soupeçonneuse
Astenance d'estre orguilleuse,
Et d'estre à Faus-Semblant semblable,
Tout semble-ele humble et charitable.
Faus-Semblant, se plus est trovés
Avec tiex traïstres provés,
Jà ne soit en ma saluance,
Ne li, ne s'amie Astenance,
Trop sunt tex gens à redouter;
Bien les déust Amors bouter
Hors de son ost, s'il li pléust,
Se certainement ne séust
Qu'il li fussent si nécessaire,
Qu'il ne péust sans eus riens faire;
Mès s'il sunt advocaz por eus
En la cause as fins amoreus,
Dont lor mal soient alegié,
Cist barat lor pardone-gié.
Alés, Amis, au diex d'Amors
Porter mes plains et mes clamors,
Non pas por ce qu'il droit m'en face,
Mès qu'il se conforte et solace
Quant il orra ceste novele
Qui moult li devra estre bele,
Et à nos anemis grevaine,
Et laist ester, ne li soit paine,
Que Nature tous ses saluts20307
Lui mande, et à dame Vénus
En même temps, ma douce amie,
Puis à toute la baronnie,
Fors seulement à Faux-Semblant,
Puisqu'il va toujours s'assemblant
Avec la gent fourbe, envieuse,
Félonne, hypocrite, orgueilleuse,
Ceux qu'appellent nos saints écrits:
Les faux prophètes, les maudits.
Abstinence aussi je soupçonne
D'être orgueilleuse et moult félonne,
Avec son air humble et dolent,
En tout semblable à Faux-Semblant.
Pour eux n'est pas ma révérence,
Ni lui ni sa mie Abstinence,
S'ils sont encor tous deux trouvés
Avec tels mécréants prouvés;
Car telle gent trop je redoute.
J'aimerais mieux qu'Amour sans doute
Les chassât de l'ost sans merci;
Mais je sais trop combien aussi
Lui est ce couple nécessaire,
Puisqu'il ne peut sans eux rien faire.
Mais dès qu'ils soutiennent tous deux
La cause des fins amoureux,
Qui peut par eux devenir bonne,
Toute leur fourbe leur pardonne.
Allez, Ami. Au Dieu d'Amour
Portez mes plaintes sans séjour,
Non pas pour que droit il m'en fasse,
Mais pour que sa douleur s'efface
Quand cette nouvelle ouïra,
Qui moult belle être lui devra
Le souci que mener l'en voi.20075
Dites-li que là vous envoi
Por tous ceus escommenier
Qui nous vuelent contrarier,
Et por assodre les vaillans
Qui de bon cuer sunt travaillans
As rieules droitement ensivre
Qui sunt escrites en mon livre,
Et forment à ce s'estudient
Que lor lignage monteplient,
Et qui pensent de bien amer,
Car ges doi tous amis clamer
Por lor ames metre en délices,
Mès qu'il se gardent bien des vices
Que j'ai ci-devant racontés,
Et qu'il facent toutes bontés.
Pardon qui lor soit soffisans
Lor donnés, non pas de dix ans,
Nel' priseroient ung denier;
Mès à tous jors pardon plenier
De trestout quanque fait auront,
Quant bien confessé se seront.
Et quant en l'ost serés venus
Où vous serés moult chier tenus,
Puis que salués les m'aurois[57],
Si cum saluer les saurois,
Publiés-lor en audience
Cest pardon et ceste sentence
Que ge voil que ci soit escrite.
L'Acteur.
Lors escrit cil, et cele dite,
Et pour ses ennemis fâcheuse,20341
Et qu'il calme sa peine affreuse
Tantôt et son mortel souci.
Dites-lui que vient mon ami
Pour que tous il excommunie
Ceux qui lui font telle avanie
Et pour absoudre les vaillants,
Qui de bon cœur sont travaillants
A droitement les règles suivre
Qui sont écrites en mon livre,
Et ne cessent d'étudier
Leur lignage à multiplier,
A bien aimer toute leur vie.
D'eux je dois me clamer l'amie
Pour mettre en délices leurs cœurs.
Mais qu'ils se gardent des laideurs
Que j'ai ci-devant racontées,
Et soient d'eux les vertus goûtées.
Donnez-leur pardon suffisant,
Non pas de dix ans seulement,
Car ils ne le priseraient guère,
Mais absolution plénière
De tout ce que fait ils auront,
Quand bien confessés se seront.
Puis à l'ost, dès votre arrivée,
Qui sera moult chère trouvée,
Lorsque salués les aurez,
Comme les aurais salués,
Publiez-leur en audience
Le pardon avec la sentence
Que vous allez mettre en écrit.
L'Auteur.
Lors elle dicte et il écrit.
Puis la séelle, et la li baille,20105
Et li prie que tost s'en aille;
Mès qu'ele soit ainçois assoste
De ce que son penser li oste.
Si-tost cum ot esté confesse
Dame Nature la déesse,
Si cum la loi vuet et li us,
Li vaillans prestres Genius
Tantost l'assot, et si li donne
Penitence avenant et bonne
Selonc la grandor du meffait
Qu'il pensoit qu'ele éust forfait:
Enjoint-li qu'ele demorast
Dedens sa forge et laborast,
Si cum ains laborer soloit
Quant de neant ne se doloit,
Et son servise adès féist
Tant qu'autre conseil i méist
Li rois qui tout puet adrecier,
Et tout faire et tout depecier.
Nature.
Sire, dist-ele, volentiers.
Genius.
Et ge m'en voi endementiers,
Dist Genius, plus que le cors,
Por faire as fins amans secors,
Mès que désafublés me soie
De ceste chasuble de soie,
De cest aube et de cest rochet.
L'Acteur.
Lors va tout pendre à ung crochet,
Puis le pli scelle et le lui baille20373
Nature, et dit qu'il s'en aille,
Mais requiert absolution,
S'elle fait quelque omission.
Sitôt qu'eût fini sa confesse
Dame Nature la déesse,
Comme la loi veut et les us,
Le vaillant prêtre Génius
Tantôt l'absout et puis lui donne
Pénitence avenante et bonne,
Selon la grandeur du méfait
Qu'il estime qu'elle a forfait.
Il lui dit qu'elle est toute quitte
Si dans sa forge tout de suite
Elle retourne travailler,
Comme avant, sans plus larmoyer,
Et si toujours fait son service,
Jusqu'à ce que l'en affranchisse
Le roi qui peut tout redresser
Et tout faire et tout dépecer.
Nature.
Moult volontiers, sire, dit-elle.
Génius.
Or je m'en vais à tire d'aile,
Dit Génius, pendant ce temps
Porter secours aux fins amants;
Mais il faut que me désaffuble
De cette soyeuse chasuble,
De cette aube et de ce rochet.
L'Auteur.
Lors va tout pendre à un crochet,
Et vest sa robe seculiere20133
Qui mains encombreuse li ere,
Si cum il alast karoler,
Et prent eles por tost voler.
CI
Comment damoiselle Nature
Se mist pour forgier à grand cure
En sa forge présentement;
Car c'estoit son entendement.
Lors remaint Nature en sa forge,
Prent ses martiaus, et fiert et forge
Trestout ausinc comme devant:
Et Genius plus tost que vent
Ses eles bat, et plus n'atent,
En l'ost s'en est venus atant.
Mès Faus-Semblant n'i trova pas,
Partis s'en iert plus que le pas
Dès-lors que la Vielle fu prise,
Qui m'ovri l'uis de la porprise,
Et tant m'ot fait avant aler,
Qu'à Bel-Acueil me loit parler.
Il n'i volt onques plus atendre,
Ains s'enfoï sans congié prendre.
Mès sans faille, c'est chose atainte,
Il trueve Astenance-Contrainte
Qui de tout son pooir s'apreste
De corre après à si grant heste,
Quant el voit li prestre venir,
Qu'envis la péust-l'en tenir:
Car o prestre ne se méist,
Por quoi nus autres la véist,
Et vêt sa robe séculière,20401
Moult plus commode et moins sévère,
Comme s'il allait karoler,
Et prend des ailes pour voler.
CI
Comment damoiselle Nature
Se mit pour forger à grand' cure
En sa forge présentement,
Car c'était son commandement.
Lors rentre Nature en sa forge,
Prend ses marteaux, et frappe et forge
Avec ardeur, comme devant.
Génius, plus prompt que le vent,
Des ailes bat sans plus attendre
Et dans l'ost est venu descendre.
Mais Faux-Semblant n'y trouva pas
Qui tôt, plus vite que le pas,
S'enfuit, quand la Vieille fut prise,
Qui m'avait ouvert par surprise
L'huis du pourpris et fait aller
A Bel-Accueil pour lui parler;
Oncques n'y voulut plus attendre
Et décampa, sans congé prendre.
Mais céans encore, il paraît,
Contrainte-Abstinence restait,
Qui de tout son pouvoir se hâte
De courre après, en si grand' hâte,
Lorsque voit le prêtre venir,
Qu'à peine on l'eût pu retenir,
Car elle craint d'être aperçue
Par aucun prêtre entretenue,
Genius, sans plus terme metre,
S'est lors, por miex lire la letre
Selon les faiz devant contés,
Sor ung grant eschafaut montés.
(Page 224, vers 20193.)
Qui li donnast quatre besans,20163
Se Faus-Semblant n'i fust présens.
Genius, sans plus de demore
En icele méismes hore,
Si cum il dut, tous les saluë;
Et l'achoison de sa venuë,
Sans riens metre en obli, lor conte.
Ge ne vous quier jà faire conte
De la grant joie qu'il li firent,
Quant ces noveles entendirent,
Ains voil ma parole abregier
Por vos oreilles alegier:
Car maintes fois cis qui préesche,
Quant briefment ne se despéesche,
En fait les auditeurs aler,
Par trop prolixement parler.
Tantost li diex d'Amors afuble
A Genius une chasuble;
Anel li baille, et croce et mitre,
Plus clere que cristal ne vitre;
Ne quieren: autre parement,
Tant ont grant entalentement
D'oïr cele sentence lire.
Venus qui ne cessoit de rire,
Ne ne se pooit tenir coie,
Tant par estoit jolive et gaie,
Por plus enforcier l'anatesme,
Quant il aura finé son tesme,
Li met où poing ung ardant cierge
Qui ne fu pas de cire vierge.
Genius, sans plus terme metre,
S'est lors, por miex lire la letre
Selonc les faiz devant contés,
Sor ung grant eschafaut montés;
Lui donnât-on triple besant,20431
Si Faux-Semblant n'est là présent.
Génius, sans plus de demeure,
Comme il le devait, et sur l'heure,
Les salue avec onction
Et de sa course la raison,
Sans rien mettre en oubli, leur conte.
Je ne veux pas vous faire conte
(Mais veux ma parole abréger
Pour vos oreilles soulager)
Du grand soulas que tous lui firent
Quand ces nouvelles entendirent.
Car pour prolixement parler,
S'en fait les auditeurs aller
Souventes fois celui qui prêche,
Quand brèvement ne se dépêche.
Dieu d'Amours affuble, sans plus,
D'une chasuble Génius;
Anneau lui baille, et crosse et mitre
Plus clairs que cristal ni que vitre,
Sans chercher autre parement,
Tant est grand leur empressement
D'ouïr cette sentence lire.
Vénus, qui ne cesse de rire
Et son corps ne peut tenir coi,
Adorable dans son émoi,
Pour plus renforcer l'anathême,
Quand il aura fini son thême.
Au poing lui met un cierge ardent,
De cire vierge? Non, vraiment.
Génius, sans plus terme mettre,
S'est lors, pour mieux lire la lettre,
Selon ce que vous ai conté,
Sur un grand échafaud monté.
Et li barons sistrent par terre,20197
N'i voldrent autres sieges querre;
Et cil sa chartre lor desploie,
Et sa main entor soi tornoie,
Et fait signe, et dist que se taisent;
Et cil cui les paroles plaisent,
S'entreguignent et s'entreboutent,
Atant se taisent et escoutent;
Et par tex paroles commence
La diffinitive sentence:
CII
Comment presche par très-grant cure
Les commandemens de Nature
Le vaillant prestre Genius,
En l'ost d'Amours, present Venus;
Et leur fait à chascun entendre
Tout ce que Nature veult tendre.
De l'autorité de Nature
Qui de tout le monde a la cure,
Comme vicaire et connestable
A l'emperéor pardurable,
Qui siet en la tor soveraine
De la noble cité mondaine
Dont il fist Nature menistre,
Qui tous les biens i amenistre
Par l'influence des esteles,
Car tout est ordené par eles
Selonc les droiz emperiaus
Dont Nature est officiaus,
Qui toutes choses a fait nestre,
Puis que cis mondes vint en estre,
Les barons à terre s'assoient,20465
Autres sièges quérir n'envoient,
Et lui, sa charte déployant,
La main entour soi tournoyant,
Leur fait signe et dit qu'ils se taisent,
Et la foule à qui ces mots plaisent.
S'entre-guigne et pousse un instant,
Et se tait enfin écoutant.
Or par ces paroles commence
La définitive sentence:
CII
En l'ost d'Amour, devant Vénus,
Oyez ci comment Génius,
Le vaillant prêtre, par grand' cure,
Les commandements de Nature
A chacun prêche et leur apprend
A quelle œuvre Nature tend.
Par l'autorité de Nature
Oui de tout le monde a la cure,
Connétable et grand serviteur
Du sempiternel empereur,
Qui sied en la tour souveraine
De la noble cité mondaine,
Dont Nature ministre il fit,
Qui tout administre et régit
Des étoiles par l'influence
Qui toutes règlent l'ordonnance
Selon le droit impérial
Dont Nature est l'official,
Qui toutes choses a fait naître
Dès que le monde reçut l'être,
Et lor donna terme ensement20227
De grandor et d'acroisement;
N'onques ne fist riens por néant
Sous le ciel qui va tornoiant
Entor la terre sans demore,
Si haut dessouz comme desore;
Ne ne cesse ne nuit, ne jor,
Mès tous jors torne sans sejor:
Soient tuit escommenié
Li desloial, li renié,
Et condampné sans nul respit
Qui les euvres ont en despit,
Soit de grant gent, soit de menuë,
Par qui Nature est sostenuë.
Et cis qui de toute sa force
De Nature garder s'efforce,
Et qui de bien amer se paine,
Sans nule pensée vilaine,
Mès que loiaument i travaille,
Floris en paradis s'en aille,
Mès qu'il se face bien confés,
G'en prens sor moi trestout les fés
De tel pooir cum ge puis prendre,
Jà pardon n'en portera mendre.
Mal lor ait Nature donné
As faus dont j'ai ci sermonné,
Grefes, tables, martiaus, enclumes[58],
Selonc les lois et les coustumes,
Et sos à pointés bien aguës
A l'usage de ses charruës,
Et jachieres non pas perreuses,
Mès plantéives et herbeuses,
Qui d'arer et de cerfoïr
Ont mestier, qui en vuet joïr,
Et limita pareillement20495
Leur grandeur, leur accroissement,
Qui ne fit nulle chose vaine
Dessous le ciel, qui se promène
Entour la terre, nuit et jour,
Et toujours tourne sans séjour,
Et toujours garde sa distance,
Quand dessus ou dessous s'avance:
Que soient tous excommuniés
Les desloyaus, les reniés,
Et condamnés sans pitié vaine,
Qui les œuvres prennent en haine
D'où reçoit Nature soutien,
Soit grands seigneurs, soit gens de rien!
Mais tel qui de toute sa force
De Nature garder s'efforce
Et bien aime, comme il le doit,
S'en aille au paradis tout droit!
Il en aura grâce plénière,
Car, autant que je le puis faire,
S'il observe de Dieu la loi,
De ce jour, je prends tout sur moi.
Que, selon les lois et coutumes,
Poinçons, tables, marteaux, enclumes[58b],
Mais pour leur malheur, soient donnés
Par Nature à ces forcenés,
Et socs à pointes bien aiguës
A l'usage de ses charrues,
Et terrains non pas rocailleux,
Mais plantureusement herbeux,
Qui de culture et d'arrosage
Ont besoin, quand arrive l'âge,
Quant il n'en vuelent laborer,20261
Por li servir et honorer;
Ains vuelent Nature destruire,
Quant ses enclumes vuelent fuire,
Et ses tables et ses jachieres,
Qu'el fist précieuses et chieres,
Por ses choses continuer,
Que mort ne les poïst tuer.
Bien déussent avoir grant honte
Cil desloial dont ge vous conte,
Quant il ne daignent la main metre
Es tables por escrire letre,
Ne por faire emprainte qui pere.
Moult sunt d'entencion amere,
Qu'el devendront toutes mossuës
S'el sunt en oidive tenuës,
Quant sans cop de martel ferir
Lessent les enclumes perir.
Or s'i puet la ruïlle embatre,
Sans oïr marteler, ne batre;
Les jachieres, qui n'i refiche
Le soc, redemorront en friche,
Vis les puisse-l'en enfoïr,
Quant les ostilz osent foïr
Que Diex de sa main entailla,
Quant à ma dame les bailla,
Qui por ce les li volt baillier,
Qu'el séust autiex entaillier,
Por donner estres pardurables
As créatures corrumpables.
Moult euvrent mal, et bien le semble;
Car se tretuit li homme ensemble
Soixante ans foïr les voloient,
Jamès hommes n'engenderroient.
Puisqu'ils ne veulent pas ouvrer20527
Pour la servir et honorer!
Quand ses tables ni ses jachères
Qu'elle fit si belles et chères,
Pour ses œuvres continuer
Que Mort ainsi ne peut tuer,
Quand ses enclumes ils méprisent,
Oui, c'est Nature qu'ils détruisent.
Certe, ils devraient grand' honte avoir,
Ces monstres qu'ici vous fais voir,
Quand ils ne daignent la main mettre
Aux tables, pour écrire lettre,
Ni laisser leur empreinte. Ils sont
Trop amers! Car tôt deviendront
Les enclumes toutes moussues
S'elles sont oisives tenues,
Quand, sans coup de marteau férir,
Ils les laissent ainsi périr.
Les jachères, si l'on n'y fiche
Le soc, demeureront en friche;
De rouille l'enclume bientôt
Rougit, quand se tait le marteau.
Que tout vivants enfouis soient
Tous ceux qui les outils n'emploient
Que Dieu de sa main a taillés,
Et qu'à ma dame il a baillés
Pour donner la vie éternelle
A créature temporelle,
Car il les lui voulut bailler
Pour qu'elle en sût d'autres tailler.
Ceux-là font mal, et bien le semble,
Car si tous les hommes ensemble
Les voulaient laisser soixante ans,
Ils n'engendreraient point d'enfants,
Et se ce plaist à Diex sans faille,20295
Dont vuet-il que le monde faille,
Ou les terres demorront nuës
A pueplier as bestes muës,
S'il noviaus hommes ne faisoit,
Se refaire les li plaisoit,
Ou ceus féist résusciter
Por la terre arriers habiter;
Et se cil virge se tenoient
Soixante ans, de rechief faudroient,
Si que, se ce li devoit plaire,
Tous jors les auroit à refaire.
Et s'il ert qui dire volsist
Que Diex le voloir en tolsist
A l'ung par grace, à l'autre non,
Por ce qu'il a si bon renon,
N'onques ne cessa de bien faire,
Donc li redevroit-il bien plaire,
Que chascuns autretel féist,
Si qu'autel grace en li méist.
Si r'aurai ma conclusion
Que tout aille à perdicion.
Ge ne sai pas à ce respondre,
Se foi n'i vuet créance espondre;
Car Diex en lor commencement
Les ame tous onniement,
Et donne raisonnables ames
Ausinc as hommes cum as fames.
Si croi qu'il voldroit de chascune,
Non pas tant seulement de l'une,
Que le meillor chemin tenist
Par quoi plus-tost à li venist.
S'il vuet donques que virge vive
Aucuns, por ce que miex le sive,
Et les terres resteraient nues20561
A repeupler aux bêtes mues,
Ou bien c'est que Dieu, sans mentir,
Veut laisser le monde périr,
A moins qu'il ne lui plaise faire
Nouveaux hommes naître sur terre
Ou bien les morts ressusciter
Pour la terre encore habiter.
Et si voulaient rester pucelles
Soixante ans toutes les femelles,
Déréchef le monde mourrait,
A refaire toujours serait.
Et si quelqu'un dit que par grâce
Dieu fait que tel vouloir trépasse
Au cœur de l'un, de l'autre non
(Car il a certes bon renom
Et ne cessera de bien faire),
Donc il lui dut sans doute plaire
Que chacun de la sorte agît,
Pourquoi telle grâce en lui mit:
Adonc il me faudra conclure
A perdition de Nature.
Car certes je ne sais comment
Répondre à ce bel argument,
Si la Foi, par bonne sentence,
N'éclaircit pareille croyance.
Car Dieu, dès le commencement,
Les aime tous également
Et donne raisonnables âmes
Aux hommes aussi bien qu'aux femmes,
Et je crois qu'il veut que chacun,
Et non pas tant seulement l'un,
Toujours le meilleur chemin tienne
Par lequel à lui plus tôt vienne.
Des autres por quoi nel' vorra?20329
Quele raison l'en destorra?
Donc semble-il qu'il ne li chausist
Se généracion fausist.
Qui voldra respondre, respoingne[59],
Ge ne sai plus de la besoingne:
Viengnent devin qui en devinent[60],
Qui de ce deviner ne finent.
Mès cil qui des grefes n'escrivent,
Par qui les mortex tous jors vivent,
Es beles tables précieuses
Que Nature, por estre oiseuses,
Ne lor avoit pas aprestées,
Ains lor avoit por ce prestées
Que tuit i fussent escrivans,
Cum tuit et toutes en vivans.
Cil qui les deux martiaux reçoivent,
Et n'en forgent si cum il doivent
Droitement sus la droite enclume;
Cil qui lor peschiés si enfume
Par lor orgoil qui les desroie,
Qu'il despisent la droite voie
Du champ bel et plantéureus,
Et vont comme maléureus
Arer en la terre déserte,
Où lor semence va à perte,
Ne jà n'i tendront droite ruë,
Ains vont bestornant la charruë,
Et conferment lor euvres males
Par excepcions anormales,
Quant Orphéus vuelent ensivre[61],
Qui ne sot arer ne escrivre,
S'il impose aux uns de rester20595
Vierges, pour son los mériter,
Pourquoi pas les autres de même?
Quelle est donc sa raison suprême?
A ce compte, peu lui ferait
Si génération manquait.
Qui voudra répondre réponde;
C'est pour moi chose trop profonde;
Aux devins je laisse le soin[60b],
S'ils peuvent, d'éclaircir ce point.
Mais ceux qui des poinçons n'écrivent,
Par qui les mortels toujours vivent,
Sur les belles tablettes, las!
Que la Nature n'avait pas
Pour rester vierges apprêtées,
Mais leur avait pour ce prêtées
Que tous y fussent écrivants
Et toutes, tant que sont vivants:
Ceux qui les deux marteaux reçoivent
Et n'en forgent pas comme ils doivent
Sur la bonne enclume, tous ceux
Qui masquent leurs vices honteux
D'un vain orgueil qui les dévoie,
Et méprisent la bonne voie
Du terrain bel et plantureux,
Et s'en vont comme malheureux,
De travers tournant la charrue,
Par une abominable rue,
Labourer en terrain désert
Où toute semence se perd,
Et vont souillant leurs œuvres mâles
Par exceptions anormales,
Suivant l'exemple d'Orphéus[61b]
Qui labourer ne voulait plus
Ne forgier en la droite forge,20361
Pendus soit-il parmi la gorge!
Quant tex rieules controva,
Vers Nature mal se prova.
Cil qui tel mestresse despisent,
Quant à rebors ses letres lisent,
Et qui por le droit sans entendre,
Par le bon chief nes vuelent prendre,
Ains parvertissent l'escriture
Quant il viennent à la lecture,
Ont tous l'escommeniement
Qui tous les met à dampnement,
Puis que là se vuelent aerdre;
Ains qu'il muirent, puissent-il perdre
Et l'aumosniere et les estales
Dont il ont signes d'estre mâles!
Perte lor viengne des pendans
A quoi l'aumoniere est pendans!
Les martiaus dedans atachiés
Puissent-il avoir errachiés!
Li grefes lor soient tolu,
Quant escrivre n'en ont volu
Dedens les précieuses tables
Qui lor estoient convenables!
Et des charruës et des sos,
S'il n'en arent à droit, les os
Puissent-il avoir depeciés,
Sans jamès estre redreciés!
Tuit cil qui ceus voldront ensivre,
A grant honte puissent-il vivre!
Li lor pechiés ors et orribles
Lor soit dolereus et penibles,
Qui par tous leus fuster les face,
Si que l'en les voie en la face!
Ni forger en la droite forge,20629
Ceux-là soient pendus par la gorge!
Qui telles règles controuva
Vers Nature vil se prouva!
Oui, que tous ceux qui la méprisent,
Quand à rebours ses lettres lisent,
Et pour entendre vérité
Les prennent du mauvais côté,
Et pervertissent l'écriture
Quand en viennent à la lecture,
Qu'ils aillent à damnation
Par l'excommunication,
Puisqu'en telle œuvre ils se fourvoient!
Avant mourir, que pourrir voient
L'aumônière et l'outil sacré
Signes de leur virilité,
Que les pendants à perte viennent
Qui leur aumônière soutiennent,
Et qu'enfin leur soient arrachés
Les marteaux dedans attachés!
Que le poinçon on leur déchire,
Dont ils ne veulent pas écrire
Dessus les tableaux précieux
Qui pourtant leur convenaient mieux!
Et que des socs et des charrues,
S'ils en font œuvres défendues,
Les os soient à fond dépecés
Sans jamais être redressés!
Et tous ceux qui les voudront suivre
A grand' honte puissent-ils vivre!
Que leur vice sale et hideux
Leur soit pénible et douloureux;
Qu'il soit écrit dessus leur face,
Et partout fustiger les fasse!
Por Dieu, Seignor, vous qui vivés,20395
Gardés que tex gens n'ensivés;
Soiés es euvres natureus
Plus vistes que uns escureus,
Et plus legiers et plus movans
Que ne puet estre oisel ne vans.
Ne perdés pas cest bon pardon,
Trestous vos peschiés vous pardon,
Por tant que bien i travailliés.
Remués-vous, tripés, sailliés,
Ne vous lessiés pas refroidir,
Ne trop vos membres enroidir;
Metés tous vos ostiz en euvre;
Assés s'eschaufe qui bien euvre.
Arés, por Diex, barons, arés...
Secorciés-vous bien par devant...
Levés à deux mains toutes nues
Les mancherons de vos charrues...
Et du soc bouter vous penez
Roidemont en la droite voie...
(Page 238, vers 20413.)
CIII
Ce fort excommuniement
Met Genius sur toute gent
Qui ne se veullent remuer
Pour l'espèce continuer.
Arés por Diex, barons, arés,
Et vos lignages réparés:
Se ne pensés forment d'arer,
N'est riens qui les puist réparer.
Secorciés-vous bien par devant[62]
Aussinc cum por cuillir le vent;
Ou, s'il vous plaist, tout nu soiés.
Mès trop froit, ne trop chaut n'aiés:
Levés à deux mains toutes nuës
Les mancherons de vos charruës;
Forment as bras les sostenés,
Et du soc bouter vous penés
Pour Dieu, seigneurs, vous qui vivez,20663
Telles gens jamais ne suivez;
Soyez en naturelles œuvres,
Plus qu'écureuil en ses manœuvres,
Plus que l'oiseau ni que les vents,
Légers, rapides et mouvants.
Gardez ce pardon que je donne;
Tous vos péchés je vous pardonne,
Pourvu que bien y travailliez,
Remuez-vous, sautez, saillez,
Mettez tous vos outils en œuvre;
Tôt s'échauffe qui bien manœuvre.
Ne vous laissez pas refroidir
Ni trop vos membres enraidir.
CIII
Ci Génius lit sa sentence
Et sur tous l'anathème lance
Qui ne se veulent remuer
Pour l'espèce continuer.
Pour Dieu, barons, vite à l'ouvrage,
Et réparez votre lignage;
Retroussez-vous bien par devant[62b],
Comme pour recueillir le vent,
Car il périra, je vous jure,
Si de labourer n'avez cure.
Voire, au besoin, tout nus soyez,
Mais trop chaud ni trop froid n'ayez;
Levez à deux mains toutes nues
Les mancherons de vos charrues;
Bien fort des bras les soutenez,
Et du soc bouter vous peinez,
Roidement en la droite voie,20425
Por miex afonder en la roie,
Et les chevaus devant alans,
Por Diex ne les lessiés jà lans;
Asprement les esperonnés,
Et les plus grans cops lor donnés
Que vous onques donner porrés,
Quant plus parfont arer vorrés:
Et les bués as testes cornuës
Acoplés as jous des charruës,
Réveilliés les as aguillons,
A nos bienfaiz vous acuillons;
Se bien les piqués et sovent,
Miex en arerés par convent.
Et quant aré aurés assés,
Tant que d'arer serés lassés,
Que la besoingne à ce vendra
Que reposer vous convendra
(Car chose sans reposement
Ne puet pas durer longuement),
Ne ne porrés recommencier
Tantost por l'uevre ravancier;
Du voloir ne soiés pas las.
Cadmus, au dit dame Palas,
De terre ara plus d'ung arpent,
Et sema les dens d'un serpent
Dont chevalier armé saillirent,
Qui tant entr'eus se combatirent,
Que tuit en la place morurent,
Fors cinq qui si compaignon furent,
Et li voldrent secors donner,
Quant il dut les murs maçonner
De Thebes, dont il fut fondierres.
Cis assistrent o li les pierres,
Roidement en la droite sente,20691
Pour mieux enfoncer dans la fente,
Et de devant ne laissez pas
Les chevaux ralentir le pas.
Que votre main les éperonne
Et les plus puissants coups leur donne
Que jamais donner vous pourrez,
Quand plus creux labourer voudrez,
Puis les bœufs aux têtes cornues
Accouplez au joug des charrues;
De l'aiguillon réveillez-les
Pour mériter tous mes bienfaits;
Piquez souvent votre attelage,
Meilleur sera le labourage.
Et lorsque vous aurez assez
Labouré, que serez lassés,
Quand, après besogne si fière,
Le repos sera nécessaire,
Ne pouvant lors recommencer
Pour la besogne à fin pousser
(Car lorsque l'on ne se repose,
Longtemps ne dure aucune chose),
Pour ce ne vous rebutez pas.
Cadmus, au dire de Pallas,
Fouilla plus d'un arpent de terre,
Puis sema la denture entière
D'un serpent, dont guerriers armés,
Soudain nés, se sont escrimés
Si fort, qu'en la place moururent,
Fors cinq qui ses compagnons furent,
Et lui vinrent secours donner,
Quand il dut les murs maçonner
De Thèbes que tous six bâtirent;
Avec lui les pierres assirent
Et li pueplerent sa cité20459
Qui est de grant antiquité.
Moult fist Cadmus bonne semence,
Qui le sien pueple ainsinc avance;
Se vous ausinc-bien commenciés,
Vos lignaiges moult avanciés.
Si r'avés-vous deus avantaiges
Moult grans à sauver vos lignaiges;
Se le tiers estre ne volés,
Moult avés les sens afolés.
Si n'avés c'ung sol nuisement,
Deffendés-vous proeusement:
D'une part iestes assailli,
Trois champions sunt moult failli,
Et bien ont deservi à batre,
S'il ne puéent le quart abatre.
Trois serors sunt, se nel' savés,
Dont les deus à secors avés:
La tierce solement vous grieve,
Qui toutes les vies abrieve.
Sachiés que moult vous reconforte
Cloto, qui la quenoille porte,
Et Lachesis qui les filz tire;
Mès Atropos ront et descire
Quanque ces deus puéent filer:
Atropos vous bée à guiler.
Ceste qui parfont ne forra,
Tous vos lignages enforra,
Et vait espiant vous méismes:
Onc pire beste ne véismes,
N'avés nul anemi greignor.
Seignor merci, merci Seignor;
Souviengne-vous de vos bons peres
Et de vos anciennes meres;
Et lui peuplèrent sa cité20727
Qui est de haute antiquité.
Moult fit ainsi bonne semence
Cadmus, qui le sien peuple avance.
Or donc comme lui commencez,
Et vos lignages avancez;
Car vous avez deux avantages
Moult grands, pour sauver vos lignages;
Si le tiers être ne voulez,
C'est qu'avez les sens affolés.
Vous n'avez qu'un seul adversaire;
Faites-lui résistance fière.
Trop lâches sont, à mon avis,
Trois champions d'un assaillis,
S'ils ne peuvent tous trois l'abattre,
Et bien méritent se voir battre.
Sachez-le donc, il est trois sœurs
Dont deux avez pour défenseurs;
Seule la tierce vous assiége:
C'est celle qui vos jours abrége.
Par sa quenouille tout d'abord
Clytho vous est grand réconfort
Et Lachézis qui les fils tire;
Mais Atropos rompt et déchire
Tout ce que filent ces deux-là.
Jamais elle ne cherchera
Qu'à vous nuire. La douloureuse,
Sans que profondément ne creuse,
Vos lignages enfouira
Et vous-mêmes guette déjà.
Oncques plus détestable bête
On ne vit de sa proie en quête,
Et vous n'avez pire ennemi.
Pitié, seigneurs; seigneurs, merci!
Selonc lor faiz les vos ligniés,20493
Gardés que vous ne forligniés.
Qu'ont-il fait, prenés vous i garde?
S'il est qui lor proece esgarde,
Il se sunt si bien deffendu,
Qu'il vous ont cest estre rendu;
Se ne fust lor chevalerie,
Vous ne fussiés pas or en vie.
Moult orent de vous grant pitié
Par amors et par amitié;
Pensés des autres qui vendront,
Qui vos lignages maintendront,
Ne vous laissiés pas desconfire,
Grefes avés, pensés d'escrire,
N'aiés pas les bras emmoflés.
Martelés, forgiés et soflés,
Aidiés Cloto et Lachesis,
Si que, se des filz cope sis
Atropos qui tant est vilaine,
Il en resaille une douzaine.
Pensés de vous monteplier,
Si porrés ainsinc conchier
La felonnesse, la revesche
Atropos, qui tout empéesche.
Ceste lasse, ceste chetive,
Qui contre les vies estrive,
Et des mors a le cuer si baut,
Norrist Cerberus le ribaut
Qui tant desire lor morie,
Qu'il en frit tout de lecherie,
Et de fain erragié morust,
Se la garce nel' secorust.
Souvenez-vous de vos bons pères20761
Et de vos vénérables mères;
Sur leurs faits les vôtres lignez,
Surtout jamais ne forlignez.
A leurs faits ne prenez-vous garde?
Pour qui leur prouesse regarde,
Leurs jours ils ont tant défendu
Qu'ils vous ont cet être rendu;
Ne fût-ce leur chevalerie,
Vous ne seriez ce jour en vie.
Moult ils eurent de vous pitié
Par amour et par amitié.
Ne vous laissez pas déconfire;
Poinçons avez, pensez d'écrire,
N'ayez les bras emmitouflés;
Martelez, forgez et soufflez.
Songez qu'il faut que d'autres viennent
Et qui vos lignages maintiennent;
Aidez Clotho et Lachézis
Pour que si des fils coupe six
Atropos, qui tant est vilaine,
Il en renaisse une douzaine;
Pensez à vous multiplier,
Et vous pourrez lors défier
La félonnesse, la revêche,
Cette Atropos qui tout empêche.
La lasse et chétive Atropos,
Qui tant s'acharne sur nos os,
Et qui, lorsque la mort nous navre,
Tant rit devant notre cadavre,
Le ribaud Cerbère nourrit
Qui de son côté tant jouit
A chaque nouvelle tuerie,
Qu'il en frémit de lécherie
Car s'el ne fust, il ne péust20525
Jamès trover qui le péust.
Ceste de li pestre ne cesse;
Et por ce que soef le presse[63],
Cist mastins li pent as mameles
Qu'el a tribles, non pas jumeles.
Ses trois groins en son sain li muce,
Et la groignoie et tire et suce.
N'onc ne fu, ne jà n'iert sevrés,
Si ne quiert-il estre abevrés
D'autre let, ne ne li demande
Estre péus d'autre viande,
Fors solement de cors et d'ames;
Et el li giete hommes et fames
A monciaus en sa trible geule.
Ceste là li pest toute seule,
Et tous jors emplir la li cuide,
Mès el la trueve tous jors vuide,
Combien que de l'emplir se paine.
De son relief sunt en grant paine
Les trois ribaudes felonnesses,
Des felonnies vengeresses,
Alecto et Thesiphoné,
Car de chascune le non é.
La tierce ra non Megera
Qui tous, s'el puet, vous mengera.
Ces trois en enfer vous atendent;
Ceus lient, batent, fustent, pendent,
Hurtent, hercent, escorchent, foulent,
Noient, ardent, greillent et boulent
Devant les trois prevoz léans
En plain consistoire séans,
Ceus qui firent les felonnies
Quant il orent ès cors les vies.
Et de faim enragé mourrait20795
Si la garce tant ne l'aidait.
Car nulle, hormis elle peut-être,
Ne trouverait-il pour le paître.
Elle le paît à chaque instant,
Et quand la soif le va pressant,
Lors il se pend à ses mamelles
Qu'elle a triples, non pas jumelles,
Et suce et grogne, et sur son sein
Étale son triple grouin.
Son nourrisson elle ne sevre
Jamais, et pour calmer sa fièvre
Ne lui verse pas d'autre lait
Ni d'autre aliment ne le paît,
Fors seulement de corps et d'âmes.
Elle lui jette hommes et femmes
En sa triple gueule à monceaux,
Car il ne veut autres morceaux;
Toujours emplit la gueule avide,
Mais constamment la trouve vide,
Combien qu'elle s'aille peinant.
Ses reliefs guettent fixement
Les trois ribaudes félonnesses
De tous les crimes vengeresses:
C'est Alecto, Tysiphonè
(Car de chacune le nom sai),
Et la troisième, c'est Mégère
Qui tous vous dévorer espère.
Elles attendent en enfer
Pour fustiger, pendre, étouffer,
Noyer, fouler, écorcher, battre,
Piller, griller, rôtir en l'âtre,
Devant les trois prévôts béants
En plein consistoire séants,
Cil par lor tribulacions20559
Escorcent les confessions
De tous les maus qu'il onques firent
Dès icele ore qu'il nasquirent.
Devant eus tous li pueple tremble.
Si sui-ge trop coars, ce semble,
Se ces prevoz nomer ci n'os:
C'est Radamantus et Minos,
Et le tiers Eacus lor frere.
Jupiter à ces trois fu pere.
Cist trois, si cum l'en les renomme,
Furent au siecle si prodomme,
Et justice si bien maintindrent,
Que juges d'enfer en devindrent.
Tel guerredon lor en rendi
Pluto qui tant les attendi,
Que les ames des cors partirent,
Où tel office déservirent.
Por Diex, seignor, que là n'ailliés,
Contre les vices batailliés,
Que Nature nostre maistresse
Me vint hui conter à ma messe:
Tous les me dist, onc puis ne sis[64].
Vous en troverés vingt et sis
Plus nuisans que vous ne cuidiés;
Et se vous estes bien vuidiés
De l'ordure de tous ces vices,
Vous n'enterrés jamès ès lices
Des trois garces devant nommées
Qui tant ont males renommées,
Ne ne craindrés les jugemens
Des prevos plains de dampnemens.
Ceux qui firent les félonies20829
Durant tout le cours de leurs vies.
Ceux-là, par tribulations,
Arrachent les confessions
De tretous les maux qu'accomplirent
Les humains du jour qu'ils naquirent.
Mais trop couard je semblerais
Si ces prévôts nommer n'osais.
Jupiter des trois fut le père:
C'est Minos des autres le frère,
Eaque et Rhadamante enfin,
Devant qui tout le genre humain
Tremble. Des trois comme on les nomme,
Chacun était si bon prud'homme
Et justice si bien maintint,
Que juge dans l'enfer devint.
Par leurs vertus ils méritèrent,
Quand leurs âmes leurs corps quittèrent,
Que Pluton ce divin mandat
Pour récompense leur donnât.
Pour Dieu, seigneurs, bataille dure,
Livrez aux vices que Nature
A la messe me vint ce jour,
Toute en pleurs, compter sans détour.
Céans je viens de les entendre;
D'horreur c'est à votre cœur fendre!
Vous en trouverez vingt et six,
Mais quand vous vous serez blanchis
De l'ordure de tous les vices,
Vous n'entrerez jamais aux lices
Ni ne craindrez les jugements
Des prévôts pleins de damnements,
Ni des garces devant nommées
Qui tant ont males renommées.
Ces vices conter vous voldroie,20591
Mès d'outrage m'entremetroie;
Assés briefment les vous expose
Li jolis Rommant de la Rose:
S'il vous plaist, là les regardés,
Por ce que d'aus miex vous gardés.
Pensés de mener bonne vie,
Aut chascuns embracier s'amie,
Et son ami chascune embrace,
Et baise, et festoie, et solace;
Et loiaument vous entr'amés,
Jà n'en devés estre blasmés;
Et quant assés aurés joé,
Si cum ge vous ai ci loé,
Pensés de vous bien confessier
Por bien faire, et por mal lessier,
Et reclamés le Roi célestre
Que Nature reclame à mestre.
Cil en la fin vous secorra,
Quant Atropos vous enforra:
Cil est salus de cors et d'ame,
C'est li biau miroer ma dame;
Ja ma dame riens ne séust,
Se ce bel miroer n'éust.
Cil la governe, cil la rieule,
Ma dame n'a point d'autre rieule,
Quanqu'ele set, il li aprist
Quant à chamberiere la prist.
Or voil, Seignor, que ce sermon
Mot à mot, si cum vous sermon,
Et ma dame ainsinc le vous mande,
Que chascuns si bien i entende
(Car l'en n'a pas tous jors son livre,
Si r'est uns grans anuis d'escrivre),
Si trop abuser ne craignais20863
Ces vices je vous conterais;
Mais moult brèvement les expose
Le joli Roman de la Rose.
Là s'il vous plait les regarder,
Vous pourrez d'eux mieux vous garder.
Pensez à mener bonne vie;
Que chacun embrasse sa mie
Et festoie, et pour son amant
Que chaque amie en fasse autant.
Aimez-vous de toute votre âme,
Et jamais vous n'aurez de blâme;
Et quand vous aurez travaillé,
Comme je vous l'ai conseillé,
A confesse implorez le maître
De Nature, Dieu le grand prêtre,
Qui en la fin vous secourra,
Quand Atropos vous détruira.
C'est le salut de corps et d'âme,
C'est le beau miroir de ma dame;
Oncques ma dame n'eût rien su
Si ce beau miroir n'eût tenu,
Qui la gouverne et qui la règle
(Ma dame n'a point d'autre règle).
Ce qu'elle sait il lui apprit
Quand pour chambrière il la prit.
Or pour que chacun bien entende
(Et ma dame aussi le demande),
Seigneurs, mot à mot la leçon
Qu'elle mit en ce beau sermon
(Car livre on ne peut toujours lire,
Et c'est trop grand ennui d'écrire),
Par cœur je veux que l'appreniez
Pour que, n'importe où vous veniez,
Que tout par cuer les retengniés,20625
Si qu'en quel leu que vous vengniés,
Par bors, par chastiaus, par cités,
Et par viles les recités,
Et par yver et par esté,
A ceus qui ci n'ont pas esté.
Bon fait retenir la parole,
Quant ele vient de bonne escole,
Et meillor la fait raconter;
Moult en puet-l'en en pris monter.
Ma parole est moult vertueuse,
Ele est cent tans plus précieuse
Que saphirs, rubis, ne balai.
Biaus seignor, ma dame en sa lai
A bien mestiers de preschéors
Por chastier les pechéors
Qui de ses rigles se desvoient,
Que tenir et garder devroient.
Et se vous ainsinc préeschiés,
Jà ne serés empéeschiés,
Selonc mon dit et mon acort,
Mès que le fait au dit s'acort,
D'entrer où parc du champ joli
Où ses brebis conduit o li
Saillant devant par les herbis
Le fiz de la virge berbis,
O toute sa blanche toison,
En prez qui, non pas à foison,
Mès à compaignie escherie,
Par l'estroite sente serie
Qui toute est florie et herbuë,
Tant est poi marchie et batuë,
S'en vont les berbietes blanches,
Bestes debonnaires et franches,
Par cité, château, bourg ou ville,20897
Les récitiez comme évangile,
Et par hiver, et par été,
A ceux qui ci n'ont pas été.
Bon fait retenir la parole
Quand elle vient de bonne école,
Et meilleure est à raconter,
On en peut moult en prix monter.
Ma parole est moult vertueuse;
Elle est certes plus précieuse
Que saphirs et rubis cent fois.
Beaux seigneurs, ma dame ses lois
A grand besoin que les bons prêchent
Pour châtier tous ceux qui pèchent,
Ses bonnes règles violant,
Que si bon fait garder pourtant.
Et si vous faites bien en sorte
Que, faits et dits, tout se rapporte
En vous, si l'exemple prêchez,
Vous ne serez point empêchés
D'entrer en la gente pâture
Où ses brebis mène à grand'cure
Bondissantes par les herbis,
Le fils de la vierge brebis
A la toison blanche et jolie.
Là-haut, en gente compagnie,
Mais non pas à foison, l'Agneau
Divin conduit son blanc troupeau
A la verdoyante prairie,
Par l'étroite sente fleurie
Couverte d'un gazon touffu,
Tant il est peu des pieds battu;
Là vont les brebiettes blanches,
Bêtes débonnaires et franches,
Qui l'herbete broutent et paissent,20659
Et les floretes qui là naissent.
Mès sachiés qu'il ont là pasture
De si vertueuse nature,
Que les délitables floretes
Qui là naissent fresches et netes,
Que cuillent où printens puceles,
Tant sunt fresches, tant sunt noveles,
Cum esteles reflamboians
Par les herbetes verdoians
Au matinet à la rousée,
Tant ont toute jor ajornée
De lor propres biautés naïves;
Fines colors, fresches et vives
N'i sunt pas au soir enviellies,
Ains i puéent estre cuellies
Itex le soir comme le main,
Qui au cuellir vuet metre main;
N'el ne sunt point, sachiés de certes,
Ne trop closes, ne trop overtes,
Ains flamboient par les herbages
El meillor point de lor aages:
Car li solaus léens luisans,
Qui ne lor est mie nuisans,
Ne ne degaste les rousées
Dont el sunt toutes arousées,
Les tient adés en biautés fines,
Tant lor adoucist les racines.
Si vous di que les berbietes
Ne des herbes, ne des floretes
Jamès tant brouter ne porront,
Cum tous jors brouter les vorront,
Que tous jors nes voient renaistre,
Tant les sachent brouter ne paistre.
L'herbette emmi les fleurs paissant20931
Dans ce bocage ravissant.
Mais sachez qu'elles ont pâture
De si vertueuse nature,
Que toujours les gentils bouquets
Qui partout naissent frais et nets,
Printaniers atours des pucelles,
Ont feuilles fraîches et nouvelles,
Comme étoiles et diamants
Par l'herbe verte scintillants,
Au matinet, à la rosée,
Et sans connaître la vesprée
Gardent leurs natives splendeurs.
Leurs fraîches et vives couleurs
N'y sont pas le soir envieillies,
Mais y peuvent être cueillies
Le soir, tout comme le matin,
Par qui peut y mettre la main;
Oncques n'y sont fleurettes certes
Ni trop closes ni trop ouvertes,
Mais s'étalent par le gazon
Au meilleur point de leur saison;
Car tant adoucit leurs racines,
Que toujours en leur beauté fines
Les tient le soleil bienfaisant,
Qui ne leur est oncques nuisant,
Ni ne vient gâter les rosées
Dont elles sont tout arrosées.
En vain, vous dis-je, brouteront,
Autant comme brouter voudront,
Toutes ces gentes brebiettes
Les tendres herbes et fleurettes;
Elles renaissent à l'instant
Fraîches et belles comme avant.
Plus vous di, nel' tenés à fables,20693
Qu'el ne sunt mie corrumpables,
Combien que les berbis les broutent,
Cui les pastures rien ne coustent:
Car lor piaus ne sunt pas venduës
Au derrenier, ne despenduës
Lor toisons por faire dras langes,
Ne covertoirs à gens estranges,
Jà ne seront d'aus estrangies,
Ne lor chars en la fin mangies,
Ne corrumpuës, ne maumises,
Ne de maladies sorprises;
Mès sans faille, quoi que ge die,
Du bon pastor ne di-ge mie
Qui devant soi paistre les maine,
Qu'il ne soit vestus de lor laine.
Si nes despoille-il, ne ne plume,
Ne lor tolt le pois d'une plume:
Mès il li plest et bon li semble
Que sa robe la lor resemble.
Plus dirai, mès ne vous anuit,
C'onques n'i virent nestre nuit;
Si n'ont-il qu'ung jor solement,
Mès il n'a point d'avesprement,
Ne matin n'i puet commencier,
Tant se sache l'aube avancier.
Car li soirs au matin s'asemble,
Et li matins le soir resemble.
Autel vous di de chascune hore;
Tous jors en ung moment demore
Cis jors qui ne puet anuitier,
Tant sache à li la nuit laitier:
N'il n'a pas temporel mesure
Cis jors tant biaus qui tous jors dure,
Bien plus, ne le tenez, pour fables,20965
Point ne sont-elles corrompables,
Combien que broutent les brebis,
Qui paissent là sans nuls soucis,
Car leurs peaux ne seront vendues
Jamais, ni leurs toisons tondues,
Pour faire draps gros ou légers,
Ni manteaux pour des étrangers;
Jamais n'en seront allégées
Ni leurs chairs en la fin mangées,
Ni ne seront leurs corps battus,
Ni malades, ni corrompus.
Mais toutefois, quoique je die,
Du bon pasteur ne dis-je mie
Qui les mène paître en son pré,
Qu'il ne soit de laine paré.
Il ne les dépouille ni plume,
Ne leur prend le poids d'une plume,
Mais veut être tant seulement
Tout comme elles vêtu de blanc.
Et puis écoutez bien encore.
La nuit oncques ne décolore
Ni l'aube rose du matin
N'éclaircit leur beau ciel serein;
Car le soir au matin s'assemble
Et le matin au soir ressemble;
Elles n'ont qu'un jour seulement
Sans fin et sans commencement,
Et de même il est de chaque heure;
Toujours en un moment demeure
Ce jour qui ne peut anuiter,
Qu'en vain la nuit voudrait lutter;
Ce jour tant beau qui toujours dure
Ne connaît du temps la mesure
Et de clarté présente rit:20727
Il n'a futur ne préterit,
Car qui bien la vérité sent,
Tuit li trois tens i sunt présent,
Liquex présent le jor compasse;
Mès ce n'est pas présent qui passe
En partie por defenir,
Ne dont soit partie à venir;
N'onc preterit present n'i fu,
Et si vous redi que li fu-
Turs n'i aura jamès presence,
Tant est d'estable permanence.
Car li solaus resplandissans
Qui tous jors lor est parissans.
Fait le jor en ung point estable,
Tel cum en printens pardurable:
Si bel ne vit, ne si pur nus,
Néis quant regnoit Saturnus
Qui tenoit les dorés aages,
Cui Jupiter fist tant d'outrages
Son filz, et tant le tormenta,
Que les coilles li sousplenta.
Mès certes, qui le voir en conte,
Moult fait à prodomme grant honte
Et grant damage, qui l'escoille,
Car qui des coilles le despoille,
Jà soit ce néis que ge taise
Sa grant honte et sa grant mesaise,
Au mains de ce ne dout-ge mie,
Li tolt-il l'amor de s'amie,
Jà si bien n'iert à li liés;
Ou s'il iert espoir mariés,
Puis que si mal va ses affaires,
Pert-il, jà tant n'iert débonnaires,
Et d'éternelle clarté rit.20999
Il n'a futur ni prétérit,
Le présent tout le jour compasse;
Mais ce n'est pas présent qui passe
Pour soudain passé devenir
Ni dont soit partie à venir,
Dans le présent qui les rassemble
Les trois temps sont fondus ensemble;
Onc prétérit présent n'y fut,
Et je déclare que le fu-
Tur n'y aura jamais présence,
Tant est de stable permanence.
Car le ciel est resplendissant
Qui toujours leur est paraissant,
Fixe le jour en un point stable,
Comme en printemps inaltérable.
Si beau ni si pur il n'était,
Voire quand Saturne régnait,
Qui maintenait d'or le bel âge,
A qui Jupin fit tant d'outrage,
Son fils, et tant le tourmenta
Que les couilles lui déplanta.
Mais pour qui vérité raconte,
Celui-là certes fait grand' honte
Et dommage par trop affreux,
Quand à prudhomme valeureux
Par malice il tranche la couille.
Car qui des couilles le dépouille,
Sans parler de sa grand' douleur,
De sa grand' honte et sa fureur
(De ceci ne douté-je mie),
Lui ravit l'amour de sa mie
A qui ne sera plus lié
Si bien, et s'il est marié,
L'amor de sa loial moillier.20761
Grans pechiés est d'omme escoillier[65],
Ensorquetout cil qui l'escoille
Ne li tolt pas sans plus la coille[66],
Ne s'amie que tant a chiere,
Dont jamès n'aura bele chiere,
Ne sa moillier, car c'est du mains,
Mès hardement et muers humains
Qui doivent estre es vaillans hommes:
Car escoilliés, certain en sommes,
Sunt coars, pervers, et chenins,
Por ce qu'il ont muers femenins.
Nus escoilliés certainement
N'a point en soi de hardement,
Se n'est espoir en aucun vice,
Por faire aucune grant malice:
Car à faire grans déablies
Sunt toutes fames trop hardies.
Escoillié en ce les resemblent,
Por ce que lor muers s'entresemblent;
Ensor que tout li escoillieres,
Tout ne soit-il murtriers, ne lierres,
Ne n'ait fait nul mortel pechié,
Au mains a-il de tant pechié,
Qu'il a fait grant tort à Nature
De li tolir s'engendréure.
Nes escuser ne l'en sauroit,
Jà si bien pensé n'i auroit,
Au mains ge; car se g'i pensoie,
Et la vérité recensoie,
Ains porroie ma langue user,
Que l'escoilleor escuser
De tel pechié, de tel forfait,
Tant a vers Nature forfait.
Puisque si mal va son affaire,21033
L'Amour de son épouse chère
Il ne gardera pas entier.
C'est grand péché d'homme écouiller[65b],
Car celui qui quelqu'un écouille
Ne lui prend seulement la couille
Ni l'amour de sa mie avec,
Ses caresses et son respect
(A plus forte raison sa femme),
Mais la vertu, la grandeur d'âme,
En un mot, les mœurs des vaillants.
Car couards sont, traîtres, méchants,
Les écouillés, certains en sommes,
Puisqu'ont mœurs de femme et sont hommes.
Nul écouillé, c'est reconnu,
N'a ni courage, ni vertu;
Il n'a que l'audace du vice
Pour faire aucune grand' malice.
Des écouillés femmes sont sœurs,
Puisqu'elles ont les mêmes mœurs,
Or à faire grand' diableries
Sont toutes femmes trop hardies.
En sorte que tout écouilleur,
Ne fût-il meurtrier, voleur,
Eût-il de mortel péché pure
La conscience, qu'à Nature,
Quand sa fécondité ravit,
Trop grande injure et grand tort fit.
Nul n'y saurait trouver excuse;
Car le cœur toujours s'y refuse,
Le mien du moins. J'ai beau penser
Et la vérité recenser,
Nul doute que ma langue n'use
Avant que l'écouilleur n'excuse,
Mès quelcunques pechiés ce soit,20795
Jupiter force n'i faisoit,
Mès que sans plus à ce venist
Que le regne en sa main tenist.
Et quant il fu rois devenus,
Et sires du monde tenus,
Si bailla ses commandemens,
Ses lois, ses establissemens,
Et fist tantost tout à délivre
Por les gens enseignier à vivre,
Son ban crier en audience,
Dont ge vous dirai la sentence.
CIV
Comment Jupiter fist preschier
Que chascun ce qu'avoit plus chier
Prenist, et en fist à son gré
Du tout et à sa voulenté.
Jupiter qui le monde regle
Commande et establit pour regle,
Que chascuns pense d'estre aaise;
Et s'il set chose qui li plaise,
Qu'il la face, s'il la puet faire,
Por solas à son cuer atraire.
Onc autrement ne sarmonna,
Communement abandonna
Que chascuns en droit soi féist
Quanque delitable véist:
Car deliz, si cum il disoit,
Est la meillor chose qui soit,
De tel péché, de tel forfait,21067
Tant vers Nature il a forfait!
Mais combien que fût grand ce crime,
Jupiter n'y fit tant de frime,
Pourvu que sans plus à ce vint,
Que le sceptre en sa main retint;
Et quand du royaume fut maître
Du monde il se fit reconnaître,
Et bailla ses commandements
Ses lois, ses établissements,
Et fit tantôt en audience
Son ban crier dont la sentence
Je vais dire pour enseigner
Aux gens à vivre et besoigner.
CIV
Comment Jupiter nous enseigne
Que chacun s'adjuger ne craigne
Ce qu'il lui plait, selon son gré,
Et tout fasse a sa volonté.
Jupiter qui le monde règle
Commande et pose comme règle
Que chacun vive à son souhait;
Et si quelque chose lui plait
Qu'il la fasse, s'il la peut faire,
Pour son cœur, ses sens satisfaire.
Autrement il ne sermonna,
Communément abandonna
Que chacur fît tout à sa guise
Ce qui flattait sa convoitise.
Car plaisir, disait-il, est droit,
La meilleure chose qui soit,
Et li soverains biens en vie,20823
Dont chascun doit avoir envie;
Et por ce que tuit l'ensivissent,
Et qu'il à ses euvres préissent
Exemple de vivre, faisoit
A son cors quanqu'il li plaisoit
Dant Jupiter li renvoisiés
Par qui delis iert tant proisiés:
Et si cum dist en Géorgiques
Cil qui nous escrit Bucoliques,
(Car ès livres grejois trova
Comment Jupiter se prova):
Avant que Jupiter venist,
N'ert hons qui charuë tenist;
Nus n'avoit onques champ aré,
Ne cerfoï, ne reparé.
N'onques n'avoit assise bonne
La simple gent paisible et bonne:
Communaument entr'eus queroient
Les biens qui de lor gré venoient.
Cil commanda partir la terre
Dont nus sa part ne savoit querre,
Et la devisa par arpens.
Cil mist le venin ès serpens;
Cil aprist les leus à ravir,
Tant fist malice en haut gravir;
Cil les fresnes miéleus trencha,
Les ruissiaus vivens estancha;
Cil fist par tout le feu estaindre,
(Tant semilla por gens destraindre!)
Et le lor fist querir ès pierres,
Tant fut soutis et baretierres.
Cil fist diverses ars noveles,
Cil mist nons et numbre ès esteles;
Le souverain bien de la vie,21097
Dont chacun doit avoir envie.
Et pour que chacun le suivit
Et pour règle ses œuvres prit,
Faisait, pour son corps satisfaire,
Tretout ce qui pouvait lui plaire
Dam Jupin, le galant rusé,
Par qui plaisir fut tant prisé.
Et comme dit en Géorgiques
Celui qui fit les Bucoliques,
Qui dans les livres grecs trouva
Comment Jupiter se prouva:
«Avant de Jupin la venue,
Nul homme ne tenait charrue,
Nul n'avait de champ labouré
Ni retourné, ni réparé,
Onc n'avait nulle borne assise.
La gent simple et sans convoitise,
Et paisible, en commun mettait
Les biens dont le ciel la comblait.
Jupin fit partager la terre,
Dont nul ne se souciait guère,
Et la divisa par arpents,
Donna les venins aux serpents,
Et fit au loup ravir sa proie,
Tant mit le monde en male voie.
Les frais ruisseaux il dessécha,
Les frênes mielleux trancha
Et fit le feu partout éteindre.
L'intrigant! pour les gens contraindre,
Tant il était fourbe et jaloux,
A l'aller tirer des cailloux;
D'arts nouveaux souleva les voiles,
Nomma, puis compta les étoiles,
Cil gluz et laz et rois fist tendre20857
Por les sauvages bestes prendre,
Et lor huia les chiens premiers,
Dont nus n'iert avant coustumiers.
Cil donta les oisiaus de proie
Par malice qui gens asproie;
Assaut mist, haïne et batailles
Entre esperviers, perdris et cailles,
Et fist tornoiement ès nuës
D'ostoirs, de faucons et de gruës,
Et les fist au loirre venir:
Et por lor grace retenir,
Qu'il retornassent à sa main,
Les put-il au soir et au main.
Ainsinc tant fist li damoisiaus,
Est hons sers as felons oisiaus,
Et s'est en lor servage mis
Por ce qu'il ierent anemis,
Comme ravisséors orribles
As autres oisillons paisibles,
Qu'il ne puet par l'air aconsivre;
Ne sans lor char ne voloit vivre,
Ains en voloit estre mengierres,
Tant ert délicieus lechierres,
Tant ot les volatiles chieres.
Cil mist les furez ès tenieres,
Et fist les connins assaillir
Por eus faire ès roisiaus saillir.
Cil fist, tant par ot son cors chier,
Eschauder, rostir, escorchier
Les poissons de mer et de flueves,
Et fist les sauces toutes nueves
D'espices de diverses guises,
Où il a maintes herbes mises.