Les portes du manoir étaient ouvertes. Pontalès semblait avoir voulu défier les événements et proclamer bien haut qu'il attendait ses adversaires de pied ferme.

A l'intérieur de la maison, rien n'avait changé depuis trois mois. Durant tout cet espace de temps, en effet, Pontalès avait continué d'habiter le grand château, ne voulant pas jouir d'un bien qui ne lui était pas encore définitivement acquis.

Une fois passé le terme du rachat, il comptait bien prendre sa revanche.

Dans le salon du manoir, les voyageurs de nos deux chaises de poste étaient réunis.

On avait couché Madame sur sa chaise longue, et tout le monde l'entourait. Elle était pâle comme une morte; ses beaux traits, amaigris et fatigués, accusaient de longs jours de torture. Elle avait les yeux fermés; son souffle était faible, et il semblait que la vie fût sur le point de l'abandonner.

L'oncle Jean tenait une de ses mains et cherchait les imperceptibles battements de son pouls. Diane et Cyprienne essayaient de réchauffer son autre main à force de baisers.

Blanche était à genoux sur le tapis à ses pieds.

A l'entour se rangeaient Étienne, Roger, Vincent et le bon vieux Géraud.

On entendit au loin, sur le marais, trois cris vibrants et prolongés.

Marthe eut un tressaillement faible, et ses paupières se soulevèrent à demi pour retomber aussitôt.

Elle était dans cet état de torpeur et d'anéantissement depuis son départ de Redon. Trop de souffrances avaient brisé son pauvre cœur de mère. Pendant la route, l'oncle Jean avait essayé de lui parler et de la préparer, mais ses oreilles étaient fermées.

Elle ne savait rien de ce qui s'était passé depuis quelques jours. Pour elle, il n'y avait point encore d'espoir, et son cœur restait accablé sous le malheur qui déjà n'existait plus.

Dans le salon de Penhoël tout le monde avait la même pensée, bien que personne ne songeât à l'exprimer par des paroles. Chacun se disait:

—Si elle allait mourir avant d'être heureuse!...

Car sa joue devenait à chaque instant plus pâle, et le souffle qui tombait de ses lèvres entr'ouvertes s'affaiblissait de plus en plus.

—Ma mère!... dit l'Ange qui avait des larmes dans les yeux, ne veux-tu point te réveiller?

Marthe n'entendait pas.

Cyprienne et Diane levaient au ciel leurs beaux regards humides, et priaient Dieu de toute la puissance de leurs âmes.

Tout à coup elles se dressèrent en même temps sur leurs pieds; l'amour avait fait naître la même pensée au fond de leurs cœurs.

Dans un coin du salon, les petites harpes à pivots se cachaient à demi sous les draperies d'une fenêtre, muettes depuis bien des jours.

Diane et Cyprienne les roulèrent, sans bruit, jusqu'au milieu de la chambre.

Puis elles préludèrent doucement.

Puis encore leurs voix fraîches et pures s'unirent en disant cette chanson bretonne que Madame aimait à entendre autrefois...

Les témoins de cette scène avaient les yeux fixés sur la malade, et retenaient leur souffle.

Le premier couplet s'acheva sans que Marthe eût fait un mouvement.

Les mains de Diane et de Cyprienne tremblaient en touchant les cordes de leurs harpes. Leurs voix étaient pleines de larmes.

Au second couplet, un soupir faible s'échappa de la poitrine de Marthe. Toutes les mains se joignirent; la prière descendit au fond de tous les cœurs.

Diane et Cyprienne chantaient bien doucement:

Belle-de-nuit, ombre gentille,
O jeune fille!
Qui ferma tes beaux yeux au jour,
Est-ce l'amour?
Dis, reviens-tu, sur notre terre,
Chercher ta mère?

Marthe avait rouvert les yeux, et un vague sourire errait autour de sa lèvre.

Cyprienne et Diane abandonnèrent leurs harpes pour s'élancer à ses genoux.

En ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et Louis de Penhoël parut sur le seuil.

Son beau visage était grave et triste; ses cheveux noirs, trempés d'eau et de sueur, tombaient sur ses habits en désordre.

Le regard de Marthe se reposa d'abord sur Blanche, puis sur Diane et Cyprienne: son sourire s'imprégnait d'une tendresse heureuse.

Ses yeux se relevèrent ensuite, et parcoururent lentement le cercle d'amis qui l'entourait.

Personne n'osait ni faire un mouvement, ni prononcer une parole.

Quand les yeux de Marthe tombèrent sur Louis de Penhoël, qui demeurait immobile au seuil du salon, elle tressaillit vivement, et une nuance rosée vint colorer sa joue.

—Oh!... murmura-t-elle, vous tous que j'aimais tant!... Diane, Cyprienne, Blanche!... mes filles chéries!... Louis!... mon pauvre Louis!... vous voilà donc tous réunis et heureux!...

Une expression de doute et d'inquiétude se répandit sur son visage.

—Heureux!... reprit-elle; c'est toujours ainsi que je vous retrouve dans mes songes...

Ses yeux se fermèrent de nouveau, et sa tête se renversa sur le coussin de la chaise longue, tandis que ses mains se joignaient avec recueillement.

—Mon Dieu! ajouta-t-elle d'une voix si faible qu'on pouvait à peine l'entendre, si c'est encore un rêve, faites que je ne m'éveille jamais!


FIN.

TABLE DES MATIÈRES
DU CINQUIÈME VOLUME.

Quatrième partie.
Paris. (Suite.)
XVII   1
XVIII Rêve de jeunesse. 31
XIX Le calepin de Montalt. 43
XX La vengeance de Penhoël. 65
XXI Un sauveur. 83
XXII L'héritage. 101
XXIII Le premier cri. 133
XXIV Cinq coups d'épée. 149
XXV La petite serrure. 175
XXVI Bonheur. 193
Cinquième partie.
Penhoël.
I Tables d'hôte. 215
II Le mourant. 237
III Louis de Penhoël. 257

Corrections:

Page  
87 «devan» remplacé par «devant» (devant l'image de la Vierge).
106 «Paule» par «Paul» (saint Vincent de Paul).
112 «Seïd» par «Séid» (Séid se retira).
115 «evenimées» par «envenimées» (les blessures envenimées).
163 «tristeese» par «tristesse» (une expression de tristesse).
181 «adrese» par «adresse» (son adresse d'autrefois).
219 «Lebihinic» par «Lebinihic» (madame veuve Claire Lebinihic).