Et elle ne s’en va pas, elle, «l’orde nourrice pareceuse», quand Perrette commence à «tencer»: au contraire, elle accourt à son aide. Si Perrette m’appelle: «Chievre puant!», elle dit que c’est bien ça.—Si je veux la faire lever matin, c’est toute une affaire:
Perrette choisit, du reste, ces moments-là pour s’écrier que la chambrière a raison:
En pareil cas, il ne me reste qu’à me taire, crainte d’un revers de main.—Je voudrais être très loin, très loin, au delà des monts de Mongeu (les Alpes).—Hélas! pourquoi suis-je né?
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S’il y a des gens assez «papelars» pour ne pas savoir à quoi s’en tenir au sujet des femmes, de leurs mœurs et de leurs conditions, qu’ils profitent de ce qui suit.
La femme est essentiellement «rioteuse» (querelleuse); nul moyen d’en venir à bout. Répliquer? c’est s’exposer, pour un mot, à en ravoir un millier. Mieux vaut quitter la place, conformément au proverbe: Fumée, pluye et femme tançant chacent l’homme de sa maison[622]. Cela se voit dans l’Écriture et dans «les histoires du Peintre[623]». En voici un autre exemple: l’auteur a connu à Montreuil un jeune homme hardi, batailleur, qui avait toujours la main sur la garde de son épée; il se maria et, dès lors, n’osa plus «lever le sourcil»; quand sa femme le molestait trop, il s’en allait «en tapinage» pleurer près de ses compagnons, maudissant son sort. L’époux de Perrette en fait autant: il fuit devant son bavardage invincible.
Avant qu’un homme soit marié, il est gai, «joli» et gaillard; il chante, il saute et il chevauche; il se fait laver, «recroquiller», peigner, «graver» les cheveux; il porte «chauces semelées», se préoccupe de sa toilette et croit être roi de France. Mais voyez comme il est après: cheveux mêlés sur les épaules, oreilles basses, souliers et habits décousus, nez roupieux, barbe enfumée.—Époux se dit en français mari, et c’est très bien dit, car un mari, c’est un homme à la mer.
Le mariage est d’ailleurs malsain en soi: les noces «amenuysent les vertus d’omme», par le simple contact du lit conjugal, sans plus. Couchez, au contraire, tous les jours avec Bietrix, Mahaut et Guillemette, et vous n’en éprouverez aucun inconvénient[624]. Une femme légitime est une teigne, qui ronge la chair et les os.
Principiis obsta. Au marché, le client examine et soupèse ce qu’on a la prétention de lui vendre. Il faudrait donc essayer les femmes avant de s’en affubler, d’autant que, quand on en a pris une, c’est pour toujours.
Les veuves sont une engeance particulièrement détestable. Une version de l’histoire si connue de la Matrone d’Éphèse trouve place à ce propos, comme de juste. Puis, suivent l’histoire de Bethsabée, celle de Dalila et d’autres.—Les veuves sont enragées pour trouver un second mari. Elles restaient jadis en deuil pendant un an et portaient des robes noires; elles se mettent maintenant en chasse dès le troisième jour, avec des robes de soie.
Les femmes hantent les églises; mais ce n’est pas pas amour pour les «fiertres»[625], les «saintuaires»[626] ou le crucifix: «Plus aiment les clers et les prestres». Les ribauds s’y montrent aussi, mais pour chercher «leur proie»:
Elles font, de la maison de Dieu, une maison de rendez-vous, principalement à Paris[627]:
Elles préfèrent les pèlerinages qui sont prétexte à promenades:
C’est encore à l’église que les femmes ont coutume de tenir leurs assises de potins et de commenter la chronique scandaleuse du pays: «d’espouser, de concubinage, et de Martin, et de Sebille»; elles s’y donnent des conseils sur la façon de faire «paistre» leurs maris; elles s’y perfectionnent dans l’art de «jangler» et de «tancer».—L’auteur désire que sa femme reste à la maison; car si elle allait à l’église, elle n’y forniquerait sans doute pas: elle est trop laide; mais elle lui ferait des scènes en rentrant; et Dieu sait si cela vaut mieux.
Les femmes sont curieuses des faits et gestes de leur mari et ne le croient jamais sur parole. Telle est, du moins, la Perrette de l’auteur. Le traducteur[629] a connu, lui, des femmes d’un autre type, qui emploient les séductions dont elles disposent pour arracher leurs secrets aux hommes. Comme elles sont caressantes, celles-là:
Cependant, l’homme résiste:
Elle lui tourne le dos, et pleure:
Alors l’homme «s’esbaïst» et cède, pour son malheur:
Un homme marié ne peut guère servir Dieu comme il faut; c’est pour cela qu’en Occident le mariage est défendu aux prêtres.
La femme est désobéissante. Exemples d’Orphée et d’Eurydice, d’Assuérus et de Vasti, d’Ève et de la femme de Loth. En France, rares sont les hommes qui ont la «maistrie» de leurs femmes; ce sont les femmes qui «seignourissent». Hélas! malheur au royaume qui «euvre par conseil de femme»; tout y va de mal en pis.
La femme est envieuse. Louez-en une, pour voir, devant ses voisines; vous en apprendrez de belles. Il faut être bien grande dame pour se permettre impunément de s’asseoir au premier rang à l’église ou d’«aler devant a l’offrande». Dans la rue, n’en saluez pas une: saluez-les toutes, pour ne pas faire de jalouses. Toutes se plaignent à leur mari que leurs voisines sont bien vêtues, mais qu’elles n’ont rien à se mettre:
La femme est avide; on sait assez qu’elle va jusqu’à vendre, pour de l’argent, l’apparence de l’amour.
La femme est luxurieuse. Exemples de Pasiphaé, de Silla, de Mirra, de Biblis, de Phèdre, de Philis, de Didon. C’est pourquoi le pape permet aux veuves de se remarier sans délai.—Perrette, elle, est sage; l’excès de sa méchanceté en est peut-être la cause.
Les femmes s’obtiennent de diverses manières: au village, quand on les en prie; à la ville, pour des cadeaux; la grande dame se laisse prendre «mais que soit en lieux convenables[637]». Les nonnains, les religieuses se donnent des airs de spiritualité, mais elles sont presque toutes en proie aux appétits charnels, et c’est facile à comprendre par «la raison naturelle». Aussi les nonnains inventent-elles continuellement des histoires pour avoir congé de quitter le cloître un moment: leur sœur, leur frère, leur cousin est malade; autant de prétextes pour s’aller «esbatre par le païs». Méfiez-vous d’elles; car elles s’entendent mieux à plumer et à tondre ceux qui ont affaire à elles que les voleurs ou les Bretons:
Les Béguines couvrent aussi leur débauche du large manteau de l’hypocrisie; chacune a son cordelier ou son jacobin.
Mahieu s’engage ici dans une longue digression contre les Ordres Mendiants et leurs prétentions à entendre les confessions comme les prêtres séculiers. Concurrence injuste et très redoutable, car les gens préfèrent, naturellement, avouer leurs fautes à un nomade qu’ils ne connaissent pas, qui ne les connaît pas et qu’on ne reverra plus, qu’au pasteur de leur paroisse. Guillaume de Mâcon, ce grand homme, le vénérable évêque d’Amiens, a défendu excellemment, de nos jours, le droit des prélats sur ce point... Mahieu aime bien les Frères, pour autant; mais il ne sait pas flatter; qu’ils ne lui en tiennent point rigueur!
Le traducteur s’est refusé à paraphraser ce passage pour deux raisons: d’abord, parce que les Frères sont «des hommes comme nous»; ensuite parce que maître Jehan de Meun a déjà traité le sujet, au chapitre de «Faulx Semblant». Surtout, peut-être, parce que la querelle dont Guillaume de Mâcon avait été le protagoniste du côté des séculiers, très enflammée à la fin du XIIIe siècle, s’était apaisée de son temps[639].
Les vieilles sont les plus ardentes; et, comme les vieux chevaliers pansus qui enseignent aux enfants à se servir de leurs armes, elles s’appliquent à instruire les fillettes. Histoires de l’entremetteuse qui sut persuader à Galathée que, si Dieu a créé l’homme et la femme, c’est pour l’amour:
Ce sont ces vieilles-là qui procurent tant de faux pas et d’avortements; on devrait les brûler. Il arrive aussi qu’elles se substituent elles-mêmes aux jeunesses que le client leur demande à la faveur de la nuit. Ovide en fit l’expérience; Mahieu aussi, et plus d’une fois.
Les femmes sont superstitieuses; elles ne cessent de consulter le «sort» ou «le chant des oiseaux». Plusieurs habillent des crapauds, font des images de cire et les jettent au feu pour allumer l’amour des hommes, lient des chats et leur cautérisent les pieds au fer rouge, adorent Néron, Belgibus (Belzebuth) et Pilate et brûlent des cornes de chèvre en l’honneur des démons, volent des cadavres dans les cimetières et des hosties à l’église, des cheveux et de la corde de pendu aux gibets... L’auteur sait à quoi s’en tenir, personnellement, là-dessus: certaine vieille lui fit prendre, jadis, des poudres et le massa, au lit, tout nu, avec des peaux de chat et de taupe... Nombreuses sont les sorcières qui se vantent de deviner l’avenir, de guérir les maladies, de retrouver les objets perdus, de voir des choses mystérieuses sur l’ongle ou dans les miroirs. Elles «abetisent» ainsi les gens.
L’auteur s’arrête un instant pour récapituler ce qu’il a écrit jusqu’alors; puis il repart de plus belle.
Ne fais pas part de tes secrets aux femmes; tout le monde les saurait. Le prophète Michée l’a très bien dit. Historiettes à l’appui. On se demande parfois pourquoi le Christ, après sa résurrection, se montra d’abord à des femmes: c’est parce qu’il voulait que la nouvelle se répandît très vite.—Retour sur ce qui a été déjà dit de la propension des femmes au mensonge et à l’orgueil.
Satan a marié, comme on sait, ses filles[641]: Orgueil aux femmes, Simonie au clergé, Hypocrisie aux moines et aux béguines, Pillerie aux chevaliers, Fraude aux marchands, Usure aux bourgeois, Luxure à tout le monde.—Mais ne parlons que de l’Orgueil. Les artifices de toilette en sont, chez la femme, des symptômes très certains:
La femme est cruelle: exemples tirés de l’Écriture. Elle est gloutonne: fi de celles qui s’enivrent!—Perrette n’a pas ces défauts; elle serait même très bien si elle n’était point si laide et ne grognait pas tant.
Il y a des fous qui se marient pour perpétuer leur nom. Gloire du nom, vaine gloire! Et puis, on n’a pas toujours d’enfants; on peut perdre ceux qu’on a; on peut avoir des enfants qui vous déshonorent. Pas un instant de tranquillité pour celui qui a de la progéniture, à cause des accidents possibles. Tous les fils souhaitent, du reste, la mort de leurs parents: s’ils sont riches, pour en hériter; s’ils sont pauvres, pour en être débarrassés.
D’autres pensent qu’il est bon de se marier pour avoir une servante à la maison. Mieux vaut un domestique, qu’il est facile de renvoyer du jour au lendemain.
Se marier par amour? Folie. L’auteur en a fait l’épreuve. «Beauté de femme passe tost»:
Aussi bien, on est souvent séduit avant la noce par des atours qui font illusion:
Les atours tombés, il faut souvent déchanter. De plus, le goût de la toilette, chez la femme, est la ruine du mari et l’indice de son cocuage probable:
C’est l’habitude de roussir le poil des chats afin que les voleurs de chats ne s’en emparent pas pour leur peau. Il faudrait brûler de même «peliçons, queue, dras et cornes» des femmes; les hommes n’en voudraient pas tant.—Dans un passage que Jehan le Fèvre n’a pas traduit, Mahieu déclare qu’il a lui-même été pris très souvent aux agréments de cette espèce.
Épouser une femme «pour ses deniers»? Écoutez ce qu’elle dira:
Épouser une fille pauvre, si vous êtes riche? C’est encore pis. Elle dira:
N’épouse pas une jeune femme, ni une vieille (elle serait jalouse et probablement pas sans raison), ni une laide (crainte des enfants qu’elle aurait). La jeune t’épuisera, si tu es d’âge mûr; elle te donnera des suppléants:
Deux jeunes époux ne tardent pas à se ruiner, et les querelles s’ensuivent. Deux vieux époux? «De marier ne sont pas dignes»; on leur fera charivari.—Vilain, tu prends une femme noble? Tu seras «moqué»; il te faudra lui laver les pieds, frotter et porter la queue de son surcot. Noble, tu te mésallies? ta lignée en sera diffamée, et toi aussi.—Tu prends une veuve qui a des enfants. Elle
Tu donnes une marâtre à tes enfants: elle criera qu’ils ont volé tout ce qui se perdra chez toi.—Vous avez tous deux des enfants d’un premier lit: querelles et luttes sans fin.—Vous êtes tous deux sans enfants et stériles: les collatéraux de ta femme vont s’abattre sur ta maison.
Tu es malade et ta femme se porte bien? Elle te dira en «huant»:
Tu te portes bien, ta femme est malade? Assieds-toi à son chevet pour éviter, si c’est possible, qu’elle maudisse ton mauvais cœur. Quand sa Perrette est malade, l’auteur, pour avoir la paix, lui fait dire oraisons et chanter messes, récite pour elle la patenôtre et les sept psaumes, et la «soutient en son giron». Et pourtant, au fond du cœur, il voudrait bien qu’elle fût morte.
Tu dors; ta femme te réveille. Ta femme dort; tu n’oses bouger, crainte de la réveiller.—Tu te tais, elle parlera
Tu parles; elle te coupera la parole, plus haut que la Babelée, la poissarde de Paris[652].—Tu es gai; elle y trouve à dire:
Tu es triste; elle ira conter que tu es né «de male heure»:
Tu ne peux plus faire l’amour: Perrette est femme à t’arracher les cheveux. Tu veux le faire; elle s’excuse:
Ou encore:
Bref, femme n’est jamais satisfaite, et point de femme sans bataille.
Conclusion: n’aie pas une femme, mais cent; tel est le conseil des sages (Salomon, les saints pères, Ovide) et la voix même de la nature:
Arrêtons-nous un peu ici, pour souffler. La femme est un monstre. S’il en est de bonnes, c’est «d’especial grace», et, pour ainsi dire, «contre droit». Nouvelles plaintes au sujet du caractère de Perrette, que les gens nomment, en français, Perrenelle, mais qui mérite très bien son nom latin de Petra (pierre), car elle est dure comme un caillou.
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Un jour que Mahieu reposait sur son lit, un homme d’âge lui est apparu, tout resplendissant de beauté, qui lui dit: Pax huic domui; je te montrerai la voie du salut.—Qui donc es-tu, demanda Mahieu—«Je suy ton Dieu», répondit l’apparition.
Or Mahieu avait justement des représentations à faire à Dieu. Il les lui adressa donc en ces termes.
Toi qui sais tout, pourquoi as-tu créé la femme? La femme, c’est-à-dire la Mort. C’est là une conduite qu’il paraît difficile de justifier. Comment as-tu osé decréter que l’homme devait abandonner, pour sa femme, son père et sa mère; et que l’homme ne doit jamais quitter sa femme, sous aucun prétexte? Ce sont là, permets-moi de te le dire, des préoccupations de célibataire:
Et il n’est pas juste d’imposer ainsi aux autres ce dont on n’a pas voulu pour soi-même.
Qui achète un cheval a le droit de l’examiner avant, et, s’il se repent du marché, de le revendre après. Une femme, c’est chose plus importante qu’un cheval, n’est-ce pas? Et, en ce qui la concerne, on n’a pas les mêmes droits.
L’état de mariage est plus dur que la profession religieuse. Cependant, ceux qui entrent en religion ont un an avant de se décider définitivement; rien de pareil pour les conjoints.
Qui achète une vache malsaine a six mois pour la rendre au vendeur; pourquoi pas, s’il s’agit d’une femme?
Tu répondras sans doute, que, marié, j’ai le droit de renvoyer ma femme pour adultère. Mauvaise réponse: l’adultère est un grand crime, et qui les résume tous; mais il y a peut-être plus d’amertume encore, pour l’homme, dans la femme désagréable et méchante que dans celle qui fornique.—«Si l’homme est possédé, la femme l’est aussi; donc, la convention de mariage ne saurait être comparée aux contrats de vente, d’emprunt ou de louage, sujets à rescision. Elle est tellement plus stricte!»—Mais tous les contrats sont bilatéraux! Le silence vaudrait mieux que de si pitoyables défaites.
Les épouses spirituelles, prébendes, cures et églises, on les peut résigner, délaisser, changer: il suffit de s’adresser, pour cela, aux prélats. Lorsqu’il s’agit d’épouses charnelles, c’est défendu. Et pourtant, quel est le plus fort, du lien spirituel ou du charnel? Deux poids et deux mesures, c’est clair.
Il est fait vraiment trop d’avantages à la «secte» cléricale:
L’auteur se laisse entraîner à faire ici, entre parenthèses, une très virulente critique du clergé, dont la «joie» contraste avec la «douleur» du peuple des «mariés»:
Le clergé «boit la sueur du peuple». Que ferait-il, pourtant, si nous cessions de travailler?
On prétend que le clergé méprisait autrefois les richesses et les jouissances mondaines, pour acquérir la vraie science. Les temps sont bien changés. La seule science estimée est maintenant celle de philopécune[659].—Tous les ordres de la société sont confondus, car les clercs s’atournent et «se deportent de tout travail» comme chevaliers, achètent et vendent comme laïcs.—Quant aux prélats, si le peuple se gouvernait à leur exemple... Ils gâtent et détruisent tout; les plus mitrés sont les pires.—Et voilà ceux que Dieu s’obstine à combler de ses dons, au détriment des misérables!
D’après l’Écriture, la femme a été faite pour le service de l’homme, et elle le domine. Dieu a dit ailleurs que nul ne peut être de ses disciples s’il n’abandonne sa femme et ses biens pour le suivre; et d’un autre côté c’est lui qui a institué le mariage! Contradictions de toutes parts.