De là, quantité de meurtres.—Les moines blancs aussi ont leurs mérites; ils sont charitables; mais quelle avidité pour s’agrandir!
Les nonnains, de leur côté, se prépareraient des couronnes si elles gardaient la chasteté qui leur fut commandée; mais
Toutefois, il faut passer condamnation là-dessus, car il y en a qui font bien:
Ceux de la Chartreuse, contents de ce qu’ils ont, sont un des Ordres du monde où l’auteur trouve le moins de mal à noter, si on les juge, du moins, «aus oevres et aus semblanz». Les moines noirs, au contraire, sont les pires de tous; c’est le plus «failli» des Ordres. Il y a peut-être un moine noir qui se conduit proprement sur quarante, ou sur cent; et dans le grand monastère de Cluni, ils savent, à la vérité, garder les apparences. Mais ceux qui sont dispersés dans les prieurés, à la campagne, se conduisent comme Dieu sait:
Tout cela n’est pas, du reste, une raison pour «renier» les Ordres. On y peut bien sauver son âme si Dieu vous donne le courage d’y entrer. Mais il ne faut s’y réfugier qu’avec la ferme intention de bien faire.
L’auteur n’est ni clerc ni lettré; il ne s’en mêle pas moins de «sermoner» le siècle, parce qu’il le connaît à fond. Même, on doit l’en croire mieux que les prêtres et les ermites, qui n’ont pas son expérience:
S’il croyait que «la joie du monde» pût durer toujours, il la préférerait à tout, car il l’a «plus amée que nus», en son temps; mais il sait maintenant qu’elle se dissipe comme un souffle. Qui aurait vu ce qu’il a vu se fierait peu aux prospérités mondaines. N’a-t-il pas vu, à Constantinople, quatre Empereurs mourir «de vile mort» en un an et demi: l’un étranglé, l’autre précipité, le troisième déshérité et mené en captivité (ce qui est pire que la mort), le quatrième vaincu et tué en bataille rangée[230]? Et tant d’autres braves qui ne se doutaient guère qu’ils seraient bientôt tués par les Grecs et les Comains[231], leurs cadavres mangés des chiens, des corbeaux et des corneilles. D’autres encore sont morts, qui disaient que s’ils avaient été là (aux combats où les précédents avaient péri), ils n’auraient pas «perdu la journée»; ceux-là sont morts aussi, par la suite, et moins honorablement, sans se défendre; et ils l’avaient bien mérité, ces orgueilleux, pleins de convoitise et de bobant au point qu’ils croyaient faire toute leur volonté sans l’aide de Dieu[232].—Lors de notre expédition, tout alla bien d’abord, tant que nous fûmes «humbles vers Dieu».
Mais, les ennemis vaincus, quand nous fûmes plongés dans les richesses, les émeraudes, les rubis, la pourpre, maîtres des terres, des jardins, des palais, aussi des dames «dont il i en a ot molt de belles», nous mîmes Dieu en oubli et Notre-Seigneur de même. Alors, Dieu nous punit:
Seigneurs, vous qui aimez ce siècle et qui en désirez la joie, pensez, pensez à la mort. A Mathusalem, dont vous n’atteindrez pas les années. A Jonas, qui, par crainte de la mort, s’enfuit pour ne pas aller à Ninive, où Dieu l’appelait; après l’incident de la baleine, il eut conscience de sa folie: on n’évite pas son destin; rien ne défend contre l’horrible fin à laquelle tous les vivants sont promis.
Et savez-vous ce que les héritiers font de l’héritage, quand ils l’ont?
Il y a bien d’autres péchés que l’auteur n’a pas nommés: luxure, usure, desmesure, etc. Ce sera grande merveille si Dieu a miséricorde d’un seul sur mille des pécheurs que nous sommes. Prenons donc garde de nous préparer pour le Jugement, avant qu’il soit trop tard.
Le péché le plus inquiétant, pour celui qui a écrit ces vers, c’est l’Amour. Car c’est pécher non seulement que de le faire, mais de penser rétrospectivement, avec plaisir, aux amours passées et rompues.
On peut aimer une belle dame ou une laide. Le péché est plus laid et plus noir avec la laide; mais il est plus «delicieux» avec la belle, et plus «plaisant a remembrer» par conséquent. Il est donc plus facile de se repentir du premier que du second. Mais qui se repent du second a cent fois plus de mérite. Au reste, tous deux sont détestables:
Hugues de Berzé, qui a tant «cerchié le siecle ça et la» et en proclame maintenant la vanité, sait parfaitement le cas que la plupart feront de ses sermons:
Il a fait certes «mainte oiseuse, mainte folie», dans sa vie; mais il ne laissera pas pour cela de s’essayer «a bien dire et a bien trouver»:
La Bible au seigneur de Berzé se termine, comme on le sait déjà (p. 38), par une apostrophe à un certain Jacques, que le rimeur appelle: «biaus frere, biaus amis» et qui s’était retiré du monde. Il l’exhorte à persévérer: Jacques a promis de s’amender; qu’il ne s’en repente point; rien n’est plus dangereux que de répudier ses bonnes résolutions.
Guillaume, l’auteur du Besant de Dieu, a passé longtemps pour un des auteurs les plus féconds du moyen âge. Son œuvre est, disait-on, très variée: il a cultivé notamment le roman, le poème allégorique, le poème moral, et fait des fabliaux. Mais cela tient à ce que, comme il se désigne dans le Besant par ces mots: «Guillaume, uns clers qui fu Normanz...», on lui a attribué d’office tous les écrits contemporains qui sont d’un clerc ou d’un normand nommé Guillaume. Or il a eu, semble-t-il, beaucoup d’homonymes.
«Guillaume li Normanz», qui rima le fabliau Du prestre et d’Alison[243], et ce «Guillaume», évidemment au courant des choses d’Angleterre, qui a mis son nom au fabliau De la male Honte[244], sont peut-être à distinguer l’un de l’autre. Mais le clerc Guillaume, probablement picard, qui a dédié à un chef de clan écossais le roman de Fergus et Galienne (un des bons romans de la Table ronde), n’avait rien de commun avec ce faiseur ou ces faiseurs de fabliaux, car sa langue diffère de la leur. Et celui-ci, à son tour, ne doit pas être confondu avec Guillaume, le clerc normand, dont l’œuvre certaine se compose du Besant de Dieu, d’un Bestiaire, et de quelques autres pièces à tendances moralisantes (Les Treis Moz, Les Joies Nostre Dame, La Vie de Tobie, etc.)[245].
La biographie de notre Guillaume n’est jalonnée que de deux dates. Il a composé son Bestiaire en 1211 (peut-être 1210)[246] et son Besant en décembre 1226 au plus tôt ou dans les premiers mois de 1227[3], comme il résulte d’allusions très claires contenues dans ces ouvrages.
Aussi bien ne connaît-on des circonstances de sa vie que ce qu’il nous en apprend lui-même.—Il était clerc, clerc marié, avec femme et enfants[247].—Il était versé dans la connaissance du latin: ses écrits sont pleins de citations et de paraphrases, tacites ou déclarées. Il cite, en particulier, dans le Besant, avec l’Écriture sainte, le De miseria humanae condicionis du pape Innocent III[248], et l’évêque de Paris, Maurice de Sully († 1196), dont il avait entendu, ou lu, les sermons bien connus[249].
Il vivait de ses «diz», qu’il composait, comme ses pareils, pour des amateurs, ses patrons. C’est ainsi qu’il fit le Bestiaire pour «sire Raol, son seignor»:
C’est ainsi qu’il écrivit le poème Les Treis Moz pour Alexandre de Stavenby, évêque de Lichfield et Coventry (1224-1238). Le thème de cet opuscule, où il est question du Besant, est emprunté, comme plusieurs passages du Besant lui-même, au De miseria humanae condicionis d’Innocent III: il y a trois choses, trois «moz», qui chassent l’homme de sa maison: fumée, «degot» (stillicidium), «male moillier» (mala uxor)...
C’est ainsi qu’il écrivit enfin sa «Vie de Tobie» à la requête d’un prieur de Notre-Dame de Kenilworth:
Guillaume était Normand: il le déclare à plusieurs reprises:
Et sa langue est le dialecte de la Normandie continentale.—Il est, du reste, plus que probable qu’il passa une grande partie de sa vie en Angleterre. Bien d’autres rimeurs normands, français ou picards l’avaient fait avant lui, qui n’ont pas non plus, pour autant, abandonné la manière de parler en usage dans leur pays.
Avant 1227, notre Guillaume avait «versefié en romanz» des «contes» et des «fablels», matière vaine et profane[254]. C’est sur ce témoignage que les anciens érudits s’appuyaient pour lui attribuer Fergus et les fabliaux dont n’importe quel Guillaume s’est dit l’auteur; ils concluaient même que l’auteur du Besant devait être au déclin de sa carrière quand il l’écrivit, puisqu’il n’avait pas toujours été si édifiant. On ne peut aujourd’hui que regretter la disparition de ces «contes» (le Bestiaire excepté) et de ces «fablels»[255].
A fréquenter la société anglaise, Guillaume, l’auteur du Bestiaire et du Besant, avait pris des allures plus indépendantes que la plupart des clercs du continent. Il se permettait d’exprimer très librement sa façon de penser sur les événements du jour. Dans le Bestiaire, il s’étonne hautement de l’interdit naguère jeté par le pape sur le royaume de Jean Sans Terre, et se permet de blâmer, à cette occasion, «l’une et l’autre cour»:
L’Interdit avait fait déserter les églises par la noblesse anglaise; celle-ci trouvait, d’ailleurs, son profit, comme le constate Guillaume, à ces déplorables incidents:
La page du Besant de Dieu où Guillaume s’élève, non sans éloquence, contre la Croisade albigeoise est depuis longtemps célèbre, et à bon droit. Voir plus loin, p. 108.
Le Besant de Dieu n’a été conservé que par un seul manuscrit, le ms. fr. 19525 de la Bibliothèque nationale de Paris, qui contient aussi les «Treis Moz», la «Vie de Tobie», avec d’autres opuscules de l’auteur, et qui paraît avoir été exécuté en Angleterre au commencement du XIVe siècle. Il a été assez correctement publié par E. Martin (Le Besant de Dieu von Guillaume le Clerc de Normandie. Halle, 1869, in-8). Cf., sur cette édition, G. Paris, dans la Revue critique, 1869, II, nº 143, et K. Bartsch, dans le Jahrbuch für romanische und englische Litteratur, 1870, p. 210.
M. A. Schmidt a très soigneusement étudié les procédés de style et les lieux-communs familiers à Guillaume (qui sont les mêmes dans toutes ses œuvres authentiques). Voir les Romanische Studien, IV (1879-80), p. 510-521; cf. H. Seeger, Ueber die Sprache des Guillaume le Clerc de Normandie (Halle, 1881).—On va voir que l’auteur du Besant est un écrivain assez adroit, quoiqu’il ignore absolument l’art d’ordonner ses pensées, et qui a de l’énergie. Mais il est assurément excessif de qualifier, comme on l’a fait, cette énergie d’«admirable» et le poème de «beau»[260].
Guillaume, un clerc de Normandie, qui a versifié en roman contes et «fablels» profanes, fole et vaine matière, était un samedi soir dans son lit. Il pensait à la vanité du «siècle», à sa condition précaire:
Il pensait aussi à la parabole évangélique des Noces: était-il prêt pour les noces de l’Époux, s’il y était convié? Il pensait enfin à la parabole du Talent: qu’avait-il fait du «besant» (c’est-à-dire du talent) que Dieu lui avait confié? Il eut honte de lui-même et résolut d’écrire un poème pour exhorter au mépris du monde et à l’amour de Dieu.
Cela se passait peu de temps après la mort du roi Louis (VIII)[262], qui était allé hors de son pays pour chasser les Provençaux et conquérir le Toulousain. Il est mort, maintenant, ce puissant roi:
C’est merveille que l’homme ne se soucie pas davantage de savoir d’où il vient, où il va.
L’homme naît de la saleté, dans la douleur, plus faible que les «faons» des bêtes. Il grandit, et abuse aussitôt des dons de Dieu:
Et puis il meurt, en général impénitent. Voilà le cadavre hideux:
Quant à l’âme, elle aura à répondre au jour de la résurrection. Car le corps ressuscitera; ne croyez pas que ce soit pour rire:
Il est étonnant que les hommes se laissent aller, comme ils font, à céder aux ennemis de leur salut: l’Ennemi proprement dit (le diable); celui que chacun a «soz sa chemise»; et la vaine gloire du monde[273].
Le corps, ce misérable corps, dit:
Le monde insiste:
Il faudrait lutter contre les tentations. Et d’abord par la diète:
Autre recette: se jeter dans l’eau froide quand on ressent «fole chalor». Mais hélas, ce n’est pas ainsi que l’on agit d’ordinaire.
Si j’étais à la cour du roi, en beaux atours, admis à manger près de lui et à coucher «en sa chambre», s’il me disait tous ses secrets, et que j’abandonnasse ce bon maître pour aller servir un vilain, lequel me fît garder ses bœufs, charrier son fumier et me battît en récompense, serais-je fondé à me plaindre? C’est comme les femmes: il en est qui ont deux amoureux: l’un les honore, l’autre les honnit, et elles préfèrent le ribaud, qui les bat, au beau bachelier courtois[283]. De même, l’homme entre Dieu et le Diable. Que d’étranges aberrations!
Le cas des clercs est le plus surprenant de tous. Car ils entendent «la glose et tout le texte de la lettre», et ils ne sont pas plus empressés que les autres aux Noces du Seigneur. L’auteur s’abstient toutefois de généraliser:
Il ne doute pas qu’il y ait de bons reclus et de bons chanoines. Mais il voit aussi des clercs bien rentés qui emploient l’argent à tort et à travers.—Lorsque quelqu’un s’est haussé «par symonie ou par peché» jusqu’à avoir un évêché en garde, il ne songe plus qu’à thésauriser; il abuse du droit qu’il a de se faire héberger gratis:
Alors que, s’il voyageait à ses frais, il se serait contenté de deux «somiers» (bêtes de charge) et de quelques serviteurs[290].
Les subordonnés des évêques ne valent pas mieux qu’eux, d’habitude: juges concussionnaires; collectionneurs de bénéfices, qui font servir le patrimoine du Crucifix à l’entretien de leurs familles; prêtres avides, pour qui la cure des âmes n’est qu’une métairie à exploiter:
Les rois, ducs, comtes et autres grands seigneurs sont à peine moins aveugles. Leur grand défaut est d’aimer trop la guerre, sans avoir égard aux misères qu’elle entraîne pour les petits. Il n’est, du reste, de guerres légitimes que les défensives où l’on combat «pour son pays» (v. 815), et celles contre les Sarrasins.—Ce qui manque aux princes, c’est la pitié. La plupart sont des tyrans pour les peuples, qu’ils font écorcher vifs par leurs baillis.—Aussi bien, ils sont riches, et la convoitise est le vice naturel des riches:
Inconvénients des richesses. Historiettes et paraboles évangéliques qui l’attestent: «Il est plus difficile à un chameau...»; le ladre qui attend à la porte les miettes du banquet; etc.
Mais les pauvres ont aussi leurs défauts[299], et particulièrement déplaisants:
Entendez-les se lamenter:
Et que dire de l’ouvrier, habile de ses mains, mais sans conscience, qui travaille moitié moins qu’il ne devrait pour le salaire convenu?
Revenons maintenant à la misère de la condition humaine, dont il a déjà été question. Car on ne saurait trop «recorder» d’exemples pour montrer combien ce bas monde est vil.