Les diverses parties du costume ecclésiastique sont ensuite passées en revue; chacune a une signification symbolique, que le clerc ne doit pas perdre de vue: l’amict, l’aube «o le manke estrainte, estroite as mains», la ceinture, le «fanon» (ou manipule), l’étole, la chasuble[377]. L’amict enseigne à garder sa bouche de médire et de mentir et de «glouter»; l’aube à garder ses mains pures (or, il y a plus d’une manière de se salir les mains):
La ceinture met en garde contre la luxure; le «fanon» qui pend au bras est le souvenir historique du «tersour» (c’est-à-dire de la serviette) que les moissonneurs portaient jadis pour essuyer leur sueur:
Mais il y a sueur et sueur. Toute sueur n’est pas la sueur du sang que saint Thomas de Cantorbéry a versée pour la justice:
Le prêtre est le moissonneur des âmes. C’est grand péril pour le peuple des laïcs lorsqu’il se permet de choisir le champ de ses travaux, de l’essayer et de l’abandonner s’il ne lui rapporte pas assez. Le prêtre qui agit de la sorte rappelle le joueur de «briche»[386], qui essaye sa briche avant de s’en servir, en disant:
Prêtre, fous sont ces chevaliers qui haïssent tant la pauvreté qu’ils vont aux tournois «a la descouverte», c’est-à-dire sans équipements convenables, [pour essayer de gagner leur vie][389]. C’est le même genre de folie, pour un prêtre, de se perdre soi-même, crainte de perdre des rentes: «Mius est perdre rente ke soi».
L’auteur s’en prend, après cela, aux abbés et aux évêques, en suivant toujours sa méthode, qui consiste à «extraire le sens» (XCV, 11) des «noms» latins ou vulgaires.—Abbé, qui jadis as «rompu le festu au monde» (CIII, 2), et que les honneurs ont changé, Satan t’entraîne dans la «male maison», où l’on n’entend, pour toute musique, que des cris de «Wai, wai!» poussés sur le ton aigu. Qui jette le poisson hors du vivier, et le moine du cloître, le tue. Tu es sorti du cloître pour recevoir cette crosse recourbée par où Satan t’entraîne à sa suite. Pourquoi te nommes-tu «abbé» si tu n’es pas toujours «en abé» (aux aguets)? On te doit appeler «gabé». D’ailleurs, «abbé» signifie «père»:
Il appartient à l’abbé, comme à un bon père, de «rapeler les cuers fuitius[393]» de ses fils qui sont en même temps ses frères. Mais il ne doit pas, pour autant, consentir à tout ce qu’ils font, car il est préposé à l’ordre.
La crosse de l’évêque est, comme celle de l’abbé, droite en la hampe, courbe au sommet, pointue en bas pour être fichée en terre. Elle dit donc: «Atrai, adreche, argue» (attire, redresse, pousse).
L’évêque a aussi une espèce de heaume, sa mitre. Elle a deux cornes qui signifient l’un et l’autre Testament[394]. Il doit donc être bien lettré et savoir comment l’ancienne loi préfigure la nouvelle.
Prélats, aboyez à plein gosier contre le loup qui menace vos troupeaux. Mais «en tout mon tans», observe l’auteur, «peu trouvai kien qui aboiast a voie vraie». Chiens muets, vous êtes, en vérité, des loups:
L’auteur commence à désespérer de découvrir l’asile de la Charité puisqu’elle n’est pas chez les pasteurs, moins pasteurs que marchands. Toutefois, il y a encore quelque chance de la rencontrer. Chez les moines. Le monde, c’est l’aire; les gens du monde, c’est la paille; le cloître, c’est le grenier; et les cloîtriers (les moines), c’est la graine. Voilà du moins ce que l’on se plaît à penser.
Large chaussure, large «corone», larges manches, tel est le costume du «cloistrier», d’après la Règle. Mais beaucoup de moines préfèrent des pointures étroites, dont on les blâme à juste titre. A juste titre, car «dont vient mauvais contenanche, se cuers folie ne pensoit»? Ces pieds, chaussés trop étroit, sont l’indice d’un cœur coupable. La «cointise» (l’élégance) des cloistriers de nos jours fait mal à l’auteur, «com de boivre vins enaigris». Petites semelles, courtes manches, courtes coteles témoignent assez de la confusion des pensers de ceux qui les portent. Et cette cuisine qui sent la graisse! Et ces lits aussi bien parés que celui de «Bele Aelis»! O vieux Benoit, antique Augustin! on lit vos règles latines; mais les enfreindre ne fait pas peur. De nos jours, les cloistriers écourtent leurs robes; ils ont l’air d’écuyers et de turpins[396]. On dirait qu’ils sont de l’Ordre du chien Courtin, à la queue coupée. Les anciens fondateurs, ces vieux «loukepois» (avale-pois) mangeaient des œufs les jours de fête; ceux d’aujourd’hui ne dédaignent ni poissons, ni oiseaux, ni porc, ni bœuf[397].
Si Charité n’habite pas chez les gens constitués en dignité où l’on s’attend à la trouver, elle est peut-être chez les «petites gens». Il faut voir. Mais que le «peuple menu» ne se figure pas rencontrer, dans le poète, un flatteur. Les fous, à qui il a déclaré la guerre, prétendent qu’il les «laidoie». Sa manière est de dire la vérité à tout le monde. Il n’a jamais pu s’empêcher de dire la vérité:
Ouvriers de la terre qui peinez nuit et jour, inscrivez donc dans votre cœur les paroles du Reclus.
Si vous vous préoccupez autant de l’âme que de nourrir le corps, c’est bon; sinon, vous êtes coupables: vous préférez les biens transitoires aux biens durables. Charité ne conclut pas de pareils marchés. Elle est plus habile que tous les marchands, «cochons» (cossons, revendeurs) et «cochonnesses» du monde...
En quel genre Charité fait-elle des affaires? Eh bien, voici: il y a une grande cité, sur une haute montagne; un malheureux (Satan), s’y étant révolté contre son seigneur, entraîna avec lui une partie de la population; il fut chassé, alors le seigneur mit en vente son héritage. Pour repeupler l’endroit dévasté, il appela les pauvres à l’exclusion des riches. Charité se dépouilla de ce qu’elle avait pour être admise, en tant que pauvre, à l’acquérir...
Les riches s’étonneront peut-être d’entendre dire qu’ils sont ainsi frappés d’ostracisme. Mais c’est le Seigneur qui l’a voulu. Néanmoins, expliquons-nous. Pas d’intransigeance en cette matière[405]:
Pour être riche, un homme n’est pas nécessairement «pire» s’il est compatissant, généreux, exempt d’avarice. Pas de fausse interprétation, s’il vous plaît, de ma pensée:
Le Reclus n’a pas inventé de nouvelles lois; ce qu’il conseille a été fait par les vierges saintes, les martyrs, étoiles de la terre, dont les images sont peintes et les reliques conservées dans les églises.—La plus brillante de ces étoiles est la Vierge Marie, qui a chassé du nid, plumé et pelé le geai (Satan), dont Adam et Ève avaient été victimes. A son école maints et maintes ont appris à tirer au geai, comme Marie-Madeleine...
Le souvenir de Marie-Madeleine est associé à celui de la Passion. C’est pourquoi le poète se laisse aller à enfiler l’histoire de Judas et des douze apôtres, qu’il énumère et compare successivement à des nuées, à des vents, à des tonnerres, à des médecins, à des bœufs, à des sénateurs, à des pierres à aiguiser, à des «buisines» (trompettes), etc.—Pensons au jour du Jugement, où chacun sera jugé par quelqu’un de son ordre: les chevaliers par les saints Maurice, Sébastien et Hippolyte; les moines par Benoit, Bernard et Antoine; les évêques par Martin, Nicolas et Remi.
Ces développements entés les uns sur les autres forment une longue parenthèse au bout de laquelle on a un peu perdu de vue les enseignements que l’auteur a promis aux pauvres. Pour renouer l’ordre des idées, il suppose, brusquement, que les pauvres l’interpellent:
L’auteur répond que Dieu ne hait personne, mais qu’il tondra deux fois la brebis qui ne lui a pas d’abord abandonné sa toison de bon gré. Imitez plutôt Lazare:
Riches et pauvres, imitons Job, qui sut aussi bien user de la fortune que de la misère, et qui nous jugera tous. Patience et abstinence, suivant le cas: Povres souffrans, rikes donere.
Autre objection à prévoir:
Réponse: Asnes bien batus s’esvertue. Tu n’as pas assez battu ton âne, c’est-à-dire ta chair, toi qui parles ainsi. Sainte Agnès était de chair, comme toi. Éloge de sainte Agnès, patronne des petites filles.
Mais nos fleurs à nous, hélas, gèlent, car nos courtils sont sans clôture, et balayés par la bise. Les vices pratiquent dans nos murs des brèches qui livrent passage à des courants d’air mortels pour les fleurs. Et notamment l’ivrognerie: ivresse, semblable à la mort! La solitude (Væ soli!) et le tête-à-tête de l’homme et de la femme (car les bois sans forestier ne sont pas sûrs) sont à peine moins dangereux.
Suivant l’opinion du siècle, il y a moins de honte pour l’homme que pour la femme à pécher. Tel n’est pas le sentiment de Reclus.
Ceux-là sont sages, par conséquent, qui s’abritent contre les trop grandes chaleurs, sous l’ombre du mariage.
En fin de compte, Charité n’est nulle part. Elle a dû se retirer, probablement, dans cette magnifique cité sur la montagne dont il a été question plus haut, où elle s’est assurée une place, et où chacun de nous doit tendre.
Le poète estime qu’il est temps de «finer sa rime»; non parce que la matière lui manque: s’il avait le «sens» et le «pooir» nécessaires, il parlerait indéfiniment sur ce thème.—Il termine par des exhortations. Courage! il est encore temps:
Lecteur, qui liras ces vers, contiens-toi selon Charité; la loi de Dieu ne demande rien de plus.
Miserere mei, Deus! L’auteur s’est trop longtemps tu et abstenu de blâmer les maux qu’il a vus. Il va rompre le pain de sa parole à ceux qui en ont besoin. Il sait fort bien que, comme les malades préfèrent au pain les pommes sures, les fous n’aiment rien moins que l’on les «castoie». Lorsqu’ils voient qu’on s’apprête à les prêcher, ils filent, pour aller avec leurs pareils. Mieux vaut, pourtant, convertir un pécheur sur mille que de laisser aller les choses, sans agir. Se taire, c’est consentir.
D’où vient l’homme, où est-il, où va-t-il?—Il vient d’Adam, qui nous a tous perdus pour une pomme: chose étonnante, du reste, de la part d’un homme si fort et si subtil.
L’homme vient du paradis. Il est dans une vallée de larmes. Où va-t-il? cela dépend; libre à lui d’opter entre le ciel et l’enfer.
Ou bien encore il vient...; ne disons pas d’où: jetons un voile. Il est un «sac plains de fiens», qui se vide et se remplit tout le temps. Et il sera «viande de vers». Tout cela n’est pas brillant.
Heureusement il est permis de recouvrer la condition dont Adam et Ève nous ont fait déchoir, en se mettant au service de Dieu. Service aimable, malgré les tribulations qu’il comporte, comme l’histoire des martyrs Laurent, Vincent, Étienne, André, etc., le fait bien voir. Ceux-là, soit dit en passant, n’ont pas prêché seulement par parole. «Dis sans fait» n’était pas leur cas. Or, dit sans fait, c’est moulin à une meule, soulier sans semelle, faulx sans tranchant; c’est la chanson de «burelure».
Cependant l’indignité du prédicateur ne devrait pas détourner de suivre ses conseils: «Creons au dit, et au fait non».
Il faut choisir entre le service de Dieu et celui du monde. Le monde ressemble au saule, cet arbre stérile, «ki verdoie en fuelle sans fruit»; au saule, emblème de deuil, dont on fait des chapeaux aux veuves:
Autre «sanlanche» (similitude). Ta fille est demandée en mariage par un homme qui a une grosse fortune mobilière et par un autre qui possède «grand hiretage». Lequel choisiras-tu?
Or le monde «fors mueble n’a rien»; l’«hiretage» de Dieu est solide.
La Parabole évangélique du mauvais riche fournit un exemple des suites qu’entraîne le service du monde, lequel ressemble beaucoup au service du ventre. Exemple épouvantable pour les riches, réconfortant pour les pauvres:
Il ne convient pas d’«aproprier a soi» les biens que Dieu a créés pour tout le peuple communément. Mauvais riche!
Cela remet en mémoire à l’auteur une anecdote. Il y avait une fois un homme dur, qui n’avait pitié de personne. Il rêva un jour qu’il était près d’un verger plein de beaux fruits mûrs, dont la porte était verrouillée; il avait faim. Il appela tant que quelqu’un vint. Il demanda à entrer, pour manger des fruits. Impossible, dit le jardinier:
Ces entes appartiennent à des gens prévoyants qui les ont plantées, chacun la sienne, pour le temps de disette probable, où ils seront seuls à avoir des fruits.—Là-dessus, le rêveur s’éveilla, et, appliquant sa «cogitation» à ce rêve, il comprit les inconvénients de l’avarice. Il se convertit pleinement:
L’aumône, toutefois, n’est valable que faite avec des mains nettes et de l’argent bien acquis. On n’a pas le droit de dépouiller l’un pour vêtir l’autre. Et ceux-là seuls ont les mains nettes qui ne sont pas «hommes de sang», suivant la définition de l’Écriture, c’est-à-dire en état de péché mortel.
Ici, l’auteur ne sachant plus bien où il en est après tant de développements à tiroirs, expose, d’après le prophète Malachie (I, 6), comment Dieu veut être honoré.—Il aborde ensuite l’énumération des péchés les plus honteux.
L’orgueil, d’abord. Orgueil de science ou de force, ou de beauté, ou de naissance, ou de dignité, ou de fortune. Il n’y a pas là de quoi, au sentiment du Reclus, tant «mouvoir le grenon» (remuer les moustaches).
Tous ces couplets contre l’orgueil sont traversés d’une forte inspiration démocratique, évidemment sincère.
Et vous, qui vous enorgueillissez de votre beauté... La beauté est un don de Dieu. Vous y aidez, pourtant, parfois. Il en est qui en achètent les ingrédients chez le «merchier» (le general storekeeper) et qui se peignent la mâchoire comme l’on peint une planche ou une statue de marbre:
Il en est qui vont dans l’enfer à cause de l’orgueil que leur chevelure leur inspire. Mieux vaudrait pour eux que la teigne leur rongeât le cuir et l’os jusqu’à la cervelle. L’usage s’est répandu, de nos jours, même chez les clercs, d’une certaine coupe de cheveux «en queue de malard» (canard sauvage). Clercs, vous abandonnez Dieu lorsque vous étalez ce «viaurre» (cette toison) que l’on vous rogna jadis en chantant Dominus pars [hereditatis mee].
Et les étoffes de couleur! La toilette; les «gironées» ou traînes des robes, qui balaient l’ordure. C’est grand dommage que ces dames, qui donnent tant de soins à leur queue, n’en aient pas une naturelle. Saint Martin, qui coupa son manteau, n’en usait pas de la sorte[440].
Après l’Orgueil, l’Envie, sa fille. De l’union incestueuse d’Orgueil avec Envie est née la Médisance, que sa mère mena de bonne heure à la cour, où elle a singulièrement prospéré. C’est elle qui, quand quelqu’un jouit d’une réputation intacte, dit tout bas:
Médisance s’est acclimatée même dans les cloîtres, sous l’habit de saint Benoit et sous celui de Prémontré.—Convoitise accompagne toujours l’horrible fille et ses horribles parents.
Passons maintenant (sans transition, str. CXXIX) aux cinq sens de l’homme, qui devraient être ses serviteurs et dont il fait, trop souvent, ses maîtres.
Par ses cinq sens l’homme «gouste, touche, flaire, ot et voit» (CXXXI, 2).
L’œil éveille les tentations, comme le prouve l’histoire de ce cordonnier romain qui, convoitant une jolie dame qu’il avait vue passer, se creva l’œil de son alène[442].
L’oreille accueille trop volontiers les mauvaises nouvelles, ce qui incite à les répandre.
Le nez, surnommé ici Espiehaste (Guette-rôti), jouit légitimement de l’odeur des lys, des roses et des épices, «por santé et por medechine»; mais c’est un abus de parfumer les robes à l’ambre. Ne pas se laisser mener par son nez, comme Merlin qui se fit prendre, attiré par l’odeur de la cuisine[443].
Le goût, surnommé Gastebien, fait beaucoup du mal aux gens, en particulier aux moines, qui mordent aux meilleurs morceaux et qui «boivent bien et souvent».
Il est essentiel de savoir se servir du goût. Combien faut-il manger? «Moins ke plus ou k’assés», car Cars bien norrie se revele.—Que faut-il manger? Ce qui se présente; «Nature soit ta consilliere».—Quand faut-il manger? «A la droite houre».—Pourquoi? Pour te permettre de servir Dieu; il est, par conséquent, contre la foi de jeûner à l’excès[446].—Il faut, enfin, manger du fruit de son travail, comme saint Paul l’a prescrit quand il a dit: «Ne goust qui ne laboure». Ne pas croire, d’ailleurs, que les clercs et les chevaliers ne travaillent pas. Ils travaillent comme les autres s’ils s’acquittent en vérité des devoirs de leur vocation:
Les marchands aussi travaillent; ils souffrent le chaud et le froid; manger leur est donc permis. Mais non pas aux jongleurs[447].