Que Pantin serait content
S'il avait l'art de vous plaire,
Que Pantin serait content
S'il vous plaisait en dansant!
Partout dansent et pantinent les Scaramouches, les Arlequins, les mitrons, les bergers, les bergères, un peuple de comédie et d'opéra en miniature, pantins de toutes sortes et à tout prix, depuis le pantin de vingt-quatre sols jusqu'au pantin de quinze cents livres que Mme la duchesse de Chartres fait dessiner et peindre à Boucher lui-même [215].—Dans la vogue des pantins passe, en 1749, la vogue des cheminées à la Popelinière, petites cheminées avec une plaque qui s'ouvre: un amusement fait d'un scandale.—A quelques années de là, en 1754, une brochure prend cette singulière date de publication: L'an 42 des bilboquets, 8 des pantins, 1 des navets [216]. Nous apprenons là que la mode des bilboquets, signalée par Mlle Aïssé avant la mode des découpures, est déjà vieille d'un demi-siècle et que les pantins ont fait place à une nouveauté. Collé va nous donner le secret de cet amusement singulier, dont l'idée fut peut-être donnée à la femme par l'usage de porter ses bouquets au bal dans une espèce de petite bouteille de fer blanc couverte de ruban vert, et de les garder frais en les tenant dans l'eau [217]. Cela consistait à creuser un navet et à faire entrer dans le creux un ognon de jacinthe, et le tout mis dans l'eau, le plaisir était de voir croître les deux plantes ensemble et l'une dans l'autre, la jacinthe poussant ses fleurs et le navet ses feuilles [218]. C'est le temps où pas une femme n'est meublée sans cabinets de la Chine, sans magots achetés à l'homme de la rue du Roule [219]; et ne semble-t-il pas qu'il y ait un goût de chinoiserie dans ses plaisirs, dans ses modes, dans le caprice de ses distractions?
Au milieu de ces fantaisies et de ces enfantillages d'un instant, la femme retrouve un travail que toutes les femmes adoptent, que le bon ton consacre, et qui fait tomber en désuétude tous les autres ouvrages et même la tapisserie au petit point. On voit reparaître et se répandre la mode des nœuds [220], mode charmante. En occupant les doigts de la femme d'un travail léger et négligent, en lui faisant tantôt allonger, tantôt crochir le petit doigt, elle laisse son corps sur une chaise longue; elle lui permet de s'abandonner coquettement aux grâces de la nonchalance éveillée, de la paresse qui semble faire quelque chose. Plus de femmes qui ne marchent armées de ces jolies navettes, de ces navettes dont Martin le peintre vernisseur fera des bijoux d'art, «petits magasins des grâces», comme on les appelle, que bientôt l'on ne voudra plus qu'en nacre, en acier ou en or. Et où ne fait-on point de nœuds? On en fait chez soi par tenue, dans sa chambre par air, dans son boudoir par désir de plaire, par embarras ou par décence. On en fait dans le monde, on en fait au spectacle; et l'on voit dans les salles de théâtre, pendant que l'on joue, les dames tirer l'une après l'autre une navette d'or d'un sac brodé et se mettre à faire des nœuds d'un air fort appliqué, et en ne regardant guère que le public [221].
Puis, vers 1770, les nœuds et le filet, qui semble venir après les nœuds, ne sont plus le goût du jour: on parfile. On parfile des galons, des épaulettes, toute passementerie où il y a de l'or. On parfile pour parfiler, et aussi pour faire sur son parfilage des bénéfices de cent louis par an [222]. Le gain se mêlant ici à la mode, ce fut une furie qui fit taire un moment dans les sociétés jusqu'à l'amour du jeu. L'excès devint tel qu'un homme entrant dans un salon où l'on parfilait, assailli par les parfileuses, sortait de leurs mains, de leurs ciseaux, l'habit entièrement dégalonné. C'est le moment où, pour rappeler la femme à la discrétion, à l'honnêteté, le duc d'Orléans imagine la charmante perfidie de faire mettre à son habit des brandebourgs d'or faux qu'il laisse sans rien dire découdre par les dames dans le salon de Villers-Cotterets, et parfiler avec de l'or vrai [223]. Corrigée de ces violences, la femme trouva bientôt dans le commerce mille objets de parfilage. Les fabriques filèrent pour elle l'or en toutes sortes de jouets. Au jour de l'an de l'année de 1772, l'on vit une boutique pleine de pièces d'or à parfiler pour étrennes: bobines à tout prix, meubles, fauteuils, cabriolets, écrans, cabarets, tasses à café, pigeons, poules, canards, moulins, danseurs de corde. Pendant une dizaine d'années, l'usage, la vogue dura des cadeaux en parfilage d'homme à femme et surtout de femme à femme: c'était la surprise et le souvenir de l'amitié. Mme du Deffand envoyait à la duchesse de la Vallière un panier rempli d'œufs de parfilage [224], à Mme la maréchale de Luxembourg une chaise de parfilage, enveloppée dans ces vers que Grimm lui dispute pour les donner à qui? à M. Necker!
Vive le parfilage!
Plus de plaisir sans lui.
Cet important ouvrage
Chasse partout l'ennui.
Tandis que l'on déchire
Et galons et rubans,
L'on peut encor médire
Et déchirer les gens [225].
Dans le monde, à la maison, c'est la grande occupation de toutes les heures où l'on a les mains libres; c'est la ressource de toutes contre l'oisiveté, et l'on n'entend entre femmes que ce dialogue: «Mon cœur, avez-vous du gros or?—Assurément, de l'or de bobine?—Je n'en parfile jamais d'autre.—En voulez-vous un fagot? Allons, je vais vous en donner un fagot, c'est tout ce que j'aime de faire un fagot [226].»
En ce temps de la fin du siècle, quand la journée est finie, la femme a pour employer sa soirée toutes les maisons, toutes les réunions, toutes les fêtes dont tout à l'heure nous donnions la liste et la physionomie. Elle a encore tous les spectacles de Paris, où elle va, non point en grande loge, mais, selon l'usage suivi, en petite loge [227], dans une loge masquée par des stores; petit salon commode, entouré tout à la fois de monde et de mystère, où Lauzun et Mme de Stainville se donnaient leurs rendez-vous. On y arrive en déshabillé, on y apporte son épagneul, son coussin et sa chaufferette. On y échappe aux importuns qui assiégent une femme avant l'heure du souper [228]. On y reçoit le monde qu'on veut, et on y tient tout haut une conversation dont on n'interrompt le babil et les éclats que pour regarder par le morceau de verre de son éventail les entrants et les sortants sans qu'ils vous voient. Innovation charmante qui est une fortune pour les comédiens français, et leur fait remanier leur salle: une partie du parterre est supprimée pour augmenter le nombre de ces petites loges, dont chacune rapporte par an 4,800 livres à la Comédie [229].
Mais la femme a pour se distraire mieux encore que tous les spectacles: elle a le théâtre où elle joue, le théâtre de société.
C'est une fureur, une folie que le théâtre de société dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. Le goût de jouer la comédie gagne toutes les classes. Il va des petits appartements de Versailles aux sociétés dramatiques de la rue des Marais et de la rue Popincourt [230]. La mimomanie règne dans le grand monde, et des mères comme Mme de Sabran donnent à leurs enfants pour professeurs Larive et Mlle Sainval. La mimomanie éclate dans tous les coins de Paris [231]. Elle se répand dans les campagnes aux environs de Paris. Un petit théâtre se dresse dans les hôtels, un grand théâtre se monte dans les châteaux. Toute la société rêve théâtre d'un bout de la France à l'autre, et il n'est pas de procureur qui dans sa bastide ne veuille avoir des tréteaux et une troupe. Les spectacles de société ont leurs deux grands auteurs: M. de Moissy, peintre moraliste en détrempe, et Carmontelle, peintre de ridicules à gouache [232]. Les grandes dames ne peuvent plus vivre sans théâtre, sans une scène à elles; et lorsque Mme de Guéménée est exilée après la «souveraine banqueroute» des Guéménée, que fait-elle tout d'abord en arrivant au lieu de son exil? Elle appelle des tapissiers, et leur fait arranger un théâtre [233].
Comptez toutes ces scènes où se presse la plus grande compagnie de France, dont les entrées sont si recherchées, et qui font rage au carême et surtout pendant la clôture des spectacles [234]:—théâtre de Monsieur, où se donnent les drames historiques de Desfontaines, les comédies-parades de Piis et Barré [235]; théâtre au Temple, chez le prince de Conti, où Jean-Jacques Rousseau fait jouer son grand opéra les Neuf Muses, déclaré injouable par toute la société du Temple [236]; théâtre à l'Ile-Adam, où le Comte de Comminges, le drame d'Arnaud, fait pleurer toutes les femmes [237]; théâtre de Mme de Montesson, où Mme de Montesson figure dans ses pièces en véritable comédienne, et rappelle, dans les autres, le jeu de Mlle Doligny, de Mlle Arnould et de Mme Laruette [238]; théâtre chez la duchesse de Villeroy, où les comédiens français représentent, avant de le jouer sur leur scène, l'Honnête Criminel; théâtre chez le duc de Grammont à Clichy, où Durosoy fait un rôle dans sa tragédie du Siége de Calais, et où paraissent les demoiselles Fauconnier; théâtre chez le baron d'Esclapon au faubourg Saint-Germain, où a lieu la représentation au bénéfice de Molé dont les six cents billets sont placés avec tant d'empressement par les femmes de la cour [239]; théâtre à Chilly chez la duchesse de Mazarin, qui offre à Mesdames la représentation de la Partie de chasse de Henri IV [240]; théâtre chez M. de Vaudreuil à Gennevilliers, où le Mariage de Figaro est représenté pour la première fois [241]; théâtre de M. le duc d'Ayen à Saint-Germain, où sa fille, la comtesse de Tessé, et le comte d'Ayen déploient tant de talents dans un drame de Lessing traduit par M. Trudaine [242]; théâtre de Mme d'Amblimont; théâtre de la Folie-Titon; théâtre à la Chaussée-d'Antin de Mme de Genlis, où ses deux filles jouent la Petite Curieuse, piquante satire contre les mœurs de la cour [243]; théâtres d'Auteuil et de Paris des demoiselles Verrière, qui ont des loges grillées pour les femmes du monde qui ne veulent pas être vues [244]; théâtre de M. de Magnanville à la Chevrette, le théâtre de société modèle, supérieur même au théâtre de Mme de Montesson par le goût, la magnificence, le local, les décorations, les auteurs, les acteurs, les actrices même; le théâtre qui attire deux cents carrosses à trois lieues de Paris, le théâtre où l'on joue Roméo et Juliette du chevalier de Chastellux «tiré du théâtre anglais et accommodé au nôtre», le théâtre où la marquise de Gléon montre un jeu si décent, si aisé, si noble, où Mlle Savalette fait les soubrettes de manière à donner de l'ombrage à Mlle Dangeville [245]!
Car c'était là la grande séduction du théâtre de société pour la femme: il lui permettait d'être une actrice, il la faisait monter sur les planches [246]. Il lui donnait l'amusement des répétitions, l'enivrement de l'applaudissement. Il lui mettait aux joues le rouge du théâtre qu'elle était si fière de porter, et qu'elle gardait au souper qui suivait la représentation, après avoir fait semblant de se débarbouiller. Il mettait dans sa vie l'illusion de la comédie, le mensonge de la scène, les plaisirs des coulisses, l'ivresse que fait monter au cœur et dans la tête l'ivresse d'un public. Que lui faisait un travail de six semaines, une toilette de six heures, un jeûne de vingt-quatre? N'était-elle pas payée de tout ennui, de toute privation, de toute fatigue, lorsqu'elle entendait à sa sortie de scène: «Ah! mon cœur, comme un ange!... Comment peut-on jouer comme cela? C'est étonnant! Ne me faites donc pas pleurer comme ça... Savez-vous que je n'en puis plus?» Et quelle plus jolie invention pour satisfaire tous les goûts de la femme, toutes ses vanités, mettre en lumière toutes ses grâces, en activité toutes ses coquetteries? Pour quelques-unes, le théâtre était une vocation: il y avait en effet des génies de nature, de grandes comédiennes et d'admirables chanteuses dans ces actrices de société. «Plus de dix de nos femmes du grand monde, dit le prince de Ligne, jouent et chantent mieux que ce que j'ai vu de mieux sur tous les théâtres.» Pour beaucoup, le théâtre était un passe-temps; pour un certain nombre, il était une occasion; pour toutes, il était une fièvre, une fièvre et un enchantement qui n'était rompu qu'à ces mots: «Ces dames sont servies.» On courait souper; car on avait à peine déjeuné pour être plus sûre de son organe. En passant, une glace faisait voir à une ou deux femmes que leurs épingles étaient tombées; on pensait aux fautes qu'on se ressouvenait d'avoir commises, on se disait: J'aurais dû dire ceci autrement. Puis on se rappelait que deux personnes, passant pour être bien ensemble, s'étaient parlé sur le troisième banc. On n'était plus comédienne, on redevenait femme, et la comédie finissait par une jalousie de talent, d'amant ou de figure [247].
Quand c'était l'hiver et le carnaval, la nuit de la femme s'achevait d'ordinaire à quelque bal masqué et de préférence au bal de l'Opéra [248].
Les préparatifs du bal au commencement du règne de Louis XV, le peintre Detroy nous les a gardés; et nous voici grâce à lui dans ce riche appartement où les bras allumés, se tordant aux murs, jettent leurs éclairs aux cadres superbement chantournés des glaces. La flamme pétille dans la cheminée, derrière les feux de bronze doré qui sont des sirènes coiffées à la Maintenon. Les grosses bougies de cire jaune brûlent aux deux coins de la toilette. Et debout ou assis, les dominos, largement étoffés dans leur robe sombre, causent, sourient, se rajustent, rattachent le gros nœud qui relève leurs manches. Les mains jouent avec les lourds masques de carton d'où pendent deux rubans; un coup léger d'éventail chatouille là-bas deux yeux qui commencent à se fermer. Ici, le coude poussé par les plus éveillés de la bande, une soubrette donne le dernier léché à la coiffure plate d'une jeune femme déjà animée de la joie et de l'esprit du bal, les épaules couvertes, la gorge à demi voilée d'un manteau de lit flottant laissant voir les ramages opulents de sa robe de brocart [249].—L'heure venue, l'on part; l'on est arrivé, et sitôt la rencontre faite de «quelqu'un qui en vaut la peine», que d'espiègleries dont le feu s'ouvre par la vieille phrase, toujours jeune: Je te connais, beau masque! Ce sont des libertés prises et des pardons demandés, des hardiesses suivies d'excuses, et des excuses accompagnées d'audaces, des éloges de la beauté appuyées par le geste. Pendant que les deux orchestres font leur bruit, les éventails donnent sur les doigts, et pas une minute ne se passe sans qu'on entende un froissement de soie, et ce mot d'une bouche de femme: Finissez vos folies [250]! C'est un flux, un reflux jusque dans les corridors. Que de rendez-vous donnés sur les degrés de l'amphithéâtre! Que de reconnaissances et de méprises! Tout se mêle, les rangs, les ordres, les plus grandes dames et les bourgeoises qui se gonflent sous leur carton pour jouer la dame de qualité [251]. Qu'est ce bruit? un masque déchiré sur le visage d'une duchesse par un prince du sang. Qu'est cette main qu'un masque baise au même bal? La main de la reine de France donnée à une poissarde qui reproche gaiement à Marie-Antoinette de n'être pas auprès de son mari [252].
Mais le plaisir, le vrai plaisir du bal est la causerie. L'esprit du dix-huitième siècle est à l'aise sous le masque: le masque lui donne la verve, il émancipe ses malices, il fait pétiller ses ironies. Sous la voûte de l'Opéra, les mots volent, les ripostes sifflent. L'épigramme de Piron se mêle à la chanson de Nivernois; et tous les esprits de la France, ivres et charmants comme à la fin d'un souper, y rappellent à tout instant que, là où ils parlent, le Régent causa de Rabelais avec Voltaire.
Au fond de ces saturnales de la conversation, la femme trouve et goûte la distraction des rencontres, l'amusement de la coquetterie, le jeu vif et léger de l'amour. Elle arrête ses amis par le bras, leur donne en passant un soupçon de jalousie. Elle reçoit, sans être forcée de rougir, les compliments des inconnus. Elle jouit, à l'abri du déguisement, des aveux et des déclarations. Elle peut laisser échapper les mots qu'elle ne veut pas dire à visage découvert, encourager la timidité, renouer après avoir rompu, ébaucher un roman d'un instant, laisser tomber, comme par mégarde, son sourire sur un mot, son cœur sur un passant. Et même si elle ne veut que jouer, badiner, n'a-t-elle pas aux mains cette tabatière que les dames laissent si volontiers échapper au bal de l'Opéra, pour avoir le lendemain, comme Mme d'Épinay, la visite de l'aimable homme qui la rapporte [253]?
Le goût et le ton du monde, gardé au milieu de la licence de l'esprit, une galanterie libre, mais relevée d'élégance, conservent pendant tout le siècle une délicatesse aux plus vifs plaisirs du carnaval. Une grosse joie, une turbulence folle, ne se montrent qu'un moment dans ce siècle à l'Opéra, alors que paraissent les arlequins, les pierrots, les polichinelles, les mendiants, les podagres, les chinois, les chauves-souris, les hirondelles de nuit de carême; mais tous ces masques de tapage sont bien vite renvoyés aux bals des maîtres de danse de la ville, et même plus bas, aux bals de la Courtille et du Grand-Salon. La mode des costumes espagnols emplissant la salle de duègnes et de señoras ne dure guère plus; et après quelques hivers, les hommes et les femmes reviennent au costume de la causerie, au manteau de l'intrigue: le domino reparaît, annonçant le retour des anciens plaisirs, qui rendent aux échos de l'Opéra le bruit, le rire et la gaieté d'un salon. Puis, à la fin du siècle, quand le domino est dans son plein règne, on trouve à sa couleur brune ou noire une monotonie trop sévère. Alors, ce ne sont plus sous le feu des lustres et des bougies que couleurs éclatantes et tendres, du blanc, du rose, du lilas, du gris de lin, du coquelicot, du soufre, tons frais et gais qu'égayent encore la gaze et les fleurs artificielles. Et la Folie ne sait pas pour ses nuits de fête de plus beau voile à jeter sur une femme qu'un domino jaune pâle noué par des rubans roses, les devants et le capuchon fleuris d'une guirlande de roses qui repasse deux fois sur un falbala de gaze blanche, le masque noir et luisant avec une barbe de taffetas rose [254].
La femme du dix-huitième siècle est sortie du bal. Mais sa nuit n'est pas encore finie. Après un médianoche, un souper, le jour est venu ou va venir: il lui prend fantaisie d'aller tempérer les vapeurs du champagne avec un ratafia qu'il est de bon goût de prendre au pont de Neuilly, et qu'il faut boire en mangeant des macarons, si l'on se pique d'usage [255].
Arrive enfin le coucher. Je l'ai là sous les yeux, ce coucher de la femme du temps, dans un fin et coquet dessin de Freudeberg. Auprès d'une cheminée dont le feu clair est masqué par un écran de Beauvais, à côté du marchepied de lit à deux marches cloutées d'or, devant le lit à la couronne empanachée, aux draps bombés par la bassinoire que promène une fille de chambre, la femme, debout sur le tapis peluché, où elle vient de laisser tomber une lettre, se laisse déshabiller par une femme de chambre. Elle est déjà coiffée du battant l'œil qui enferme ses cheveux pour la nuit; sa chemise glisse sur son sein découvert, son jupon falbalassé va tomber au bas des hauts talons de ses mules. Les lumières des bras vont s'éteindre; la femme demande ses bougies de nuit,—et derrière elle, dans un cadre éclairé d'une dernière lueur, un Amour rit comme le dieu de ses rêves et l'ange de sa nuit.
Cette dissipation de la vie, cette dissipation du monde, cet étourdissement des sens, de la tête et de l'âme, ne tardaient pas à amener chez la femme un certain étourdissement du cœur. Dans ce cercle de plaisirs où l'épouse s'éloignait chaque jour un peu plus de son mari et s'en détachait davantage, soit qu'elle eût contre lui le ressentiment de nouveaux torts, soit qu'elle se refroidît naturellement et d'elle-même, elle commençait bientôt à souffrir comme d'une vague inquiétude. Elle trouvait le vide au fond de son existence agitée; et dans cet état flottant où elle était entre la retenue, les scrupules, une disposition tendre, l'énervement, et les premières tentations des idées, son cœur inoccupé croyait se défendre et se remplir, en allant à quelque femme, à une amie, au choix de laquelle on mettait alors presque autant de vanité qu'au choix d'un amant. Encouragée par l'exemple et le bon ton du temps, elle se jetait à l'amitié brillante d'une femme à la mode, et y apportait l'engouement, la frénésie, l'excès d'emportement de son sexe. C'était là pour elle un premier pas vers l'amour et comme son essai enfantin et son jeu innocent. Car dans ces liaisons il y avait plus que des soins, exclusivement réservés à la famille, plus qu'un intérêt, banale politesse de cœur qu'une femme laissait tomber sur une douzaine de personnes; il y avait un sentiment, une illusion vive, une sorte de passion. On se jurait une amitié qui devait durer toute la vie; et que de mines, que d'embrassades, que de tendresses, que de transports mignards, que de chuchotages! On ne pouvait se quitter, vivre l'une sans l'autre; et tous les matins, c'étaient des lettres. Mon cœur, mon amour, ma reine, on ne s'appelait qu'ainsi d'une voix claire et traînante, en penchant doucement la tête. On portait les mêmes couleurs, on se soignait, on se gardait dans ses migraines, on se disait mille secrets à l'oreille; on n'allait qu'aux soupers où l'on était priées ensemble, et il fallait inviter l'une pour avoir l'autre. On se promenait dans les salons, les bras enlacés autour de la taille, ou bien on se tenait sur un sopha dans des attitudes qui montraient un groupe de l'Amitié. On ne parlait que des charmes de l'amitié; on était fière d'afficher son intimité sentimentale, et le portrait de la délicieuse amie ne manquait pas de se balancer au bracelet [256].
Vers la fin du siècle, quand la sécheresse des âmes cherche à se retremper ou plutôt à se tromper par la sensiblerie, quand la mode exige de la tendresse, les amitiés de femmes exagèrent encore leur spectacle et leur affectation. C'est une fureur d'autels à l'amitié, d'hymnes à l'amitié. Les femmes ne portent plus que des ajustements de cheveux pour porter leur amitié sur elle; et la manufacture de Sèvres fabrique à l'honneur de cette amitié des groupes d'une sensibilité passionnée. Alors entrent dans la langue toutes sortes de petites finesses alambiquées, d'expressions molles, et de coquettes mièvreries. Une femme dit, parlant d'une autre: «J'ai un sentiment pour elle, elle a un attrait pour moi... Ce qu'elle m'inspire a quelque chose de si vif et de si tendre, que c'est véritablement de la passion. Et puis il y a une telle conformité dans notre manière d'être, une telle sympathie entre nous...» Tel est le ton, le parler, et pour ainsi dire le son de voix de cette amitié toute nouvelle et véritablement propre à ce siècle, dont le plus gros ridicule et l'extravagance de générosité nous sont retracés dans une petite comédie de femme, la comédie où Juliette, femme de chambre de la marquise de Germini, ouvre la scène en lisant les mémoires des fournisseurs. «Pour un bureau, 800 livres!... C'est vraiment bien nécessaire pour écrire à la vicomtesse Dorothée; car, grâce au ciel, voilà la plus grande occupation de Madame: passer sa vie ensemble, et s'écrire régulièrement dix billets par jour! Pour une grande écritoire, 300 livres! Pour un portefeuille à secret... Pour un déjeuner de Sèvres, double chiffre de myrte et de roses, dix écus! Pour deux vases, double chiffre d'immortelles et de pensées, 400 livres! Pour un groupe représentant «la Confidence de deux jeunes personnes», 120 livres... Mémoires pour bagues de cheveux, montres de cheveux, chaînes de cheveux, bracelets de cheveux, cachets de cheveux, collier de cheveux, boîte de cheveux... [257].»
Cette grande amitié des femmes baissa pourtant un moment comme une mode qui va passer. La délicieuse amie fut pendant quelques années détrônée et remplacée par un confident, par l'ami, par un homme auquel la jeune femme confiait «ses vrais secrets».—Il y avait par le monde d'alors des hommes très-nuls, très-insignifiants, généralement hors d'âge, sans nul danger, en qui tout s'alliait, la douceur d'esprit, le caractère effacé, l'amabilité sans exigence, pour écarter de la femme qui s'approchait d'eux toute idée d'être compromise. Modestes, ils s'étaient rendu justice en bornant leur ambition dans la société à la familiarité amicale de la femme, leur rôle à la direction de la coquetterie féminine; et la considération qu'ils tiraient de cette place sans fatigue ni agitation, dans l'ombre, derrière la femme, souvent en tiers dans son cœur, leur suffisait. Discrets, portant dans toute leur personne une apparence de réserve, à l'écart et le dos tourné à la conversation générale, ils prenaient position dans un coin de cheminée où ils restaient à se chauffer: une femme passait-elle à leur portée? elle était prise, ils l'accaparaient toute la soirée, ils ne la quittaient plus, ils prenaient place à ses côtés au souper, ils étaient toujours auprès d'elle, affairés, penchés confidemment, parlant bas, glissant à tout moment un murmure à son oreille, des petits mots, de petites phrases, des riens qu'ils coupaient d'un air de mystère, de repos à intention. Les femmes, les maris, les amants eux-mêmes les laissaient faire, sans en prendre ombrage: ils demandaient si peu pour être heureux! D'ailleurs pour les femmes où trouver plus d'indulgence? Ces confesseurs de leurs secrets avaient si peu de mauvaises pensées ou les cachaient si bien, qu'ils paraissaient toujours croire que les intrigues dont on leur faisait confidence étaient des passions platoniques. Et comment s'étonner, après tant de qualités, du succès des deux grands amis des femmes: le marquis de Lusignan, appelé Grosse-tête, et le vieux marquis d'Estréhan, appelé familièrement par toutes les femmes le Père, suprême confident de tout le monde féminin, si bien en pleine possession de la confiance générale, qu'il regardait comme un mauvais procédé l'oubli qu'une femme faisait de s'ouvrir entièrement à lui [258]?
Il arrivait que ce coquetage de l'amitié avec un homme, ce commerce de sentiment passionné avec une femme, amusant, sans le satisfaire, le cœur de la jeune épouse, l'acheminaient doucement et insensiblement vers l'idée d'un caprice plus sérieux. Le tête à tête de l'amitié, assez froid, assez languissant lorsqu'il n'était plus en spectacle, en représentation dans un salon, se tournait naturellement vers ce qui occupe la pensée de la femme: la causerie se laissant aller à son cours se mettait à rouler sur les ridicules des maris, les inconvénients du mariage. On s'abandonnait à des dissertations sur l'amour, à des réflexions, à des confidences; et, l'amour-propre se mettant du jeu, on se contait les passions qu'on inspirait, tout cela ingénument, au moins de la part de la jeune mariée, sans penser à mal, sans croire au danger. Mais la coquetterie s'excitait, l'imagination s'enhardissait, la pensée s'échauffait. Il se dégageait, des paroles que se renvoyaient les deux femmes, des questions qu'elles soulevaient, des images qu'elles faisaient naître devant elles, un commencement de tentation, une sourde envie d'émulation pour celle qui était pure. Ce n'était rien que cette causerie badine et folâtre; et cependant, à chaque mot, elle touchait à fond une âme pleine de trouble. Et lorsque, selon l'ordinaire, cette amie de la jeune femme n'était ni aussi jeune ni aussi neuve qu'elle, lorsqu'elle savait le monde et qu'elle était de celles qui s'occupaient à former les jeunes femmes, ce n'était point pour elle un bien long ouvrage de monter tout à fait cette jeune tête et de disposer entièrement la petite personne à l'amour de quelque joli homme attendant le moment et l'heure.
Ces dialogues de femme à femme, qui avancent si fort les choses, il semble qu'on les écoute à la porte quand on entend Mme d'Épinay avec Mlle d'Ette, cette Flamande maîtresse du chevalier de Valory, que Diderot a peinte ainsi: «une grande jatte de lait sur laquelle on a jeté des feuilles de rose, et des tetons à servir de coussins au menton.» C'est un jour où la jeune femme, mal à l'aise, accablée de langueur, étouffant comme dans un grand vide, est couchée sur sa chaise longue, les yeux fermés et mouillés de larmes qui y montent, faisant semblant de dormir pour ne pas éclater, le cœur gros, débordant, prêt à se rompre et à se répandre. D'abord elle essaye de rejeter son état, sa tristesse sur les vapeurs, sur un ennui qu'elle ne peut définir. «Oui, l'ennui du cœur, et non de l'esprit,» lui dit Mlle d'Ette, et avec ce mot elle entre en elle, et met le doigt et la lumière sur tout ce que Mme d'Épinay craignait de creuser et de s'avouer. Elle lui affirme et lui prouve qu'elle n'aime plus son mari, qu'elle ne saurait plus l'aimer, qu'il n'y a plus en elle que la révolte d'un amour humilié. Et le remède c'est d'aimer quelque autre objet plus digne d'elle. Mme d'Épinay s'écrie vivement «qu'elle ne pourra aimer un autre homme». Puis, ce premier mouvement passé, elle demande où trouver un homme qui se sacrifie pour elle et se contente d'être son ami sans prétendre être son amant. «Mais je prétends bien qu'il sera votre amant,» interrompt la d'Ette jetant le grand mot et la vérité des choses dans ces illusions de pensionnaire. Cependant, comme Mme d'Épinay demeure effarouchée, balbutiant qu'elle ne veut pas mal se conduire, Mlle d'Ette lui développe la théorie qu'il n'y a qu'un mauvais choix ou l'inconstance d'une femme qui puissent flétrir une réputation. Au bout de cela, la jeune femme n'en est déjà plus aux principes; il n'est plus question de sa part que de la difficulté de cacher une intrigue aux yeux du monde. Mlle d'Ette, pour réponse, lui jette au nez sa propre histoire, l'amant avec lequel elle vit, que personne ne soupçonne, que Mme d'Épinay ignorait. Et comme elle voit, sous le coup qu'elle lui a porté, Mme d'Épinay chancelante, étourdie, confondue, éperdue, disant qu'il lui faudra du temps pour s'accoutumer à ces idées: «Pas tant que vous croyez, répond-elle. Je vous promets qu'avant peu ma morale vous paraîtra toute simple, et vous êtes faite pour la goûter [259].»
Jusqu'à la mort de Louis XIV, la France semble travailler à diviniser l'amour. Elle fait de l'amour une passion théorique, un dogme entouré d'une adoration qui ressemble à un culte. Elle lui attribue une langue sacrée qui a les raffinements de formules de ces idiomes qu'inventent ou s'approprient les dévotions rigides, ferventes et pleines de pratiques. Elle cache la matérialité de l'amour avec l'immatérialité du sentiment, le corps du dieu avec son âme. Jusqu'au dix-huitième siècle, l'amour parle, il s'empresse, il se déclare, comme s'il tenait à peine aux sens et comme s'il était, dans l'homme et dans la femme, une vertu de grandeur et de générosité, de courage et de délicatesse. Il exige toutes les épreuves et toutes les décences de la galanterie, l'application à plaire, les soins, la longue volonté, le patient effort, les respects, les serments, la reconnaissance, la discrétion. Il veut des prières qui implorent et des agenouillements qui remercient, et il entoure ses faiblesses de tant de convenances apparentes, ses plus grands scandales d'un tel air de majesté, que ses fautes, ses hontes même, gardent une politesse et une excuse, presque une pudeur. Un idéal, dans ces siècles, élève à lui l'amour, idéal transmis par la chevalerie au bel esprit de la France, idéal d'héroïsme devenu un idéal de noblesse. Mais au dix-huitième siècle que devient cet idéal? L'idéal de l'amour au temps de Louis XV n'est plus rien que le désir, et l'amour est la volupté.
Volupté! c'est le mot du dix-huitième siècle; c'est son secret, son charme, son âme. Il respire la volupté, il la dégage. La volupté est l'air dont il se nourrit et qui l'anime. Elle est son atmosphère et son souffle. Elle est son élément et son inspiration, sa vie et son génie. Elle circule dans son cœur, dans ses veines, dans sa tête. Elle répand l'enchantement dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses mœurs et dans ses œuvres. Elle sort de la bouche du temps, elle sort de sa main, elle s'échappe de son fond intime et de tous ses dehors. Elle vole sur ce monde, elle le possède, elle est sa fée, sa muse, le caractère de toutes ses modes, le style de tous ses arts; et rien ne demeure de ce temps, rien ne survit de ce siècle de la femme, que la volupté n'ait créé, n'ait touché, n'ait conservé, comme une relique de grâce immortelle, dans le parfum du plaisir.
La femme alors n'est que volupté. La volupté l'habille. Elle lui met aux pieds ces mules qui balancent la marche. Elle lui jette dans les cheveux cette poudre qui fait sortir, comme d'un nuage, la physionomie d'un visage, l'éclair des yeux, la lumière du rire. Elle lui relève le teint, elle lui allume les joues avec du rouge. Elle lui baigne les bras avec des dentelles. Elle montre au haut de la robe comme une promesse de tout le corps de la femme; elle dévoile sa gorge, et l'on voit, non-seulement le soir dans un salon, mais encore tout le jour dans la rue, à toute heure, passer la femme décolletée, provocante, et promenant cette séduction de la chair nue et de la peau blanche qui dans une ville caressent les yeux comme un rayon et comme une fleur.
L'habit et le détail de l'habit de la femme, la volupté l'invente et le commande, elle en donne le dessin et le patron, elle l'accommode à l'amour, en faisant de ses voiles mêmes une tentation. Parures et coquetteries, elle les baptise de noms qui semblent attaquer le caprice de l'homme et aller au-devant de ses sens.
Ainsi parée par la volupté, la femme trouve la volupté partout autour d'elle. La volupté lui renvoie de tous les côtés son image, elle multiplie sous ses yeux les formes galantes comme dans un cabinet de glaces. La volupté chante, elle sourit, elle invite par les choses muettes et habituelles de l'intérieur de la femme, par les ornements de l'appartement, par le demi-jour de l'alcôve, par la douceur du boudoir, par le moelleux des soieries, par les réveilleuses de satin noir dont le ciel est un grand miroir. Elle étale sur les panneaux des aventures toujours heureuses, qui semblent bannir d'une chambre de femme les rigueurs même en peinture. Et, tenant la femme dans une odeur d'ambre, elle la fait vivre, rêver, s'éveiller au milieu d'une clarté tendre et voilée, sur des meubles de langueur conviant aux paresses molles, sur les sophas, sur les lits de repos, sur les duchesses où le corps s'abandonne si joliment aux attitudes lasses et comme négligées, où la jupe se relevant un tant soit peu laisse voir un bout de pied, un bas de jambe. L'imagination de la volupté est l'imagination de tous les métiers qui travaillent pour la femme, de tous les luxes qui veulent lui plaire. Et la femme sort-elle de ce logis où tout est tendre, coquet, adouci, caressant, mystérieux? la volupté la suit dans une de ces voitures si bien inventées contre la timidité, dans un de ces vis-à-vis où les visages se regardent, où les respirations se mêlent, où les jambes s'entrelacent [260].
La femme se répand-elle dans les sociétés? Causerie, propos aimables, équivoques, compliments, anecdotes, charades et logogriphes à la mode [261], voilant dans le plus grand monde le cynisme sous la flatterie, l'esprit du temps apporte sans cesse à la femme l'écho de la galanterie et le fait résonner au fond d'elle. L'esprit du temps l'assiége, il éveille ses sens à toute heure; il jette sur sa toilette, il lui met dans les mains les livres qu'il a dictés et qu'il applaudit, les brochurettes de ruelles, les opuscules de légèreté et de passe-temps, les petits romans où l'allégorie joue sur un fond libre et danse sur une gentille ordure, les contes de fée égayés de licence et de polissonnerie, les tableaux de mœurs fripons, les fantaisies érotiques qui semblent, dans un Orient baroque, donner le carnaval des Mille et une Nuits à l'ennui d'un sultan du Parc aux cerfs. Puis, c'est autour de la femme une poésie qui la courtise, qui la lutine; ce sont de petits vers qui sonnent à son oreille comme un baiser de la muse de Dorat sur une joue d'opéra. C'est Philis, toujours Philis qu'on attaque, qui combat, qui se défend mal... des regards, des ardeurs, des douceurs. «J'inspire là-dessus en me jouant,» dit l'Apollon de Marivaux. Poésie de fadeurs qui embaume et qui entête! Rondeaux de Marot retouchés par Boucher, idylles de Deshoulières ranimées par Gentil-Bernard, poëmes où les rimes s'accouplent avec un ruban rose, et où la pensée n'est plus qu'un roucoulement! Il semble que les lettres du dix-huitième siècle, agenouillées devant la femme, lui tendent ces tourterelles dans une corbeille de fleurs dont les bouquetières offraient l'hommage aux reines de France [262].
La femme se met-elle au clavecin? chante-t-elle? Elle chante cette poésie; elle chante: De ses traits le Dieu de Cythère..., ou: Par un baiser sur les lèvres d'Iris..., ou: Non, non, le Dieu qui fait aimer [263]..., chansons partout goûtées, jetées sur toutes les tablettes, dédiées à la Dauphine, et auxquelles le temps trouve si peu de mal qu'il met sur les lèvres de Marie-Antoinette le refrain:
En blanc jupon, en blanc corset... [264].
La volupté, cette volupté universelle, qui se dégage des choses vivantes comme des choses inanimées, qui se mêle à la parole, qui palpite dans la musique, qui est la voix, l'accent, la forme de ce monde, la femme la retrouve dans l'art du temps plus matérielle et pour ainsi dire incarnée. La statue, le tableau sollicitent son regard par un agrément irritant, par la grâce amusante et piquante du joli. Sous le ciseau du sculpteur, sous le pinceau du peintre, dans une nuée d'Amours, tout un Olympe naît du marbre, sort de la toile, qui n'a d'autre divinité que la coquetterie. C'est le siècle où la nudité prend l'air du déshabillé, et où l'art, ôtant la pudeur au beau, rappelle ce petit Amour de Fragonard qui, dans le tableau de la Chemise enlevée, emporte en riant la décence de la femme. Que de petites scènes coquines, grivoises! que d'impuretés mythologiques! que de Nymphes scrupuleuses, que de Balançoires mystérieuses! Que de pages spirituellement immodestes, échappées au grand Baudouin et au petit Queverdo, à Freudeberg, à Lavreince, aux mille maîtres qui savent si bien décolleter une idée de Collé dans une miniature du Corrége! Et la gravure est là, avec son burin leste, vif et fripon, pour répandre ces idées en gravures, en estampes vendues publiquement, entrant dans les plus honnêtes intérieurs et mettant jusqu'aux murs de la chambre des jeunes filles [265], au-dessus de leur lit et de leur sommeil, ces images impures, ces coquettes impudicités, ces couples enlacés dans des liens de fleurs, ces scènes de tendresse, de tromperie, de surprise, au bas desquelles souvent le graveur appelle dans un titre naïf le Plaisir par son nom [266]!
Quelle résistance pouvait opposer la femme à cette volupté qu'elle respirait dans toutes choses et qui parlait à tous ses sens? Le siècle, qui l'assaillait de tentations, lui laissait-il au moins pour les repousser, pour les combattre, cette dernière vertu de son sexe, l'honnêteté de son corps: la pudeur?
Il faut le dire: la pudeur de la femme du dix-huitième siècle ignorait bien des modesties acquises depuis elle par la pudeur de son sexe. C'était alors une vertu peu raffinée, assez peu respectée, et qui restait à l'état brut, quand elle ne se perdait pas au milieu des impressions, des sensations, des révélations, à l'épreuve desquelles le siècle la soumettait. Il y avait dans les mœurs une naïveté, une liberté, une certaine grossièreté ingénue qui en faisait, dans toutes les classes, assez bon marché. Comme la pudeur n'entrait point dans les agréments sociaux, on ne l'apprenait guère à la femme, et c'est à peine si on lui en laissait l'instinct. Une fille déjà grande fille était toujours regardée comme une enfant, et on la laissait badiner avec des hommes; on tolérait même souvent qu'elle fût lacée par eux, sans attacher à cela plus d'importance qu'à un jeu [267]. La jeune fille devenue femme, un homme que vous montrera une gravure de Cochin lui prenait, sur sa chemise, la mesure d'un corps [268]. Mariée, elle recevait au lit, à la toilette où elle s'habillait et où l'indécence était une grâce, où la liberté quelquefois dégénérait en cynisme [269]. Dans l'écho des propos d'antichambre, dans la parole des vieux parents égrillards, une langue, encore chaude du franc parler de Molière, une langue expressive, colorée, sans pruderie, apportait à son oreille les mots vifs de ce temps sans gêne. Ses lectures n'étaient guère plus sévères: de main en main passaient les recueils polissons, les Maranzakiniana, dictés par quelque grande dame à la plume de Grécourt [270]; la Pucelle traînait sur les tables, et les femmes qui se respectaient le plus ne se cachaient pas de l'avoir lue et ne rougissaient pas de la citer [271]. La femme gardait-elle, malgré tout, une virginité d'âme? Le mari du temps, tel que nous le dessinent les Mémoires, était peu fait pour la lui laisser. Il agissait, là-dessus, fort cavalièrement avec sa femme, qu'il formait aux docilités d'une maîtresse; et, s'il avait bien soupé, il donnait volontiers à ses amis le spectacle du sommeil et du réveil de sa femme [272]. La femme se tournait-elle vers l'amitié? Elle y trouvait les confidences galantes, les paroles d'expérience qui ôtent le voile à l'illusion, dans la compagnie de quelque femme affichée comme Mme d'Arty. Elle allait à une représentation de proverbe gaillard sur un théâtre de société, à quelque pièce de haute gaieté pareille à la Vérité dans le vin, ou bien à un de ces prologues salés des spectacles de la Guimard auxquels les femmes honnêtes assistaient en loges grillées [273]. Elle essuyait «les jolies horreurs» des soupers à la mode [274], elle affrontait les chansons badines à la Boufflers courant le monde à la fin du siècle [275]. Puis, pour achever de lui enlever le préjugé de ces misérables délicatesses, la philosophie venait: entraînée à quelque souper de comédienne fameuse, à la table d'une Quinault, dans la débauche de paroles de Duclos et de Saint-Lambert, au milieu des paradoxes grisés par le champagne, dans la belle ivresse de l'esprit et de l'éloquence, la femme entendait dire de la pudeur: «Belle vertu! qu'on attache sur soi avec des épingles [276]!...»
C'est ainsi que peu à peu, d'âge en âge, la facilité des approches, les spectacles donnés aux sens, l'irrespect de l'homme, les corruptions de la société et du mariage, les enseignements, les systèmes de pure nature, attaquaient et déchiraient chez la femme jusqu'aux derniers restes de cette innocence qui est, dans la jeune fille, la candeur de la chasteté, dans l'épouse, la pureté de l'honneur. Aussi le jour où l'amour se présentait à sa pensée, la femme ne trouvait pas pour repousser cette pensée de force personnelle; elle appelait vainement contre la tentation de ce mot et de ces images la défense, la révolte de sa pudeur physique. Et bientôt, dans cet intérieur que désertait le mari, quel effort ne lui fallait-il pas pour garder ce qu'elle croyait avoir encore de pudeur morale, devant tant d'exemples publics d'impudeur sociale, devant tant de ménages auxquels l'amour ou l'habitude servait de contrat, tant de liaisons reconnues, consacrées par l'opinion publique: Mme Belot et le président de Meinières, Hénault et Mme du Deffand, d'Alembert et Mlle de Lespinasse, Mme de Marchais et M. d'Angivilliers, etc.,—jusqu'à Mme Lecomte et Watelet que personne ne s'étonnait de trouver ensemble chez la rigide Mme Necker [277]!
Facilités, séductions, mœurs, habitudes, modes, tout conspire donc contre la femme. Tout ce qu'elle touche, tout ce qu'elle rencontre et tout ce qu'elle voit, apporte à sa volonté la faiblesse, à son imagination le trouble et l'amollissement. De tous côtés se lève autour d'elle la tentation, non-seulement la tentation grossière et matérielle, touchant à la paix de ses sens, irritant les appétits de sa fantaisie et les curiosités de son caprice, mais encore la tentation redoutable même aux plus vertueuses et aux plus délicates, la tentation qui frappe aux endroits nobles, aux parties sensibles de l'âme, qui touche, qui attendrit doucement le cœur avec les larmes qui montent aux yeux.
Il est un charme de l'amour, tout plein de fraîcheur et de poésie, à l'épreuve duquel le dix-huitième siècle soumettra les femmes les plus pures, comme pour leur donner l'assaut dont elles sont dignes. Le péril ne sera plus représenté par un homme, mais par un enfant. La séduction se cachera sous l'innocence de l'âge, elle jouera presque sur les genoux de la femme, qui croira la combattre en la grondant, et qui ne la repoussera qu'une fois blessée: ainsi, dans l'ode antique, ce petit enfant mouillé et plaintif qui frappe avec une voix de prière à la porte du poëte; puis, assis à son feu, les mains réchauffées à ses mains, l'enfant tend son arc, l'arc de l'amour, et touche son hôte au cœur.
Prières d'enfant, larmes d'enfant, blessure d'enfant, n'est-ce pas la jolie histoire de Mme de Choiseul avec le petit musicien Louis, si doux, si sensible, si intéressant et qui joue si bien du clavecin? Elle s'en amuse, elle l'aime à la folie comme un joujou; elle a pour lui la passionnette qu'une femme a pour son chien. Puis le petit homme grandissant, en grâces, en intelligence, en douceur, en sensibilité, un matin vient où il faut lui défendre ces caresses enfantines qui bientôt ne seront plus de son âge. Alors plus de joie, plus d'appétit: il ne dîne pas. Le cœur gros, il reste assis au clavecin de Mme de Choiseul, si triste qu'elle laisse tomber sur sa petite tête ce mot de caresse: «Mon bel enfant.» A ce mot l'enfant éclate; il fond en larmes, en sanglots, en reproches. Il dit à Mme de Choiseul qu'elle ne l'aime plus, qu'elle lui défend de l'aimer. Il pleure, il se tait, il pleure encore et s'écrie: «Et comment vous prouver que je vous aime?» Il veut se jeter et pleurer sur la main de Mme de Choiseul; mais Mme de Choiseul s'est enfuie déjà pour dérober son attendrissement, ses larmes, son cœur, à ce doux affligé qui semble implorer l'amour d'une femme comme on implore l'amour d'une mère et d'une reine, agenouillé, et caressant le bas de sa robe. Et comment se défendre de pitié, d'indulgence, les jours suivants? Il a la fièvre; et, comme il le dit à l'abbé Barthélemy, «son cœur tombe». Il reste en contemplation, en adoration, laissant venir à ses yeux les pleurs qu'il va cacher dans une autre chambre. Il s'approche de Mme de Choiseul, il embrasse ce qui la touche, et, quand elle l'arrête d'un regard, il la supplie d'un mot: «Quoi! pas même cela?» Tant de candeur, tant d'ardeur, tant d'audace ingénue, un enfantillage de passion si naturel et qui est la passion même finiront par mettre sous la plume de Mme de Choiseul le cri du temps, le cri de la femme: «Quoi qu'on aime, c'est toujours bien fait d'aimer.» Et peut-être dira-t-elle plus vrai qu'elle ne croit elle-même lorsqu'elle écrira: «Mes amours avec Louis sont à leur fin; leur terme est celui de son voyage à Paris, et je l'y renvoie à Pâques. Ainsi vous voyez que je vais être bien désœuvrée [278].»
Mais on rencontre dans le dix-huitième siècle, à côté du petit Louis, de plus grands enfants et qui menacent les maris de plus près. Ceux-ci ne sont pas encore hommes, mais ils commencent à l'être. Le dernier rire de l'enfance se mêle en eux au premier soupir de la virilité. Ils ont les grâces du matin de la vie, la flamme de la jeunesse, l'impatience, la légèreté, l'étourderie. Ils ont pour plaire l'âge où l'on obtient une compagnie, l'âge où l'on voudrait avoir une jolie maîtresse et un excellent cheval de bataille. Ils séduisent par un mélange de frivolité et d'héroïsme, par leur peau blanche comme la peau d'une femme, par leur uniforme de soldat que le feu va baptiser. Ils badinent à une toilette, et la pensée de la femme qui les regarde les suit déjà à travers les batteries, les escadrons ennemis, sur la brèche minée où ils monteront avec un courage de grenadier. Et lorsqu'ils partent, quelle femme ne se dit tout bas à elle-même: Il va partir, il va se battre, il va mourir! comme la Bélise de Marmontel écoutant les adieux du charmant petit officier: «Je vous aime bien, ma belle cousine! Souvenez-vous un peu de votre petit cousin: il reviendra fidèle, il vous en donne sa parole. S'il est tué, il ne reviendra pas, mais on vous remettra sa bague et sa montre [279]...»
Amours d'enfants, amours de jeunes gens, un poëte va venir à la fin du siècle pour immortaliser vos dangers et vos enchantements; et faisant tomber les larmes du petit Louis sur l'uniforme de Lindor, Beaumarchais nous laissera cette figure ingénue et mutine, où s'unissent les ensorcellements de l'enfant, de la jeune fille, du lutin et de l'homme: Chérubin! le démon de la puberté du dix-huitième siècle.
A côté de ce danger, que d'autres dangers pour la vertu, pour l'honneur de la femme dans la grande révolution faite par le dix-huitième siècle dans le cœur de la France: la passion remplacée par le désir!
Le dix-huitième siècle, en disant: Je vous aime, ne veut point faire entendre autre chose que: Je vous désire. Avoir pour les hommes, enlever pour les femmes, c'est tout le jeu, ce sont toutes les ambitions de ce nouvel amour, amour de caprice, mobile, changeant, fantasque, inassouvi, que la comédie de mœurs personnifie dans ce Cupidon bruyant, insolent et vainqueur, qui dit à l'Amour passé: «Vos amants n'étaient que des benêts, ils ne savaient que languir, que faire des hélas, et conter leurs peines aux échos d'alentour. J'ai supprimé les échos, moi... Allons, dis-je, je vous aime, voyez ce que vous pouvez faire pour moi, car le temps est cher, il faut expédier les hommes. Mes sujets ne disent point: Je me meurs, il n'y a rien de si vivant qu'eux. Langueurs, timidité, doux martyre, il n'en est plus question; fadeur, platitude du temps passé que tout cela... Je ne les endors pas, mes sujets, je les éveille; ils sont si vifs, qu'ils n'ont pas le loisir d'être tendres; leurs regards sont des désirs; au lieu de soupirer, ils attaquent; ils ne disent point: Faites-moi grâce, ils la prennent: et voilà ce qu'il faut [280].»
Le siècle est arrivé «au vrai des choses», il a rendu «le mouvement aux sens». Il a supprimé, et s'en vante, les exagérations, les grimaces et les affectations [281]. Avec ce nouvel amour, plus de mystère, plus de manteaux couleur de muraille dans lesquels on se morfondait! Du bruit de ses laquais frappant à coups redoublés, le galant éveille le quartier où dort sa belle, et il laisse à la porte son équipage publier sa bonne fortune. Plus de secret, plus de discrétion: les hommes apprennent à n'en avoir plus que par ménagement pour eux-mêmes [282]! Plus de grandes passions, plus de sensibilité; on serait montré au doigt. Quelles railleries ferait de vous l'amour libre, hardi, et, comme on dit, grenadier [283], s'il vous voyait garder l'habitude d'aimer languissamment, et cette «bigoterie» de langage avec laquelle autrefois l'homme courtisait la femme! Que de mépris dans ce mot: inclinations respectables [284], dont on baptise ces quelques liaisons où le goût succède à la jouissance, et dont la durée scandalise la société qu'elle gêne! Le respect pour la femme? offense pour ses charmes, ridicule pour l'homme! Lui dire à première vue qu'on l'aime, lui montrer toute l'impression qu'elle fait, lancer une déclaration, quel risque à cela? N'est-ce pas un principe partout répété, un fait affirmé bien haut par les hommes, qu'il suffit de dire trois fois à une femme qu'elle est jolie, pour qu'elle vous remercie à la première fois, pour qu'elle vous croie à la seconde, et pour qu'à la troisième elle vous récompense? Les façons ainsi supprimées, les bienséances suivent les façons [285], et l'amour connaît pour la première fois ces arrangements appelés si nettement par Chamfort «l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes»; commerce d'un genre nouveau, déguisé sous tous ces euphémismes, passades, fantaisies, épreuves, liaisons où l'on s'engage sans grand goût, où l'on se contente du peu d'amour qu'on apporte, unions dont on prévoit le dernier jour au premier jour, et dont on écarte les inquiétudes, la jalousie, tout ennui, tout chagrin, tout sérieux, tout engagement de pensée ou de temps. Cela commence par quelques mots dits, dans un salon plein de monde, à l'oreille d'une femme par quelque joli homme qui prend en badinant la permission de revenir, qu'on lui accorde sans y attacher de conséquence. Dès le lendemain, c'est une visite en négligé, en polisson, à la toilette de la dame, étonnée et déjà flattée des compliments sur sa beauté du matin; puis la demande brusque si elle a fait un choix dans sa société, et le persiflage sans pitié de tous les hommes qu'elle voit. «Cependant, vous voilà libre, lui dit-on en revenant à elle. Que faites-vous de cette liberté?» L'on parle du besoin de perdre à propos cette liberté: «Si vous ne donniez pas votre cœur, il se donnerait tout seul.» Et l'on appuie sur l'avantage de trouver dans un amant un conseil, un ami, un guide, un homme formé par l'usage du monde. L'on se désigne; puis négligemment: «Je serais assez votre fait, sans tout ce monde qui m'assiége.» Et faisant un retour sur la femme que l'on a dans le moment: «Elle m'a engagé à lui rendre quelques soins, à lui marquer quelque empressement; il n'eût pas été honnête de lui refuser. Je me suis prêté à ses vues; pour plus de célébrité à notre aventure, elle a voulu prendre une petite maison: ce n'était pas la peine pour un mois tout au plus que j'avais à lui donner; elle l'a fait meubler à mon insu et très-galamment...» Et l'on raconte le souper qu'on y fit avec tant de mystère, et où l'on eût été en tête à tête si l'on n'y avait point amené cinq personnes, et si la dame n'en avait amené cinq autres. «Je fus galant, empressé, et ne me retirai qu'une demi-heure après que tout le monde fût parti. C'est assez pour lui attirer la vogue...» Et l'on ajoute que l'on peut prendre congé d'elle sans avoir aucun reproche à craindre. Ici l'on ne manque point de parler de ses qualités, de son savoir-vivre, de la différence qu'il y a de soi aux autres hommes: on vante la délicatesse qu'on s'est imposée de se laisser quitter par égard pour la vanité des femmes, et l'on conte, comme le beau trait de sa vie, que l'on s'est enfermé trois jours de suite pour laisser à celle dont on se détachait l'honneur de la rupture. La femme, qu'on étourdit ainsi d'impertinences, se récrie-t-elle? «En honneur, lui dit-on sans l'écouter, plus j'y pense, et plus je voudrais pour votre intérêt même que vous eussiez quelqu'un comme moi.» Et comme la femme déclare que si elle avait l'intention de faire un choix, elle ne voudrait qu'une liaison solide et durable: «En vérité? dit vivement l'aimable homme, si je le croyais, je serais capable de faire une folie, d'être sage et de m'attacher à vous. La déclaration est assez mal tournée, c'est la première de ma vie, parce que jusqu'ici on m'avait épargné les avances. Mais je vois bien que je vieillis...» Là-dessus, un sourire de la femme qui pardonne, et qui avoue trouver à l'homme qui lui parle des grâces, de l'esprit, un air intéressant et noble; mais elle a besoin d'une connaissance plus approfondie de son caractère, d'une persuasion plus intime de ses sentiments; à quoi l'homme répond quelquefois d'un air sérieux que, bien qu'il soit l'homme de France le plus recherché et un peu las d'être à la mode, en considération d'un objet qui peut le fixer, il veut bien accorder à la femme le temps de la réflexion, vingt-quatre heures: «Je crois que cela est bien honnête, je n'en ai jamais tant donné [286].»—Et cet engagement, qui est à peu d'exagération près l'engagement du temps, cet engagement finit par ces mots de l'amant: «Ma foi! Madame, je n'ai pas cru la chose si sérieuse entre vous et moi. Nous nous sommes plu, il est vrai; vous m'avez fait l'honneur de votre goût, vous étiez fort du mien. Je vous ai confié mes dispositions, vous m'avez dit les vôtres, nous n'avons jamais fait mention d'amour durable. Si vous m'en aviez parlé, je ne demandais pas mieux, mais j'ai regardé vos bontés pour moi comme les effets d'un caprice heureux et passager; je me suis réglé là-dessus [287].»
Les femmes se prêtèrent presque sans résistance à cette révolution de l'amour. Elles renoncèrent vite «au métier de cruelles». La lecture de la Calprenède, lecture ordinaire des filles de quinze ans, ces romans de Pharamond, de Cassandre, de Cléopâtre, qui gonflaient les poches des fillettes [288], tous les livres qui façonnaient le cœur et l'esprit de la femme dès l'enfance, la femme ne tardait pas à les oublier dès qu'elle entrait dans le monde, dès qu'elle respirait l'air de son temps. Le siècle qui l'entourait, les conseils de l'exemple, les moqueries de ses amies plus avancées dans la vie, lui enlevaient bientôt le goût et le souvenir des amours héroïques: leurs lenteurs, leurs tremblants aveux, leurs nobles dépits, leurs transports à la suite d'innocentes faveurs, leurs raffinements de délicatesse, leur quintessence de générosité et de galanterie, s'effaçaient dans sa mémoire. Elle perdait vite toutes les illusions du romanesque, ces tendres rêveries et ces langueurs du jour, ces insomnies et ces fièvres de nuits, ces beaux tourments du premier amour qui, les jours d'absence de l'amoureux d'abord entrevu au parloir, lui arrachaient de si douloureux soupirs, après les soupirs une apostrophe à «ce cher Pyrame», après l'apostrophe, un monologue où elle s'appelait «fille infortunée»! Puis c'étaient encore de nouveaux soupirs suivis de nouvelles apostrophes à la nuit, au lit où elle était couchée, à la chambre qu'elle habitait: grand roman qu'elle se jouait à elle-même jusqu'au jour [289]. Mais comment garder une imagination si enfantine et s'enflammer à de tels jeux, au milieu d'une société qui ne s'attache qu'au matériel et à l'agréable des passions, qui en rejette la grandeur, l'effort, l'exagération naïve et la poésie ennuyeuse? La femme voit autour d'elle le persiflage poursuivre et déchirer ce qu'elle croyait être l'excuse de l'amour, son honneur, ses voiles, ses vertus de noblesse. Par tous ses professeurs, par ses mille voix, par ses leçons muettes, le monde lui apprend ou lui fait entendre qu'il y a un grand vide dans les grands mots et une grande niaiserie dans les grands sentiments. Pudeur, vertu, amour, tout cela se dépouille à ses yeux comme des idées qui perdraient leur sainteté. La femme arrive à rougir des mouvements de son cœur, des élancements de tendresses qui avaient transporté son âme de jeune fille dans le songe des vieux romans; et la honte se mêlant en elle à la peur du ridicule, elle se débarrasse si bien des préjugés et des sottises de son premier caractère, que, revoyant son amoureux de couvent, l'homme dont la pensée la fit pour la première fois si heureuse et si confuse, elle l'accueille avec un air de coquetterie folâtre, une mine impertinente, le rire de la femme la plus faite; on dirait qu'elle veut lui faire entendre par toute son attitude la phrase de la jeune femme de Marivaux: «Je vous permets de rentrer dans mes fers; mais vous ne vous ennuierez pas comme autrefois, et vous aurez bonne compagnie [290].»
Quand la femme avait ainsi surmonté les préjugés du passé et de la jeunesse, quand elle était arrivée à ce point de coquetterie, il lui restait bien peu de scrupules à dépouiller, et elle n'était pas loin d'être dans cette disposition d'âme qui faisait désirer et chercher à la femme du temps ce que le temps appelait «une affaire». Bientôt auprès d'elle à sa toilette, à la promenade, au spectacle, on voyait un homme chaque jour plus assidu, et qu'elle faisait prier à tous les soupers où elle était invitée; car, à une première affaire, la femme était encore parmi ces prudes qui ne pouvaient prendre sur elles de se décider au bout de quinze jours de soins, et dont un mois tout entier n'achevait pas toujours la défaite. Cela finissait pourtant: un soir elle se montrait avec son cavalier en grande loge à l'Opéra [291], et déclarait ainsi sa liaison, selon l'usage adopté par les femmes du monde pour la présentation officielle d'un amant au public. Mais, au bout de peu de temps, la désillusion venait, la jeune femme s'était trompée dans son choix; il n'y avait point dans l'engagement auquel elle s'était livrée des convenances suffisantes pour l'y attacher, et la femme donnait à l'homme le congé que nous avons vu tout à l'heure l'homme donner à la femme. Elle disait au jeune homme qu'elle avait cru aimer à peu près ce que Mme d'Esparbès disait à Lauzun, dont l'éducation n'était point encore faite: «Croyez-moi, mon petit cousin, il ne réussit plus d'être romanesque, cela rend ridicule et voilà tout. J'ai eu bien du goût pour vous, mon enfant; ce n'est pas ma faute si vous l'avez pris pour une grande passion, et si vous vous êtes persuadé que cela ne serait jamais fini. Que vous importe si ce goût est passé, que j'en aie pris pour un autre, ou que je reste sans amant? Vous avez beaucoup d'avantages pour plaire aux femmes, profitez-en pour leur plaire, et soyez convaincu que la perte d'une peut toujours être réparée par une autre; c'est le moyen d'être heureux et aimable [292].»