[1] Meine Erinnerungen an Ludwig Schnorr von Karolsfeld.—Gesammelte Schriften, vol. VIII.
Par extraordinaire, aujourd'hui, quand nous entrons dans le salon à Tribschen, nous y trouvons notre hôte avec des personnes inconnues: une visite?...
Un monsieur et une dame, tous deux petits de taille et d'aspect assez terne, sont assis d'un air gauche, et l'on cause.
Le Maître présente:
—Monsieur le conseiller Sérof et madame Sérof qui sont venus de Russie pour me voir.
Saluts assez froids de part et d'autre.
Il est évident que notre présence déplaît aux nouveaux venus, autant que la leur nous consterne. Ils ont l'impression que nous sommes plus avancés qu'eux dans l'intimité de la maison: on vient de nous accueillir chaleureusement; Russ et Cos n'aboient pas et nous font fête. Cependant ces gens-là sont pour Wagner de plus anciennes connaissances que nous: ils eussent préféré certainement avoir le Maître pour eux seuls, et comme nous les comprenons!...
Madame Cosima me suit sur le perron; nous nous accoudons toutes deux à la rampe de fer, elle me dit qui sont ces visiteurs:
—Le conseiller Sérof est un compositeur estimé en Russie, qui mérite d'être admis «dans la franc-maçonnerie de la corde et des papillons», car il est seul à tenir haut et ferme le drapeau wagnérien à Pétersbourg. De sa femme il n'y a pas grand'chose à dire: elle semble assez effacée. Ils vont, comme vous, à Munich pour assister à la représentation de l'Or du Rhin.
—Entre soldats de la même armée il faut s'entendre.
—N'est-ce pas? Le Maître les retiendra, sans doute à souper.
—Eh bien! soyons très aimables envers Sérofitus et Sérofita!...
Comme il faisait beau et très chaud, madame Cosima prenait un bain, dans le lac, avec ses fillettes, presque chaque jour, et j'étais invitée à partager ce frais délassement.
Sous l'ombre projetée par le petit hangar du débarcadère, qui fonçait un peu le bleu de l'eau limpide, on s'ébattait prudemment. Madame Cosima et les enfants portaient de longs peignoirs blancs; elle, ses cheveux blonds tressés et pendants, semblait une sainte au milieu d'angelets, ou bien un cygne guidant sa couvée. J'étais, moi, en costume de bain, et, hors des limites prescrites, je m'aventurais dans l'azur plus clair, dans les dorures de soleil, faisant des effets de coupe, très flattée de l'admiration que mon habileté et mon audace de nageuse provoquaient chez celles qui ne pouvaient pas quitter le bord. Mais, quand je m'éloignais un peu trop un chœur de jolies voix claires me rappelait, avec des cris, des supplications: je revenais alors docilement, reprenais pied, et je me mêlais à la ronde joyeuse, dans le clapotement fou de l'eau, qui jaillissait, parmi les rires perlés, en gerbes de perles.
Hélas! nous n'avions plus que quelques jours à rester à Lucerne. L'ouverture de l'exposition de peinture à Munich était annoncée et nous devions y assister, pour tenir nos engagements envers les journaux auxquels nous avions promis des comptes rendus.
Il faisait lourd et orageux, cette après-midi-là et nous étions restées, madame Cosima et moi, sous le grand pin que le Maître escaladait si bien.
Il était remonté, lui, pour travailler un peu à son étude sur Beethoven.
Madame Cosima me donnait des renseignements sur Munich, m'indiquait ce qu'il y avait à voir: entre autres, la galerie du baron Schak, un original plus curieux encore, peut-être, que sa collection qui, parmi de nombreuses croûtes, contenait quelques jolies œuvres....
—Vous verrez aussi mon père et une personne qui lui est très chère, ajouta-t-elle.
Une expression subitement attristée, pendant qu'elle disait cette phrase, passa sur son visage, mais disparut aussitôt.
—Je suis sûre reprit-elle que vous ne savez pas du tout pour qui votre père a écrit la Symphonie en blanc majeur. Vous ignorez «la femme cygne», «la neige vierge», «l'hostie». «la moelle de roseau», qui a été le modèle de ce délicieux portrait.
—Il y a donc eu un modèle?
—Oui madame. Vous n'étiez pas née quand il inspira le poète qui est votre père, et le portrait était alors, paraît-il, ressemblant.
—Vous savez qui c'était?
—Justement la personne dont je vous parlais tout à l'heure et qui, j'en suis certaine, sera très curieuse de vous voir. Elle est née Nesselrode, a été madame de Kalergis et est aujourd'hui comtesse Muchanoff. Très enthousiaste de Wagner, elle est depuis longtemps toute dévouée à sa cause. Intelligente, lettrée, musicienne!... Mon père affirme que personne n'interprète Chopin aussi bien qu'elle.
—Vous êtes liée avec elle?
—Oui!...
—Que d'amertume dans ce «oui!... Que vous a-t-elle fait?...
—Je croyais pouvoir compter sur son amitié, et elle m'a manqué, au moment où j'en avais le plus besoin. L'hiver dernier, elle m'accablait de reproches parce que je ne lui faisais pas de confidences sur les déchirements de ma vie intime. Je répondais imperturbablement: «Je n'ai rien à confier, rien à cacher; la situation pénible dont je souffre se dénouera tout naturellement, puisque nous sommes d'accord, monsieur de Bülow et moi, pour demander le divorce.» Mais mon père, avec qui je ne suis plus en relations, vient de me porter le dernier coup, en détournant monsieur de Bülow de ce projet. J'ai bien vite écrit à madame Muchanoff pour la prier d'user de son influence sur mon père. Je la suppliais de l'empêcher d'influencer monsieur de Bülow dans un sens si contraire à mes intérêts et à mes plus chers désirs. Elle n'en a rien fait: sa réponse a été confuse, sans élan, sans franchise.... Ah! que je déplore de m'être départie de ma retenue avec elle, et surtout d'avoir laissé Wagner lui écrire comme il l'a fait!... Mais, chut! le voici qui revient, je ne veux pas qu'il voie ma tristesse.
Il y avait derrière la maison, dans cette cour qui était encore le jardin et d'où partait la route carrossable, une haute balançoire sur laquelle on permettait aux enfants de se balancer prudemment et dont les grandes personnes s'amusaient aussi quelquefois.
Un jour, madame Cosima s'étant assise sur la planchette, Wagner s'offrit à donner l'essor et à hâter le mouvement de la balançoire.
Cela alla bien pendant quelque temps; mais, peu à peu, l'élan s'accélérait: plus haut! encore plus haut!... En vain, madame Cosima demandait grâce: emporté par une sorte de frénésie, le Maître n'entendait rien, et l'incident prenait une allure effrayante.
Cosima pâlissait, défaillante, prête à s'abandonner.
—Vous ne voyez donc pas qu'elle s'évanouit! criai-je, en m'élançant vers Wagner.
Il devint pâle, à son tour, et le danger fut vite conjuré. Mais, comme la pauvre femme demeurait tout étourdie et chancelante, le Maître jugea salutaire de créer une diversion: il courut rapidement vers la maison et, s'aidant des persiennes, des moulures, des saillies de pierres, tout simplement, l'escalada.... Il atteignit enfin un balcon du premier étage, qu'il enjamba.
Il avait obtenu l'effet désiré, mais en remplaçant un mal par un autre; tremblante d'inquiétude, Cosima se détourna en me disant à voix basse:
—Surtout, ne le regardez pas, n'ayez pas l'air émerveillée, car alors on ne sait plus où il s'arrêterait!
—Quand vous serez à Munich, me dit Wagner, tâchez de vous faire montrer le modèle du théâtre que le grand architecte Semper avait établi pour moi.... Je vous préviens que ce ne sera pas facile, malgré les recommandations que je pourrai vous donner. On a relégué ce modèle dans je ne sais quel coin du palais, et l'on n'aime pas à l'exhumer. On devine bien que je n'ai pas tout à fait renoncé à l'espoir de voir un jour ressusciter mon projet enseveli, et cette idée-là est pour mes ennemis un vrai cauchemar....
Un peu plus tard, madame Cosima me prit à part:
—Si vous pouviez, à propos de la prochaine représentation de l'Or du Rhin, me dit-elle, donner la publicité d'un journal à l'historique de ce projet de théâtre, dont le Maître vous parlait, je ne crois pas me tromper en disant que vous lui procureriez une véritable et profonde satisfaction: car la vérité sur ces événements a été si complètement défigurée par l'envie, l'incapacité et la haine que bien peu connaissent son vrai visage.
—Vous ne doutez pas que c'est avec joie que je vais faire ce que vous me demandez!
—C'est justement parce que je suis sûre de votre dévouement à cette noble cause que je vous adresse cette prière.
—Mais je ne sais rien de ce projet: où me renseigner pour ne pas m'égarer?
—Il va sans dire que je vais vous raconter l'affaire, aussi brièvement et clairement que possible. Allons dans mon boudoir, là-haut: vous pourrez prendre quelques notes.
Le boudoir, au premier étage, était une petite pièce, tendue et drapée de soie verte, située dans un angle de la maison. Elle donnait sur le jardin et, entre les arbres, on apercevait le bleu du lac et le mauve des montagnes.
J'avais déjà passé de longues heures dans cette jolie retraite, madame Cosima ayant bien voulu me lire, en la traduisant de l'allemand, l'histoire hindoue de Nal et Damayanti. Je cherchais alors, en tous pays, des biographies d'amantes illustres, ayant promis de rédiger une série de portraits pour la publication projetée par l'éditeur Lacroix et intitulée: Les Grandes Amoureuses. Jean Richepin, Zola et d'autres collaborèrent à cette œuvre, qui d'ailleurs ne vit jamais le jour; quelques figures seulement parurent en librairie, mais sans suite, et la plupart des manuscrits furent égarés.
Je m'installai à ma place accoutumée, sur le petit divan qui s'emboîtait dans un angle. Madame Cosima s'assit en face de moi, accoudée des deux bras à la table. Elle était charmante, là, en pleine lumière, sous sa lourde chevelure blonde. Ses yeux d'un bleu si doux brillaient d'une lumière attendrie; un sourire heureux découvrait à demi ses jolies dents. Nous étions si contentes de comploter quelque chose qui peut-être ferait plaisir au Maître!...
J'ai pris un crayon et un cahier; j'écoute de toutes mes oreilles.
—Vous ne savez peut-être pas dit-elle que Wagner a été condamné à mort, en Saxe, pour avoir participé à la révolution de 49. En fuite, avec d'autres condamnés, il ne dut son salut qu'à un hasard singulier: dans un village proche de la frontière, ses compagnons furent arrêtés et on ne prit pas garde à lui, qui s'était endormi dans un coin obscur d'une salle d'auberge.
—Wagner condamné à mort!...
—C'est inouï, n'est-ce pas? Mais ne vous imaginez pas qu'il était un démocrate bien farouche: les questions d'art seules l'occupaient, et, comme le Walther des Maîtres Chanteurs, il était surtout en révolte ouverte contre la tyrannie de la routine. Il croyait sincèrement qu'un bouleversement politique amènerait une réforme de l'art: il a payé cette erreur par douze années d'exil. Comme l'insurrection était vaincue, il garda l'illusion que des temps meilleurs pourraient venir pour sa patrie et pour l'art. C'est alors que seul, séparé du monde, vivant de rien, il conçut, en vue de ces temps meilleurs, le plan de sa Tétralogie, du grand drame national qui devait faire revivre, devant le peuple allemand régénéré, les dieux et les héros de l'ancienne mythologie germanique.... Les années passèrent, les temps meilleurs ne venaient pas, et la vie de l'exilé se faisait de plus en plus amère. Cependant, sans qu'il s'en doutât, Richard Wagner devenait en Allemagne un compositeur célèbre et populaire. Grâce à l'intervention de mon père, Tannhäuser et Lohengrin avaient été représentés à Weimar et sur les scènes d'autres capitales. Les exigences de la vie ne permettaient pas de dédaigner la situation qui s'offrait: le Maître comprit qu'il fallait descendre des hauteurs de son rêve et s'engager dans cette route plus accessible qui s'ouvrait devant lui. En 1857, il interrompit donc la composition de l'Anneau du Nibelung; l'Or du Rhin, la Walkyrie et deux actes de Siegfried étaient terminés.
—Quoi! cette œuvre prodigieuse, si avancée déjà?...
—Oui, et Wagner fit alors un nouveau miracle: il composa Tristan et Isolde!... Quand l'amnistie lui fut enfin accordée, le Maître rentra en Allemagne. Il vit ce qui s'y passait en fait d'art, et qu'il n'y avait pas à songer à faire représenter sa Tétralogie. Il en publia pourtant les poèmes, précédés d'une préface où il indiquait à un souverain quelconque la marche à suivre pour parvenir à créer un grand art national. Puis il se mit à la composition de ses Maîtres Chanteurs. Quand le roi de Bavière fit appeler Wagner, il avait lu cette préface; et il lui dit tout d'abord: «Terminez vos Nibelungen: je me crois appelé à réaliser votre pensée.»
»Et il fut décidé que l'on construirait un théâtre absolument indépendant des exigences du répertoire et des représentations quotidiennes; un théâtre dont l'ouverture, ne se faisant qu'une fois par an, serait une solennité artistique. Quel était l'architecte capable d'édifier le monument selon le vœu du Maître? Nul autre que Semper, le créateur du musée et du théâtre de Dresde, artiste de premier ordre, d'un talent incontesté. Le roi lui commanda des plans. Mais alors une cabale formidable s'organisa; un déchaînement de haines, de fureurs, d'outrages, éclata, contre celui qui rêvait de doter sa patrie d'un art supérieur. Ce fut à tel point que Wagner, craignant pour son royal ami, s'éloigna de Munich. Mais Louis II ne lâcha pas prise: il renvoya d'auprès de sa personne les fauteurs principaux de ces vilenies,—entre autres, le ministre Pforten;—les négociations avec Semper, au sujet du théâtre, furent reprises.
»Les ennemis n'étaient vaincus qu'en apparence: ils se déchaînèrent de nouveau, et, après des luttes épuisantes, trop longues à conter, il fallut de nouveau renoncer à l'édification du théâtre. Wagner se retira encore une fois; Il vint à Tribschen et se remit, après dix ans d'interruptions, à son œuvre capitale. Le roi ne lui demande plus que de terminer cette Tétralogie dont il compte faire représenter les diverses parties, d'année en année, sur son théâtre ordinaire, puisque la sottise et la malignité de son entourage n'ont pas permis la construction du théâtre de Semper. Mais Wagner a juré de n'assister à aucune de ces représentations fragmentaires de son œuvre: il se considère comme moralement exilé de Bavière, et le sort lui réserve pour la seconde fois l'épreuve de ne pas assister à l'exécution de ses œuvres, de ne pas entendre la sonorité de son immense orchestre; cela lui est imposé, aujourd'hui, par sa conscience d'artiste.
»Voilà, chère amie, l'histoire de la défaite d'un homme de génie par une horde d'envieux imbéciles. Je suis sûre que Wagner sera heureux si vous rétablissez sur cette affaire la vérité qui a été odieusement défigurée....
»Et maintenant descendons vite: on doit déjà avoir remarqué notre absence.»
Villiers a promis de lire à Wagner sa pièce en un acte: la Révolte, que Dumas fils, qui l'admire beaucoup, a fait recevoir au Vaudeville et que l'on doit représenter l'hiver suivant. Mais Villiers a toujours remis cette solennelle lecture. Comme le lendemain est le dernier jour avant le départ pour Munich, on le somme, au moment des adieux, le soir, de ne pas oublier d'apporter le manuscrit quand nous reviendrons demain.
Villiers avait l'ambition d'être un grand acteur:—peut-être l'était-il;—pendant longtemps il eut un rêve qui l'occupait uniquement, celui d'apprendre le rôle d'Hamlet et de l'interpréter mieux que personne. Il dépensa même des sommes importantes pour l'exécution d'un costume admirable en velours noir garni de jais. Il le revêtait souvent et, seul dans sa chambre, devant une glace, il passait des nuits à chercher des effets. Un maillot rembourré avait seul survécu de ce costume, et Villiers le mettait quelquefois, pour aller dans le monde, quand il voulait avoir de belles jambes.
Cette lecture de la Révolte, à Tribschen, devant Richard Wagner, fut pour l'auteur de cette œuvre un moment glorieux.
Il n'était plus question, quand il lisait ou déclamait, de bredouillements, ni de phrases entrecoupées. D'une voix claire et bien timbrée il détaillait le texte avec un art parfait, et donnait aux sentiments et aux caractères un relief remarquable.
On l'écouta dans un religieux silence, avec une attention extrême et un intérêt croissant.
Il est certain que, si la pièce tomba, au Vaudeville, devant les philistins qu'elle flagellait, elle eut d'avance sa revanche en cette soirée, car elle remporta un éclatant succès.
—Vous êtes un vrai poète, dit Wagner à l'auteur qui exultait de joie, et je voudrais vous voir jeter sur le monde idéal, plus important que le réel pour nous artistes, le regard pénétrant dont vous avez transpercé le monde existant; je voudrais vous voir faire surgir des types aussi vivants que ceux que vous venez d'évoquer.
Villiers expliqua, mais clairement, cette fois, que c'était justement pour défendre l'idéal qu'il avait créé ce caractère de femme, hantée de si hautes aspirations, et mariée à l'homme «le plus terre à terre», le plus incapable de la comprendre, et qui la torturait sans le savoir.
—Un Prométhée femelle, conclut-il, dont le foie est dévoré par une oie....
On prolongea la soirée le plus possible; mais il fallut tout de même en arriver aux adieux, à la séparation. Il fut convenu que nous reviendrions passer encore quelques jours après Munich, Tribschen étant certainement le chemin le plus court pour retourner à Paris.
Une dernière fois la voiture de Wagner nous emmena, par les routes obscures, et après qu'elle nous eut quittés à l'hôtel, longtemps nous écoutâmes le bruit de ses roues, le pas des chevaux, s'éloigner, s'éteindre peu à peu dans la nuit....
Le lendemain, de grand matin, quand nous sortons de l'Hôtel du Lac, pour nous rendre à la gare, quelle surprise! Russ, le terre-neuve noir, est là, qui nous attend!
Il venait quelquefois nous voir ainsi, tout seul; mais, ce jour-là, à une pareille heure! c'est vraiment bien singulier. Est-ce qu'il s'est douté de quelque chose? l'a-t-on envoyé vers nous, pour nous porter un dernier salut?...
Très heureux, très émus, nous répondons à ses caresses, et c'est sur sa bonne grosse tête, qu'avec une sincère effusion, nous posons le baiser d'adieu.
Un ciel lourd, une atmosphère brumeuse et la pluie tiède qui tombe en silence: le temps est bien à l'unisson de nos sentiments! Plus d'azur, plus de soleil; il fait gris autour de nous comme en nous. Le lac de Constance, sur lequel nous naviguons pour gagner la Bavière, nous paraît bien vilain, sous ce brouillard, après que le lac des Quatre Cantons s'est montré à nous si bleu, si limpide! Pourtant cette eau qui nous porte, et qui ne baigne point, hélas! le cher promontoire ponctué de hauts peupliers, elle nous mène encore à un pays d'élection, vers le Temple-Théâtre où s'accomplissent les rites de notre culte....
Il faut chasser cette mélancolie, et c'est Villiers qui s'en charge. Plein d'orgueil encore du succès qu'il a remporté la veille, en lisant la Révolte, devant Wagner, il ne peut se lasser d'y repenser, d'en reparler:
—Hein! comme il écoutait!... quel public!... Et comme j'ai bien joué!...
Et de nouveau son rire éclate; son esprit fuse, à travers les obscurités de ses discours.
Pour déjeuner, nous nous installons sur le pont, abrités par une tente qui ruisselle. Mais quel déjeuner! une omelette plus dure qu'une crêpe et gonflée d'une farce dont nous ne pouvons parvenir à définir la composition.
—Des navets jaunes! propose Villiers.
—Il n'y en a pas, de navets jaunes.... Ce sont plutôt des morceaux de citrouille crus....
La Speisekarte[1], consultée, déclare: «Omelette aux abricots.» Des quartiers d'abricots, pas mûrs, dans une omelette trop cuite, quelle infernale combinaison! O Brillat-Savarin! notre délicate gourmandise française va être mise, sans doute, à une rude épreuve par la lourde et barbare cuisine allemande. Mais quoi! est-ce-que la coquille où boit le pèlerin n'est pas accrochée sur notre épaule? le bourdon ne charge-t-il pas notre main? L'eau souillée des ruisseaux, les racines arrachées à la terre, voilà de quoi nous devons savoir nous contenter.
Certes!... et il est bien évident que c'est seulement par une pensée charitable, pour leur venir en aide, que nous envoyons vers les poissons du lac l'omelette aux abricots....
A Lindau, on débarque et nous entrons en Bavière.
Et voici que cela nous cause une émotion, de fouler ce sol, d'être chez Louis II, chez ce jeune roi du Graal, que nous-mêmes avons élu aussi pour notre roi!
Ici tout parle de lui, tout porte ses couleurs et sa marque: les poteaux indicateurs, les barrières, les boîtes aux lettres, sont peints en blanc et bleu; on voit partout la couronne royale en bronze ciselé, surmontant le blason, lozangé d'azur et d'argent, que soutiennent des lions cabrés; Königreich Bayern[2], on lit de tous côtés ces mots, sur des façades, sous le fronton de la gare, sur les wagons....
En route vers Munich, nous nous remémorons tout ce que Wagner nous a raconté à propos du roi: d'abord, la première entrevue avec le messager envoyé par lui, qui, après tant de vaines recherches, trouvait enfin l'introuvable grand homme.
C'était à Stuttgard: Wagner s'était arrêté là en arrivant de Vienne, d'où il venait de s'enfuir. Pendant plusieurs mois il avait dirigé, à l'Opéra de cette ville, les répétitions de Tristan et Isolde, l'attente de la «première» et l'espoir de recettes fructueuses aidaient à faire patienter l'hôtelier, qui avait déjà présenté sa note. Mais, après soixante-dix répétitions, à quelques jours de cette «première», par suite d'intrigues et de désaccord, l'œuvre fut déclarée injouable et tout s'écroula. La détention pour dettes existait encore, Wagner la redoutait par-dessus tout, il n'apercevait point de ressources pour désintéresser ses créanciers; il était donc parti, se raccrochant à un projet de concerts en Russie, qui échoua.
Le découragement, l'amer désespoir, encore une fois, le terrassaient, et il croyait ne plus avoir désormais la force de réagir. Dans la plus sombre humeur, il allait quitter Stuttgard et faisait ses préparatifs de départ pour le lendematin, quand un garçon de l'hôtel où il était descendu lui apporta une carte de visite sur laquelle il lut: Von Pfistermeister, secrétaire aulique de Sa Majesté le Roi de Bavière.
Comment deviner que ce petit morceau de carton marquait la fin de toutes les peines et que le bonheur entrait avec lui?...
Wagner crut à quelque créancier déguisé et refusa de recevoir cet inconnu. Mais le visiteur insista, disant que le roi Louis II lui-même l'envoyait et qu'il était impossible de ne pas l'accueillir.
Quand l'annonciateur du miracle apparut, il tendit tout d'abord au Maître le portrait du roi et une bague ornée d'un diamant. Louis II se déclarait le plus fervent admirateur du génie de Wagner et s'offrait à l'aider de tout son pouvoir à terminer son œuvre et à réaliser ses rêves. Le messager avait ordre de ne pas revenir sans Richard Wagner.
Dans une émotion indicible, le visage inondé de larmes qui ne voulaient pas tarir, Wagner comprit que le malheur était enfin dompté, qu'un pacte d'alliance sublime allait être conclu entre lui et ce royal disciple, si soudainement révélé....
Le premier geste de ce roi de dix-huit ans, monté sur le trône depuis moins d'un mois, fut donc de rendre hommage à un artiste de génie et de lui tendre une main fraternelle.
Tandis que Louis II, au palais de Munich, attendait avec une impatience joyeuse l'arrivée de Richard Wagner, un courtisan, voulant flatter le souverain, lui dit:
—Des hommes, d'un génie égal à celui de Wagner, reviennent sur la terre tous les mille ans.
«Un homme d'un génie égal à celui de Wagner répondit le roi n'était pas encore venu au monde, et il n'en reviendra aucun, jamais.
Et Louis II, au grand scandale de sa cour, descendit précipitamment l'escalier d'honneur, pour aller au-devant de Richard Wagner.
Cette rencontre fut peut-être une des plus touchantes, des plus belles heures de l'histoire. Wagner en garda une impression féerique:
«Ce roi est si beau, d'une intelligence si noble, et d'une âme si splendide, disait-il, que j'ai peur que sa vie ne passe, à travers ce monde vulgaire, comme un rêve des Dieux.... Il connaît tout de moi et me comprend comme ma propre âme. Il veut me débarrasser de toutes mes misères, m'aidera accomplir mon œuvre!...»
On sait cependant que, malgré sa puissance et son vouloir, le roi ne parvint pas à réaliser jusqu'au bout ses désirs. L'archange ne put vaincre le dragon, que couvrait l'impénétrable cuirasse faite de l'imbécillité humaine. Le glaive s'émoussa sur cette carapace épaisse, la couronne faillit s'y briser: la haine et la fureur des philistins contre un artiste de génie s'enfla, cette fois, jusqu'à l'émeute; on hurla dans les rues, on cassa les vitres de la demeure du Maître, qui, pour ne pas perdre l'ami royal s'acharnant à le défendre, feignit de se séparer de lui et quitta Munich.
Si le chef d'État, douloureusement, dut reculer devant la tempête populaire, l'ami ne céda sur aucun point et resta fidèle à sa foi.
Dans cette retraite de Tribschen qu'il se créa alors, à jamais délivré des honteux tracas qui souillent l'esprit, grâce à son royal ami, Wagner n'eut plus que de hautains soucis, et dans le recueillement et la paix, il acheva les Maîtres Chanteurs et se remit à l'Anneau de Nibelung....
Le train souffle, halète, s'efforce, pour grimper la pente raide qui, sans interruption, monte de Lindau à Munich. Nous sommes haut déjà, car des flocons de nuages traversent notre wagon. D'étonnants paysages défilent: pics lointains auxquels se déchirent des écharpes de brouillard, vallées profondes fuyant à perte de vue, forêts de pins, collines d'un frais velours vert qui ondoient à l'infini.... Et, aux stations des rares bourgades, des rares villages, toujours reparaissent sur les barrières, sur les poteaux, le bleu et le blanc du blason royal. Königreich Bayern! Comme nous sommes heureux d'être dans le domaine du Roi Charmant. Nous ne pensons qu'à lui; nous ne parlons que de lui.
Cette route, où nous roulons en ce moment, il l'a parcourue en sens inverse, une fois, tout seul, en grand mystère, pour aller à Tribschen, surprendre le Maître et «vivre quelques-unes de ces heures solennelles où il avait la joie de le revoir». Wagner nous avait narré ce voyage du roi:
—C'était le 22 mai 1866, jour du cinquante-troisième anniversaire de ma naissance. De bon matin, en secret, le roi était sorti, à cheval, du château de Starnberg, et il alla prendre, à Biesenhofen, un train qui le conduisit à Lindau; là il s'embarqua et, à ma profonde stupéfaction, arriva, l'après-midi même, à Tribschen. C'est alors qu'on lui dressa un lit de camp dans mon cabinet de travail. Il me supplia de revenir auprès de lui, en Bavière, mais, pour son propre bien, je crus devoir refuser.
L'année suivante, Louis II était fiancé à sa cousine, l'archiduchesse Sophie, sœur de l'impératrice d'Autriche, et, afin de donner plus de solennité aux fêtes du mariage, fixé au 12 octobre, on réservait pour cette date la première représentation des Maîtres Chanteurs. Mais, avant ce temps, un soir que l'on représentait Tristan au Théâtre Royal, la fiancée se montra dans une loge, en toilette sombre et négligée; elle écouta l'œuvre d'un air distrait et maussade, sans dissimuler son ennui. Elle n'était pas wagnérienne! Cette découverte rompit brusquement le charme: le roi jugea qu'une personne qui partageait si peu sa foi et ses enthousiasmes ne pouvait pas être sa femme et il la rejeta de son cœur....
Nous trouvons tout cela admirable, et Villiers déclare que, s'il savait bien l'allemand, il composerait un poème où il dirait des choses magnifiques et qu'il l'enverrait à Louis II.
Cette idée nous ramène à la dédicace imprimée en tête de la partition de la Walkyrie, à ces strophes célèbres que Wagner adressa «au royal ami», le sacrant ainsi immortel et à jamais glorieux. Ces vers sont réputés intraduisibles en français et, naturellement, cela nous a incités à essayer de les traduire. L'un de nous connaît à fond la langue de Gœthe et voici déjà quelque temps que nous travaillons à cette traduction. Quelle occasion de reprendre l'œuvre, en ces heures lentes de voyage! En allemand, le poème de Wagner est très beau, d'une grâce spéciale, d'une subtilité exquise. Que sera-t-il en français?... Voici l'essai que nous proposons:
AU ROYAL AMI
O roi, doux seigneur qui protèges ma vie!
Toi qui recèles la suprême bonté,
Combien, arrivé au but de mes efforts, je m'efforce
De trouver le mot juste qui t'exprimerait ma gratitude!
Pour le dire ou l'écrire, comme je le cherche en vain!
Et pourtant, de plus en plus impérieux, m'entraîne le désir
De trouver ce mot qui exprimerait
Le sentiment de reconnaissance que je porte dans mon cœur.
Ce que tu es pour moi, je ne puis, émerveillé, m'en rendre compte
Qu'en évoquant ce que je fus sans toi...
Pas une étoile ne se leva pour moi, que je ne la visse pâlir;
Pas un espoir que je n'eusse perdu.
Livré au bon plaisir, à la faveur du monde,
Aux jeux vils du gain et du risque,
Tout ce qui en moi luttait pour l'émancipation de l'art
Se vit trahi par le sort, sombra dans la bassesse.
Celui qui, jadis, commanda à la branche desséchée
De reverdir dans la main du prêtre,
Bien qu'il m'eût ravi tout espoir de salut
Et que la dernière illusion consolante se fût évanouie,
Fortifia en mon sein cette foi
En moi que je puisais en moi-même;
Comme je lui demeurais fidèle,
Il fit refleurir pour moi la branche desséchée.
Ce que solitaire et muet je gardais au fond de moi
Vivait aussi dans le sein d'un autre;
Ce qui agitait profondément et douloureusement l'esprit d'un homme
Emplissait d'une joie sacrée un cœur d'adolescent;
Ce qui nous entraînait dans une ardeur printanière
Vers un même but,—conscient..., inconscient...,—
Devait s'épancher comme une joie du printemps:
Double foi, faisant naître une frondaison nouvelle.
Tu es le doux printemps qui m'as paré à nouveau,
Qui as rajeuni la sève de mes branches et de mes ramures;
C'est ton appel qui m'a fait sortir de la nuit,
De la nuit hivernale qui tenait inerte ma force;
Ton altier salut, qui m'a charmé,
M'arrache à la souffrance dans une joie soudaine
Et je marche, à présent, fier et heureux, par de nouveaux sentiers,
Dans le royaume estival de la grâce....
Quel mot pourrait donc te faire comprendre
Tout ce que tu es pour moi?
Si je peux à peine exprimer le peu que je suis,
Toi, au contraire, tu es roi en tout.
Aussi la lignée de mes œuvres repose-t-elle en toi,
Dans une paix bien heureuse.
Et, puisque tu as comblé tous mes espoirs,
Délicieusement j'ai renoncé à l'espoir.
Donc je suis pauvre, je ne garde qu'une chose,
La foi à laquelle s'unit la tienne:
C'est elle, la puissance qui fait que je me montre fier,
C'est elle qui saintement trempe mon amour.
Mais si, partagée, cette foi est encore à moitié mienne,
Elle serait tout entière perdue pour moi si elle venait à te manquer:
Ainsi, c'est toi seul qui me donnes la force de te remercier
Grâce à ta foi royale et sans défaillance.
Nous avons beaucoup peiné pour parfaire cette traduction qui ne nous satisfait pas entièrement. Mais le temps a passé, voici que le train ralentit sa marche: c'est Munich,—München!
Hors de la gare, l'omnibus qui nous emmène vers l'Hôtel des Trois Rois Mages est obligé de s'arrêter, après quelques pas, devant un orchestre militaire. De beaux soldats aux cheveux blonds, vêtus d'uniformes bleu de ciel, sont groupés autour du chef de musique. Et que jouent-ils?... La marche religieuse de Lohengrin!...
Plus tard, pour rire, Wagner essaya de nous faire croire que c'était grâce à lui que nous avions été «aussi religieusement reçus».
[1] La «carte».
[2] Royaume de Bavière.
Quelle amusante ville que Munich, avec ses folies architecturales!... Je n'en connais aucune, hors de France, qui m'ait paru aussi agréable.
Louis Ier, probablement, avait le culte des souvenirs, et, certainement, il ne doutait de rien. C'est lui qui a voulu réunir dans sa capitale, en les recréant, tous les édifices qui l'avaient charmé au cours de ses voyages: aussi cette jolie cité semble-t-elle être ce qu'est dans une exposition universelle la «rue des Nations».
Aimez-vous le florentin? Voici la bibliothèque et son majestueux escalier de marbre qui mène à «la loge des lansquenets», copiée exactement sur celle de Florence; un peu plus loin, sous le nom de Königbau[1], vous verrez une reproduction du fameux palais Pitti. Si vous préférez l'art romain, l'arc de Constantin est tout proche, et vous rencontrerez aussi une basilique du Ve siècle; si c'est l'art grec qui vous séduit, allez voir les Propylées d'Athènes, la Glyptothèque, de style ionique, ou le palais des Beaux-Arts, de style corinthien; ou bien encore près d'un bois sacré, la galerie de la Gloire. Si vous rêvez de Venise, c'est que vous entendez le frou-frou d'ailes de tous les pigeons de Saint-Marc qui, évidemment, ont émigré à Munich!
Il y a des maisons hautes comme des cathédrales et toute fouillées de sculptures, mais elles sont en terre cuite moulée. Le style Renaissance est bien représenté, le rococo abonde. L'art égyptien même n'est pas oublié: pour commémorer un noble fait d'armes, on a érigé un obélisque en métal, copié sur le monolithe de Louqsor; mais celui-ci n'a même pas le mérite d'être d'une seule coulée de bronze.
L'exposition internationale de Peinture—prétexte de notre voyage—fut, je crois, très remarquable; elle fit honneur au groupe d'artistes qui l'avait organisée et mit en valeur la peinture bavaroise. Mais je suis forcée d'avouer qu'en dépit des comptes rendus très consciencieux que je publiai sur elle, je ne sais plus dans quels journaux, je n'en retrouve en ma tête que de confus souvenirs. J'ai retenu pourtant le nom d'un peintre, peut-être oublié aujourd'hui, qui débutait alors et autour duquel on fit grand bruit: Gabriel Max, et j'ai gardé aussi la vision de sa gracieuse martyre, qui, toute blanche et morte, semblait dormir si voluptueusement sur la croix.
En revanche, une visite à la Pinacothèque m'a causé une impression ineffaçable. La collection des Rubens surtout me sembla superbe; l'artiste triomphe ici dans toute sa gloire charnelle, il est rutilant, éblouissant.
Et quel goût parfait dans la disposition des toiles! quel classement rationnel! Autant que possible, chaque salle renferme uniquement les œuvres d'un même maître, espacées sur des fonds d'une couleur propice et sous un jour favorablement ménagé. L'intensité d'effet est de la sorte doublée: on subit le charme du peintre dans toute sa puissance et le contraste d'un maître à un autre est saisissant. Ainsi, dans la salle des Van Dyck, lorsqu'on y entre après avoir regardé les parois ensoleillées de la salle des Rubens, la tonalité donne l'impression de ténèbres reposantes et mystérieuses, où les yeux voient peu à peu s'ébaucher des masques blancs d'une distinction sans égale.
Par exemple, la lecture du catalogue, rédigé en français, ne manque pas de gaîté. On y lit des choses comme celles-ci:
La Vierge est assise au soir devant un bâtiment; à ses genoux, le garçon Jésus saisit avec la main droite la lisière poitrinale de sa robe.
La vanité sous l'image d'une belle femme de forme luxueuse, s'appuyante avec la main gauche qui tient une chandelle s'éteignante, sur un miroir rond.
Un loup dévore un agneau tandis qu'un renard s'y introduit.
Une femme est assise à côté d'un âne qui brait à terre, allaitant son enfant.
Deux chiens se chamaillent d'une tête de veau.
Portrait de l'électeur Maximilien en pleine armature.
Saint Martin à cheval blanc.
Le Christ, après avoir essuyé la mort, reçoit gracieusement les quatre pêcheurs repentants.
C'est bon de rire un peu!
[1] «Bâtiment du roi».
Des affiches placardées chaque matin donnent le programme des concerts exécutés dans presque toutes les brasseries de Munich, pendant le «dîner» de deux heures. De nombreux fragments des opéras de Wagner figurent dans ces programmes et cela nous décide à quitter l'Hôtel des Trois Rois Mages et sa banale table d'hôte, pour louer un appartement meublé et être libres ainsi de choisir le lieu de notre repas, d'après le menu musical. Nous voici donc, notre résolution prise, courant d'un coin à l'autre de la ville à la recherche de la brasserie élue, et, une fois là, côtoyant la population paisible, les étudiants turbulents ou les familles bourgeoises qui aiment à dîner aux sons des violons.
A nous, Français, peu gâtés dans notre pays, ces orchestres de brasseries paraissent excellents et nous prenons grand plaisir à écouter les morceaux que nous avons si rarement l'occasion d'entendre chez nous. Le public des dîneurs—et notre ferveur s'en réjouit—fait toujours un accueil particulièrement chaleureux aux morceaux tirés des œuvres de Wagner.
Un jour, dans un lointain restaurant, on jouait l'ouverture des Maîtres Chanteurs; mais l'orchestre était singulièrement disposé: faute de place, on l'avait installé sur la galerie extérieure d'un chalet situé au milieu d'un jardin, galerie étroite où deux musiciens, bien juste, pouvaient s'asseoir de front, de sorte que l'assemblée des exécutants était étirée d'un bout à l'autre de la façade et que les contrebasses se trouvaient à une folle distance des cuivres. Nous avions quitté la table où nous dînions pour chercher l'endroit où les sons seraient le moins éparpillés et nous nous étions placés devant la galerie, en face du chef d'orchestre qui en occupait le milieu.
Non loin de nous, un groupe de trois jeunes hommes, qui s'étaient aussi rapprochés des musiciens, nous examinaient à la dérobée, avec une avide insistance. L'un d'eux, grand, mince, d'un blond très pâle, me sembla résumer le type même de l'étudiant allemand: il avait de longs cheveux, droits comme des baguettes et d'un ton plus clair que celui de son visage; son fin profil rappelait celui des portraits de Schiller. Un de ses compagnons, dont la barbe d'or et les lunettes d'or brillaient au soleil, laissait rayonner sur sa face une expression très saisissante d'enthousiasme et d'allégresse. Le troisième était d'assez petite taille et l'on voyait mal ses traits sous l'ébouriffement de sa barbe, de ses sourcils, de ses cheveux châtains. Un chien blanc se tenait auprès de lui.
Soudain, j'entendis le jeune homme à la barbe d'or dire, presque à haute voix, en nous regardant:
—Je parie que ce sont eux!
Après les dernières notes de l'ouverture des Maîtres Chanteurs, comme nous applaudissions de toutes nos forces, le groupe des inconnus se rapprocha de nous.
—Plus de doute, fit l'un, puisqu'ils applaudissent!...
Et le jeune homme à la barbe d'or s'avança sans hésiter:
—Je suis Hans Richter, dit-il en saluant, et vous êtes certainement les Français qui venez de rendre visite à Richard Wagner. Le Maître m'a écrit de me mettre tout à votre disposition et de vous servir de guide à Munich, mais il ne m'a pas dit où je vous trouverais.
Hans Richter, le chef d'orchestre du Théâtre Royal, qui allait avoir l'honneur de diriger l' Or du Rhin!...
Après de cordiales poignées de mains, Richter présenta ses amis, d'abord l'homme très barbu, puis l'autre:
—Monsieur Scheffer, un wagnérien fanatique.... Monsieur Franz Servais, le fils du célèbre violoniste belge: il arrive de Bruxelles pour entendre l'Or du Rhin.
Celui qui m'avait paru personnifier l'étudiant d'Allemagne était un compositeur belge!
Réunis autour de la même table, où des bocks mousseux sont apportés, nous faisons vite connaissance: nous sommes d'accord sur toutes choses, puisque nous servons sous la même bannière. Il paraît que l'on nous cherchait dans tout Munich. Notre passage à l'hôtel des Trois Rois avait été signalé, mais nous étions partis sans laisser d'adresse, et, de là, on perdait nos traces. M. Scheffer s'était fait fort de nous retrouver, ce jour même, et s'était adressé à la police; le hasard avait été plus prompt.
—Nous avions juré dit Richter de vous amener, ce soir, à une réunion, chez la comtesse de Schleinitz. Tous les nôtres seront là.
—Liszt viendra, s'écrie Servais, il est arrivé hier à Munich. Vous verrez aussi la comtesse Muchanoff.
—Liszt!...
Je pense à Cosima, et à son chagrin d'être désapprouvée par son père: j'aimerais mieux ne pas le voir. Mais, avec joie, mes compagnons ont accepté, et ont pris rendez-vous pour le soir, à huit heures.
La comtesse de Schleinitz, chez qui l'on se réunissait, femme du ministre de la maison royale de Prusse, était extrêmement gracieuse, mignonne, mignarde même, parlant le français comme une Parisienne, pétillante d'esprit et de malice, mais avec une flamme de passion dans le regard. On pouvait dire:
Le caprice a taillé son petit nez charmant...
car il se relevait avec une impertinence élégante. Les fossettes que son sourire creusait dans ses joues semblaient le tripler.
On ne manqua pas de me présenter à de nombreuses personnes, dont les noms, pas faciles à retenir, se sont envolés de ma mémoire. Je retins celui de Lenbach, le peintre déjà illustre, et je remarquai la belle tête d'Edouard Schuré, à l'air inspiré, un peu «absent».
L'apparition de Franz Liszt me stupéfia.
Je n'étais au courant de rien, je ne savais rien: pourquoi cette longue soutane noire? c'était donc un prêtre?... derrière ce visage glabre, y avait-il donc une tonsure dans ces cheveux qui tombaient droits, jusqu'aux épaules?... Mais quels yeux de lion, quelles prunelles ardentes sous les sourcils en broussailles! Quelle souveraine ironie dans les sinuosités de la bouche large et mince! Dans toute cette attitude, quelle majesté tempérée de bienveillance.... L'entrée de Liszt causait à l'assemblée une émotion extrême et j'étais de plus en plus surprise. Serait-ce donc un saint?... on lui témoigne une vénération extraordinaire, les femmes surtout!... Elles s'élancent vers lui, s'agenouillent presque, lui baisent les mains, lèvent vers sa face des yeux d'extase....
Mais une femme est arrivée, en même temps, qui brusquement détourne mon attention. C'est elle, la mystérieuse beauté, jadis venue du Nord dans un tourbillon de neige, et plus blanche que la neige; la dame aux prunelles pareilles à des violettes de Parme, celle que les poètes ont chantée à l'envi, la comtesse de Kalergis, devenue comtesse Muchanoff,—la Symphonie en blanc majeur enfin!—Je ne la vois encore que de dos, là-bas, de l'autre côté du grand piano; on s'empresse autour d'elle et elle serre des mains tendues. Elle est grande, une écharpe de mousseline couvre ses épaules, des cheveux blond pâle ondoient sur sa nuque.... Je me redis tout bas des fragments du célèbre poème, qui fut inspiré par elle à mon père, il y a longtemps:
Conviant la vue enivrée
De sa boréale fraîcheur
A des régals de chair nacrée
A des débauches de blancheur,
Son sein, neige moulée en globe,
Contre les camélias blancs
Et le blanc satin de sa robe
Soutient des combats insolents,
Dans ces grandes batailles blanches,
Satins et fleurs ont le dessous,
Et, sans demander leurs revanches,
Jaunissent comme des jaloux.
. . . . . . . . . .
. . . . . . . . .
De quel mica de neige vierge,
De quelle moelle de roseau,
De quelle hostie et de quel cierge
A-t-on fait le blanc de sa peau?
Alfred de Musset fut aussi un fervent de cette blanche idole et, plus tard, Henri Heine paraphrasa, en l'honneur de celle qu'il appelait «la cathédrale du Dieu Amour», les vers de Théophile Gautier:
Auprès d'elle la neige de l'Himalaya
Paraît grise comme la cendre;
Le lis que sa main saisit, aussitôt, par le contraste
Ou par jalousie, devient couleur de rouille...
J'ai peur vraiment de la voir se retourner et, comme elle a fait un mouvement, je ferme les yeux, pour garder l'illusion du passé, une minute de plus.
J'entends auprès de moi presque aussitôt de grands frissons de soie; une voix bien timbrée, chantante, me parle, avec ce léger accent russe qui module si joliment. La comtesse Muchanoff s'est assise à côté de moi et me serre la main en m'affirmant qu'il n'est pas besoin de présentation, qu'elle m'a reconnue sans qu'on me nomme; qu'ayant les mêmes admirations, les mêmes fanatismes, nous sommes de la même famille idéale et que nous nous aimions déjà avant de nous rencontrer.
Elle m'apparaît très grande dame, très sûre d'elle-même, intelligente, et passionnée d'art. Je cherche les camélias blancs près de la neige de sa poitrine, très marmoréenne, en effet, mais par le secours peut-être du blanc de perles et d'une neige de poudre de riz. Le visage est régulier, pâle sous les cheveux pâles savamment disposés. Pourtant on la devine trop supérieure pour s'attarder aux artifices de la coquetterie. Elle cherche à retenir, à prolonger une beauté célèbre, mais elle attend plus encore des grâces de son esprit, que le temps ne peut atteindre, de sa culture intellectuelle, de son talent musical.
Avec une familiarité câline, elle s'efforce de m'apprivoiser, de m'inspirer confiance; mais l'idée me hante qu'elle a des torts envers Cosima, qu'elle a trahi l'amitié, et j'ai grand' peine à répondre à ses amabilités, à sortir de ma réserve.
Liszt s'est approché, à son tour: il me parle de mon père, qu'il connaît; il m'a vue enfant et se souvient de moi, qui ne me souviens plus de lui. Je trouve qu'il a des manières onctueuses qui sont bien d'un prêtre; mais comment est-il un prêtre, et pourquoi les femmes semblent-elles toutes éprises de lui?... En ce moment, elles sont affolées de le voir s'occuper de moi, qui n'ai fait aucune avance, et voici qu'elles le rejoignent, le supplient de jouer quelque chose, le harcèlent pour qu'il se mette au piano. Il ne cède pas, les repousse assez rudement et déclare que c'est madame Muchanoff qui doit jouer, qu'il a lui-même trop de plaisir à l'entendre pour s'asseoir devant le clavier quand elle est là.
La comtesse se lève, nonchalante et dédaigneuse; elle ôte ses gants, lentement, et son sourire dit assez que c'est pour épargner une corvée à Liszt qu'elle se dévoue, et qu'elle s'amuse, autant qu'elle se moque, de la rage jalouse de toutes celles qui vont être forcées de l'applaudir.
L'ivoire, où ses mains ont des ailes,
Et, comme des papillons blancs,
Sur la pointe des notes frêles
Suspendent leurs baisers tremblants...
Ces vers se mêlent, pour moi, aux phrases du nocturne que la comtesse exécute. Elle a certainement du talent; mais il me semble que dans son jeu elle exagère la fantaisie, l'abandon, le rubato enfin.
Voici que, pour aller au buffet, Liszt vient m'offrir son bras, sous les regards envieux et déçus de la plupart des femmes. Il laisse passer tout le monde devant nous, dans l'idée, sans doute, de se ménager un aparté avec moi. En effet, dès que nous sommes seuls, il me dit à demi-voix:
—Vous avez vu Cosima?
Je n'ai pas bien le sentiment de ce que vaut la haute personnalité de Liszt; j'ignore absolument la beauté de ses compositions, que j'admirerai tant plus tard, et l'incomparable noblesse de son caractère; je le considère seulement comme un très illustre pianiste: aussi je ne suis pas du tout intimidée, et, le croyant hostile aux résolutions de sa fille, c'est avec une véhémence agressive que je lui réponds:
—Je vous en prie, ne me dites rien contre votre fille: je suis à tel point de son parti que je ne puis admettre aucun blâme. Quand il s'agit d'un être tellement au-dessus de l'humanité que Richard Wagner, les préjugés et même les lois des hommes n'ont plus de valeur. Qui donc pourrait ne pas subir, avec joie, la fascination et le prestige du génie? A la place de Cosima, vous auriez fait comme elle, et votre devoir de père est de ne pas mettre obstacle à la réalisation du magnifique dénouement qu'elle est en droit d'attendre.
Liszt me serre le bras affectueusement.
—Je suis absolument de votre avis, mais je dois me taire, dit-il d'une voix encore plus basse; l'habit que je porte m'impose des opinions que je ne peux renier ouvertement. Je connais trop les entraînements du cœur pour les juger avec sévérité; les convenances me forcent au silence, mais, en moi-même, je souhaite plus que personne la solution légale de cette pénible crise. Je ne puis rien pour la hâter. Quant à la retarder de quelque façon que ce soit, je n'en ai jamais eu la pensée.
Quelle surprise! quel soupir de délivrance!...
—Est-ce que vous m'autorisez à écrire cela à Cosima? m'écriai-je, dans un élan de joie profonde.
—Certes, dit-il. Je voulais vous demander de le faire; assurez-la qu'il ne peut pas y avoir désunion entre nous, que je suis de cœur avec elle, mais qu'elle doit comprendre ma réserve et, pour le monde, en observer une semblable à mon égard, jusqu'à nouvel ordre.
—J'écrirai, ce soir même. Si vous saviez quel soulagement et quel bonheur cette nouvelle va apporter là-bas!
—J'en serai très heureux. Vous voyez comme j'ai saisi au vol l'occasion qui se présentait de faire connaître secrètement à ma fille le fond de ma pensée. Je la cherchais sans la trouver: à qui se fier? L'envie et l'hypocrisie se partagent le cœur des êtres: bien peu ont votre belle franchise et votre enthousiasme, sans restriction. Mais entrons: je crois qu'on nous surveille et qu'on s'étonne déjà de notre entretien particulier.
En effet des regards anxieux ou irrités fusaient vers nous, et, si les yeux des femmes, groupées là, avaient été des armes, je n'aurais pas franchi vivante la porte de la salle à manger.
Au buffet, Villiers de l'Isle-Adam causait avec la comtesse Muchanoff qui paraissait s'émerveiller de lui. Il avait épinglé sur son habit noir la décoration des chevaliers de Malte,—une petite croix ancrée en émail blanc,—et il expliquait qu'il était grand-maître de cet ordre, un de ses aïeux l'ayant été en 1520. La France ne reconnaissant pas la chevalerie de Malte, il n'en pouvait porter les insignes qu'à l'étranger: là, du moins, il les portait en conscience.
Villiers s'aventura, ensuite, à raconter l'histoire compliquée et confuse, des droits incontestables que cette grande-maîtrise lui donnait sur le trône de Grèce. Il avait même, un jour, posé sa candidature à la succession royale et mené, pour l'obtenir, une campagne mémorable. L'empereur Napoléon III avait reçu le prétendant en audience et s'était déclaré son partisan.
Des fantaisies héraldiques et de la vanité nobiliaire, Villiers passe, heureusement, au juste orgueil du poète: il narre sa lecture chez Wagner et son glorieux succès, et, lorsqu'on se sépare, il promet à la comtesse Muchanoff de faire, à l'Hôtel des Quatre Saisons, dans une soirée qu'elle veut organiser tout exprès, une seconde lecture de la Révolte.
Nous nous sommes vite liés avec Franz Servais, qui devient même bientôt pour nous un excellent ami. C'est lui que j'interroge pour pénétrer quelques-uns des mystères qui me semblent envelopper la vie de Liszt. Et d'abord, comment, pourquoi est-il prêtre?
—Il y a seulement quatre ans qu'il a reçu les ordres, me dit Servais, et qu'il est devenu l'abbé Liszt. Comment, pourquoi? on ne sait pas. Au retour d'un voyage à Rome, il était prêtre. Peut-être a-t-il voulu, par cette résolution, faire comprendre au monde qui s'est tant occupé de ses projets de mariage avec la princesse Wittgenstein, qu'ils étaient définitivement abandonnés? Je crois aussi qu'il était heureux d'enlever, à toutes les dames qui l'adorent, l'espoir d'obtenir sa main.
En effet toutes les femmes semblent se le disputer mutuellement, et sans aucune dissimulation. Son habit ne leur en impose donc pas?
—Au contraire, il les enflamme plutôt: c'est l'attrait du fruit défendu!... Liszt exerce, d'ailleurs, une fascination extraordinaire sur ceux qui le comprennent et l'admirent: j'en puis parler, car je la subis moi-même sans chercher à m'en défendre et je suis fier d'être de ses élèves.... Mais certaines femmes vont vraiment trop loin: c'est de l'idolâtrie, du fétichisme; elles se disputent une fleur qu'il a touchée, ramassent ses bouts de cigare; celles qui sont assez indépendantes pour pouvoir le faire, le suivent de ville en ville, tout le long de l'année.
—Et cela ne l'exaspère pas?
—Il serait très malheureux, au contraire, si cette atmosphère d'amour qui l'environne venait à lui manquer. Il aime cet encens et ces flatteries excessives. Il a besoin de cette royauté mystique, et, pour la conserver, très habilement, il distribue des grâces, selon les mérites, ou d'après ses préférences....
—Mais comment peut-il maintenir l'harmonie parmi son harem, et enchaîner les jalousies et les rivalités?
—C'est cela le plus inconcevable, dit Servais; il parvient à maintenir la paix dans le troupeau de ses dévotes, il leur fait même accepter et respecter une favorite. Quand on s'étonne d'une abnégation si peu habituelle aux femmes, il vous fait cette déclaration imprévue: «Elles s'aiment en moi.»
Wagner a, de Tribschen, télégraphié au roi, pour lui dire que des Français amis, qui viennent à Munich, seraient heureux de voir représenter, durant leur séjour, Lohengrin, Tannhäuser, etc., en attendant l'Or du Rhin. Déjà Lohengrin est annoncé. Mais depuis notre arrivée, chaque matin, un domestique, en livrée bleue galonnée d'or, nous apporte des places de «galerie noble», tantôt pour l'Opéra Royal, tantôt pour le Théâtre de la Résidence: c'est par ordre du roi que l'on nous fait cette gracieuseté et nous avons le plaisir—rare pour les seuls Français, hélas!—de pouvoir assister, presque chaque soir, à des représentations de drames et de comédies de Shakespeare alternant avec des opéras de Wagner. Transporté au théâtre, l'amour qu'ont les Bavarois pour les reconstitutions et les pastiches produit les meilleurs résultats: les pièces sont montées avec beaucoup de soin et la mise en scène est élégante et exacte. Il nous fut donné de voir en l'espace de quelques semaines: Richard III, le Conte d'Hiver, Comme il vous plaira, le Soir des Rois, les Deux Gentilshommes de Vérone, Lohengrin, le Vaisseau Fantôme, Tannhäuser et les Maîtres Chanteurs.
Je fus contente de rencontrer Liszt, à cette soirée, donnée pour Villiers de l'Isle-Adam par la comtesse Muchanoff. Dès mon entrée, je vis qu'il était, lui aussi, impatient de me revoir, car il m'interrogea tout de suite du regard. Aussitôt qu'il nous fut possible de nous isoler un peu, il me dit:
—Eh bien, les nouvelles?
Alors je lui appris, combien ma lettre, rapportant ses paroles, avait causé d'émotion et de joie à Tribschen. Quelle bienfaisante détente, quel allégement de soucis cuisants, quelle consolation de n'avoir pas perdu l'affection d'un cœur si cher, et la force invincible que l'on puisait, dans cette certitude, pour les luttes avenir! A moi, simple messagère, le maître faisait dire: «qu'il me bénissait!...»
Liszt, les yeux brillants d'une larme, aussitôt séchée, me prit la main rapidement et me dit tout bas:
—Gardez-bien le secret que je vous confie: je ferai l'impossible, en retournant en Italie, pour m'arrêter quelques heures à Lucerne et aller embrasser ma fille et mes petits-enfants.
Et lui, qui toujours refusait de jouer, il alla vers le piano, découvrit le clavier d'un mouvement brusque, puis laissa courir ses doigts souverains sur les touches en une improvisation fougueuse, passionnée, éblouissante.
L'ovation qu'on lui fit tint du délire, naturellement, mais c'est à peine s'il y prit garde.
C'était maintenant au tour de Villiers de charmer l'assistance. Bien frisé, sa croix de Malte en bonne place sur son flanc gauche, il avait très grand air. Il me parut cependant un peu nerveux et inquiet.... Est-ce que ce salon d'hôtel, trop orné, l'impressionne? Est-ce que cette réunion de nobles dames bien parées, de hauts fonctionnaires, d'artistes, formant un demi-cercle, comme au théâtre, et qui le dévisagent, en une attente silencieuse, l'intimide plus que l'olympienne intimité de Tribschen?... En pleine lumière, debout contre le grand piano à queue, il semble hésiter, se tait.... Enfin, le voici qui, d'un crâne mouvement de tête, rejette en arrière ses boucles ondulées, et il commence à lire, d'une voix ferme, claire.
Je me tranquillise, Villiers, très sûr de lui, prend des temps, ménage ses effets: l'auditoire est intéressé; un murmure flatteur accueille certains passages, on applaudit discrètement; puis, de nouveau, le respectueux silence se rétablit. On écoute....
Mais, hélas! qu'arrive-t-il?...
Brusquement Villiers se tait, laisse tomber le manuscrit et regarde les auditeurs avec des yeux écarquillés, pleins d'épouvante. D'un geste fébrile, il dégrafe la ceinture de son pantalon, puis il ôte ses bottines et s'assied sur le piano.
O stupeur! Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que c'est dans la pièce?... Une mystification?... une gageure!... en tout cas, de bien mauvais goût!... Tout le monde se lève, dans un brouhaha moqueur, on vient à moi, on m'interroge:
Que dire? Comment faire comprendre que Villiers s'est cru en danger de mort et qu'alors il s'agissait bien, pour lui de convenances et d'à-propos!... Il a eu sans doute, un petit spasme nerveux au cœur: un médecin, goguenard peut-être, lui a dit que, si ce cas se présentait, il devait aussitôt desserrer ses vêtements, se déchausser et s'asseoir haut pour faire pendre ses pieds.... Et l'on voit que le malade se conforme de tous points à l'ordonnance.
Des rires s'étouffent derrière les éventails; on feint d'oublier l'incident.
Villiers s'est enfui, emportant ses bottines, tandis que notre groupe de Français, qui se sent solidaire du vaincu, n'ose pas battre en retraite avec lui et reste là, très penaud. Franz Servais, lui, est consterné; il marche fiévreusement, les mains dans ses poches; ses longues mèches pâles et pendantes se rejoignent dans sa bouche qui s'ouvre sans cesse pour laisser passer de véhémentes récriminations.
—Une seule chose pouvait sauver la situation, s'écrie-t-il, Villiers ne pouvait invoquer qu'une seule excuse: la mort!... Oui, oui, pour notre honneur à tous, il devait mourir!...
Nous avions loué des chambres meublées dans la Maximiliansstrasse, qui est vraiment une rue très belle, étonnamment large, animée, bordée d'élégantes boutiques, aux devantures amusantes. Elle commence au cœur de Munich, devant le Théâtre Royal et, après un parcours d'un kilomètre et demi, aboutit à l'Isar, une très impétueuse rivière, qui court comme une folle sur de grandes dalles, taillées, à ce qu'il semble, de main d'homme. Ces dalles forment, par de brusques cassures, comme des marches géantes d'où l'eau se précipite en cascades. Nous croyions bien ce torrent pas navigable; mais, une fois, un spectacle imprévu nous démontra qu'il l'était.
Il faisait très chaud, ce jour-là, et nous nous en allions par groupes, tout doucement, vers l'Isar, pour chercher un peu de fraîcheur dans les jardins qui, sur l'autre rive, s'étendent le long des larges berges.
Arrêtés au milieu du pont, au-dessus d'un tumulte d'eau qui donnait le vertige, nous vîmes tout à coup paraître au loin quatre ou cinq radeaux chargés d'hommes, que le courant semblait emporter, mais qui étaient dirigés cependant.
—Des sauvages! des pirogues! s'écria Villiers. Et, en effet, à cette vue, on ne pouvait songer qu'aux nègres aventureux, descendant les rapides dans les nacelles faites d'écorces d'arbres.
Le peu d'épaisseur de l'eau, sur les dalles, ajoutait au danger d'être noyé celui d'être brisé à la moindre erreur dans la difficile manœuvre. A peine avait-on le temps de trembler pour ces hommes, de les apercevoir, debout sur les radeaux, s'appuyant sur une courte perche, qu'ils étaient passés, fuyaient de l'autre côté du pont, disparaissaient.
—La vraie course à l'abîme! s'écria Villiers.
—D'où viennent ces êtres-là? demandai-je, où vont-ils?
—Ah! mieux vaut ne pas le savoir. Il n'est jamais bon d'approfondir. Une vision nous a montré, n'est-ce pas? de farouches guerriers descendant l'Ogooué, à la poursuite de quelque tribu rivale: n'allons pas nous convaincre que nous n'avons vu que de braves paysans, qui allaient, tout simplement, vendre quelque vulgaire denrée au plus proche marché.
—De braves paysans et des paysans braves, en tout cas!...
Mais Villiers n'écoute plus: son imagination a suivi les guerriers de l'Ogooué, elle est partie, elle vagabonde, et le voici qui s'enfonce dans un monologue confus, mêlé de rires. Il joue avec des idées, comme on s'amuse, sur les plages, à faire glisser entre les doigts le sable en cascades. Mais je sais qu'il y a quelques pierreries dans le sable que Villiers remue, et je les guette au passage....
Quand nous sommes assis, enfin, sur des tertres de gazon, dans l'ombre des grands arbres du jardin anglais, au bord de fraîches prairies étoilées de colchiques qui semblent des milliers de feux follets, et non loin des saules, couleur vert-de-gris, dont les longs échevellements trempent dans l'Isar qui les entraîne, je commence à distinguer quelque lueur parmi les obscurités du discours de Villiers.
J'entrevois une mer brumeuse ... un crépuscule de rêve ... autour d'une île inconnue.... Puis, dans un remous lumineux, un grand sphinx qui émerge des flots, nage vers la rive.... En travers de son dos flotte une bannière violette, sur laquelle éclate en lettres d'or ce mot: Inviolata!...
—Et c'est tout, dit Villiers; cela ne se rattachera jamais à rien, ne s'expliquera pas. L'impression intense, le mystère, le charme, l'étrangeté inquiétante, sont contenus dans ce tableau aperçu comme par une déchirure de nuage, qui ne doit pas être écartée davantage.
—Il y a même des poèmes, ajoute-t-il, qui ne peuvent avoir qu'un seul vers; celui-ci, par exemple:
La lourde clé du rêve à ma ceinture sonne...
—Est-ce assez complet? est-ce magnifique?... Qu'est-ce qu'on peut ajoutera cela?... Par bêtise, pour faire un poème, j'ai essayé de trouver une suite.... Impossible!... Il n'y en a pas.... Pas plus à cet autre vers:
O pasteur, Hespérus à l'occident s'allume!
—La mélancolie de l'heure, le soir limpide, la lumière de l'étoile et la vie pastorale, tout y est: pourquoi chercher autre chose?
—C'est vrai, dis-je, ce genre de vers, le vers unique, dans lequel semble se condenser un poème, se suffit à lui-même et dédaigne la rime; j'en ai composé un, moi aussi, très absurde mais qui ne pouvait rimer à rien:
Je suis le nautonier des océans lunaires!
«Le poète italien Gualdo a cité quelque part ce vers en épigraphe, pour taquiner ses contemporains en leur faisant chercher «d'où c'était».
Villiers fouille, tout à coup, dans ses poches et, après une exploration fébrile, en tire des feuillets, très chiffonnés.
—Revenons au sérieux, dit-il, soyons pratiques et prosaïques. Voici mon article sur l'exposition: il est fini.
—Comment! m'écriai-je, il n'est pas encore parti? Mais il sera trop tard: l'ouverture de l'exposition, c'est déjà vieux; on ne voudra pas le publier.
—Oh! si, vous verrez, avec quelques petites retouches il sera tout rafraîchi.... D'abord j'ai changé le titre; c'est maintenant: Munich pendant l'Exposition. L'article n'est pas trop mal, écoutez-moi ça:
Et il lit:
«Les salles du Palais de Cristal sont emplies, les envois français se sont brusquement abattus par caisses énormes; à l'Exposition, toute la cimaise est couverte, on parle déjà d'accrocher quelques toiles retardataires au restaurant d'en face,—notamment le Casseur de pierres, de Courbet. Disons toutefois que Courbet a envoyé ici un paysage magnifique dont l'eau naturelle et profonde fait véritablement songer: c'est, avec le Fauconnier de Couture, ce que nous aimons le plus dans le Salon français, malgré le peu de sympathie que nous avons pour l'école réaliste.
«Les Allemands disent, à l'aspect des tableaux de Courbet: «Peinture aussi bonne que brutale: il voit comme un paysan et peint comme un professeur,—ce qui est déjà beaucoup», ajoutent-ils en riant....»
—Ici; intercale une phrase, dit Villiers: «Il est bien tard pour parler de l'exposition», et puis j'en parle tout de même:
«Il faut citer des grisailles exquises de Ramberg, le Saint Joseph de Gysis, des portraits de Lembach, des paysages de Zwangauer, le Daubigny allemand, des sépias académiques de Kaulbach, sur des sujets tirés des opéras de Wagner, et la Femme à la robe de velours de M. Canon, un jeune peintre autrichien, d'un talent hors ligne. L'on pense que le Banquet de Platon, de M. Anselm Feuerbach, aura la médaille d'honneur. L'œuvre est grandiose, en vérité, et depuis Pierre de Cornelius on n'a pas mieux fait en Allemagne. L'art est donc bien portant....»
—Je vais encore glisser là une phrase, dit Villiers: «Laissons donc l'exposition, cette déjà vieille nouvelle, et promenons-nous par la ville....»
Et il continue sa lecture:
«Nous aimons Munich, mais tout le monde n'est pas de notre avis. Il est vrai que Munich manque un peu de sergents de ville, qu'on n'y chante pas les Pompiers de Nanterre, qu'on y remarque une absence de viols, d'escroqueries et d'assassinats vraiment désolante pour l'avenir de cette capitale. Par contre, nous avons vu de magnifiques théâtres où l'on joue Gœthe, nous avons visité des musées qui contiennent des trésors d'art et de génie, nous avons vu des monuments du plus pur style grec, des jardins grands comme le bois de Boulogne, des cafés immenses où l'on est servi par de belles filles que personne n'a l'idée de chiffonner outre mesure, à l'exception de quelques loustics de passage et qui en sont pour leurs frais.
«Nous sommes montés dans la Bavaria, l'énorme statue de bronze qui domine la ville et par les yeux de laquelle six personnes peuvent voir, de front, l'espace s'étendre jusqu'aux montagnes du Tyrol.
«Nous avons visité la salle des portraits des dames de beauté du pays.... Qu'on se représente une sorte de Galerie Montyon de l'amour, où—si son nez est d'un jet héroïque—la fille d'un cordonnier côtoie la fille d'une princesse. Le roi Louis Ier, qui a logé dans son palais ce naïf exposé de la beauté germanique, aimait les jolies femmes. Et les bons Bavarois racontent qu'à sa mort la scène suivante se serait passée à la porte du ciel:
«—Toc! toc!
«—Qui est là?—demande saint Pierre.
«—C'est moi, Louis Ier, roi de Bavière!
«—Un instant!—répond le bienheureux apôtre.
«Il s'écrie d'une voix de tonnerre:
«—Ramassez les onze mille vierges! Voici Louis de Bavière qui arrive!
«Mais ne rions pas trop de ce roi qui, au lieu de gloire militaire, a légué à son peuple des écoles où l'on apprend aux enfants à se tenir l'esprit haut et fier....»