SCÈNE IX.

ABRAHAM, ÉPHREM.

ÉPHREM.
M’apportez-vous d’heureuses nouvelles?
ABRAHAM.
Oui; de très-heureuses.
ÉPHREM.
Je m’en félicite; je ne doute pas que vous n’ayez retrouvé Marie.
ABRAHAM.
Je l’ai retrouvée, en effet, et je l’ai ramenée avec joie au bercail.
ÉPHREM.
C’est l’œuvre de l’assistance divine; je le crois.
ABRAHAM.
Il n’en faut pas douter.
ÉPHREM.
Je voudrais savoir de quelle manière elle a maintenant réglé ses mœurs et sa vie.
ABRAHAM.
Suivant ma volonté.
ÉPHREM.
Rien ne peut lui être plus utile.
ABRAHAM.
Elle s’est soumise à tout ce que je lui ai ordonné de faire, quelque difficile, quelque pénible que cela fût.
ÉPHREM.
Cette obéissance est digne d’éloge.
ABRAHAM.
Revêtue d’un cilice, se mortifiant par des veilles et par un jeûne continuel, elle observe la discipline la plus austère et force son corps délicat à subir l’empire de l’âme.
ÉPHREM.
Il est juste que les souillures d’une volupté criminelle ne puissent se laver que par les plus rudes macérations.
ABRAHAM.
Quand on l’entend gémir, on a le cœur déchiré; quand on voit son repentir, on se livre soi-même à la contrition.
ÉPHREM.
Il en est presque toujours ainsi.
ABRAHAM.
Elle travaille de toutes ses forces à devenir pour le monde un exemple de conversion, comme elle a été une cause de chute.
ÉPHREM.
Cela est bien pensé.
ABRAHAM.
Plus elle a été souillée, plus elle s’efforce de se montrer pure.
ÉPHREM.
Ce récit me comble de joie et fait pénétrer la satisfaction jusqu’au fond de mon cœur.
ABRAHAM.
Et avec raison, car les phalanges angéliques se réjouissent et louent le Très-Haut pour la conversion d’un pécheur.
ÉPHREM.
On ne peut s’en étonner, car Dieu ressent peut-être moins de joie de la persévérance du juste que du repentir de l’impie.
ABRAHAM.
Aussi devons-nous louer d’autant plus la bonté du Seigneur envers Marie, que nous espérions moins qu’elle pût revenir jamais à la vertu.
ÉPHREM.
Félicitons et louons, louons et glorifions l’unique, le vénérable, le bien-aimé et le clément fils de Dieu, qui ne veut pas laisser périr ceux qu’il a rachetés de son sang divin.
ABRAHAM.
A lui honneur, gloire, louange et jubilation pendant les siècles sans fin! Amen.

V.
PAPHNUCE.

ARGUMENT DE PAPHNUCE.


Conversion de la courtisane Thaïs, que l’ermite Paphnuce va trouver, comme Abraham, sous les dehors d’un amant. Paphnuce la convertit et lui impose pour pénitence de rester pendant cinq ans renfermée dans une étroite cellule. Thaïs, par cette juste expiation, est réconciliée à Dieu, et, quinze jours après avoir accompli sa pénitence, elle s’endort dans le Christ(58).

PAPHNUCE.


PERSONNAGES.

PAPHNUCE, ermite.
Disciples de Paphnuce.
THAÏS, courtisane.
Jeunes gens, amoureux de Thaïs.
ANTOINE et PAUL, ermites de la Thébaïde.
Une abbesse.


SCÈNE PREMIÈRE.

PAPHNUCE, LES DISCIPLES.

LES DISCIPLES.
Pourquoi ce sombre visage, Paphnuce notre père? Pourquoi ne nous montrez-vous pas un air serein, comme de coutume?
PAPHNUCE.
Celui dont le cœur est contristé ne peut montrer qu’un sombre visage.
LES DISCIPLES.
Quelle est la cause de votre tristesse?
PAPHNUCE.
L’injure qu’on fait au Créateur.
LES DISCIPLES.
De quelle injure parlez-vous?
PAPHNUCE.
De celle que lui fait souffrir sa propre créature, formée à son image.
LES DISCIPLES.
Vos paroles nous ont effrayés.
PAPHNUCE.
Quoique son impassible majesté ne puisse être atteinte par aucun outrage, cependant, s’il m’est permis de transporter métaphoriquement à Dieu les sentiments propres à notre faible nature, quelle plus sensible injure peut-on lui faire, que de mettre le monde mineur en révolte contre sa volonté, quand le monde majeur obéit avec soumission à sa toute-puissance?
LES DISCIPLES.
Qu’est-ce que le monde mineur(59)?
PAPHNUCE.
L’homme.
LES DISCIPLES.
L’homme?
PAPHNUCE.
Sans doute.
LES DISCIPLES.
Quel homme?
PAPHNUCE.
L’homme en général.
LES DISCIPLES.
Comment cela peut-il se faire?
PAPHNUCE.
Comme il a plu au Créateur.
LES DISCIPLES.
Nous ne comprenons pas.
PAPHNUCE.
C’est qu’en effet cette matière n’est pas accessible à tous les esprits.
LES DISCIPLES.
Expliquez-nous cela.
PAPHNUCE.
Prêtez-moi votre attention.
LES DISCIPLES.
Oui, et la plus complète.
PAPHNUCE.
Comme le monde majeur est formé de quatre éléments opposés, mais qui, par la volonté du Créateur, s’accordent entre eux selon les lois de l’harmonie, de même l’homme est composé non-seulement de ces quatre éléments, mais d’autres parties, qui sont encore plus contraires entre elles.
LES DISCIPLES.
Et qu’y a-t-il de plus contraire que les éléments?
PAPHNUCE.
Le corps et l’âme. Car les éléments, bien que contraires, ont cependant un point commun, qui est d’être matériels; au lieu que l’âme n’est pas mortelle comme le corps, ni le corps spirituel comme l’âme.
LES DISCIPLES.
Cela est vrai.
PAPHNUCE.
Cependant, si nous suivons la méthode des dialecticiens, nous ne conviendrons pas même que le corps et l’âme soient contraires.
LES DISCIPLES.
Et qui peut le nier?
PAPHNUCE.
Ceux qui sont exercés aux discussions de la dialectique. Rien, suivant eux, n’est contraire à la substance (οὐσία), qui est le réceptacle de tous les contraires.
LES DISCIPLES.
Qu’entendiez-vous tout à l’heure par cette expression: suivant les lois de l’harmonie(60)?
PAPHNUCE.
Le voici. Comme les sons graves et les sons aigus(61) produisent un résultat musical, s’ils sont unis suivant des rapports harmoniques, de même des éléments dissonants forment un seul monde, s’ils sont convenablement mis d’accord.
LES DISCIPLES.
Il est étonnant que des choses dissonantes puissent concorder, ou qu’il soit possible d’appeler concordantes des choses dissonantes.
PAPHNUCE.
C’est que rien ne peut se composer d’éléments semblables, non plus que d’éléments qui n’ont entre eux aucun rapport de proportion et qui diffèrent entièrement de substance et de nature.
LES DISCIPLES.
Qu’est-ce que la musique?
PAPHNUCE.
Une des sciences du quadrivium de la philosophie.
LES DISCIPLES.
Qu’appelez-vous quadrivium?
PAPHNUCE.
L’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie(62).
LES DISCIPLES.
Pourquoi ce nom de quadrivium?
PAPHNUCE.
Parce que, comme d’un carrefour, d’où partent quatre chemins, ces quatre sciences découlent directement d’un seul et même principe de philosophie.
LES DISCIPLES.
Nous n’osons pas vous questionner sur les trois autres sciences; car à peine la faible portée de notre esprit peut-elle atteindre la hauteur de la discussion que vous avez commencée.
PAPHNUCE.
Cela est, en effet, d’une difficile intelligence.
LES DISCIPLES.
Donnez-nous quelques notions superficielles de la science dont nous nous occupons en ce moment.
PAPHNUCE.
Je ne saurais vous en parler que très-succinctement, car elle est peu connue des solitaires.
LES DISCIPLES.
De quoi s’occupe-t-elle?
PAPHNUCE.
La musique?
LES DISCIPLES.
Oui.
PAPHNUCE.
Elle traite des sons.
LES DISCIPLES.
Y en a-t-il une ou plusieurs?
PAPHNUCE.
On en compte trois, mais qui sont tellement liées entre elles par des rapports de proportion, que ce qui est dans l’une ne peut manquer d’être dans les autres.
LES DISCIPLES.
Et quelle différence y a-t-il entre les trois?
PAPHNUCE.
La première se nomme la musique du monde ou musique céleste, la seconde la musique humaine, et la troisième l’instrumentale(63).
LES DISCIPLES.
En quoi consiste la céleste?
PAPHNUCE.
Dans les sept planètes et la sphère céleste.
LES DISCIPLES.
Comment cela?
PAPHNUCE.
Parce qu’il en est de la musique céleste comme de l’instrumentale. Car on trouve dans les planètes et dans la sphère le même nombre d’intervalles, les mêmes degrés et les mêmes consonnances que dans les cordes.
LES DISCIPLES.
Qu’est-ce que les intervalles?
PAPHNUCE.
Les espaces appréciables qui sont entre les planètes ou entre les cordes.
LES DISCIPLES.
Et les degrés?
PAPHNUCE.
La même chose que les tons(64).
LES DISCIPLES.
Nous n’avons aucune notion de ceux-ci.
PAPHNUCE.
Le ton se compose de deux sons: il est proportionnel au nombre epogdous ou sesquioctave (c’est-à-dire dans le rapport de 9 à 8).
LES DISCIPLES.
Plus nous faisons d’efforts pour comprendre et franchir rapidement vos premières propositions, plus vous nous en apportez sans cesse d’une difficulté croissante.
PAPHNUCE.
Cela est inévitable dans ces sortes de discussions.
LES DISCIPLES.
Dites-nous quelques mots des consonnances en général, pour qu’au moins nous sachions le sens de ce terme.
PAPHNUCE.
La consonnance est une certaine combinaison harmonique(65).
LES DISCIPLES.
Comment cela?
PAPHNUCE.
Parce qu’elle est composée tantôt de quatre, tantôt de cinq, et tantôt de huit sons.
LES DISCIPLES.
A présent que nous savons qu’il y a trois consonnances, nous voudrions connaître le nom de chacune d’elles.
PAPHNUCE.
La première se nomme diatessaron, comme formée de quatre sons; elle est en proportion épitrite ou sesquitierce (dans le rapport de 4 à 3). La seconde se nomme diapente, ou composée de cinq sons; elle est en proportion hémiole ou sesquialtère (dans le rapport de 3 à 2). La troisième se nomme diapason; elle est en raison double (c’est-à-dire formée par l’union de la quarte et de la quinte)(66), et se compose de huit sons.
LES DISCIPLES.
La sphère et les planètes rendent-elles donc des sons, pour qu’on puisse les comparer aux cordes?
PAPHNUCE.
Oui, et des sons très-forts.
LES DISCIPLES.
Pourquoi ne les entendons-nous pas?
PAPHNUCE.
On en donne plusieurs raisons. Les uns pensent qu’on ne peut entendre les sons de la sphère céleste à cause de leur continuité. Les autres croient que cela vient de la densité de l’air. Quelques-uns pensent qu’un aussi énorme volume de son ne peut pénétrer dans notre étroit conduit auditif(67). Quelques personnes enfin soutiennent que la sphère produit un son si doux, si enchanteur, que si les hommes pouvaient l’entendre, ils se réuniraient en foule, négligeraient toutes leurs affaires, et, s’oubliant eux-mêmes, suivraient le son conducteur de l’Orient en Occident.
LES DISCIPLES.
Il vaut mieux ne pas l’entendre.
PAPHNUCE.
La prescience du Créateur en a jugé ainsi.
LES DISCIPLES.
Cela peut suffire sur la musique céleste; passons à la musique humaine.
PAPHNUCE.
Que voulez-vous en savoir?
LES DISCIPLES.
En quoi elle consiste.
PAPHNUCE.
Non-seulement elle consiste, comme je vous l’ai dit, dans l’union du corps et de l’âme, ainsi que dans l’émission de la voix tantôt grave et tantôt aiguë; mais on la retrouve encore dans la pulsation des artères et dans la mesure de certains membres, tels que les articulations des doigts, qui nous offrent, quand nous les mesurons, les mêmes proportions que nous avons signalées dans les consonnances; car la musique est non-seulement la convenance des voix, mais encore celle des autres choses dissemblables.
LES DISCIPLES.
Si nous avions prévu que le nœud de cette question dût être si difficile à dénouer pour des ignorants, nous aurions mieux aimé ne rien savoir du monde mineur, que de nous jeter dans de telles difficultés.
PAPHNUCE.
La peine que vous avez prise n’est rien, à présent que vous savez ce que vous ignoriez auparavant.
LES DISCIPLES.
Il est vrai; mais nous n’avons aucun goût pour les discussions philosophiques. Notre intelligence ne peut saisir la subtilité de votre argumentation.
PAPHNUCE.
Pourquoi vous moquez-vous? je ne suis qu’un ignorant, et non pas un philosophe.
LES DISCIPLES.
Et d’où avez-vous tiré ces connaissances dont nous n’avons pu suivre l’exposition sans fatigue?
PAPHNUCE.
C’est une faible goutte que, par hasard et sans m’être assis au banquet de la science, j’ai vue, en passant, tomber de la pleine coupe des sages; je l’ai recueillie, et j’ai voulu vous en faire part.
LES DISCIPLES.
Nous rendons grâce à votre bonté; mais cette maxime de l’Apôtre nous effraie: «Dieu choisit les insensés suivant le monde, pour confondre les prétendus sages(68)
PAPHNUCE.
Sages ou insensés mériteront d’être confondus devant le Seigneur, s’ils font le mal.
LES DISCIPLES.
Sans doute.
PAPHNUCE.
Toute la science qu’il est possible d’avoir n’est pas ce qui offense Dieu, mais l’injuste orgueil de celui qui sait.
LES DISCIPLES.
Cela est vrai.
PAPHNUCE.
Et à quoi la connaissance des arts serait-elle plus justement et plus dignement employée qu’à la louange de celui qui a créé tout ce qu’on peut savoir, et qui nous fournit la matière et l’instrument de la science?
LES DISCIPLES.
On n’en saurait faire un meilleur emploi.
PAPHNUCE.
Car mieux l’homme comprend par quelle loi admirable Dieu a réglé le nombre, la proportion et l’équilibre de toutes choses, plus il brûle d’amour pour lui.
LES DISCIPLES.
Et c’est avec justice(69).
PAPHNUCE.
Mais pourquoi m’appesantir sur ce sujet, qui nous apporte peu de plaisir?
LES DISCIPLES.
Apprenez-nous la cause de votre tristesse, pour que nous ne soyons pas oppressés plus longtemps sous le poids de la curiosité.
PAPHNUCE.
Quand vous m’aurez entendu, vous n’aurez pas lieu de vous réjouir.
LES DISCIPLES.
Trop souvent on ne trouve qu’un chagrin au fond de la curiosité satisfaite(70). Toutefois, nous ne pouvons surmonter la nôtre: car c’est un défaut inhérent à la faiblesse humaine.
PAPHNUCE.
Une femme impudique habite dans notre pays.
LES DISCIPLES.
C’est un grand danger pour les habitants.
PAPHNUCE.
Cette femme, en qui brille une admirable beauté, se souille des impuretés les plus horribles.
LES DISCIPLES.
Malheur déplorable! Quel est son nom?
PAPHNUCE.
Thaïs.
LES DISCIPLES.
Thaïs, la courtisane?
PAPHNUCE.
Elle-même.
LES DISCIPLES.
Sa vie infâme est connue de tous.
PAPHNUCE.
Il ne faut pas s’en étonner, car il ne lui suffit pas de courir à sa perte avec un petit nombre d’amants; il n’y a personne qu’elle ne s’efforce de séduire par ses charmes et d’entraîner à sa perte.
LES DISCIPLES.
Calamité funeste!
PAPHNUCE.
Non-seulement les étourdis dissipent avec elle le peu de biens qui leur reste; mais les riches citoyens de la ville consument ce qu’ils possèdent de plus précieux, pour l’enrichir à leurs dépens.
LES DISCIPLES.
Cela fait frémir d’horreur.
PAPHNUCE.
Des troupeaux d’amants affluent chez elle.
LES DISCIPLES.
Ils se perdent eux-mêmes.
PAPHNUCE.
Ces insensés, aveuglés par leurs désirs, se disputent l’entrée de sa maison, et s’emportent en querelles.
LES DISCIPLES.
Un vice en engendre un autre.
PAPHNUCE.
Puis ils en viennent aux mains; tantôt ils se meurtrissent le visage à coups de poing, tantôt ils se repoussent les uns les autres par les armes et inondent de sang le seuil de cette demeure impure.
LES DISCIPLES.
O excès détestables!
PAPHNUCE.
Voilà l’injure au Créateur que je déplorais; voilà la cause de ma douleur.
LES DISCIPLES.
Ce n’est pas sans motif que vous vous affligez, et nous ne doutons pas que les citoyens de la patrie céleste n’en soient contristés comme vous.
PAPHNUCE.
Si j’allais la trouver sous les dehors d’un amant, peut-être pourrais-je l’amener à renoncer à ces désordres?
LES DISCIPLES.
Puisse celui qui a versé ce dessein dans votre pensée vous donner le pouvoir de l’accomplir!
PAPHNUCE.
Prêtez-moi cependant l’appui de vos prières assidues, pour que je puisse vaincre les ruses du serpent maudit.
LES DISCIPLES.
Que celui qui a terrassé le roi des habitants des ténèbres vous fasse triompher de l’ennemi du genre humain!

SCÈNE II.

PAPHNUCE, LES AMANTS DE THAÏS.

PAPHNUCE.
J’aperçois des jeunes gens dans le forum. Je vais les aborder et leur demander où je trouverai celle que je cherche.
LES JEUNES GENS.
Cet inconnu semble vouloir nous aborder; voyons ce qu’il nous veut.
PAPHNUCE.
Holà! jeunes gens, qui êtes-vous?
LES JEUNES GENS.
Des habitants de cette ville.
PAPHNUCE.
Je vous salue.
LES JEUNES GENS.
Nous vous saluons aussi, qui que vous soyez, étranger ou citoyen.
PAPHNUCE.
Je suis étranger.
LES JEUNES GENS.
Pourquoi venez-vous ici? que cherchez vous?
PAPHNUCE.
Ce n’est pas une chose à dire.
LES JEUNES GENS.
Pourquoi?
PAPHNUCE.
C’est mon secret.
LES JEUNES GENS.
Vous feriez mieux de nous parler avec confiance; car, n’étant pas de cette ville, vous aurez de la peine à faire ce que vous désirez, sans les conseils des habitants.
PAPHNUCE.
Et si je parle, et qu’en parlant j’élève un obstacle à mes desseins?
LES JEUNES GENS.
Aucun ne viendra de nous.
PAPHNUCE.
Je cède à vos promesses bienveillantes et me fie à votre loyauté. Je vais vous communiquer mon secret.
LES JEUNES GENS.
Vous ne rencontrerez de notre part ni infidélité ni entrave.
PAPHNUCE.
J’ai appris, par de nombreux rapports, qu’il habite parmi vous une femme que tout le monde est forcé d’aimer, et qui est affable pour tout le monde.
LES JEUNES GENS.
Savez-vous son nom?
PAPHNUCE.
Oui.
LES JEUNES GENS.
Comment s’appelle-t-elle?
PAPHNUCE.
Thaïs.
LES JEUNES GENS.
C’est le feu qui embrase nos concitoyens.
PAPHNUCE.
On la dit la plus belle et la plus voluptueuse de toutes les femmes.
LES JEUNES GENS.
Ceux qui vous ont ainsi parlé d’elle ne vous ont pas trompé.
PAPHNUCE.
C’est pour elle que j’ai supporté la longueur d’un pénible voyage. Je ne suis venu que pour la voir.
LES JEUNES GENS.
Rien ne s’oppose à ce que vous la voyiez.
PAPHNUCE.
Où demeure-t-elle?
LES JEUNES GENS.
Voyez, son logis est tout proche.
PAPHNUCE.
Est-ce cette maison que vous me montrez du doigt?
LES JEUNES GENS.
Oui.
PAPHNUCE.
J’y vais.
LES JEUNES GENS.
Si vous voulez, nous vous accompagnerons.
PAPHNUCE.
Je préfère y aller seul.
LES JEUNES GENS.
Comme il vous plaira.

SCÈNE III.

PAPHNUCE, THAIS.

PAPHNUCE.
Êtes-vous ici dedans, Thaïs, vous que je cherche?
THAÏS.
Qui est là? quel inconnu me parle?
PAPHNUCE.
Un homme qui vous aime.
THAÏS.
Quiconque m’aime est payé de retour.
PAPHNUCE.
O Thaïs! Thaïs! quel long et pénible voyage j’ai entrepris, pour avoir le bonheur de vous parler et de contempler votre beauté!
THAÏS.
Je ne me dérobe point à vos regards; je ne refuse pas de m’entretenir avec vous.
PAPHNUCE.
Une conversation aussi intime que celle que je désire demande un lieu plus solitaire.
THAÏS.
Voici une chambre bien meublée, et qui offre une agréable habitation.
PAPHNUCE.
N’y a-t-il pas un réduit plus retiré, où nous puissions causer plus secrètement?
THAÏS.
Oui, il y a encore dans ce logis un lieu plus reculé, et si secret, qu’avec moi il n’y a que Dieu qui le connaisse.
PAPHNUCE.
Quel Dieu?
THAÏS.
Le vrai Dieu.
PAPHNUCE.
Vous croyez donc que Dieu sait quelque chose de ce qui nous concerne?
THAÏS.
Je n’ignore pas que rien ne lui est caché.
PAPHNUCE.
Pensez-vous qu’il reste indifférent aux actions des pécheurs, ou qu’il les juge, au contraire, avec équité?
THAÏS.
Je crois que, dans la balance de sa justice, il pèse les actions de tous les hommes, et qu’il dispense le châtiment ou la récompense à chacun suivant ses œuvres.
PAPHNUCE.
O Christ! combien ta bonté pour nous est admirable et patiente! Ceux même qui te connaissent, et que tu vois pécher, tu tardes encore à les punir.
THAÏS.
Pourquoi tremblez-vous et changez-vous de couleur? Pourquoi versez-vous des larmes?
PAPHNUCE.
Votre présomption me fait horreur, je déplore votre chute; car vous saviez ces vérités, et, cependant, vous avez perdu un si grand nombre d’âmes!
THAÏS.
Malheur, malheur à moi!
PAPHNUCE.
Vous serez damnée, avec d’autant plus de justice que vous avez, avec une plus grande présomption, offensé sciemment la Majesté divine!
THAÏS.
Hélas! hélas! que dites-vous? Quelles menaces adressez-vous à une malheureuse femme?
PAPHNUCE.
Les supplices de l’enfer vous atteindront, si vous persévérez dans le crime.
THAÏS.
La sévérité de vos réprimandes ébranle profondément mon cœur effrayé.
PAPHNUCE.
Oh! plût à Dieu qu’une si grande terreur pénétrât jusqu’au fond de vos entrailles, que vous n’eussiez plus l’audace de céder à de dangereuses voluptés!
THAÏS.
Et quelle place peut-il rester à présent pour les plaisirs corrompus dans un cœur où règnent sans partage un repentir amer et l’épouvante nouvelle que m’inspirent des crimes dont je connais l’énormité?
PAPHNUCE.
Ce que je souhaite, c’est que, coupant les épines du vice, vous fassiez couler sur vos fautes le torrent de la componction.
THAÏS.
Oh! si vous pouviez croire, oh! si vous pouviez espérer qu’une pécheresse souillée, comme je le suis, par la fange de mille et mille impuretés, pût jamais expier ses crimes et mériter son pardon par une pénitence, quelque dure qu’elle fût!...
PAPHNUCE.
Il n’est point de péché si grave, point de crime si énorme, que ne puissent expier les larmes du repentir, pourvu qu’elles soient suivies d’œuvres effectives.
THAÏS.
Montrez-moi, je vous prie, mon père, par quelles œuvres méritoires je puis obtenir le bienfait de ma réconciliation.
PAPHNUCE.
Méprisez le siècle, et fuyez la compagnie de vos amants dissolus.
THAÏS.
Et que me faudra-t-il faire ensuite?
PAPHNUCE.
Vous retirer dans un lieu solitaire, où, en faisant votre examen intérieur, vous puissiez pleurer sur l’énormité de votre péché.
THAÏS.
Si vous espérez que cela puisse être utile à mon salut, je ne tarde pas un seul instant.
PAPHNUCE.
Je ne doute pas que cela ne vous soit utile.
THAÏS.
Accordez-moi seulement un court délai, pour réunir les richesses que j’ai si mal acquises et que j’ai trop longtemps conservées.
PAPHNUCE.
Ne vous inquiétez pas de ces choses; il ne manquera pas de gens qui s’en serviront, quand ils les auront trouvées.
THAÏS.
Je ne m’inquiète de ces biens ni pour les garder, ni pour les donner à mes amis: je ne songe pas même à les distribuer aux indigents; car je ne crois pas que le prix de ce qui demande une expiation puisse être convenablement employé en bonnes œuvres(71).
PAPHNUCE.
Vous avez raison. Et qu’avez-vous résolu de faire de ces monceaux de richesses?
THAÏS.
Je veux les livrer aux flammes et les réduire en cendres.
PAPHNUCE.
Pourquoi?
THAÏS.
Pour ne rien laisser dans le monde de ce que je n’ai acquis qu’en péchant et en outrageant le Créateur du monde.
PAPHNUCE.
Oh! que vous êtes différente de cette Thaïs qui brûlait naguère de passions impures, et qui était altérée d’or(72)!
THAÏS.
Peut-être deviendrai-je meilleure, si cela plaît à Dieu.
PAPHNUCE.
Il n’est pas difficile à son essence immuable de changer toutes choses à son gré.
THAÏS.
Je vais mettre à exécution le projet que j’ai conçu.
PAPHNUCE.
Allez en paix, et hâtez-vous de revenir vers moi.

SCÈNE IV.

THAÏS, SES AMANTS.

THAÏS.
Venez tous ici; accourez, amants insensés!
LES AMANTS.
C’est la voix de Thaïs qui nous appelle; allons vite, pour ne pas l’offenser par nos lenteurs.
THAÏS.
Approchez! accourez! j’ai à échanger avec vous quelques paroles.
LES AMANTS.
O Thaïs! Thaïs! que signifie ce bûcher que vous élevez? Pourquoi y entassez-vous ce nombre infini d’objets précieux?
THAÏS.
Vous le demandez?
LES AMANTS.
Nous sommes frappés de surprise.
THAÏS.
Je vais vous le dire sans délai.
LES AMANTS.
Nous le désirons.
THAÏS.
Regardez! (Elle met le feu au bûcher.)
LES AMANTS.
Arrêtez! arrêtez, Thaïs! que faites-vous? Avez-vous perdu la raison?
THAÏS.
Je ne l’ai pas perdue; je l’ai recouvrée!
LES AMANTS.
Pourquoi sacrifiez-vous ainsi quatre cents livres d’or et tant de richesses de toutes sortes?
THAÏS.
Je veux consumer dans les flammes tout ce que j’ai arraché de vous par de mauvaises actions, afin qu’il ne vous reste plus la moindre espérance de me voir jamais céder à votre amour.
LES AMANTS.
Arrêtez, un moment! arrêtez! et découvrez-nous la cause du trouble où vous êtes.
THAÏS.
Je ne veux ni rester, ni vous parler plus longtemps.
LES AMANTS.
D’où viennent ces dédains et ce mépris? Nous reprochez-vous quelque infidélité? N’avons-nous pas toujours satisfait vos désirs? et voilà que vous nous accablez injustement d’une haine imméritée!
THAÏS.
Laissez-moi; ne déchirez pas mes vêtements pour me retenir! Qu’il vous suffise que jusqu’à ce jour j’aie consenti à pécher avec vous. Il est temps de mettre un terme à mes fautes. Le moment de nous séparer est venu.
LES AMANTS.
Où va-t-elle?
THAÏS.
Dans un lieu où nul d’entre vous ne me verra.
LES AMANTS.
Grand Dieu! quel est ce prodige? Thaïs, nos délices, elle qui ne songeait qu’à s’enrichir, elle qui n’eut jamais d’autre pensée que le plaisir, et qui s’était livrée tout entière à la volupté, voilà qu’elle sacrifie sans retour tant de monceaux d’or et de pierreries! Elle nous méprise, nous ses amants, et nous a privés tout à coup de sa présence!