L'EMPEREVR Vespasien estant malade de la maladie, dont il mourut,
ne laissoit pas de vouloir entendre l'estat de l'Empire: et2
dans son lict mesme, despeschoit sans cesse plusieurs affaires de
consequence: et son medecin l'en tançant, comme de chose nuisible
à sa santé: Il faut, disoit-il, qu'vn Empereur meure debout.
Voilà vn beau mot, à mon gré, et digne d'vn grand Prince. Adrian
l'Empereur s'en seruit depuis à ce mesme propos: et le deuroit on
souuent ramenteuoir aux Roys, pour leur faire sentir, que cette
grande charge, qu'on leur donne du commandement de tant d'hommes,
n'est pas vne charge oisiue; et qu'il n'est rien qui puisse si
iustement desgouster vn subject, de se mettre en peine et en hasard
pour le seruice de son Prince, que de le voir appoltronny cependant3
luy-mesme, à des occupations lasches et vaines: et d'auoir
soing de sa conseruation, le voyant si nonchalant de la nostre.

Quand quelqu'vn voudra maintenir, qu'il vaut mieux que le
Prince conduise ses guerres par autre que par soy: la Fortune luy
fournira assez d'exemples de ceux, à qui leurs lieutenans ont mis
à chef des grandes entreprises: et de ceux encore desquels la presence
y eust esté plus nuisible, qu'vtile. Mais nul Prince vertueux
et courageux pourra souffrir, qu'on l'entretienne de si honteuses
instructions. Soubs couleur de conseruer sa teste, comme la statue
d'vn sainct, à la bonne fortune de son estat, ils le degradent de
son office, qui est tout en action militaire, et l'en declarent incapable.
I'en sçay vn, qui aymeroit bien mieux estre battu, que de1
dormir, pendant qu'on se battroit pour luy: et qui ne vid iamais
sans ialousie, ses gents mesmes, faire quelque chose de grand en
son absence. Et Selym premier disoit auec raison, ce me semble,
que les victoires, qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas
completes. De tant plus volontiers eust-il dit, que ce maistre deuroit
rougir de honte, d'y pretendre part pour son nom, n'y ayant embesongné
que sa voix et sa pensée. Ny cela mesme, veu qu'en telle
besongne, les aduis et commandemens, qui apportent l'honneur,
sont ceux-là seulement, qui se donnent sur le champ, et au propre
de l'affaire. Nul pilote n'exerce son office de pied ferme. Les2
Princes de la race Hottomane, la premiere race du monde en fortune
guerriere, ont chauldement embrassé cette opinion. Et Baiazet
second auec son filz, qui s'en despartirent, s'amusants aux sciences
et autres occupations casanieres, donnerent aussi de bien grands
soufflets à leur Empire: et celuy qui regne à present, Ammurath
troisiesme, à leur exemple, commence assez bien de s'en trouuer
de mesme. Fust-ce pas le Roy d'Angleterre, Edouard troisiesme,
qui dit de nostre Roy Charles cinquiesme, ce mot? Il n'y eut
onques Roy, qui moins s'armast, et si n'y eut onques Roy, qui tant
me donnast à faire. Il auoit raison de le trouuer estrange, comme3
vn effect du sort, plus que de la raison. Et cherchent autre adherent,
que moy, ceux qui veulent nombrer entre les belliqueux et
magnanimes conquerants, les Roys de Castille et de Portugal, de
ce qu'à douze cents lieuës de leur oisiue demeure, par l'escorte
de leurs facteurs, ils se sont rendus maistres des Indes d'vne et
d'autre part: desquelles c'est à sçauoir, s'ils auroyent seulement
le courage d'aller iouyr en presence.   L'Empereur Iulian disoit
encore plus, qu'vn philosophe et vn galant homme, ne deuoient
pas seulement respirer: c'est à dire, ne donner aux necessitez
corporelles, que ce qu'on ne leur peut refuser; tenant tousiours4
l'ame et le corps embesongnez à choses belles, grandes et vertueuses.
Il auoit honte si en public on le voyoit cracher ou suer
(ce qu'on dit aussi de la ieunesse Lacedemonienne, et Xenophon
de la Persienne) par ce qu'il estimoit que l'exercice, le trauail
continuel, et la sobrieté, deuoient auoir cuit et asseché toutes
ces superfluitez. Ce que dit Seneque ne ioindra pas mal en cet
endroict, que les anciens Romains maintenoient leur ieunesse
droite: ils n'apprenoient, dit-il, rien à leurs enfans, qu'ils deussent
apprendre assis.   C'est vne genereuse enuie, de vouloir
mourir mesme vtilement et virilement: mais l'effect n'en gist pas
tant en nostre bonne resolution, qu'en nostre bonne fortune. Mille1
ont proposé de vaincre, ou de mourir en combattant, qui ont failli
à l'vn et à l'autre: les blesseures, les prisons, leur trauersant ce
dessein, et leur prestant vne vie forcée. Il y a des maladies, qui atterrent
iusques à noz desirs, et nostre cognoissance. Fortune ne
deuoit pas seconder la vanité des legions Romaines, qui s'obligerent
par serment, de mourir ou de vaincre. Victor, Marce Fabi,
reuertar ex acie: si fallo, Iouem patrem Gradiuúmque Martem
aliósque iratos inuoco Deos. Les Portugais disent, qu'en certain
endroit de leur conqueste des Indes ils rencontrerent des soldats,
qui s'estoyent condamnez auec horribles execrations, de n'entrer2
en aucune composition, que de se faire tuer, ou demeurer victorieux:
et pour marque de ce vœu, portoyent la teste et la barbe
rase. Nous auons beau nous hazarder et obstiner. Il semble que
les coups fuyent ceux, qui s'y presentent trop alaigrement: et
n'arriuent volontiers à qui s'y presente trop volontiers, et corrompt
leur fin. Tel ne pouuant obtenir de perdre sa vie, par les
forces aduersaires, apres auoir tout essayé, a esté contraint, pour
fournir à sa resolution, d'en r'apporter l'honneur, ou de n'en rapporter
pas la vie: se donner soy mesme la mort, en la chaleur
propre du combat. Il en est d'autres exemples. Mais en voicy vn.3
Philistus, chef de l'armée de mer du ieune Dionysius contre les
Syracusains, leur presenta la battaille, qui fut asprement contestée,
les forces estants pareilles. En icelle il eut du meilleur au
commencement, par sa prouësse. Mais les Syracusains se rengeans
autour de sa galere, pour l'inuestir, ayant faict grands faicts
d'armes de sa personne, pour se desuelopper, n'y esperant plus
de ressource, s'osta de sa main la vie, qu'il auoit si liberalement
abandonnée, et frustratoirement, aux mains ennemies.   Moley
Moluch, Roy de Fais, qui vient de gaigner contre Sebastian Roy
de Portugal, cette iournée, fameuse par la mort de trois Roys,
et par la transmission de cette grande couronne, à celle de Castille:
se trouua grieuement malade dés lors que les Portugalois
entrerent à main armée en son estat; et alla tousiours depuis en
empirant vers la mort, et la preuoyant. Iamais homme ne se seruit
de soy plus vigoureusement, et brauement. Il se trouua foible,
pour soustenir la pompe ceremonieuse de l'entrée de son camp,
qui est selon leur mode, pleine de magnificence, et chargée de
tout plein d'action: et resigna cet honneur à son frere. Mais ce fut1
aussi le seul office de Capitaine qu'il resigna: touts les autres
necessaires et vtiles, il les feit tres-glorieusement et exactement.
Tenant son corps couché: mais son entendement, et son courage,
debout et ferme, iusques au dernier souspir: et aucunement au-delà.
Il pouuoit miner ses ennemis, indiscretement aduancez en
ses terres: et luy poisa merueilleusement, qu'à faute d'vn peu de
vie, et pour n'auoir qui substituer à la conduitte de cette guerre,
et affaires d'vn estat troublé, il eust à chercher la victoire sanglante
et hazardeuse, en ayant vne autre pure et nette entre ses
mains. Toutesfois il mesnagea miraculeusement la durée de sa2
maladie, à faire consumer son ennemy, et l'attirer loing de son
armée de mer, et des places maritimes qu'il auoit en la coste d'Affrique:
iusques au dernier iour de sa vie, lequel par dessein, il
employa et reserua à cette grande iournée. Il dressa sa bataille en
rond, assiegeant de toutes pars l'ost des Portugais; lequel rond
venant à se courber et serrer, les empescha non seulement au
conflict, qui fut tres aspre par la valeur de ce ieune Roy assaillant,
veu qu'ils auoient à montrer visage à tous sens: mais aussi les
empescha à la fuitte apres leur routte. Et trouuants toutes les
issues saisies, et closes; furent contraints de se reietter à eux3
mesmes: coaceruantûrque non solùm cæde, sed etiam fuga, et s'amonceller
les vns sur les autres, fournissants aux vaincueurs vne
tres-meurtriere victoire, et tres-entiere. Mourant, il se feit porter
et tracasser où le besoing l'appelloit: et coulant le long des files,
enhortoit ses Capitaines et soldats, les vns apres les autres. Mais
vn coing de sa battaille se laissant enfoncer, on ne le peut tenir,
qu'il ne montast à cheual l'espée au poing. Il s'efforçoit pour
s'aller mesler, ses gents l'arrestants, qui par la bride, qui par sa
robbe, et par ses estriers. Cet effort acheua d'accabler ce peu de
vie, qui luy restoit. On le recoucha. Luy se resuscitant comme en4
sursaut de cette pasmoison, toute autre faculté luy deffaillant;
pour aduertir qu'on teust sa mort (qui estoit le plus necessaire
commandement, qu'il eust lors à faire, affin de n'engendrer quelque
desespoir aux siens, par cette nouuelle) expira, tenant le doigt
contre sa bouche close: signe ordinaire de faire silence. Qui vescut
oncques si long temps, et si auant en la mort? qui mourut oncques
si debout? L'extreme degré de traitter courageusement la mort,
et le plus naturel, c'est la veoir, non seulement sans estonnement,
mais sans soucy: continuant libre le train de la vie, iusques
dedans elle. Comme Caton, qui s'amusoit à estudier et à dormir,
en ayant vne violente et sanglante, presente en son cœur, et la tenant
en sa main.1

CHAPITRE XXII.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XXII.)
Des Postes.

IE n'ay pas esté des plus foibles en cet exercice, qui est propre à
gens de ma taille, ferme et courte: mais i'en quitte le mestier:
il nous essaye trop, pour y durer long temps.   Ie lisois à cette
heure, que le Roy Cyrus, pour receuoir plus facilement nouuelles
de tous les costez de son Empire, qui estoit d'vne fort grande estenduë,
fit regarder combien vn cheual pouuoit faire de chemin en
vn iour, tout d'vne traicte, et à cette distance il establit des
hommes, qui auoient charge de tenir des cheuaux prests, pour en
fournir à ceux qui viendroient vers luy. Et disent aucuns, que cette
vistesse d'aller, reuient à la mesure du vol des gruës.   Cæsar dit2
que Lucius Vibulus Rufus, ayant haste de porter vn aduertissement
à Pompeius, s'achemina vers luy iour et nuict, changeant de
cheuaux, pour faire diligence. Et luy mesme, à ce que dit Suetone,
faisoit cent mille par iour, sur vn coche de louage. Mais c'estoit
vn furieux courrier: car où les riuieres luy tranchoient son chemin,
il les franchissoit à nage: et ne se destourna iamais pour
querir vn pont, ou vn gué. Tiberius Nero allant voir son frere
Drusus, malade en Allemaigne, fit deux cens mille, en vingt quatre
heures, ayant trois coches. En la guerre des Romains contre le
Roy Antiochus, T. Sempronius Gracchus, dit Tite-Liue, per dispositos
equos propè incredibili celeritate ab Amphissa tertio die Pellam
peruenit: et appert à veoir le lieu, que c'estoient postes assises,
non freschement ordonnées pour cette course.   L'inuention de
Cecinna à renuoyer des nouuelles à ceux de sa maison, auoit bien
plus de promptitude: il emporta quand et soy des arondelles, et
les relaschoit vers leurs nids, quand il vouloit r'enuoyer de ses
nouuelles, en les teignant de marque de couleur propre à signifier
ce qu'il vouloit, selon qu'il auoit concerté auec les siens.   Au
theatre à Rome, les maistres de famille, auoient des pigeons dans1
leur sein, ausquels ils attachoyent des lettres, qu'ils vouloient
mander quelque chose à leurs gens au logis: et estoient dressez à en
rapporter response. D. Brutus en vsa assiegé à Mutine, et autres
ailleurs.   Au Peru, ils couroyent sur les hommes, qui les chargeoient
sur les espaules à tout des portoires, par telle agilité, que
tout en courant, les premiers porteurs reiettoyent aux seconds
leur charge, sans arrester vn pas.   I'entends que les Valachi,
courriers du grand Seigneur, font des extremes diligences: d'autant
qu'ils ont loy de desmonter le premier passant qu'ils trouuent
en leur chemin, en luy donnant leur cheual recreu. Pour se garder2
de lasser, ils se serrent à trauers le corps bien estroittement, d'vne
bande large comme font assez d'autres. Ie n'ay trouué nul seiour
à cet vsage.

CHAPITRE XXIII.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XXIII.)
Des mauuais moyens employez à bonne fin.

IL se trouue vne merueilleuse relation et correspondance, en cette
vniuerselle police des ouurages de Nature: qui montre bien
qu'elle n'est ny fortuite ny conduite par diuers maistres. Les maladies
et conditions de nos corps, se voyent aussi aux estats et
polices: les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et fanissent
de vieillesse, comme nous. Nous sommes subiects à vne
repletion d'humeurs inutile et nuysible, soit de bonnes humeurs,
(car cela mesme les medecins le craignent: et par ce qu'il n'y a
rien de stable chez nous, ils disent que la perfection de santé
trop allegre et vigoureuse, il nous la faut essimer et rabatre par
art, de peur que nostre nature ne se pouuant rassoir en nulle
certaine place, et n'ayant plus où monter pour s'ameliorer, ne
se recule en arriere en desordre et trop à coup: ils ordonnent1
pour cela aux atletes les purgations et les saignées, pour leur
soustraire cette superabondance de santé) soit repletion de mauuaises
humeurs, qui est l'ordinaire cause des maladies.   De
semblable repletion se voyent les estats souuent malades: et a lon
accoustumé d'vser de diuerses sortes de purgation. Tantost on
donne congé à vne grande multitude de familles, pour en descharger
le païs, lesquelles vont chercher ailleurs où s'accommoder aux
despens d'autruy. De cette façon nos anciens Francons partis du
fons d'Alemaigne, vindrent se saisir de la Gaule, et en deschasser
les premiers habitans: ainsi se forgea cette infinie marée d'hommes,2
qui s'escoula en Italie soubs Brennus et autres: ainsi les Gots et
Vuandales: comme aussi les peuples qui possedent à present la
Grece, abandonnerent leur naturel païs pour s'aller loger ailleurs
plus au large: et à peine est il deux ou trois coins au monde, qui
n'ayent senty l'effect d'vn tel remuement. Les Romains bastissoient
par ce moyen leurs colonies: car sentans leur ville se grossir
outre mesure, ils la deschargeoient du peuple moins necessaire, et
l'enuoyoient habiter et cultiuer les terres par eux conquises. Par
fois aussi ils ont à escient nourry des guerres auec aucuns leurs
ennemis, non seulement pour tenir leurs hommes en haleine, de3
peur que l'oysiueté mere de corruption, ne leur apportast quelque
pire inconuenient:

Et patimur longæ pacis mala; sæuior armis,
Luxuria incumbit.

Mais aussi pour seruir de saignée à leur Republique, et esuanter
vn peu la chaleur trop vehemente de leur ieunesse: escourter et
esclaircir le branchage de ce tige abondant en trop de gaillardise:
à cet effect se sont ils autrefois seruis de la guerre contre les
Carthaginois.   Au traité de Bretigny, Edoüard troisiesme Roy d'Angleterre,
ne voulut comprendre en cette paix generalle, qu'il fit4
auec nostre Roy, le different du Duché de Bretaigne, affin qu'il eust
où se descharger, de ses hommes de guerre, et que cette foulle
d'Anglois, dequoy il s'estoit seruy aux affaires de deça, ne se reiettast
en Angleterre. Ce fut l'vne des raisons, pourquoy nostre Roy
Philippe consentit d'enuoyer Iean son fils à la guerre d'outre-mer:
à fin d'emmener quand et luy vn grand nombre de ieunesse bouïllante,
qui estoit en sa gendarmerie. Il y en a plusieurs en ce temps,
qui discourent de pareille façon, souhaitans que cette esmotion
chaleureuse, qui est parmy nous, se peust deriuer à quelque guerre
voisine, de peur que ces humeurs peccantes, qui dominent pour
cette heure nostre corps, si on ne les escoulle ailleurs, maintiennent
nostre fiebure tousiours en force, et apportent en fin nostre
entiere ruine. Et de vray, vne guerre estrangere est vn mal bien1
plus doux que la ciuile: mais ie ne croy pas que Dieu fauorisast
vne si iniuste entreprise, d'offencer et quereler autruy pour nostre
commodité.

Nil mihi tam valdè placeat, Rhamnusia virgo,
Quòd temerè inuitis suscipiatur heris.
Toutesfois la foiblesse de nostre condition, nous pousse souuent
à cette necessité, de nous seruir de mauuais moyens pour vne
bonne fin. Lycurgus, le plus vertueux et parfaict legislateur qui fut
onques, inuenta cette tres-iniuste façon, pour instruire son peuple à
la temperance, de faire enyurer par force les Elotes, qui estoyent2
leurs serfs: à fin qu'en les voyant ainsi perdus et enseuelis dans
le vin, les Spartiates prinsent en horreur le desbordement de ce
vice. Ceux là auoyent encore plus de tort, qui permettoyent anciennement
que les criminels, à quelque sorte de mort qu'ils fussent
condamnez, fussent deschirez tous vifs par les medecins, pour y
voir au naturel nos parties interieures, et en establir plus de certitude
en leur art: car s'il se faut desbaucher, on est plus excusable,
le faisant pour la santé de l'ame, que pour celle du corps:
comme les Romains dressoient le peuple à la vaillance et au mespris
des dangers, et de la mort, par ces furieux spectacles de gladiateurs3
et escrimeurs à outrance, qui se combattoient, détailloient,
et entretuoyent en leur presence:

Quid vesani aliud sibi vult ars impia ludi,
Quid mortes iuuenum, quid sanguine pasta voluptas?

Et dura cet vsage iusques à Theodosius l'Empereur.

Arripe dilatam tua, dux, in tempora famam,
Quódque patris superest, successor laudis habeto.
Nullus in vrbe cadat, cuius sit pæna voluptas.
Iam solis contenta feris, infamis arena
Nulla cruentatis homicidia ludat in armis.4

C'estoit à la verité vn merueilleux exemple, et de tres-grand fruict,
pour l'institution du peuple, de voir tous les iours en sa presence,
cent, deux cents, voire mille coupples d'hommes armez les vns
contre les autres, se hacher en pieces, auec vne si extreme fermeté
de courage, qu'on ne leur vist lascher vne parolle de foiblesse
ou commiseration, iamais tourner le dos, ny faire seulement vn
mouuemont lasche, pour gauchir au coup de leur aduersaire: ains
tendre le col à son espee, et se presenter au coup. Il est aduenu
à plusieurs d'entre eux, estans blessez à mort de force playes,
d'enuoyer demander au peuple, s'il estoit content de leur deuoir,
auant que se coucher pour rendre l'esprit sur la place. Il ne falloit
pas seulement qu'ils combattissent et mourussent constamment,1
mais encore allegrement: en maniere qu'on les hurloit et maudissoit,
si on les voyoit estriuer à receuoir la mort. Les filles mesmes
les incitoient:

Consurgit ad ictus;
Et, quoties victor ferrum iugulo inserit, illa
Delicias ait esse suas, pectúsque iacentis
Virgo modesta iubet conuerso pollice rumpi.

Les premiers Romains employoient à cet exemple les criminels.
Mais depuis on y employa des serfs innocens, et des libres mesmes,
qui se vendoyent pour cet effect: iusques à des Senateurs et Cheualiers2
Romains: et encores des femmes:

Nunc caput in mortem vendunt, et funus arenæ,
Atque hostem sibi quisque parat, cùm bella quiescunt.

Hos inter fremitus nouósque lusus,
Stat sexus rudis insciúsque ferri,
Et pugnas capit improbus viriles.

Ce que ie trouuerois fort estrange et incroyable, si nous n'estions
accoustumez de voir tous les iours en nos guerres, plusieurs miliasses
d'hommes estrangers, engageants pour de l'argent leur
sang et leur vie, à des querelles, où ils n'ont aucun interest.3

CHAPITRE XXIIII.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XXIV.)
De la grandeur Romaine

IE ne veux dire qu'vn mot de cet argument infiny, pour montrer
la simplesse de ceux, qui apparient à celle là, les chetiues grandeurs
de ce temps.   Au septiesme liure des epistres familieres de
Cicero (et que les grammairiens en ostent ce surnom, de familieres,
s'ils veulent, car à la verité il n'y est pas fort à propos: et ceux qui
au lieu de familieres y ont substitué ad familiares, peuuent tirer
quelque argument pour eux, de ce que dit Suetone en la vie de
Cæsar, qu'il y auoit vn volume de lettres de luy ad familiares) il y
en a vne, qui s'adresse à Cæsar estant lors en la Gaule, en laquelle
Cicero redit ces mots, qui estoyent sur la fin d'vn' autre lettre,
que Cæsar luy auoit escrit: Quant à Marcus Furius, que tu m'as
recommandé, ie le feray Roy de Gaule, et si tu veux, que i'aduance
quelque autre de tes amis, enuoye le moy. Il n'estoit pas nouueau1
à vn simple citoyen Romain, comme estoit lors Cæsar, de disposer
des Royaumes, car il osta bien au Roy Deiotarus le sien, pour
le donner à vn Gentil-homme de la ville de Pergame nommé
Mithridates. Et ceux qui escriuent sa vie enregistrent plusieurs
Royaumes par luy vendus: et Suetone dit qu'il tira pour vn coup,
du Roy Ptolomæus, trois millions six cens mill' escus, qui fut bien
pres de luy vendre le sien.

Tot Galatæ, tot Pontus eat, tot Lydia nummis.
Marcus Antonius disoit que la grandeur du peuple Romain ne
se montrait pas tant, par ce qu'il prenoit, que par ce qu'il donnoit.2
Si en auoit il quelque siecle auant Antonius, osté vn entre autres,
d'authorité si merueilleuse, qu'en toute son histoire, ie ne sçache
marque, qui porte plus haut le nom de son credit. Antiochus possedoit
toute l'Ægypte, et estoit apres à conquerir Cypre, et autres
demeurants de cet empire. Sur le progrez de ses victoires, C. Popilius
arriua à luy de la part du Senat: et d'abordée, refusa de
luy toucher à la main, qu'il n'eust premierement leu les lettres
qu'il luy apportoit. Le Roy les ayant leuës, et dict, qu'il en delibereroit:
Popilius circonscrit la place où il estoit auec sa baguette,
en luy disant: Ren moy responce, que ie puisse rapporter au Senat,3
auant que tu partes de ce cercle. Antiochus estonné de la rudesse
d'vn si pressant commandement, apres y auoir vn peu songé: Ie
feray, dit-il, ce que le Senat me commande. Lors le salüa Popilius,
comme amy du peuple Romain. Auoir renoncé à vne si grande
Monarchie, et cours d'vne si fortunée prosperité, par l'impression
de trois traits d'escriture! Il eut vrayement raison, comme il fit,
d'enuoyer depuis dire au Senat par ses ambassadeurs, qu'il auoit
receu leur ordonnance, de mesme respect, que si elle fust venuë
des Dieux immortels.   Tous les Royaumes qu'Auguste gaigna par
droict de guerre, il les rendit à ceux qui les auoyent perdus, ou4
en fit present à des estrangers. Et sur ce propos Tacitus parlant
du Roy d'Angleterre Cogidunus, nous fait sentir par vn merueilleux
traict cette infinie puissance. Les Romains, dit-il, auoyent
accoustumé de toute ancienneté, de laisser les Roys, qu'ils auoyent
surmontez, en la possession de leurs Royaumes, soubs leur authorité:
à ce qu'ils eussent des Roys mesmes, vtils de la seruitude:
Vt haberent instrumenta seruitutis et reges. Il est vray-semblable,
que Solyman, à qui nous auons veu faire liberalité du Royaume
d'Hongrie, et autres estats, regardoit plus à cette consideration,
qu'à celle qu'il auoit accoustumé d'alleguer; Qu'il estoit saoul et
chargé, de tant de Monarchies et de domination, que sa vertu, ou
celle de ses ancestres, luy auoyent acquis.1

CHAPITRE XXV.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XXV.)
De ne contrefaire le malade.

IL y a vn epigramme en Martial qui est des bons, car il y en a chez
luy de toutes sortes: où il recite plaisamment l'histoire de
Cælius, qui pour fuir à faire la cour à quelques grans à Rome, se
trouuer à leur leuer, les assister et les suyure, fit la mine d'auoir
la goute: et pour rendre son excuse plus vray-semblable, se faisoit
oindre les iambes, les auoit enueloppees, et contre-faisoit entierement
le port et la contenance d'vn homme gouteux. En fin la
Fortune luy fit ce plaisir de l'en rendre tout à faict.

Tantum cura potest et ars doloris!
Desiit fingere Cœlius podagram.2
I'ay veu en quelque lieu d'Appian, ce me semble, vne pareille
histoire, d'vn qui voulant eschapper aux proscriptions des triumvirs
de Rome, pour se desrober de la cognoissance de ceux qui le poursuyuoient,
se tenant caché et trauesti, y adiousta encore cette
inuention, de contre-faire le borgne: quand il vint à recouurer vn
peu plus de liberté, et qu'il voulut deffaire l'emplatre qu'il auoit
long temps porté sur son œil, il trouua que sa veuë estoit effectuellement
perdue soubs ce masque. Il est possible que l'action de la
veuë s'estoit hebetée, pour auoir esté si long temps sans exercice,
et que la force visiue s'estoit toute reietée en l'autre œil. Car nous3
sentons euidemment que l'œil que nous tenons couuert, r'enuoye à
son compaignon quelque partie de son effect: en maniere que
celuy qui reste, s'en grossit et s'en enfle. Comme aussi l'oisiueté,
auec la chaleur des liaisons et des medicamens, auoit bien peu
attirer quelque humeur podagrique au gouteux de Martial.   Lisant
chez Froissard, le vœu d'vne troupe de ieunes Gentils-hommes
Anglois, de porter l'œil gauche bandé, iusques à ce qu'ils eussent
passé en France, et exploité quelque faict d'armes sur nous: ie
me suis souuent chatouïllé de ce pensement, qu'il leur eust pris,
comme à ces autres, et qu'ils se fussent trouuez tous éborgnez au
reuoir des maistresses, pour lesquelles ils auoyent faict
l'entreprise.   Les meres ont raison de tancer leurs enfans, quand ils
contrefont les borgnes, les boiteux et les bicles, et tels autres
defauts de la personne: car outre ce que le corps ainsi tendre en
peut receuoir vn mauuais ply, ie ne sçay comment il semble que1
la Fortune se ioüe à nous prendre au mot: et i'ay ouy reciter
plusieurs exemples de gens deuenus malades ayant dessigné de
feindre l'estre. De tout temps i'ay apprins de charger ma main et
à cheual et à pied, d'vne baguette ou d'vn baston: iusques à y
chercher de l'elegance, et m'en seiourner, d'vne contenance affettée.
Plusieurs m'ont menacé, que Fortune tourneroit vn iour
cette mignardise en necessité. Ie me fonde sur ce que ie seroy le
premier goutteux de ma race.   Mais alongeons ce chapitre et le
bigarrons d'vne autre piece, à propos de la cecité. Pline dit d'vn,
qui songeant estre aueugle en dormant, se le trouua l'endemain,2
sans aucune maladie precedente. La force de l'imagination peut
bien ayder à cela, comme i'ay dit ailleurs, et semble que Pline
soit de cet aduis: mais il est plus vray-semblable, que les mouuemens
que le corps sentoit au dedans, desquels les medecins trouueront,
s'ils veulent, la cause, qui luy ostoient la veuë, furent
occasion du songe.   Adioustons encore vn' histoire voisine de ce
propos, que Seneque recite en l'vne de ses lettres: Tu sçais, dit-il,
escriuant à Lucilius, que Harpasté la folle de ma femme, est demeurée
chez moy pour charge hereditaire: car de mon goust ie
suis ennemy de ces montres, et si i'ay enuie de rire d'vn fol, il3
ne me le faut chercher guere loing, ie ris de moy-mesme. Cette
folle, a subitement perdu la veuë. Ie te recite chose estrange,
mais veritable: elle ne sent point qu'elle soit aueugle, et presse
incessamment son gouuerneur de l'emmener, par ce qu'elle dit
que ma maison est obscure. Ce que nous rions en elle, ie te prie
croire, qu'il aduient à chacun de nous: nul ne cognoist estre
auare, nul conuoiteux. Encore les aueugles demandent vn guide,
nous nous fouruoions de nous mesmes. Ie ne suis pas ambitieux,
disons nous, mais à Rome on ne peut viure autrement: ie ne suis
pas sumptueux, mais la ville requiert vne grande despence: ce
n'est pas ma faute, si ie suis cholere, si ie n'ay encore establi aucun
train asseuré de vie, c'est la faute de la ieunesse. Ne cherchons1
pas hors de nous nostre mal, il est chez nous: il est planté en nos
entrailles. Et cela mesme, que nous ne sentons pas estre malades,
nous rend la guerison plus malaisée. Si nous ne commençons de
bonne heure à nous penser, quand aurons nous pourueu à tant de
playes et à tant de maux? Si auons nous vne tres-douce medecine,
que la philosophie: car des autres, on n'en sent le plaisir, qu'apres
la guerison, cette cy plaist et guerit ensemble. Voyla ce que dit
Seneque, qui m'a emporté hors de mon propos: mais il y a du profit
au change.

CHAPITRE XXVI.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XXVI.)
Des pouces.

TACITVS recite que parmy certains Roys barbares, pour faire vne2
obligation asseurée, leur maniere estoit, de joindre estroictement
leurs mains droites l'vne à l'autre, et s'entrelasser les pouces:
et quand à force de les presser le sang en estoit monté au bout,
ils les blessoient de quelque legere pointe, et puis se les
entresuçoient.   Les medecins disent, que les pouces sont les maistres
doigts de la main, et que leur etymologie Latine vient de pollere.
Les Grecs l'appellent αντιχειρ, comme qui diroit vne autre main. Et
il semble que par fois les Latins les prennent aussi en ce sens, de
main entiere:

Sed nec vocibus excitata blandis,3
Molli pollice nec rogata, surgit.

C'estoit à Rome vne signification de faueur, de comprimer et
baisser les pouces:

Fautor vtroque tuum laudabit pollice ludum:

et de desfaueur de les hausser et contourner au dehors:

Conuerso pollice vulgi,
Quemlibet occidunt populariter.
Les Romains dispensoient de la guerre, ceux qui estoient blessez
au pouce, comme s'ils n'auoient plus la prise des armes assez
ferme. Auguste confisqua les biens à vn Cheualier Romain, qui
auoit par malice couppé les pouces à deux siens ieunes enfans,1
pour les excuser d'aller aux armées: et auant luy, le Senat du
temps de la guerre Italique, auoit condamné Caius Vatienus à prison
perpetuelle, et luy auoit confisqué tous ses biens, pour s'estre
à escient couppé le pouce de la main gauche, pour s'exempter de
ce voyage.   Quelqu'vn, dont il ne me souuient point, ayant
gaigné vne bataille nauale, fit coupper les pouces à ses ennemis
vaincus pour leur oster le moyen de combattre et de tirer la rame.
Les Atheniens les firent coupper aux Æginetes, pour leur oster la
preference en l'art de marine.   En Lacedemone le maistre chastioit
les enfans en leur mordant le pouce.2

CHAPITRE XXVII.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XXVII.)
Coüardise mere de la cruauté.